Comment concevoir une esthétique de la photographie ?

Cette question est venue s’ajouter tout naturellement puisque je m’essaie moi-même à la photographie, ‘avec l’œil du peintre’ m’a-t-on dit quelquefois, c’est à dire en m’affranchissant de l’ambition de la mimesis et des préjugés de la représentation fidèle, mécanique. C’est la vocation et la mission de l’art de briser nos habitudes de pensée et de représentation figée en des images qui s’arrogeraient l’autorité d’un réalisme exclusif, d’une lecture du réel conforme à sa constitution, tel qu’il s’accorde du moins à nos possibilités de saisie immédiate. Suivant une pente naturelle, nous passerions du sensible à l’intelligible, puis, progressivement, aux formes les plus raffinées de la connaissance, notamment scientifique. Dans ces conditions, c’est l’imagination et ses libertés qui peuvent seules nous délivrer de cet empire du concept physicaliste auquel nous nous sommes soumis. Etant entendu ici, je le souligne intentionnellement parce que cela ne se dit que très rarement, que la connaissance scientifique si fière de ses succès technologiques, n’est qu’un raffinement de la connaissance vulgaire, visant finalement à la seule ‘possession et domination’ des ‘choses’ du monde. Car c’est ainsi que nous restons sur un unique plan, prisonniers de cette unique condition fabriquée par notre pensée. L’art brise ce rapport arbitraire pour une autre communication, un échange différent entre les étants du monde, moi parmi eux, admettons, mais qui transfigure les réalités et ouvre accès à une plénitude de l’être manifesté. En quoi l’esthétique devient philosophie première, après avoir muté en esthésiologie, soit philosophie de l’impression et du sentiment. Ce que j’ai pu montrer dans les deux articles précédents.

Je vais citer maintenant quelques formules d’un livre dont j’aurais voulu parler plus longuement, mais désormais, dans l’urgence évidente de ce temps de détresse – et puisque tout a été déjà dit – je préfèrerai m’en tenir à un discours plus direct, axé uniquement sur l’essentiel. Les paroles qui suivent rejoignent bien l’esthétique qui a été exposée dans ce blog et elles méritent donc d’être méditées. Il s’agit d’un livre devenu rare : Esthétique de la photographie, de François Soulages, publié par Nathan (collection Photographie) en 2001. Le grand mérite de l’auteur a été de rapporter les problèmes propres à une esthétique de la photographie aux problèmes plus généraux de l’esthétique contemporaine – mais sans oublier que c’est une histoire qui remonte à Platon ! – et aux comparaisons qui s’imposent, avec la peinture bien évidemment, mais aussi la littérature et bien entendu, aujourd’hui, avec le cinéma. C’est beaucoup et je m’abstiendrai d’aborder la démonstration dans tous ses détails. Ses conclusions m’importent davantage et c’est elles que je vais citer. D’abord, celle de principe, que je souligne : ‘Démontrer que le réel ne peut être rendu tel quel par la photographie et que cette impossibilité et ce manque font la valeur de la photographie.’ (p. 81) Propos qui se développe ainsi : « L’appareil photographique n’est pas un œil, encore moins une paire d’yeux. Il ne subit pas les transformations optiques, chimiques et nerveuses qui frappent l’œil et rendent sa vision sans cesse en mouvement et en changement. Il n’est pas frappé de la même manière par la lumière, les contrastes et les facteurs temporels de la perception. Il n’est pas habité en permanence par l’attention et la recherche visuelle. Bref, une photo n’est jamais une vue de l’œil que l’on aurait figée. De plus, le spectateur ne regarde pas une photo comme on regarde le monde. C’est d’ailleurs ce qui fait l’intérêt d’une photo : elle permet d’apprendre non pas à voir, mais à recevoir autrement une image visuelle. Face à une photo, le spectateur obéit à une autre structure d’attente, quant à la représentation, à la reconnaissance, à la remémoration, à l’émotion, à l’imaginaire, au désir, à la mort, etc… Enfin, le dispositif photographique et l’image photographique conditionnent aussi les différences entre la réception d’une photo et celle des phénomènes visuels du monde : la taille des objets vus n’est pas la même, le rapport au concret et à l’abstrait change, les liens au temps et à la durée sont complètement différents ; le mouvement disparaît ; les couleurs sont transformées, voire remplacées par du noir et blanc ; les quatre autres sens n’accompagnent plus de la même façon la vision : l’odeur, le son, le goût et la tactilité d’une photo ne sont pas ceux des phénomènes. On voit alors autrement et autre chose. » (p. 75) Ce qu’il fallait dire…

… Et qui se précise encore mieux avec les mots suivants : « Une photo n’est pas une preuve, mais une trace à la fois de l’objet à photographier qui est inconnaissable et imphotographiable, du sujet photographiant qui est aussi inconnaissable, et du matériel photographique ; c’est donc l’articulation de deux énigmes, celle de l’objet et celle du sujet. Voilà pourquoi la photographie est intéressante : elle ne donne pas une réponse, mais pose et impose cette énigme d’énigmes qui fait passer le récepteur d’un désir de réel à une ouverture sur l’imaginaire, d’un sens à une interrogation sur le sens, d’une certitude à une inquiétude, d’une solution à un problème. La photographie est elle-même énigme : elle convoque le récepteur à interpréter, à interroger, à critiquer, bref à créer et à penser, mais de façon inachevable. Elle est antidogmatique : elle est doute et mise en doute ; elle est question sur l’existence et sur le temps, sur la matière et sur l’image. Nous ne pouvons venir à bout d’une photo, car, par cette tension entre son matériau et son référent à jamais perdu, elle nous échappe comme nous échappent le mystère d’autrui, la réalité du monde extérieur, le problème de l’existence, la séparation du passé, l’énigme de la mort ou l’identité de notre moi. » (p. 308) Dimension philosophique, métaphysique, de la photographie, comme de tout art, et principalement à travers les interrogations d’une problématique contemporaine de la représentation. Cet exemple parmi d’autres, une de mes photos.

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