Retour à la question du sujet (4) : l’enquête libérienne

Dans mon précédent article, dès les premiers mots, j’avais averti (ou rappelé plutôt) que Jacques Lacan était médecin, psychiatre, et que toutes ses recherches ne s’étaient jamais tout à fait éloignées de ce point de vue si particulier, en quoi d’ailleurs il avait pu rester fidèle à son maître, le docteur Freud. Je formulerai un avertissement presque analogue pour Alain de Libera : philosophe prodigieusement érudit mais spécialiste, s’il en est, formidable connaisseur de la philosophie médiévale dont il est l’explorateur le plus méticuleux qu’on ait jamais connu – Gilson lui-même n’étant qu’un petit maître en comparaison ! Évidemment, cela limite mon travail ; non que je me défile devant l’énormité de la tâche – d’ailleurs, aucune vulgarisation n’est ici possible – mais je ne saurais infliger à mes lecteurs quelque effort d’apprécier en détails l’immensité de l’enquête libérienne. Traiter la question du sujet, ici, se limitera à en retrouver la source dans les scholastiques du Moyen-Âge, disons, en partant d’Aristote, de ses divers rejaillissements en philosophie moderne et contemporaine (de Kant à Heidegger) pour finir par une confrontation avec Foucault que j’explorais aussi dernièrement. Mais j’éviterai soigneusement tous les méandres de toutes les scholastiques, de toutes les querelles modernes, et même celles opposant la phénoménologie à la philosophie analytique, toutes deux curieusement héritières, et souvent à leur insu, des investigations de leurs prédécesseurs médiévaux. Actuellement Professeur au Collège de France, Alain de Libera a déjà publié plusieurs livres chez Vrin, exclusivement dédiés à la question du sujet, sous le titre d’Archéologie du sujet – et j’en ai déjà cité un : Naissance du sujet (1) -, travail qui se poursuit donc : trois livres déjà publiés et quatre en préparation… Je me servirai uniquement ici de la première publication de ses Leçons au Collège de France, 2013/2014, également chez Vrin à Paris. La publication des Leçons suivantes, année après année, se poursuivra, n’en doutons pas. On peut également s’informer en se rendant sur le site internet du Collège de France où ces Leçons sont enregistrées semaine après semaine.

Dès le premier cours (6.03.2014), un ensemble de pistes sont proposées au tracé de perspectives permettant d’explorer en ‘archéologue’ de la connaissance, la question du sujet. Mais l’attaque est portée d’emblée contre Michel Foucault et sa fameuse formule de ‘la mort de l’homme’ (in Les mots et les choses) : A. de Libera n’aura de cesse de louer son talent littéraire pour mieux critiquer son point de vue philosophique. Ce n’est pas le seizième siècle qui inaugure cette interrogation philosophique mais bien avant, lorsque Maître Eckhart, critiquant l’autorité des hiérarchies ( un prolongement de Denys – nous remontons déjà plus loin…) évoquait une conversion, un regard unissant directement l’âme à son créateur ( et nous remontons là encore plus haut, à Augustin…) ; ce qui entraîna sa condamnation. Autant dire que c’est une conception de l’homme, ou de l’âme – et nous voyons la métamorphose provoquée par l’avènement du christianisme bouleversant les sagesses antiques – qui ouvre très tôt la question du sujet, et avec une telle ampleur, qu’aucun maître moderne (Nietzsche et Heidegger sont déjà avancés, nommés…) n’en modifiera plus les contours formidables à l’esprit. Mais que de nuances, de précisions à apporter, que de corrections à opérer pour reconnaître le véritable cheminement de ‘la’ question, disons-le carrément, depuis son abord grec : qui douterait que Socrate, reconnu fondateur de la philosophie, est un ‘je’, un ‘sujet’ ? Critiquant Foucault (et il y revient à plusieurs reprises), A. de Libera lui reproche une lecture biaisée de l’Alcibiade de Platon, même en lui concédant que la question du sujet (du ‘je’ comme tel) n’y est pas abordée de façon moderne… Le travail se fait toujours en finesse, dans une approche très savante de la langue grecque (mais on passe tout aussi facilement à l’anglais, à l’allemand…) qui reflète, on le sait bien, des tournures d’esprit qui ne sont plus les nôtres. Impossible de citer ici ces va-et-vient d’A. de Libera, d’une position à l’autre, critiquant l’une par l’autre, qui