Klima ? encore, ajouter…

.. des citations qui m’ont été adressées par un fidèle ami, également lecteur passionné de Klima. Elles portent sur le ‘jeu’ et la ‘fabulation’ (ou l’imagination). Nous rejoignons Stephen Jourdain qui complétait ce tableau du grand Tout par la notion de création, d’irréel réel quand nous nous efforçons de mesurer ce ‘Trop’, de ‘pur néant’ quand nous nous arrogeons le rôle de décréter ‘réel’ et ‘rationnel’ l’ob-jet de nos représentations. Alors tout est dit, mais ‘cela’ ne se démontre pas ; on peut par contre, au moins par curiosité, suivre les pistes qui y conduisent. L’aliénation native s’en trouve fissurée et la possibilité d’un salut augurée.

(…) je suis celui qui se tient au-dessus de tout, – au-dessus même de la vérité et de Soi et de Sa propre Elévation… l’être souverain, aséique et vivant… Superlatif… Tout est insignifiant ; ou bien : tout est au-dessous de moi ; ou encore : tout tourne à mon profit dans l’éternité, – quoi qu’il arrive, tout me sert, tout est depuis toujours l’esclave de ma grande Volonté, de mes suprêmes désirs… le Moi mû pour la Souveraineté, libéré de tout, inconditionné, intangible, réside, immuablement éclatant, dans un Auto-embrassement qui ne cesse de s’affermir en s’affirmant, qui ne cesse de se jouer souverainement de tout et de Vaincre Eternellement, uniquement pour l’amour de la victoire, sur les pensées, « intérieures » ou « extérieures », dites la nature.

Ladislav Klima, Traités et diktats, 233,  229,224,  173, 141.

Le monde est exubérance. Il est un Trop.

 Ladislav Klima, Traités et diktats, 96

La fabulation est la seule et unique activité de la conscience, elle est l’essence du monde, la fiction est fait fondamental, elle est ce qui est.                                                                                                                           

Ladislav Klima, Le monde comme conscience et comme rien, 33.

La Souveraineté est Infinitude ; la terminaison, de quoi que ce soit, est négation de toutes les idées les plus hautes. L’Infinitude est absolument fluide et vague ; une permanence, une déterminité, une certitude, quelle qu’elle soit, en serait la terminaison, la négation. La vérité est permanence, déterminité, certitude par excellence, fixisme, tétanos, congélation et mort. — Elle est une infâme et stupide tendance à entasser l’infini dans une étroite boîte bondée, à le fourrer au cercueil, après ablation préalable de ses extrémités ; schématisation de tout, castration de la vie, strangulation du monde, aplatissement de Dieu ; timide manie constructrice d’écluses, lâche et animal enfermement de soi, bestialisation de l’existence. — Elle est de nature autocratique, souveraine ; ignoble petite chose qui ne souffre rien au-dessus de soi. – Elle est la prison mondiale en personne. – Elle est la négation du Plus-Haut.

Ladislav Klima, Traités et diktats, 180.

Le jeu est la seule possible activité de Dieu ; tout ce à quoi il a affaire ne peut être que jouet. Plasma absolu, caoutchouc infiniment élastique, flamme flexible, rien qui oppose une résistance autre qu’apparente ; aériennetés, nébulosités, quantités œthériques, ombres et fantômes… ; le rempart illusoire derrière lequel la bête brute cherche à se mettre à couvert de la mer d’oether qui l’enserre de toutes parts ; la paresse a l’état solide n’est que peur de la liberté œthérée, de la vitesse œthérée, de l’absurdité œthérée, du Jeu œthéré et de la danse. — Dieu n’a affaire qu’aux entités et quantités psychiques ; mais la Psyché = le monde ; mais le monde = Dieu ; mais Dieu = Moi – : le Monde est le jouet absolu de Ma Volonté absolue : voilà qui est connaissance suprême.  

Ladislav Klima, Traités et diktats, 183.

Je serai un Rêve élevé qui n’aura de commun avec mon rêve actuel que le fondement le plus élémentaire de la constitution Divine, mais dont la logique et l’idéalité seront entièrement différentes. Un plus un y feront sept, les concepts de chèvre, de charrette, de colère et d’espace seront convertis en autant de rayons d’ouragans lumineux… L’antichambre de Dieu…, quel­que chose comme le « monde des Idées », le « monde vrai »…, — ne vous inquiétez pas, il y a des milliers de « vrais mondes » ! … « Mais c’est irréalisable ! » Nenni. Un jour ce sera un fait parfait, aujourd’hui déjà c’est un fait partiel, dès maintenant l’homme peut être jusqu’à un certain point Dieu omnipotent et omniscient ; il suffit qu’il cherche à « être parfait, comme est parfait notre Père aux cieux » ; c’est cent fois plus facile qu’on ne le croit ; il suffit de comprendre certains noetica ; un exemple, parmi les plus simples : les « choses » sont simplement les idées qu’on se fait au sujet des « choses ». Or, la Panréconciliation Divine, qu’est-ce que c’est ? Pur et simple Eclat, indivis, uniforme, un comme un soleil sans taches — : toutes les frontières se défont dans le solvent du Panamour, les distinctions entre les choses et les pensées, reflets des relations animales, s’effacent, et tout le contenu de tous les états d’âme disparaît, révolu à jamais ; le « devenir » disparaît, il ne reste que l’Etre — Suréclat, Hymne supralumineux à Soi.

Ladislav Klima, Instant et éternité, 143.

Connaissez-vous Ladislav KLima ?

Au cours de mes recherches, à maintes reprises, j’ai rencontré la question épineuse du solipsisme. J’ai pu la traiter dans certains contextes mais elle s’impose toujours avec ses interrogations irréductibles lorsqu’on se situe en idéalisme, notamment l’idéalisme absolu que j’ai abordé récemment avec Gentile, et dans la philosophie orientale, védantique en particulier, ou le Zen que je redécouvre avec Suzuki. Ce qui mérite attention et examen. Klima ? Vous en apprendrez peu sur le net ; un bref article sur Wikipédia : philosophe tchèque ayant vécu de 1878 à 1928, « influencé par Berkeley, Schopenhauer, Nietzsche… » Ce qui en dit peu, ou déjà beaucoup. Mais la lecture de Klima, quand on y vient ! Si l’on y vient ! Un électrochoc. Impossible de ne pas l’éprouver ainsi quand on rencontre un homme qui se déclare lui-même ‘Dieu’ et parvient à définir, avec un rare talent faut-il reconnaître, un égosolisme assez stupéfiant, un mot dont la racine dit tout, déjà. Je livre ici des extraits de son livre principal : Traité et Diktats, publié par les éditions de La Différence. On appréciera.

TOUT KLIMA

‘Absoluité’ : ce mot contient tout et le Tout. Le cœur de l’étant et la moindre étincelle de son épiderme ; l’essence de Dieu et sa personne telle qu’en sa totalité, de la tête aux pieds. Le principe et la fin et la substance de la philosophie. – Et, au bas de l’échelle, dans la vie humaine, le pôle et la boussole, le grand havre et le phare et le navire qui y porte. – (…) Et l’éternelle embrassade de l’infini et de la finitude. Le vrai et le faux : le Tout qui est rien, et le rien qui est tout… L’infinité de l’espace, celle de la matière, des ombresques nuages idéels, du temps… ne sont que des symboles de cette Divine infinitude de la logique, infinitude la plus interne. Or, l’infinitude de la logique, portée à l’éclat incandescent de l’Absurdisme, est Absoluité ; sa finitude, la prétendue vérité, est bestialité – antipode de la philosophie, de l’Absoluité. L’Absoluité cependant est ‘Sur’vérité, – éternel Diktat à sa propre adresse… ; et elle est – Surétant – –

Ladislav KLIMA, Traités et Diktats, éd. La Différence 1990 (p 315)

Les choses n’existent pas, seuls existent les jugements portés sur les choses ou, plutôt et partant, sur d’autres jugements : le monde est la critique de la critique d’une critique : le tout tourne autour du rien.

