Que faut-il entendre par l’inouï ?

à la mémoire de Paule Jourdain

L’inouï : c’est le titre du nouveau livre de François Jullien, publié fin 2018 chez Grasset. Ce livre vient compléter la réflexion précédemment engagée dans Une seconde vie (Grasset 2017), poursuivie par Décoïncidence (Grasset 2017) et Si près, tout autre (Grasset 2018) qui reprenait le thème lévinassien de l’autre, pensée qui trouve ici son aboutissement. Mais je crois cette fois que nous sommes parvenus au cœur de cette philosophie originale, inédite tout à fait, initiée par François Jullien d’une comparaison – mais il conteste et le mot et la démarche – du modèle ‘grec’ de la philosophie et du modèle ‘oriental’, en particulier chinois auquel il a consacré de nombreux essais. Je les ai cités maintes fois parce qu’ils rejoignent mes propres recherches, non seulement en vue d’une réapropriation de notre subjectivité authentique, en posant globalement et à tous ses niveaux, la question de l’identité, mais encore dans la constitution d’un nouveau réalisme récusant celui de la métaphysique classique estimé par tous trop objectiviste (ou physicaliste). C’est le thème constant des articles publiés dans ce blog, tant dans le domaine de la philosophie générale que de l’esthétique que tous nos contemporains lui ont associé, et finalement d’un comparatisme aux contours encore mal assurés.

Si on a la connaissance des ouvrages précédents de François Jullien – et même d’un seul de ses ouvrages se rapportant à la ‘pensée’ chinoise – on devinera aisément où il en arrive finalement en polissant ce nouveau concept d’inouï, qui renvoie non à une capacité d’audition qui serait altérée mais une faculté plus globale d’entendement (ici au sens classique de la philosophie), un outil finalement incapable d’accéder à la connaissance du monde comme de soi-même. Quand la critique en a été faite, et là nous rejoignons incontestablement le Descartes du Discours ou des Méditations, le Kant des Critiques, les percées contemporaines d’une philosophie du langage ou de l’esprit, il reste… une toute autre perspective qui n’est pas seulement de nature psychologique ou épistémologique mais bien spirituelle au sens le plus complet du terme, dépassant toutes les limites d’une connaissance qui se serait fait dicter sa loi par l’objet imposé de l’empirie, celle du sens commun comme celle de l’idéologie scientifique. « Inouï nommera alors ce restant – ce qui reste ‘inouï’ – parce que demeurant en-deçà de notre appréhension qui toujours déjà le recouvre : ce qui échappe au cadrage et captage de la perception, toujours pré-déterminée ; à l’enregistrement et au rangement de la pensée, toujours pré-constituée… » (p. 24) C’est un nouveau ‘moment’ qu’on peut qualifier de cartésien parce qu’il interroge à la fois le sens du moi et de notre expérience du monde,  qui se rend ainsi capable d’en mesurer les limites avec toute l’audace que procure un intense désir de vérité, de liberté comme nous allons voir, de revivification de nos existences. Cet examen impitoyable de l’expérience quotidienne, en toutes circonstances, c’est l’aveu d’un ennui, d’une lassitude provoqués par la répétition des habitudes conduisant toujours aux mêmes sensations, jugements, déconvenues du fait même de la monotonie des images conçues et des émotions induites, dans des conditions indéfiniment appauvries. Le  ‘monde’, et même le plus ‘beau’ paysage, et même dans un moment très privilégié de plaisir, pousse toujours à la lassitude, à l’ennui, à l’atonie et l’affaissement de soi. François Jullien parle d’un ‘étalage’ fastidieux des éléments de ce réel aux formes pourtant abondantes mais qui semble incapable de se renouveler : ‘à la plage’, dans ce premier chapitre, ce sont les mêmes lueurs de l’aube, les mêmes couleurs de la mer, des vagues, du sable, même changeants, qui reviennent apparemment toujours à l’identique pour s’encastrer dans les catégories préconçues d’une expérience au fond invariable et pauvre. « De ce que je ne suis pas à hauteur d’inouï, je m’ennuie ; je me fatigue de ce que j’en appréhende ou plutôt n’en appréhende pas. Or, à rencontrer au contraire l’inouï, à se heurter soudain à lui, on fait reculer démesurément la frontière du possible ; toujours trop tôt fixée… Seul d’ouvrir la catégorie de ce qui ne s’intègre pas, de ce qui est hors catégorie : l’inouï (…) peut enfin mordre sur ce plan réfractaire de la pensée. » (p. 27) Inexplicable et soudaine  lucidité qui va provoquer cet écart, cette ‘dé-coïncidence’ appliquée à nos habitudes (et à notre lassitude, notre ennui) qui engendre un ré-examen de toutes nos facultés mentales pour susciter un nouveau type de rencontre du réel et de soi-même.

