Retour à la question du sujet (3) : l’enquête lacanienne

L’ensemble des notes que j’ai réunies pour cet article m’a convaincu que le plus important serait de rappeler, pour commencer, et quelle que soit l’originalité extrême des recherches de Jacques Lacan, que celui-ci fut avant tout un disciple et un continuateur de S. Freud. Cet avertissement est le plus nécessaire à l’introduction d’une réflexion à propos de ce que j’ai appelé l’enquête lacanienne. Si elle est riche d’interrogations philosophiques parfaitement représentatives du souci moderne de la connaissance de l’homme, elle s’enracine de bout en bout, et sans jamais quitter ce terrain, dans le champ de la psychanalyse dont on doit toutes les découvertes initiales au célèbre médecin viennois. Et pour Lacan donc, il faudra commencer par les conclusion du docteur Freud, en tenant compte bien évidemment de leur portée philosophique. En effet, c’est la souveraineté du moi de type cartésien, spinoziste ou kantien, qui se trouve entièrement renversée par une troisième ‘vexation’ comme l’avait si bien écrit Freud. La première avait été celle infligée par Copernic – l’homme n’est pas au centre de l’univers – et la seconde par Darwin – l’homme n’est qu’un animal parmi les autres. Et maintenant : « Ces deux élucidations, à savoir que la vie pulsionnelle de la sexualité en nous ne peut être domptée entièrement, et que les processus psychiques sont en eux-mêmes inconscients, ne sont accessibles en moi et ne sont soumis à celui-ci que par le biais d’une perception incomplète et peu sûre, reviennent à affirmer que le moi n’est pas maître dans sa propre maison. Elles représentent la troisième vexation à l’amour-propre, celle que j’aimerais appeler la vexation psychologique. Rien d’étonnant de ce fait à ce que le moi n’accorde pas sa faveur à la psychanalyse et lui refuse obstinément tout crédit. » (1) Lacan partira de là pour aller encore plus loin dans son positionnement philosophique.

