Qu’est-ce que la réalité ? (Michel Meyer)

Quelques extraits d’un récent livre de Michel Meyer (1), philosophe ayant introduit la ‘problématologie’, autrement dit une discipline imposant un retour systématique à toute interrogation philosophique, telle qu’elle se pose, et à qui, pour engendrer une réponse souvent déterminée par son origine même et les circonstances de sa formulation. Ici, je rejoins l’interrogation formulée dans l’article précédent : la thématique en est très proche, et on verra bien que c’est encore un retour à la question du sujet, celle-ci paraissant de moins en moins une fiction.

« Depuis toujours s’affrontent deux positions : l’idéalisme et le réalisme. Ces deux points de vue ont connu bien des avatars et des versions plus ou moins nuancées, tel que l’idéalisme transcendantal de Kant, qui inscrit l’accès à la réalité dans l’idéalisme subjectif comme forme a priori du savoir, ou tel que l’empirisme cher aux Anglo-Saxons, qui procède à l’inverse en faisant de la sensation des choses la voix immanente de la réalité en nous. Que nous ayons la possibilité a priori de concevoir la réalité par nos catégories et en général, par la nature de notre esprit, ou que cela se fasse dans le sens inverse, on sent bien que l’idéalisme ne peut se réaliser qu’en intégrant une forme de réalisme, car on voit mal comment le sujet pourrait ‘sortir de lui-même’ et instituer ou retrouver la vérité comme s’il l’avait en lui-même. Mais l’inverse aussi est vrai. Le réalisme seul est intenable. Comment pourrait-on parler de la réalité sans que l’esprit qui en parle puisse de ce fait y avoir accédé ?  » (p. 70)

« … les deux positions sont intenables si elles s’excluent… Comment établir une passerelle entre les deux sans présupposer le résultat, d’autant plus que si on part de la réalité à trouver, on se donne le résultat d’entrée de jeu, et qu’en partant du sujet, on ne sera jamais sûr du résultat, qui est objectif, et n’est pas ‘dans’ le sujet ? » (p. 71)

« La réalité est à la fois réponse et question, sujet et attribut, et parce que réponse, est indépendante des deux (parce que la réponse, quand elle s’instaure, se refoule comme telle, donc n’apparaît pas comme telle), même si nous sommes installés au creux de cette réalité comme questionneurs, par la distance qui sans cesse nous sépare, à titre d’espace ou de temps. Il nous est impossible de s’orienter dans un monde sans le questionner sans cesse, quitte à retrouver de façon quasi instantanée les réponses que nous connaissons déjà. » (p. 73)

« On sait bien que ce qui est vrai (ou faux) ne l’est pas en soi, et que ce à quoi on répond définit la possibilité d’une adéquation de la réponse à la question. Certes ‘2+2’ fera toujours ‘4’, parce que la question est définie dans des ensembles où les opérations permises le sont par les règles de l’arithmétique élémentaire. Mais parfois, ces questions sont variables, et ainsi, on peut avoir différentes réponses pour une question. Ainsi, s’il s’agit de savoir quelle est la somme des angles d’un triangle, cela peut être +, – ou = 180°, selon que l’on adopte la géométrie de Riemann ou celle de Lobatchevski plutôt que celle d’Euclide… L’effectivité est le modèle problématologique de résolution des questions qui les font disparaître une fois résolues, qui ne les réfléchissent donc pas et n’ont pas à le faire, qui refoule même le problématologique, alors même que les questions sont nécessaires en tant que voies d’accès. » (p. 75)

Les problèmes posés par l’objectivisme forcé d’une pensée réaliste sont ici effacés par la rigueur apportée à la définition même de la question, qui s’effacera à son tour quand la bonne réponse aura été trouvée – Michel Meyer parle dans ce cas de ‘refoulement’ qui s’opère tout naturellement. Somme toute, nous retrouvons le pragmatisme de Michel Bitbol, mais, ce qui est encore plus intéressant, la redéfinition d’une responsabilité épistémique du sujet qui s’oriente lui-même vers la réponse ( la solution) qu’il doit trouver pour réduire tel ou tel problème que lui pose la ‘réalité’. La richesse, la profondeur, voire la ‘vérité’ de la réponse sera proportionnelle à celle de la question, qu’on se situe dans un domaine scientifique ou philosophique. Que dire alors d’une spiritualité qui commence par la question ‘qui suis-je ?’ ; et qu’en dire en un temps où des ‘séminaires intensifs’ proposent un voie d’accès direct à l’éveil – en une semaine !? Toujours, l’égarement de l’esprit provoquera stupéfaction chez le chercheur appliqué, sérieux, perpétuellement en prise avec la question de la question… Mais une fois de plus, chez Michel Meyer comme chez les auteurs que j’ai précédemment cités, à l’exception de M. Bitbol, la réalité semble bien circonscrite par une objectivité, un domaine extérieur dans lequel je dois finalement me rendre, auquel je dois me soumettre. Et le choix de la ‘lecture’ qui ferait pencher la balance en faveur d’une subjectivité souveraine est à peine envisagé, théoriquement ; encore une fois, ce choix ne semble en rien déterminer les vraies dimensions de la réalité que j’embrasse et dont je me donne l’épreuve. Le questionnement envisagé ici aura été partiel… ou partial !

(1) Michel Meyer : Qu’est-ce que le questionnement ? Chemins philosophiques – Vrin 2017

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