Ce que peut la poésie

Le monde est le voile éclatant d’une splendeur qui se dérobe. Cette belle formule poétique de Roger Munier pointe une réalité infiniment mystérieuse sans en déceler pourtant le secret profond. Munier a été traducteur et ami de Heidegger, celui-ci devenu, comme chacun le sait, le plus puissant héraut de la question de l’être et de l’étant, qu’il a posée comme nul autre, mais à laquelle il n’a pas apporté de réponse. Le maître allemand, lecteur génial des Grecs, de Kant, de Nietzsche et Hölderlin, de Husserl, n’a pas reçu les enseignements providentiels de Thomas. Dénonçant sans relâche les travers de la métaphysique, il ne s’est jamais éloigné d’une ontologie, autrement dit d’une objectivité de l’explication, sans trouver jamais les voies d’une philosophie de la Vie, que seul Michel Henry a explorées – peut-être Bergson en son temps ?

On peut et on doit connaître aujourd’hui la Parole de Thomas dessinant cette rivalité des images et de la lumière (logion 83), mais mystérieuse encore… Si l’on veut croire, c’est assez facile, que les images ‘cachent’ la lumière, doit-on aussi croire avec autant de force que la pure révélation de celle-ci (comment ? en quel site ?) anéantit la simple parution de celles-là ? Et c’est bien ce que voudrait nous dire Munier avec toute l’élégance de sa langue poétique ! Mais l’image ici nommée n’est-elle pas plutôt représentation que présentation, concept né d’une raison logique analysant sensation et perception ; et si l’on veut parler d’un jugement perceptif, quelle différence cela fait avec le jugement catégorique, affirmatif, exclusif ! ‘Il y a un arbre !’ – ‘C’est un chêne et pas un peuplier ; il appartient à telle variété, il a tel âge etc.’ ainsi que toutes définitions qui l’enferment dans une identité mesurée à l’aune de la mienne, c’est-à-dire de mes raisons, pour ne pas dire de mes calculs ! Le peintre Balthus avait dit une fois : vous posez la question de la représentation, mais quid de la présentation ? de l’immédiat que je cherche, moi, à figurer, si possible ! Or, la présentation, et je crois Thomas seul à nous l’apprendre, est révélation des ‘modèles’ (logion 84) que Platon appelait Idées, qui n’ont jamais connu l’odeur de l’existence, parole reprise par Ibn’Arabî ! Munier dit justement éclatant ! Il aurait dû ajouter : aveuglant ! Car, inexplicablement et sans raison, il apparaît une image qui signale l’Idée pure, et la lumière dont elle est porteuse substantiellement. C’est le miracle de la création, inexplicablement et sans raison – je tiens à le souligner – création perpétuelle, ici maintenant. Grand mystère et réalité néanmoins manifeste dont je suis moi-même le secret (le Régent dira Ibn’Arabî) : figure d’une conscience qui mouvemente le jeu de la création, et pour dire le fond de l’affaire (comme Nisargadatta) : Moi l’Absolu et moi une personne ! Cette conjonction : un mouvement et un repos ! (logion 50) La vraie question, l’unique question à laquelle chacun est appelé à répondre… personnellement !

