Milutin Mratinkovic à la MJC Desforges de Nancy jusqu’au 15 novembre 2019

Milutin a toujours voulu associer la publication de ses réflexions sur le temps, ou la conscience, à l’exposition de ses œuvres. Sans doute la pensée du temps, l’examen des mystères de la conscience inspirent-ils d’autres concepts, étrangers au langage. Je me demande s’ils ne sont pas capables d’en dire plus, de provoquer par l’admiration de ces ouvrages de métal ou de bois, d’entraîner une autre connaissance de cette réalité – dirait-on invisible ? – qui commande le visible, le détermine. Et c’est alors qu’advient la figure si réaliste que Milutin dessine, sculpte en pareil cas, pour nous. En effet, les visages de Milutin nous apparaissent en une sorte d’extra-temporalité qui les fait ressembler en dépit de maints détails qui les distinguent. ‘Apparaissent’ parce qu’ils semblent soudain advenir pour nous au moment où ils se présentent à notre regard, en nous restituant le leur, muet certes, mais vivant. Non, ils ne parlent pas, n’interrogent pas, ils rayonnent d’une immobilité qui semble témoigner – Milutin a d’ailleurs signé de grands ‘témoins’ – et plus encore signifier. Quoi donc ? Que création veut dire histoire, et donc destin ; et aussi que création si ouvertement imagée signifie précisément sens, c’est-à-dire Vie en plein sens, qui excède pensée, désir, et toute peur évidemment. Je veux dire que le travail de Milutin Mratinkovic porte la marque si rare et précieuse de la Vérité, et que nous lui devons hommage et reconnaissance.

Des dictionnaires… ‘égoïstes’ ?

Deux dictionnaires égoïstes même, et d’abord parce que l’un des deux n’hésite pas à s’intituler ainsi : Dictionnaire égoïste de la littérature mondiale (DLM), de Charles Dantzig, publié en septembre par Grasset qui vient après, je signale, un Dictionnaire égoïste de la littérature française… et une Encyclopédie du tout et du rien, excusez du peu ! – ; l’autre, qui n’hésite pas à se présenter comme Le Dictionnaire Michel Onfray (DMO), recueil de citations toutes extraites de ses livres – l’éditeur prétend qu’il en a déjà publié plus de cent – en s’ornant même d’une photo-portrait du dit écrivain-philosophe, universellement connu donc… et qui s’en réjouit dans la courte Antipréface, (Cherche-Midi, octobre 2019). Deux ouvrages riches d’innombrables entrées ; 1248 pages pour le premier…, qui méritent bien assurément l’appellation de ‘dictionnaires’ et qui sont néanmoins entièrement d’une seule pensée, d’un seul tempérament, ceux de leur auteur. L’un et l’autre, on peut les connaître déjà et aborder leur ouvrage pour y trouver ‘du’ Dantzig, ‘du’ Onfray, ou peut-être chercher à les mieux connaître en abordant ces livres dont l’érudition de l’un, l’exhaustivité philosophique de l’autre, permettront d’acquérir meilleure connaissance de l’auteur. Mais, accoler ‘égoïste’ à dictionnaire, cela annonce tout de même du ‘poil-à-gratter’, intellectuel, et pas seulement, volontairement répandu pour provoquer… oh ! deux réactions : ‘on aime’ ou ‘on n’aime pas’, ce qui n’empêche pas non plus de trouver étalage de connaissances, de réflexions, disons même d’érudition, je dis bien, et tout compte fait, de cette sorte d’engagement spirituel – entendons-le au sens le plus large – qui mérite lecture, c’est-à-dire qu’on joue le jeu, approuvant tantôt et tantôt blâmant, du même ton, du même geste, mais qui ne dérangera que la personne assise à vos côtés dans le salon – l’écriture prend des risques de nos jours ! Un jeu alors ? Pas même en littérature (Dantzig !) ; sûrement pas en philosophie (Onfray !) Voyons d’abord Dantzig.

