Juste un instant (41) : Courbet, ou La peinture à l’œil

Cette fois, c’est Jean-Luc Marion qui s’essaie, dans une étude consacrée à Courbet, à évaluer une nouvelle définition du ‘réalisme’. Un réalisme qui doit tout à la nature, au donné tel qu’il s’impose de lui-même et à partir de lui-même à notre regard. (1) Le travail philosophique dans cet ouvrage (2) prolonge celui de Husserl lui-même et on voit un peu mieux à l’œuvre ce mariage mystérieux de l’intention – ici, indéniablement et contradictoirement une passivité – et du surgissement du réel dans la nature.

« Faire de l’art à l’idée , voilà ce qu’il ne faut pas faire , parce qu’il faut peindre à vue . Mais, objectera – t – on, comment pourrait – on , en peinture , ne pas peindre à vue , comment pourrait – on peindre autrement qu’en voyant ? Réponse : en voyant trop bien et trop souvent , puis en re – voyant , re – gardant et constituant ce que l’on avait d’abord vu . (…)

Que constitue le tableau ainsi constitué ? La mise en visibilité sensible , dessinée et coloriée , voire la mise en récit visible de ce que le regard du peintre n’a jamais vu comme tel , mais que seule son intention a construit . Le peintre l’a construit sans l’avoir jamais vu , même s’il l’a construit à partir de ce qu’il a vu au début et bien avant le tableau final. (…) Il l’a construit comme un texte dont les invus ne furent que les prétextes progressivement oubliés . Alors apparaît l’idée . Le tableau fut peint à l’idée , pas à l’œil .(…) Il manque précisément et toujours , dans cet art et cette manière , l’essentiel : résister et échapper à l’imagination , la formation et la constitution . (…) Un objet abstrait , non visible , non existant , n’est pas du domaine de la peinture.

Il n’y a de peinture que de facto , et , en ce sens , il ne s’agit surtout pas d’une cosa mentale . La peinture ne vaut que par l’identification de la chose au visible , ce qui signifie l’identification de la chose vue au visible montré et donc l’identité maintenue du visible finalement montré ( le tableau ) avec le vu ( la chose ) , en sorte que le tableau ne consiste qu’en la chose en tant que vue , en tant que se montrant comme elle se donne . La chose vue reste contemporaine , pour ainsi dire , de sa visibilité picturale . (…) Il y a , dans le vu pur que doit rendre la peinture à l’œil , un donné « en lui – même » de la chose , de la chose apparaissant donc en soi . La fonction du peintre , qui dépend de sa « puissance de perception » , donc de réception consiste à rendre le donné comme il s’est donné et , si possible , dans le moment où il se donne …. Et Courbet l’avait parfaitement compris : la fonction du peintre ( en cela réaliste ) consiste à retrouver la forme et donc la signification de choses tenues la plupart du temps pour insignifiantes , parce que laissées de prime abord informes : J’aime les choses telles qu’elles sont , et je fais tourner chacune d’elles à mon profit . [ … ] Il y a des gens qui détestent les chiens : pourquoi ? Moi , je les juge à leur valeur ; je reconnais à tout être sa fonction naturelle ; je lui donne une signification juste dans mes tableaux ; je fais même penser les pierres .

Courbet peint à l’œil ; mais il faut entendre cet œil comme l’organe d’une extrême passivité , celle par laquelle , selon Mallarmé , la soudaine et durable lumière , que fit éclater Courbet , tenait à ce qu ’il cherchait à faire impression sur l’esprit par la vivante représentation des choses telles qu’elles apparaissaient et rejetait avec vigueur toute imagination parasite . Le ‘réalisme’ , s’il faut encore user du terme , consisterait donc à éliminer toute forme parasite de la chose , pour laisser s’imposer , contre les arbitraires de l ’ idée , de l’imagination ‘productrice’ , de l’art ‘conceptuel’ , bref de tout constructivisme de l’objet , la forme propre et immanente de la chose même , l’apparition du phénomène en soi de la chose .

Courbet ne prévoit pas a priori son tableau , mais le reçoit à voir une fois peint ; il le voit en peignant , autrement dit le peint puis le voit , sans jamais l’avoir vu d’avance , ni pré – vu . (…) Ce renversement de l’équilibre entre la vue et le vu , où désormais le vu devient ce qui apparaît en soi et transforme la vue en un réceptacle de l’avènement du visible , le spectateur l’éprouve autant que le peintre , et dans les mêmes termes . » (2)

(1) Je reviendrai également sur la question, approfondie cette fois dans cet autre livre :  Ce que nous voyons et ce qui apparaît, INA éditions 2015, – avec un hommage appuyé à Heidegger.

(2) extraits de l’édition Kindle de J-L Marion : Courbet ou la peinture à l’œil, Flammarion 2014