Alors, positionnement philosophique, partant de Hegel, puis passant par Saussure (pour le langage) et Heidegger comme cela a été souligné ? Ou prolongement, approfondissement des intuitions du fondateur de la psychanalyse ? Les textes de Lacan (écrits, conférences, séminaires) sont foisonnants et par leur rhétorique, étincelante et absconse, ne sont pas réputés d’un accès facile, encore moins d’un interprétation aisée, sinon à se référer à une scholastique déjà en place… Quelques spécialistes s’y reconnaissent mais ce n’est pas sans alimenter aussi d’interminables querelles. Pour ma part, contraint par les limites de ce blog, ayant depuis longtemps clairement déclaré mes ambitions gnoséologiques, je me contenterai de faire référence à la thèse de 1932 ; à la célèbre communication de Zürich (1949) : le ‘stade du miroir’, et à la tentative répétée d’interpréter la formule freudienne : Wo Es war, soll Ich werden, dont la traduction autorise des gloses sensiblement différentes. Je retiendrai celle qui est la plus couramment admise :  Où était le Ça, le Moi doit advenir. Mais comment dire, encore une fois : Lacan est médecin, psychiatre, et ne quitta jamais ce registre… Philosophe, oui, il l’est parce que la philosophie lui offre une ‘boîte à outils’ comme on l’a écrit, des concepts précieux souvent pour donner plus de consistance à son propos, une portée plus universaliste. Mais dès sa thèse, et rejoignant Freud d’abord, il fait une critique radicale des ‘conceptions naïves’ de la personnalité selon l’expérience commune – départ assez ‘philosophique’ en somme -, critique poursuivie par celle de la ‘métaphysique traditionnelle’ dont les illusions conceptuelles (théologie médiévale, Descartes, Spinoza, Kant y passent tour à tour) ont nourri d’identiques illusions dans la ‘psychologie scientifique’, la plus grave étant bien la conception d’un moi substantiel, capable d’accéder à la claire conscience de soi-même, et donc responsable ! C’est l’étude clinique de la psychose paranoïaque (étude détaillée du cas « Aimée » qui avait tenté d’assassiner une actrice dont elle s’était rendue maladivement jalouse) qui l’entraîne à découvrir des articulations plus profondes, inconscientes, de la formation de la personnalité. Dans ces conditions, c’est le pathologique qui instruit de ce que dissimule le prétendu ‘normal’ dont on peut faire disparaître finalement tous les faux-semblants – Lacan aimera beaucoup jouer avec ces mots ! Le point de départ est capital et conditionne toute la suite des travaux. Je vais donc citer cette thèse pour commencer ; c’est un document aisément consultable sur Internet ! « La personnalité est d’abord le fait d’une expérience psychologique naïve. A chacun de nous elle apparaît comme étant l’élément de synthèse de notre expérience intérieure. Elle n’affirme pas seulement notre unité, mais encore elle la réalise ; et, pour ce faire, elle harmonise nos tendances, c’est-à-dire les hiérarchise et rythme leur action; mais aussi elle choisit entre elles, adoptant les unes et reniant les autres. (…) Son opération est donc complexe. Elle se présente d’abord sous un mode intellectuel, le plus élevé qui soit, celui du jugement, de l’affirmation catégorique. Mais ce jugement ne se rapporte pas à une réalité effectuée; il se rapporte à une réalité intentionnelle. La personnalité n’est pas seulement un constat; elle oriente l’être vers un certain acte futur, compensation ou sacrifice, renoncement ou exercice de sa puissance, par lequel il se conformera à ce jugement porté sur lui-même. Dans la mesure même où ces deux éléments (de synthèse et d’intentionnalité) s’écartent l’un de l’autre, la personnalité se résout en imaginations sur nous-mêmes, en « idéaux » plus ou moins vains : cet écart, qui existe toujours dans une certaine mesure, a été isolé comme une fonction essentielle à l’homme, et même, pour certaine philosophie, à toute vie… Mais, d’autre part, dans la mesure où cet écart se réduit, il est le fondement de notre continuité dans le temps : la personnalité est alors la garantie qui assure au-dessus des variations affectives, les constances sentimentales, au-dessus des changements de situation, l’accomplissement des promesses. C’est le fondement de notre responsabilité. C’est dans la mesure où cette fonction de continuité est suffisante, et la pratique montre que nous l’admettons telle dans une mesure très large, qu’on nous confère une responsabilité personnelle et que nous en attribuons une égale à autrui. La notion de responsabilité joue probablement un rôle primordial dans le fait que nous reconnaissons l’existence de la personnalité chez les autres. Synthèse, intentionnalité, responsabilité, tels sont les trois attributs que reconnaît à la personnalité la croyance commune. »

