Le dernier seuil (2)

La vie, la vie pleine, et l’intelligence discursive, appartiennent à un unique Tout que l’analyse, sans doute nécessaire à la connaissance, a fracturé en segments apparemment si épars que la pensée les conçoit étrangers. Je continue à citer Stephen Jourdain : « La pensée n’est pas perverse en elle-même, mais ce n’est pas une autorité. La seule autorité que nous devons reconnaître en nous, c’est l’évidence intérieure, c’est l’évidence intuitive, il n’y en a pas d’autre d’ailleurs, c’est la seule évidence, c’est le seul sol où nous devons prendre appui. Nous ne pouvons pas nous permettre de faire fond sur les conclusions de notre raison, même quand ces conditions sont honorables parce qu’elles proviennent d’un usage sain et conscient de l’intelligence. » Cela veut dire qu’une science est possible, pas une métaphysique, ce délire de raison pure comme l’avait justement dénoncé Kant. Mais il faut mieux encore reconnaître que nous sommes sortis de toute métaphysique et de toute théologie, que nous avons tracé la voie d’une phénoménologie bien conduite, attentive au jeu de la dualité moi-monde, patiente et soumise à une autre vérité que celle de raison pure. Nous rejoignons cette gnose, une tout autre tradition dont quelques éclats – mais ô combien significatifs – apparaissent ici et là, et même dans des enseignements fort éloignés dans le temps et l’espace. Dans la gnose orientale par exemple, Nisargadatta : « Ce que nous appelons le monde n’est pas le monde réel, mais si on le voyait avec les yeux de l’Être qui l’informe, on le verrait incorruptible et immortel… » (Je suis, Les Deux-Océans, rééd. 2000) Dans la gnose chrétienne : « Certains plongèrent dans l’eau (libation d’esprit pur) ; quand ils en remontèrent ils reconnurent la Présence en tout. C’est pourquoi il n’y a rien à mépriser. » Évangile de Philippe (traduction Leloup, Albin Michel rééd. 2003) Eckhart : « Ce qui existe de perfection en toutes choses, nous le trouvons dans le premier royaume… là toutes les œuvres sont égales… toutes sont faites comme si elles n’étaient qu’une… là où l’homme est Dieu… » Et plus précisément contre cette manie métaphysique où Stephen Jourdain voit comme une ‘deuxième création’ : « La connaissance est pour l’âme comme la lumière… il n’y a absolument rien de meilleur… (mais) quand on connaît les créatures en elles-mêmes, cela s’appelle une ‘connaissance du soir’ : on les voit en toutes sortes d’images séparées… quand on connaît les créatures en Dieu, cela s’appelle une ‘connaissance du matin’ et ici on contemple sans aucune espèce de distinction dans l’Un que Dieu est lui-même… » (Œuvres, trad. Libera, Tel Gallimard 1988) Une vérité répétée par Silesius avec une éloquence accrue : « Dieu est mon sauveur et je le suis, moi, des choses qui s’érigent en moi comme moi-même en Lui… » Immense révélation dont l’écho se retrouve dans le soufisme d’Ibn’Arabi dont j’ai souvent cité la première parole du livre d’Adam : « Dieu voulut voir Sa propre essence en un objet global qui, étant doué de l’existence, résume tout l’ordre divin, afin de manifester par là Son mystère à Lui-même… La réalité tout entière, de son commencement à sa fin, vient de Dieu seul et c’est vers Lui qu’elle retourne. Ainsi l’ordre divin exigeait la clarification du miroir du monde, et Adam devint la clarté même de ce miroir et l’esprit de cette forme. » Et quand j’ai voulu prouver qu’il s’agissait bien d’un enseignement universel, d’une vérité bien spécifique à la compréhension souvent déformée par des préjugés d’inspiration monistique, j’ai cité d’autres paroles, du Ch’an chinois cette fois ( je renvoie à mon Dit de l’impensable qui fait une récapitulation la plus complète de toutes ces paroles choisies : http://marianus.blog.lemonde.fr/2011/02/15/le-dit-de-limpensable-1/) « Le principe absolu est indéfinissable… Et là devant vos yeux se trouve constamment. Dans un silence paisible libre de toute errance, rayonnent la lumière et cet immense silence où tous les phénomènes sont constamment réels… Chez les gens du commun, il arrive fréquemment que les objets bloquent l’esprit, que le phénoménal entrave l’Absolu… Ils ne savent pas que c’est leur esprit qui bloque les objets, leur idée d’absolu qui rend opaque le phénoménal… Les imbéciles chassent les situations et non leurs états d’esprit, tandis que les sages chassent leur esprit sans chasser les situations.» Mais aujourd’hui nous devons à Stephen Jourdain, nouveau Platon, de l’avoir énoncé le plus magnifiquement, surmontant toute l’aporie : « L’esprit est connaissance pure ; l’objet connu est l’Idée, qui est de même nature que lui. C’est une connaissance directe et parfaite ; l’esprit voit en sa propre substance, jusqu’au tréfonds de celle-ci… et il n’est rien, dans la soi-disant extériorité relative du plan de l’Idée, qui ne soit en vérité contenu dans ce plan (…) tout est impression : ce qu’on appelle le monde, ce qu’on appelle la vie, est un tissu d’impressions… l’impression est qualité pure : qualitatif pur… la très sainte impression de matérialité ; la très sainte impression de réalité… l’Idée n’est plus pensée, elle est perçue : elle est là. Engendrement de l’intelligence pure, elle a rejoint le monde, participant désormais de la concrétude de l’objet terrestre, en lequel elle flambe délicatement… En fait l’Idée, alors est le monde, est la concrétude sacrée du monde, est l’objet terrestre. … la matière prétendant exister en soi par dessous l’impression de matérialité… est une hallucination … tout intervalle spatial vécu comme séparant est de nature strictement mentale… la matière prétendant exister en soi par dessous l’impression de matérialité… est une hallucination … »

