L’inoubliable de Maître Eckhart

Des lecteurs attentifs à ma dernière démarche insistant sur ce qu’il ne faut pas ‘oublier’ m’incitent à rappeler encore la fameuse déclaration de Maître Eckhart – encore une fois un sermon allemand, n° 52, Beati pauperes spiritu, qui n’est pas un écrit latin et qui était peut-être destiné à être … ‘oublié’ – qui le situe bien au-delà du christianisme médiéval (1) dans un univers d’expression gnostique où l’identité s’exprime à la fois dans les termes d’un Je absolu et d’un je temporel, créaturiel, qui ne rivalisent pas mais conjuguent ensemble le je-u de la création, le mystère du fait indéniable qu’il y a bien ‘quelque chose’ plutôt que rien et que cela se conjugue effectivement à la première personne du singulier bien que suivant deux modes antagonistes. Voyons :

… je suis cause de moi-même selon mon être qui est éternel, mais non pas selon mon devenir qui est temporel. C’est pourquoi je suis non-né et selon mon mode non-né je ne puis plus jamais mourir. Selon mon mode non-né, j’ai été éternellement, je suis maintenant et je demeurerai éternellement. Ce que je suis selon ma nativité doit mourir et s’anéantira, car cela est mortel et doit se corrompre avec le temps. Mais dans ma naissance naquirent toutes choses ; ici je fus cause de moi-même et de toutes choses. Si je l’avais voulu alors, je ne serais pas et le monde entier ne serait pas ; et, si je n’étais pas, Dieu ne serait pas non plus ; que Dieu soit Dieu, j’en suis une cause. Si je n’étais pas, Dieu ne serait pas Dieu.

… Il n’est pas nécessaire de savoir cela.

Cela s’est dit en plein Moyen-Âge : pourquoi pas aujourd’hui ? D’autres l’appellent le Secret : et n’a-t-il pas été révélé, rappelé à maintes reprises, en tout temps et en tout lieu ? Mais il faut l’entendre, le com-prendre comme je me plais à l’écrire, avoir accès à cette vérité, devenir soi-même cette vérité qui désigne un être que la tradition évoque par la conjonction du mouvement et du repos. Eckhart ajoute maintenant ceci qui éclaire d’une lumière plus crue la finalité de la création comme existenciation d’un singulier : Un grand maître dit que sa percée est plus noble que sa sortie. C’est vrai. Lorsque je sortis de Dieu, toutes les choses dirent : Dieu est. Et cela ne peut me rendre bienheureux, car par là je me reconnais créature. Mais dans la percée où je suis libéré de ma propre volonté, libre même de la volonté de Dieu, de toutes ses opérations et de Dieu Lui-même, là je suis au-dessus de toutes les créatures ; et je ne suis ni Dieu ni créature, mais je suis ce que j’étais et ce que je demeurerai maintenant et à tout jamais. Là je reçois en moi une impression qui doit m’élever au-dessus de tous les anges. Dans cette impression je reçois une si grande richesse que Dieu ne peut me suffire avec tout ce qu’Il est comme Dieu, ni avec toutes ses opérations divines ; car dans cette percée je reçois ceci : Que Dieu et moi sommes un. Là je suis ce que j’étais et là je ne crois ni ne décrois, car là je suis une cause immobile, qui fait mouvoir toutes choses… (trad. de Libera)

(1) Dans un livre qui vient d’être publié (L’ordre de la création, d’Augustin à Nicolas de Cues, puf mai 2019) Vincent Giraud montre comment le concept de création servit, à partir d’Augustin, à remodeler toute la philosophie des Grecs, mais pas seulement, à créer une perspective favorisant une entière redéfinition de l’Un, héritage néoplatonicien sublimé par l’expérience d’un dépassement au-delà du par-delà, l’expérience d’une pauvreté de l’être capable de révéler l’Absolu. Je rappelle également que Michel Henry s’est lui-même fondé sur le rappel de ces paroles d’Eckhart pour développer sa thèse sur L’essence de la Manifestation. La question se trouve posée en termes analogues dans la philosophie orientale et dans le soufisme musulman : elle est d’un examen difficile mais sa réponse ouvre le réceptacle de toute vérité.

9 commentaires sur “L’inoubliable de Maître Eckhart

  1. Bonjour,

    Comment peut-on écrire que « Dieu et moi sommes un » ? La conjonction de coordination ne démontre-t-elle pas un « deux » ?

