Michel Bitbol : finitude et absolu (2)

C’est dans son dernier livre : Maintenant la finitude – Peut-on penser l’absolu ? (Flammarion 2019) que Michel Bitbol touche enfin au Graal de la connaissance, une longue démarche gnoséologique qui l’a conduit de la recherche scientifique (médecine, physique) à l’épistémologie, et aujourd’hui à ce sommet métaphysique – pourquoi le dire autrement ? – qui consiste à dire exactement (‘vrai’ miracle !) comment c’est en la finitude même que s’inscrit l’absolu, comment c’est un sujet singulier qui réalise l’épreuve infinie de Tout ici et maintenant. La démarche passe évidemment par une ultime critique très fouillée, très méticuleuse de tous les arguments du réalisme – ici matérialisme spéculatif (1) – en particulier celui exposé dernièrement par Quentin Meillassoux, pour parvenir à une neuve non-définition d’une non-vérité gnostique, comme celle esquissée par de grands penseurs du Bouddhisme, non-objective, non-subjective au sens qu’on entend habituellement, mais en première personne et dans l’épreuve d’une transcendance exprimée de manière totalement inédite ; sur un plan épistémologique ici, à l’endroit d’un corrélationnisme radical (2). Mais c’est bien à la co-naissance eckhartienne que nous arrivons ici, au terme du voyage. Les lecteurs qui suivront tous les méandres de la démonstration y retrouveront successivement résumés les grands thèmes de la philosophie classique et contemporaine, de l’épistémologie née des connaissances acquises en physique quantique, des contradictions opposant phénoménologie et nouveau réalisme et enfin une interprétation bouddhique de toutes les problématicités ainsi mises en relief. J’en cite ici quelques phrases particulièrement éclairantes extraites des dernières pages. Mais j’invite à tout ce cheminement, à tout ce parcours conceptuel extrêmement clair et érudit à la fois : dira-t-on la preuve ? Une invite contemporaine à l’épreuve ultime de la Vérité, en toute connaissance, c’est bien le moins qu’on puisse dire.

« … le domaine propre de l’absolu dans l’apparaître est ce qui ne se manifeste qu’une seule fois, ce qui est sui generis et n’est donc l’homologue de rien d’autre. Le choc vécu de l’absolu s’identifie au choc vécu d’une singularité manifeste. Si l’on accepte cette équivalence, il saute aux yeux que ni la pensée rationnelle ni l’approche scientifique n’ont la moindre chance de saisir un jour un absolu de cette sorte…

Car l’option fondamentale que partagent la pensée rationnelle et l’approche scientifique consiste à diviser ce qui se montre en une pluralité d’objets comparables ou d’événements reproductibles, puis à établir des relations entre ces fragments d’apparaître répertoriés… Forger un concept permet d’assurer l’unité abstraite de plusieurs entités ou moments de l’apparaître en passant par-dessus la singularité de chacun d’eux, en prescrivant de reconnaître entre eux des ressemblances suffisantes sous un certain rapport, et en établissant par ce biais des relations d’équivalence entre eux…

Le jugement, ensuite, est l’instrument dynamique de la conceptualisation. Il connecte un prédicat à chaque sujet individuel au moyen d’une copule, et il relie par là ce sujet individuel à tous ceux qui sont considérés comme relevant du même prédicat, du même concept, et donc de la même classe. Le concept et le jugement devraient dans cette mesure être appelés des dispositifs de désabsolutisation

L’appréhension du singulier apparaissant, de l’absolu phénoménologique, est donc le propre d’une expérience non seulement pré-scientifique… mais également anté-prédicative, anté-catégorielle, et même anté-perceptive (puisque la perception amorce l’œuvre de différenciation et de fragmentation de l’apparaître, en fixant l’attention sur des foyers de relative stabilité du manifeste). On pourrait l’appeler une expérience de saisissement… le saisissement de me découvrir dans tout cela, maintenant et ici… Moi-cela-maintenant-ici précède toute dualité objectivante, toute partition classificatrice de l’apparaître, toute recherche de récurrence temporelle et spatiale. » (pp. 459/460)

Ce livre magnifique complète un triptyque dont il faut se rappeler : De l’intérieur du monde : pour une philosophie et une science des relations, Flammarion 2010 et La conscience a-t-elle une origine ? Des neurosciences à la pleine conscience : une nouvelle approche de l’esprit, Flammarion 2014. Je n’avais pas manqué de les citer dans ce blog !

(1) Le principe de réalité du matérialisme spéculatif se trouve ainsi : « Rétablir un fondu-enchaîné de l’être au vécu, cela ne signifie pas réduire a posteriori l’être à la détermination humaine et subjective de ce vécu. Cela consiste plutôt à prendre acte a priori de la lumineuse flagrance de ce qui se montre, avant même qu’elle ne se découvre humaine et subjective. Car  il est patent, antérieurement à tout acte d’auto-identification d’un sujet capable d’avoir des vécus, que ce qui est se vit… Ce qui est se saisit toujours de facto dans la continuité de ce que cela fait d’être…  » (p. 20) Le dernier absolu incontestable, selon Meillassoux, devra donc prendre « la forme d’un méta-principe de facticité… » (p. 25) Point invariable qui se révèlera forcément à son tour… une pensée !