Je vais m’amuser moi aussi : citer trois courts commentaires de lecteurs du DLM parus sur le site d’Amazon (j’espère que tout le monde connaît…) – le premier : En présentant Alcibiade, voir Le Banquet de Platon p. 61, Dantzig a fait son autoportrait : ‘ce fils de famille riche, beau cajoleur, capricieux, insupportable et catastrophique’. Il a une face Corydon-farfelu mirobolant et une face Cynorhodon-poil à gratter, c’est ce qui le rend charmant et insupportable. On a déjà presque tout dit, d’autant plus que le commentaire s’étend avec de nombreux exemples qui le justifient : on est averti ! Mais il y a plus flatteur, quand ‘on aime’ – le second : Il n’y a pas d’exemple, parmi les écrivains contemporains, de livres à la fois aussi originaux et profonds, aussi cultivés et sensibles. D’une page à l’autre il va de l’émouvant au comique. Le génie de Dantzig, c’est qu’il fait rire. Et puis, quelle liberté ! Ce n’est pas chez lui qu’il faut chercher des idées banales. Comme tous les grands écrivains, il nous donne l’impression d’être intelligents en le lisant. On peut se sentir flatté d’y goûter, d’être du même bord, intelligence en lame de rasoir, impitoyable, affranchi ! Mais si ‘on n’aime pas’, voire même si on déteste ! Le troisième : Prétentieux. Inutile. Poseur. Quelques étincelles mais bien peu par rapport au nombre d’entrées. Des milliers d’entrées pourtant, dans tous les sens, des carrefours invraisemblables, imprévisibles, ‘casse-gueule’ ! Puisqu’on évoquait Alcibiade, revenons-y, et restons à cette lettre A. L‘échec de Socrate, c’est l’amour. Il est amoureux d’Alcibiade, alors même que l’âge de celui-ci ne lui permet pas… non seulement il ne peut pas coucher avec lui mais en plus il rate son éducation… Alcibiade ? … était une espèce de John Kennedy, fils d’une famille puissante et riche, beau, séduisant et usant de sa séduction, prêt à tout pour obtenir le pouvoir, et quand il l’a il échoue. Sa baie des Cochons à lui, en pire, a été l’expédition de Sicile… Et ainsi de suite, les allusions aux Dialogues de Platon (le Banquet par exemple) n’étant qu’illustrations de cette navrante ‘amitié’ du sage et du golden boy ; de l’écrivain Dantzig on jugera le style, et la pensée et l’homme peut-être. L’entrée suivante ? Ali-Baba et les quarante voleurs … puis Alice au pays des merveilles… Toujours à la lettre A, un propos plus moraliste à Admiration : Quand j’admire, ce n’est jamais ce que je peux éprouver de plus approbateur. Le sans défauts est admirable, le talent est admirable. L’adorable est ma catégorie supérieure. Admirer n’engage à rien, ça peut flatter même. Il arrive que l’admirateur s’admire d’admirer… Quelle pensée ! Notre auteur se désigne-t-il lui-même : narcissisme ? Autre belle leçon à l’Amertume : L’amertume ne vient pas nécessairement avec l’insuccès. Elle est souvent constitutive, et tout la nourrit. Hemingway, prix Nobel, adapté au cinéma, couchant avec de belles actrices et exterminant des milliers d’animaux qui lui prouvaient sa supériorité, n’est jamais content… Un autre amer permanent est Philip Roth. Cela lui vient d’un virilisme mécontent… On est passé de cela au temps de Trump, lequel provoquera une guerre pour tenter de remettre les gorilles sur le trône… Cela devient vite lassant au fil des centaines de pages. Mais on peut s’en amuser aussi… et apprendre parfois. Si votre curiosité est éveillée par la mention d’Hemingway, vous allez à la lettre H, et vous assistez impuissant à la mise à mort de l’auteur de L’adieu aux armes ; et cela prend six pages ! Par contre, là, nous pourrons reprocher des oublis : aucune mention de Jim Harrison pourtant aussi connu en France qu’en Amérique. Hamlet, Hauts de Hurlevent, Héraclite, Homme sans qualité (L’) n’y manquent pas. Et d’ailleurs Musil revient à la lettre M. Alors, écrivain de la déception, du dépit, de la décadence (l’insistance sur Musil…), de l’amertume pour tout dire ? Quand tout finit par Zorro ? Si j’arrive à penser qu’il y manque une vraie perspective philosophique – aucune philosophie ne prise l’égoïsme n’est-ce pas ? – alors je me tourne vers Onfray qui s’exprime tout autrement sous le haut patronage de l’oiseau de Minerve.

C’est facile à dire : il y a une tout autre cohérence dans l’abécédaire de Michel Onfray (DMO), très catégorique lui aussi, dont toute la philosophie peut se résumer clairement de ces deux mots : athéisme, humanisme (il dira hédonisme), comme on le sait déjà. Ici, en résumé, c’est encore plus percutant. Athéisme à la lettre A : Je définis l’athéisme comme une franche et claire négation de Dieu, bien sûr, mais aussi, et surtout, comme l’art de démonter comme un jouet l’illusion ainsi nommée. Moïse, Paul de Tarse, Constantin, Mahomet, au nom de Yahvé, Dieu, Jésus et Allah, leurs fonctions utiles s’activent à gérer des forces sombres qui les envahissent, les travaillent et les tourmentent… L’empire pathologique de la pulsion de mort ne se soigne pas avec un épandage chaotique et magique, mais par un travail philosophique sur soi. Une introspection bien menée obtient le recul des songes et des délires dont se nourrissent les dieux. L’athéisme n’est pas une thérapie mais une santé mentale recouvrée. Mais est-ce bien la seule thérapie envisageable pour exorciser ces ‘forces sombres’ que je trouve omniprésentes partout – l’histoire le prouve – et bien dissimulées derrière de prétendues ‘thérapies’ qui ne dispensent jamais, comme telles, du ‘travail’ philosophique de critique et d’élucidation, lent, laborieux, difficile. De ce point de vue-là, Ascèse vient juste préciser : L’ascèse n’est pas l’ascétisme : elle suppose l’effort, la tension, le travail, la volonté, de redoutables exercices pour parvenir à la maîtrise de soi. Et les belles âmes pressées de confondre l’hédonisme et de l’identifier à la voie facile… Erreur majeure, car l’hédonisme suppose l’ascèse, il y contraint… L’hédonisme oblige à la force et répugne à toutes les faiblesses. Qui renvoie donc à Hédonisme (quand ‘humanisme’, je le note, n’a pas d’occurrence) : l’hédonisme, malgré les malentendus, nomme cette vision du monde que je propose… une lecture du réel certes… mais aussi une proposition de vivre avec… L’hédonisme est une philosophie de la matière corporelle, une sagesse de l’organisme… L’hédonisme veut la confusion des genres éthiques et esthétiques en des vies singulières… Viser la joie… voilà le mode d’emploi d’un hédonisme qui propose un plaisir fin, subtil, élégant : celui, suprême, de l’autonomie – au sens étymologique…. Toute existence est construite sur du sable, la mort est la seule certitude que nous ayons. Il s’agit moins de l’apprivoiser que de la mépriser. L’hédonisme est l’art de ce mépris. Du ‘travail’ philosophique, on sera passé à l’art de vivre, art de vivre avec son corps, avec les autres, avec la Beauté (majusculée !). Une totalité existentielle qu’on peut appeler Vie philosophique à la suite des grands Anciens : la philosophie se pratique autrement qu’en dilettante, en esthète, en danseur mondain, car elle est une question de vie et de mort – elle permet de survivre et de ne pas mourir sous le poids d’un réel insupportable… Je souscris à cette idée de Lucrèce d’écarter ce qui ne débouche pas sur une pratique existentielle, l’essentiel consiste en effet à mener à bien une vie philosophique. Une spiritualité sera donc non-religieuse. Et une transcendance, bannie au nom de l’immanence… Je trouve à la même page (p. 265) une autre cible contre laquelle Onfray retourne fréquemment ses armes : l’intellectuel, le professeur de philosophie ! La vie du professeur est celle d’un fonctionnaire assujetti aux horaires de son métier. Personne ne lui demande, s’il a enseigné Spinoza dans la journée, de mener une vie spinoziste le soir… C’est la règle, n’est-ce pas, d’une société prétendument ‘laïque’. Reportez-vous à la Thèse, c’est encore plus féroce ! Alors il faudra préciser, toujours dans les pas des Anciens (comme les a redécouverts Pierre Hadot, exemplaire dans son œuvre) : Une œuvre écrite sans la vie philosophique qui l’accompagne ne mérite pas une heure de peine.