Toute l’histoire métaphysique étant supposée souffrir des mêmes vues de l’esprit, la psychologie scientifique aura bien du mal à s’en débarrasser à son tour. « Les difficultés relèvent de deux risques. Le premier est celui d’une contamination subreptice par des implications métaphysiques qui sont dans la nature même de l’esprit : ceux qui y tombent à plein sont le plus souvent les mêmes qui, soi-disant fidèles aux seuls ‘faits’, croient se garder de la métaphysique en en ignorant les données. Le deuxième risque menace ceux qui, poursuivant en connaissance de cause l’extraction de tout résidu métaphysique, finissent par perdre de vue la réalité expérimentale, que recouvrent les notions confuses de l’expérience commune, et sont amenés à la réduire au point de la rendre méconnaissable, ou à l’extrême à la rejeter totalement ; telles se révèlent ces ‘théories’ extrêmes de la psychologie scientifique, où le sujet n’est plus rien que le lieu d’une succession de sensations, de désirs et d’images. La croyance commune sur la personnalité, sa substantialisation par la métaphysique, l’impossibilité de fonder sur elle une définition scientifique rigoureuse, voici le chemin… » Tracé pour toute une vie qui se consacrera à l’élucidation de cas cliniques soigneusement choisis pour échafauder et consolider d’autres concepts, d’une autre ‘métaphysique’ à mon avis, celle de l’inconscient seul maître du jeu comme en avait décidé le docteur Freud. Le coup de maître, le plus retentissant de l’avis même des spécialistes, c’est la description d’une situation très particulière où se dessine la genèse du sujet : c’est le ‘stade du miroir’, quand l’enfant prend conscience de lui-même comme une personne présente et identifiée comme telle dans son corps, expérience curieusement écartelante, « expérience dont il faut dire qu’elle nous oppose à toute philosophie issue directement du Cogito. » (p. 89 des Écrits I) L’enfant se reconnaît présenté face à un miroir, cela peut se produire dès l’âge de six mois. « Il y suffit de comprendre le stade du miroir comme une identification au sens plein que l’analyse donne à ce terme : à savoir la transformation produite chez le sujet quand il assume une image… L’assomption jubilatoire de son image spéculaire par l’être encore plongé dans l’impuissance motrice et la dépendance du nourrisson qu’est le petit homme à ce stade infans, nous paraîtra dès lors manifester en une situation exemplaire la matrice symbolique où le je se précipite en une forme primordiale, avant qu’il ne s’objective dans la dialectique de l’identification à l’autre et que le langage ne lui restitue dans l’universel sa fonction de sujet. » (p. 90) Le ‘stade du miroir’ est le moment où l’enfant s’arrache de la fusion avec la mère et reconnaît son image comme le Moi. En même temps, il se dégage du ‘fantasme du corps morcelé’, où il percevait son corps comme des membres dispersés, et accède à l’unification de son propre corps. Ce moment est fondateur de l’être individuel et marque le point de départ de la conquête de son identité autonome. Cette expérience narcissique précède toute intersubjectivité symbolique : la parole. Le sujet va donc par la suite se constituer par son accès au monde symbolique. « Ce développement est vécu comme une dialectique temporelle qui décisivement projette en histoire la formation de l’individu : le ‘stade du miroir’ est un drame dont la poussée interne se précipite de l’insuffisance à l’anticipation – et qui pour le sujet, pris au leurre de l’identification spatiale, machine les fantasmes qui se succèdent d’une image morcelée du corps à une forme que nous appellerons orthopédique de sa réalité, – et à l’armature enfin assumée d’une identité aliénante, qui va marquer de sa structure rigide tout son développement mental. » (p. 94) Pour Lacan, cette rupture inopinée de l’extérieur avec l’intérieur va engendrer la ‘quadrature inépuisable des récolements du moi. » Toute la thèse lacanienne prend source là, une fois de plus :  le sujet entendu au sens classique n’est qu’une fiction, une illusion idéologique issue des philosophies du Cogito: le sujet lacanien est brisé, hétéronomique, s’échappe toujours à lui-même à travers la diversité de ses aliénations produites par le moi. La fonction symbolique, le langage, tour à tour invoqués ne peuvent rien à réparer cette déhiscence constitutive. C’est encore la thèse freudienne : la conquête du Ça par le Moi est un combat toujours recommencé et indéfiniment perdu contre les puissance du Surmoi. C’est dans ses textes suivants que Lacan a développé ses idées sur les rapports étranges et conflictuels entre Réel, Imagination et Symbolique, indéchiffrables souvent : je ne les aborde pas ici pour ne pas perdre mon lecteur…