Mais sans contradiction, sans rivalité des deux pôles de ce qu’il faut bien appeler une opération ; dialectiquement, Tout est un jeu que la Déité se donne dira Silesius signalant aussi la gratuité de la création dans son fameux distique La rose est sans pourquoi… (1) En réalité, cette splendeur ne se dérobe pas, elle s’offre même, elle se destine à notre ‘imagination’, imagination opérant deux fois, le Seul se figurant, et son image (moi-même ! untel !) incarnant la splendeur éblouissante d’une manifestation aux périls des conditions, en un mot, de l’occultation. De l’aliénation. Convaincu qu’il y a création, comme l’irrécusable matérialité des ‘choses’ m’en impose les ‘faits’, j’ai proposé la notion, déjà bien élaborée hélas, de l’Un-en-Deux, qui pourrait se dire plus facilement peut-être Vie (cf Michel Henry). Création et ‘lecture’, déchiffrement des modèles qui se masquent d’impressions, de concepts etc. Thomas n’a-t-il pas dit d’abord : un mouvement ! Et un repos ! Soit dit : il y a de la conscience, je nais même de conscience, mais à travers la ‘fente’ de ces réalités quantiques comme on les appelle aujourd’hui contre le physicalisme des ‘modernes’, je m’aperçois du jeu (que la Déité se donne !) et je m’éprouve moi-même en Réalité. ‘Je Suis’ infiniment plus que ‘je suis’ ! Et c’est bien le dessein du Seul qui se réalise en surabondance par ce geste purement spirituel audacieusement accompli en une histoire, le procès d’une co-naissance. Ici, l’imparable référence à Ibn’Arabî : l’homme est à Dieu ce que la pupille est à l’oeil ! La ‘mienne’ ? Bien sûr ! Déclinée évidemment en une myriade innombrable de figures. Mon culot d’ajouter : qu’on le sache ou l’ignore !!! 

(1) Je signale au passage que nous devons à Roger Munier la meilleure traduction du L‘errant chérubinique d’Angelus Silesius. (ARFUYEN 1996)                                     

Michel Bitbol, répéter, insister

Il s’agit effectivement d’une répétition puisque j’en reviens à des citations déjà publiées en février et mars 2019, toutes extraites de son dernier livre : Maintenant la finitude – Peut-on penser l’absolu ? (Flammarion 2019) J’insiste en suivant les dernières pages de ce livre qui, comme je l’ai également déjà montré, part d’une critique du matérialisme spéculatif pour parvenir à un spiritualisme de l’englobant total manifesté en la même expérience unique d’un ‘je’ se constatant lui-même, limité par un côté à un ici-maintenant apparemment intransgressable, et néanmoins se débordant lui-même dans l’infini d’un sentiment d’être soi plus que soi, le ich bin ein ich de Jean-Paul, sautant de l’hypostase à l’hyperstase.

« … lorsque nous avons parlé de l’étant total comme nous l’aurions fait d’une chose, nous avons en vérité fait allusion à la non-chose qui n’est cependant pas rien : l’apparaître-total-présent centré et situé. Et si, en utilisant l’expression ‘étant total’, nous avons semblé suivre l’impulsion de la parole au-delà d’elle (…) nous avons en vérité utilisé des mots comme un miroir apte à reconduire le locuteur ici même, là où il se trouve, dans un non-départ nimbé de quiétude, nulle part ailleurs que dans le s’apparaître présent. En donnant le sentiment de poser et de penser transitivement un absolu, nous avons exprimé la circonstance involontaire, inévitable, intransitive, d’être adossé à l’absolu et endossé par l’absolu. En faisant mine d’employer les mots d’une ontologie, nous avons évolué de bout à bout en bout dans l’atmosphère d’une endo-ontologie. (1)

Pour en revenir à une approche plus ouvertement phénoménologique, il suffit de souligner que le domaine propre de l’absolu dans l’apparaître est ce qui ne se manifeste qu’une seule fois, ce qui est sui generis et n’est donc l’homologue de rien d’autre. Le choc vécu de l’absolu s’identifie au choc vécu d’une singularité manifeste. Si l’on accepte cette équivalence, il saute aux yeux que ni la pensée rationnelle ni l’approche scientifique n’ont la moindre chance de saisir un jour un absolu de cette sorte… Car l’option fondamentale que partagent la pensée rationnelle et l’approche scientifique consiste à diviser ce qui se montre en une pluralité d’objets comparables ou d’événements reproductibles, puis à établir des relations entre ces fragments d’apparaître répertoriés.

La pensée rationnelle se donne pour méthode de séparer, d’arbitrer en soupesant les termes distingués, et de les relier après coup. Ses deux principaux instruments, que sont le concept et le jugement, se conforment à cette orientation méthodologique.

