Poursuivre…

Mon ancien blog Jeudemeure n’existe plus… Vous serez automatiquement redirigé vers celui-ci que j’ai appelé ‘dedans comme dehors’ puisque je travaillerai désormais non plus exclusivement sur les questions d’identité mais sur la conception des réalismes qui ouvrent chacun des perspectives différentes sur cette même question de l’identité. Poursuivre…

Hammershøi à Paris au Musée Jacquemart-André

Un article que j’ai déjà publié le 18 décembre 2010 : je regrette de ne pouvoir en rapporter les illustrations, mais on en trouvera de très belles en consultant la ‘toile’…

« C’est d’abord ce coup de maître, une surprise aux effets qui défient le temps, jadis parmi ses compatriotes de l’âge d’or (de la peinture danoise) ; aujourd’hui, à l’heure où le tableau a presque disparu, le portrait d’une jeune femme, Anna, la soeur de l’artiste, qui date de 1885 (lui-même n’a que 21 ans)ø. Il expose déjà sa manière qui va choquer les tenants d’un art académique : couleurs sourdes, gris majoritaires, comme un fin voile déposé, éléments de composition réduits au point de créer une apparence de pauvreté, de nudité ; le regard du sujet s’éloignant, ne se fixant nulle part ni sur personne, c’était très dérangeant. Hammershøi répètera inlassablement ce scénario avec des personnages différents – très vite il choisira sa femme, Ida, sa mère ayant peu goûté le portrait qu’il avait fait d’elle, très austère, sur un fond très sombre comme la mère de Whistler – et dans des pièces différentes de leur appartement, 30 rue Strandgate à Copenhague. Nous sommes loin des portraits de la peinture de l’âge d’or danois, touche claire et raffinée, détails précis, comme on en voit deux beaux exemplaires au Louvre. Sans plus de succès, il expose trois ans après son Job : silhouette décharnée d’un homme figé d’horreur et de désespoir, “la figure même de la souffrance” dira-t-on, mais une oeuvre dépourvue de la moindre intention racoleuse. Cela semble un tableau très ancien mais on n’y trouve pas d’inspiration chrétienne : il y a une attitude humaine qui suscite l’empathie, mais sans parti-pris esthétique déclaré, d’école : non, la pitié, ou la peur à l’état pur. Très différent du Cri de Münch. Les portraits se suivront, puis cette inclassable peinture descriptive de toutes les pièces de son appartement, et des immeubles voisins, des rues plus tard, toujours vides… Il y a une autre spécificité de cet art unique : les personnes présentées le sont souvent de dos, souvenir de la jeune femme à la fenêtre de Friedrich, ici bel exercice de dessin d’une nuque et de cheveux épars, relevés plus haut par un noeud. Il s’en dégage la même émotion née de la contemplation d’un égal mystère ; nous ne savons pas, nous éprouvons. La personne dont on ne voit pas le visage focalise tout l’espace : peu de meubles, quelques objets familiers, les mêmes dans presque tous les tableaux, et ces portes ouvertes, des halos ou des rais de lumière presque fantomatiques… Cela rappelle les intérieurs hollandais du 17ème siècle et l’intérieur avec femme lisant rappelle la femme en bleu lisant une lettre de Vermeer. Je note aussi que dans le double portrait (ci-dessous), Hammershøi de dos et Ida de face, les personnages ne semblent pas communiquer entre eux, ni avec nous non plus. Mutisme d’une neurasthénie comme on l’a cru à cette époque, ou aveu d’une communication impossible, et si nous imaginons plus, je dirais : d’un échange impossible de l’expression singulière du secret égal en tous et unique en chacun ?