Une lecture hâtive pourrait laisser croire que toute réalité matérielle a ainsi disparu pour laisser place à une réalité spirituelle devenue miraculeusement, inexplicablement donc, visible : mais non. Il y a bien bien une ‘apparessence’ du monde qui est l’existenciation d’une réalité manifestant ses modèles à jamais libres, eux, du poids de l’existence : il y a une ‘matière’ essentielle qui se donne à lire et interpréter en mode impressionnel, affectif, comme l’a justement désigné Michel Henry. Existenciation qu’on peut admettre ‘inexplicable’ certes, philosophiquement, logiquement incompréhensible : je rejoins la réflexion de Michel Henry sur le pourquoi insaisissable du monde… Mais désormais, si les objets, ni même les images représentatives ne cachent plus la lumière essentielle, ceux-ci n’en demeurent pas moins présents en ‘connaissance du matin’ et à jamais saufs de la flétrissure d’une ‘connaissance du soir’ gâtée par une perception ‘dualiste’. En précisant bien : quels que soient les termes de ce dualisme abusé par les leçons d’une sensitivité primitive. Mais la connaissance ici comme épreuve de vie, qui n’oppose plus raison et affection, intuition et discrimination, voilà une vérité encore plus profonde qu’il nous reste à rappeler. L’énigme est à la fois évoquée et élucidée comme c’est souvent le cas dans l’Evangile selon Thomas, ici au logion 67 : « Celui qui connaît le Tout, s’il est privé de lui-même, est privé du Tout. » Une connaissance tronquée, partielle, en entraîne une autre : il s’agit ici de la méconnaisance de soi associée à une méconnaissance du monde, quand toute connaissance se réalise en conscience impliquant à la fois les réalités d’un monde et l’activité psychique d’une personne, en relation de réciprocité, d’interaction. C’est ce qui faisait dire à Stephen Jourdain que nous sommes différents mais non séparés. J’ai souvent voulu l’écrire di(f)férent pour accentuer cet apparent éloignement des deux protagonistes d’une vie mondaine et spirituelle manifestée en un seul mouvement de création, pour reprendre également le mot de Stephen Jourdain désireux de signaler la suprématie de l’acte mental où tout se présente et se représente. Cela se produit dans un monde, mais pour être encore plus précis, dans une pensée de monde, ou les deux en concomitance, ce qui est évidemment le plus surprenant ! Si la gnose occidentale reste attachée à cette conscience vivante en mode duelle d’expérience, mais suivant un ordre où le Tout se décline Un-en-Deux, la gnose orientale insiste davantage sur cette unité plénière qui est celle de l’Esprit régentant tout ce qui est ou n’est pas dans une unique fantasmagorie. C’est ce qu’a expliqué le grand maître indien Shri Nisargdatta Maharaj en déclarant :  « Vous pensez être quelqu’un mais vous n’êtes rien de tel. C’est uniquement l’Absolu, imprégnant toute chose, qui vous accorde ce sentiment d’être en s’exprimant à travers le corps… L’identification au corps et au monde n’est qu’un phénomène existentiel mal interprété… Notre monde est réel, mais votre façon de le voir ne l’est pas… » Notons bien que le monde n’a pas disparu : il est fait de conscience, ‘imaginé’ a pu dire Nisargadatta, mais pour parler d’une imagination créatrice comme la notion se trouve thématisée dans le soufisme d’Ibn’Arabi. L’unité se traduirait donc plutôt ainsi : « L’Absolu ? Ce n’est pas un objet… Il est plutôt dans le présent et la sensation… Il donne naissance à la conscience ; tout le reste est dans la conscience… En réalité, tout est réel et identique… En mouvement c’est saguna ; immobile, c’est nirguna. Mais ce n’est que le mental qui bouge ou ne bouge pas… De par sa nature même, le mental divise et oppose… (Néanmoins) ce que le mental a créé, il doit le détruire… C’est le mental qui crée l’illusion, c’est le mental qui s’en libère… Les mots d’abord, ensuite le silence… » L’approfondissement de la vie impressionnelle n’y suffirait donc pas, même si cette élucidation semble tout autant nécessaire à la délivrance des illusions. Il faut lui adjoindre l’épreuve intellectuelle, gnoséologique. Ainsi : « La diversité sans séparation est tout ce à quoi peut atteindre le mental… Quand le mental est dans son état naturel, il revient spontanément au silence après chaque expérience… » C’est une voie de connaissance impliquant tous nos pouvoirs, l’exercice rigoureux et exigeant d’une gnoséologie sans frontières ni limites d’aucune sorte : « Vous ne pouvez qu’être réel – ce que de toutes façons vous êtes – Le problème n’est que mental. Abandonnez toutes les idées fausses, c’est tout. Vous n’avez pas besoin d’idées justes, il n’y en a pas… La non-identification naturelle et spontanée est la libération. »