C’est au fil de nombreuses pages et de chapitres variés que le philosophe expose sa révolte gnoséologique ou épistémologique – comment dire ? – on ne sait comment ni pourquoi provoquée, pas plus qu’on ne sait ce qui avait bien pu provoquer cet envasement de la sensibilité, de la pensée. Survient alors, et s’impose un dégagement, une toute nouvelle conduite, une éthique de la promotion du réel qui le délivre des ombres portées de l’habitude et des jugements hâtifs : « Il ne s’agit plus d’une morale de l’ordre et du commandement (de l’obligation) qui est toujours une morale hétéronome de la norme, mais d’une éthique qu’on pourrait nommer ainsi de l’exhaussement – ex-haussement, et non sur-plomb (celui de la loi), cet ex-haussement que dit l’ex-istence : elle porte à se hisser à hauteur de l’inouï du monde et de la vie, rabattus que sont ceux-ci d’ordinaire par la lassitude, recouvert qu’est l’inouï par son étalement… » (p. 70) C’est une invention – et qu’on n’oublie pas que je suis allé jusqu’à dire ‘une création’ dans ce blog – qui me pousse à renouveler entièrement mon regard et à remodeler le monde, créant une permanente surprise, et cet ex-haussement qui est la vraie manifestation de l’ex-istence comme François Jullien l’a précédemment définie dans les ouvrages qui sont rappelés plus haut. « L’inouï porte à la dé-coïncidence d’avec le monde comme d’avec soi-même : à fracturer l’adéquation et l’adaptation du phénomène avec lui-même, de même qu’à sortir de la coïncidence de soi avec soi, d’où se figent les constitués de l’expérience. D’une façon comme de l’autre, dé-coïncider dit la désassimilation exigée pour rencontrer l’inintégrable – incommensurable de l’autre… » Mais pourquoi pas de moi-même ? Au fil des pages, je me suis étonné que cette révolution, au sens propre, qui me reconduit à une tout autre apparition du monde, des choses, qui ouvre une nouvelle porte d’accès à l’altérité, ne modifie pas davantage l’épreuve comme telle de la moïté, de la source de ce regard qui s’était à ce point terni et qui retrouve maintenant son éclat. Des exemples pris dans la littérature sont invoqués – on ne s’étonnera pas de retrouver les noms de Rimbaud, de Mallarmé, de Proust – mais, d’un point de vue précisément philosophique, on ne trouve vraiment figure que d’une nouvelle éthique, et pas de ce bouleversement spirituel que la tradition française, notamment, de Maine de Biran à Michel Henry, a clairement désigné ; qui n’est pas un simple changement de point de vue, plutôt l’ancrage consciemment assumé (assuré) de ce qui s’éprouve invinciblement Esprit pur, créateur du mouvement moi-monde, aux fins de co-naissance d’un Inconnu (pourquoi ne pas l’appeler ainsi – indicible ?) Ce qui se produit, il faut bien le souligner au passage, dans une polarité d’expérience, en dualité de réalisation mutuelle ! Pourtant nous en restons ici à une révolution éthique ; c’est en effet énorme, un profond bouleversement, mais dont l’articulation secrète, l’origine absolue reste non dite : « Ce qui la rend renversante ou de conversion : non par conversion du mal au bien, mais du lassant qui, par son atonie, atrophie et replie la vie, à l’inouï qui remet celle-ci en tension en la confrontant à ce qui met en défaut son pouvoir d’assimilation. Cette éthique de l’inouï n’est pas idéologique (dogmatique) et n’est pas non plus de l’intention (la si suspecte ‘bonne volonté’). Car elle n’est plus visée, mais résultative : quand on a commencé à se hausser à hauteur d’inouï, une ‘générosité’ de la conduite – un non-enfermement intéressé – en est d’emblée la conséquence. » (p. 71)

