Comprendre et vivre

Les Entretiens de Michel Henry publiés par Sulliver en 2007 (deuxième édition) offrent un résumé complet et très clair de l’immense auteur. J’y reviens toujours et j’en recommande aujourd’hui une nouvelle fois la lecture. ‘Comprendre et vivre’ : on voit bien ce qui s’ajoute à la seule clarté intellectuelle, ou comment celle-ci s’augmente de l’épreuve de sa propre vérité. C’est une expérience immense et simple pourtant, qui n’exige pas les concepts les plus rares ou les plus aigus ; plutôt la seule disposition qui porte vraiment au cœur du sens donné par la vie à elle-même dans l’ipséité d’un soi singulier. Une expérience offerte depuis toujours et connue des plus grands… Mais c’est déjà trop dire. L’appellerait-on ‘curiosité’ mais sincère, opiniâtre ? Voici un passage extrait d’un entretien avec Virginie Caruana, page 119.

« J’ai repris (…) les thèses de Maître Eckhart : Dien s’engendre comme moi-même. J’appartiens à cette temporalité immanente qui ne se sépare jamais de soi. Ce mouvement est le processus interne de Dieu, car Dieu s’engendre nécessairement comme un Soi. Il y a forcément un Soi dans la vie, il n’y a pas de vie sans une auto-affection qui s’éprouve pathétiquement soi-même dans l’ipséité d’un Soi et c’est ainsi que dans cette temporalité apparaît le Soi et donc mon Soi transcendantal, par conséquent aussi la possibilité de la chair. Car la chair n’est autre que la matière phénoménologique pure de cette auto-affection de la vie en laquelle je m’éprouve moi-même et viens en moi. Autrement dit, il y a dans la vie comme une archi-chair, un archi-pathos qui est la substance de la vie, qui est celle de l’amour, qui est celle du désir. Toutefois ma chair à moi est finie, précisément, elle ne s’apporte pas elle-même en soi. Dès lors, si elle ne s’apporte pas elle-même en soi, il faut que la puissance absolue de la vie, qui s’apporte elle-même en soi, soit en elle. Le salut consiste non pas à le saisir intellectuellement mais à le vivre, c’est-à-dire à se sentir brusquement envahi par cette puissance. On ne peut le comprendre que si on le vit. »

Le seul problème si ‘problème’ il y a , c’est que ‘cela’, personne n’en croit rien.

L’apparessence, concept de la vie poétique (ou créatrice)

Pour justifier mon emploi (sans dire mon invention) de ce concept d’apparessence, j’écrivais dans mon livre Connaissance du matin (1) : « Modèle et phénomène offrent deux plans d’étude qui restent très espacés, très éloignés l’un de l’autre. Mais il n’est pas nécessaire d’être grand clerc pour mesurer ce qui les sépare, le modèle dans sa sphère platonicienne d’évocation d’un ‘arrière-monde’, et le phénomène dans l’univers sensible et la structure intellectuelle de la modernité passionnée de connaissance positive. » (page 227) C’est tout dire. Et toute l’histoire de la philosophie en passe par là, en réalité même, de rupture en rupture, d’une contradiction à l’autre, d’une ‘déconstruction’ comme on dit maintenant, à une ‘restauration’ comme on disait avant. C’est tout l’appareil logique qui se déploie à perte de vue, de conception à vrai dire, dans le renouvellement perpétuel des apories infracassables que l’intelligence se représente pour dessiner une figure un peu plus fiable du réel auquel elle cherche accès… Pourquoi ? Connaissance, maîtrise, volonté de puissance, instinct de mort peut-être, car que nous reste-t-il quand tout a été dit, dans les termes d’une métaphysique à prétention de tout expliquer. Modèle et phénomène sont deux concepts de la métaphysique, qui ne s’épuise toujours pas, rappelons-le (2) et apparessence voudrait s’imposer d’une analyse phénoménologique qui n’exclut rien, ni de la complexité du monde ni de celle du sujet, partie – prenante.