C’est le mystère de la peinture d’Hammershøi, malgré un style qui privilégie le flou et l’obscurité, de diffuser une beauté et une sorte de rayonnement magique, éloquence à voix basse qui nous bouleverse sans avoir été provoquée par aucun excès de sensation ou de sentiment évoqués par l’image. Dans son livre Intérieur, (1) Philippe Delerm fait de belles descriptions, avec le talent et la finesse qu’on lui connaît, des oeuvres principales d’Hammershøi. Je m’attacherai à citer (en partie) ce qu’il dit du célèbre tableau qu’on peut voir au Musée d’Orsay : “les plis du corsage en disent long. La manche droite remontée sur le dossier de la chaise, cette échancrure au milieu du dos, et même la façon dont le tissu a dû être rentré à la frange de la jupe, d’un geste agacé, distrait. Pas de dignité convenue, pas de protocole. Elle s’est assise là, le corps boudeur, fatiguée ? … Elle ne pense à rien, mais une lassitude monte, et cette absence lourde, cotonneuse, si peu préméditée, est au-delà de la lucidité… Elle va défaire son chignon, la tête un peu inclinée, les coudes relevés… elle gardera une épingle entre les lèvres quelques instants… elle se lèvera, mains sur les hanches… Déjà il faut mettre la lampe.” Mais tout est-il bien vu, deviné ? Dans cet abandon un peu calculé, cette dissimulation du visage – et je parle du travail du peintre – il y a plus à voir, j’en suis persuadé, plus qu’une discrétion, plus que timidité ou pudeur, et même plus que ce retrait volontaire dans la banalité quotidienne qu’on interprèterait comme une source d’ennui ou de sublimation. Il y a une autre dimension et une autre nécessité, non point celle de cacher ou de préserver, mais d’avouer ce qui ne peut être dit ni en mots ni en images, qui est déjà là et pourtant insaisissable, une âme vivante, un désir, une attente, une espérance tournés vers un au-delà inconcevable. Il y a cet élan de vie formidable que la société et les moeurs de ce temps emprisonnaient dans de belles attitudes, parfois nonchalantes, qu’il était permis d’exposer en s’abstenant bien de choquer ou d’inquiéter. Il ne s’agit pas de feinte non plus, et Ida, bientôt, paraîtra comme une vieille femme – son dernier portrait, elle en train de ravauder, date de l’année de la mort du peintre – offre l’aveu d’un masque de résignation douloureuse.

Tout ceci qui peut sembler un peu impénétrable, voire incompréhensible, est encore plus perceptible dans les paysages, comme message confié depuis cette intériorité si peu prolixe. L’espace présenté n’est visiblement pas physique, mais il est totalement ‘psychique’, et l’image n’est recevable que par le truchement du seul sentiment qu’elle induit : encore une fois, une image dépourvue des moindres détails parce qu’Hammershøi peint et ne dépeint pas. A peine voit-on un champ, ou une forêt, une masure. C’est à cette époque que Mallarmé écrivait : peindre non la chose mais l’effet qu’elle produit… n’est-ce pas ? Cette peinture s’éprouve comme celle des maîtres que j’ai nommés, suscitant l’émotion si particulière qui accompagne la mise en présence d’une réalité intemporelle, comme échappée de l’histoire, qui se voit néanmoins là dans cette image même, au travers d’une apparence trompeusement narrative. J’ai déjà cité Vermeer qui propose des scènes volontiers énigmatiques, mais comme c’est évident aussi, et troublant, chez Friedrich, chez de Staël qui crée, lui, des variations de lumière, ou parfois des contrastes, organisant les formes entre figuration et non-figuration. Avant d’aborder le cas si particulier de Morandi, je signalerai aussi cette parenté avec les paysages du jeune Mondrian, en couleurs très obscures, et qui s’éloignent peu à peu, cette fois bien ouvertement, vers un parti-pris d’abstraction. Notez bien que, mis à part ce dernier, aucun ne choisit l’abstraction, et de Staël fera le mouvement inverse, revenant de l’abstraction à la figuration !

Je citerai volontiers Morandi, mais on voit bien qu’il s’agit de deux personnalités bien éloignées l’une de l’autre, Danois et Italien, l’un disparu en 1916, l’autre vivant jusqu’en 1964, tous deux présentent des ressemblances par le lien qu’ils parviennent à tisser avec le secret et son dire poétique. L’un est célèbre par ses portraits et ses ‘appartements’, l’autre par ses ‘natures mortes’, mais si je compare leurs ‘paysages’ j’y vois une authentique parenté. L’un et l’autre ayant choisi la voie d’un extrême dépouillement, tous deux vont suggérer en montrant le moins possible, sans faire le choix d’une austérité insistante, sans parti-pris d’économiser le vocabulaire pictural ; simplement dévoiler le contenu discret mais clairement délivré d’un regard intérieur. Leur insistance n’est que dans la répétition de certains thèmes ou images. L’espace présenté n’est pas physique – cela se voit encore mieux grâce à la comparaison des deux peintres – il a été réapproprié en une unique dimension spirituelle de ressenti des objets, et comme je n’aime pas ce mot ‘ressenti’, je dirais ‘éprouvé’ : quand nous connaissons, nous éprouvons, que je condense en ‘nous réalisons’… Et c’est ce qui fait l’unité de cette peinture, ce qui rassemble à mes yeux ces deux maîtres : une expérience spirituelle. Ils nous donnent à connaître par l’émotion que cette présentation inédite provoque, non pas un frisson, rien de vivace, ni Delacroix ni Courbet ; l’aperception d’être ainsi introduit au règne de l’apparaître comme dans une famille maintenant accueillante, espace ouvert où l’on se sent chez soi, comme une patrie. Avec une délicatesse sans mièvrerie, une subtilité sans maniérisme : dire le peu pour révéler beaucoup, sans ostentation, revivifier l’imagination. Les objets consignés au règne de l’avoir nous menacent, ou bien nous croyons les posséder, les réduisant à plaisir et pour satisfaction, une vaine et insatiable convoitise… Au contraire, toute la peinture de Morandi, et celle d’Hammershøi avant lui, dévoilent des objets naturellement familiers, les objets du lieu vivant où ‘je suis’ pleinement, Royaume que j’ignorais un instant plus tôt et qui se tient tout à coup dans cette réalité-là modeste et rayonnante – si je m’en aperçois. La sérénité n’est pas mélancolie, ni tristesse ni résignation, et c’est une autre voie que propose cette création, que nos contemporains empruntent trop rarement. »

