Hallucination Libération

Un ami, lecteur fidèle de ce blog, me rappelait récemment les difficultés de l’élucidation de tout ce qui s’exprime par ‘je’, première personne de la conjugaison du verbe monde, un travail rendu d’autant plus compliqué par la multiplication des témoignages, la dispersion des enseignements qui semble priver de toute racine ferme la vérité proclamée, quand nous ne nous heurtons pas à de vraies contradictions. Je l’ai souligné moi-même dans ce blog : nous sommes bien obligés de catégoriser, de conceptualiser par un ‘éveil’ oriental, aujourd’hui bien connu grâce à de multiples publications, et un ‘éveil’ occidental bien peu lisible également dans l’obscurité des chapelles initiatiques préchrétiennes, comme les querelles opposant plus tard celles du judéo-christianisme, l’islam compris. Mais les gnoses, dont ce prodigieux document Q (source) identifié à coup sûr désormais comme l’Evangile selon Thomas, unifient, réunissent les membres épars d’une vérité unique d’esprit pur, pointant même également vers la découverte du sens incomparable d’une création ici maintenant à fin de co-naissance, et c’est bien ainsi qu’il faut l’écrire pour le comprendre. De nos difficultés néanmoins, d’un examen approfondi et sincère jaillit pourtant cette vérité, et je prétends aujourd’hui : lisiblement, et grâce à maints auteurs.

Nous sommes bien évidemment subjugués par l’expérience objective et la logique (toute une intelligence en fait) qu’elle fait naître. Il faut donc un ‘profond examen’ pour s’en libérer comme l’écrivait l’Indien Nisargadatta Maharaj. Notre premier obstacle restera toujours le même : nous sommes attachés par nos passions parce que nous les aimons, nous nous ‘pipons’ à leur jeu bien que tout ce qui méritait d’être dit à ce sujet pour nous éclairer l’ait été depuis longtemps. Il faut donc et par dessus tout être sincère, fidèle à sa première impulsion de recherche – curiosité d’adolescent ou ‘appel’ ? – et ‘lâcher prise’ ; jeter  par la fenêtre les objections du ‘mental’ (Nisargadatta encore) ; vérifier, c’est-à-dire à la fois goûter à tous les fruits de la fausseté et goûter aussi à ceux, plus rares et plus secrets, plus délicats, de la vérité ; tout un programme de vie, une pratique quotidienne, habituelle même en quelque épisode de l’existence qui passe… Et se sentir être en même temps, de cette façon-là, dans l’immédiat engagement de chaque instant de vie, s’éprouver lumière genitrix, à la fois vive et stable, fluante et égale, source unique que son infinie richesse multiplie en fontaines d’images de toute nature. L’éprouver, c’est important de le souligner, et non pas seulement réfléchir pour comparer à on ne sait quelle finalité hédoniste toujours fuyante. Chaque instant en est l’occasion unique, et c’est la seule histoire vraie, en dépit de tous les prismes déformants de l’expérience sensible (devrais-je dire ‘sensuelle’, si l’on obéit à cette nuance révélatrice du vocabulaire ?)