Heidegger a voulu bouleverser la tradition philosophique en pratiquant une critique systématique de la métaphysique dont il voit les premières lueurs dans le système platonicien, alors que les présocratiques auraient conçu une philosophie plus vivante, capable de concevoir des dimensions du mouvement (Héraclite) et du repos (Parménide), alliant aussi la combinaison des principaux éléments (le feu pour Anaximandre, les quatre éléments pour Empédocle) qui rendent mieux compte des mystères du réel global ; en fait la relation à jamais inexpliquée de l’être et de l’étant suivant Heidegger lui-même. Je résume ici et simplifie beaucoup : j’admets aussi que cette piste m’a paru la plus féconde après de longues années de recherches. Elle me permettait de retrouver une autre tradition, qualifiée cette fois de ‘gnostique’ qui s’était animée à la période hellénistique puis romaine, tentant d’associer des paroles du Rabbi Jésus assassiné par le clergé de son temps et des concepts grecs omniprésents dans la culture du 1er siècle de notre ère. Je rappelle ce propos de l’Evangile de Thomas si souvent cité dans ce blog. Les disciples ayant posé cette question à leur Maître : « Quel est le signe de notre Père qui est en nous ? », celui-ci leur répond : « C’est un mouvement et un repos. » (logion 50) Cette conjonction depuis toujours crée un embarras presque insurmontable aux intelligences dont les règles s’inspirent toutes de l’objectivité des choses matérielles, en un mot, de l’empirie de l’expérience immédiate. Mais c’est tout le débat. Faut-il se résoudre à ne voir dans le monde, et soi-même la personne-témoin, qu’une collection de phénomènes ‘passants’, disparates, accidentels, éphémères et par conséquent illusoires, ou faut-il admettre la permanence d’un substrat essentiel inaltérable, celui-ci dût-il se présenter dans le scénario mondain d’une existenciation. ‘Se présenter’ et bien évidemment ‘se cacher’ puisque c’est toute l’épreuve commune qui en impose l’expérience tout aussi inexplicable qu’irrécusable. J’ai voulu montrer dans mon livre que c’était toute la mission de l’art d’illustrer ce scénario, et même de nous en administrer une sorte de ‘preuve’ : prouver en même temps la réalité d’un monde manifeste (l’image de la tradition, du moins sa référence matérielle, celle qui se veut sa ‘copie’) et la réalité des modèles qui sont les matrices et les garanties de leur apparition, de leur réalité. D’où l’obligation d’admettre la force logique, mais également ‘physiologique’ de la conjonction, schéma qui porte finalement sur toute explication possible de la création comme telle, y compris du sujet corporel. J’écrivais pour finir : « Je propose d’appeler apparessence la concomitance instantanée du noumène (essence) et du phénomène (parution), ce que les théologies héritées du platonisme désignent aussi par le terme d’existenciation… On pourra également l’écrire apparaissance si l’on veut mettre l’accent sur la spécificité de l’apparaître phénoménal qui donne vie et substance à l’image. » (CM page 237)

Des études récentes ont montré avec insistance que cette épistémologie de la création – pourquoi ne pas l’appeler ainsi , –  n’était pas seulement vivace au premier siècle de notre ère (j’ai longuement cité Plotin également à ce sujet) mais tout au long du Moyen-Âge, comme l’avait déjà signalé Etienne Gilson dans ses nombreux livres sur la philosophie chrétienne et en particulier celle de St Thomas, et cela jusqu’aux premières lueurs de la Renaissance. Je pense aux écrits de Marsile Ficin, récemment réédités, qui sur ce point particulier ne s’éloignent pas tant de ceux des Médiévaux, bien qu’ils s’orientent vers une perspective ouvertement humaniste. Mais la mutation qui se produit intervient du point de vue théologique, non du point de vue métaphysique de la complémentarité des contradictoires. C’est si important sans doute qu’on retrouve des explorations analogues de la question chez nos contemporains phénoménologues (en particulier Michel Henry) même si les concepts se différencient en apparence si fortement : Dieu, Nature, Néant, également évoqués dans les systèmes contemporains, et suivant des évolutions idéologiques bien connues, suivant surtout une thématique qui reste à mon avis très semblable au fond, mais qu’on n’a jamais mise en évidence. En fait, et c’est bien le cas de le dire, il y a un absolu stricto sensu, quels que soient le nom ou la place qu’on lui accorde, qui s’enveloppe d’une réalité d’apparaître qui l’occulte d’un certain point de vue, disons dans l’expérience immédiate, mais qui l’exhausse aussi dès que nous y prenons une attention enrichie de discrimination plus approfondie et surtout de réflexion. Dans mon livre j’ai cité des œuvres remarquables à l’appui de ma thèse, exemples choisis dans des époques et des cultures fort éloignées dans l’espace et le temps. J’ai parcouru les domaines souvent opposés de la peinture et de la musique, de la sculpture et de l’architecture, de la poésie surtout, et jusqu’à cette ‘éternité Morandi’ qui est mon dernier exemple et le plus éloquent à mon avis dans une culture contemporaine – avant l’effacement de toute culture  dans le chaos de conceptions exclusivement nihilistes, j’entends ! la question se révèle sans doute d’une immense complexité mais il n’en reste pas moins qu’il s’agit d’une seule interrogation gnoséologique sur la nature du réel, de son partage entre stabilité et fugacité des apparences, vérité et absurdité – grand thème contemporain – signifiance par conséquent ou insignifiance.