Forger un concept, tout d’abord, permet d’assurer l’unité abstraite de plusieurs entités ou moments de l’apparaître en passant par-dessus la singularité de chacun d’eux, en prescrivant de reconnaître entre eux des ressemblances suffisantes sous un certain rapport, et en établissant par ce biais des relations d’équivalence entre eux. Ainsi, chaque entité ou moment de l’apparaître qui tombe sous un concept renvoie implicitement à tous les autres moments de l’apparaître qui tombent sous le même concept. Réciproquement, en tant que membre de la classe définie par un certain concept, tel moment de l’apparaître peut être caractérisé par la relation qu’il entretient avec tous les autres membres de sa classe.

Le jugement, ensuite, est l’instrument dynamique de la conceptualisation. Il connecte un prédicat à chaque sujet individuel au moyen d’une copule, et il relie par là ce sujet individuel à tous ceux qui sont considérés comme relevant du même prédicat, du même concept, et donc de la même classe. Le concept et le jugement devraient dans cette mesure être appelés des dispositifs de désabsolutisation. L’homme du concept et du jugement est l’étant qui est passé de la commotion du singulier absolu à la classification d’une pluralité d’éléments reliables.

(…) L’appréhension du singulier apparaissant, de l’absolu phénoménologique, est donc le propre d’une expérience non seulement pré-scientifique, comme celle du monde-de-la-vie husserlien mais également anté-prédicative, anté-catégorielle, et même anté-perceptive (puisque la perception amorce l’oeuvre de différenciation et de fragmentation de l’apparaître, en fixant l’attention sur des foyers de relative stabilité du manifeste). On pourrait l’appeler une expérience de saisissement… le saisissement de me découvrir dans tout cela, maintenant et ici.

(…) Moi-cela-maintenant-ici précède toute dualité objectivante, toute partition classificatrice de l’apparaître, toute recherche de récurrence temporelle et spatiale…

(…) Être moi représente un pas supplémentaire… Je peux certes me transformer, mais il m’est impossible de récuser les multiples legs qui constituent ce que j’appelle mon ‘identité’… Car j’ai beau pouvoir penser ma situation unique en me tenant moi-même pour une personne parmi d’autres occupant quelque noeud dans un réseau spatio-temporel et social, je ne peux avoir cette pensée universalisante que comme une pensée mienne, et comme ma pensée actuelle, c’est-à-dire d’une manière elle-même uniquement située. » (pp 457 à 462)

Il semble que Michel Bitbol, insistant à la fois sur le concept d’englobant total et celui de singularité soit entraîné à privilégier finalement une épreuve non-duelle du Tout que favoriserait la méditation, bouddhiste en particulier. Mais ne pourrait-on tout autant appuyer sur la réalité d’un ‘je’ tout à la fois Un et Deux, témoin unique et non pas étranger, inclus dans le drame vivant de ce ‘jeu que la Déité se donne’ (Silesius).

(1)Chez le dernier Merleau-Ponty, expression qui vise à recentrer l’appréhension d’une totalité naturelle au point de vue d’une intériorité personnelle (RO).

L’incommensurable (François Jullien)

Des amis lecteurs de longue date se sont inquiétés de la raréfaction de mes publications sur ce site. Je l’ai pourtant annoncé il y a des mois. Je me donne entièrement à l’écriture d’un troisième opus, en examinant cette fois la question du Tout après avoir fait le tour de la question de soi (Edilivre 2020) Si mes précédents ouvrages couronnaient la publication d’articles dans mes blogs, qui étaient presque tous repris et thématisés suivant le titre général qui était choisi, cette fois-ci je m’appliquerai plutôt à la publication d’un travail achevé qui sera plus tard, et donc après édition, diffusé sous formes d’articles plus courts dans mon site actuel. Les deux ‘questions’ se rejoignent : comment l’exploration de la question de soi peut-elle entraîner celle de la question du tout, et pourquoi ne pas avoir tenté la démarche inverse ? Ou plutôt comment sont-elles liées si c’est la question de soi – en fait que faut-il entendre par ‘moi’ , – qui provoque réflexion sur le Tout d’une réalité dont on se demande de quoi au juste elle est faite et comment on peut l’interroger, la connaître – retour donc à la question du sujet ?