Le dandy et le libertin (c’est mieux dit que libre-penseur, car affranchi de toutes les règles, n’obéissant qu’à la sienne), si l’on comprend, puisque ce sont des termes anciens, tous deux à déchiffrer aujourd’hui à la lumière des travaux de ces intellectuels émérites, il faut bien le reconnaître. Ni chez l’un, ni chez l’autre pourtant, je ne retrouve la source d’esprit pur, la Connaissance rassemblant individuel et universel, intellectuel et spirituel, qui nous délivre vraiment – et ne serait-ce même qu’en partie ? – des forces obscures qui nous aliènent, et nous reconduisent à une vie bienheureuse qui n’a l’éclat d’aucun triomphe mais plutôt d’une raison, bonne mesure de cette dialectique de lumière et de noirceur qui conjugue nos existences. Catharsis est bien de tradition grecque, qui conduit mieux que l’imitation d’un prophète : elle n’est pourtant pas dans ce dictionnaire. Cela s’opère au péril des conditions comme je l’ai si souvent écrit et toujours souligné, soit la trame d’une humanité ‘créée et créatrice’ ; duplicité comme tout le monde sait ; amphibolie, un mot dont il ne faut pas rire : en résumé, douleur et splendeur à la fois.

Philosophie en dictionnaires (3)

Bin sûr que c’est une suite ! Et bien sûr que ce ne sera pas un point final ! Il est donc naturel que je vous renvoie à mes articles des 19 et 26 janvier 2014, et que j’annonce aussi un prochain dictionnaire Onfray qui méritera sans doute de retenir l’attention de tous. Mais pourquoi ‘des’ dictionnaires ? C’est que ces ouvrages, qu’ils soient signés d’un auteur unique ou de plusieurs, n’ont plus seulement vocation pédagogique, autrement dit de se limiter au domaine d’une histoire de la philosophie et de ses concepts l’un après l’autre éclairés, ils expriment des réflexions les plus ouvertement critiques sur le fond, des propos personnels souvent, engagés et partisans, touchant tous les thèmes de la philosophie et particulièrement les contemporains, ceux-là mêmes qui signalent une philosophie vivante, ouverte sur son temps tout en demeurant dans la droite ligne des héritages du passé, des problématiques qui n’ont pas vieilli. J’en donnerai ici des exemples et l’on verra bien que la thématique générale choisie, celle d’une certaine direction du regard pour des choix intellectuels précis, illustre bien l’ambition de s’interroger au présent, dans telle perspective signalée par le titre même de l’ouvrage, tout en s’accordant la dimension véritablement encyclopédique d’un dictionnaire par la multiplication des références utiles aux recherches ultérieures.

Aujourd’hui je me propose de citer trois nouveaux dictionnaires, chacun présentant à la fois les qualités que j’énonçais plus haut, et une originalité de point de vue, de regard, qui le rend pour ainsi dire indispensable au chercheur passionné. Bel exemple de la richesse éditoriale de notre époque et de la fécondité philosophique des curiosités contemporaines. D’abord le Dictionnaire de l’humain, sous la direction de Albert Piette et Jean-Michel Salanskis – PU de Paris Nanterre 2018 (DH) – Puis le Dictionnaire paradoxal de la Philosophie (Penser la contradiction) de Pierre Dulau, Guillaume Morano et Martin Steffens – Lessius 2019 (DP) – Enfin, un peu plus ancien, L’interprétation, un dictionnaire philosophique, sous la direction de Christian Berner et Denis Thouard – Vrin 2015 (DI)