(1) Philippe Delerm : Intérieur, Les Flohic éditeurs 2001, merveilleuse collection qui associe un peintre et un écrivain.

Maine de Biran ; avant Michel Bitbol… et Michel Henry…

Il est stupéfiant de constater que, à partir même de la découverte déjà capitale du cogito cartésien, une philosophie attentive au sens intime du moi – en-deçà du concept même, la découverte du potentiel de la personne et de son principe – a pu naître et se développer, avant les intuitions husserliennes portant sur l’ego transcendantal à partir de méditations cartésiennes, avant l’épistémologie contemporaine qui a pu finalement révéler dans les contours d’un réalisme réinventé, ce principe englobant de la manifestation (moi/monde) pour la révélation irrécusable d’un Absolu de Vie que la Tradition reconnaît depuis toujours Repos et Mouvement ; Mouvement et Repos. Pierre Maine de Biran se tenait sur cette voie-là, à une époque fort troublée, comme aujourd’hui ? Cela se ressent de plus en plus fort : comment poser la question du ‘réalisme’, à quel principe faire appel, celui d’une ‘matière’ originelle et fondamentale, ou celui d’une personne douée de conscience (et donc de pensée) qui reçoive l’impression du réel et littéralement crée ‘le’ monde comme, et uniquement comme, ‘son’ monde ? En surmontant la dichotomie habituelle opposant réalisme et idéalisme, en jouant avec les fantasmes d’un solipsisme réanimé ? Et à quelle fin ? Depuis Descartes, la question reste vive et il n’est pas certain que la philosophie en détienne seule les réponses.

On ferait injure à un métaphysicien tel que Descartes si on réduisait à un tel jeu de signes ou de notions le principe qu’il regarde comme fondamental de toute science, comme le critérium de toute évidence de fait et de raison en même temps.

Mais, dans le sens vrai et réel du principe, j’existe ou je reconnais que j’existe (je pense) ne veut pas dire la même chose que je suis ; le premier exprime le fait de toute conscience, la connaissance relative du moi qui n’existe pour lui-même qu’autant qu’il s’aperçoit ou pense : le second emporte avec lui l’être  absolu ou la croyance que ce sujet qui se dit moi est une substance durable, une chose en soi qui n’a pas besoin de se connaître dans quelque relation à un temps ou à un lieu déterminé, pour être dans l’absolu du temps et de l’espace.

Descartes semble bien entrevoir lui-même le fondement de cette distinction lorsque, après avoir posé son principe de fait : je pense, j’existe, il se demande à lui- même : quand et combien de temps est-ce que j’existe ? savoir tant que je pense, que je me sens exister.                    

Suivant ce trait de lumière, il aurait dû dire, en demeurant fidèle à son point de départ ou continuant à procéder d’après l’évidence du fait de sens intime : je n’existe pour moi-même qu’autant de temps que je me sens exister ou que je pense ; or, je ne pense pas toujours et je n’ai pas toujours la conscience du moi ; donc, ce que j’aperçois ou connais quand je dis : j’existe n’est pas l’être, la substance durable de l’âme qui est censée ou crue exister de moi.                    