nous empêche toujours de nous arrêter au seul point de vue qu’il souhaiterait, lui, voir triompher. Il va donc dessiner une sorte de carte géographique de la question, immense, et ce sera à nous d’en explorer tous les chemins – autant que possible – pour mériter d’arriver à destination (mais le voyage ne fait que commencer !) Faut-il insister sur l’augustinisme (ou l’eckhartisme) qui interdit de considérer l’âme comme un sujet, puisqu’elle ne ‘devient’ qu’en Dieu et non en l’être, plutôt par grâce que par nature ? Faut-il privilégier des analyses sémantiques et métaphysiques en partant des Catégories d’Aristote – le sujet étant ici hupokeimenon -, passant par la théologie de Boèce, et trouver qui et comment, dévoile vraiment le caractère purement subjectif de l’agent ? J’ai cité au bas de cet article ce que j’avais déjà pu dire de l’attributivisme et de la périchorèse, il faut y aller voir… Mais ici, dans le même exposé, Porphyre, Avicenne sont convoqués tour à tour, puis Locke et Scheler, je ne cite qu’eux, pour en arriver à ce point (assez technique) : « D’un côté l’essence, de l’autre, l’accident qui est dans un sujet. L’essence est ‘dite du sujet’ au sens où l’énoncé essentiel dit ce qu’il en est d’une chose, ce qu’elle est essentiellement, et qui peut être exprimé dans et par une définition, alors que jamais une chose ne sera définie par ses accidents, mais seulement décrite. C’est la grande différence que font les commentateurs d’Aristote : on a d’un côté la définition, de l’autre la description, l’une qui vaut pour les genres et les espèces, l’autre pour les individus. (…) Tel est, au seuil de la modernité, dans sa complexité logique, le réseau onto-logique du sujet dont va hériter Descartes… Il n’est pas question à ce niveau de sujet agent ou de sujet d’une action au sens d’agent ou d’acteur. Comment ce sujet d’inhérence et d’attribution devient-il sujet agent ? Il est trop tôt pour le dire. En revanche, on peut formuler une condition que doit remplir le concept de sujet pour accéder à ce que j’appellerai l’agence ou l’activité. » (p. 79)

Que la sortie du problème, soit l’affirmation d’un sujet autonome, libre, responsable, se soit produite à la renaissance ou au 16ème siècle ; qu’il faille attendre Kant et ses Critiques ; que ces débats aient alimenté des querelles sans fin (par le passé et jusqu’à aujourd’hui, avec les subtilités ajoutées par Heidegger dissertant sur l’essence et l’existence, disputant même avec Sartre sur la question de l’humanisme), peu importe ! A. de Libera prétend alors que c’est à Pierre de Jean-Olieu, ou d’Olivi, (1248-1298) qu’on doit « la formulation d’une notion de sujet-agent susceptible de fonctionner aux yeux de l’archéologue comme l’a priori historique de la subjectivité du sujet moderne… » (p. 137) En son temps, Nietzsche aura cru surmonter les apories de l’idéalisme allemand en mettant à nu les articulations logiques inhérentes à la définition du sujet. Mais c’était pour mieux les dénoncer : « Juger ce qui arrive, en rendre compte, en rendre raison, ajouter au QUOI le POURQUOI, qui génère le QUI, c’est remonter de l’événement à l’action, de l’action à l’intention, de l’intention à l’acteur, de l’acteur au sujet – bref, c’est aller de croyance en croyance… » On fabrique ainsi une mythologie du sujet agent comme « dire ‘l’éclair luit’, c’est poser deux fois le ‘luire’… » d’où la critique et la condamnation même d’un ‘argument’ jugé comme une ‘superstition’ ! Or l’analyse de la question s’est faite bien plutôt, et sur un plan qui n’est pas uniquement celui du grammairien ou du logicien comme l’a prétendu Nietzsche. C’est d’Olivi qui l’aura fait avant lui, orientant une pensée maîtresse que seul Foucault saura remettre en question de nos jours. Pour résumer : « Le modèle attributiviste olivien comporte trois thèses : 1/ Nos actes ne sont perçus par nous que comme des prédicats ou des attributs… 2/ La perception de mes actes est ordonnée à ‘celle que j’ai préalablement de moi-même comme sujet de ces actes’. 