J’ai voulu citer ces dictionnaires parce que je crois que chacun a su parfaitement illustrer son angle de vue et que, sans les comparer, on parvient à les trouver tous trois parfaitement intéressants et également utiles. Le DH ne dissimule rien des difficultés et des ambiguïtés de son objectif défini d’un seul concept général : un dictionnaire prenant l’humain comme thème et fil… (un) dictionnaire interdisciplinaire et pluriel dans son approche du thème… Métaphysique et sciences humaines à la fois interrogées, d’hier et d’aujourd’hui. Au risque de perdre de vue l’être humain singulier, autrement dit de ne plus pouvoir choisir clairement entre une orientation spécifiquement épistémologique et des questions d’ordre existentiel. Dans ces conditions, les auteurs choisiront leurs thèmes dans un vaste kaléidoscope embrassant toutes les sciences humaines (dont la tradition philosophique bien entendu), respectant toutefois les convictions de chacun, exposant des interprétations et des conclusions qui pourront paraître souvent contradictoires, en tout cas fort éloignées les unes des autres. Ce sont autant d’exposés finalement pour prouver que le débat reste largement ouvert et que la recherche en cours, suivant ces chemins en apparence disparates, se poursuit en s’approfondissant toujours davantage. L’inépuisable mystère de l’humain… Toutes les entrées proposées en sont autant d’illustrations, chaque titre s’illustrant par son association à d’autres qui élargissent le débat. Ainsi ‘croyance’, ‘divin’, ‘symbole’ ou ‘différence anthropologique’ et ‘hominidés’, ‘hominisation’, ‘homo sapiens’, ‘main-pied’, ‘singes’… Mais, pour apprécier la méthode et ses aboutissements, je préfèrerai consulter deux ‘paquets’ qui m’intéressent tout spécialement : ‘conscience’ et ‘personne’. Pour le premier article, son auteur, Lucie Doublet, se demande comment articuler la polysémie d’un seul mot pour désigner tantôt conscience de soi, comme sujet, tantôt conscience de l’objet, et finalement conscience morale, jugement d’un tout autre ordre. La pédagogie est parfaite et les auteurs passés en revue : du Descartes des Méditations à Husserl qui s’interrogeait à propos des mêmes méditations, en passant par les classiques Locke, Leibniz, évidemment Kant, pour finir par Ricoeur et Levinas. Ce serait même scolaire, mais c’est aussi ce qu’il faut savoir, le pain blanc de toute réflexion honnête sur le sujet. Et les conclusions viennent d’elles-mêmes s’éclairer de cette tentative d’expliciter ce qu’on entend par l’humain qui se qualifie ultimement dans cette perspective par son accès à la vie morale, mise en question de la toute puissance aveugle de l’individu naïvement installé dans sa jouissance, le sommant de répondre de son existence. Cette naissance du sujet à la responsabilité à partir de laquelle seulement il s’élève au domaine de la représentation, de soi-même et du monde, constitue l’événement originaire de la vie consciente. (p. 87) Avec une visée différente, l’article de Martine de Gaudemar sur la ‘personne’ a un tour plus original. Elle s’interroge en effet sur la fabrique du ‘personnage’ qui est propre à l’humain, et comment ce qui distingue en propre l’humain peut créditer aussi le non-humain d’une dignité longtemps méconnue. C’est d’ailleurs une thématique récente prise en compte par la philosophie universitaire ; je pense aux travaux récents d’Elisabeth de Fontenay. Mais un contraste demeure, qui signale une spécificité : la qualité de personne, en tant qu’elle enveloppe des droits à l’existence, pourrait être étendue aux êtres non humains avec qui nous vivons. En revanche, la ‘forme-personnage’ de la vie est la forme qu’a prise la civilisation de l’être humain, dès lors qu’il a raconté des histoires… (p. 442) Pas étonnant que l’article soit couplé avec ‘jeu et humour’, ‘voix et parole’, autres pistes du questionnement qui élargissent à l’infini la dé-finition de l’humain.

Le DP a le mérite, au moins, d’avouer avec son titre même une des caractéristiques les plus inconfortables de la philosophie : plus que des contradictions, des paradoxes, et on sait bien, des polémiques sans fin. L’introduction de l’ouvrage aborde largement cette difficulté et tous les problèmes méthodologiques qu’elle entraîne : ‘approche analytique’ et ‘approche critique de la contradiction’ ; ‘vérité’ et ‘paradoxe’ de la contradiction – le choix même de telle contradiction, autrement dit sa pertinence dans le débat et la recherche d’élucidations nouvelles. Si je choisis cette fois la seule lettre A, je trouve deux concepts redoutables : Amour et Absolu. C’est ainsi qu’il est signalé, après Kant qui y avait porté toute son attention, que l’amour a deux caractère : ‘pathologique’ et ‘pratique’, ce qui signifie qu’il est à la fois affect et passion, amour possessif et amour oblatif. L’amour, en sa perfection, n’est donc pas seulement le dépassement du sentiment d’attachement, mais la négation qu’un tel sentiment soit même nécessaire. Paradoxe s’il en est, et veine inépuisable de littératures qui s’y sont enrichies ! Poussant plus loin cette observation, on se demandera si l’amour accompli n’est pas celui de l’ennemi. Il n’est en effet de rapport véritable à notre ennemi (car le détruire, le neutraliser ou l’ignorer, ne sont pas à proprement parler des rapports) que dans l’effort par lequel je lui donne d’exister, quand bien même son existence n’a, pour moi, absolument rien de souhaitable. (Martin Steffens) Pour l’Absolu, il suffira de partir de la simple remarque convenue de tous : pour être authentiquement absolu, l’absolu doit nécessairement s’opposer au relatif (tant quantitatif que qualitatif) et entretenir vis-à-vis de lui une relation asymétrique de transcendance. Platon, Descartes, Kant, Hegel sont tour à tour invoqués pour donner relief à chacun de ces trois paradoxes irréductibles : s’il (l’absolu) est pensable, c’est qu’il est relatif et non absolu… S’il est non pensable et inconnaissable, il faut le connaître quand même pour pouvoir l’identifier comme tel. Et enfin, s’il n’existe parce qu’il est impossible, c’est qu’il existe malgré tout sous la forme contrariée d’un relatif que l’on érige subrepticement en principe inconditionné de tout. (Pierre Dulau) Et c’est bien sur cette crête que la philosophie s’enivre de ses échecs comme de ses victoires, toujours conceptuels, à jamais fragiles et périssables. N’oublions pas qu’elle prend tous ses élans des apories infracassables exposées dans le Parménide !

