Le ‘difficile’ problème de la conscience, mais lequel ?

C’est le chercheur australien David Chalmers qui a parlé d’un problème ‘difficile’ de la conscience dans son célèbre livre L’Esprit conscient ; à la recherche d’une théorie fondamentale. Je lui ai consacré un article dans ce blog ; il s’agit en effet, en confrontant toutes les théories scientistes et en les réfutant une à une, de constater une difficulté jusqu’à présent insurmontable d’expliquer la conscience phénoménale et la subjectivité qui en est le foyer vivant. Mais Chalmers déclarait pour autant ne pas renoncer à trouver cette explication ‘satisfaisante’… et le problème en est toujours là. Dans la tradition, autant occidentale qu’orientale, le problème s’est naturellement développé dans un contexte, soit métaphysique, soit religieux, et il est apparu très tôt que c’était précisément une difficulté insurmontable de vouloir dépasser les limites de la conscience, d’aller au-delà quand toutes les questions (et par conséquent leurs réponses) se trouvent toujours invariablement situées à l’intérieur de ses limites. J’ai retrouvé dernièrement un texte de Suzuki : Buddha infinite light, qui expose la philosophie religieuse japonaise, et qui caractérise de manière particulièrement précise et pertinente ce problème. En fait, il s’agit d’une objection ‘orientale’, résumée en quelques mots. Je rappelle qu’elle se répète souvent dans l’enseignement contemporain d’un Nisargadatta Maharaj, également très souvent cité dans ce blog. Il s’agit donc d’une réponse unanime. Je citerai ici quelques passages frappants de Suzuki, dans ma traduction de l’anglais (avec l’aide Copilot !)

As long as sincerity is conscious of itself , it is not genuine . Religious or spiritual forgetfulness is something that one must experience personally for oneself ... The inmost self lies deeply buried in the unfathomable abyss of our relative consciousness ... “ the destroying of consciousness ” means destroying the superficial , relative consciousness . It means going beyond the bifurcation of subject and object .

Tant que la sincérité est consciente d’elle-même, elle n’est pas authentique. L’oubli religieux ou spirituel est quelque chose que l’on doit expérimenter personnellement. Le moi le plus profond est enfoui dans l’abîme insondable de notre conscience relative. « Détruire la conscience » signifie détruire la conscience superficielle et relative. Cela signifie aller au-delà de la bifurcation entre sujet et objet.

Subject and object , before they split , emerge from where there is no subject or object yet . This world that we take for granted and see is intellectually reconstructed ; it is not the real one . We have re – formed it through our senses and our intellect working at the back of the senses . We reconstruct this world and believe that our fabrication is the real thing . But to reach the inner self , such superficial relativity must be eradicated . To destroy relativity is not to create another relativity , but to find relativity itself as un – divided into relative terms — which , again , is rather difficult to understand . But the inner self is reached only when this relativity is transcended. When there is no subject and no object we are in a state like that before we were born into this world . We see things as we did before we came into this world .

Le sujet et l’objet, avant de se séparer, émergent d’un endroit où il n’y a pas encore de distinction entre eux. Le monde que nous prenons pour acquis et que nous voyons est une reconstruction intellectuelle ; ce n’est pas la réalité véritable. Nous l’avons reformé à travers nos sens et notre intellect, et nous croyons que cette fabrication est la véritable réalité. Mais pour atteindre le moi intérieur, il faut éradiquer cette relativité superficielle. Détruire la relativité ne signifie pas en créer une autre, mais découvrir la relativité elle-même comme étant indivisible en termes relatifs—ce qui, encore une fois, est difficile à comprendre. Toutefois, le moi intérieur n’est atteint que lorsque cette relativité est transcendée, quand il n’y a plus ni sujet ni objet… Lorsqu’il n’y a ni sujet ni objet, nous sommes dans un état semblable à celui que nous avions avant de naître dans ce monde. Nous voyons les choses comme nous les voyions avant notre venue au monde.

