ce qu’il fallait dire ; ce qu’il ne faut pas oublier (1)

La littérature mystique, plus que la philosophique limitée aux exigences d’une rationalité qui reste sous l’emprise de la sidération du monde, abonde d’évocations et d’attestations qui décrivent à l’infini les arcanes du ‘jeu que la Déité se donne’ (Silesius). Mais c’est toujours d’identité qu’il est question : de quoi parle-t-on en invoquant un absolu, et qui suis-je, ‘je’ ? Toujours respectueux de cette intention fondatrice, il faudra s’appliquer aujourd’hui, et plus que jamais en ces temps d’anarchie culturelle, à mettre le doigt sur les points forts qui constituent l’armature invariable et inébranlable d’une gnose universelle parfaitement reconnaissable. Il est très difficile, logiquement impossible même, de dire à la fois le même et le différent, le pérenne et l’éphémère, très difficile de révéler une différence qui ne sépare pas, qui est plutôt l’illustration du même, et son exhaussement par la production de figures disparates et antagonistes. Je citerai donc des exemples particulièrement éclairants de ces paroles que l’histoire a retenues,  qui nous instruisent ultimement et sont capables de nous délivrer des dérélictions malheureuses de notre époque.

On se souvient que la révélation la plus forte du soufi Ibn’Arabi se trouve dans sa première longue phrase ouvrant le Verbe d’Adam de la Sagesse des Prophètes, et aujourd’hui en particulier une proposition illustrant la réflexivité naturelle associant un absolu et la personne, le je-u même de la création. « L’homme est à Dieu ce qu’est la pupille à l’œil, la pupille étant ce par quoi le regard s’effectue ; car par lui Dieu contemple Sa création et lui dispense Sa miséricorde. Tel est l’homme à la fois éphémère et éternel, être créé perpétuel et immortel, Verbe discriminant et unissant. Par son existence le monde fut achevé… » (p. 27 de l’édit. Burckhardt, Albin Michel 1974 – livre constamment réédité depuis -) C’est un de mes lecteurs qui m’a récemment appris que cette fameuse parole, qui avait trouvé de nombreux échos, se trouvait explicitée deux fois chez deux maîtres différents, le second ayant été le disciple du premier. D’abord donc le soufi persan Shabestari qui vécut au début du 14ème siècle, dans son livre inoubliable, La roseraie du Mystère (vers 38 et 39) : « Lisez la Tradition : J’étais un trésor caché… Afin de saisir clairement ce mystère profond. Le Non-être est le miroir, le monde le reflet, et l’homme l’œil réfléchi de la personne invisible. Tu es cet œil reflété et Lui, la lumière de l’œil. Dans cet œil, Son œil voit Son propre œil. Le monde est un homme et l’homme est un monde, il n’y a pas plus explicite ! » Si pourtant, ce commentaire d’un disciple également illuminé, commentaire qu’on associe à tant d’autres souvent plus confus, qui est signé de Lahîjî : « Shabestari veut dire ici que l’homme est l’œil du monde, que le monde est le reflet de Dieu et que Dieu Lui-Même est la lumière de cet œil. L’homme est l’œil qui regarde dans le miroir. Et comme le miroir reflète le visage de celui qui y regarde, le reflet possède, lui aussi, un œil. Dans le même temps que l’œil regarde dans le miroir, le reflet de cet œil le regarde aussi. Dieu, qui est l’œil de l’homme, Se regarde Lui-même par l’homme. Ce point est très subtil : d’un côté, Dieu est l’œil de l’homme, d’un autre, l’homme est l’œil du monde ; car le monde et l’homme ne font qu’un, l’homme étant son œil… Puisque l’homme est un résumé de tout ce qui existe, il est un monde en lui-même, et la relation qui existe entre Dieu et l’homme existe entre l’homme et le monde. » (p. 28 et 114 de l’édit. Babel 2013) Ce processus – comment dire ? – n’était ni facile à dire, ni facile à expliquer ou commenter. Le maître indien souvent cité dans ce blog, Nisargadatta Maharaj, a parlé de mirorization pour évoquer le même phénomène de reliance, et j’ai dit moi ‘réflection’ en insistant pour l’écrire de cette manière. Je n’ajoute rien : comprenne qui veut et s’y applique !

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