Le DI semblerait plutôt moins ambitieux, mais l’interprétation en philosophie, si elle reste naturellement sujette à débat, et depuis toujours, n’en ouvre pas moins un champ assez vaste pour contenir également des interrogations portant sur les contradictions contenues dans les thèmes, par exemple, de la ‘connaissance’ (herméneutique) et de la ‘signifiance’ ou de la ‘vérité’ que je vais prendre en exemple. La première pose directement le problème de l’interprétation qui fonde bien des démarches du travail philosophique et ce, depuis les débats entraînés par l’interprétation de textes bibliques, ce qui nous fait remonter à l’Antiquité tardive, si l’on veut ignorer les querelles mêmes des penseurs grecs et latins qui ont précédé, la même interrogation induisant des observations similaires… Le fait incontestable qu’un même texte puisse faire l’objet d’interprétations toujours nouvelles et différentes, amène les uns à y voir la fertilité des sciences humaines ou l’historicité inévitable de l’interprétation, tandis que d’autres… considèrent la confusion des interprètes comme une ‘Babel des interprétations’ qui discrédite ces disciplines en tant que sciences… (p. 472) La querelle a pris un ton particulier en philosophie contemporaine jusqu’à justifier une discipline spécialisée entièrement nouvelle, l’herméneutique ou s’est illustrée le philosophe allemand Hans-Georg Gadamer. Remarquons en passant que le problème se pose différemment s’il s’agit de l’interprétation d’un texte philosophique ou de celle d’une œuvre d’art. Tous, finalement, ne seraient-ils pas signifiants qu’en contexte et par l’effet qu’ils produisent ? (Gunter Scholz) Ce qui donne égale importance à l’histoire collective et à la multiplicité des individus qui la vivent, une détermination d’ordre quantitatif et un affect singulier associés en une seule destinée, d’où la richesse des réponses. Par là, c’est le concept de vérité qui devrait s’en trouvé élargi en celui, plus spécifié, de ‘vérité plurielle’. Et il semble que ce ne soit pas le cas tant le rationalisme, ou pour mieux dire, une prédominance de l’objectivisme, accapare la pensée philosophique actuelle. Le concept de vérité possède des racines épistémologiques et métaphysiques très profondes qui le rendent indissociable de l’idée même de rationalité. Si les hommes sont en mesure de tenir un discours cohérent et fiable sur la réalité et de développer une authentique pensée, c’est que celui-ci obéit à des normes logiques et communicationnelles suffisamment contraignantes. (Jacques Morizot) Faut-il obéir si servilement à ce qu’on appelle des ‘normes logiques’ ? Peut-on croire que la ‘réalité’ se prête à un discours que je prétendrais ‘cohérent et fiable’ ? Je penche à croire plutôt qu’il existe aujourd’hui des réalismes, c’est-à-dire des concepts vraiment sans ‘communication’ entre eux pour cerner une réalité qu’on sait ne plus être à la mesure de l’homme concevant. Bien sûr, au péril du dogmatisme, s’impose désormais celui du relativisme comme s’impose, à condition d’en définir les termes, celui d’une falsifiabilité à la Popper dont la définition reste toujours bien improbable.

‘Humain’, ‘paradoxe’, ‘interprétation’ ; au fond, même combat ! Où l’on voit – faut-il souligner malheureusement – tout le volontarisme et la vanité de la pensée, une vaillance, mais présomptueuse ; une témérité, mais un plus grand courage pour affronter ce qui nous appartient et à nous seuls : de ‘penser’ sans jamais parvenir à circonscrire ce destin pour quelque domination. Notons au passage que c’est le sens très profond de toute la philosophie de Martin Heidegger, l’Occidental, et des enseignements de Shri Nisargadatta Maharaj, l’Oriental !

Le bonheur de Spinoza…

Le bonheur… de Spinoza ??? Mais manquer à cela, c’est manquer à tout !!! Et combien l’ont oublié, se livrant à ces spéculations intellectuelles qui, loin de donner force à la philosophie, écartent non seulement les curieux, mais les inspirés désireux de (se) connaître et d’arpenter les chemins de cette voie la plus sûre entre les deux précipices de l’objectivisme et du subjectivisme.

L’unité d’une philosophie ne se situe pas sur le même plan que les idées qu’elle élabore et qu’elle professe. Celles-ci sont toujours multiples, et la pluralité est inhérente au domaine spéculatif. L’unité est dans la détermination inté­rieure, c’est un substrat, un contenant. Mais cette unité elle-même n’est pas une idée. Si le principe d’unification comprend en lui toutes les idées, il en diffère pourtant dans sa nature comme le naturant diffère du naturé. L’entendement nous découvre la richesse et la fécondité de ce principe dans la pluralité des représentations qu’il met en oeuvre pour l’éclairer. Mais il n’est qu’une médiation, qu’une traduction. Ce qu’il y a de plus pro­fond, c’est le sentiment que les idées expriment, et dans lequel elles trou­vent leur vraie raison d’être, leur unité, la nécessité de leur liaison inté­rieure, de leurs rapports réciproques et de leur groupement. L’objectif, c’est de l’apparence, le subjectif, mais entendu comme une nécessité interne, c’est ce qui est réelLe moi, dont le sentiment lui révèle précisément l’existence, n’est pas une ombre entachée de subjectivité et qu’il faut bannir à tout jamais de la recherche pour garantir à celle-ci une « objectivité » toujours illusoire, mais cons­titue, envisagé sous son aspect le plus profond, un élément de ce substrat du monde que la connaissance se révèle incapable d’atteindre et où le Moi, au contraire, puise ses racines….  D’autres hommes, pourtant, sentiront leur apparte­nance à Dieu, sans éprouver le besoin, et sans doute parce que cette appartenance est plus parfaite, de s’en donner la théorie. Les mystiques, les simples, connaîtront aussi le bonheur de Spinoza.   [1]


 [1] Michel Henry, Le Bonheur de Spinoza, 139-140, 142, 146. .