Le mystère originaire du monde, la seule et unique activité de Dieu, c’est l’auto-embrassement, c’est-à-dire le concept de positivité pensé jusqu’au bout. Le monde consiste dans la glorification de soi-même, n’est que son propre éclat, n’est qu’hymne à soi, c’est-à-dire à un hymne à un hymne.

Ladislav KLIMA, Traités et Diktats, éd. La Différence 1990 (p 174)

Les concepts de ‘réalité’, ‘vérité’, ‘organisation objective du monde’, ‘être en soi’, contredisent l’Absoluité. (…) Or, c’est sur ces concepts que se fonde entièrement l’hypothèse fantaisiste selon laquelle il existerait d’autres moi en dehors du mien. Si j’imagine, où que ce soit, un deuxième moi, je prête nécessairement à cette imagination, en guise d’assise, le concept de l’être objectif en soi, la crudité de la ‘réalité’, l’idée dédéifiante de la vérité. La notion de deux au sens non illusoire involve en soi la réalité : et elle est au fond réductible à la notion de deux moi – : le moi seul est, les parties de ce moi sont des quantités illusoires. Le ‘duo’ n’a un sens illusoire qu’à l’intérieur du moi ; seul un seul moi a sens. Il n’y a que l’Un ; l’existence de deux signifie deux existences, signifie la négation de l’existence. L’égosolisme découle tout bêtement du concept d’existence.

L’existence de deux consciences, – soit de deux homogénéités –, qui n’exerceraient aucune action opérante l’une sur l’autre, est absurde : l’interaction est inhérente à l’homogénéité. L’interaction de deux moi, – soit de deux hétérogénéités absolues –, est non moins absurde. En effet : la conscience n’est compatible qu’avec un seul moi, – le bon sens pourrait d’ailleurs en dire autant. ‘La conscience’ et ‘ma conscience’ sont identiques. L’égosolisme découle tout bêtement du concept de conscience.

Si l’hétérogénéité et l’impensabilité de deux moi ne s’opposaient à leur interaction, celle-ci ne pourrait avoir lieu que sur la base de la causalité réelle ; celle-ci s’est écroulée avec la chute du concept de réalité. (…) C’est à l’intérieur du moi seulement qu’est possible une causalité illusoire. A savoir magique. Or la valeur et le bien résident exclusivement dans la magie ; laquelle n’est rien autre chose qu’illusoriété. Ce qui déféerise et désillusionise, est par là-même dément, – le monde n’est ni plus ni moins que Féerie. – L’égosolisme découle tout bêtement des concepts de valeur et de bien.

Il existe deux vérités mystiquement abyssales, immensément importantes et ignorées : que le Moi = le Monde. Et que le moi = mon moi.

(…) L’égosolisme découle du concept de moi, – c’est peu dire : les deux ne font qu’un ! –

Ladislav KLIMA, Traités et Diktats, éd. La Différence 1990 (pp 199/200)

Je ne sais pas, j’y travaille…

Je l’ai déjà écrit ici, je travaille à mon prochain livre Dedans comme dehors, dont la première partie est consacrée à l’étude du ‘conflit des réalismes’, histoire d’injecter une tonne de béton (de savoirs) à la base de mon précédent livre Un mouvement et un repos – la question de soi, qui souffre du vertige provoqué par une cruelle absence de lecteurs. Pour prouver davantage, et quoi ? Non, mais compléter la réponse à la question de soi par une nouvelle réponse, inédite, à la question du Tout. Je suis donc plongé dans de patientes et laborieuses recherches : j’ai d’ailleurs déjà publié une partie de mon propos concernant les avancées de la Physique contemporaine, je prévois de rapporter aussi quelques pages sur la querelles des Idées dans l’Antiquité avant d’aborder la question ultérieure, tellement plus ample, que j’appelle donc le conflit ‘des’ réalismes. C’est d’ailleurs au 17ème siècles que se dessine ce conflit gigantesque qui perdure de nos jours : dernières avancées de la phénoménologie transcendantale (Romano, Schnell, Thumser) vs les ‘nouveaux’ réalismes ! C’est très fort, intense ; mais dans mon plan si souvent repris et corrigé, j’hésite sur ma conclusion, normal ! Faut-il aboutir ( j’ai déjà tenté de définir un ‘dernier seuil’ !) par le rappel de ce qu’il faut entendre par ‘vie poétique’ – j’ai prévu d’aborder Mallarmé, Kenneth White, Mireille Oillet par une étude sur le concept de ‘blancheur’ – aboutir plutôt à une définition plus métaphysique de l’écologie (Guattari, Coccia, Rosa, Fleury) – aboutir, à la ‘fin’, par une confession plus intime relative à notre condition secrète, l’adoration en prière perpétuelle du Seul (Ibn’Arabi, Ab el Kader) ? Associer pour tout dire mystique et politique par la révélation d’une gnose enfin dévoilée, cette fois universelle, (partant d’allusions à Teilhard de Chardin, Camus : Chazal, Klima, Jourdain) ; rien de tout cela ne va pas de soi ! J’y travaille…

Quel encouragement en trouvant ce texte de Cynthia Fleury (que je voulais réintroduire en ‘écologie’) …sur Mallarmé… Elle est dans le bon angle de vue, celui qui devrait s’imposer, et je ne résiste pas au plaisir de la citer : Occident et Orient ne sont pas des pôles géographiques mais des pôles métaphysiques : ils témoignent d’une forme de saisie. La connaissance occidentale a pour objet le phénomène, ce qui apparaît dans le monde sensible. Selon les Occidentaux, on ne peut accéder à ce qui se présente à nous sans se le représenter, c’est-à-dire, sans unifier ce qui, sans nous, reste du domaine du divers et de l’indéterminé. Or, unifier le divers, c’est créer une représentation, autrement dit un phénomène qui demeure étranger à la chose en soi. Par opposition, la connaissance orientale considère qu’il est possible, et même nécessaire parce que supérieur au niveau cognitif et éthique, d’accéder directement à ce qui se présente à nous. Elle ne bannit pas la représentation mais ne s’en satisfait pas. Derrière tout phénomène, tout ‘zâhir’, il y a un caché, un ‘bâtin’. Ce qui se montre dans le phénomène, tout en s’y cachant, c’est proprement l’ésotérique de ce phénomène, ou encore l’apparition (non apparente) de l’apparence, ce qui fait qu’une chose apparaît. La connaissance orientale s’inscrit dans l’ordre du salut. Elle cherche à sauver le phénomène, à saisir l’invisible sous le visible, le point poétique de l’apparition-disparition. Le sujet et l’objet ne sont plus scindés, comme dans la connaissance occidentale. Ici, l’objet n’apparaît que devant celui qui comparaît. La fiction littéraire fait ici son entrée. Elle est une sorte d’histoire phénoménologique, cherchant à dire le salut des phénomènes, la dialectique qui unit leur apparence à leur puissance cachée d’apparition. ( Mallarmé ou la parole de l’imâm, folio 2020, p. 144)

