Le dernier seuil (1)

Il semble impossible de se débarrasser de ce préjugé réaliste qui, bien que pur produit de notre conscience humaine,  est à ce point capable de nous sidérer, d’obnubiler, d’ensorceler pour ainsi dire cette même conscience devenue impuissante à se défaire de l’emprise de sa propre conception. Preuve en est ce débat sans fin, et sans véritable résolution à ce jour, qui agite le courant profond de la phénoménologie. C’est un basculement constant entre l’affirmation d’une suprématie du sujet qui se trouve au cœur de toute opération de pensée ou d’action, un sujet agent de cette opération comme il est reconnu dans toute la tradition depuis Jean Scot Erigène, reconnu comme tel par le dernier Husserl, doté de ses pouvoirs distinctifs et d’une incontestable liberté ; et l’aveu d’une irrécusable réalité extérieure, si lourde et si envahissante, si déterminante dans notre constitution, unique foyer et origine incontestable de toutes nos peines et plaisirs. J’ai assez insisté sur les critiques de Michel Henry à l’égard même de ses contemporains, souvent eux-mêmes phénoménologues déclarés, et Husserl le tout premier – et souligné en passant l’erreur d’appréciation de Bruce Bégout qui rejoignait celle d’un Ricoeur allant jusqu’à moquer Michel Henry, mais toujours dans l’unique visée d’une duplicité d’expérience moi-monde en contradiction phénoménologique – assez montré qu’il s’agissait toujours du même unique reproche de négliger notre monde ; assez souligné que seul Rolf Kühn poursuivait la justesse de l’intuition henryenne pour fonder d’autres concepts éthiques ou esthétiques. (cf http://marianus.blog.lemonde.fr/2014/10/31/rolf-kuhn-un-aboutissement-philosophique-insister/) S’interroger donc sur l’essence de la manifestation, inlassablement, creuser, explorer les apories, interroger encore la conscience et au-delà peut-être, ce qu’il convient mieux d’appeler l’esprit, c’est-à-dire une spiritualité favorisant ce jaillissement de lumière révélatrice, dans le frottement des contradictions de la pensée et de l’expérience, dans l’impossibilité même d’établir cette raison maîtresse qui embrasserait toutes les facettes de la réalité.

Dans un de ses derniers entretiens, en 1999, avec Virginie Caruana (Revue Philosophique ; cf https://philosophique.revues.org/230), Michel Henry rappelait son ambitieux projet initial et comment celui-ci avait été conduit dans sa thèse reçue en 1962. « Le projet de l’Essence de la Manifestation est une critique de la subjectivité classique, celle de Kant qui me semblait être une subjectivité purement formelle et vide, où la vie n’était pas présente. C’était uniquement la subjectivité kantienne d’un je pense qui est vide, qui est simplement formé par des catégories d’appréhension du monde et qui est donc tourné vers le monde. Mon projet a été de montrer que la subjectivité était une subjectivité concrète. » C’est assez clair et c’est tout Michel Henry qui se résume d’une seule phrase en fin d’entretien, philosophie de la vie et du sujet : « Rien de nous ne s’explique en fin de compte par l’objectivité. » On a souvent reproché à Kant ses rigueurs de vieux garçon piétiste et son intellectualisme glacé : c’est peut-être injuste, dû à un défaut de compréhension véritable. Mais sans doute aussi, en le comparant à l’autre grand découvreur de la subjectivité moderne, Descartes l’aventurier, on peut apprécier la différence. En citant ses maîtres, successivement Maine de Biran, Husserl, Eckhart, Kierkegaard, l’évangéliste Jean et Paul de Tarse, on voit mieux dans quelle direction philosophique il s’oriente – et ce n’est même plus philosophie pure, pensée ou sagesse, puisqu’il en revient toujours au concept de ‘vie’ – quel choix de nature spirituelle va le guider de plus en plus profondément. Je citerai un passage où il se résume à nouveau très clairement tout en avançant ses concepts majeurs contre celui de l’objectivité : « Quel est le rapport de la vie à son autre : le monde ? La réponse, c’est qu’il y a d’abord la chair, c’est la même chose que le Soi transcendantal, parce