Arriver au seuil : M. Bitbol et M. Henry

J’avais déjà présenté ces citations extraites du livre de Michel Bitbol : La conscience a-t-elle une origine ? publié par Flammarion en 2014. Il faut arriver là, bien sûr, c’est un long parcours, beaucoup de travail, et la lecture de M. Bitbol n’est pas toujours aisée (ni celle de M. Henry n’est-ce pas ?) Cet article est repris et développé dans un ‘interlude’ de mon prochain livre à paraître : Un mouvement et un repos, la question de soi, chez Edilivre.

La conscience, « la conscience pure » dirait Husserl, s’avère être le lieu de tous les renversements de perspective, parce qu’elle est comme la rétine universelle à laquelle est reconduite la vision de n’importe quelle perspective (O, 222).

Le teneur même du problème exige que nous revenions sans cesse là d’où nous partons, là où nous nous tenons ; parce qu’en ce lieu se trouve son non-objet conscience, et parce que s’il s’éloignait de « là » qui est à la fois sa source et son thème, l’acte même de problématiser aurait toutes les chances de s’égarer dans des arguties logico-formelles dénuées de pertinence. (O, 235).

Le cœur de la subjectivité est la limite absolue d’une recherche  de preuve par objectivation. Un procédé consistant à rechercher l’accord universel à propos d’une fraction ostensivement circonscrite du champ de ce qui se montre ne saurait concerner ce-là qui n’est pas fragmentaire mais omni-englobant ; il est incapable de saisir ce-là qui ne saurait s’indiquer par aucun geste ostensif parce que l’intention de chaque geste en est issue. (O, 241).

Je ne quitte jamais « je conscience » ; « je conscience » est mon sol insurpassable, et tout le reste se donne selon sa perspective. (O, 250).

La conscience est là, tellement là qu’aucune place n’est faite à sa possible disparition qu’en son apparition même. Il n’y a pas de fuite permise hors de ‘la’, parce qu’il n’y a pas d’ailleurs qui ne soit repéré en lui et par rapport à lui. (…) Au fond, ce livre entier naît d’une réalisation lancinante de la saturation de l’expérience consciente, et il tâche d’en exprimer les conséquences en utilisant jusqu’au point d’exténuation un langage qui suppose le contraste, la distinction, le partage, en somme la désaturation… (O, 474)

La négation de soi, la dévalorisation des jugement ‘seulement’ subjectifs, le déclassement ontologique de l’émotion et du sentiment esthétique, la mise à distance du ‘toi’ en faveur du ‘lui’, ont d’abord pour conséquence de faire ressortir quelque chose qu’on déclare extérieur au nom de sa subsistance à travers le flux des vécus, et de définir par simple soustraction un champ dit d’intériorité. Puis, dans un deuxième temps, le fruit dualiste de la démarche devient lui-même objet de négation, conduisant à tenir l’intérieur pour une production de l’extérieur, la res cogitans pour une émanation de la res extensa. Le dualisme s’auto-annihile dans l’élan même de son déploiement, il s’auto-amplifie en un monisme de la res extensa par simple extrapolation de la posture qui l’a permis en premier ressort. Pour un esprit qui s’est laissé dompter par la discipline objectivante, il ne peut y avoir en définitive rien d’autre parce que ce que son regard a été éduqué à fixer. Il n’existe rien d’autre parce que tout le monde s’est vu dépossédé de sa légitimité à se dire et à se connaître (…) La focalisation de l’attention sur les pôles d’identité stable de l’expérience (sa soumission à l’ordre d’ignorer les variations, les moirés affectifs, les saccades visuelles, et la versatilité incessante de ce qui se vit), conduit à n’investir de la qualité absolue d’être que les régions de constance expérientielle recherchée, et à n’attribuer à leur résidu fluent négligé que la superficialité du paraître. (O, 310)

L’objectivation a pour condition sous-jacente une stratégie élémentaire de la conscience qu’on appellera la transitivité. La transitivité peut être définie comme une façon qu’a l’expérience de se tourner le dos, et de chercher ailleurs le principe de tout ce qui arrive, y compris de soi-ici. Une pensée transitive s’oppose à une pensée intransitive comme le font les deux familles de verbes qui portent ces qualificatifs. Elle ne s’accomplit que tendue vers son objet, de même que le verbe transitif exige d’être suivi de son complément d’objet. Elle s’oppose à une pensée intransitive qui se satisfait de son propre déploiement, à la manière dont le verbe intransitif se borne à exprimer un processus sans terme manifeste. La pensée transi­tive ne se tient elle-même que pour une circonstance transitoire, que pour une terre de transit. Elle est en-route-vers. Elle se per­fore, elle se traverse et se délaisse au profit de ce qu’elle vise. Son complément d’objet lui devient seul perceptible, et demeure dès lors le seul candidat à toutes les fonctions, y compris celle du « sujet » abandonné à l’arrière-garde du geste de transition. Ce qui existe, aux yeux de la pensée transitive, c’est l’entité dont on parle, c’est la scène qu’on observe, c’est le corps matériel sur lequel on agit, ce sont les outils qu’on manipule, ce sont les artefacts qu’on fait servir à quelque chose (ou qui ne servent à rien d’autre qu’à entretenir la frénésie du faire). « On », pour sa part, ne se devine encore que comme le résidu transi de ce qu’il a fallu surmonter pour s’élancer vers quelque chose à travers la façade orientée des « que » ou des « sur quoi ». Il est sommé de se faire lui-même objet, propriété d’objet, épiphénomène d’objet, ou de ne pas de la position de tout étant, équivaut au simple néant pour la pen­sée transitive. Le « on » n’est pas quelque chose et il est donc rien (O, 313).