La réponse, chacun l’apporte, que ce soit Nisargadatta Maharaj, Stephen Jourdain, ou Michel Henry, le seul de nos philosophes universitaires à avoir touché à l’essentiel : à savoir que, à partir d’un état intemporel, absolu, est apparue une conscience duelle, un historial d’évolution entre naissance et disparition, compliqué d’identification au ‘corps-mental’ et d’oubli de l’état non duel où les différences n’ont pas creusé de fossés séparant leurs dé-finitions. Le problème et la solution du problème : qu’est-ce que l’ego, en dépit de la multiplication des miroirs où il se figure au gré des événements, tout en restant le même, un-seul, soit cette capacité inexplicable et surtout irréductible de s’éprouver moi, unique point de vue de toute expérience possible. Comme si moi, à la source de tout, de tout possible, pouvait se diluer dans la dispersion même de ses images au point de s’affaiblir, de s’aliéner, de s’effacer. Moi l’absolu, disons-le ainsi, et moi une personne, cet individu ! La question – qui se pose toujours dans les termes d’un langage conditionné par sa logique, elle-même toujours logique des choses (de la dispersion, de la temporalité) – trouve sa réponse dans sa formulation, ou plutôt, dans ce cas, dans une conscience plus aiguë d’elle-même, de sa bivalence janusienne, tournée vers la choses et vers son absolu – à la fois ! – ce qui est si difficile… ou impossible ! Il y aura éventuellement une mystique de la disparition (des choses comme de moi parmi elles) et une mystique du jeu, de l’aventure (au péril des conditions) et une mystique du pur consentement, acceptation (de l’amphibolie réelle, agissante, actuelle, paradoxale voire écartelée, et donc toujours en péril…) La conscience claire de la chose engage naturellement à l’exclusion (d’une partie pour l’autre), au choix, ou même à la préférence. Mais l’aveu de réalité – réaliste ! – exige l’acceptation et le consentement de ce qui est vivant, donc en deux,  et même en mouvement, en apparence de dispersion quand tout se résume en activité de conscience. Mais l’on retrouve la proposition : un mouvement (parce que nous y sommes et n’en sortons jamais, à moins de mourir à soi) et un repos (parce que cette terre qui tourne a un noyau stable et immobile). Je rappellerai ici une merveilleuse formule, courte, éclatante : Deus est semper movens immobilis (Livre des 24 Philosophes, proposition 19) : en réalité, la définition de ‘moi’ conçu à l’image du Père – ce que chacun des ‘grands’ a compris, mais en appuyant tantôt sur un clavier, tantôt sur l’autre, ce qui est bien le jeu obligé de la conscience – éprouver cela comme unique destinée.

Le plus extraordinaire, comme l’a bien vu Stephen Jourdain, c’est que le Un se connaît, s’éprouve, en l’expérience même du Deux – là et nulle part ailleurs. Cette ‘amphibolie’ est un étrange conjointement qui d’un côté, exclut la dualité en tant que réalité de fait, opposable à moi-même, et l’engendre à la fois comme potentiel de mouvement (de vie, de conscience) à seule fin de co-naissance, dans cette réciprocité-là. Il n’y a pas séparation, il y a eu même (nécessaire) engendrement – ce qu’a vu Maître Eckhart, argument repris par Michel Henry – et il y a cette ‘anfractuosité’ ontologique citée par Heidegger (et que j’ai photographiée dans l’allégorie de mes pierres du chemin durant des années ; on en trouve quelques exemplaires dans ce blog). On a pu dire de Stephen Jourdain qu’il était ‘non-humain’ (extra-ordinaire ?) pour dire que ses propositions étaient allogiques, irréductibles à une logique dualiste d’exclusion inspirée d’une naturalité primaire, donc incompréhensibles. J’ai essayé parfois de parler de conjonction, et en réalité il y a bien plutôt enlacement, congruence processive de ce qu’il faut encore et toujours, faute de mieux, appeler un mouvement et un repos, une conjonction qui actualise sans confondre – cette fameuse alliance des contraires souvent désignée par les gnoses en diverses images. Il n’est pas d’éloquence pour le dire, mais des éloquences qui touchent l’un ou l’autre, tantôt l’un tantôt l’autre des interlocuteurs, ceux qui interrogent du moins. Maintenant ici, à brûle-pourpoint, je suis l’Un et le Deux, en danger de confusion et de dissémination, de perte ; en gloire également de création, en majesté d’exécution sub specie aeternitatis et dans la parution d’une histoire. Cela arrive partout en tous et chacun, infiniment simple et infiniment complexe à la fois – sûrement insaisissable à la logique d’exclusion, à la pensée affirmative. Peut-être, oui, le drame, c’est que jouant d’un clavier, je ne joue pas de l’autre, et l’éveil, si l’on retient ce terme, serait le jeu virtuose des deux sans exclusion, l’un enrichissant l’autre infiniment pour la manifestation totale d’une symphonie qui s’appelle Eden, partition aux multiples portées quoique sans partage !

