Michel Bitbol : finitude et absolu (1)

Stephen Jourdain, dix ans déjà

Dans quelques jours, je parlerai un peu plus longuement du dernier livre de Michel Bitbol qui livre le résultat de  ses recherches sur les questions de la finitude et de l’absolu. Je ne puis m’empêcher aujourd’hui de citer ce long passage qui trace toute la vérité du sujet comme l’avait si bien exprimée Stephen Jourdain à qui ce blog est dédié.

« Je est le siège d’un paradoxe sans équivalent dans le champ de la logique… D’une part, tout autant que ma personne empirique, Je est dénué de raison, et d’autre part, contrairement à ma personne empirique, Je est nécessaire en un sens primordial.

Tout d’abord, je suis sans raison parce que je pré-conditionne la raison. Je suis sans raison parce que la raison ne se manifeste pas autrement, à l’heure actuelle, que comme ma capacité réglée d’argumenter ou d’évaluer la validité d’un argument au cours d’un échange intersubjectif. En d’autres termes, je ne peux pas m’expliquer moi-même (au sens le plus exigeant d’explication du fait brut d’un Je présent), pour le simple motif que toute explication me présuppose en tant que sujet de sa formulation ou de son acceptation. Le pouvoir de raisonner, aussi bien que les critères de recevabilité des raisons, se donnent à la première personne du singulier du présent de l’indicatif. Ils ne sauraient justifier en retour le fait originaire de leur donation, puisqu’ils en procèdent et en participent. Ici, le principe de raison n’est pas tant invalidé que dénué d’objet ; il n’est pas tant limité que confronté au point aveugle de sa propre source.

… m’étant découvert antérieur à toute raison susceptible de justifier mon existence, j’admets du même coup que je ne peux pas simultanément me soustraire ni m’éliminer moi-même sans nier cette antériorité, c’est-à-dire sans subir de plein fouet le choc de la contradiction existentielle. Je-maintenant suis nécessaire dans la mesure même de ma déroutante contingence. Je-maintenant suis nécessaire en tant que préalable à la réalisation de ma propre contingence.

Je suis bien attesté dans tous les mondes possibles ; non pas en tant que personne, mais en tant que corrélat présent, ressaisi dans la réflexion, de la conception de ces innombrables mondes où, pourtant, le moi individuel humain est presque toujours absent. Ces mondes me sont donnés maintenant en tant que régions de pensabilité, indépendamment de la présence ou de l’absence pensée, en eux, d’un penseur empirique auquel je puisse m’identifier. En ce sens épistémologique, Je suis nécessaire, tout autant qu’en un sens existentiel, Je me sais contingent puisque pure présence dénuée de raison, et tout autant qu’en un sens ontologique mon moi individuel est manifestement contingent. Ainsi s’atteste la fusion native de mon entière contingence dans le saisissement actuel d’être-là, et de ma nécessité en tant que source active de la pensée du possible, du nécessaire et du contingent. » (pp. 141/142)

C’est sur cette notion inédite de saisissement que je reviendrai bientôt pour la mettre en lumière.

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