que la chair c’est la matérialité phénoménologique du Soi transcendantal, c’est-à-dire que ce soi a une matière qui n’est pas de la matière, ce qui serait absurde, mais qui est ce qui fait qu’il est souffrance, joie etc. La chair est comprise comme une auto-impressionnalité, qui est une matière affective, et cette auto-impressionnalité c’est la chair de l’auto-affection qui n’a pas besoin du monde. » La formule est brève, parfaitement compréhensible, surtout si l’on a déjà fréquenté l’auteur. Des livres d’entretiens, notamment, ont permis de faciliter l’accès à sa pensée et je les ai cités à maintes reprises. Mais la difficulté que j’ai signalée apparaît ici avec beaucoup d’éclat, c’est l’éviction d’un monde matériel auquel je n’appartiens pas du tout tandis que la chair en laquelle je m’éprouve moi-même au contact de cette matérialité du monde constitue mon soi propre, de pure impressionnalité. Je l’ai écrit moi-même, avec mes mots : ce monde serait bien pur néant s’il n’était éprouvé par moi. Mais il faudra comprendre néant considéré en soi, séparément, exclusivement dans sa matérialité objective, sa temporalité. Car sans la conscience réceptrice de cette réalité-là, aussi lourde et compacte soit-elle, point de monde concevable ou représentable. Mais dire que c’est une conscience qui lui mesure et lui signifie réalité par ses propres moyens, une imagerie mentale notamment, est-ce dire que c’est cette conscience qui le crée entièrement comme tel avec sa réalité propre, son ‘objectité’ spécifique comme l’écrivait Husserl ? Cela se complique d’ailleurs lorsque Michel Henry introduit une notion d’invisibilité qui serait d’égale appartenance à cette immatérialité du soi : « … il se trouve que moi qui suis invisible je m’apparais de l’extérieur, dans le monde, c’est une apparition purement extérieure, mais auparavant il y a une sorte de rapport dans l’invisible à un monde, à un continu résistant, qui est lui-même invisible. » Du monisme ontologique qui affirmait la primauté d’un monde objectif, nous sommes passés à un monisme spirituel de pure conception théologique, ou, dirait-on, mystique puisqu’il se fonde exclusivement sur la force d’affections, d’une épreuve intérieure de soi.

Peu à peu c’est l’existence du monde qui en devient contestable ; on ne sait plus pourquoi il est là, inexplicablement là, si étranger à moi-même. Une réflexion qui se traduit ainsi : « Pourquoi Dieu crée le monde ? Dieu crée le monde pour se manifester, pour se révéler… » Michel Henry le dit lui-même : c’est une idée reprise à Jacob Böhme, ‘précurseur de l’idéalisme allemand’, qui l’avait reçue de Maître Eckhart ! Mais le monde est à ce point disqualifié en lui-même, néantisé, que la connaissance qu’on peut en prendre peut même devenir superfétatoire. Ici se trouve toute la condamnation, le rejet en tout cas de toute connaissance objective ou mondaine devenue inutile et vaine : l’affection, son approfondissement suffiront à une claire conscience d’elle-même. Voilà des phrases qui en disent long, loin effectivement d’une tradition intellectualiste, kantienne ou plus tard désignée comme idéaliste. Sur un mode plus psychologique, c’est Spinoza et Freud qui sont à la fois répudiés : si vous souffrez… « …il suffirait de prendre conscience du trauma pour en être débarrassé. Eh bien ce n’est pas vrai du tout… Dans l’immanence il n’y a pas de prise de conscience, mais l’épreuve de soi se modifie, elle s’approfondit, et c’est seulement dans cet approfondissement immanent que le changement se produit, exactement sur le plan de la vie… » On a reproché à Spinoza son intellectualisme : « une affection cesse d’être une passion sitôt que nous en prenons une idée claire et distincte… » Car la connaissance ne libère ni des souffrances d’une blessure, ni des addictions de la passion ! Mais pour Michel Henry, du soi transcendantal au soi personnel, plus aucun écart, la vie seule (qui peut s’écrire Vie…) « Il y a un procès interne de la vie absolue qui est la génération en elle du Verbe. C’est une temporalité sans différence, c’est un mouvement