Ici, le ‘conflit des réalismes’ est résolu , nous sommes près de Stephen Jourdain et de son concept de création qui répond également aux antithèses exposées par les deux partis du réalisme et de l’idéalisme, telles qu’elles se sont figées, je peux bien le répéter, à partir du 17ème siècle en soumission aux normes apparues irrécusables d’une objectivité absolument déterminée par les ‘faits’ d’expérience. J’ai traité du problème de la personne dans mon précédent livre – première personne, faut-il préciser -, il s’agit maintenant du Réel, totalité dynamique où Moi et non-Moi jouent au ‘jeu’ de la co(n)naissance. Je précise en passant, c’est sans doute nécessaire, que Cynthia Fleury évoque précisément dans son ouvrage l’ésotérisme islamique, sans citer le monisme extrême-oriental qui constitue à sa manière une dissolution de la question ! J’en parlerai aussi ! Elle reconnaît par contre, à la fin de son essai, ne pas être parvenue à ‘conclure’ ce qui s’expose comme une théorie ; elle nous invite plutôt à aborder sa ‘concrétude’ qui est affaire existentielle, où Orient et Occident peuvent se rejoindre ; a very private matter disait Stephen Jourdain.

PS : Pour complément, je signale la réédition en poche (CNRS 2019) du livre de Cynthia Fleury Dialoguer avec l’Orient, un autre abord de la question, plus ‘politique’. Sur le fond, bien entendu, il faudrait citer l’oeuvre immense de Henry Corbin, je ne l’ai pas fait ici.

Guide de lecture pour Un mouvement et un repos – la question de soi

Mon dernier livre, publié en janvier, a laissé dubitatifs maints lecteurs qui ne manquent (heureusement) pas de m’interroger. Parmi ces derniers, mes petits-fils, qui ont l’excuse d’être jeunes et d’avoir reçu de l’institution scolaire une initiation insuffisante aux humanités (?) – un vrai problème d’actualité et d’avenir ! C’est à leur intention que j’ai écrit ce petit Guide de lecture – une page word pas plus ! et que je le soumets aussi à tous les esprits curieux ou encore hésitants. La dernière ligne, par exemple, veut questionner ‘tout le monde’ ! Je signale par la même occasion que Un mouvement et un repos – la question de soi (Edilivre) est désormais disponible en ebook chez tous les distributeurs de livres en ligne, notamment Amazon (Kindle) et la FNAC (Kobo) qui ont des logiciels extrêmement fiables ; le chargement se fait en quelques secondes après règlement par carte : 4,99 euros

Un mouvement et un repos : c’est-à-dire ?

Et en sous-titre : la question de soi. Projet ambitieux et, en même temps, qui veut aller au plus simple puisque c’est de ‘moi’ qu’il s’agit, mais de ‘moi’ générique – et je ne dis pas d’un ‘moi’ pour rester au plus près d’une épreuve en première personne –, qui est ‘moi’ en tout un chacun en dépit de toute la diversité des individus, diversité telle qu’ils paraissent souvent étrangers les uns aux autres, imperméables à toute compréhension, toute entente.

L’enquête sur la conscience révèle un ‘mystère’ qui s’appellera un peu plus loin ‘secret’ parce que la conscience, même en approche scientifique (le dernier nom à retenir, important, est celui de Michel Bitbol), n’autorise aucune connaissance objective, aucune connaissance de causes qui entraînerait l’explication d’effets toujours reproductibles et donc prédictibles. Quelle que soit l’ampleur du mouvement, autrement dit du régime existentiel de ses manifestations, la conscience recèle un pouvoir d’invention et de liberté, on peut même insister en parlant de ‘création’, qui l’associe à un ‘plus’ d’être qui semblerait détenir une identité ‘secrète’, un plus qui l’ancre dans ce qu’il faut appeler ‘valeur’ et même ‘valeur infinie’. Le sceau d’un Absolu irréductible : j’ai dit, ‘le précédent absolu de tout ce qui existe’. Ce qu’il convient d’appeler repos, que d’autres diront Dieu, mais quel autre que moi-même sinon figure semblable à moi-même, ou Nature, mais dans le seul mouvement de son expansion propre et de ses invariables déterminismes.

En fait l’expérience proposée est simple : il s’agit de découvrir par soi-même que l’objet qui me fait face, là où semble camper si fermement toutes les déterminations de ma venue au monde, n’est objet que dans l’appréhension de mon esprit, soit image, soit jugement, sans oublier la sensation qui fixe une première impression d’objectivité, mais toujours : pour moi ! La seule objectivité, la plus incontestable en fait (il faut souligner) est bien la connaissance qui s’opère en conscience, le préfixe co- marquant la dualité qui constitue toute expérience mais qui exprime sûrement une seule unité d’origine et de finalité. Ce serait même comme un jeu ou une fable, sinon, bien sûr, que cet infini de valeur et de sens crée un monde apparemment illimité, et si riche, d’un tel potentiel d’actualisations en toutes ‘régions’ de l’être, qu’il semble nous élever nous-mêmes à la qualité de dieux, en tout cas ce dieu de la création ex nihilo qu’ont imaginé les théologies du passé. Ex nihilo parce que rien d’objectif ne détient cette puissance créatrice sinon un Absolu intotalisable (pas d’inventaire possible !), et son ‘Fils’, son régent qui détient, lui, le pouvoir de ‘lecture’ et d’interprétation des phénomènes qui l’impressionnent. ‘Fait’ de conscience à tel point qu’on dira même ‘imagination créatrice’ et plus spécifiquement pour l’homme ‘imagination dans une imagination’ (celle de Dieu ?)

Deux paragraphes sont essentiels : l’auto-affection (page 200), l’amphibolie (page 387), deux concepts qui disent tout ce qui mérite d’être dit et compris. Le Dit de l’impensable, à partir de la page 403, énumère quelques propos très frappants empruntés aux ‘gnoses’ de tous les temps, qui ont pointé en direction de cette vérité-là, finalement la seule qui mérite une heure de peine en cette vie qui paraîtra autrement si vaine, voire carrément absurde. Il n’y a pas d’explication proposée, ni par moi ni par personne ; il y a une découverte et un chemin pour y parvenir, et j’en ai proposé ici un nouveau tracé. La curiosité, la sincérité sont requises ; au départ l’attention, toujours le discernement ! S’apercevoir au plus profond de soi qu’il n’est rien d’absurde et que tout fait sens, c’est l’initiation au ‘royaume’, une grande force et une grande paix à la fois. Comment qualifier l’attitude de celui qui l’ignore à dessein, par paresse ou par lâcheté ?                                                                                                                RO

Bernard d’Espagnat

L’histoire s’écrit vite et même l’histoire culturelle qui enregistre tour à tour des noms célèbres, et qui s’effacent au fil des années. Bernard d’Espagnat a été en France, et dans le monde entier aussi, le héraut de la nouvelle physique – et je pourrais tout aussi bien écrire le ‘héros’ tant son oeuvre a suscité de polémique et d’étonnement. Elle s’est imposée pourtant et ses conclusions sont acceptées par tous aujourd’hui, y compris celles, tant controversées sur le ‘réel voilé’. Je le cite longuement dans mon prochain livre Dedans comme comme dehors qui examine toutes les phases du conflit des réalismes. J’ai promis ces courtes publications au fur et à mesure de l’avancement de mon livre. Voici donc ce passage extrait du chapitre : Les réalismes en Sciences.