Il (le sujet) repart d’une redécouverte de la coïncidence de soi avec l’apparaître immanent. Il s’infléchit en une activité de mise en retrait vis-à-vis de cet apparaître. Et il se prolonge en un effort de différenciation entre l’apparaître rétracté et ce qui apparaît posé d’abord en lui, puis pour lui, comme face à lui, dans le but de pouvoir traiter ses contenus apparaissants comme autant de transparences accessibles à la manipulation collective. (O, 336). L’apparaître obsédant, envahissant, omni-englobant, autre désignation de l’expérience consciente, s’est soudain transformé en un trans-paraître, et ce qui l’a remplacé, c’est une multiplicité accrue de figurations de choses en elle. Le monolithe de l’apparaître s’est pulvérisé en une myriade d’apparaissants, l’un d’entre eux ayant reçu mission de porter le reflet fragmentaire de son bloc natif et d’en devenir en quelque sorte le représentant saisissable. (O, 338).

… de Michel Henry cette fois, ces citations qui peuvent être rapprochées des précédentes, extraites de son livre : Phénoménologie matérielle, publié par les PUF en 1990.

Cette obnubilation est visible dans la problématique de la Ur-impression : l’originarité de celle-ci ne désigne pas la venue de l’impression en elle-même mais son apparition dans le flux au point du maintenant, lequel est un constitué, comme l’impression qui en forme désormais le ‘contenu’. (…) Tout acte, tout vécu est une impression… mais l’impression qui constitue l’être de tout acte et de tout vécu, en laquelle cet acte et ce vécu sont donnés, est elle-même une donnée immanente au sens de Husserl, au sens d’une apparition dans la durée du flux phénoménologique constitué – constitué par la conscience qui veut dire : révélé dans la structure extatique de la temporalité et par elle. Ainsi la subjectivité n’est-elle désignée comme impressionnelle en son fond que pour être déportée hors de son être propre, dé-jetée dans les archi-formes de l’ek-stase temporalisatrice où son essence s’est perdue. Elle est devenue un monde… (…)

Le travestissement de l’être originel de l’impression en son être constitué renvoie à une falsification plus profonde, laquelle consiste à insérer la structure de la temporalité extatique à l’intérieur de l’impression elle-même pour, en fin de compte, définir l’essence de celle-ci par cette structure. Semblable falsification est à la fois la cause et l’effet de la réduction de l’être-originel de l’impression à son être-constitué… (PM 50)

L’impression pourtant ne change-t-elle pas, et cela constamment ? Mais ce qui ne change jamais, ce qui ne se rompt jamais, c’est ce qui fait d’elle une impression, c’est en elle l’essence de la vie. Ainsi la vie est-elle variable, comme l’Euripe, de telle façon cependant qu’au travers de ses variations elle ne cesse d’être la Vie, et cela en un sens absolu : c’est la même Vie, la même épreuve de soi qui ne cesse de s’éprouver soi-même, d’être la même absolument, un seul et même Soi. (…) Qu’est-ce qui ne se modifie pas dans la vie impressionnelle, laquelle ne cesse de subir de nouvelles impressions… cela apparemment que la nouvelle impression qui vient, est et sera elle aussi une impression… (…) Quand la sensation originaire se retire, il y a quelque chose qui ne se retire pas, c’est, disons-nous, son essence en tant que l’auto-affection de la vie… » (PM 54)

Pour la phénoménologie matérielle (…) ‘matière’ n’indique plus l’autre de la phénoménalité mais son essence. C’est de cette façon que la phénoménologie matérielle est la phénoménologie en un sens radical, pour autant que dans la donation pure elle thématise son auto-donation et en rend compte. Ce ne sont plus des objets alors, des ‘objets dans le comment’ qu’elle aperçoit, mais une Terre nouvelle où il n’y a plus d’objets ; ce sont d’autres lois, non plus les lois du monde et de la pensée, mais les lois de la Vie. (PM 59)

L’inoubliable de Maître Eckhart

Des lecteurs attentifs à ma dernière démarche insistant sur ce qu’il ne faut pas ‘oublier’ m’incitent à rappeler encore la fameuse déclaration de Maître Eckhart – encore une fois un sermon allemand, n° 52, Beati pauperes spiritu, qui n’est pas un écrit latin et qui était peut-être destiné à être … ‘oublié’ – qui le situe bien au-delà du christianisme médiéval (1) dans un univers d’expression gnostique où l’identité s’exprime à la fois dans les termes d’un Je absolu et d’un je temporel, créaturiel, qui ne rivalisent pas mais conjuguent ensemble le je-u de la création, le mystère du fait indéniable qu’il y a bien ‘quelque chose’ plutôt que rien et que cela se conjugue effectivement à la première personne du singulier bien que suivant deux modes antagonistes. Voyons :

… je suis cause de moi-même selon mon être qui est éternel, mais non pas selon mon devenir qui est temporel. C’est pourquoi je suis non-né et selon mon mode non-né je ne puis plus jamais mourir. Selon mon mode non-né, j’ai été éternellement, je suis maintenant et je demeurerai éternellement. Ce que je suis selon ma nativité doit mourir et s’anéantira, car cela est mortel et doit se corrompre avec le temps. Mais dans ma naissance naquirent toutes choses ; ici je fus cause de moi-même et de toutes choses. Si je l’avais voulu alors, je ne serais pas et le monde entier ne serait pas ; et, si je n’étais pas, Dieu ne serait pas non plus ; que Dieu soit Dieu, j’en suis une cause. Si je n’étais pas, Dieu ne serait pas Dieu.