A ce raisonnement appuyé sur le fait du sens intime, et la distinction essentielle qui s’y rattache comme conséquence, Descartes en oppose une autre contraire. Et, après s’être élevé de la conscience du sujet pensant moi à la notion d’une substance qui a en elle ou dans sa nature la capacité ou la possibilité de penser ou de devenir moi, il part de cette possibilité comme effectuée, et définissant l’âme substance pensante (au lieu de cogitative), il se fonde sur cette définition pour affirmer que l’âme pense toujours et par cela même qu’elle est tou­jours (depuis la création jusqu’à son annihilation par la toute-puissance divine).

 

D’où il suit qu’il peut y avoir et qu’il y a une pensée substantielle durable qui préexiste à la naissance ou à la formation même de l’homme, ou du composé des deux natures spirituelle et corporelle ; que cette pensée, pour n’être pas aperçue ou accompagnée de la cons­cience du moi,-n’en existe pas moins : qu’elle peut avoir pour objet l’absolu de l’âme et conséquemment les attributs inséparables de sa nature ; qu’il y a ainsi le moi absolu, indépendant de tout ce que nous appelons conscience, aperception ou connaissance relative du moi présent à lui-même et aux sensations adventices qu’il éprouve, comme aux actes contingents qu’il opère dans un temps ; par suite, qu’en disant je pense on peut en­tendre cette pensée substantielle qui emporte avec elle l’absolu de l’âme identifiée alors avec le moi, ce qui ra­mène l’enthymème à une véritable identité entre les deux termes, puisque cet énoncé : je pense, équivaut à celui-ci : je suis une substance, une chose pensante, car je ne pense que ce que je suis, et comme je suis (ou plutôt mon âme ne pense que ce qu’elle est et comme elle est).

Je substitue cette dernière formule parce qu’il est im­possible d’introduire le signe précis de l’individualité personnelle je ou moi, sans donner à la proposition le sens relatif qu’emporte l’existence du sujet qui s’aper­çoit ou juge : de telle sorte qu’en adoptant comme vraie la pensée ou l’idée innée que mon âme aurait de son être ou d’elle-même comme substance chose en soi, il est impossible d’employer la formule « je suis » pour exprimer cet état intérieur absolu. Car, dès que l’âme considérée dans ce qu’elle est, ou comme substance pen­sante, aurait en elle l’équivalent de cette proposition : je suis une substance, un être, il y aurait jugement, connaissance d’un fait ou d’une relation, dans laquelle le sujet qui affirme, juge ou croit n’est pas la chose même dont il affirme ou qu’il croit; en un mot, ce qu’on appelle l’absolu cesse d’être tel pour nous, par cela même que nous y pensons ou voulons y penser.[1]

[1] Maine de Biran, Œuvres choisies, éditions Aubier Montaigne, pp 194 à 196.

Une inquiétude de Michel Onfray

Une inquiétude que je partage… mais si nous nous trouvons ici à proximité de Michel Henry – voyez un récent rappel que j’en faisais – … et de Michel Houellebecq – je pense à Sérotonine -, s’agit-il du même regard, de la même intelligence des réalités ; dans ce cas, d’une égale appréhension des menaces, d’un possible salut ???!!! (1)

« Le transhumanisme comme destin de la fin du destin, achèvement de la puissance en mort réelle de l’homme, semble obéir au programme de l’effondrement de l’étoile. Le nihilisme entrera dans sa plus grande période d’incandescence : hyperrationalisme scientiste, technophilie illimitée, optimisme éthique, culture de l’antinature, religion de l’artefact, dénaturation de l’humain, matérialisme intégral, utilitarisme charnel, anthropocentrisme narcissique, hédonisme autiste – tout ce qui définissait le nihilisme sera concentré dans une idéologie qui sera probablement la dernière. Cette ultime civilisation aura pour tâche d’abolir toute civilisation.

La vérité du politique ne sera plus à penser en regard de la cité grecque de Platon, de l’utopie de Thomas More, de l’État de Machiavel, du contrat social de Rousseau, du libéralisme de Montesquieu, de la démocratie de Tocqueville, du communisme de Marx, mais de deux ouvrages de romanciers britanniques qui disent en plein XXème siècle tout sur la société de contrôle et le transhumanisme qui constitueront le noyau dur de la dernière des civilisations qui sera sans conteste déterritorialisée : Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley et 1984 de Georges Orwell.