(2) « Selon le corrélationniste, il ne peut y avoir de véritable accès à quelque absolu transcendantal, puisque celui-ci ne se donnera jamais que dans un rapport indémêlable avec les procédés mêmes qui sont censés le révéler. » (p. 14) Bitbol rejoint dans son livre un ‘corrélationnisme radical’ du dedans de notre appartenance originaire au Tout, qui s’éprouve (inexplicablement et irrécusablement) dans un saisissement précédant toute pensée. À mes lecteurs, cela pourra légitimement paraître proche du dernier Jullien sur l’inouï.

Michel Bitbol : finitude et absolu (1)

Stephen Jourdain, dix ans déjà

Dans quelques jours, je parlerai un peu plus longuement du dernier livre de Michel Bitbol qui livre le résultat de  ses recherches sur les questions de la finitude et de l’absolu. Je ne puis m’empêcher aujourd’hui de citer ce long passage qui trace toute la vérité du sujet comme l’avait si bien exprimée Stephen Jourdain à qui ce blog est dédié.

« Je est le siège d’un paradoxe sans équivalent dans le champ de la logique… D’une part, tout autant que ma personne empirique, Je est dénué de raison, et d’autre part, contrairement à ma personne empirique, Je est nécessaire en un sens primordial.

Tout d’abord, je suis sans raison parce que je pré-conditionne la raison. Je suis sans raison parce que la raison ne se manifeste pas autrement, à l’heure actuelle, que comme ma capacité réglée d’argumenter ou d’évaluer la validité d’un argument au cours d’un échange intersubjectif. En d’autres termes, je ne peux pas m’expliquer moi-même (au sens le plus exigeant d’explication du fait brut d’un Je présent), pour le simple motif que toute explication me présuppose en tant que sujet de sa formulation ou de son acceptation. Le pouvoir de raisonner, aussi bien que les critères de recevabilité des raisons, se donnent à la première personne du singulier du présent de l’indicatif. Ils ne sauraient justifier en retour le fait originaire de leur donation, puisqu’ils en procèdent et en participent. Ici, le principe de raison n’est pas tant invalidé que dénué d’objet ; il n’est pas tant limité que confronté au point aveugle de sa propre source.

… m’étant découvert antérieur à toute raison susceptible de justifier mon existence, j’admets du même coup que je ne peux pas simultanément me soustraire ni m’éliminer moi-même sans nier cette antériorité, c’est-à-dire sans subir de plein fouet le choc de la contradiction existentielle. Je-maintenant suis nécessaire dans la mesure même de ma déroutante contingence. Je-maintenant suis nécessaire en tant que préalable à la réalisation de ma propre contingence.

Je suis bien attesté dans tous les mondes possibles ; non pas en tant que personne, mais en tant que corrélat présent, ressaisi dans la réflexion, de la conception de ces innombrables mondes où, pourtant, le moi individuel humain est presque toujours absent. Ces mondes me sont donnés maintenant en tant que régions de pensabilité, indépendamment de la présence ou de l’absence pensée, en eux, d’un penseur empirique auquel je puisse m’identifier. En ce sens épistémologique, Je suis nécessaire, tout autant qu’en un sens existentiel, Je me sais contingent puisque pure présence dénuée de raison, et tout autant qu’en un sens ontologique mon moi individuel est manifestement contingent. Ainsi s’atteste la fusion native de mon entière contingence dans le saisissement actuel d’être-là, et de ma nécessité en tant que source active de la pensée du possible, du nécessaire et du contingent. » (pp. 141/142)

C’est sur cette notion inédite de saisissement que je reviendrai bientôt pour la mettre en lumière.

Que faut-il entendre par l’inouï ?

à la mémoire de Paule Jourdain

L’inouï : c’est le titre du nouveau livre de François Jullien, publié fin 2018 chez Grasset. Ce livre vient compléter la réflexion précédemment engagée dans Une seconde vie (Grasset 2017), poursuivie par Décoïncidence (Grasset 2017) et Si près, tout autre (Grasset 2018) qui reprenait le thème lévinassien de l’autre, pensée qui trouve ici son aboutissement. Mais je crois cette fois que nous sommes parvenus au cœur de cette philosophie originale, inédite tout à fait, initiée par François Jullien d’une comparaison – mais il conteste et le mot et la démarche – du modèle ‘grec’ de la philosophie et du modèle ‘oriental’, en particulier chinois auquel il a consacré de nombreux essais. Je les ai cités maintes fois parce qu’ils rejoignent mes propres recherches, non seulement en vue d’une réapropriation de notre subjectivité authentique, en posant globalement et à tous ses niveaux, la question de l’identité, mais encore dans la constitution d’un nouveau réalisme récusant celui de la métaphysique classique estimé par tous trop objectiviste (ou physicaliste). C’est le thème constant des articles publiés dans ce blog, tant dans le domaine de la philosophie générale que de l’esthétique que tous nos contemporains lui ont associé, et finalement d’un comparatisme aux contours encore mal assurés.