Je voudrais aujourd’hui apporter quelques éclairages supplémentaires à l’appui de ma thèse, des informations tirées de lectures récentes. Dans mon livre, je m’étais appliqué à dévoiler les liens secrets ou méconnus qui rapprochaient une philosophie du platonisme tardif et la gnose, puis des gnoses médiévales elles-mêmes qui s’étaient étoffées dans chacun des grands rameaux du judéo-christianisme avant de prolonger cet essor dans la modernité même, du moins dans certains de ses aspects, quand elle se passionne héroïquement à la recherche d’une vérité de la parution des ‘choses’. Ce point de vérité est extrêmement important parce qu’il illustre une vérité de la vérité qui n’appartient qu’à l’art et qu’on sait bien depuis l’antiquité, en particulier platonicienne. Que le beau ne se manifeste qu’à proportion du vrai qu’il délivre, qu’il démontre, qu’il rend pratiquement accessible dans l’acte du voir, d’abord, du ‘dire’ ensuite, de la description fidèle au réel et au vrai, comme nous y convoque le logos grec. C’est ce qui nous est rappelé par une équipe de chercheurs qui ont collaboré à un ouvrage récent : Le beau et la beauté au Moyen-Âge (3) Je citerai en particulier Anca Vasiliu qui s’est appliquée à rapprocher les réponses énoncées dans le dialogue du Phèdre et celles de Plotin dans son fameux traité sur le Beau. Un point de vue qui ne s’est jamais perdu même s’il a été oublié logtemps par beaucoup… « Pour Socrate, l’éloge descriptif est une approche préalable à l’identité visée entre la perception visuelle et la reconnaissance sous chaque aspect saisi d’une expression qui dévoile la vérité de la chose : la coïncidence entre forme et réalité propre à chaque existant particulier. Aussi bien Phèdre que Socrate évitent savamment le piège de la visibilité immanente à l’aspect, l’un en en faisant abstraction grâce à la supériorité de la teknè rhétorique de la phusis, l’autre se servant de l’expérience pour ‘prononcer’ une image dont la perfection provient de son caractère intelligible et dont le modèle se révèle être ici une divine épiphanie de l’animé. » (op. cit. page 64) C’est exactement le dispositif explicatif qui est conservé au Moyen-Âge qui s’impose évidemment d’autres concepts propres à sa théologie, mais qui révoque une esthétique séparée comme on a pu l’esquisser au 18ème siècle sur les traces de Baumgarten, inventeur du mot. C’est à partir de longues citations empruntées à Jean Scot Erigène, à la fois le plus savant héritier de la culture antique et le plus engagé dans l’affirmation d’un nouveau paradigme, qu’Olivier Boulnois apporte sa conclusion imparable sur ce point précis :  « Plutôt que la beauté sensible, c’est le beau idéal qui est mis en avant. Le plaisir du beau ne doit pas s’arrêter aux charmes d’un objet quelconque, mais s’orienter vers le divin : le plaisir n’est pas valorisé pour lui-même, mais il est réglé par le concept de vérité ; c’est une anti-esthétique, ou une esthétique théologique. La beauté naturelle est le symbole de la beauté idéale, le chiffre de la vérité souveraine. » (op. cit. page 33)

Mais si j’ai pu faire ici allusion au logos grec, on sait bien aujourd’hui que chaque culture, tout au cours de l’histoire, a été conduite à développer son logos propre, tous discours d’égale ambition mais fort éloignés les uns des autres, j’en conviens, toujours en recherche de cette vérité-là, d’offrir à l’épreuve esthétique, autrement dit à sa preuve véritable, la vérité immarcescible des modèles (ou idées). Ces particulières convergences ont été mises à jour avec hardiesse et perspicacité par des auteurs soucieux de révéler les constantes d’une tradition métaphysique qui a longtemps soutenu les efforts de l’humanité à la découverte de vérités éternelles. Mais des efforts qui se traduisaient néanmoins en ‘images’ fort différentes, incomparables, inassimilables les unes aux autres. Les ‘images’ qui se présentent sont à première vue sans parenté aucune, et pourtant elles ont bien cette ambition commune de ‘peindre l’invisible’. Ce fut le cas d’abord du travail de René Guénon, puis de ses grands exégètes : Coomaraswamy, Schuon, Burckhardt. J’ai pu consulter récemment le grand livre que leur consacre Patrick Ringgenberg (4), ainsi qu’un autre ouvrage où l’auteur s’efforce de mettre en parallèle ces cultures si différentes, mais dans la recherche de formes capables d’exprimer les réalités invisibles, de les mettre à portée d’une expérience sensible, commune même, à condition toutefois d’en accepter les règles et d’en respecter les conventions (5). On s’aperçoit ainsi que c’est un déchiffrement tout à fait possible, rationnel même, et que la leçon qu’on en retire a effectivement une portée unique parce que c’est une théologie de l’image, toujours la même exprimée dans des langues différentes, des symboles différents à vrai dire, des contrastes formels traduisant néanmoins de fortes similitudes d’inspiration spirituelle. Je ne m’étendrai pas, et c’est un tour d’horizon très hâtif que je propose ici, qui serait immense si l’on voulait en parcourir toutes les dimensions, dans une histoire fort longue et riche de particularités souvent si opposées qu’il faut presque y consacrer une vie pour en parcourir les méandres et en explorer les multiples arcanes jusqu’au dévoilement de leur unité cachée. Et cela, d’autant que j’ai proposé moi-même des prolongements à cette investigation inspirée du plus profond des pouvoirs de l’esprit humain, jusque dans et à travers les aventures les plus anarchiques de l’art moderne et contemporain. Il s’agit bien de la découverte d’une unité de démarche civilisationnelle dont les contours si habituellement reconnus comme parfaitement étrangers sont en réalité les figures de la même quête de décèlement d’une unique vérité, de sa révélation comme destination de notre humanité et de sa culture, de ses multiples faces pour l’exhaussement de l’Un insigne par la multiplication même de ses signatures.

