Connaissez-vous Ladislav KLima ?

Au cours de mes recherches, à maintes reprises, j’ai rencontré la question épineuse du solipsisme. J’ai pu la traiter dans certains contextes mais elle s’impose toujours avec ses interrogations irréductibles lorsqu’on se situe en idéalisme, notamment l’idéalisme absolu que j’ai abordé récemment avec Gentile, et dans la philosophie orientale, védantique en particulier, ou le Zen que je redécouvre avec Suzuki. Ce qui mérite attention et examen. Klima ? Vous en apprendrez peu sur le net ; un bref article sur Wikipédia : philosophe tchèque ayant vécu de 1878 à 1928, « influencé par Berkeley, Schopenhauer, Nietzsche… » Ce qui en dit peu, ou déjà beaucoup. Mais la lecture de Klima, quand on y vient ! Si l’on y vient ! Un électrochoc. Impossible de ne pas l’éprouver ainsi quand on rencontre un homme qui se déclare lui-même ‘Dieu’ et parvient à définir, avec un rare talent faut-il reconnaître, un égosolisme assez stupéfiant, un mot dont la racine dit tout, déjà. Je livre ici des extraits de son livre principal : Traité et Diktats, publié par les éditions de La Différence. On appréciera.

TOUT KLIMA

‘Absoluité’ : ce mot contient tout et le Tout. Le cœur de l’étant et la moindre étincelle de son épiderme ; l’essence de Dieu et sa personne telle qu’en sa totalité, de la tête aux pieds. Le principe et la fin et la substance de la philosophie. – Et, au bas de l’échelle, dans la vie humaine, le pôle et la boussole, le grand havre et le phare et le navire qui y porte. – (…) Et l’éternelle embrassade de l’infini et de la finitude. Le vrai et le faux : le Tout qui est rien, et le rien qui est tout… L’infinité de l’espace, celle de la matière, des ombresques nuages idéels, du temps… ne sont que des symboles de cette Divine infinitude de la logique, infinitude la plus interne. Or, l’infinitude de la logique, portée à l’éclat incandescent de l’Absurdisme, est Absoluité ; sa finitude, la prétendue vérité, est bestialité – antipode de la philosophie, de l’Absoluité. L’Absoluité cependant est ‘Sur’vérité, – éternel Diktat à sa propre adresse… ; et elle est – Surétant – –

Ladislav KLIMA, Traités et Diktats, éd. La Différence 1990 (p 315)

Les choses n’existent pas, seuls existent les jugements portés sur les choses ou, plutôt et partant, sur d’autres jugements : le monde est la critique de la critique d’une critique : le tout tourne autour du rien.

Le mystère originaire du monde, la seule et unique activité de Dieu, c’est l’auto-embrassement, c’est-à-dire le concept de positivité pensé jusqu’au bout. Le monde consiste dans la glorification de soi-même, n’est que son propre éclat, n’est qu’hymne à soi, c’est-à-dire à un hymne à un hymne.

Ladislav KLIMA, Traités et Diktats, éd. La Différence 1990 (p 174)

Les concepts de ‘réalité’, ‘vérité’, ‘organisation objective du monde’, ‘être en soi’, contredisent l’Absoluité. (…) Or, c’est sur ces concepts que se fonde entièrement l’hypothèse fantaisiste selon laquelle il existerait d’autres moi en dehors du mien. Si j’imagine, où que ce soit, un deuxième moi, je prête nécessairement à cette imagination, en guise d’assise, le concept de l’être objectif en soi, la crudité de la ‘réalité’, l’idée dédéifiante de la vérité. La notion de deux au sens non illusoire involve en soi la réalité : et elle est au fond réductible à la notion de deux moi – : le moi seul est, les parties de ce moi sont des quantités illusoires. Le ‘duo’ n’a un sens illusoire qu’à l’intérieur du moi ; seul un seul moi a sens. Il n’y a que l’Un ; l’existence de deux signifie deux existences, signifie la négation de l’existence. L’égosolisme découle tout bêtement du concept d’existence.

