Maine de Biran ; avant Michel Bitbol… et Michel Henry…

Il est stupéfiant de constater que, à partir même de la découverte déjà capitale du cogito cartésien, une philosophie attentive au sens intime du moi – en-deçà du concept même, la découverte du potentiel de la personne et de son principe – a pu naître et se développer, avant les intuitions husserliennes portant sur l’ego transcendantal à partir de méditations cartésiennes, avant l’épistémologie contemporaine qui a pu finalement révéler dans les contours d’un réalisme réinventé, ce principe englobant de la manifestation (moi/monde) pour la révélation irrécusable d’un Absolu de Vie que la Tradition reconnaît depuis toujours Repos et Mouvement ; Mouvement et Repos. Pierre Maine de Biran se tenait sur cette voie-là, à une époque fort troublée, comme aujourd’hui ? Cela se ressent de plus en plus fort : comment poser la question du ‘réalisme’, à quel principe faire appel, celui d’une ‘matière’ originelle et fondamentale, ou celui d’une personne douée de conscience (et donc de pensée) qui reçoive l’impression du réel et littéralement crée ‘le’ monde comme, et uniquement comme, ‘son’ monde ? En surmontant la dichotomie habituelle opposant réalisme et idéalisme, en jouant avec les fantasmes d’un solipsisme réanimé ? Et à quelle fin ? Depuis Descartes, la question reste vive et il n’est pas certain que la philosophie en détienne seule les réponses.

On ferait injure à un métaphysicien tel que Descartes si on réduisait à un tel jeu de signes ou de notions le principe qu’il regarde comme fondamental de toute science, comme le critérium de toute évidence de fait et de raison en même temps.

Mais, dans le sens vrai et réel du principe, j’existe ou je reconnais que j’existe (je pense) ne veut pas dire la même chose que je suis ; le premier exprime le fait de toute conscience, la connaissance relative du moi qui n’existe pour lui-même qu’autant qu’il s’aperçoit ou pense : le second emporte avec lui l’être  absolu ou la croyance que ce sujet qui se dit moi est une substance durable, une chose en soi qui n’a pas besoin de se connaître dans quelque relation à un temps ou à un lieu déterminé, pour être dans l’absolu du temps et de l’espace.

Descartes semble bien entrevoir lui-même le fondement de cette distinction lorsque, après avoir posé son principe de fait : je pense, j’existe, il se demande à lui- même : quand et combien de temps est-ce que j’existe ? savoir tant que je pense, que je me sens exister.                    

Suivant ce trait de lumière, il aurait dû dire, en demeurant fidèle à son point de départ ou continuant à procéder d’après l’évidence du fait de sens intime : je n’existe pour moi-même qu’autant de temps que je me sens exister ou que je pense ; or, je ne pense pas toujours et je n’ai pas toujours la conscience du moi ; donc, ce que j’aperçois ou connais quand je dis : j’existe n’est pas l’être, la substance durable de l’âme qui est censée ou crue exister de moi.                    

A ce raisonnement appuyé sur le fait du sens intime, et la distinction essentielle qui s’y rattache comme conséquence, Descartes en oppose une autre contraire. Et, après s’être élevé de la conscience du sujet pensant moi à la notion d’une substance qui a en elle ou dans sa nature la capacité ou la possibilité de penser ou de devenir moi, il part de cette possibilité comme effectuée, et définissant l’âme substance pensante (au lieu de cogitative), il se fonde sur cette définition pour affirmer que l’âme pense toujours et par cela même qu’elle est tou­jours (depuis la création jusqu’à son annihilation par la toute-puissance divine).

 

D’où il suit qu’il peut y avoir et qu’il y a une pensée substantielle durable qui préexiste à la naissance ou à la formation même de l’homme, ou du composé des deux natures spirituelle et corporelle ; que cette pensée, pour n’être pas aperçue ou accompagnée de la cons­cience du moi,-n’en existe pas moins : qu’elle peut avoir pour objet l’absolu de l’âme et conséquemment les attributs inséparables de sa nature ; qu’il y a ainsi le moi absolu, indépendant de tout ce que nous appelons conscience, aperception ou connaissance relative du moi présent à lui-même et aux sensations adventices qu’il éprouve, comme aux actes contingents qu’il opère dans un temps ; par suite, qu’en disant je pense on peut en­tendre cette pensée substantielle qui emporte avec elle l’absolu de l’âme identifiée alors avec le moi, ce qui ra­mène l’enthymème à une véritable identité entre les deux termes, puisque cet énoncé : je pense, équivaut à celui-ci : je suis une substance, une chose pensante, car je ne pense que ce que je suis, et comme je suis (ou plutôt mon âme ne pense que ce qu’elle est et comme elle est).

Je substitue cette dernière formule parce qu’il est im­possible d’introduire le signe précis de l’individualité personnelle je ou moi, sans donner à la proposition le sens relatif qu’emporte l’existence du sujet qui s’aper­çoit ou juge : de telle sorte qu’en adoptant comme vraie la pensée ou l’idée innée que mon âme aurait de son être ou d’elle-même comme substance chose en soi, il est impossible d’employer la formule « je suis » pour exprimer cet état intérieur absolu. Car, dès que l’âme considérée dans ce qu’elle est, ou comme substance pen­sante, aurait en elle l’équivalent de cette proposition : je suis une substance, un être, il y aurait jugement, connaissance d’un fait ou d’une relation, dans laquelle le sujet qui affirme, juge ou croit n’est pas la chose même dont il affirme ou qu’il croit; en un mot, ce qu’on appelle l’absolu cesse d’être tel pour nous, par cela même que nous y pensons ou voulons y penser.[1]

[1] Maine de Biran, Œuvres choisies, éditions Aubier Montaigne, pp 194 à 196.

Un commentaire sur “Maine de Biran ; avant Michel Bitbol… et Michel Henry…

  1. Au bon du compte, il demeure toujours même parmi les « meilleurs », les êtres les plus assoiffés d’authenticité, les plus fins d’esprit, un fond de conformisme qui gâche toute possibilité d’atteindre jamais à la (miraculeuse) parfaite transparence à soi-même, à la lumière pure.

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