Si on a la connaissance des ouvrages précédents de François Jullien – et même d’un seul de ses ouvrages se rapportant à la ‘pensée’ chinoise – on devinera aisément où il en arrive finalement en polissant ce nouveau concept d’inouï, qui renvoie non à une capacité d’audition qui serait altérée mais une faculté plus globale d’entendement (ici au sens classique de la philosophie), un outil finalement incapable d’accéder à la connaissance du monde comme de soi-même. Quand la critique en a été faite, et là nous rejoignons incontestablement le Descartes du Discours ou des Méditations, le Kant des Critiques, les percées contemporaines d’une philosophie du langage ou de l’esprit, il reste… une toute autre perspective qui n’est pas seulement de nature psychologique ou épistémologique mais bien spirituelle au sens le plus complet du terme, dépassant toutes les limites d’une connaissance qui se serait fait dicter sa loi par l’objet imposé de l’empirie, celle du sens commun comme celle de l’idéologie scientifique. « Inouï nommera alors ce restant – ce qui reste ‘inouï’ – parce que demeurant en-deçà de notre appréhension qui toujours déjà le recouvre : ce qui échappe au cadrage et captage de la perception, toujours pré-déterminée ; à l’enregistrement et au rangement de la pensée, toujours pré-constituée… » (p. 24) C’est un nouveau ‘moment’ qu’on peut qualifier de cartésien parce qu’il interroge à la fois le sens du moi et de notre expérience du monde,  qui se rend ainsi capable d’en mesurer les limites avec toute l’audace que procure un intense désir de vérité, de liberté comme nous allons voir, de revivification de nos existences. Cet examen impitoyable de l’expérience quotidienne, en toutes circonstances, c’est l’aveu d’un ennui, d’une lassitude provoqués par la répétition des habitudes conduisant toujours aux mêmes sensations, jugements, déconvenues du fait même de la monotonie des images conçues et des émotions induites, dans des conditions indéfiniment appauvries. Le  ‘monde’, et même le plus ‘beau’ paysage, et même dans un moment très privilégié de plaisir, pousse toujours à la lassitude, à l’ennui, à l’atonie et l’affaissement de soi. François Jullien parle d’un ‘étalage’ fastidieux des éléments de ce réel aux formes pourtant abondantes mais qui semble incapable de se renouveler : ‘à la plage’, dans ce premier chapitre, ce sont les mêmes lueurs de l’aube, les mêmes couleurs de la mer, des vagues, du sable, même changeants, qui reviennent apparemment toujours à l’identique pour s’encastrer dans les catégories préconçues d’une expérience au fond invariable et pauvre. « De ce que je ne suis pas à hauteur d’inouï, je m’ennuie ; je me fatigue de ce que j’en appréhende ou plutôt n’en appréhende pas. Or, à rencontrer au contraire l’inouï, à se heurter soudain à lui, on fait reculer démesurément la frontière du possible ; toujours trop tôt fixée… Seul d’ouvrir la catégorie de ce qui ne s’intègre pas, de ce qui est hors catégorie : l’inouï (…) peut enfin mordre sur ce plan réfractaire de la pensée. » (p. 27) Inexplicable et soudaine  lucidité qui va provoquer cet écart, cette ‘dé-coïncidence’ appliquée à nos habitudes (et à notre lassitude, notre ennui) qui engendre un ré-examen de toutes nos facultés mentales pour susciter un nouveau type de rencontre du réel et de soi-même.

C’est au fil de nombreuses pages et de chapitres variés que le philosophe expose sa révolte gnoséologique ou épistémologique – comment dire ? – on ne sait comment ni pourquoi provoquée, pas plus qu’on ne sait ce qui avait bien pu provoquer cet envasement de la sensibilité, de la pensée. Survient alors, et s’impose un dégagement, une toute nouvelle conduite, une éthique de la promotion du réel qui le délivre des ombres portées de l’habitude et des jugements hâtifs : « Il ne s’agit plus d’une morale de l’ordre et du commandement (de l’obligation) qui est toujours une morale hétéronome de la norme, mais d’une éthique qu’on pourrait nommer ainsi de l’exhaussement – ex-haussement, et non sur-plomb (celui de la loi), cet ex-haussement que dit l’ex-istence : elle porte à se hisser à hauteur de l’inouï du monde et de la vie, rabattus que sont ceux-ci d’ordinaire par la lassitude, recouvert qu’est l’inouï par son étalement… » (p. 70) C’est une invention – et qu’on n’oublie pas que je suis allé jusqu’à dire ‘une création’ dans ce blog – qui me pousse à renouveler entièrement mon regard et à remodeler le monde, créant une permanente surprise, et cet ex-haussement qui est la vraie manifestation de l’ex-istence comme François Jullien l’a précédemment définie dans les ouvrages qui sont rappelés plus haut. « L’inouï porte à la dé-coïncidence d’avec le monde comme d’avec soi-même : à fracturer l’adéquation et l’adaptation du phénomène avec lui-même, de même qu’à sortir de la coïncidence de soi avec soi, d’où se figent les constitués de l’expérience. D’une façon comme de l’autre, dé-coïncider dit la désassimilation exigée pour rencontrer l’inintégrable – incommensurable de l’autre… » Mais pourquoi pas de moi-même ? Au fil des pages, je me suis étonné que cette révolution, au sens propre, qui me reconduit à une tout autre apparition du monde, des choses, qui ouvre une nouvelle porte d’accès à l’altérité, ne modifie pas davantage l’épreuve comme telle de la moïté, de la source de ce regard qui s’était à ce point terni et qui retrouve maintenant son éclat. Des exemples pris dans la littérature sont invoqués – on ne s’étonnera pas de retrouver les noms de Rimbaud, de Mallarmé, de Proust – mais, d’un point de vue précisément philosophique, on ne trouve vraiment figure que d’une nouvelle éthique, et pas de ce bouleversement spirituel que la tradition française, notamment, de Maine de Biran à Michel Henry, a clairement désigné ; qui n’est pas un simple changement de point de vue, plutôt l’ancrage consciemment assumé (assuré) de ce qui s’éprouve invinciblement Esprit pur, créateur du mouvement moi-monde, aux fins de co-naissance d’un Inconnu (pourquoi ne pas l’appeler ainsi – indicible ?) Ce qui se produit, il faut bien le souligner au passage, dans une polarité d’expérience, en dualité de réalisation mutuelle ! Pourtant nous en restons ici à une révolution éthique ; c’est en effet énorme, un profond bouleversement, mais dont l’articulation secrète, l’origine absolue reste non dite : « Ce qui la rend renversante ou de conversion : non par conversion du mal au bien, mais du lassant qui, par son atonie, atrophie et replie la vie, à l’inouï qui remet celle-ci en tension en la confrontant à ce qui met en défaut son pouvoir d’assimilation. Cette éthique de l’inouï n’est pas idéologique (dogmatique) et n’est pas non plus de l’intention (la si suspecte ‘bonne volonté’). Car elle n’est plus visée, mais résultative : quand on a commencé à se hausser à hauteur d’inouï, une ‘générosité’ de la conduite – un non-enfermement intéressé – en est d’emblée la conséquence. » (p. 71)