(1) Connaissance du matin – Pour une vie poétique : libre-essai, Edilivre 2018 (CM)

(2) Je rappelle ce livre capital de Claudine Tiercelin : Le ciment des chosesPetit traité de métaphysique scientifique réaliste, éditions Ithaque 2011 (cf Jeudemeure 17 mai 2016)

(3) Le beau et la beauté au Moyen-Âge, édité par Olivier Boulnois et Isabelle Moulin, Vrin 2018. On consultera aussi : https://www.youtube.com/watch?v=Hnwh0Ddz_gE

(4) Patrick Ringgengerg : Les théories de l’art dans la pensée traditionnelle : Guénon, Coomaraswamy, Schuon, Burckhardt, L’Harmattan 2011

(5) Patrick Ringgenberg : Peindre l’invisible, images sacrées d’Orient et d’Occident, Les Deux-Océans 2018

L’Eclair des Signes

L’Eclair des Signes est un recueil de poèmes de Mireille Oillet qui vient d’être publié par Edilivre. On peut dès à présent le commander (également en format numérique) auprès de l’éditeur à l’adresse indiquée ci-dessous. Dans quelque temps il sera possible de le commander pareillement auprès de la FNAC, Amazon ou n’importe quel libraire.

Livre

Je profite de l’occasion pour rappeler que Cinq poèmes de Mireille Oillet ont été publiés sur ce blog en mars 2010. Ils illustrent chacun une vérité que la philosophie ne rejoint pas de ses seuls concepts. Par contre, la création poétique illustre avec des mots plus évocateurs impressions et affects qui portent à la fois la marque d’un sentiment personnel et d’une spiritualité intemporelle. Ils nous exhaussent bien au-delà des conceptions nihilistes répandues à notre époque.

http://marianus.blog.lemonde.fr/2010/03/18/

L’ange de Mozac

Je dois à mes lecteurs quelques explications concernant l’illustration qu’on peut voir en page de couverture de mon livre récemment publié par Edilivre Connaissance du matin. Certains de mes lecteurs les plus curieux m’ont interrogé à ce sujet, comme ils m’ont interrogé à chacune de mes allusions au mythe chrétien. Voyons en quelques mots. Si l’on fait une recherche sur Google, c’est la même réponse qui est trouvée. Par exemple, voilà ce qui est écrit dans la page dédiée à l’église de Mozac (Roman.net) : « Un ange, assis près du tombeau vide, annonce d’un geste que le Christ est ressuscité… » Il n’est pas ici dans la tombe mais au ciel, là-bas… Véritable image de la ‘coupure’ ontologique, ou… C’est une fable que tout le monde connaît, avec la fécondité que l’on sait, ou une histoire qui délivre tout autre sens si l’on adopte la perspective gnostique que je préconise. Cette fois-ci je serai même tranchant. Point de résurrection au sens où il est entendu par le commun des mortels ; la réanimation d’un cadavre… au troisième jour – il ne manque que la date et l’heure. Que les âmes simples y croient et s’en consolent, je leur laisse ce privilège et je ne le partage évidemment pas. Les propositions qu’on trouve dans mon livre sont d’une autre portée, très claires, et l’on peut y donner son agrément ou pas.

La création est un avènement miraculeux, ici maintenant, qui se fait des ‘deux mains du Seigneur’ (tiens, cela se voit à la voussure du portail nord de la cathédrale de Chartres, un ‘aperçu’ théologique intéressant !) ; en ‘fait’ (si j’ose dire) avec de l’essence (les idées, les modèles…) et de l’existence, cette matérialité, cette phusis, qui nous fascine tant. On connaît mes auteurs tant cités, n’est-ce pas ? surtout Ibn’Arabi, Maître Eckhart, Silesius et aujourd’hui Stephen Jourdain on ne peut plus clair sur la question, et comme ils le disent directement, sans métaphore ! Par contre nous avons affaire ici à une allégorie fort descriptive, l’ange désigne d’une main cette terre que n’habite plus Jésus, et de l’autre le ciel où, croit-on, se tiennent les essences immatérielles qui ne peuvent ‘connaître l’odeur de l’existence’ – c’est ainsi que s’expriment mot pour mot Ibn’Arabi… et Stephen Jourdain, qui n’a pas froid aux yeux, qui dit que c’est un ‘miracle’ – point – sans explication donc, sans recours à une rationalité anthropomorphique, causalité dans ce cas, méfions-nous… Mais cela se passe comme ça, d’où l’expression directe et sans conteste du geste de l’ange : simultanément, ici et là, dans un geste croisé comme le symbole d’un seul instant de Vie où le Seul se donne à co-naître dans une histoire, aux périls de cette histoire ! Point, j’insiste. Qu’on le prenne comme on voudra, ou pas du tout. Mais de ce choix gnoséologique, je n’ose dire sautériologique, dépend toute notre destinée – dont nous sommes responsables finalement.

