Habiter poétiquement le monde

Je m’en voulais d’avoir abordé si longuement et à plusieurs reprises cette question, immense, il est vrai, de la réalité et de la longue histoire des interrogations qui s’y rapportent. Je l’ai bien dit aussi : il y a d’autres ‘lectures’, toutes également autorisées, enrichies de tant et tant de témoignages, sans qu’aucune ne puisse revendiquer de légitimité à dominer les autres, à s’arroger le droit de se prétendre la seule vraie, ou même la plus vraie ! Peut-être même faut-il reconnaître une vérité ‘plurielle’ qui serait un éclairage plus neuf de la question, et une sortie de la problématique effectivement créatrice, d’un autre point de vue que strictement logique. D’autre part, j’ai assez écrit et décrit ce que j’ai appelé une ‘mission de l’art’ pour reconnaître là une autre voie de ‘lecture’ et d’interprétation de la réalité, toute la réalité, et moi au centre, au moyeu de la roue. Aujourd’hui j’insisterai plutôt sur le langage poétique et sa spécificité, sa capacité à interroger le réel ou un aspect déterminé du réel. Plutôt, une fois de plus, je donnerai la parole à quelques uns de ses meilleurs représentants dans l’espoir qu’ils me fassent découvrir leur dénominateur commun et la qualité propre, unique sans doute, de leur compréhension, de leur réalisation concernant peut-être aussi le Tout de ce qui est. Mes citations veulent rendre évidente la relation, pour de pas dire la filiation, qui conduit des fondateurs du Romantisme ( allemand, post-kantien en particulier) aux penseurs les plus engagés de la phénoménologie, autant allemande que française. Toutefois je n’insisterai pas particulièrement sur la célèbre interprétation d’Hölderlin par Heidegger ; elle est assez connue, mais elle me servira de conclusion aux textes cités (Horia Badescu). L’illustration y trouvera assez d’éclat : après avoir utilisé des intonations religieuses aux 19ème siècle, quoique très éloignées des dogmes, la poésie s’est davantage rapprochée de la philosophie au 20ème, sans tout à fait renier son style propre d’expression ni sa source principale d’inspiration : le sentiment, plus largement, l’affectivité, avec sa particulière connotation contemporaine.

J’utilise ici le tout récent livre des éditions POESIS : Anthologie Manifeste ; Habiter poétiquement le monde, avec un Avant-Propos de Frédéric Brun. Je dois rappeler l’irremplaçable Histoire de la poésie française de Paul Sabatier, publiée en six volumes dans les années 80 par Albin Michel – on la trouve dans toutes les bibliothèques publiques ! Aujourd’hui on peut compléter cette revue déjà si ample par Un nouveau monde : Poésie en France de 1960 à 2010 d’Yves Di Manno et Isabelle Garron (Flammarion 2017) sans jamais oublier les sites internet si riches de Jean-Michel Maulpoix et Florence Trocmé. Bien sûr, les ouvrages d’Yves Bonnefoy, récemment disparu, s’imposent comme une lecture hautement philosophique, restée néanmoins inspirée par la source essentielle d’un courant poétique intemporel.

« Je suis convaincu que l’acte suprême de la raison, celle-ci embrassant toutes les idées, est un acte esthétique, et que la vérité et la bonté ne s’allient que dans la beauté. Le philosophe doit posséder tout autant de force esthétique que le poète… La philosophie de l’esprit est une philosophie esthétique. » (F. W. Schelling, D’une religion poétique)

« La poésie romantique est une poésie universelle progressive. Elle n’est pas  seulement destinée à réunir tous les genres séparés de la poésie et à faire se toucher poésie, philosophie et rhétorique. Elle veut et doit aussi tantôt mêler et tantôt fondre ensemble poésie et prose, génialité et critique, poésie d’art et poésie naturelle, rendre la poésie vivante et sociale… Aucune théorie ne peut l’épuiser, et seule une critique divinatoire pourrait se risquer à caractériser son idéal. Elle seule est infinie, comme elle seule est libre, et elle reconnaît pour première loi que l’arbitraire du poète ne souffre aucune loi qui le domine. Le genre poétique romantique est le seul qui soit plus qu’un genre , et soit en quelque sorte l’art même de la poésie : car en un certain sens toute poésie est ou doit être romantique. » ( Friedrich Schlegel, propos parus dans l’Athenaum)

« Le domaine de la poésie est illimité. Sous le monde réel, il existe un monde idéal qui se montre resplendissant à l’œil de ceux que les méditations graves ont accoutumés à voir dans les choses plus que les choses. Les beaux ouvrages de poésie en tout genre… ont révélé cette vérité, à peine soupçonnée auparavant, que la poésie n’est pas dans la forme des idées, mais dans les idées elles-mêmes. La poésie, c’est tout ce qu’il y a d’intime dans tout. » (Victor Hugo, préface aux Odes et Ballades)

« Qu’est-ce que la poésie ? Comme tout ce qui est divin en nous, cela ne peut se définir par un mot ni par mille. C’est l’incarnation de ce que l’homme a de plus intime dans le cœur, et de plus divin dans la pensée ; dans ce que la nature visible a de plus magnifique dans les images et de plus mélodieux dans les sons ! C’est à la fois sentiment et sensation, esprit et matière, et voilà pourquoi c’est la langue complète, la langue par excellence qui saisit l’homme par son humanité tout entière, idée pour l’esprit, sentiment pour l’âme, image pour l’imagination, et musique pour l’oreille ! (…) La prose ne s’adresse qu’à l’idée ; le vers parle à l’idée et à la sensation à la fois. » (Alphonse de Lamartine, Des destinées de la poésie)