Je propose ici de courts extraits des deux derniers ouvrages de François Jullien qui conclut ainsi un long travail de comparaison et critique confrontant pensée occidentale – ses racines grecques – et pensée orientale – version chinoise, traditionnelle, celle du taoïsme et du bouddhisme qui s’y sont étroitement liées : L’incommensurable (INC), (l’Observatoire 2022) et Moïse ou la Chine Quand ne se déploie pas l’idée de Dieu (MO), (l’Observatoire 2022) Et si l’on a suivi François Jullien au long de ses publications se rapportant toutes au même sujet, sous des angles différents bien sûr, on sait déjà ce que ces titres nous promettent. Pour rappeler quand même les constantes de cette comparaison, il faut répéter qu’elle relève et souligne les traits principaux de l’onto-théologie qui prend naissance en Grèce, une métaphysique qui tend à conceptualiser de plus en plus catégoriquement des termes qui fixent objets naturels et idées générales dans des définitions logiques rigides, en fait des abstractions de plus en plus éloignées du réel, antithèse donc d’une vision chinoise qui s’applique à trouver la dynamique de relations qui échappent à la fermeté intangible des définitions, offrant ainsi des angles de liberté et d’épanouissement que la métaphysique ne peut plus favoriser. Evidemment, la pensée chinoise aura pu aussi, souvent même, s’enfermer dans un littéralisme sclérosant – la tradition mandarinale par exemple – tout comme la pensée grecque, transfusée à son heure tardive par des influences orientales, aura pu s’affranchir de ses limitations idéologiques dans les élans théurgiques d’un dernier platonisme – la dernière question posée, reprise d’ailleurs par la théologie grecque orthodoxe : l’idée platonicienne est-elle un étant ou une énergie ? Au moins, François Jullien trace-t-il un plan très savant et très clair à la fois du problème civilisationnel, dépassant une philosophie donc, et qui mérite examen, aujourd’hui, pour notre salut peut-être s’il est encore possible de concevoir un nouveau paradigme, une alternative à la déshumanisation post post-moderne !

Ainsi, la question de l’absolu posée, en contradiction totale à l’intérieur des deux cultures, question qui peut trouver réponse au-delà de tout terme logique : … la question n’est pas tant de savoir si l’absolu est possible ; si l’on peut faire abstraction de tout rapport, si l’isolation et l’évacuation peuvent être entières… Mais plutôt si, en ne pensant l’en rapport que de façon négative, sur le mode de la perte ou du relatif, pour en dégager par opposition l’absolu, on ne se simplifie pas étrangement la tâche : si, en s’élevant au sublime d’un ‘au-delà’ de l’expérience, cet absolu ne se met pas à l’abri du plus vertigineux de l’expérience… Qu’a-t-on, ce faisant, enjambé qui n’est pas tant le relatif, son opposé déclaré et si facile en fin de compte à ‘dépasser’, que cette autre possibilité demeurée inenvisagée : qu’il puisse y avoir impossibilité de la relation, mais cela au sein même de la relation, c’est-à-dire par absence d’une commune mesure qui conjoindrait les termes de cette relation ? L’incommensurable nomme cet autre cas laissé dans l’ombre et qui n’est pas pensé. Mais dont on chercherait à combler autant qu’on peut le hiatus ouvert par une telle absolutisation qui, consacrant la rupture, viserait du même coup une intégration supérieure, voire qui soit idéale. Car il est vrai que ce qui porte l’absolu et le justifie n’est pas tant son abstraction que le fait qu’il se branche alors le plus foncièrement sur notre désir, celui d’une ultime communion rendue ‘pure’ enfin par cette abstraction. (INC 218-219)

