Michel Bitbol : finitude et absolu (2)

C’est dans son dernier livre : Maintenant la finitude – Peut-on penser l’absolu ? (Flammarion 2019) que Michel Bitbol touche enfin au Graal de la connaissance, une longue démarche gnoséologique qui l’a conduit de la recherche scientifique (médecine, physique) à l’épistémologie, et aujourd’hui à ce sommet métaphysique – pourquoi le dire autrement ? – qui consiste à dire exactement (‘vrai’ miracle !) comment c’est en la finitude même que s’inscrit l’absolu, comment c’est un sujet singulier qui réalise l’épreuve infinie de Tout ici et maintenant. La démarche passe évidemment par une ultime critique très fouillée, très méticuleuse de tous les arguments du réalisme – ici matérialisme spéculatif (1) – en particulier celui exposé dernièrement par Quentin Meillassoux, pour parvenir à une neuve non-définition d’une non-vérité gnostique, comme celle esquissée par de grands penseurs du Bouddhisme, non-objective, non-subjective au sens qu’on entend habituellement, mais en première personne et dans l’épreuve d’une transcendance exprimée de manière totalement inédite ; sur un plan épistémologique ici, à l’endroit d’un corrélationnisme radical (2). Mais c’est bien à la co-naissance eckhartienne que nous arrivons ici, au terme du voyage. Les lecteurs qui suivront tous les méandres de la démonstration y retrouveront successivement résumés les grands thèmes de la philosophie classique et contemporaine, de l’épistémologie née des connaissances acquises en physique quantique, des contradictions opposant phénoménologie et nouveau réalisme et enfin une interprétation bouddhique de toutes les problématicités ainsi mises en relief. J’en cite ici quelques phrases particulièrement éclairantes extraites des dernières pages. Mais j’invite à tout ce cheminement, à tout ce parcours conceptuel extrêmement clair et érudit à la fois : dira-t-on la preuve ? Une invite contemporaine à l’épreuve ultime de la Vérité, en toute connaissance, c’est bien le moins qu’on puisse dire.

« … le domaine propre de l’absolu dans l’apparaître est ce qui ne se manifeste qu’une seule fois, ce qui est sui generis et n’est donc l’homologue de rien d’autre. Le choc vécu de l’absolu s’identifie au choc vécu d’une singularité manifeste. Si l’on accepte cette équivalence, il saute aux yeux que ni la pensée rationnelle ni l’approche scientifique n’ont la moindre chance de saisir un jour un absolu de cette sorte…

Car l’option fondamentale que partagent la pensée rationnelle et l’approche scientifique consiste à diviser ce qui se montre en une pluralité d’objets comparables ou d’événements reproductibles, puis à établir des relations entre ces fragments d’apparaître répertoriés… Forger un concept permet d’assurer l’unité abstraite de plusieurs entités ou moments de l’apparaître en passant par-dessus la singularité de chacun d’eux, en prescrivant de reconnaître entre eux des ressemblances suffisantes sous un certain rapport, et en établissant par ce biais des relations d’équivalence entre eux…

Le jugement, ensuite, est l’instrument dynamique de la conceptualisation. Il connecte un prédicat à chaque sujet individuel au moyen d’une copule, et il relie par là ce sujet individuel à tous ceux qui sont considérés comme relevant du même prédicat, du même concept, et donc de la même classe. Le concept et le jugement devraient dans cette mesure être appelés des dispositifs de désabsolutisation

L’appréhension du singulier apparaissant, de l’absolu phénoménologique, est donc le propre d’une expérience non seulement pré-scientifique… mais également anté-prédicative, anté-catégorielle, et même anté-perceptive (puisque la perception amorce l’œuvre de différenciation et de fragmentation de l’apparaître, en fixant l’attention sur des foyers de relative stabilité du manifeste). On pourrait l’appeler une expérience de saisissement… le saisissement de me découvrir dans tout cela, maintenant et ici… Moi-cela-maintenant-ici précède toute dualité objectivante, toute partition classificatrice de l’apparaître, toute recherche de récurrence temporelle et spatiale. » (pp. 459/460)

Ce livre magnifique complète un triptyque dont il faut se rappeler : De l’intérieur du monde : pour une philosophie et une science des relations, Flammarion 2010 et La conscience a-t-elle une origine ? Des neurosciences à la pleine conscience : une nouvelle approche de l’esprit, Flammarion 2014. Je n’avais pas manqué de les citer dans ce blog !

(1) Le principe de réalité du matérialisme spéculatif se trouve ainsi : « Rétablir un fondu-enchaîné de l’être au vécu, cela ne signifie pas réduire a posteriori l’être à la détermination humaine et subjective de ce vécu. Cela consiste plutôt à prendre acte a priori de la lumineuse flagrance de ce qui se montre, avant même qu’elle ne se découvre humaine et subjective. Car  il est patent, antérieurement à tout acte d’auto-identification d’un sujet capable d’avoir des vécus, que ce qui est se vit… Ce qui est se saisit toujours de facto dans la continuité de ce que cela fait d’être…  » (p. 20) Le dernier absolu incontestable, selon Meillassoux, devra donc prendre « la forme d’un méta-principe de facticité… » (p. 25) Point invariable qui se révèlera forcément à son tour… une pensée !

(2) « Selon le corrélationniste, il ne peut y avoir de véritable accès à quelque absolu transcendantal, puisque celui-ci ne se donnera jamais que dans un rapport indémêlable avec les procédés mêmes qui sont censés le révéler. » (p. 14) Bitbol rejoint dans son livre un ‘corrélationnisme radical’ du dedans de notre appartenance originaire au Tout, qui s’éprouve (inexplicablement et irrécusablement) dans un saisissement précédant toute pensée. À mes lecteurs, cela pourra légitimement paraître proche du dernier Jullien sur l’inouï.

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