immanent se mouvant en soi-même et qui ne se sépare jamais de soi, donc il n’y a jamais de monde… » Affirmation répétée valant confirmation : le monde est sans prise sur moi, sinon celle d’une aliénation imaginaire, d’un aveuglement remédiable du seul approfondissement de la vie ! « Ce mouvement, c’est le processus interne de Dieu car Dieu s’engendre nécessairement comme un Soi, il y a forcément un Soi dans la vie, il n’y a pas de vie sans une auto-affection qui s’éprouve pathétiquement soi-même dans l’ipséïté d’un Soi et c’est ainsi que dans cette temporalité apparaît le Soi et donc mon Soi transcendantal et donc la possibilité de la Chair. Car la chair n’est autre que la matière phénoménologique pure de cette auto-affection de la vie en laquelle je m’éprouve moi-même et viens en moi… Le salut consiste non pas à comprendre cela mais à le vivre… La vie c’est l’immanence, la présence dans, c’est-à-dire que dans le vivant il n’y a pas des traces de la vie mais la vie absolue. Elle vient avant lui en ce sens qu’elle le donne à lui-même, mais lui-même est en quelque sorte dans cette auto-donation avant d’être en lui-même : voilà la thèse. » Le conflit éclate avec la thèse grecque, d’autant plus fort avec la thèse dite ‘gnostique’ (ici définie comme étant platonisante) opposant une phénoménologie de l’auto-affection du soi vivant, par et dans lui-même, à une connaissance supposée dualiste, et de manière absolue puisque toujours rendue à un concept d’objectivité, d’extériorité.  « La séquence historique c’est le moment où le judéo-christianisme, qui ignore le dualisme de l’âme et du corps, ce qui est tout à fait original, se heurte au platonisme, à la philosophie grecque qui repose sur ce dualisme. Un des intérêts du livre (Incarnation, Seuil 2013) est cet affrontement gigantesque…. Les gnostiques sont des chrétiens platoniciens, qui étaient dualistes, qui n’ont pas pu admettre la parole johannique : le Verbe s’est fait chair… » On n’est pas théologien et à ce point convaincu, ‘croyant’, sans mentir – ce ‘judéo-christianisme qui ignore le dualisme de l’âme et du corps’ ! – ce platonisme auquel on reproche son intellectualisme quand il a engendré les plus brûlantes mystiques des siècles à venir – je n’en relève pas plus !!! Il nous faudra donc découvrir d’autres points de vue, un angle d’examen critique radicalement nouveau.

En fait, et c’est presque simple à observer, on voit bien ici en peu de mots bien assez explicites, comment Michel Henry a rejoint la thèse orientale qui est celle d’un monisme spiritualiste, à ce point absolu qu’il en arrive à exclure toute réalité mondaine, à vider de sens toute connaissance postulant la moindre séparation entre sujet et objet, du point de vue logique comme du point de vue ontique. Au monisme ontologique mais en fait matérialiste qu’il a dénoncé, il a opposé puis substitué un monisme spiritualiste refermé sur lui-même en un unique et exclusif univers d’impressionnalité. Et pourtant, ne s’agit-il pas d’impressions provenant de ce monde, de sentiments inspirés de ce monde, de souffrance et de joie éprouvées à l’épreuve de ce monde, d’un monde par conséquent bien réel et dont nous ne sommes ni éloignés ni même séparés ? On voit bien pourquoi, dans ces conditions, il en est arrivé à privilégier un art abstrait, « résurrection de la vie éternelle » écrit-il dans son livre sur Kandinsky et l’invisible, n’autorisant la figuration que dans les rares cas d’expression d’un art symbolique du mythe religieux : Kandinsky d’une part, inventeur d’une abstraction sans concession, obéissant à la seule ‘nécessité intérieure’ ; Grünewald d’autre part, pour son incomparable retable d’Issenheim, et parmi nos contemporains, Pierre Magré, qu’il a connu à la fin de sa vie, peintre abstrait également inspiré de thèmes religieux. Faut-il donc expliquer une fois de plus ce qu’est un dualisme, notion toute ‘métaphysique’, ce qu’il faut entendre au juste par là et dénoncer une fois pour toutes son caractère, précisément, logiciste, objectiviste, physicaliste a-t-on dit aussi, tout entier commandé