Je souscris entièrement à cette ‘morale provisoire’ qui vient d’être énoncée : plus que morale, déclaration d’émancipation de soi et de promotion du réel tout entier, véritable création et dans ce cas illimitation de l’épreuve de vie…. Oui… Mais je ne trouve pas ce supplément de réponse apporté par Stephen Jourdain qui nous avait offert d’autres éclairages précisant la nature même de la dénaturation de cette épreuve de vie, dénaturation de l’épreuve-monde et de l’épreuve-moi par la même opération d’affirmation logique qui visait à définir illégitimement la norme de toute conception de l’expérience de ce ‘qui est’. En interprétant François Jullien lui-même, je pourrais ajouter l’avis d’un ‘philosophe’ oriental contemporain, Nisargadatta Maharaj, qui nous disait : « ce que le mental à fait, le mental peut le défaire… » Le mental, mind en anglais, soit l’opération intellectuelle qui consiste à interpréter l’expérience du monde dans certaines catégories très limitées, toutes exclusivement inspirées de l’épreuve sensible et en vue de son adaptation pratique, et toutes excluant une autre épreuve de ce même monde et de moi-même dans une véritable opération de conception qui ne fige rien, qui ne fixe rien définitivement dans les cadres rigides de ces catégories-là. Mais d’après Stephen Jourdain, si on le lit bien – et j’avais cité pour cela une conférence inédite prononcée au Col de Porte en 1995 – c’est l’opération logique, exclusivement, et particulièrement celle de l’affirmation catégorielle qui doit être  exorcisée, démythifiée, et c’est tout ! Autrement dit, et ce n’est pas rien, il s’agit d’opérer un discernement très fin entre une activité de l’intériorité comme telle, où de l’Esprit pur se manifeste en œuvre de création par l’intermédiaire d’un agent personnel – moi, à demeure d’un procès de création, le fameux créateur/créé de Jean Scot Érigène ! – et une activité mentale de conception en phase permanente d’affirmation logique et explicitement idéologique, par conséquent dogmatique, comme l’a bien vu François Jullien. C’est cette ambition logique totalitaire qui aura figé en définitions invariables pour toujours les figures d’apparition d’un univers aux modalités d’expression infinies de ‘couleurs’ et de nuances. En d’autres termes aussi, ce qui nous éloigne cette fois de Jullien et malheureusement de toute la philosophie contemporaine ( à l’exception notoire de Michel Henry), il n’y a pas ‘un’ monde qu’on ne saurait pas voir ni distinguer mais des modèles invisibles, ‘qui ne connaissent pas l’odeur de l’existence’, auxquels on accède non par perception (des ‘objets’) mais par lecture (on pourrait dire une existenciation) autorisée… ou pervertie ! Il s’agit cette fois d’une opération de déchiffrement portant sur des symboles et qui tend, soit à l’ex-haussement de toute perception devenue création, soit à la sidération paralysante de figures objectives purement arbitraires, figées, aliénantes, mortelles pour nous-mêmes esprits vivants, parce que produites d’une imagination dépravée, létale. Je renvoie pour conclure ( mais quelle conclusion quand il s’agit de vie au présent ?) à mes deux articles sur la ‘lecture essentielle’ du monde (Jeudemeure 30 janvier 2015) et à la découverte et l’élucidation miraculeuse d’une situation banale, la rencontre avec une ‘penderie’ ! (Jeudemeure 23 septembre 2011) On y trouvera les précieuses citations de Stephen Jourdain lui-même.

Comprendre et vivre

Les Entretiens de Michel Henry publiés par Sulliver en 2007 (deuxième édition) offrent un résumé complet et très clair de l’immense auteur. J’y reviens toujours et j’en recommande aujourd’hui une nouvelle fois la lecture. ‘Comprendre et vivre’ : on voit bien ce qui s’ajoute à la seule clarté intellectuelle, ou comment celle-ci s’augmente de l’épreuve de sa propre vérité. C’est une expérience immense et simple pourtant, qui n’exige pas les concepts les plus rares ou les plus aigus ; plutôt la seule disposition qui porte vraiment au cœur du sens donné par la vie à elle-même dans l’ipséité d’un soi singulier. Une expérience offerte depuis toujours et connue des plus grands… Mais c’est déjà trop dire. L’appellerait-on ‘curiosité’ mais sincère, opiniâtre ? Voici un passage extrait d’un entretien avec Virginie Caruana, page 119.

