La vie de l’ego : revoir la question ?

Je suis sur les dernières pages du livre de Jean-Daniel Thumser : La vie de l’ego, avec un sous-titre qui en dit long : au carrefour entre phénoménologie et sciences cognitives. (ZETA books 2018) Assurément la dernière enquête sur les problèmes que ne cesse de poser la phénoménologie dans ses développements ultimes – ce sont ceux qui ont été poussés par Husserl lui-même dans la Krisis – et dans ses relations aujourd’hui avec les sciences cognitives que leur souci de scientificité situe au plus loin du transcendantalisme phénoménologique – je souligne : celui de Husserl précisément ! Mais par la suite, de quel disciple en particulier s’inspirer pour favoriser ce renouvellement, à quelle distance se tenir de tel autre, concernant notamment cette question de l’ego et de son fonctionnement, de sa réalité même au fond. Je me limite à quelques citations de conclusion car je ne reprendrai pas l’enquête en détail :

… les sciences cognitives et la philosophie de l’esprit se sont imposées dans le cadre des recherches philosophiques. D’une pensée traditionnellement cartésienne, nous en sommes venus à nier la primauté accordée à l’ego pour saisir la subjectivité dans ses versants comportementaux et computationnels. Toutefois, contrairement aux paradigmes acceptés alors, les sciences cognitives ont dû reconnaître l’importance de la part expérientielle du vécu. Il fallait ainsi songer à une méthode qui puisse faire émerger la conscience à partir d’un examen scientifique qui fasse honneur à la part vécue du sujet… Pour répondre au problème difficile de la conscience, c’est-à-dire le lien entre états neuronaux et états mentaux, il faut en effet saisir la vie en sa dimension vécue… L’originalité de la phénoménologie étant de mettre en lumière à la fois les structures invariantes de la vie subjective et l’expérience subjective, elle permet, dans un lien de réciprocité avec les sciences cognitives, de saisir la vie du sujet en ses dimensions passive et active : actif, le sujet est donateur de sens, il co-constitue un monde commun de la vie ; passif il est dépendant de processus neurobiologiques qui échappent à la conscience qu’il a de lui-même. Cela nous permet d’appréhender le fait que les interrogations quant au transcendantal ne sont pas surannées, mais nécessitent de se confronter à ce qui est ‘contre-transcendantal’, autrement dit le corps vivant et le monde en tant qu’instances primordiales de sens. Il importe désormais de saisir qu’il y a une cogénérativité entre deux domaines autrefois opposés, la phénoménologie et les sciences cognitives… (p. 386) Dans ce livre dense, on voit bien que la question est reprise à partir de problématiques tout à fait traditionnelles. La question serait de savoir si nous progressons depuis la célèbre dispute opposant Dennett à Chalmers, si nous voyons quelque dépassement possible des dernières avancées de Michel Bitbol. Comment s’articulent vraiment, et de quelle manière originale, un point de vue purement philosophique et la méthodologie scientifique.

Le ‘je’ dont fait usage Husserl n’est pas le signe de sa propre subjectivité, mais un indexical générique nécessaire à la description de l’attitude phénoménologique. Ce ‘je’ ne fait en aucun cas référence à une expérience singulière. La dimension expérientielle d’un vécu personnel est alors mise entre parenthèses. Ce qui importe est la découverte des structures formelles et universelles de la vie subjective en ses modalités normales et anomales, ou les invariants eidétiques. Dans une telle optique, la phénoménologie n’est pas si éloignée des sciences cognitives en ce qu’elle omet l’expérience à proprement parler. Seule importe la structure essentielle et invariante de l’expérience que tout être raisonnable peut connaître indistinctement. (…) (p. 393/394) Ainsi définie cette nouvelle pétition de principe, l’investigation s’est poursuivie en trois cents pages qui tentent d’ajuster cette perspective trancendantaliste propre à la phénoménologie à la méthodologie scientifique appliquée aux cas les plus concrets d’une existence engagée dans la vie commune. C’est surprenant mais faut-il en faire une revue de détails ? J’avoue que le souci m’en a quitté rapidement, mes réponses ayant déjà été toutes apportées dans ce blog…

Je prétends que ces quelques lignes suffisent à dévoiler le projet et son aboutissement, du moins, et de l’aveu de l’auteur, tout ce qui reste encore à réaliser pour que ce ‘carrefour’ mène quelque part… Je ne vois pas la nécessité d’insister davantage, ce serait fastidieux, la visée se donnant suffisamment d’évidence dans ce résumé final. Mais la démonstration est ample, documentée, savante même : elle s’appuie sur des textes connus ou plus rares de Husserl, une critique fouillée de l’idéalisme cartésien et de ses aboutissements kantien et néo-kantien ; elle évoque avec précision les travaux récents d’une phénoménologie naturaliste qui scrute la vie de nos organes (cœur, poumons, estomac) – retour élégamment déguisé au scientisme classique. Je suis las d’observer tous ces efforts, aussi sincères soient-ils, qui n’ont d’autre objectif que de rendre vie à un certain réalisme, aux constantes matérielles qui semblent si déterminantes dans la constitution d’un ‘je’. Restauration d’un objectivisme qui oppose transcendance du monde et immanence du sujet, restauration déguisée d’un psychologisme que Husserl lui-même avait critiqué dans ses premiers travaux (les Recherches logiques), réaffirmation d’un matérialisme catégoriquement repoussé dans la Krisis. Mais l’affaire mérite attention ; d’autres travaux ne sont pas négligeables, qui veulent redorer le blason d’un ‘matérialisme’ révisé, et même renforcé par une phénoménologie réinventée, réorientée. Je pense au travail le plus récent de Claude Romano (Les repères éblouissants, Renouveler la phénoménologie) : j’en parlerai bientôt, le ‘nouveau réalisme’ s’étant imposé dans l’actualité universitaire.

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