« La Poésie est l’expression, par le langage humain ramené à son rythme essentiel, du sens mystérieux des aspects de l’existence : elle doue ainsi d’authenticité notre séjour et constitue la seule tâche spirituelle. » (Stéphane Mallarmé, Lettre à Léo d’Orfer)

« Beaucoup d’hommes ont perdu le sens du sacré. Ils ont perdu le respect de ce qui est, à cause de la confiance qu’ils mettent en eux-mêmes. Il y a respect et vénération dans le mot : c’est que l’homme avait peur et nous n’avons plus peur. C’est ce que l’homme admirait et nous ne savons plus admirer. Nous ne sommes plus reliés à rien. Le primitif ne dispose pas de moyens rationnels pour s’explique le monde ; il ne dispose que de raisons affectives, mais qui du moins lui permettent de donner un sens à ce qu’il perçoit, étroitement relié par là à ce qui est, car tout s’anime, la terre, l’eau, l’air, le feu ; et, s’il ne connaît pas le monde du moins le monde le connaît. Le primitif ‘communique’, nous ne communiquons plus…  La peur s’en est allée peut-être, mais l’étonnement s’en va, le respect s’en va, la vénération s’en va et l’adoration s’en va ; car il y a beaucoup d’hommes, à cette heure, pour qui le sacré n’a même plus de sens… Ce sont les anti-poètes… La poésie est l’introduction en toute chose du sacré. La poésie elle ausi relie. La poésie est résonance, elle est ressentiment, elle fait participer les plus humbles choses à la circulation universelle. » (Charles-Ferdinand Ramuz, Choses écrites pendant la guerre, 1941)

« C’est le Tout-autre que l’on cherche à saisir. Comment expliquer qu’on le cherche et ne le trouve pas, mais qu’on le cherche encore ? L’illimité est le souffle qui nous anime. L’obscur est un souffle. On ne peut s’en emparer. La poésie est la parole que ce souffle alimente et porte, d’où son pouvoir sur nous. » (Philippe Jaccottet, La semaison)

« La poésie ? Oui, c’est du fondamental en ceci qu’elle est la mémoire, préservée par certains, de l’excès de la réalité sur le signe, autrement dit l’intuition d’une unité qui demeure en tout et partout présente sous les réseaux serrés de la signifiance conceptuelle. La poésie atteste cette unité, ce qui recentre la pensée sur l’existence en sa finitude – cette émergence de l’Un en nous – et donc aussi sur le vrai désir et la pleine présence en face de nous des autres êtres, voire des choses. (…) Il y a poésie quand le mot ‘arbre’ ou le mot ‘pierre’ prennent des allures d’épiphanie. Mais si nous nous retrouvons ainsi dans ce rapport intensifié au monde, c’est aussi parce que nous aurons réveillé les sentiments, les aspirations, les affections qui permettent de vivre dans l’existence ordinaire de cette façon plus pleine… Espérons, contre toute évidence, que l’humanité pourra un jour habiter poétiquement sa terre, miraculeusement épargnée. » (Yves Bonnefoy, Poésie et vérité)

« Vivre est la dimension absolue de l’homme, toute transitoire qu’elle est, et la poésie est le culte de cette dimension… Je ne crois ni à l’explication, ni à l’enseignement ou au commentaire de la poésie. Toute explication la trahit… Il n’y a qu’une manière d’entrer en poésie : être dedans… Le poète n’enseigne rien : il crée, et il partage. La poésie consiste à être, et c’est en cela qu’elle offre l’ultime planche de salut en un monde qui se noie. La poésie est contre-courant, hérésie, bien plus qu’histoire, elle est antididactisme, obsession de l’authentique cité de l’homme par le langage ou la parole qui plonge en son mystère et le transmet… Au fond, elle n’a qu’une mission : sauver cet homme essentiel au moyen de la parole essentielle… L’avenir de la poésie est identique à son passé : le temps n’existe pas pour elle. La poésie est. (Roberto Juarroz, Poésie et création)

« Cherchant l’absolu, c’est-à-dire le sacré, c’est-à-dire le ‘réel par excellence’, la poésie sort du contingent ( de l’illusion comme le disaient à juste titre les romantiques allemands) pour entrer dans le monde réel, et plus exactement dans le réel dans ce monde. ‘La poésie est le réel vraiment absolu’. Son but est ‘d’atteindre la conscience de soi de l’infini’ (Novalis) (…) La poésie a pour but d’exprimer l’immanence, l’Être comme valeur d’existence. Elle sacralise l’existence non seulement en révélant en elle cette valeur, mais encore en l’incluant dans le monde créé. (…) ‘Poétiquement pourtant habite l’homme sur cette terre’, disait Hölderlin, ce qui veut dire : habiter dans la perspective de l’Être, du sacré, de l’amour sur cette terre, en homme, en poète, celui qui par ses paroles et ses silences fonde l’Être même. » (Horia Badescu, La mémoire de l’Être)

Dans cette anthologie publiée par POESIS on trouve Pierre Rabhi et sa préoccupation écologique. Dans quelle mesure celle-ci peut-elle se rapporter à l’invention ou l’expression poétique ? Chacun jugera : ira-t-on même jusqu’à une lecture d’Edgar Morin ? Il est assez évident néanmoins qu’on rejoint là le souci de préservation de la nature comme l’avaient exprimé poétiquement les grands Américains R. W. Emerson et W. Whitman (cités dans le livre) : un univers complexe et infiniment riche donc, et dans cette perspective, devenu au plus haut point contemporain.

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