3/ Dans la perception de mes actes, la perception du sujet lui-même (=moi) est première selon l’ordre naturel. » (p. 139) Y verrait-on à la limite une coquetterie de savant ? Parce que ce schéma olivien va encore plus loin : « … la distinction entre les deux modes de connaissance intuitive et inférentielle rejoint aussi celle de la quiddité et de la quoddité, de la Washeit (ce que c’est qu’une chose) et de la Vorhandenheit ( le fait d’être) heideggériennes… » Toujours plus loin, la thèse d’Olivi rejoint les analyses de Roderick Chilsholm (1916-1999), peu connu en France, qui était parvenu dans son livre Person and Object à démontrer par opposition de thèses ou scénarios tous plus absurdes les uns que les autres, que « je » suis indubitablement le sujet de mes pensées et de mes actes, consolidant finalement la thèse platonicienne « je suis mon âme » contre la proposition erronée « j’ai une âme » (on opposerait aujourd’hui « je suis mon corps » à « j’ai un corps »…) Dernier soleil allumé de ce feu d’artifice(s) : nous sommes parvenus aux certitudes de la thèse du linguiste et logicien Jaakko Hintika qui fait autorité de nos jours (Knowledge and Belief) : « if  a knows that p, then a knows that a knows that p ; soit, si a sait que p, il s’ensuit que a sait que a sait que p. » (p. 157) C’est le triomphe du modèle attributiviste qui consacre la royauté de ‘je’ maître incontestable chez lui, à demeure de son être propre. « Je sens et je sais que je sens », marque de certitude que « je suis », que Descartes développera plus tard à sa manière propre. Mais A. de Libera se retient de retourner de façon détaillée à Descartes ; il ne cite pas l’hypothèse du Malin Génie par exemple. On sait aujourd’hui que c’est Marc Richir, dans sa refondation d’une phénoménologie, qui en tire le meilleur parti, nous entraînant effectivement plus loin et plus profondément que Foucault n’avait su le faire à partir d’une critique des institutions. Je passe…

Il ne faut pas oublier Kant, l’autre ‘phare’ de notre modernité occidentale qui entre à son insu, lui aussi, dans la problématique inaugurée par cette fameuse thèse médiévale : « Je = il = cela (es) = la chose qui pense … Ce sujet = x, indéterminé en soi, mais déterminé par ses pensées, comme un sujet l’est par ses prédicats, ou une substance l’est par ses attributs, est distinct du sujet olivien, qui, parce qu’il en est le sujet, est connu avant eux et par intuition. Pour Kant, le Je qui est un x, une variable vide, n’est connu que quand il est déterminé par les prédicats qui lui sont attribués et qui sont ses pensées ; ici c’est tout l’inverse : Olivi ne soutient pas la théorie médiévale dont le texte est le prolongement moderne, transposé. Kant prolonge en effet une certaine théorie médiévale : la théorie de la connaissance du sujet par ses actes, théorie thomasienne et thomiste… Le sujet olivien n’est ni le sujet transcendantal de Kant, ni le sujet thomiste, parce qu’il se connaît intuitivement comme sujet alors que les autres théories du sujet nous présentent un sujet qui se connaît non pas intuitivement mais, soit indirectement soit empiriquement, comme objet… Le credo d’Olivi c’est qu’il y a un sujet simple de tous mes actes mentaux et vitaux, et que ce sujet, c’est moi. » (pp 195/197) Dans des cours ultérieurs, d’autres auteurs médiévaux sont à leur tour convoqués pour donner encore plus de poids à l’enquête (Guillaume d’Auvergne, Matthieu d’Acquasparta), concurrencés à leur tour par d’autres auteurs contemporains (F.-X. Putallaz, P. Strawson) mais cette fois aussi pour découvrir l’autre soi(-même) de l’altérité de mon prochain ; et comment cette découverte confirme l’intuition de ‘je’ établi si sûrement en première personne. Re-passage par Augustin et Descartes (dont Gilson, d’après A. de Libera, fait un superaugustinien) et re-tombée sur la thèse de Strawson, la plus simple et la plus convaincante : « Comment reconnaissons-nous que x, y ou z sont des personnes ? Réponse : en VOYANT en x, y ou z des ‘êtres en mesure de s’attribuer à eux-mêmes, autrement que sur la base de l’observation, ce que nous leur attribuons sur cette base’. De tels êtres sont des personnes. Pour Strawson, toute personne est un sujet d’auto- et d’hétéro-attributions, capable de reconnaître d’autres êtres comme sujets d’auto- et d’hétéro-attributions, et d’être reconnu lui-même par eux comme sujet d’auto- et d’hétéro-attributions. » (p. 215) Formule qui ferait l’unanimité si les philosophes contemporains, soucieux de ‘déconstruction’, ne s’étaient pas appliqués à