‘J’en viens donc à ce livre plus récent où d’Espagnat a développé et clarifié sa thèse en réponse à des objections que lui avaient opposées Hervé Zwirn et Michel Bitbol : Traité de physique et de philosophie (Fayard 2010) Je préfèrerai d’abord m’arrêter sur des remarques qui rejoignent celles de Roland Omnès et d’Henri Guitton. Par exemple, comment la mathématisation de la physique contemporaine rejoint un platonisme qui fut d’abord inspiré par le pythagorisme. Certains physiciens théoriciens rejoignent les mathématiciens ‘platoniciens’ dans l’affirmation de l’existence ‘vraie’ d’un monde de mathématiques pures, extérieur à la pensée humaine et exploré par celle-ci. Et l’intérêt qu’ils portent à la physique théorique tient à ce qu’ils y voient un chemin – détourné sans doute, mais, finalement, praticable – d’accès à un monde jugé ‘plus réel encore’ que ce monde-ci. C’est là une intuition belle et porteuse. On est tenté de la tenir, dans ses très grandes lignes, pour porteuse. Dans sa partie ‘physique’ – lien avec les données de l’expérience, donc foi en la pertinence de celle-ci – il semble néanmoins clair qu’il faille renoncer à l’espoir d’un accès total… Il semble incontestable que le formalisme mathématique de la théorie-cadre appelée physique quantique n’est pas interprétable comme étant une vraie saisie de la réalité indépendante. Et, manifestement, en ce qui concerne toutes les ‘théories au sens usuel’ fondées sur cette théorie-cadre – supersymétrie, théorie des supercordes etc. – il ne peut qu’en aller de même… bien que même si, en définitive, la structure du ‘réel en soi’ s’avère non susceptible d’un description sûre et exhaustive en termes de physique mathématique, le pythagorisme semble demeurer un guide fiable pour la recherche ; chose qui donne à penser que les grandes lois mathématiques qui constituent son ‘grain à moudre’ pourraient bien refléter quelque chose de ce ‘réel’. (167) C’est ainsi que s’éclairent en fait les rapports nouveaux que la connaissance a tissés entre l’infiniment petit et l’infiniment grand que nous fréquentons au quotidien. En conséquence, il n’existe plus de raisons sérieuses de penser qu’il y a, d’un côté, les systèmes microscopiques obéissant à une certaine physique – la ‘quantique’ – et de l’autre les systèmes macroscopiques obéissant à une physique toute différente – la ‘classique’ – n’ayant rien à voir avec la première. On doit dire au contraire que c’est au titre de conséquences des lois de la mécanique quantique (et dans telles et telles conditions précises, généralement réalisées dans la pratique), que les règles de calcul de la mécanique classique fournissent les prévisions d’observation que nous connaissons… Nous construisons la réalité empirique un peu comme le jardinier et la libellule construisent chacun leur vision du jardin, et comme ces visions sont différentes, il en est sûrement une au moins qui n’est pas le reflet fidèle de la réalité ; mais reconnaître cela, ce n’est pas nier la réalité du jardin. (216) …Nous frôlons déjà une certaine poésie sans quitter pour autant un domaine scientifique très rigoureux. Il résulte de cela que la physique ne peut être interprétée comme étant une description fidèle du ‘réel’. Ce qui la réduit – et avec elle la science en général – à n’être qu’un ensemble de descriptions de phénomènes au sens philosophique du terme. Un ensemble de descriptions de ce qui s’appelle ‘réalité empirique’… Au-delà de la causalité au sens de Kant, qui s’exerce entre phénomènes, il doit exister une ‘causalité élargie’ représentée par des influences – impossibles, sans doute, à cerner quantitativement – exercées par le ‘réel’ sur les phénomènes… Cependant, si l’on n’est pas un ‘idéaliste radical’, on pourra estimer que certaines données physiques rendent assez plausible ma conjecture : en énonçant que le ‘réel’, au lieu d’être un pur x totalement inconnaissable, n’est que voilé… mais je précise ici que dans mon esprit cette métaphore ne vise aucunement à établir quelque vague similitude entre le ‘réel’ et notre ‘expérience vécue’… Je penche donc vers l’idée que le ‘réel’ – la ‘réalité indépendante’ – n’est pas immergé dans l’espace-temps et que, bien au contraire, l’espace-temps est (comme le pensait Kant…) de nature non pas nouménale mais phénoménale : que c’est une ‘réalité pour nous’. (274/275) C’est ainsi que d’Espagnat peut nous rendre tout à fait accessible sa notion de ‘réel voilé’. Les passages qui suivent sont des plus éclairants ; ils fournissent des conclusions dont la portée philosophique est immense. Autrement dit, comme je l’ai exposé dans Le réel voilé, au-delà de la notion kantienne de causalité qui sous-tend le concept de réalité empirique, je tiens pour valable la notion d’une ‘causalité élargie’ s’exerçant non pas de phénomène à phénomène, mais sur les phénomènes à partir du ‘réel’. Comme en raison de la non-séparabilité, ce ‘réel’ ne peut pas être considéré comme constitué d’éléments localisés immergés dans l’espace-temps, il est clair que cette causalité-là diffère considérablement, non seulement de la causalité kantienne mais également de la causalité einsteinienne. Elle n’englobe pas non plus la notion de causes efficientes (Aristote) puisque celles-ci font essentiellement intervenir le temps. Mais elle peut accommoder celle de causes structurelles et ces dernières sont plus que de simples régularités observées entre phénomènes. En fait, ces ‘causes élargies’ structurelles – qui font vaguement penser aux Idées de Platon – sont, tout simplement, les structures du ‘réel’ ; à mes yeux, elles constituent l’explication ultime du fait même que les lois – ou, autrement dit, la physique – existent… La conception du réel voilé inclut seulement la conjecture selon laquelle nos grandes lois mathématiques seraient des reflets grossièrement déformés – ou des traces non déchiffrables en certitudes – des grandes structures du ‘réel’. (518) Le physicien rappelle à nouveau comment il envisage la réunion de toutes les perspectives de la connaissance, surtout celle qu’on a l’habitude d’opposer traditionnellement. Comme on le voit, ma conception est, en définitive, celle d’un ‘réel’, structuré certes, et sur lequel je n’exclus pas que poésie, art ou mystique puissent nous donner quelques lueurs, mais qui n’en est pas moins fondamentalement non conceptualisable par l’être humain. (519) … si, selon Platon, le ‘réel’ (pour lui, l’ensemble des Idées) ne gît pas dans les choses, il ne gît pas non plus en nous. Platon n’a rien d’un ‘idéaliste intégral’ ; peut-être aurait-il adhéré à la notion de co-émergence (des choses et de la pensée) mais il aurait alors certainement précisé « à partir du réel » (d’un jeu d’Idées) préexistant (aussi donne-t-on parfois au platonisme le nom de ‘réalisme des essences’…) La conception du réel voilé retrouve les vues platoniciennes, la principale différence étant que les Idées platoniciennes sont éminemment conceptualisables par nous, alors que, à l’instar du pante aporeton de Damascius, le ‘réel’ de la conception en question, lui, ne l’est pas. (525) C’est à ce point, et nous verrons bien si c’est un écueil infranchissable, que je parviendrai sans doute au terme de ma recherche, et même, et surtout en insistant sur la portée de nouvelles recherches philosophiques. En me demandant, s’il y a vraiment un terme à la connaissance, quel peut-il être au juste, et quelles en sont les conséquences éthiques, quelle sagesse il inspire.’