Maintenant, j’élargis mon point de vue et j’ajoute : pourquoi avoir associé ces deux concepts d’identité et de création ? Le thème de la création, associé à celui de l’identité, c’est dire d’abord (en insistant !) qu’il y a quelque chose plutôt que rien, et un témoin irrécusable de la manifestation : ‘moi’ en particulier qui en fait le constat. Cela se produit en conscience où se croisent précisément les deux ‘réalités’ d’essence et d’existence, antinomiques et néanmoins ‘croisées’. C’est ma formule : « de l’Esprit pur et mise en je-u ». La métaphysique constatait une totalité pleine mais la Vie s’éprouve (personnellement) dans des conditions qui ne sont évidemment pas celles de conceptions physicalistes : une surabondance et un débordement de l’Absolu… au foyer de cette personne ! Aux périls des effets potentiellement dévastateurs d’une inondation ; et je parle autant du ‘mouvement d’amour’ (divin) que secondairement de nos agitations mentales (humaines). Mais ‘tout’, j’en reviens à une autre proposition centrale, je dis bien TOUT, se joue dans la rivalité de l’image et de la lumière (log. 83 de l’Ev. Selon Thomas, qui n’est pas non plus une métaphore !), en contradiction ou en coïncidence, occultation ou révélation, défiguration ou exhaussement de beauté. A condition d’échapper aux pièges des mots et des hallucinations de l’affirmation logique, et y compris ces mots-ci (comme se plaisait à le rappeler chaque fois Stephen Jourdain), tout est dit qui méritait d’être dit… C’est à cet instant, comme je l’écrivais il y a peu à un ami proche, que se lèvera le soleil adorable de la Poésie.

https://www.art-roman.net/mozac/mozac.htm

https://www.cathedrale-chartres.fr/portails/portail_nord/baie_centrale/vouss8-9_09.php

https://www.cathedrale-chartres.fr/portails/portail_nord/baie_centrale/vouss8-9_05.php

Rappel :

https://www.edilivre.com/librairie/connaissance-du-matin-raymond-oillet.html/

Connaissance du matin

Edilivre vient de publier mon nouveau livre Connaissance du matin qui reprend les thèses principales de la Création , ouvrage publié en 2003 sur le problème de l’identité et celui de la création, enrichi de nombreux apports parus dans ce blog. C’est une synthèse (276 pages, format ‘roman’) éclairante et d’autant plus facile à lire et consulter qu’on pourra l’acquérir en version papier (ou numérique, moins chère) directement sur le site d’Edilivre. Vous pouvez également, si vous le désirez, vous fournir auprès de vos libraires, ou Fnac ou Amazon…

Livre

Répéter (3)

Dans des Cahiers inédits diffusés auprès d’amis je retrouve des propos rares de Stephen Jourdain qui disent tout ce qu’il faut rappeler, préciser, répéter et disposer en une unique arche d’attestation, non logique, mais simplement comme un étoilement de mots capables d’éclairer le ciel de notre possible paradis…

Musique : « Nous avons tous la possibilité d’entendre notre propre vie, qu’elle soit douloureuse ou non, comme une musique. Ce qui permet de mettre le doigt sur une chose extraordinaire, c’est que nous n’entendons jamais la musique. Nous l’entendons auditivement, mais dans les autres registres de la sensibilité, nous ne l’entendons pas… Les notes visuelles sont des notes comme les notes auditives et donc nous devrions pouvoir synthétiser tout cela en une mélodie et entendre un chant et une musique. Or nous n’opérons jamais cette synthèse, et la défaillance de cette activité synthétique correspond à une utilisation tout à fait définie de l’attention qui est une manière imparfaite d’user de la faculté d’attention. Cette faculté d’attention doit se diriger dans toutes les directions, elle doit embrasser tout en une seule fois… »

Philosophie : « Se poser des questions est une façon d’être vivant. Sinon, cette paresse d’esprit débouche sur une philosophie obscure, mais très courante, à savoir, tout coule de source, tout est naturel, rien n’est étonnant dans le fond… L’esprit est un mystère colossal, la conscience que nous avons de nous-mêmes, qui est la texture même de ce que nous appelons notre esprit, est un mystère énorme, un miracle étincelant… et nous ne le voyons jamais ! »

Le corps ? « Il y a le corps vécu et le corps su, le corps ‘scolaire’… Ce qui est vrai de mon corps est vrai de toute autre perception. Il y a ce que je sais à propos du cendrier et puis il y a la perception directe, fondamentale, du cendrier. En fait, ce que je sais à propos du cendrier constitue une espèce de simulacre de cendrier qui masque le cendrier édénique et glorieux… Il y a ce que je sais à propos de mon corps, et ceci n’a rien à voir avec mon corps, c’est de la pensée : rien. Le vrai corps est l’expérience d’être, un être concret, qui circule au milieu d’un monde concret. Notre vrai corps n’est jamais immobile : il est fondamentalement dynamique. »