L’existence de deux consciences, – soit de deux homogénéités –, qui n’exerceraient aucune action opérante l’une sur l’autre, est absurde : l’interaction est inhérente à l’homogénéité. L’interaction de deux moi, – soit de deux hétérogénéités absolues –, est non moins absurde. En effet : la conscience n’est compatible qu’avec un seul moi, – le bon sens pourrait d’ailleurs en dire autant. ‘La conscience’ et ‘ma conscience’ sont identiques. L’égosolisme découle tout bêtement du concept de conscience.

Si l’hétérogénéité et l’impensabilité de deux moi ne s’opposaient à leur interaction, celle-ci ne pourrait avoir lieu que sur la base de la causalité réelle ; celle-ci s’est écroulée avec la chute du concept de réalité. (…) C’est à l’intérieur du moi seulement qu’est possible une causalité illusoire. A savoir magique. Or la valeur et le bien résident exclusivement dans la magie ; laquelle n’est rien autre chose qu’illusoriété. Ce qui déféerise et désillusionise, est par là-même dément, – le monde n’est ni plus ni moins que Féerie. – L’égosolisme découle tout bêtement des concepts de valeur et de bien.

Il existe deux vérités mystiquement abyssales, immensément importantes et ignorées : que le Moi = le Monde. Et que le moi = mon moi.

(…) L’égosolisme découle du concept de moi, – c’est peu dire : les deux ne font qu’un ! –

Ladislav KLIMA, Traités et Diktats, éd. La Différence 1990 (pp 199/200)

Un commentaire sur “Connaissez-vous Ladislav KLima ?

  1. Voilà un philosophe, en effet, qui se démarque ! Et cependant, je ne peux m’empêcher de prévenir (pas pour vous, M. Oillet) : le dérapage, fatal, de toute définition serait-elle non pas même figée mais seulement d’un poids, fût-ce aussi léger que l’air, qui en ferait plus qu’un fardeau : un piège fatal. Quel que soit le point de vue, ce n’est que l’intime épreuve, tellement au ras de soi-même qu’aucun mot, concept, temps, ne peut s’y glisser, ce n’est qu’en cette intime épreuve, non seulement personnelle, mais singulière, et non seulement personnelle et singulière, mais qui vient de soi-même, sans appui ou raison, c’est en cette intime épreuve que tout prend sens : et notamment ce que vous tentez de pointer au travers de l’exemple de Klima et qui surpasse radicalement (je le crois) son intention. Plus j’y réfléchis, et plus la maladie me semble porter un nom surprenant pour le moins : vérité. Ce n’est pas à dire qu’il n’y ait pas de vérité : ce serait toujours une vérité. C’est à dire que la vérité, vérité qui est la vie, la vie personnelle, la vie personnelle en sa culmination, illimitée, est en premier et en arrière plan de toute considération. Et sa preuve est en la jouissance foncière, invariable, indestructible même et pleine, éprouvée en l’accession au sommet de l’existence. Car il est bel et bien un sommet, existentiel (y compris donc la moindre expérience) : ce n’est pas un mythe ; à chacun d’y entrer, par et en soi-même.
    Pour le dire tout simplement : il s’agit de tout remettre en jeu, en je, en permanence et d’y laisser bien plus que sa chemise (qu’on peut garder ; ou pas), d’y laisser les vérités, conceptions, si fins et élevés qu’ils soient, et cela, tous azimuts. Demeure alors la vie plus grande, sans commune mesure, que tout ce qui pourra jamais s’en dire et s’en comprendre autrement que par cette intime épreuve. Quand on y est, on est bien étonné qu’une telle possibilité existe, et non seulement qu’elle existe, mais soit royalement ignorée, universellement ! Bien peu d’individus y accèdent, on pourrait sans doute les compter : et pourtant, c’est un jeu d’enfant ; il n’y a ni condition (de culture, de performances cognitives ou même de temps), ni empêchement (objectif). Qu’est-ce qu’on attend ?

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