    Je suis sortie de Dieu en tant que Dieu, je suis sortie de l’océan en tant que goutte d’eau de l’océan. Ainsi je reste océan, salée et mouillée comme l’océan. Et si je suis limitée dans mes pouvoirs divins, ce n’est pas parce que je serais moindre que Dieu, c’est seulement que je suis coupée de l’océan et que la puissance de l’océan vient de sa masse, pas de sa substance 😉

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    1. Votre métaphore de l’océan vous emprisonne ; l’image serait juste si vous n’insistiez pas sur les détails mécaniques (masse, substance) qui vous éloignent de la vérité que vous cherchez vous-même à exprimer. La proposition centrale de ce blog : l’Un en Deux, est subtile et exige maintes explications qui sont toutes exposées dans les détails de mes articles. La dualité ne coupe pas l’être en deux, elle l’illustre, elle l’exalte, elle le hausse au niveau d’une splendeur qui est celle de notre condition humaine à ses risques et périls. En quelques mots : séparer, opposer, concevoir des idées fausses abusivement contradictoires ou illustratives etc… Maître Eckhart a une réponse limpide à ce sujet mais voilà : qui reste toujours ‘suspecte d’hérésie’… (RO)

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      1. La création n’est pas fait d’histoire ; elle ne se produit pas dans le temps, mais ‘maintenant’. Et elle implique précisément un fiat existenciateur divin et une opération humaine (réception, interprétation etc…) C’est précisément ce que dit Maître Eckhart en bon lecteur de Jean Scot. Ceci n’appelle pas polémique mais se découvre, en évidence, ou pas… (RO)

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      2. Je comprends ce que vous voulez dire, mais alors pourquoi ne pas parler d’ordonner, et non de créer ? Moi je crois en un Logos (permanent et en nous) ordonnateur, civilisateur, mais non créateur. De la même façon que « les eaux » existaient avant qu’un « Esprit » ne plane au-dessus d’elles et les divise (= les ordonne). Ou autrement dit, les briques Légo originelles n’ont pas été créées par nous mais on peut faire tout ce qu’on veut avec elles : on ne fait que transformer leur agencement et leur usage.

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    2. Le « fiat existenciateur divin » est une croyance (voire un opium), ne vous déplaise : vous seriez bien en peine de le prouver scientifiquement, vous ou quiconque. Ceci n’appelle pas polémique etc. Dieu n’a rien à faire des croyants et ne s’intéresse qu’aux scientifiques, les seuls capables de faire progresser la conscience.

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      1. De plus – et j’en resterai là car je perds mon temps – le fait de croire en un « fiat existenciateur divin » qu’il soit historique ou intemporel est une véritable insulte envers tous ceux qui souffrent, qui sont « anormaux », imbéciles, indigents en quelque domaine que ce soit. Cette croyance voudrait dire que Dieu (puisque vous employez l’adjectif divin) « créerait » leurs infirmités ou, au minimum, créerait la possibilité qu’ils soient infirmes, imbéciles ou indigents. Puisque certains le sont, c’est une évidence. Quel « Dieu » serait-ce alors ? Un apprenti sorcier, un sadique, un laborantin fou ?

        Et que feriez-vous de cette parole de Jésus qui dit, dans l’évangile selon Thomas, que ce monde est un cadavre ? Alors votre Dieu créateur aurait créé un cadavre ? Dans quel but ?

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      2. Je voudrais insister une dernière fois sur cette remarque que je vous avais faite : vous restez prisonnière de ‘croyances’ matérialistes – votre foi en la science ! – et d’autres ‘croyances’ sans doute dont je ne distingue pas bien les éléments moteurs. Mais je ne vous ferai pas davantage ‘perdre votre temps’ et je vous souhaite de trouver toutes lumières sur le chemin de connaissance qui est le vôtre. (RO)

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  2. j’avais l’impression d’une forme de silence entourant ce blog, comme une voix dans le désert : nul écho. Je découvre cet échange qui a eu lieu depuis ma dernière visite, qui vient rompre le silence mais, hélas, disgracieusement ; dialogue de sourds, car l’un, visiblement, ne veut rien entendre d’autre que lui-même. Pourquoi écrire ici, si c’est pour s’écouter soi-même complaisamment, débiter des vérités de toute évidence manquant de subtilité et d’élévation d’esprit ? Car au fond, si j’ai bien compris, il ne s’agit pas de croire ceci ou cela mais de présence et de qualité d’esprit.

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