« J’ai repris (…) les thèses de Maître Eckhart : Dien s’engendre comme moi-même. J’appartiens à cette temporalité immanente qui ne se sépare jamais de soi. Ce mouvement est le processus interne de Dieu, car Dieu s’engendre nécessairement comme un Soi. Il y a forcément un Soi dans la vie, il n’y a pas de vie sans une auto-affection qui s’éprouve pathétiquement soi-même dans l’ipséité d’un Soi et c’est ainsi que dans cette temporalité apparaît le Soi et donc mon Soi transcendantal, par conséquent aussi la possibilité de la chair. Car la chair n’est autre que la matière phénoménologique pure de cette auto-affection de la vie en laquelle je m’éprouve moi-même et viens en moi. Autrement dit, il y a dans la vie comme une archi-chair, un archi-pathos qui est la substance de la vie, qui est celle de l’amour, qui est celle du désir. Toutefois ma chair à moi est finie, précisément, elle ne s’apporte pas elle-même en soi. Dès lors, si elle ne s’apporte pas elle-même en soi, il faut que la puissance absolue de la vie, qui s’apporte elle-même en soi, soit en elle. Le salut consiste non pas à le saisir intellectuellement mais à le vivre, c’est-à-dire à se sentir brusquement envahi par cette puissance. On ne peut le comprendre que si on le vit. »

Le seul problème si ‘problème’ il y a , c’est que ‘cela’, personne n’en croit rien.

L’apparessence, concept de la vie poétique (ou créatrice)

Pour justifier mon emploi (sans dire mon invention) de ce concept d’apparessence, j’écrivais dans mon livre Connaissance du matin (1) : « Modèle et phénomène offrent deux plans d’étude qui restent très espacés, très éloignés l’un de l’autre. Mais il n’est pas nécessaire d’être grand clerc pour mesurer ce qui les sépare, le modèle dans sa sphère platonicienne d’évocation d’un ‘arrière-monde’, et le phénomène dans l’univers sensible et la structure intellectuelle de la modernité passionnée de connaissance positive. » (page 227) C’est tout dire. Et toute l’histoire de la philosophie en passe par là, en réalité même, de rupture en rupture, d’une contradiction à l’autre, d’une ‘déconstruction’ comme on dit maintenant, à une ‘restauration’ comme on disait avant. C’est tout l’appareil logique qui se déploie à perte de vue, de conception à vrai dire, dans le renouvellement perpétuel des apories infracassables que l’intelligence se représente pour dessiner une figure un peu plus fiable du réel auquel elle cherche accès… Pourquoi ? Connaissance, maîtrise, volonté de puissance, instinct de mort peut-être, car que nous reste-t-il quand tout a été dit, dans les termes d’une métaphysique à prétention de tout expliquer. Modèle et phénomène sont deux concepts de la métaphysique, qui ne s’épuise toujours pas, rappelons-le (2) et apparessence voudrait s’imposer d’une analyse phénoménologique qui n’exclut rien, ni de la complexité du monde ni de celle du sujet, partie – prenante.

Heidegger a voulu bouleverser la tradition philosophique en pratiquant une critique systématique de la métaphysique dont il voit les premières lueurs dans le système platonicien, alors que les présocratiques auraient conçu une philosophie plus vivante, capable de concevoir des dimensions du mouvement (Héraclite) et du repos (Parménide), alliant aussi la combinaison des principaux éléments (le feu pour Anaximandre, les quatre éléments pour Empédocle) qui rendent mieux compte des mystères du réel global ; en fait la relation à jamais inexpliquée de l’être et de l’étant suivant Heidegger lui-même. Je résume ici et simplifie beaucoup : j’admets aussi que cette piste m’a paru la plus féconde après de longues années de recherches. Elle me permettait de retrouver une autre tradition, qualifiée cette fois de ‘gnostique’ qui s’était animée à la période hellénistique puis romaine, tentant d’associer des paroles du Rabbi Jésus assassiné par le clergé de son temps et des concepts grecs omniprésents dans la culture du 1er siècle de notre ère. Je rappelle ce propos de l’Evangile de Thomas si souvent cité dans ce blog. Les disciples ayant posé cette question à leur Maître : « Quel est le signe de notre Père qui est en nous ? », celui-ci leur répond : « C’est un mouvement et un repos. » (logion 50) Cette conjonction depuis toujours crée un embarras presque insurmontable aux intelligences dont les règles s’inspirent toutes de l’objectivité des choses matérielles, en un mot, de l’empirie de l’expérience immédiate. Mais c’est tout le débat. Faut-il se résoudre à ne voir dans le monde, et soi-même la personne-témoin, qu’une collection de phénomènes ‘passants’, disparates, accidentels, éphémères et par conséquent illusoires, ou faut-il admettre la permanence d’un substrat essentiel inaltérable, celui-ci dût-il se présenter dans le scénario mondain d’une existenciation. ‘Se présenter’ et bien évidemment ‘se cacher’ puisque c’est toute l’épreuve commune qui en impose l’expérience tout aussi inexplicable qu’irrécusable. J’ai voulu montrer dans mon livre que c’était toute la mission de l’art d’illustrer ce scénario, et même de nous en administrer une sorte de ‘preuve’ : prouver en même temps la réalité d’un monde manifeste (l’image de la tradition, du moins sa référence matérielle, celle qui se veut sa ‘copie’) et la réalité des modèles qui sont les matrices et les garanties de leur apparition, de leur réalité. D’où l’obligation d’admettre la force logique, mais également ‘physiologique’ de la conjonction, schéma qui porte finalement sur toute explication possible de la création comme telle, y compris du sujet corporel. J’écrivais pour finir : « Je propose d’appeler apparessence la concomitance instantanée du noumène (essence) et du phénomène (parution), ce que les théologies héritées du platonisme désignent aussi par le terme d’existenciation… On pourra également l’écrire apparaissance si l’on veut mettre l’accent sur la spécificité de l’apparaître phénoménal qui donne vie et substance à l’image. » (CM page 237)