Mon correspondant me confiant son émotion provoquée par cette vérité si singulière, je lui répondais que l’émotion vient de cette connaissance intime, lorsqu’elle n’est plus séduction intellectuelle passagère, mais bouleversante conviction qui renverse le ‘pli’ objectiviste et délivre un sentiment de vie entièrement neuf : irruption du sacré dans le même et le différent, le dedans comme le dehors… Il m’écrivait « …un Absolu qui s’ignore et qui fait connaissance avec lui-même grâce au principe créature… » C’est tout en effet. C’est plus qu’une conviction ou même cette compréhension profonde appelée par Nisargadatta : c’est une mutation de l’intelligence et une remise en perspective de tous nos principes acquis en régime de dictature empiriste : « tout a changé et rien n’a changé… » Mais il n’y a dans ce régime de vie si uni aucun simplisme possible, aucun jugement habile pour ensacher une vérité vivante qui opère à chaque instant, éclairant perpétuellement la conscience de nouvelles micro-vérités d’instant où le Deux se fait Un et l’Un Deux à son tour. Pas comme un pendule ; une vibration plutôt, atemporelle, une pulsation, un battement de coeur ordonné mais tellement prolifique qu’on n’en voit pas la ‘mesure’ centrale demeurée au Secret de sa miraculeuse prodigalité.

Ce correspondant m’a rapporté des paroles magnifiques de Michel Henry. Elles sont extraites de son livre sur Marx, livre fameux à l’époque des seventies puisqu’il s’élevait contre la doxa marxiste des penseurs français – Henry gageant même que ‘le marxisme était tout ce qui avait été écrit de faux sur Marx‘ ! Je rapporte à mon tour ici ce propos apocalyptique qui nous instruit du possible engloutissement de l’objectivité comme telle (coupure et séparation) par l’élucidation du mystère de la conscience : forge, foyer formidable où le Deux s’exprime uniquement en manifestation du Un, l’objet révélant le sujet et celui-ci celui-là. Nous sommes bien dans l’élucidation de ‘je suis’ – et c’est tout. Le pouvoir qui rend sensible est le pouvoir de former l’objet. Être sensible, disait Marx – et c’est ainsi qu’il définissait l’« être naturel » – signifie « avoir un objet hors de soi ». L’essence de la sensibilité, l’intuition comme telle, réside dans le pouvoir qui se donne un objet hors de soi, dans le processus d’objectivation dans lequel s’objective l’objectivité. (…) La pensée ne crée pas l’être, elle crée l’objet. Que la pensée crée l’objet, c’est là une affirmation qu’on ne peut contester qu’aussi longtemps qu’on ne la comprend pas, car il s’agit d’une simple tautologie. La pensée crée l’objet car elle est l’objectivité comme telle. Elle crée donc, sinon l’étant, du moins sa condition objective, ce qui lui permet de se donner à sentir en se manifestant. En tant qu’elle instaure l’objectivité où l’étant se donne à sentir comme objet, la pensée est originel­lement intuition. (…) Lorsque dans le savoir absolu la conscience de l’objet se recouvre enfin avec la conscience de soi, cette alié­nation n’est-elle pas surmontée ? Ni la structure de l’altérité qui définit l’aliénation ontologique, ni celle de l’objectivité, qui lui est identique, ne sont absentes cependant dans le savoir absolu…