La création : « Au bout de très longtemps, j’ai interprété la force avec laquelle l’unité tend à se mettre sous cette forme duelle non pas comme une fatalité mais comme la mise en place de la création. Il y aurait donc l’unité. En langage chrétien, ce serait Dieu. Puis il y aurait le Fils (ça fait déjà deux) et la mise en place foudroyante de la création, l’apparition d’Eden. Le problème ne serait pas la dualité elle-même puisque le UN, tout à fait légitimement, engendrerait le DEUX, la dualité. Le problème est la façon dont nous allons traiter cette dualité, à titre personnel. »

Responsables : « Nous sommes civilement responsables. La question est de savoir si nous sommes pénalement responsables. Je ne conclurai pas sur ce point. A titre personnel, je me suis pris la main dans le sac, avec une paire de ciseaux satanique, en train de couper la relation qui m’unissait à toute chose. C’est bien moi qui le faisait à titre personnel et maintenant je suis très fier parce que j’ai inventé une sécotine et j’ai réparé.

– Pourquoi sommes-nous en état de délire ?

 Il y a deux manières de répondre à cette question. La première est de répondre à la question sur le plan intellectuel. Je ne crois pas que ceci soit très fécond… En vérité, celui qui pose la question, la question et tout ce que désigne la question, tout ceci vraiment n’est rien… En d’autres termes : peut-être existe-t-il une réponse intellectuelle ou philosophique à ce pourquoi, peut-être existe-t-il une réponse, mais peut-être pas. De toute façon, la vraie réponse est dans la récusation de la question, dans la non-existence de la question, du questionneur et de ce qui était impliqué dans la question. La vraie réponse est donc de type existentielle, non intellectuelle. »

La conscience : « Le mot conscience est le mot clef… La conscience n’est pas une lumière que nous subissons passivement. Elle est l’acte par lequel je communique avec moi-même et je suis partie prenante de cette lumière… La miracle de la conscience est en nous, en nous-mêmes dans le sein le plus profond de ce que nous appelons ‘nous-mêmes’. Il y a un ‘moi’ et ce ‘moi’ est sa propre transparence. Miracle, miracle absolu ! Ce miracle fait la différence entre une machine à penser… et un être humain. Quand un homme produit une pensée, il se sait lui-même produisant cette pensée. Il y a quelqu’un. Une machine ne le sait pas, c’est un néant. »

La source : « La source, qui est-ce ? C’est moi ! Le Soi, le Moi ? Non, moi : immédiatement-tout-de-suite ! Concrètement : moi. Au sein de moi-même, je n’ai pas d’apparence, pas de consistance, pas de forme, pas de couleur. C’est le mystère de l’esprit… Je me sais… Il y a cette intuition fondamentale qui est la connaissance de soi directe que l’on appelle conscience… Il n’y a aucune espèce de différence entre moi et le miracle de la conscience. Séparer ces deux principes est une espèce de suicide spirituel. »

Création, imagination : « Quand je regarde le cendrier, j’ai une évocation imaginaire de la partie du cendrier que je ne vois pas. En ce moment je ne vois strictement rien de moi-même. Pourtant j’ai une image de moi-même. Cette image, comment la qualifier ? Ce n’est pas une image réelle, ce n’est pas une image sensorielle ! Si ce n’est ni l’une ni l’autre, quelle est la seule source possible de cette image ? C’est mon esprit ! A ce moment-là, comment s’appelle cette image ? Imaginaire !

On voit bien qu’il y a un imaginaire qui est de source personnelle et qui est entaché d’irréalité et il y a un imaginaire qui, bien que jaillissant du tréfonds de la personne jaillit indépendamment de la personne. Cet imaginaire-là doit être traité comme réel. Ce qui est très audacieux ! Coûte que coûte, même si je me démontre à moi-même que tout ceci a jailli de mon esprit, je dois le traiter comme réel… Mon intériorité n’est pas réductible à ma subjectivité. »

L’ultime réalité : « J’ai découvert, contrairement à ce que l’on attendait, à l’encontre de toute évidence, que le ciel dans lequel se levait cette ultime réalité de soi n’est pas le ciel de la réalité ! C’est, d’une certaine façon, le ciel de l’irréalité ou le ciel de l’irréel pur ! Le royaume de l’irréel est celui de l’esprit, de « mon esprit », quand celui-ci est régénéré. Nous faisons tous parfaitement la différence entre objectivité, subjectivité, on sait qu’on ne peut pas toucher à l’esprit… mais en vérité on le traite comme s’insérant dans le tissu du réel, comme une réalité… Il est clair que le monde de l’esprit que l’on traite à peu près correctement intellectuellement, a une grande fluidité par rapport au monde dit matériel, ou dit extérieur, que ce monde en vérité possède pour nous une réalité, donc participe de la dimension de la réalité mais il faut ajouter cette précision : ceci est la perversion de l’esprit. Notre esprit capable de s’opposer à nous, en tant qu’annexe ou singularité du monde de la réalité : c’est une imposture. Notre esprit est dans sa nature radicalement différent.