… Il n’est pas nécessaire de savoir cela.

Cela s’est dit en plein Moyen-Âge : pourquoi pas aujourd’hui ? D’autres l’appellent le Secret : et n’a-t-il pas été révélé, rappelé à maintes reprises, en tout temps et en tout lieu ? Mais il faut l’entendre, le com-prendre comme je me plais à l’écrire, avoir accès à cette vérité, devenir soi-même cette vérité qui désigne un être que la tradition évoque par la conjonction du mouvement et du repos. Eckhart ajoute maintenant ceci qui éclaire d’une lumière plus crue la finalité de la création comme existenciation d’un singulier : Un grand maître dit que sa percée est plus noble que sa sortie. C’est vrai. Lorsque je sortis de Dieu, toutes les choses dirent : Dieu est. Et cela ne peut me rendre bienheureux, car par là je me reconnais créature. Mais dans la percée où je suis libéré de ma propre volonté, libre même de la volonté de Dieu, de toutes ses opérations et de Dieu Lui-même, là je suis au-dessus de toutes les créatures ; et je ne suis ni Dieu ni créature, mais je suis ce que j’étais et ce que je demeurerai maintenant et à tout jamais. Là je reçois en moi une impression qui doit m’élever au-dessus de tous les anges. Dans cette impression je reçois une si grande richesse que Dieu ne peut me suffire avec tout ce qu’Il est comme Dieu, ni avec toutes ses opérations divines ; car dans cette percée je reçois ceci : Que Dieu et moi sommes un. Là je suis ce que j’étais et là je ne crois ni ne décrois, car là je suis une cause immobile, qui fait mouvoir toutes choses… (trad. de Libera)

(1) Dans un livre qui vient d’être publié (L’ordre de la création, d’Augustin à Nicolas de Cues, puf mai 2019) Vincent Giraud montre comment le concept de création servit, à partir d’Augustin, à remodeler toute la philosophie des Grecs, mais pas seulement, à créer une perspective favorisant une entière redéfinition de l’Un, héritage néoplatonicien sublimé par l’expérience d’un dépassement au-delà du par-delà, l’expérience d’une pauvreté de l’être capable de révéler l’Absolu. Je rappelle également que Michel Henry s’est lui-même fondé sur le rappel de ces paroles d’Eckhart pour développer sa thèse sur L’essence de la Manifestation. La question se trouve posée en termes analogues dans la philosophie orientale et dans le soufisme musulman : elle est d’un examen difficile mais sa réponse ouvre le réceptacle de toute vérité.

ce qu’il fallait dire ; ce qu’il ne faut pas oublier (2)

Maître Eckhart l’a dit, puisqu’il s’agit du sermon n° 6 justi autem (édit. de Libera); nous avons reçu ce témoignage ultime, cet enseignement ultime : pouvons-nous l’oublier, pouvons-nous ne pas le ‘retenir’ ? Bien sûr, nous ignorerons toujours ce que ces paroles signifient, nous en perdrons toujours le sens véritable si nous restons accrochés aux objets de l’empirie, aux concepts qu’ils inspirent, à l’aliénation totale qu’ils provoquent – peurs et désirs récurrents. Mais les mots d’un maître de connaissance rejoignent ceux d’un autre et ceux-ci peuvent être reçus comme la leçon essentielle illustrée par la métaphore de l’œil évoquée par Ibn’Arabi et ses commentateurs. Le mot savant qui désigne ce mystère, on peut dire ce processus, pourquoi pas, c’est l’amphibolie (de l’Un en Deux). Mais je n’ajouterai pas ici de commentaire. Je cite ; à mon lecteur de faire son travail, ce qui lui revient :

Nous célébrons ici dans cette vie temporelle, la naissance éternelle que Dieu le Père a réalisée et réalise encore sans interruption dans l’éternité (savoir) que cette même naissance se produit aussi dans le temps, dans la nature humaine… Mais quand elle ne se produit pas en moi, que m’importe ?

Le Père engendre dans l’éternité le Fils, comme son image… Et le Père engendre son Fils dans l’âme exactement comme dans l’éternité et pas autrement. Il faut qu’il le fasse, que cela lui plaise ou non. Il l’engendre sans interruption. Et je dis en outre : il m’engendre comme son Fils. Oui, il ne m’engendre pas seulement comme son Fils, il m’engendre comme lui et lui comme moi, il m’engendre comme son essence propre, sa propre nature : dans la source la plus profonde je jaillis dans l’Esprit saint, là où il n’y a qu’une vie, une essence, une œuvre.

Tout ce que Dieu opère est un, c’est pourquoi il m’engendre comme son Fils, sans qu’une séparation intervienne… un avec Lui et non semblable à Lui… C’est maintenant qu’il l’engendre, aujourd’hui…

Dieu doit carrément devenir moi et moi Dieu : si complètement un que ce lui et ce moi deviennent une seule chose et le demeurent, et – comme l’être pur lui-même – soient dans l’éternité les ouvriers de la même œuvre… Ici l’âme et la Déité sont un, ici l’âme a découvert que c’est elle le royaume de Dieu…