Christophe Eckès à l'Artothèque 379 de Nancy

L’Artothèque créée par l’Association 379 à Nancy doit permettre à un large public d’accéder aux œuvres laissées en dépôt au siège de l’Association 379 Avenue de la Libération à Nancy. En document joint à cet article on trouvera un programme complet de l’Artothèque pour 2020 : artistes représentés, dates, lieux, conditions ainsi que coût à prévoir pour le prêt éventuel des œuvres. C’est ainsi que j’ai pu découvrir un jeune peintre de Nancy dont j’ai ’emprunté’ une œuvre pour la durée de deux mois : tableau encadré de 1mx1m qui est accroché dans ma salle à manger. J’ai écrit un petit texte à l’occasion de ce ‘coup de coeur’ et je le communique à tous mes lecteurs dans ce blog, avec la photo qui doit lui servir d’illustration. Je communique également l’adresse du peintre, espérant ainsi contribuer à faire connaître un peintre d’un rare talent et d’une profonde inspiration.

Fenêtre

Parlons d’impressions, ce qui compte le plus et se sait le moins… J’ai accroché la ‘fenêtre’ (papier marouflé sur toile, acrylique, craie grasse, 2015) de Christophe Eckès à la place d’un ‘grand jardin’ de Myriam Librach qui retenait pourtant mon regard depuis une quinzaine d’années dans cet appartement. Il y a donc ce changement, simplement dû à la recherche d’un espace disponible, car je ne ‘descends’ plus à mon âge mes tableaux préférés. Les thèmes de Myriam sont plus crus, abstraits et naturalistes à la fois, avec des couleurs qui frappent la rétine et augmentent la violence du dessin – comme chez Gorky qui l’a tant inspirée. Moi, j’aime, mais mon encadreur m’avait dit : « c’est une thérapie un peu violente, j’ai eu du mal… » L’art comme artifice, en douceur ? Très peu pour moi ! Pourtant, l’impression est tout autre avec la peinture de Christophe Eckès. Non qu’il y ait douceur, car l’inspiration s’y ressent tout de suite comme celle d’un contemporain, dramatique, disons, mais toutes ses couleurs sont volontairement affaiblies (j’aurais voulu écrire ‘adoucies’ mais non !) comme chez Nolde ou le premier Mondrian qui peignait des arbres comme Eckès les peint aussi… Les couleurs ici sont fondues en applications volontaires, d’une main généreuse et aussi scrupuleuse dans l’occupation de la toile – ni laisser faire ni coquetterie non plus mais un effet de fusion des masses séparées de couloirs blancs ; ciel et paysages qui se ‘voient’ et se confondent pour évoquer un horizon plus vaste, plus lointain, mais qui se devine grâce à un chromatisme et des contrastes qui empruntent leurs effets à l’abstraction. Chez Eckès, j’ai trouvé extraordinaire l’alliage précieux d’une culture, d’un métier, et d’un goût, d’une inspiration qui font part égale à l’intelligence et la sensibilité, et c’est à coup sûr du plaisir que l’on éprouve. Cette fenêtre entraîne l’imagination. Chacun sait pourtant : une fenêtre alterne souvent dans son propre cadre des carreaux (carrés !) comme autant de délimitations. On les voit ici : ils sont bien tracés, représentés (entendre sur-présentés) mais ils ne limitent rien, ne retiennent rien, n’empêchent rien du tout : imagier rendu totalement trans-parent à l’impression de cet horizon-là, infini et totalement présent. Fenêtre qui ouvre un monde : je vais venir souvent respirer à ton ‘ouverture’ poétique !

Les mois passés de confinement m’ont forcé à repousser cette publication – le paragraphe précédent date de fin février. Par contre j’ai pu voyager autant que mon désir m’y poussait à la traversée de cette fenêtre-là. Ces jours-ci, j’ai pu ’emprunter’ une nouvelle oeuvre de Christophe Eckès : un ‘paysage pyrénéen’ (papier marouflé sur toile, acrylique, craie grasse et fusain, 2016) qui étire ces lignes dans un lointain hivernal. Paysage hivernal peut-être, comme la fenêtre évoquait un horizon plus estival ; mais le temps poétiquement vécu ne s’accordet-il pas à une éternité, celle de la couleur qui ‘révèle’ ? Et ces tracés de couleur violette, éloquente, qui ouvrent large le chemin, où vont-ils me conduire à présent ?

Paysage pyrénéen

https://asso379.wixsite.com/artcontemporain

https://christopheeckes.wordpress.com/

Poursuivre

En changeant d’adresse pour ce blog qui était autrefois domicilié dans les pages du journal Le Monde, j’ai choisi ce nouvel intitulé ‘Dedans comme Dehors’ parce que j’en avais déjà fait le titre de mon prochain livre déjà bien avancé. Mon activité s’est ralentie à la suite d’un deuil douloureusement vécu l’an passé, et bien entendu durant ce long confinement qui a paralysé toute activité en même temps, je dois dire aussi, qu’il favorisait le repliement personnel favorable à l’étude. La publication de mon livre Un mouvement et un repos – La question de soi, par Edilivre en janvier 2020, n’est pas la fin de mon travail qui va donc se poursuivre comme une récapitulation de toutes mes recherches depuis plus de cinquante ans. Je vais ici donner de courts extraits de mon ouvrage à venir. Mes précédents livres reprenaient la plupart de mes articles publiés dans ce blog ; cette fois-ci il y aura concomitance de ces deux compositions, au fur et à mesure de leur conception. Mais je peux dores et déjà, grâce à quelques passages tirés de ma préface, dessiner les contours de cette publication qui achèvera le cycle entier de mon périple intellectuel. Voici donc mon propos :

Je retrouve cette magnifique formule de l’Evangile selon Thomas : Celui qui connaît le Tout, s’il est privé de lui-même, est privé du Tout (logion 67, édition Gillabert, Bourgeois, Haas, 1979), pour rappeler que j’ai mis au centre des réflexions de mon dernier livre : Un mouvement et un repos, la question de soi, autrement dit la question du sujet, plus exactement même de la première personne à laquelle j’ai accordé toute prééminence. J’ai volontairement laissé de côté la question du Tout, c’est-à-dire celle de la connaissance visant à tout, au tout, au réel total englobant la manifestation entière : être, ou nature, ou cosmos. Aujourd’hui, cette connaissance est principalement scientifique, mais en s’interrogeant sur elle-même et ses propres capacités, elle est aussi philosophique – techniquement, cela se dit ‘épistémologique’ – autrement dit aussi métaphysique, et dans tous les cas ici envisagés, elle vise une objectivité mesurable en tous ses résultats théoriques ou pratiques. Mon problème a été d’abord de démêler cette opposition de fait entre une connaissance qui oriente toujours en direction d’une extériorité, d’un ob-jet, et une connaissance de soi qui oriente vers une intériorité, et que j’ai signalée en l’appelant co-naissance parce que c’est d’elle que naît la démarche zététique, à partir d’elle que brille toute lumière éclairant la scène de l’entière manifestation.

