Descartes avait parlé d’une ‘morale provisoire’ et je pourrais en dire tout autant… Plutôt, précisons, une morale sans ‘mots d’ordre’, sans commandements qui découleraient d’affirmations préalables, logiques ou pire, théologiques. Ici maintenant, je dirais que je n’ai rien à ‘faire’, vraiment, qui excède la portée de cette compréhension gnostique qui prendrait plutôt couleur an-archique ! Une compréhension profonde, délivrante, qu’on a souvent reconnue dans la seule intuition foudroyante, et donc plus visible, d’une métamorphose libératrice – l’éveil ? C’est en fait une modestie ‘taiseuse’ qui peut conduire la vie libérée. ‘Faire’ à portée de ma main aussi : ce qui veut dire que je ne manquerai pas d’y risquer ‘ma peau’ et d’y périr, éventuellement sans gloire. C’est beaucoup dire, en s’excusant de ne pouvoir faire plus pour le salut du monde. Mais le gnostique a appris que le monde est ce qui s’étend sous son regard ; et que la justice et la vérité rétablies en ce regard, c’est une beauté, et parfois une sauvegarde, qui habiteront ce monde-là. Cette dramaturgie de l’Esprit pur qui se met en je-u, c’est ce qui est. Instants sublimes et abominations, nous savons ce que signifie cette conjonction ; ce n’est pas une explication, mais la sommation à résoudre nous-mêmes directement, l’énigme du monde. Mon identité.
Cela dit, c’est dans ma chair que j’éprouverai aussi ces souffrances inhérentes à l’existence. Je suis très grand et très petit. Silesius :
Dieu m‘est Dieu et homme, je Lui suis homme et Dieu ; j’étanche, moi, sa soif, Il aide ma misère… Dieu est mon sauveur et je le suis, moi, des choses qui s’érigent en moi comme moi-même en Lui… (traduction Munier)
C’est dire franchement ma responsabilité qui, avant d’être morale ou politique, est spirituelle. Quelles sont nos perspectives, pratiquement, et quelle éthique oriente la vie de tel homme ? Les contradictions encore une fois vont s’accumuler : la leçon du courage sera contrebalancée par celle du scrupule et l’on verra que l’énergie infinie libérée, et donc toute liberté, se contient par la prudence tempérée, adoucie par une sorte de vulnérabilité consentie. Je suis retenu de blesser mon semblable, et entraîné à me préserver, formidablement dans un cas comme dans l’autre. Je dirai « oui » et je dirai « non » et mon choix, jamais, ne me liera sans retour. Ceci, parce que tel choix ne se sera pas rendu dépendant d’une conception fixiste de la réalité, une réalité demeurant par elle-même, dont j’aurais connaissance à condition de m’y soumettre. Au fond, l’expérience de chacun lui a appris que l’existence volontaire d’un homme ordinaire, aliéné par cette conception tellement fausse de lui-même, qu’il l’ait apprise, ou cru se la créer de lui-même pour lui-même, est incohérente. Avouons même que sans un véritable égoïsme de nature, légitime en ce cas, avoué ou dissimulé, nous serions toujours égarés par un tel état d’esprit. Le mal compensant le mal, à moins que ce ne soit une balance naturelle qui compense nos vices par eux-mêmes. Dans l’Histoire, les ‘gens du blâme’ ont choisi la voie du scandale, offense préméditée de la morale sociale dogmatique et bornée, pour mieux signifier le refus de tout conformisme et de toute compromission. Dans les écoles bouddhistes les plus radicales, on a parfois prôné l’abstention, et même l’abstention de l’abstention : ‘agir-non-agir’. Mais a-t-on le droit ainsi de refuser les contradictions de la vie ? Se laisser ‘couler avec la vie’ est encore une autre réponse bouddhique qui nous rappelle que l’équanimité aussi peut (se) jouer de toute contradiction.
Il arrive ainsi qu’un rêve de puissance, de domination du monde, ou de soi-même, personnellement, s’éteigne. Une souffrance aussi, et le sentiment tragique d’en être entièrement prisonnier. Ceci n’est pas un quiétisme : pâtir exigeant humilité et lucidité, et la force de nourrir une espérance sans projet que n’autorisent ni paresse ni lâcheté. La vérité n’est plus un assemblage de propositions conforme à une réalité étrangère. Elle est le geste, la danse de vie, qui me rend conforme à moi-même, cette personne que plus aucun espace physique ou mental ne sépare de son moi de Vie. Il est une aperception pure de ce que je suis, un bonheur, et je dirai même une satisfaction immensurable, une sacralisation de l’instant. Ceci à tel point d’accomplissement que tout souci, tout regret, tout projet se délient, disparaissent ou se vident de cette densité de souffrance qui les rendait si réels.
Le vagabondage évoqué souvent dans de vieux poèmes chinois (1) se donne cours pour la même raison : toutefois certains y trouvent la renommée du poète maudit, d’autres sont dévorés par les loups, perdus par un faux pas comme il arrive aussi. Ainsi la méditation de la vie, qui n’est pas une fixation mentale ou un ressassement, est un état de conscience qui se savoure d’abord – être vivant, conscient, pleinement – et qui éprouve son sens, quelle que soit la nature de l’épreuve. Cela va dépendre sans doute des multiples déterminismes de la nature et de l’éducation, mais cela se sent riche de sens, universel, total, débordant infiniment les limites de la condition mondaine où cela se ressent. Ce n’est pas une croyance, une idéologie, avec les conséquences connues : scepticisme ou au contraire fanatisme, souvent révolte ou soumission à l’image qu’on s’est façonnée pour soi-même. Cette richesse, comme une chaleur intérieure, inexplicable, n’est pas soumise aux aléas d’une croyance qui est, toujours, forcément, écartelée. Ici, les propositions « je sais » égalant « je ne sais pas » ; « ceci est » égalant « ceci n’est pas » – contradictions habituellement mortelles – consacrent l’initiation perpétuelle à un flux de métamorphoses incessantes, n’épuisant pas l’être immense et paisible, ce repos qui est le fond de tout.