Des études récentes ont montré avec insistance que cette épistémologie de la création – pourquoi ne pas l’appeler ainsi , –  n’était pas seulement vivace au premier siècle de notre ère (j’ai longuement cité Plotin également à ce sujet) mais tout au long du Moyen-Âge, comme l’avait déjà signalé Etienne Gilson dans ses nombreux livres sur la philosophie chrétienne et en particulier celle de St Thomas, et cela jusqu’aux premières lueurs de la Renaissance. Je pense aux écrits de Marsile Ficin, récemment réédités, qui sur ce point particulier ne s’éloignent pas tant de ceux des Médiévaux, bien qu’ils s’orientent vers une perspective ouvertement humaniste. Mais la mutation qui se produit intervient du point de vue théologique, non du point de vue métaphysique de la complémentarité des contradictoires. C’est si important sans doute qu’on retrouve des explorations analogues de la question chez nos contemporains phénoménologues (en particulier Michel Henry) même si les concepts se différencient en apparence si fortement : Dieu, Nature, Néant, également évoqués dans les systèmes contemporains, et suivant des évolutions idéologiques bien connues, suivant surtout une thématique qui reste à mon avis très semblable au fond, mais qu’on n’a jamais mise en évidence. En fait, et c’est bien le cas de le dire, il y a un absolu stricto sensu, quels que soient le nom ou la place qu’on lui accorde, qui s’enveloppe d’une réalité d’apparaître qui l’occulte d’un certain point de vue, disons dans l’expérience immédiate, mais qui l’exhausse aussi dès que nous y prenons une attention enrichie de discrimination plus approfondie et surtout de réflexion. Dans mon livre j’ai cité des œuvres remarquables à l’appui de ma thèse, exemples choisis dans des époques et des cultures fort éloignées dans l’espace et le temps. J’ai parcouru les domaines souvent opposés de la peinture et de la musique, de la sculpture et de l’architecture, de la poésie surtout, et jusqu’à cette ‘éternité Morandi’ qui est mon dernier exemple et le plus éloquent à mon avis dans une culture contemporaine – avant l’effacement de toute culture  dans le chaos de conceptions exclusivement nihilistes, j’entends ! la question se révèle sans doute d’une immense complexité mais il n’en reste pas moins qu’il s’agit d’une seule interrogation gnoséologique sur la nature du réel, de son partage entre stabilité et fugacité des apparences, vérité et absurdité – grand thème contemporain – signifiance par conséquent ou insignifiance.

Je voudrais aujourd’hui apporter quelques éclairages supplémentaires à l’appui de ma thèse, des informations tirées de lectures récentes. Dans mon livre, je m’étais appliqué à dévoiler les liens secrets ou méconnus qui rapprochaient une philosophie du platonisme tardif et la gnose, puis des gnoses médiévales elles-mêmes qui s’étaient étoffées dans chacun des grands rameaux du judéo-christianisme avant de prolonger cet essor dans la modernité même, du moins dans certains de ses aspects, quand elle se passionne héroïquement à la recherche d’une vérité de la parution des ‘choses’. Ce point de vérité est extrêmement important parce qu’il illustre une vérité de la vérité qui n’appartient qu’à l’art et qu’on sait bien depuis l’antiquité, en particulier platonicienne. Que le beau ne se manifeste qu’à proportion du vrai qu’il délivre, qu’il démontre, qu’il rend pratiquement accessible dans l’acte du voir, d’abord, du ‘dire’ ensuite, de la description fidèle au réel et au vrai, comme nous y convoque le logos grec. C’est ce qui nous est rappelé par une équipe de chercheurs qui ont collaboré à un ouvrage récent : Le beau et la beauté au Moyen-Âge (3) Je citerai en particulier Anca Vasiliu qui s’est appliquée à rapprocher les réponses énoncées dans le dialogue du Phèdre et celles de Plotin dans son fameux traité sur le Beau. Un point de vue qui ne s’est jamais perdu même s’il a été oublié logtemps par beaucoup… « Pour Socrate, l’éloge descriptif est une approche préalable à l’identité visée entre la perception visuelle et la reconnaissance sous chaque aspect saisi d’une expression qui dévoile la vérité de la chose : la coïncidence entre forme et réalité propre à chaque existant particulier. Aussi bien Phèdre que Socrate évitent savamment le piège de la visibilité immanente à l’aspect, l’un en en faisant abstraction grâce à la supériorité de la teknè rhétorique de la phusis, l’autre se servant de l’expérience pour ‘prononcer’ une image dont la perfection provient de son caractère intelligible et dont le modèle se révèle être ici une divine épiphanie de l’animé. » (op. cit. page 64) C’est exactement le dispositif explicatif qui est conservé au Moyen-Âge qui s’impose évidemment d’autres concepts propres à sa théologie, mais qui révoque une esthétique séparée comme on a pu l’esquisser au 18ème siècle sur les traces de Baumgarten, inventeur du mot. C’est à partir de longues citations empruntées à Jean Scot Erigène, à la fois le plus savant héritier de la culture antique et le plus engagé dans l’affirmation d’un nouveau paradigme, qu’Olivier Boulnois apporte sa conclusion imparable sur ce point précis :  « Plutôt que la beauté sensible, c’est le beau idéal qui est mis en avant. Le plaisir du beau ne doit pas s’arrêter aux charmes d’un objet quelconque, mais s’orienter vers le divin : le plaisir n’est pas valorisé pour lui-même, mais il est réglé par le concept de vérité ; c’est une anti-esthétique, ou une esthétique théologique. La beauté naturelle est le symbole de la beauté idéale, le chiffre de la vérité souveraine. » (op. cit. page 33)