la subvertir, Foucault en particulier avec sa formule d’une prétendue ‘mort de l’homme’. Par contre je vois bien A. de Libera arriver à une hauteur enivrante : « Le sentiment de mon propre esprit, c’est-à-dire de mon propre pneuma, de mon propre souffle, de moi-même comme res viva, ‘chose vivante’, être vivant, est en même temps celui d’une communauté d’esprit et de souffle. C’est celui de la communauté d’un souffle, conspiratio, sumpnoia, où se fonde la sympathie. Non plus la sumpatheia comme copulatio rerum, mais celle qui unit les hommes par une sorte de parenté… entre êtres vivants, animés du même souffle, du même pneuma, et porte-parole du même logos. Personnes parlantes donc, capables de dire ‘je’  » (p. 218)

A. de Libera, dans son derniers cours de cette année 2013/2014 (et je rappelle que cette session consacrée à L’invention du sujet moderne se poursuit en 2016/2017), revient donc sur ses attaques à l’encontre de formules dont il admire la force évocatrice mais dont il conteste la rigueur philosophique. Il vise ces trois ‘parpaings’ comme il les appelle : ‘la mort de l’homme’, ‘la fin de l’humanisme’, ‘la fin du sujet’ : il se moque de Foucault en rappelant que ‘la mort de l’homme’ est souvent évoquée – hypothèse funeste – par maints auteurs célèbres ; dans la liste, Kant, comme Malraux ! Mais il revient vite à sa question centrale : « Je résume. La ‘question du sujet’ n’est pas grecque, si l’on désigne par sujet ce que Foucault désigne par l’expression ‘ce que nous appellerions aujourd’hui sujet’, qui est à la fois vague, nébuleux et volatil, et sans locuteur énonciateur défini. Qui est de fait ce ‘nous’ ? Foucault lui-même ? Les French Theorists ? Lacan ? Libération ? (…) L’homme n’est donc pas une ‘invention dont l’archéologie de notre pensée montre aisément la date récente’. Si l’archéologie philosophique a le moindre mérite, c’est de pointer le moment ou l’inventio subjecti médiévale débouche sur l’invention du sujet moderne : celui ou le sujet d’attribution devient sujet d’imputation, en devenant de/pour lui-même personne, c’est-à-dire un être capable d’attribuer à d’autres êtres, reconnus comme personnes, une certitudo de supposito, fondée sur leur propre capacité supposée à se percevoir eux-mêmes comme les suppôts de leurs actes : le moment où ‘je’ me reconnais comme sujet parlant et/ou le sujet parlant se reconnaît comme ‘je’, qu’il y ait ou non ‘je’ (Ich, I, ego, etc…) dans sa langue… » (p. 241) Nous nous répétons… Mais je m’abstiens volontairement de citer les multiples références savantes d’A. de Libera, cet entrelacement de citations et de leurs comparaisons ou commentaires, qui donne à l’exposé cet aspect vertigineux où les talents acrobatiques de l’érudit ont conduit la philosophie comparée. Il poursuit d’ailleurs cet exercice comme je l’ai signalé et n’en a pas fini. En fait l’envisagement de la même question du point de vue des autres questions, cette fois, de la volonté, de la liberté, de la responsabilité, d’une nouvelle définition de l’homme probablement, tout cela ramènera à la même conception ‘attributiviste’, olivienne, qui concilie sens interne (intuition), jugement (choix) et action (liberté et responsabilité). Très rarement, jamais de façon déterminante, A. de libera ne cite les travaux de Maine de Biran qui inspireront Michel Henry, celui- ci n’étant jamais cité. Je dirai pour conclure que cette mise en valeur, une nouvelle réhabilitation éclatante des penseurs médiévaux, tout le grand travail si vastement informé d’A. de Libera n’augmente pas mes certitudes qui s’établissent déjà dans un examen des sagesses antiques (je vais y venir) et à travers les lumières de ‘révélations’ qui dessinent depuis l’aube des temps une figure de l’homme qui en fait l’égal des dieux, dans la réflection (comme j’ai toujours voulu l’écrire) du miroir de la co-naissance. (2)