Cela revient à dire que la réponse est dans l’évidence du soi – de soi ; dans l’immédiat, le précédent absolu – ce que j’ai tenté d’établir sinon démontrer précédemment. Et pourtant force est de constater que cette évidence ne va pas immédiatement, irrésistiblement de soi : elle ne s’impose pas. Au contraire, l’évidence du monde, de l’extériorité de l’ob-jet s’impose plus vite, plus impérativement. Je lis dans un Bulletin de la Société Française de Philosophie relatant une rencontre qui s’est tenue à Paris le 16 mars 2019 (Vrin), cité au hasard : Le réalisme est notre condition métaphysique : nous ne pouvons pas ne pas croire en la réalité, en l’existence d’un monde objectif, indépendant de nos perceptions et de nos pensées. Ce monde nous précède et ce monde nous suit, il a existé sans nous, et continuera à exister sans nous. Il est, comme l’on dit en anglo-américain, without the mind, dans le double sens de without, marquant l’extériorité et l’indépendance, existant hors de l’esprit, et existant sans l’esprit – n’ayant pas besoin de l’esprit pour être. C’est la thèse ‘moderne’ qu’il faudra toujours rafraîchir, qui a appelé tant de critiques, mais qui demeure pour beaucoup irréfutable. Si elle a été violemment débattue au 17ème et 18ème siècle, si elle a en partie triomphé grâce au progrès des sciences au 19ème siècle, elle est aujourd’hui contestée dans les débats passionnants de la physique contemporaine que je vais évoquer plus loin. Une des grandes percées de cette science est de parvenir aujourd’hui à discerner de manière fine et convaincante entre objectivité et réalité, toutes deux confondues dans la thèse exposée plus haut. Cela dit, non seulement il apparaît que la connaissance d’un prétendu réel (en soi), quelle qu’en soit la difficulté, reste la première préoccupation des chercheurs, et en l’occurrence ici, des philosophes, mais que cette exigence parasite entièrement toutes les investigations possibles en direction d’une connaissance de soi, de cet approfondissement spécifique. De nombreuses remarques m’ont été adressées à ce sujet et je suis bien obligé dans ces conditions de remettre l’ouvrage sur le métier. Reposer la question du réel, cette fois, ce ne sera plus exclusivement revenir à la question de soi, mais interroger plus profondément ce qui s’entend par réel, et à interroger forcément, d’abord, la science qui en a fait l’objet principal de toutes ses recherches depuis si longtemps.

D’un point de vue plus spécifiquement philosophique, le problème de la connaissance se pose à deux niveaux : celui du dualisme sujet/objet, et celui de la prédominance totalité/partie. C’est pourquoi j’ai dit qu’il était très ancien. En tout cas, c’est évidemment dans la pensée grecque, à partir des Eléates, qu’il prend racine. C’est également pourquoi ce problème a évolué et pris aujourd’hui une nouvelle actualité avec la science physique contemporaine, notamment les concepts de non-localité et de non-séparabilité qui obligent à rebattre toutes les cartes. Je vais tenter dans les chapitres qui suivent de parcourir cette histoire mais aujourd’hui, d’abord, on pourra s’étonner du surgissement d’une toute nouvelle formulation de la question, notamment à propos du dualisme, un concept dont l’acception doit être entièrement revue si l’on veut bien prendre en compte les observations d’un Bernard d’Espagnat à ce sujet, dans ses derniers travaux. Mais la physique contemporaine avait réintroduit la question grâce aux interrogations déjà formulées par Erwin Shrödinger dans son livre L’esprit et la matière (Points/Sciences 2011, avec une admirable préface de Michel Bitbol sur l’élision, qui est bien celle du sujet, et c’est grâce à lui que telle question se pose à nouveaux frais…) Pourtant j’ai dit aussi : un problème très ancien dont le terme porteur est d’abord celui du réalisme. Il faudra rappeler ici que c’est toute la querelle qui a opposé Aristote à la première Académie. Tandis que celui-ci visait à établir un réalisme qui fût aussi un naturalisme, les disciples de Platon choisissaient la voie d’un essentialisme qui les conduisit au cours de l’histoire, pratiquement dix siècles, à la profession d’un indicible qui occupe toute l’œuvre de Damacius, avec la reconnaissance ultime du pantè aporeton comme nous le verrons également, la terra incognita d’un réel plus profond essentiellement pathible et non plus cognoscible… Les échos de ce conflit se feront entendre longtemps : je citerai par exemple les débats autour du nominalisme qui ont agité les universités du Moyen-Âge, jusqu’à être repensés dans maints autres débats agitant la philosophie analytique. Nous verrons aussi que la querelle des Modernes, qui semblait avoir trouvé son issue dans les thèses audacieuses du criticisme kantien, renaît de nos jours dans de nouveaux débats autour de la définition d’un ‘nouveau’ réalisme. Mais celui-ci est contesté à son tour par un Michel Bitbol désireux de sauvegarder le corrélationisme que nous devons précisément à Kant, et qui révélait une fois pour toutes que le réel est pour-moi. Ce sont des disputes très techniques, toujours aussi vivaces : j’essaierai d’y apporter quelques lumières.

Je poursuivrai mon propos comme je l’ai fait dans mes précédents livres en évoquant les problématiques si originales de la phénoménologie classique et contemporaine, notamment celle de Michel Henry, ce qui me conduira à retrouver la voie des spiritualismes contemporains dans la lignée d’un néo-platonisme, Stephen Jourdain si proche du soufisme d’Ibn’Arabî, Sebastian Rödl et sa tentative d’instaurer un idéalisme absolu. Aujourd’hui peut-être, en ces temps de détresse qu’évoquait Heidegger et qui sont devenus le temps d’une tragique incertitude concernant l’avenir même de l’espèce humaine, je serai appelé à interroger des voix contemporaines d’une prophétologie que je pourrais qualifier d’écologique, celles de Malcolm de Chazal ou de Pierre Teilhard de Chardin, sous oublier au passage l’épopée littéraire du Romantisme qui aboutit aux conceptions infinitistes d’un Mallarmé, plus tard aux conceptions abstractionnistes de Michel Henry, au ‘monde blanc’ de Kenneth White ou Mireille Oillet… Nous y trouverons cette fois une conception proprement holistique où la question de soi et celle du tout se rejoignent grâce à une gnoséologie entièrement repensée et définie. C’est ainsi que nous nous rapprocherons des termes mêmes du secret qui s’entrevoit dans toutes les mystiques platoniciennes, mais plus seulement, quand le Réel devient lieu de prière que le Seul s’adresse à Lui-Même dans la célébration de sa création. Je devrai remarquer au passage que si le platonisme est une absolutisation du Deux (on l’appellera Manifestation ou Création), le point de vue oriental visera la dissolution pure et simple des apories dans un existentialisme monistique de la dissolution de toutes les questions. Mais dans la voie que je qualifie aujourd’hui d’occidentale, le soufisme par exemple qui en est la plus brillante illustration, nous aurons retrouvé cette vérité ultime que je suis, moi, ‘khalife’ et ‘poète’ pour l’exhaussement du Seul, au présent singulier de son Eternité et dans la contraction même d’une finitude infinie, image ne cachant plus la lumière. Toute une Histoire à parcourir, évoquer plutôt, en évitant de s’y perdre, mais une Histoire qui exprime bien la Geste de cette humanité dont Stephen Jourdain a pu dire qu’elle avait pour destination d’exhausser le Père, le Premier Principe inconnaissable et néanmoins éprouvé en Première Personne.

Tel est mon projet évoqué ici en très peu de mots. Je n’oublierai pas non plus de mentionner un surprenant revival de la métaphysique, voire même de l’ontologie, chez des auteurs qui sont étrangers à l’orbe occidentale de la pensée, au Japon notamment avec Nishida Kitaro, Yamauchi Tokoryu. Je n’oublierai pas non plus de rappeler la force de la ‘preuve esthétique’ qui fait l’objet de tout mon propos dans Connaissance du matin (Edilivre 2018) C’est d’ailleurs à l’explication indéfiniment recommencée de ce que j’appelle ‘vie poétique’ – et qui s’apparente beaucoup à la ‘prière universelle’ comme nous le verrons – que je m’applique toujours en poursuivant ce travail et ces publications.