Mais si j’ai pu faire ici allusion au logos grec, on sait bien aujourd’hui que chaque culture, tout au cours de l’histoire, a été conduite à développer son logos propre, tous discours d’égale ambition mais fort éloignés les uns des autres, j’en conviens, toujours en recherche de cette vérité-là, d’offrir à l’épreuve esthétique, autrement dit à sa preuve véritable, la vérité immarcescible des modèles (ou idées). Ces particulières convergences ont été mises à jour avec hardiesse et perspicacité par des auteurs soucieux de révéler les constantes d’une tradition métaphysique qui a longtemps soutenu les efforts de l’humanité à la découverte de vérités éternelles. Mais des efforts qui se traduisaient néanmoins en ‘images’ fort différentes, incomparables, inassimilables les unes aux autres. Les ‘images’ qui se présentent sont à première vue sans parenté aucune, et pourtant elles ont bien cette ambition commune de ‘peindre l’invisible’. Ce fut le cas d’abord du travail de René Guénon, puis de ses grands exégètes : Coomaraswamy, Schuon, Burckhardt. J’ai pu consulter récemment le grand livre que leur consacre Patrick Ringgenberg (4), ainsi qu’un autre ouvrage où l’auteur s’efforce de mettre en parallèle ces cultures si différentes, mais dans la recherche de formes capables d’exprimer les réalités invisibles, de les mettre à portée d’une expérience sensible, commune même, à condition toutefois d’en accepter les règles et d’en respecter les conventions (5). On s’aperçoit ainsi que c’est un déchiffrement tout à fait possible, rationnel même, et que la leçon qu’on en retire a effectivement une portée unique parce que c’est une théologie de l’image, toujours la même exprimée dans des langues différentes, des symboles différents à vrai dire, des contrastes formels traduisant néanmoins de fortes similitudes d’inspiration spirituelle. Je ne m’étendrai pas, et c’est un tour d’horizon très hâtif que je propose ici, qui serait immense si l’on voulait en parcourir toutes les dimensions, dans une histoire fort longue et riche de particularités souvent si opposées qu’il faut presque y consacrer une vie pour en parcourir les méandres et en explorer les multiples arcanes jusqu’au dévoilement de leur unité cachée. Et cela, d’autant que j’ai proposé moi-même des prolongements à cette investigation inspirée du plus profond des pouvoirs de l’esprit humain, jusque dans et à travers les aventures les plus anarchiques de l’art moderne et contemporain. Il s’agit bien de la découverte d’une unité de démarche civilisationnelle dont les contours si habituellement reconnus comme parfaitement étrangers sont en réalité les figures de la même quête de décèlement d’une unique vérité, de sa révélation comme destination de notre humanité et de sa culture, de ses multiples faces pour l’exhaussement de l’Un insigne par la multiplication même de ses signatures.

(1) Connaissance du matin – Pour une vie poétique : libre-essai, Edilivre 2018 (CM)

(2) Je rappelle ce livre capital de Claudine Tiercelin : Le ciment des chosesPetit traité de métaphysique scientifique réaliste, éditions Ithaque 2011 (cf Jeudemeure 17 mai 2016)

(3) Le beau et la beauté au Moyen-Âge, édité par Olivier Boulnois et Isabelle Moulin, Vrin 2018. On consultera aussi : https://www.youtube.com/watch?v=Hnwh0Ddz_gE

(4) Patrick Ringgengerg : Les théories de l’art dans la pensée traditionnelle : Guénon, Coomaraswamy, Schuon, Burckhardt, L’Harmattan 2011

(5) Patrick Ringgenberg : Peindre l’invisible, images sacrées d’Orient et d’Occident, Les Deux-Océans 2018

L’Eclair des Signes

L’Eclair des Signes est un recueil de poèmes de Mireille Oillet qui vient d’être publié par Edilivre. On peut dès à présent le commander (également en format numérique) auprès de l’éditeur à l’adresse indiquée ci-dessous. Dans quelque temps il sera possible de le commander pareillement auprès de la FNAC, Amazon ou n’importe quel libraire.