Nul doute qu’une nouvelle religion surgira alors comme moment final de la puissance. Après cela, il ne restera plus que le néant, la néantisation de la puissance, l’effondrement de l’effondrement. Une poignée de posthumains survivra au prix d’un esclavage inédit de masses élevées comme du bétail. Le problème ne sera plus comme aujourd’hui d’humaniser les abattoirs mais d’abattre à la chaîne les damnés de la terre au profit des élus posthumains. Les dictatures de ces temps funestes transformeront les dictatures du XXème siècle en bluettes. Google travaille aujourd’hui à ce projet transhumaniste. Le néant est toujours certain. » (p. 776 de Décadence J’ai lu 2018)

Pourtant je me dis : après la description cauchemardesque de toutes les horreurs produites par les religions du passé, le lent anéantissement de la valeur par la culture nihiliste d’après-guerre, peut-on encore croire que le réveil d’un idéal moral stoïcien – en version romaine qui plus est – pourra (peut-être) nous sauver – dire même : nous aider à sombrer avec panache ? C’est ce que Michel Onfray propose dans Sagesse : savoir vivre au pied d’un volcan (Albin Michel 2019) ; un livre qui m’est ‘tombé des mains’…

(1) Et j’ajouterai aujourd’hui le nom de Virginie Despentes dont le Vernon Subutex, en trois volumes, est glaçant de désespoir, bien qu’étourdissant de virtuosité littéraire.

Absolu et quotidien

Il semble que mes textes précédents, depuis ma réflexion inspirée de la dernière publication de François Jullien, aient provoqué des lectures contradictoires. D’abord, et fort heureusement, il y a l’évidence éclatante d’une convergence et d’une cohérence extraordinairement convaincantes unissant l’expérience intellectuelle d’un Jullien et celle d’un Bitbol ; et ce qui semble encore plus formidable, d’un au-delà de ce qui relève du domaine exclusif de l’intellecuel, cette fois domaine du spirituel pur.

C’est ce qui a inspiré à l’un de mes amis-lecteurs de longue date, Philippe Moulinet, un texte remarquable que je vous propose ici en document rattaché (Saisissement et habitude : il faudra ‘cliquer dessus’). J’y insiste sans attendre : vous relèverez ces deux phrases très éclairantes, que vous ne trouverez nulle part ailleurs, qui soulignent le problème dans toute son ampleur : de l’absolu à la quotidienneté, du saisissement instantané de l’esprit par l’esprit au laborieux partage mental des réalités offertes. Dans la phase même de la création, quand se produit dans l’imagination humaine la dispersion des figures, se déroule un calcul nécessaire des éléments de la multiplicité offerte, ouvrant à la socialisation des formes devenues étrangères les unes aux autres par une conception brutalement dualiste et réifiante. De l’absolu qui ne s’éprouve qu’en première personne, dans une expérience vierge de morcellement(s), sinon imaginaire(s), d’une singularité vivante et protéiforme au récit purement fictionnel d’une histoire de zombies sempiternellement déclinée en troisième personne… Au cœur de cette affaire :

Nous passons subrepticement de l’impression qualitative pure, qui est une impression de l’âme, à la perception qualificative qui est une production de la pensée. (page 4)

C’est la thèse brillamment énoncée d’un spiritualisme contemporain, associant l’intuition la plus perçante à une gnoséologie savante, chirurgicale, capable enfin de dire (tout) ce qui est, ce qui arrive vraiment, au commencement exact de la création comme également au commencement de sa distorsion, de cette auto-falsification dont nous sommes responsables :

Reconnaitre et nommer c’est vouloir arrêter, arraisonner, fixer la chose. La pensée est un vouloir. Un vouloir comprendre, prendre en soi la chose perçue et lui donner une forme définitive, en faire un acquis. La pensée est passée, elle constitue un cadre de référence rigide dans lequel il n’y a personne. C’est un système de transformation du vivant personnel en expérience socialisée. (page 5)