Sauf de concept donc, l’incommensurable, qui n’en est pas un – est-ce possible – négation en tout cas, assumée comme telle, de toute abstraction ; sortie du concept ! L’absolu pose le sans rapport ; or, en supposant qu’un tel sans-rapport existe, il se dispense d’avoir à penser la faille d’incommensurable qui se découvre dans tant de rapports, mais qu’on a pris l’habitude d’enjamber… (INC 221)

Parvenir plutôt à dégeler l’expérience figée en concepts ; ouvrir les vannes d’un autre courant de vie, celui qui déborde vraiment le commensurable : Pas plus que l’absolu, l’Infini ne peut avoir prise sur le monde qu’il a fait quitter… ne peut s’avérer et s’affirmer une arme servant à la désacralisation de l’humain. L’idée d’infini reste dans la dépendance de la métaphysique. Or l’incommensurable porte la réduction de la métaphysique à son aboutissement, mais sans rien perdre cependant de l’irréductible expérience humaine que la métaphysique a traditionnellement – utilement – à travers son errance servi à pointer. Ou plutôt l’incommensurable en tire, par-delà la dé-sacralisation de l’Absolu et de l’Infini, la conséquence : non plus faire, une fois encore, le procès de Dieu, lui l’objet ultime de la visée de la métaphysique… mais rendre son nom même – lui qu’on sait indicible – sans plus d’usage ; ou disons conceptuellement le remplacer. Car faut-il encore vouloir résorber et ‘combler’ en Dieu les fêlures d’incommensurable auxquelles on se heurte dans l’expérience si ce sont celles qui font émerger l’expérience et sont seules à ouvrir indéniablement la vie, du seul d’elle-même, à l’infini ? (INC 231)

En évitant l’irrationnel, poursuite indéfiniment reportée d’une volonté de rationalité, inventer un alogique assumer, par débordement (de sens ?) (L’incommensurable) on ne pourra jamais l’intégrer, lui l’irrationnel par excellence ou l’alogon, par un renversement du religieux qui serait enfin abouti et permettrait son ‘dépassement’. Il faudra plutôt que la rationalité, pour échapper à toute bipartition inavouée des rôles, sache, elle-même se dé-border, par et dans l’incommensurable, et développer une raison qui ne soit pas qu’intégratrice : qu’elle s’aventure jusqu’où se fêle et se déborde ce qu’elle totalise en monde. (…) Car penser n’est-il pas, qu’on le veuille ou non, se heurter hardiment à de l’incommensurable ? (…) Or, en porter l’incommensurable au concept, par suite en l’affranchissant de la croyance… la philosophie le porterait enfin à sa puissance. (INC 241)

Se sauver finalement du concept Dieu, le dernier Objet une fois pour toutes désacralisé, désobjectivé autrement dit, rendu à son infini autrement pensé, autrement éprouvé : Cet Incommensurable ne serait pas plus à personnifier qu’à ontologiser. La Métaphysique comme la Révélation lui ont servi si longtemps de support. Mais celui-ci se justifie-t-il encore, dès lors que l’Incommensurable fissurant, débordant et promouvant l’expérience commencerait de se penser en lui-même ? Pour penser plus rigoureusement ce qui cherchait à se signifier en ‘Dieu’, faut-il encore le nommer ‘Dieu’ ? Cela n’y fait-il pas ombrage ? Ne versons pas dans la Mort de Dieu et son grans pathos. Mais n’est-ce pas de cette ultime commodité de ‘Dieu’ que la pensée désormais peut s’ouvrir à L’incommensurable, n’a plus d’usage ? (MO 334)

Je proposerai bientôt d’autres échos, d’autres résonnances à ces réflexions surprenantes, mais nous serons, je crois, enfin, peut-être, en cet espace ‘ouvert’ dont tant et tant ont rêvé sans jamais parvenir à s’y poser – mais non !? – en démesure.