Livre

Je profite de l’occasion pour rappeler que Cinq poèmes de Mireille Oillet ont été publiés sur ce blog en mars 2010. Ils illustrent chacun une vérité que la philosophie ne rejoint pas de ses seuls concepts. Par contre, la création poétique illustre avec des mots plus évocateurs impressions et affects qui portent à la fois la marque d’un sentiment personnel et d’une spiritualité intemporelle. Ils nous exhaussent bien au-delà des conceptions nihilistes répandues à notre époque.

http://marianus.blog.lemonde.fr/2010/03/18/

L’ange de Mozac

Je dois à mes lecteurs quelques explications concernant l’illustration qu’on peut voir en page de couverture de mon livre récemment publié par Edilivre Connaissance du matin. Certains de mes lecteurs les plus curieux m’ont interrogé à ce sujet, comme ils m’ont interrogé à chacune de mes allusions au mythe chrétien. Voyons en quelques mots. Si l’on fait une recherche sur Google, c’est la même réponse qui est trouvée. Par exemple, voilà ce qui est écrit dans la page dédiée à l’église de Mozac (Roman.net) : « Un ange, assis près du tombeau vide, annonce d’un geste que le Christ est ressuscité… » Il n’est pas ici dans la tombe mais au ciel, là-bas… Véritable image de la ‘coupure’ ontologique, ou… C’est une fable que tout le monde connaît, avec la fécondité que l’on sait, ou une histoire qui délivre tout autre sens si l’on adopte la perspective gnostique que je préconise. Cette fois-ci je serai même tranchant. Point de résurrection au sens où il est entendu par le commun des mortels ; la réanimation d’un cadavre… au troisième jour – il ne manque que la date et l’heure. Que les âmes simples y croient et s’en consolent, je leur laisse ce privilège et je ne le partage évidemment pas. Les propositions qu’on trouve dans mon livre sont d’une autre portée, très claires, et l’on peut y donner son agrément ou pas.

La création est un avènement miraculeux, ici maintenant, qui se fait des ‘deux mains du Seigneur’ (tiens, cela se voit à la voussure du portail nord de la cathédrale de Chartres, un ‘aperçu’ théologique intéressant !) ; en ‘fait’ (si j’ose dire) avec de l’essence (les idées, les modèles…) et de l’existence, cette matérialité, cette phusis, qui nous fascine tant. On connaît mes auteurs tant cités, n’est-ce pas ? surtout Ibn’Arabi, Maître Eckhart, Silesius et aujourd’hui Stephen Jourdain on ne peut plus clair sur la question, et comme ils le disent directement, sans métaphore ! Par contre nous avons affaire ici à une allégorie fort descriptive, l’ange désigne d’une main cette terre que n’habite plus Jésus, et de l’autre le ciel où, croit-on, se tiennent les essences immatérielles qui ne peuvent ‘connaître l’odeur de l’existence’ – c’est ainsi que s’expriment mot pour mot Ibn’Arabi… et Stephen Jourdain, qui n’a pas froid aux yeux, qui dit que c’est un ‘miracle’ – point – sans explication donc, sans recours à une rationalité anthropomorphique, causalité dans ce cas, méfions-nous… Mais cela se passe comme ça, d’où l’expression directe et sans conteste du geste de l’ange : simultanément, ici et là, dans un geste croisé comme le symbole d’un seul instant de Vie où le Seul se donne à co-naître dans une histoire, aux périls de cette histoire ! Point, j’insiste. Qu’on le prenne comme on voudra, ou pas du tout. Mais de ce choix gnoséologique, je n’ose dire sautériologique, dépend toute notre destinée – dont nous sommes responsables finalement.

Maintenant, j’élargis mon point de vue et j’ajoute : pourquoi avoir associé ces deux concepts d’identité et de création ? Le thème de la création, associé à celui de l’identité, c’est dire d’abord (en insistant !) qu’il y a quelque chose plutôt que rien, et un témoin irrécusable de la manifestation : ‘moi’ en particulier qui en fait le constat. Cela se produit en conscience où se croisent précisément les deux ‘réalités’ d’essence et d’existence, antinomiques et néanmoins ‘croisées’. C’est ma formule : « de l’Esprit pur et mise en je-u ». La métaphysique constatait une totalité pleine mais la Vie s’éprouve (personnellement) dans des conditions qui ne sont évidemment pas celles de conceptions physicalistes : une surabondance et un débordement de l’Absolu… au foyer de cette personne ! Aux périls des effets potentiellement dévastateurs d’une inondation ; et je parle autant du ‘mouvement d’amour’ (divin) que secondairement de nos agitations mentales (humaines). Mais ‘tout’, j’en reviens à une autre proposition centrale, je dis bien TOUT, se joue dans la rivalité de l’image et de la lumière (log. 83 de l’Ev. Selon Thomas, qui n’est pas non plus une métaphore !), en contradiction ou en coïncidence, occultation ou révélation, défiguration ou exhaussement de beauté. A condition d’échapper aux pièges des mots et des hallucinations de l’affirmation logique, et y compris ces mots-ci (comme se plaisait à le rappeler chaque fois Stephen Jourdain), tout est dit qui méritait d’être dit… C’est à cet instant, comme je l’écrivais il y a peu à un ami proche, que se lèvera le soleil adorable de la Poésie.

https://www.art-roman.net/mozac/mozac.htm

https://www.cathedrale-chartres.fr/portails/portail_nord/baie_centrale/vouss8-9_09.php

https://www.cathedrale-chartres.fr/portails/portail_nord/baie_centrale/vouss8-9_05.php

Rappel :

https://www.edilivre.com/librairie/connaissance-du-matin-raymond-oillet.html/