J’ai découvert que le soleil de la conscience ne pouvait se lever que dans le ciel de l’irréalité. »

Et ces mots magiques : l’Idée se…

Le rappeler encore ? J’y tiens par dessus tout ! C’est sans distance. Et il n’y a plus de recherche. C’est à la découverte de soi-même, personnellement et à la source unique du procès où cela arrive à quelqu’un qui se manifeste – soit porteur révélateur de lumière, soit acteur d’une seule distorsion. Mais le travail a été fait, de connaissance – le voyage initiatique et le travail philosophique de l’élucidation d’une seule histoire, et de toute histoire car il n’est qu’un seul moi.

Quand les mots ont été dit, il y a le silence, mais il fallait finalement préciser : des mots ! L’acte de vie consciente est un immense et permanent accomplissement de soi aux horizons imprévisibles et constamment changeants des existences : une lucidité et un courage sans faiblesse, une vaillance spirituelle sans hésitation. Oh, les belles aventures de la vie qui sont toutes autorisées – MAIS quand tout est identifié, quelle différence cela fait. Libre, j’obéis à moi-même, régent de cette création de mes possibles, non plus serviteur de mes passions, étrangères et aliénantes. Je ne me perds pas.

Quelle image, quel type de précision pour dire cette parfaite conjonction de moi avec moi, cette réitération de pur esprit qui se mêle d’histoire et s’emmêle à la trame multiple des conditions ? Car c’est exactement, précisément ce qui se produit – et rien d’autre, cette mise en jeu. C’est à Stephen Jourdain lui-même que je l’avais confié il y a plus de 10 ans, la raison pour laquelle sans doute il m’a si longuement cité dans son livre Voyage au centre de soi : « … se rencontrer, c’est rencontrer une Idée : l’Idée se… (SJ) pas de réciprocité dans cette phrase qui mette en oeuvre un lien de transitivité qui complémentarise, éloigne, sépare : un seul pronom réflexif… une seule réflection, comme s’il y avait un seul détour, comme une seule ligne qui boucle son élan et son parcours… Je peux m’exprimer autrement : la logique de l’identité s’établit par la logique de la différence, de la séparation, qui se trouve du même coup légitimée en réalité. Et semble-t-il, c’est le jeu de la conscience. C’est pourquoi je parle de co-naissance : l’esprit s’anime (je pèse mes mots) par une re-lation d’Idées. Malgré tant de précision et de précaution, nous avons automatiquement conceptualisé, et donc séparé, et donc introduit cet espace qui n’existe pas du tout, jamais, sinon comme technique opératoire, formelle, de bonne logique ou même d’expérience élémentaire ; nous avons introduit et réifié cet espace entre les concepts de l’exposé (de la vérité) et créé (c’est ça la deuxième création) des ‘objets’ réels parce que perçus en une perspective faussée, mais nous ne voyons pas la perspective fausse parce que nous sommes obnubilés par la réalité ‘logique’ de ces objets apparemment si ‘réels’.

En fait, le poison n’est ni dans l’expérience sensible comme telle, ni même dans le jugement affirmatif, ni non plus dans le désir qui se nourrit de jouissance et de souffrance, ni dans la mémoire qui amplifie tout et conserve… tout cela est intimement imbriqué dans l’unique jaillissement de conscience où l’esprit se (se: grand mystère en effet !) communique à lui-même… mais voilà que le vin a pris tout de suite un goût de bouchon.» (RO) page 152 et s… du Voyage

Dans l’épreuve de la vérité ultime, qui est l’épreuve de la co(n)naissance, de moi-même et moi-même, je ne suis juge, moralement, de personne ni de rien ni d’aucune occurrence de vie. Je distingue l’irréel de mes confections mentales – ce qui est ‘autorisé’ au jeu, et ce qui ne l’est pas, parce que relevant du pur orgueil et de la volonté personnelle de confectionner du vrai ‘contre-nature’. C’est tout – mais c’est très, très important de s’en apercevoir : de s’apercevoir également comment fonctionne ce jugement de comparaison et d’exclusion, de parti-pris, chez tous les individus prisonniers de leur égoïsme, et toujours, potentiellement, en moi. Où je suis, régent d’un royaume qui porte simplement mon nom, le nom vivant du Seul ici-et-maintenant ; les images ne cachent plus la lumière.