Mais alors survient l’autre point de vue, l’objection ! Comment comprendre ce rôle réservé à l’intellection pure, comme l’appelle Stephen Jourdain, ce pouvoir de délivrer le spirituel pur, et non point d’autres voies comme on les propose aujourd’hui, celle d’un ‘sentiment’ ou d’une ‘impressionnabilité’ chers à la phénoménologie henryenne par exemple, ou cette ‘présence’, concept magique porté aux nues par les méditatifs ahuris d’un prétendu ‘nouvel âge’ ? La réponse en est pourtant bien simple. L’intellectuel pur est le spirituel vivant, agissant ! Stephen Jourdain fait passer la lame tranchante du discernement entre sensation et perception – tout comme Jullien et Bitbol aujourd’hui – pour séparer ce qui revient à l’avènement miraculeux (toujours selon lui) de la parution d’un monde, et sa réception par une intelligence qui veut immédiatement se l’approprier dans un réseau logique d’interprétation à toutes fins utilitaristes… Ce monde existe bel et bien, nous y sommes confrontés, c’est un ‘fait’, mais c’est le ‘monde-voulu-par-l’homme’, celui de ses prétentions mondaines qui, suivant des règles logiques directement issues de l’expérience empirique, pourront nous rendre ‘maîtres et possesseurs de la nature’. Pourquoi pas d’ailleurs, si tel projet ne nuit pas finalement à l’homme comme à la nature, sans compter l’éventualité de la destruction finale de l’un et l’autre. Créateur-créé, n’ai-je pas la responsabilité de modeler ‘mon’ monde, à partir même de cette lecture essentielle de ce qui naît à l’existence ; autrement dit de poétiser… ou frauder… Stephen Jourdain parlait (allégoriquement ?) d’une première ‘création’ offrant son spectacle gratuitement à l’homme-enfant, enfant d’un dieu désireux de se connaître pour s’augmenter encore de cette expérience de connaissance duelle (dans ce cas, co-naissance) ; et d’une deuxième ‘création’ où l’enfant se rêve en maître et dominateur, propriétaire à des fins de pure jouissance matérielle de ce monde saisi en pure objectivité et dans une sphère peuplée de figures rivales et hostiles, con-formées cette fois en re-présentaion(s). Du désemparement à l’emprise ; du saisissement de sublimité  à l’impétuosité d’un rapt commandé par la peur de s’éprouver étranger en cette identité usurpée et bientôt égarée dans la ronde de ses fictions.

Plus précisément encore, Jourdain s’applique toujours à sauvegarder la bonne pratique de l’intelligence pure qui se garde de toute exclusive et d’affirmation péremptoire, définitive. N’oublions pas qu’il recommande aussi, une fois touchée la vérité ultime, de la briser ‘comme du bois sec’ ! Autrement dit se méfier d’un sentiment pollué de préjugé ou d’arrière-pensée, de quelque prévention idéologique subtile ou sournoise, en fait une préférence inspirée de notre égoïsme. Cet usage sain de la pensée est le plus souhaitable : spontané, peut-être même pas, qui sait ? mais propre, vertueux, clairvoyant encore plus que lucide. Que serait une pensée sans comparaison avec d’autres pensées conservées au frigo du passé ? D’après Jourdain, encore une fois, c’est l’affirmation psycho-rigide, le raisonnement qui la soutient ou qu’elle innerve, cette comparaison qui vise à accroître plaisir et sécurité, certitude bétonnée, quand la sensation éclairée d’expérience nous conduirait d’émerveillement en émerveillement. C’est très, très subtil ; n’oublions pas non plus que la discrimination qui nous lave de cette glu des préjugés est oeuvre de pensée : « ce que le mental a fait, le mental doit le défaire » dit Nisargadatta qu’on ne peut soupçonner d’intellectualisme, en ajoutant : « les mots d’abord, ensuite le silence… » J’ajouterai : « soyez passant… », mot-clef de l’Evangile selon Thomas si souvent cité. Sauvegardez l’innocence du commencement  pour la liberté de re-commencer, sans lien, sans asservissement, dans la lumière de l’expérience duelle où les ‘images ne cachent plus la lumière’. C’est ainsi que je l’entends. Rien de mauvais en soi, pas même la pensée donc, ni même ses outils préférés (comparaison et jugement) – bannir seulement les certitudes (‘fixées’, ‘arraisonnées’) objectivistes, toutes inspirées d’appréciations hâtives, flatteuses, confortables pour s’imaginer soi-même installé en d’inébranlables convictions, quand l’imagination en première création se doit de jouer la partition ininterropue d’une création instantanée, sans lien logique entre ses moments différents.

Autrement dit, c’est la visée d’un absolu par la pensée qui se révèle une perspective dangereuse et fausse. Critique classique de la ‘raison pure’, de la métaphysique ; nous serions même en perspective kantienne (que défend Bitbol) ! L’absolu se saisit au commencement, ou plutôt c’est lui qui vous saisit : c’est l’état naturel où le deux se fait un, monakhos ! La différence n’y étant plus séparation, expression plutôt du mouvement de vie, d’amour unifiant aux périls mêmes de ses je-ux imaginaires. Et je citerai pour finir un autre Oriental également célèbre pour sa critique de la ‘mythologie’ mentale : Uppalari Gopala Krishnamurti (UG) que j’avais cité dans un texte-hommage de ce blog (01/09/2011)

Les pensées elles-mêmes ne peuvent faire aucun mal. La pensée a une valeur fonctionnelle. C’est lorsque vous tentez d’utiliser, de censurer, de contrôler ces pensées pour en tirer quelque profit que votre problème commence. Penser, c’est vivre, et la vie est énergie.