Je souscris entièrement à cette ‘morale provisoire’ qui vient d’être énoncée : plus que morale, déclaration d’émancipation de soi et de promotion du réel tout entier, véritable création et dans ce cas illimitation de l’épreuve de vie…. Oui… Mais je ne trouve pas ce supplément de réponse apporté par Stephen Jourdain qui nous avait offert d’autres éclairages précisant la nature même de la dénaturation de cette épreuve de vie, dénaturation de l’épreuve-monde et de l’épreuve-moi par la même opération d’affirmation logique qui visait à définir illégitimement la norme de toute conception de l’expérience de ce ‘qui est’. En interprétant François Jullien lui-même, je pourrais ajouter l’avis d’un ‘philosophe’ oriental contemporain, Nisargadatta Maharaj, qui nous disait : « ce que le mental à fait, le mental peut le défaire… » Le mental, mind en anglais, soit l’opération intellectuelle qui consiste à interpréter l’expérience du monde dans certaines catégories très limitées, toutes exclusivement inspirées de l’épreuve sensible et en vue de son adaptation pratique, et toutes excluant une autre épreuve de ce même monde et de moi-même dans une véritable opération de conception qui ne fige rien, qui ne fixe rien définitivement dans les cadres rigides de ces catégories-là. Mais d’après Stephen Jourdain, si on le lit bien – et j’avais cité pour cela une conférence inédite prononcée au Col de Porte en 1995 – c’est l’opération logique, exclusivement, et particulièrement celle de l’affirmation catégorielle qui doit être  exorcisée, démythifiée, et c’est tout ! Autrement dit, et ce n’est pas rien, il s’agit d’opérer un discernement très fin entre une activité de l’intériorité comme telle, où de l’Esprit pur se manifeste en œuvre de création par l’intermédiaire d’un agent personnel – moi, à demeure d’un procès de création, le fameux créateur/créé de Jean Scot Érigène ! – et une activité mentale de conception en phase permanente d’affirmation logique et explicitement idéologique, par conséquent dogmatique, comme l’a bien vu François Jullien. C’est cette ambition logique totalitaire qui aura figé en définitions invariables pour toujours les figures d’apparition d’un univers aux modalités d’expression infinies de ‘couleurs’ et de nuances. En d’autres termes aussi, ce qui nous éloigne cette fois de Jullien et malheureusement de toute la philosophie contemporaine ( à l’exception notoire de Michel Henry), il n’y a pas ‘un’ monde qu’on ne saurait pas voir ni distinguer mais des modèles invisibles, ‘qui ne connaissent pas l’odeur de l’existence’, auxquels on accède non par perception (des ‘objets’) mais par lecture (on pourrait dire une existenciation) autorisée… ou pervertie ! Il s’agit cette fois d’une opération de déchiffrement portant sur des symboles et qui tend, soit à l’ex-haussement de toute perception devenue création, soit à la sidération paralysante de figures objectives purement arbitraires, figées, aliénantes, mortelles pour nous-mêmes esprits vivants, parce que produites d’une imagination dépravée, létale. Je renvoie pour conclure ( mais quelle conclusion quand il s’agit de vie au présent ?) à mes deux articles sur la ‘lecture essentielle’ du monde (Jeudemeure 30 janvier 2015) et à la découverte et l’élucidation miraculeuse d’une situation banale, la rencontre avec une ‘penderie’ ! (Jeudemeure 23 septembre 2011) On y trouvera les précieuses citations de Stephen Jourdain lui-même.