Dans son livre, Lacan. Le sujet (2) Bertrand Ogilvie souligne le fait que « le ‘stade du miroir’, c’est le point fixe, le point d’Archimède dont Lacan avait besoin pour s’engager dans une voie qui consiste à découvrir tout ce que l’œuvre de Freud, à son insu, signifie… » Principalement ceci donc : « Le miroir, c’est-à-dire ce moment du premier rapport à soi qui est irrémédiablement et à jamais un rapport à un autre, ne représente une phase privilégiée que dans la mesure où il a une valeur exemplaire pour toute la suite d’un développement ; il n’est pas un stade destiné à être dépassé, mais une configuration indépassable. » On y voit bien le processus d’unification d’un corps précédemment perçu comme ‘morcelé’, mais tout se complique car, avec l’apparition du langage, le sujet se perd, s’aliène et provoque cette dialectique meurtrière où des identifications contradictoires entrent en rivalité sous la pulsion irrésistible du désir. De plus, cette interprétation freudienne se nourrit d’un certain déchiffrement de la dialectique hégélienne, de l’existentialisme sartrien et de l’ontologisme heidegerrien qui tous consistent en une dissolution finale du sujet bien que dans des circonstances ‘dramatiques’ assez différentes. Chez Lacan, l’émergence de la subjectivité est immédiatement vouée à l’imaginaire de l’autre au moment même où la fonction symbolique du langage lui restitue quelque chose d’elle-même. Au moi correspondent la dimension de l’imaginaire, le regard et la réification – comme l’avait décrite Hegel aux premières pages de la Phénoménologie de l’Esprit – et qu’au sujet correspondent le ‘je’, la tension et la scission, le désir et la dimension symbolique du langage. C’est également au plus proche de Sartre qui observe le sujet s’anéantir lui-même au frottement des mêmes tensions, ce qui fait apparaître le moi de Lacan comme la transposition, dans le champ de la théorie de l’inconscient, de la mauvaise foi. Autre inspiration philosophique, qui serait plus typiquement heideggerienne, c’est la critique tout aussi radicale du discours rationnel (de la métaphysique, de la psychologie scientifique…) où la Vérité s’absente (le sujet lacanien, lui, se ‘barre’…) puisque la relation de l’être à l’étant semble à jamais perdue, inaccessible aux ambitions de la Raison ‘moderne’. Soit dit en passant, c’est cette voie que suivra aussi Derrida, d’une part ; comme c’est la voie, d’autre part, et bien plus tôt, qui a conduit la philosophie orientale à ces dénégations accumulées du ‘moi’ ! Contradictions et mensonges donc, ‘faux-semblants’ que la cure psychanalytique va tenter de déjouer comme autant de mirages, en jouant, je suppose, avec et grâce à l’invraisemblance de pratiques qu’on qualifiera fatalement d’irrationnelles. J’en viens donc à cet éclairage ultime qui trouve toute sa teneur dans l’interprétation de la formule freudienne : Wo Es war, soll Ich werden. « … le français dit : Là où c’était… Usons de la faveur qu’il nous offre d’un imparfait distinct. Là où c’était à l’instant même, là où c’était pour un peu, entre cette extinction qui luit encore et cette éclosion qui achoppe, Je peut venir à l’être de disparaître de mon dit. Énonciation qui se dénonce, énoncé qui se renonce, ignorance qui se dissipe, occasion qui se perd, qu’est-ce qui reste ici sinon la trace de ce qu’il faut bien qui soit pour choir de l’être. » (p. 161 in Écrits II) Dissipation, tel un fantôme.

Finalement je verrais le dernier mot de cette enquête, son ultime conclusion – une éthique maintenant, bien au-delà d’une ‘philosophie’ – dans l’intitulé de la conférence de 1960 : Céder sur son désir, qui s’attachait une nouvelle fois à la maxime freudienne. C’est bien plutôt de l’abolition d’un règne occulte, celui du Ça, qu’il est question, d’un ‘impersonnel’ ici de conception naturaliste, qui laisserait triompher le Moi du désir, quel qu’il soit, c’est à souligner. Et qui, bien entendu, opèrerait contre, bien au-delà cette fois des raisons et des morales, autant celles du passé, les plus sacrées, que les contemporaines prétendument ‘révolutionnaires’ ou ‘post-modernes’. Autrement dit : ne pas céder sur son désir, ne céder à rien ni personne qui entrave le libre élan de mon désir. Mais quel désir ? Nisargadatta, parmi les plus grands ‘orientaux’ nous ayant dernièrement enseignés, nous invitait à repousser tous les désirs, mais en s’attachant à ce seul désir de rejoindre la vérité de sa nature réelle : l’Absolu. La gnose est aussi sévère, aussi ravageuse à l’égard du faux que la psychanalyse la plus intrépide, c’est ce que nos maîtres à penser contemporains ignorent. Et le néant où ils souhaitent apparemment nous entraîner, la confusion généralisée de toutes les valeurs, un brouillard devenu si épais de tout sens possible, cela laisse place en gnose à une autre éclaircie possible, une autre résurgence de lumière, qui n’a peut-être pas de nom, de définition – c’est tant mieux – mais dont l’épreuve ouvre la règne de la liberté par la co-naissance.

(1) Écrits I et II publiés au Points-Seuil, mon édition est celle de 1971…

(2 Bertrand Ogilvie : Lacan. Le sujet : la formulation du concept de sujet, 1932-1949 – ebook édition par Kindle