par l’expérience sensible des choses mêmes, leur multiplication et leur dispersion, une fragmentation du paysage naturel si vivement éprouvée d’expérience ? J’ai tenté une longue démonstration, tout au long des articles publiés dans ce blog (et des années passées…) pour éclairer les facettes rassemblées et apparemment désunies de nos multiples activités de conscience engageant, c’est déjà un premier fait irrécusable, corps et ‘esprit’ également soumis à des lois naturelles. Ce qui nous intéresse ici c’est qu’elles opposent la simple épreuve des faits d’existence de leur représentation et de leur interprétation dans une logique elle-même exprimée dans une langue, par des concepts, d’où la multiplication des problèmes, leur changement de nature. Une pratique infiniment complexe, écartelée entre les pôles éloignés sinon étrangers de l’affection pure et de sa traduction logique et conceptuelle. Et c’est vrai que, dans l’expérience même de la vie, qui ne connaît pas de réelle discontinuité phéno-logique (c’est un tout de manifestation, associant dans sa temporalité vécue ‘paraître’ pur et conception intellectuelle), celle-ci s’écoule indépendamment de la pensée qui la décrit, l’analyse, prononce ses jugements. Le dualisme doit être reconnu pour ce qu’il est, simplement, comme un défaut, une faute (dirais-je un ‘péché’ ?) de pensée qui oppose un jugement de vérité à un autre, privilégiant tel aspect de l’expérience de vie à tel autre qui ne sont séparés ici que par décision cognitive purement arbitraire. S’impose alors un autre monde, parce que jugé plus ‘vrai’, qui est décrété plus ‘réel’ que le monde du premier paraître. Cette idéologie poussée à l’extrême d’un concept ‘spiritualiste’, autrement dit toute réalité matérielle, et celle d’un corps en particulier, une fois écartée, néantisée, comment la réintroduire, et même sous le vocable d’une ‘chair’ ? La réalité, parlons-on clairement cette fois, est tout autre et c’est Stephen Jourdain, tant cité dans mes articles précédents, qui l’a dit mieux que personne, dénonçant le pouvoir usurpateur du jugement de vérité et affranchissant cette dualité saine qui manifeste le mouvement de la vie même, sans exclusive, par opposition à toute affirmation logique qui veut imposer sa vérité unique et définitive : « Ce n’est pas la dualité qui est en cause, c’est la relation d’extériorité… Ce qui est hallucinatoire, ce n’est pas moi et l’autre, c’est le gouffre que j’ai posé entre moi et l’autre, c’est ce précipice dont je me suis entouré et qui me sépare à jamais de toutes choses. » Ces précisions, apportées à maintes reprises, se trouvent répétées dans un de ses derniers livres, Le chant du singulier, L’Originel-Antoni 2014 (cf mon article du 25.07.2014) Cela va plus loin aussi, vers un essentialisme que je n’ai jamais voulu dissimulé, mais qu’il faudra comprendre aussi comme un créationnisme, non pas celui du judéo-christianisme effectivement dualiste et historiciste, messianique, mais gnostique, révélant l’instant d’une création où les modèles ‘qui n’ont pas connu l’odeur de l’existence’ sont rendus visibles dans la manifestation accordée à une conscience humaine, un moi : moi-même ! « Quand on parle de matière on parle par essence d’une réalité qui existe en soi hors de l’esprit; (…) L’impression matérielle existe mais toute la réalité de la matière est dans le sein de mon impression de matière. (…) La matière en soi, c’est une vue de l’esprit, c’est rien, c’est un néant profond ; en tant que savoir, bon, ça a le droit de s’inscrire dans l’intelligence, mais ça n’a pas le droit d’interférer avec le plan du vécu. » Stephen Jourdain est allé jusqu’à parler d’une ‘lecture’, légitime ou falsificatrice, du monde, mais tout en insistant par ailleurs sur la réalité de la création dont toutes les manifestations nous étreignent, charnellement et spirituellement. Il y insiste beaucoup dans les Entretiens de La Bourboule publiés dans mon blog Connaissance du matin en 2008.

NB : La suite de cet article sera publiée demain.

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