Consciousness itself is a product of time . Thus , to destroy that product of time and yet to reproduce it in time , to destroy consciousness which is in time and yet to have whatever experience we get by it , seems contradictory . Such an experience expresses itself through consciousness , in consciousness , in terms of time . That which goes beyond time we try to express in time . This is a contradiction as long as we appeal to language , but we have noalternative but to appeal to language . So we are in a constant dilemma ; we have to live with that somehow .

La conscience elle-même est un produit du temps, si bien que pour détruire ce produit du temps et néanmoins le conserver dans la dimension du temps, détruire la conscience qui est dans le temps et néanmoins accéder à toute expérience qui en est le résultat, c’est tout  à fait contradictoire. C’est ce qui précède le temps que nous voulons exprimer dans des termes qui appartiennent au temps. La contradiction va rester tant que nous faisons appel au langage, et pourtant nous n’avons pas d’autre alternative que de faire appel au langage. Nous sommes prisonniers de ce dilemme ; nous sommes obligés de vivre avec quoi qu’il en soit.

in religious life we accept and know and , at the same time , live that which is beyond ordinary knowledge . Thus knowing and living , living becomes knowledge and knowledge becomes living . This is the difference between religious life and worldly life .multiplicities there are all kinds of noise , all kinds of disturbances . The noise is eventually silenced , but this silence is not accomplished by the annihilation of multiplicities . The multiplicities are left as they are , yet silence prevails — not underneath , not inside , not outside , but right there .

Dans la vie religieuse, nous acceptons et connaissons, tout en vivant, ce qui est au-delà de la connaissance ordinaire. Ainsi, savoir et vivre deviennent une seule et même chose. C’est la différence entre la vie religieuse et la vie mondaine. Parmi les multiples manifestations de la réalité, il y a toutes sortes de bruit et des perturbations. Ce bruit finit par être réduit au silence, mais ce silence n’est pas accompli par l’annihilation des multiplicités. Celles-ci demeurent telles qu’elles sont, et pourtant le silence prévaut—non pas en dessous, ni à l’intérieur, ni à l’extérieur, mais précisément là où elles se trouvent.

L’intérêt de ces citations est double. Premièrement, lorsqu’il est précisé qu’il n’y a aucune innocence véritable dans la conscience lorsqu’elle se projette hors d’elle-même. Elle n’y parvient jamais et c’est une vaine prétention ; elle est indissolublement liée au temps. Son mode d’expression habituel, le langage, nous lie indéfectiblement à des catégories d’interprétation qui sont toujours invariablement celles de la conscience. Je rappelle également que c’est ce que dit Kastrup dans ses ouvrages également cités ici. Faut-il donc chercher à ‘détruire’ la conscience, à faire taire par tous les moyens ce ‘bruit’ qui pollue chacune de nos expériences ? Puisque c’est impossible, c’est au contraire une acceptation, et l’équanimité qu’elle provoque, qui délivrent un silence plus profond qui s’abrite néanmoins dans l’agitation même de nos pensées et de nos mots. ‘Là précisément’ se trouve aussi la source habituellement imperçue d’un absolu ignoré de l’intentionnalité qui nous pousse irrésistiblement vers le monde de l’expérience sensible. Et du jugement ! Cette précision, ajoutée par Stephen Jourdain dans tous ses ouvrages et conférences, apporte un éclairage vraiment décisif. Un jugement ‘affirmatif’ dit-il même, de façon plus catégorique et exclusive, quand il ne s’agit que d’un jeu comme il le dit aussi, si toutefois l’on veut bien s’abstenir d’aller croire à un tragique accident comme c’est souvent le cas en Orient ! C’est le jeu que la Déité se donne, comme l’a mystérieusement rapporté Angelus Silesius ; le jeu de la raie manta qui s’amuse des bulles produites par le scaphandre de l’océanologue dans le livre de Richards Powers précédemment cité dans ce blog : Un jeu sans fin… origine et déploiement de toute la création !!! C’est très fluide comme le milieu aquatique évoqué dans ce livre, en perpétuel mouvement et évolution, un jeu qui échappe à toute conceptualisation fermée, fixiste.