Odile Kolb au Château de Courcelles, à Montigny-les-Metz

Odile Kolb nous a quittés en 2016, et nous nous souvenons. Artiste incomparable et personnalité exceptionnelle, jalouse de ses œuvres, elle nous avait accordé ces dernières années des expositions à Metz et à Nancy. En ce début d’année 2020, à partir du 1er février, c’est à Montigny-les-Metz que nous pourrons retrouver exposé un beau choix de ses œuvres. Je me suis exprimé à plusieurs occasions sur l’importance que j’accordais à ce travail et je propose aujourd’hui ce nouvel article qui reprend d’ailleurs quelques propos que j’avais déjà exprimés. Mais c’est à l’œuvre elle-même qu’il faut se rendre, et j’y invite chaleureusement mes lecteurs.

Lumière d’Odile KOLB

La lumière d’Odile Kolb se donne dans (ou par) la matité même de ses couleurs. Couleurs étouffées de leur même force également retenue. C’est un phénomène unique et que chacun peut éprouver, à condition d’avoir laissé ses habitudes et ses convictions au vestiaire. C’est la plénitude du visible que l’absence de tout objet révèle et accomplit – le parti-pris de l’abstraction et la ‘présence’ de cette couleur noire. Noirs et gris d’Odile Kolb sont traversés de lumière, qui vous traverse à son tour, en multipliant ces liaisons affectives qui font monde à l’intérieur de votre propre imagination créatrice. Inattendus, il y a aussi des rouges, un jaune, et des blancs qui prennent plus de place quand on ne s’y attend pas. Mais paradoxalement ce sont des blancs traversés d’ombre, par un frottement de noir sur la surface, quelques traces ajoutées. Une unité de couleur et de lumière sans la moindre atteinte de monotonie, du jamais vu… Et il y a d’autres formes ajoutées, en filigrane ou plus nettement dessinées. Comme une géométrie si l’on veut y reconnaître formes ou tracés déjà vus, ou comme une fantaisie – au sens fort du mot – qui vient enrichir la couleur, nouvelle rivalité pour accroître le pouvoir de cette révélation accordée. Je pense comme à l’accordement d’instruments de musique : les objets, la moindre visibilité consentie à quelque appartenance au monde disjoint, mais ajoutée ici la reliaison esthétique opérée par le geste créateur de l’artiste.

D’emblée, autant dire ce paradoxe, que la peinture d’Odile Kolb manifeste sa vérité avec la force d’une évidence sensible : l’évidence se voit et s’éprouve, la vérité se prouve et se dit. L’art abstrait recherche une réalité qui n’est plus celle qui s’offre si facilement au sens commun dans les étants de l’expérience sensible ; et au travers d’une expérience singulière, subjective, exposée comme telle, il vise l’universalité, un dire substantiel de notre condition. Ce n’est donc pas le moindre paradoxe, pour qualifier l’art d’Odile Kolb, de lui accorder l’évidence d’une vérité qui s’éprouve mais c’est bien tout ce qu’on peut dire d’un art abstrait accompli, parvenu à sa propre perfection en créant une ‘image’ totalement neuve, riche d’un sens inouï. Le pouvoir de cette peinture qui expose vie et vérité de manière si directe est de nous entraîner immédiatement, en un instant unique de saisie mutuelle, vers une contemplation. Lui succède forcément une parole, la mienne ou la vôtre, qui sera légitime pour prolonger le cri, stupéfaction ou joie sauvage, une pensée qui va se livrer en explication, en glose. Parole déplacée, qui sait…

Turbulence et équilibre… Le grand art, en deux mots. Et dans la constance et la plénitude souverainement affirmées d’un style, ce pouvoir d’éveil, de révélation, de libération. ‘Un art brutal’ ai-je entendu dire une fois, assez sauvage ou barbare, sans concession au beau classique, à ce qui plaît facilement en suscitant plaisir. Moi, je répète : ‘vérité’, un emportement qui est générosité, et qui ne cache pas, ou à peine, une affection qui réclame partage, une tendresse qui veut se communiquer.

Réussite rare de cet art singulier, sans rapport avec les gesticulations calculées à fin d’outrager le bourgeois. Génie de frapper son premier coup à un niveau de pure sensation : une secousse, un ébranlement précédant la perception. C’est au plus profond de la sensibilité, en-deçà de l’intelligence et du jugement perceptif, que se lance, avec la vibration d’un jet (comme on dit ‘arme de jet’) cette image mobile, violemment, et à présent immobilisée. Une blessure, celle du peintre sans doute, subitement devenue la nôtre. J’admets bien que c’est une peinture qui confie lisiblement sa détresse et son angoisse, sa peur de la mort, de l’anéantissement, en aveu d’incomplétude ou voeu de perfection, l’un et l’autre douloureux, souffrant ; mais je n’y déchiffre pas la dis-corde ou cette déploration du malheur si facilement exhibées par certains. Devant ces toiles on peut se rappeler les plus grands :  Hartung, Soulages … Je veux bien les citer, mais en précisant que je ne vois pas dans cette peinture d’influence de ces maîtres, intellectuelle ou esthétique. Je crois plutôt qu’Odile Kolb a comme eux puisé à la source très profonde, le fond obscur et fécond où il n’y a propriété d’aucun, aucune exclusivité : la ‘bouche d’ombre’.

Un mouvement et un repos, mon nouveau livre

Je suis heureux d’annoncer la publication par Edilive Aparis de mon nouveau livre : Un mouvement et un repos, la question de soi. J’y reprends comme je l’avais fait précédemment dans Connaissance du matin, des articles de mon blog mais tous centrés cette fois sur la question de soi, c’est-à-dire l’identité du sujet et l’amphibolie. J’aborderai l’autre point de vue, celui de la réalité totale moi-monde dans un prochain livre. Mais la question traitée cette fois l’est essentiellement dans la perspective de dissiper tout malentendu : répondre à la question ‘qui suis-je’ ne consiste pas à renforcer son ego ou à légitimer quelque dimension psychologique de soi. Non, nulle introspection ici mais cet effort de connaissance qui vise à délivrer la co-naissance des confusions de l’ignorance native, à découvrir cette vérité magnifiquement énoncée par le grand Soufi Ibn’Arabî : « Tu es Lui et tu n’es pas Lui »

On trouvera ce livre sur le site d’Edilivre indiqué ci-après, soit en version papier, soit en version numérique. Plus tard, dans quinze jours, il sera accessible sur Amazon, FNAC et tous les grands répertoires de vente en librairie. https://www.edilivre.com/librairie/un-mouvement-et-un-repos-raymond-oillet.html/

Réalismes (1) : Métaphysiques (1 – Jean-Michel Le Lannou)

Comment se peut-il qu’apparaisse le nom de Jean-Michel Le Lannou dans une enquête sur ‘les’ réalismes. C’est que j’ai voulu, en employant d’emblée ce pluriel, signaler que le même concept avait servi à des visées philosophiques bien différentes, voire radicalement opposées, et pour des démonstrations de sens inverse. Je vais simplifier : contre les prétentions métaphysiques héritées de l’essentialisme platonicien (des idées), le ‘réalisme’ – en commençant par celui même supposé d’Aristote – a voulu nous reconduire et par conséquent nous limiter à un cadre strictement objectif de la réalité, celui que l’expérience sensible nous imposerait comme unique horizon de nos connaissances. Pour simplifier encore, et en utilisant le vocabulaire de J-M Le Lannou, c’est une ‘limitation’ que le réalisme veut nous imposer quand notre auteur vise une ‘dé-limitation’ capable de nous ouvrir la porte de notre vraie demeure d’immensité. C’est tout l’effort d’une œuvre qui va de La puissance sans fin, essai sur la dissolution du monde à L’être décomposé : critique de l’ontologie du fini (1), s’étoffant dernièrement de réflexions extrêmement originales inspirées du travail de Pierre Soulages en peinture, et plus récemment de la poésie de Paul Valéry.