Vous intervenez continuellement dans le fonctionnement naturel du système nerveux. Quand une sensation le frappe, ce que vous faites c’est de la nommer et de l’intégrer dans la catégorie des plaisirs et des peines. L’étape suivante consiste à prolonger les sensations agréables et de mettre fin aux sensations pénibles. Or la reconnaissance d’une sensation en tant que plaisir ou peine est en soi pénible. En second lieu, l’effort pour prolonger la durée d’une sorte de sensation (‘plaisir’) et pour mettre fin à une sensation pénible (‘souffrance’) est aussi pénible. Ces deux activités sont un dommage pour le corps. Dans l’authentique nature des choses, chaque sensation a sa propre intensité et sa propre durée… Si vous ne faites rien de vos sensations, vous découvrirez qu’elles doivent se dissoudre d’elles-mêmes… Ne me comprenez pas de travers ! Je n’ai rien contre le fait d’utiliser la pensée en cas de besoin. Vous n’avez aucun autre instrument à votre disposition. (UG : Rencontres avec un éveillé contestataire, Les Deux Océans 1986)

Je veux bien ne pas me dérober à cette nouvelle question qui va se profiler maintenant à l’horizon – de cette pensée ? Pouvons-nous échapper à la grande illusion ? Qui m’oblige vraiment, en quoi suis-contraint ? En quoi m’a-t-on soumis ? s’exclamait le maître gnostique. Voyons plutôt que c’est le jeu de la conscience, le ‘deux’ obligé du je-u, et comment la conscience augmente le Seul de son propre écho, rien de plus et rien de moins non plus. Comme si ‘deux’ faisait ‘plus’ qu’un, quantitativement – peut-être pas, ne le comptons pas ainsi – mais qualitativement sans aucun doute ! Je propose qu’on comprenne bien le titre même de cet article : absolu et quotidien, comme on aura dû comprendre le célèbre aphorisme : un mouvement et un repos, la conjonction ne signifiant ici ni séparation ni identité (exclusion ou confusion) mais bien fusion des expressions d’un Seul qui se conjugue de deux di(f)férents sans que jamais l’un se pose en rival ou ennemi de l’autre mais bien comme les deux pôles d’un seul courant existenciateur : nous rejoignons la gnose la plus pure, celle qu’Ibn’Arabî nous enseignait par ces mots : Tu es Lui et tu n’es pas Lui… Comprends ! Enseignement de la preuve par l’épreuve.

Saisissement et habitude

NB : Ce texte comporte de nombreuses citations de Sidi Mohsen, maître soufi tunisien de grande notoriété dans son pays mais dont les enseignements sont inédits en France.

Michel Bitbol : finitude et absolu (3)

J’ai voulu dire, n’est-ce pas, que le livre de Michel Bitbol apportait un faisceau de réponses qui pouvaient être acceptées comme les conclusions de l’enquête poursuivie dans ce blog depuis dix ans… Oui… et non. Oui, sans doute, parce que ce livre nous enseigne la valeur ultime du saisissement qui réalise en nous et par nous la plénitude d’un infini parfaitement comblant et que cette réalisation s’appelle bien ‘éveil’, silencieux, faut-il préciser… Non, j’ajouterai, parce que l’ouvert de la vie s’élargit en même temps par l’infini poétique de l’attestation – premier point : le dire ! – et de l’exhaussement poétique comme le souhaitait Stephen Jourdain, c’est-à-dire que vous ‘pouvez tout faire ou ne rien faire’. C’est selon votre inspiration… et les circonstances ! C’est qu’il y a création, quelque chose qui arrive, faudrait-il dire, et qui provoque, entraîne… À condition de préciser aussitôt, et je crois que je l’ai déjà clairement dit : en suivant l’inspiration qui souffle le ‘oui’ ou le ‘non’ sans obligation ni commandement d’une éthique programmée à l’avance. Mais encore faut-il être parvenu à cette claire réponse qui clôt l’enquête en libérant le sujet, en le désincarcérant de la ronde des pensées qui ont fabriqué une fiction de vie sempiternellement chaotique, en s’absentant soi-même de la grande illusion. Voilà donc une page supplémentaire pour le dire clairement, cette fois en réponse à la célèbre interrogation leibnizienne.