(1) J’ai brièvement présenté ce livre dans un article du 09.09.2010. Et voici ce que j’en disais, autant le rappeler ici pour faciliter la lecture : « Je vais m’en tenir à l’examen de ces deux concepts-clefs, attributivisme et périchorèse, qui résument tout l’effort et toute la science d’Alain de Libera dans ce livre. Le querelle de l’attributivisme, avec ses mille rebondissements, reflète la difficulté d’attribuer à l’homme des qualités qui ne sont qu’à Dieu, ou inversement : querelle de concepts plus que querelle d’idées, en réalité un unique problème sous-tendu, celui de la christianisation des concepts grecs, plutôt même de leur réinvestissement (c’est Augustin qui y parviendra) dans une autre dimension (trinitaire) de la définition de l’homme en regard de l’indéfinition de Dieu comme pure essence. Ici nous jonglons avec les concepts, et pour donner plus de sel à cette comédie intellectuelle, on court de la langue grecque à la latine, des auteurs grecs aux auteurs latins, des Païens aux Chrétiens et, ce qui est un comble, des antiques aux contemporains, Heidegger bien sûr, mais aussi les maîtres-penseurs bien de chez nous : Deleuze, Foucault et alii… On en arrive là : L’archéologie du sujet peut répondre à la question d’Augustin… comprendre une vérité fondamentale de la théologie trinitaire, à savoir précisément que les perfections divines… ne sont pas en Dieu comme dans un sujet ; que, parce qu’il n’est pas un corps, Dieu n’est pas le sujet de sa grandeur et de sa beauté, car celles-ci ne sont rien d’autre que lui-même ; que l’attributivisme est fondamentalement inadéquat pour penser et dire “l’être admirablement simple et immuable” qu’est Dieu, et qu’il est aussi inadéquat pour penser et dire ce qu’est l’âme humaine. Belle découverte : l’attributivisme, que ce soit relativement à l’être de Dieu comme à celui de l’homme, incarcère l’un et l’autre dans des catégories, des genres qui sont bien plutôt ceux des objets connus, incapables donc de désigner une pure singularité comme telle ! Le modèle périchorétique, nouveau subterfuge de la raison pure – mais elle sait si bien se mettre au service d’une (pseudo ?)-révélation ! – va échouer mais pas totalement, car il signifie enfin la relation (chrétienne) de Dieu à l’homme, qui aura le succès que l’on sait dans le christianisme oriental, notamment chez Jean Damascène. Pour ceux qui l’entendent, je me risque à un peu de Latin : Que signifie l’affirmation (augustinienne) que les actes mentaux existent dans l’âme (in anima) comme l’âme elle-même existe (sicut ipsa mens). L’équivalent latin de la périchorèse grecque est la circumincessio, qui traduit mieux la volonté des premiers intellectuels chrétiens de désigner une dynamique de relations – plus tard les chrétiens orientaux choisiront de parler d’énergies – qui associent les Trois Personnes et la créature dans le plan de la création conçu tout autrement, croient-ils, que sur le modèle de l’attributivisme aristotélicien. J’en viens enfin à cette dernière citation de Libera : On ne peut pas comprendre toutes les harmoniques de la mens augustienne si l’on n’accepte pas de voir au moment où on les pose sujet et objet se parenthiser… A mon avis, on comprendrait mieux en se reportant à la symbolique si explicite du miroir chez Ibn’Arabi, et de la limite qu’elle fixe à l’entendement. Je vous donne une toute petite clef pour en finir avec ces citations : tout repose sur la foi Curieuse idée malgré tout que cette recherche historique de la construction d’un concept ‘moi’, une aventure qui se poursuit avec Thomas, puis avec ses contradicteurs etc… jusqu’aux thèses modernes de Descartes (et ses héritiers), et de Locke (et ses héritiers)… Enorme disputatio qui aboutit à la critique heidegerrienne, quand le moi est éprouvé par tous, pourtant, non comme addition de mémoires et de savoirs mais comme moi, irréductiblement singulier et irrécusable, indéclinable, quand le moi est ce qui s’éprouve avant la formation des concepts, quand les concepts se forment où un moi se trouve capable de les générer, de leur donner forme et force ! C’est Descartes (à très juste titre rappelé par Rogozinsky) qui a révélé cette indéfectible réalité, plutôt que Locke (soigneusement évoqué par Libera, mais dans la perspective d’une formation progressive de la philosophie anglo-saxonne, notamment la philosophie dite de l’esprit), sans parvenir toutefois à conjurer définitivement le péril objectiviste comme le définit de nos jours Michel Henry. »

(2) L’ai-je assez recommandé ? La lecture de La philosophie médiévale, une somme époustouflante, un des premiers livres d’A. de Libera publiés aux PUF, vous change un homme !

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