Cela paraîtra vite dit ici ! Et le mot ‘jeu’ choquera toujours, j’en conviens ! Un ‘jeu’ dramatique en tout cas, sinon tragique comme l’histoire nous l’apprend jusqu’à ce jour. Mais un jeu, notons-le bien, qui se résout toujours par la dissipation de tout événement, et de nos mémoires mêmes, qui ne retient jamais notre intérêt que par l’illusion massive de réalité que provoque notre condition existentielle et l’implication de nos esprits. C’est aisément vérifiable : nous nous y engageons totalement, jusqu’à complète aliénation par identification. Si l’éthique ‘orientale’ propose le détachement, l’éthique ‘occidentale’ exige le plus souvent engagement, et action – avec les résultats que l’on sait, dans l’un et l’autre cas si l’on s’obstine en pessimisme… Un condition ‘tragique’ alors ? Et somme toute, puisque c’est la question posée : où nous conduirait cette sortie de conscience, ce silence que d’aucuns comparent déjà au silence de la mort ? Pour beaucoup qui proclament le caractère sacré du présent qui aurait seul goût d’éternité, n’est-ce pas à la fois le lieu de toutes nos peines et de nos joies, de bonheur et malheur, où un sujet vivant les éprouve ? C’est tout le drame de la conscience, et on y trouvera la saveur à laquelle nous détermine notre tempérament, nos paris gnoséologiques et nos choix de vie.

Avant d’évoquer ce jeu (et son caractère éminemment dramatique, je l’admets) il faut noter en passant qu’il a été l’en-jeu de mille ans de philosophie grecque, et qu’il aboutit dans le dernier platonisme, celui de Damascius (458-533 ap. JC), à une conclusion toute proche de celle de Suzuki : l’acceptation comme délivrance ! Je citerai ici un court passage du livre que je lis en ce moment, dont le titre nous en dit long : Damascius et l’ineffable – récit de l’impossible discours, de Marilena Vlad (Vrin 2019) Lecture exigeante mais éloquente. Pour la faciliter, je rappelle ce qu’il faut entendre par aporie : une impossibilité logique à résoudre une contradiction, une impasse de la pensée.

L’aporie est la seule trace – paradoxale – de cette exigence que cherche la pensée. L’impossibilité de retrouver l’unité (impossibilité exprimée par les apories) n’annule pas cette exigence même ; au contraire, elle la met négativement en évidence. Le principe est précisément ce que l’on ne peut pas penser, ce que les apories montrent en tant qu’inatteignable. Tout en partant du principe, Damascius obtient l’effet contraire : la chute dans les apories. L’impossibilité de dire le principe nous indique néanmoins l’existence d’un principe incoordonné, complètement soustrait au tout. Ce principe incoordonné se révèle être non pas une chose déterminée, définie par une certaine expression ou notion adéquate, mais une présence manifestée par le constant renversement de la pensée, lorsqu’elle essaie de dire le principe. Le renversement aporétique, qui risque de détruire l’unité du tout, devient un renversement systématique, au moment où la pensée découvre en elle-même la trace de ce principe qui renverse toute forme de pensée, toute tentative de l’identifier et de l’englober dans le tout. L’aporie, qui semble un échec de la pensée en face de du principe, se trans forme en une conscience (sans connaissance) du principe. L’impossibilité d’exprimer le principe se fait méthode d’indication, d’attestation, de découverte de sa présence nécessaire pour la pensée. La pensée même nous révèle finalement son propre principe, qui se soustrait à toute tentative de le dire. Le principe impensable et incoordonné indiqué par l’aporie est justement celui que la pensée conserve impensé et inconditionné, par son propre renversement. (p 208)

Comment la fin de la philosophie (objectif !) aboutit à la fin de la philosophie (anéantissement ! ) : aporie majeure ! aporie majeure ?

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