« Que veut dire se livrer à l’être-en-train-de-questionner ? Et qu’implique plus précisément cet abandon à la perplexité questionnante, dans le cas extrême de la question ‘pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien’ ? Demeurer dans l’état où l’on questionne, cela signifie suspendre l’élan vers un comblement hâtif de la cavité d’inconnu engendrée par l’interrogation, et garder cette cavité ouverte jusqu’à faire de l’ouverture un mode d’exister. Demeurer abîmé dans la question leibnizienne, c’est reconnaître que le butoir de la chaîne des causes ne peut pas être reculé indéfiniment, qu’il ne devrait pas même être repoussé jusqu’à une condition de clôture, comme la divine raison des raisons, ou comme le principe d’irraison du matérialisme spéculatif, mais qu’il doit être affronté ici même, dans cet instant qui est celui de l’interrogation, dans l’état de réceptivité incandescent qu’elle suscite. Demeurer abîmé dans la question leibnizienne, c’est accepter d’envisager que la résolution ne se trouve nulle part ailleurs qu’en elle, dans le mutisme même qu’elle institue. » (p. 172)

Et à la dernière page de ce chapitre : « Ainsi se réalise en ce questionnement l’exigence la plus haute ( mais habituellement occultée) de l’entreprise métaphysique : que le questionnant soit intégralement capturé dans sa question au moment où il questionne ; et que l’état engendré par le geste de questionner soit reconnu en un éclair comme la seule ‘réponse’ acceptable. » (p. 189)

Trois réponses de Stephen Jourdain

Je me reporte une nouvelle fois à son livre Voyage au centre de soi publié par les éditions Accarias L’Originel en 2000. Dois-je avouer une fois de plus qu’à mon avis on y trouve toutes les réponses et qu’il suffirait de s’y tenir pour rendre toute recherche suivante vaine et inutile. Mais qui sait se garder des inlassables sollicitations de la pensée à jamais insatisfaite, de la gourmandise conceptuelle ?

1/ … dans le pur présent où je vois l’arbre et ne le pense pas encore, l’arbre est une perception de mon âme et, de quelque façon, une Idée : il me faut étudier le problème au terme duquel cette perception de l’âme, cette vraie Idée, se dégrade en une Idée de type intellectuel (à défaut d’une autre épithète), c’est-à-dire sans doute en un concept : oui, en quoi précisément consiste cette dégradation ? (p. 104)

2/… l’Idée de type intellectuel, que j’identifie momentanément au concept, doit postuler l’existence d’une extériorité spirituelle, je veux dire se définissant par rapport à ce que je nomme mon esprit : ce qui revient à évoquer la mise en place d’une hallucination : un réel étranger tant à la nature de l’esprit qu’à son impulsion, un réel objectif extérieur, un réel autonome se fondant en soi hors de moi. (p. 105)

3/… l’éveil n’appartient pas à l’ordre du sentiment, l’ultime rencontre avec soi ne peut être évoquée en termes de présence, l’éveil appartient à l’ordre de l’intellection… (p. 112) Ce que je nomme ‘éveil’ est une rédemption existentielle de type logique. (p. 113)

Il faut donc avoir compris, opéré ce discernement-là et le grand-œuvre de l’intellection comme telle. On peut jouer sur les mots ou plutôt faire passer le rasoir de la discrimination entre sensation et perception. Comme Jullien ou Bitbol précédemment cités. Mais c’est de raison qu’il s’agit, d’un raisonnement logique, m’aveuglant dans un cas, m’éclairant dans l’autre cas. Cela se joue dans l’analyse même des éléments primordiaux de la sensation qu’un grand psychologue (Piéron) avait appelée ‘guide de vie’ : soit l’objet, de par sa saisie mentale, me paraît objet en soi, qui m’entraîne à penser un réel positif, objectif, et dont la représentation logique va me déterminer moi-même comme ob-jet (devant, en face…) ; soit l’objet n’est qu’en réalité d’une lecture essentielle, de nature purement spirituelle, intérieure, où je me tiens moi-même en même ‘temps’ que lui, à l’instant de la création, au ‘commencement’ qui, précisément, demeure à jamais sans raison. Réalité qui, d’une part, passe par l’objet défini séparément comme matière (énergie) ou, d’autre part, se réalise par l’acte de pur esprit qui donne figure à un absolu qui de cette façon se co-naît et s’augmente de la beauté de ce geste et du péril de ce jeu.