Dans toute la richesse de son infinie réalité – on peut même se souvenir du ‘Deus sive Natura’ de Spinoza traçant deux chemins d’accès à ce réel total, impliquant matériel et spirituel – la vie qui peut s’écrire Vie est devenue une immensité, un incommensurable, et tout entière en cet instant où j’en prends conscience, mais dans une mesure en quelque sorte ‘poétique’ parce que j’ai pris soin de ne rien limiter à une logique d’identité parcellaire ou  d’exclusion radicale. Cette vie conjuguée à la première personne d’un présent intemporel,  figure individualisée d’une universalité peinte aux traits distinctifs de telle personne qui la porte, avance aux pas prudents d’une lucidité et d’un courage jamais pris en défaut, animée de la sincérité et de la générosité d’un esprit véritablement libéré par la connaissance de soi. Si les concepts d’une éthique apparaissent ici, ils prennent force d’une connaissance accomplie. Faut-il ajouter que c’est le même ‘mouvement d’amour’ divin dont parlait Ibn’Arabi qui est ici poursuivi en personne ? Pour le dire autrement, j’ajouterai qu’il s’agit aussi de cette ‘ébullition’ révélée par les mystiques rhénans, de ce débordement formidable de l’être et du sur-être que tentait jadis de décrire Denys, le platonicien chrétien. Et à mon tour j’ai voulu l’écrire ainsi, en dépit de toutes les vicissitudes de l’Histoire : ‘la splendeur de notre condition…’

2 commentaires sur “Le dernier seuil (2)

  1. Moi suis l’unique sujet et tout le problème de mon existence, et quand je me connais moi-même comme le dehors et le dedans, le tout et le particulier, le monde et la personne qui l’éprouve en moi, il n’est plus de malheur pour moi, personnellement, mais bonheur illimité et immuable de me vivre moi-même. Une telle réalisation n’est pas conditionnée à des dons intellectuels ou à des circonstances particulières : elle est possible à T O U T Ê T R E H U M A I N ! Il suffit de la vouloir.

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  2. Notre époque se trompe sur elle-même : elle se croit rationnelle et qui plus est révolutionnaire, et n’est que fasciste, rendant les uns ivres de bien-être et les autres de destruction. Que peut celui qui sait, pour l’avoir parcourue pour lui-même, qu’une autre voie existe, sinon faire signe à son semblable au coeur de la nuit organisée contre la vérité qui libère, et l’aiguillonner vers elle ? Merci Monsieur.

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