Dans son livre sur les Expériences de l’immensité, J-M Le Lannou nous propose des lectures philosophiques (2) empruntées à divers auteurs qui semblent lui fournir des arguments propres à conforter sa thèse sur la dé-limitation et l’infinitisation de notre condition humaine. Le premier choisi, qui est une surprise, est le poète Maurice de Guérin (1810-1839). Celui-ci nous offre une œuvre exemplaire à ce sujet, éloquente même : « Être, pour Maurice de Guérin, c’est en effet être sans restriction. Être véritablement, impose donc de se délivrer de toutes les négativités, dont celle, douloureusement éprouvée, de notre expérience première de la clôture. Pour vivre dans la continuité, il faut surmonter toutes les séparations. Nous n’accèderons en effet à la vie sans limites, existence souveraine qui ne s’affirme telle que dans un espace sans entrave, que si nous parvenons à nous délivrer de notre étroitesse. Très directement, ce désir de vie exige l’ouverture d’un horizon, apparemment paradoxal, qui ne soit plus éprouvé comme dépossession ou absence. » (p. 6) Il apparaîtra toujours que cette étroitesse est à la fois celle de notre condition naturelle, notre finitude, et celle de notre représentation hantée par l’expérience de cette finitude, exclusivement éprouvée comme finitude spatio-temporelle et solitude spirituelle. Sans discriminer entre l’une et l’autre, les interrogations prennent un tour dramatique, sans autre réponse que cet exorcisme forcé de notre condition limitée. « Le désir de cette existence pleine et entière, plus encore que de correspondre, nous impose de nous égaler à la Vie. C’est directement d’elle que surgit en nous la protestation contre la restriction. Qui, en effet, désire une telle délimitation ? Puisque ce ne peut être l’individu, ce n’est donc que l’infinité vitale elle-même. L’origine précise de cette aspiration demeure cependant indéterminée : s’agit-il de Dieu ou de la Nature ? » (p. 9) Quel individu, oui, et donc quel ‘je’ qui semble si irrésistiblement contenu par sa finitude ? Quelle est la nature de ces restrictions et comment s’en défaire ou les surmonter ? « Mais quel est ce ‘je’ qui deviendrait total ? (…) en nous réintégrant dans la vie, cette illimitation ne conduit en rien à la suppression de l’être. Le moi dont il faut ici se délivrer, n’est pas celui qui se définit par ses restrictions. Comment alors être soi sans limites ? En se défaisant de ses particularités… Cette dé-limitation permet enfin de retrouver l’immanence naturelle, dans et par une pleine revitalisation… L’expérience qui délivre de toutes les douloureuses étroitesses s’identifie au bonheur de l’immensité pleinement accueillie… Si pour vivre de et dans la vie universelle, il faut refuser l’étroitesse de l’individualité, qui aura le courage de cette désindividualisation ? N’est-ce pas le poète ? » (p. 20) Mes citations pourraient s’allonger (et les citations de Maurice de Guérin sont empruntées à ses grands poème Le Centaure, la Bacchante ou le Cahier vert), l’ambiguïté n’est pas levée un seul instant : mes limitations naturelles et spirituelles se confondent, toujours réciproquement déterminées les unes par les autres, si bien qu’il paraît nécessaire de rejoindre poétiquement le grand tout de la vie pour s’en échapper, mais quelle vie libre de restrictions ?

Les auteurs choisis à la suite n’apportent aucune élucidation supplémentaire. Ce seront toujours la même condition naturelle et notre identification à ses limites qui seront inlassablement dénoncées sur tous les tons, et bien entendu avec des propositions très différentes pour nous en libérer, toujours cependant à la recherche d’une dé-limitation. D’ailleurs c’est un assez étrange choix d’auteurs qui défilent après Guérin, le plus étrange étant que l’on passe d’une pensée hautement philosophique, chez Jaurès ou Bergson par exemple, en plein 20ème siècle, à la mystique brûlante d’un Bérulle très chrétien au 17ème siècle. Sans compter la présence effarante de Sade et Deleuze, là au milieu : des naturalismes qui accordent la prépondérance qu’on sait à la sexualité, une manie intellectuelle qui a fait florès au siècle passé ! Mais ce sont des arguments qui tous peuvent être utiles et frapper les esprits suivant l’idiosyncrasie de chacun et son moment culturel : autant de portes peut-être pour franchir la frontière mythique de notre immensité ignorée. Bergson proposera une ‘dilatation de la conscience’, un auto-dépassement de la conscience capable de nous conduire au-delà de nos limites naturelles. L’auteur des Deux sources, finalement, parviendra au seuil d’une mystique chrétienne. Chez Renan par contre, ce sera un exercice plus approfondi de la pensée, réflexive en particulier, qui parviendra à briser ces limites, et jusqu’à la réalisation d’un fait humain accompli égalant l’idée de Dieu. Même si nous n’atteignons pas les frontières de l’union mystique, « le restreint que nous éprouvons d’abord, est ainsi prévenu par une autre modalité d’expérience, celle en laquelle rien n’est séparé. » (p. 47) Curieusement nous trouvons une pareille évocation de l’immensité chez Jaurès, mais là une transformation politique de la société semble également requise.

Enfin le Cardinal de Bérulle (1575-1629) qui s’attache à dénoncer les illusions d’une constitution naturelle de l’homme et que seul un abandon total à la grâce divine peut délivrer. D’un certain point de vue, oui, cela rejoint la thèse de Le Lannou. « La nature ne s’énonce et ne se veut qu’en se prétendant substantielle. L’acte, par lequel elle se pose, constitue ainsi non seulement la plus grave confusion ontologique, mais encore la plus violente opposition à Dieu… Cette position fonde en son principe l’humanisme, et ouvre toutes les portes du réalisme… La critique de Bérulle, en sa puissance, son ampleur et la diversité de ses formulations, indique… la seule véritable alternative ontologique au réalisme. » (p. 186) C’est ainsi que j’ai pu constater une fois de plus le peu de cas prêté par Le Lannou aux grands thèmes du spiritualisme français depuis sa fondation par le cogito cartésien, les découvertes biraniennes d’une subjectivité enfouie mais si riche d’une puissance libératrice, et enfin la mise à jour d’une auto-affection par l’absolu capable de rédimer entièrement la personne, chez Michel Henry. Il ne s’agit plus d’un seul mouvement critique à l’égard de la nature mais d’une révolution philosophique capable de présenter une autre épreuve d’expérience à la lumière d’un ‘je’ naturel mais aussi illuminé d’esprit, dont le regard posé sur le monde se serait métamorphosé par le je-u d’une inédite connaissance de soi et du Tout. C’est cette rivalité de ‘réalismes’ que je compte mesurer à nouveau.

(1) Les livres cités de Jean- Michel Le Lannou ont été édités par Hermann

https://dedanscommedehors.home.blog/2010/02/15/ontologie-et-phenomenologie-4-letre-decompose/

(2) Expériences de l’immensité : lectures philosophiques, Hermann 2006