Si le centre est bien ici, la circonférence est devenue un infini inconnaissable, certes, mais justifiant, authentifiant ce centre, moi, non séparé. L’éveil de la tradition est certes vision mais comment l’évoquer plus distinctement dans une langue qui l’ignore jusqu’en ses virtualités métaphoriques ? La méditation que j’évoque ici est un sentiment nouveau de la grande dramaturgie de l’être-au-monde déployé à la première personne de ma conscience.
La poésie dont j’essaie de proposer une définition inédite n’est plus cet assemblage de mots élégants capables d’exprimer les plus nobles sentiments. Elle correspond plutôt à l’intention de création infinie que chacun de nos actes, particulièrement les plus modestes, pourrait illustrer. Parole peut-être lorsqu’elle se dit, elle est une éthique de la pensée et un acte de vie. Souverain d’un Royaume exempt d’assujettissements, où tout me rappelle que « je suis » – l’oublier équivaudrait à répandre sempiternellement les cendres du mensonge qui m’aveugle – je me dois d’exalter une vie libre, conduite par moi-même tel qu’en mes conditions, aussi, « je suis », et une vie libre de moi-même, qui ne laisse pas de traces. L’action de l’homme libre qui n’est pas commandée par une intention égoïste, un calcul provenant de représentations erronées, est poétique. Parce qu’elle prolonge la Création, la première surgie de quelqu’un à qui tout arrive et que ce nœud ici – moi – n’est ni déformation, ni distorsion, ni simple relais non plus. La liberté infinie qui s’exprime dans ces conditions opère directement comme le sculpteur sur le marbre. L’intention de la main obéit au marbre dur et résistant, qui va néanmoins favoriser cette création, la tra-duire et lui donner son aspect limité d’œuvre. Le geste, l’élan n’ont pas été entravés, ils ont épousé une autre densité capable de s’opposer à leur désir, néanmoins désireuse à son tour d’épanouir l’impression qui la trans-forme. Ce n’est pas une dualité d’objets qui est en jeu mais un jeu de différences pour l’illustration du même, le vivant.
Cette poésie qui rassemble l’entièreté du vivant, elle s’exprime comme le verbe multiple et imprévisible d’une liberté qui n’est plus soumise à une logique compartimentée. Ni conformiste, ni anticonformiste, elle traduit la veille alerte d’un esprit respectueux du rythme de la vie. Le ‘premier Royaume’ n’est plus la simple intuition intellectuelle ou spirituelle de Maître Eckhart. La création qui se poursuit à travers l’imagination poétique, cette fantaisie, mais qui est aussi un acte d’existenciation prenant support d’une matière, est devenue la floraison de la Création parce que la création dont je suis l’acteur quotidien ne capture ni ne détourne les promesses et les élans du commencement inauguré d’un fiat divin à fin de co-naissance. Le désir peut célébrer l’amour et son ordre supplanter l’ordre des bien-penser : formidable gageure.
Je veux insister en prétendant que telle poésie a le sens d’une éthique générale : elle va donner sens à tout acte qui ne sera plus automatiquement déterminé par une décision idéologique. Elle s’est voulu une forme d’art qui s’invente une langue capable de manifester cette liberté et cette beauté que le sens commun ignore. Si l’essence de l’homme est ce pur mystère où l’Absolu se rend présent à Lui-même par un je-u où s’égalent la donation et l’occultation, c’est la poésie comme telle qui doit devenir l’essence de l’art ; ou l’art lui-même, unique vocation d’exprimer une sorte de « chant général » qui serait la finalité unique de toute expression d’humanité. Il faut entendre poésie littéralement, au sens grec du mot, comme le faire d’une liberté d’homme responsable de sa veille.
(1) L’Inscription sur l’Esprit (SIN MING)
…
L’esprit distinctement illumine les objets,
Entraîné par l’objet, il plonge dans le chaos.
…
En toute circonstance ne créez (vous-même) d’objet,
Il n’y a rien de plus subtil ni de plus vrai.
L’état de connaissance est une inconnaissance
Par laquelle est connue de toutes choses l’essence.
…
Le principe absolu est indéfinissable
…
Et là devant vos yeux se trouve constamment.
…
Les stratagèmes mentaux (i.e. vos élaborations personnelles) détournent du permanent,
Et la quête du réel vous met dos à la Voie.
…
Dans un silence paisible libre de toute errance,
Rayonnent la lumière et cet immense silence
Où tous les phénomènes sont constamment réels
Car l’unique est l’aspect de ce monde d’apparences.
…
La nature étant vide et spontanément libre,
Les choses émergent et plongent au fil des circonstances.
…
La nature de l’esprit est équanimité
Résidez dans le deux sans vous y accrocher
…
Si votre esprit demeure dans l’absence d’objet,
Les objets demeureront dans l’absence d’esprit.
…
Goûtez de cette Voie les délices et la joie
Tout en vagabondant dans la Réalité. (Trad Despeux)