Et le plus extraordinaire c’est d’être parvenu au terme de mon petit livre La création – un passage entièrement répété dans Connaissance du matin – à un concept radicalement neuf de réalisation que je présente ainsi. Je le rappelle « Il aura fallu, étrange et rare alchimie, que les concepts et l’intuition s’enrichissent jusqu’à l’extrême perfection d’eux-mêmes et que s’établisse une sorte de silence logique, l’écho de l’âme qui s’aime d’un amour infini, la Vie comme une réitération de l’Esprit pur, le dialogue d’un nominatif absolu rêvant éternellement sa propre duplication, imaginant les scénarios de l’existence multipliée par le miroir des images. Mais qui a jamais témoigné de ce halo silencieux de pure lumière, nimbant le chant et les couleurs de la vie ? La méditation de la vie sera donc l’élucidation perpétuelle de l’intimité jumelle de moi … et moi, repos et mouvement à la croisée de l’existant et du non-existant. Consonance ou résonance du Seul multiplié des échos innombrables de son chant. Et puisqu’il y a autant de chants que d’instruments, il ne peut y avoir ni programme ni obligation ; il revient à chacun, quand il le peut, d’accorder son instrument à cette musique sans notes… Lorsque la connaissance extrême délivre l’amour, l’amour délivre la liberté. Ainsi naît la vie poétique… »

Pas de plan, pas de programme, pas de ‘commandement’, pas de règle, pas de consigne, pas de recette évidemment, rien de tout ça. Je ne prône pas l’évanouissement en quelque vie impersonnelle, celle d’une personne déjà morte ou pas encore née, surtout pas l’éveil à quelque instinct qui me dicterait, sans recul aucun de l’intelligence, ce que je dois…  Je dis plutôt, comme Stephen Jourdain : « veiller… » non pas en auto-observation introspective mais en attention, une observation lucide, et affectueuse aussi : ce n’est pas une sévérité de moraliste ou d’inquisiteur, « veiller » pour discerner les mécanismes de la ‘deuxième création’, cette machine idéologique à faire du faux faux-réel pour entamer cet excès, je vais parler comme ça, excès de peur ou de plaisir, vertige de la conscience devenue si aiguë par cet excès de remplissage d’elle-même. Veiller, discerner, et sans aucune intention, censure ou parti-pris, repousser et rejeter les conceptions erronées, les perversions de l’affirmation idéologique.

Bien sûr, chacun est libre de choisir d’obéir à des règles, aux commandements d’une morale toute faite. Beaucoup ne sont pas libres d’ailleurs, pas libres du tout, la plupart en réalité, : le choix est fait pour eux, imposé. Ce n’est pas cette affaire là que j’invoque, une tragédie. Mais la liberté, je dirais volontiers cette fois, de paresse, et presque l’orgueil d’une soumission à un ordre supérieur. Ce n’est ni la liberté d’indifférence, ni le parti-pris d’ignorance, que j’abhorre. Mais que dois-je dire ici, et aujourd’hui ? Cela qui m’éloignerait tant de mon propos ? La veille dont je parle, qui s’instruit elle-même d’une réflexion, de comparaisons, pourquoi pas, d’une éducation – instruction disait-on simplement il y a quelques dizaines d’années – un discernement donc, animé de soi-même ; amour et respect, et espérance et courage, ces vertus que je n’ai jamais oublié de nommer: veille et discernement, et force (Krishnamurti avait dit pendant 50 ans je crois, d’un mot un peu malheureux : ‘passion’ !) et sincérité… Celui qui développe cela en lui ne répètera pas ses bêtises en tout cas, et il apprendra toujours, de tout et de tous, sur le chemin d’une perfection infinie et de tout accomplissement. Ce n’est pas petit : cela peut paraître modeste, mais augmenté du don, du partage d’une patience – comme j’aime ce mot, plus que passion ! – c’est une beauté qui s’élève et qui resplendit, le simple éclat de notre condition en réalisation d’elle-même. Et si vous voulez que je le répète sans lyrisme cette fois : une ‘petite musique’ – j’ai assez peu évoqué cette notion musicale qui se dégage d’une attention plus amoureuse à toute l’étendue des conditions – et cette ‘chose’, cette simple ‘chose’ comme disait Stephen Jourdain : « quand le vert est devenu vert » une fois de plus, découverte et non savoir, ressassement : embrassement de la vie dans la fraîcheur toujours renaissante de son apparaître miraculeux.

Petit raccourci

Tout ce qu’il fallait dire, qui méritait d’être dit, l’a été, et répété, et précisé : mais nous aimons plus nos querelles, nos rivalités, nos mots, nos mensonges, nos illusions.

Il y a fort longtemps, je lisais Carlo Suarès, les surprenantes analyses et les constats de sa Critique de la raison impure (Stock 1953). À sa voix s’étaient jointes celles de Joë Bousquet et René Daumal. J’avais été frappé par ceci, dans les dernières pages : Si le pire vient à se produire, nous ferons une septicémie généralisée. Nous aurons d’innombrables foyers d’infection, de guerre civile, dans le monde entier. Pour rien… Mais c’est alors que le moindre geste vrai, du moindre petit homme, acquerra toute sa valeur. Là où il se produira, il arrêtera le conflit. Il mettra une limite au crime. Il montrera, très simplement, que s’entretuer n’est pas la bonne façon de trouver la sécurité. Autour de lui – autour de chacun de nous – se fera le débrayage ; et la guerre, en panne, là, n’aura pas lieu. C’est une lucidité : vision du pire engendré du mensonge, et de notre salut, inspiré du simple bon sens. Or il se trouve que nous en sommes là, arrivés au pire probable, que personne ne s’en aperçoit, personne ne s’en soucie.