Ceci est absolument formidable, et il faut savoir que je suis revenu en philosophie lorsque j’ai découvert que cette analyse fine se trouvait en phénoménologie – renouvelant bien entendu un spiritualisme français devenu caduc après-guerre – une pensée renaissante qui partait d’une méditation de Husserl et qui s’est accomplie chez Michel Henry. La subjectivité y a retrouvé la place royale qu’elle avait acquise dans les méditations d’un Montaigne, plus tard chez Descartes, beaucoup plus tard chez Maine de Biran, ces deux-là inspirant largement la réflexion henryenne jusqu’à cette nouvelle découverte de son sens vrai en dépit de dérives modernes bien connues vers un matérialisme grossier – celui qu’on prête précisément à Marx qui était pourtant parvenu à d’autres formulations en philosophie générale comme en philosophie de l’économie. Cette dernière citation résume un peu la conclusion marxienne du travail de Michel Henry. Elle appelle beaucoup d’attention, un effort pour nous transformer, non pas seulement dans notre pensée mais dans notre être vivant tout entier, poussant même jusqu’à la conception d’une ‘phénoménologie matérielle’ qui dépasse les vieilles dichotomies de la modernité soumise longtemps à un concept trop partial d’objectivité : le matérialisme véritable, c’est le passage d’une cer­taine conception de la subjectivité à une autre, d’une subjectivité intuitive, instauratrice et réceptrice de l’objet, ‘objective’, à une subjectivité qui ne l’est plus, à une subjectivité radicale d’où toute objectivité est exclue. Selon la première conception l’être est un objet et, comme l’objectivité de l’être s’instaure dans le sens, un objet sensible. Selon la seconde au contraire, il n’est plus rien qui puisse se proposer à nous comme un objet, plus rien d’objectif ni de sensible, il est, en un sens radical et radicalement nouveau, ‘subjectif ‘.

La subjectivité a retrouvé chez Michel Henry sa vérité profonde : c’est le tressaillement d’esprit pur qui ‘autorise’ tout ; peut-être, à moins que mon interprétation soit abusive, ce serait même ce ‘saisissement ‘évoqué par Michel Bitbol. Dans ces conditions, les conceptions grecques ou modernes de l’être et de l’étant, peu importe, et n’en déplaise à Heidegger, sont devenues des concepts, des objets mentaux fabriqués – après. Tout arrive de fait dans l’ouverture de la conscience, ‘démons et merveilles’ comme toutes les fabulations d’ésotérismes infantiles ! Ici, cette fois, nous sommes d’Occident et tout pareillement en philosophie orientale, dans la réalisation personnelle de l’Unique (antécédent de tout ce qui existe) – toujours le souligner – de ce qui s’opère en ‘je suis’ : moi et un monde, ce qu’a (encore une fois) fort bien vu Maître Eckhart, et j’ai cité ici ses principales assertions du Secret. Le Secret, lui a-t-on jamais donné d’autre nom : ‘je’ dans l’absolu et ‘je-u’ en cette histoire, ‘jeu que la Déité se donne’ comme l’a dit Silesius. Formidable !

2 commentaires sur “Hallucination Libération

  1. Puisque vous ne pouvez tout dire en même temps, au risque de perdre vos lecteurs : je me permets de dire que cette vérité, si pertinente (difficile, peut-être même impossible, d’être plus fin), n’a absolument aucune valeur en elle-même : aucune valeur, aucun poids hormis ceux que lui accorde son lecteur. Et qu’en la dissolution, l’évaporation, l’anéantissement – total, plus rapide que le temps lui-même – de cette vérité et de toutes les autres que je puis poser ou contester, réside l’éclat tout vif du joyau ultime de l’épreuve humaine, personnelle, secret des secrets quasi mythique puisque presque personne n’y veut accéder. Hé pourtant cette découverte est possible à chacun, l’évidence même, directement accessible à tout instant sans condition, et nul ne pourra se trouver la moindre excuse.

    Aimé par 1 personne

    1. C’est pourquoi – et je le rappelais aussi à mon ami sans le répéter ici tant c’est difficile à ‘passer’ – Stephen Jourdain disait : toute vérité, et cette vérité-là, ultime, je la casse comme du bois sec ! Bien sûr ! Toute proposition, même la plus vraie, la plus parfaite photographie du réel total, est soumise à sa logique, au moins la grammaticale, et suspecte d’objectivisme ; donc à ‘jeter’ ! Mais une vérité paradoxale, aporétique, et qui pointe moins vers sa démonstration propre que vers notre responsabilité personnelle, intimement spirituelle, est imparable. Il faut ‘vérifier’ : le dernier mot à ajouter !

      Aimé par 1 personne

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s