Juste un instant (39) : une incantation bien vaine

De temps à autre, je jette un coup d’œil à ces livres (très nombreux) que j’ai rangés sur des étagères à l’écart… Et j’ai trouvé celui-ci, de Krishnamurti, et ce passage : « La beauté est dès lors que vous cessez d’exister. Lorsque vous regardez, c’est vous qui regardez, c’est vous qui jugez… C’est toujours vous qui regardez, qui donnez aux choses de l’importance. Or la beauté suprême n’advient que si vous êtes absent. Nous avons besoin de nous exprimer, parce que, ainsi, nous nous réalisons, mais quand cette beauté- est présente, son expression n’est pas indispensable. La beauté ne peut exister que si vous, en tant qu’être humain, avec toutes vos épreuves, vos angoisses, vos douleurs, vos souffrances, n’existez plus. Alors est la beauté. » Cette lumière qui est en nous, Le Livre de Poche, 2010

Alors qui pour la voir, et en admettant que nous soyons en régime de non-dualité, qui pour l’éprouver ? Quel esprit, ou plutôt quel spectre à ce point privé d’existence et de présence réelle – autant dire : de conscience ? Lorsque j’étais bien jeune (et krishnamurtien) je m’étais inventé une formule : « Que ne ferions-nous pas pour nous persuader d’exister ? » Et en effet, quelle action, quelle pensée inventer pour cette futilité, ces vanités auxquelles nous avons identifié notre existence en régime d’ignorance, de soi comme du tout de la manifestation, du sens en un mot. Une incantation vaine, une stupidité, de prétendre que la beauté est quand nous ne sommes pas. La beauté est (et c’est un jugement de valeur) quand nous sommes là bien vivants pour la constater comme l’éclat le plus manifeste de la vérité d’existence (car il y a bien quelque chose plutôt que rien et quelqu’un pour le constater) ; constater que cela fait sens. Réalité, et vérité, et beauté de cet arbre existant devant moi. Arbre de nature ou arbre du peintre qui magnifie la nature. À l’incantation nous avons substitué la célébration.