Michel Bitbol : finitude et absolu (3)

J’ai voulu dire, n’est-ce pas, que le livre de Michel Bitbol apportait un faisceau de réponses qui pouvaient être acceptées comme les conclusions de l’enquête poursuivie dans ce blog depuis dix ans… Oui… et non. Oui, sans doute, parce que ce livre nous enseigne la valeur ultime du saisissement qui réalise en nous et par nous la plénitude d’un infini parfaitement comblant et que cette réalisation s’appelle bien ‘éveil’, silencieux, faut-il préciser… Non, j’ajouterai, parce que l’ouvert de la vie s’élargit en même temps par l’infini poétique de l’attestation – premier point : le dire ! – et de l’exhaussement poétique comme le souhaitait Stephen Jourdain, c’est-à-dire que vous ‘pouvez tout faire ou ne rien faire’. C’est selon votre inspiration… et les circonstances ! C’est qu’il y a création, quelque chose qui arrive, faudrait-il dire, et qui provoque, entraîne… À condition de préciser aussitôt, et je crois que je l’ai déjà clairement dit : en suivant l’inspiration qui souffle le ‘oui’ ou le ‘non’ sans obligation ni commandement d’une éthique programmée à l’avance. Mais encore faut-il être parvenu à cette claire réponse qui clôt l’enquête en libérant le sujet, en le désincarcérant de la ronde des pensées qui ont fabriqué une fiction de vie sempiternellement chaotique, en s’absentant soi-même de la grande illusion. Voilà donc une page supplémentaire pour le dire clairement, cette fois en réponse à la célèbre interrogation leibnizienne.

« Que veut dire se livrer à l’être-en-train-de-questionner ? Et qu’implique plus précisément cet abandon à la perplexité questionnante, dans le cas extrême de la question ‘pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien’ ? Demeurer dans l’état où l’on questionne, cela signifie suspendre l’élan vers un comblement hâtif de la cavité d’inconnu engendrée par l’interrogation, et garder cette cavité ouverte jusqu’à faire de l’ouverture un mode d’exister. Demeurer abîmé dans la question leibnizienne, c’est reconnaître que le butoir de la chaîne des causes ne peut pas être reculé indéfiniment, qu’il ne devrait pas même être repoussé jusqu’à une condition de clôture, comme la divine raison des raisons, ou comme le principe d’irraison du matérialisme spéculatif, mais qu’il doit être affronté ici même, dans cet instant qui est celui de l’interrogation, dans l’état de réceptivité incandescent qu’elle suscite. Demeurer abîmé dans la question leibnizienne, c’est accepter d’envisager que la résolution ne se trouve nulle part ailleurs qu’en elle, dans le mutisme même qu’elle institue. » (p. 172)

Et à la dernière page de ce chapitre : « Ainsi se réalise en ce questionnement l’exigence la plus haute ( mais habituellement occultée) de l’entreprise métaphysique : que le questionnant soit intégralement capturé dans sa question au moment où il questionne ; et que l’état engendré par le geste de questionner soit reconnu en un éclair comme la seule ‘réponse’ acceptable. » (p. 189)