Klima ? encore, ajouter…

.. des citations qui m’ont été adressées par un fidèle ami, également lecteur passionné de Klima. Elles portent sur le ‘jeu’ et la ‘fabulation’ (ou l’imagination). Nous rejoignons Stephen Jourdain qui complétait ce tableau du grand Tout par la notion de création, d’irréel réel quand nous nous efforçons de mesurer ce ‘Trop’, de ‘pur néant’ quand nous nous arrogeons le rôle de décréter ‘réel’ et ‘rationnel’ l’ob-jet de nos représentations. Alors tout est dit, mais ‘cela’ ne se démontre pas ; on peut par contre, au moins par curiosité, suivre les pistes qui y conduisent. L’aliénation native s’en trouve fissurée et la possibilité d’un salut augurée.

(…) je suis celui qui se tient au-dessus de tout, – au-dessus même de la vérité et de Soi et de Sa propre Elévation… l’être souverain, aséique et vivant… Superlatif… Tout est insignifiant ; ou bien : tout est au-dessous de moi ; ou encore : tout tourne à mon profit dans l’éternité, – quoi qu’il arrive, tout me sert, tout est depuis toujours l’esclave de ma grande Volonté, de mes suprêmes désirs… le Moi mû pour la Souveraineté, libéré de tout, inconditionné, intangible, réside, immuablement éclatant, dans un Auto-embrassement qui ne cesse de s’affermir en s’affirmant, qui ne cesse de se jouer souverainement de tout et de Vaincre Eternellement, uniquement pour l’amour de la victoire, sur les pensées, « intérieures » ou « extérieures », dites la nature.

Ladislav Klima, Traités et diktats, 233,  229,224,  173, 141.

Le monde est exubérance. Il est un Trop.

 Ladislav Klima, Traités et diktats, 96

La fabulation est la seule et unique activité de la conscience, elle est l’essence du monde, la fiction est fait fondamental, elle est ce qui est.                                                                                                                           

Ladislav Klima, Le monde comme conscience et comme rien, 33.

La Souveraineté est Infinitude ; la terminaison, de quoi que ce soit, est négation de toutes les idées les plus hautes. L’Infinitude est absolument fluide et vague ; une permanence, une déterminité, une certitude, quelle qu’elle soit, en serait la terminaison, la négation. La vérité est permanence, déterminité, certitude par excellence, fixisme, tétanos, congélation et mort. — Elle est une infâme et stupide tendance à entasser l’infini dans une étroite boîte bondée, à le fourrer au cercueil, après ablation préalable de ses extrémités ; schématisation de tout, castration de la vie, strangulation du monde, aplatissement de Dieu ; timide manie constructrice d’écluses, lâche et animal enfermement de soi, bestialisation de l’existence. — Elle est de nature autocratique, souveraine ; ignoble petite chose qui ne souffre rien au-dessus de soi. – Elle est la prison mondiale en personne. – Elle est la négation du Plus-Haut.

Ladislav Klima, Traités et diktats, 180.

Le jeu est la seule possible activité de Dieu ; tout ce à quoi il a affaire ne peut être que jouet. Plasma absolu, caoutchouc infiniment élastique, flamme flexible, rien qui oppose une résistance autre qu’apparente ; aériennetés, nébulosités, quantités œthériques, ombres et fantômes… ; le rempart illusoire derrière lequel la bête brute cherche à se mettre à couvert de la mer d’oether qui l’enserre de toutes parts ; la paresse a l’état solide n’est que peur de la liberté œthérée, de la vitesse œthérée, de l’absurdité œthérée, du Jeu œthéré et de la danse. — Dieu n’a affaire qu’aux entités et quantités psychiques ; mais la Psyché = le monde ; mais le monde = Dieu ; mais Dieu = Moi – : le Monde est le jouet absolu de Ma Volonté absolue : voilà qui est connaissance suprême.  

Ladislav Klima, Traités et diktats, 183.

Je serai un Rêve élevé qui n’aura de commun avec mon rêve actuel que le fondement le plus élémentaire de la constitution Divine, mais dont la logique et l’idéalité seront entièrement différentes. Un plus un y feront sept, les concepts de chèvre, de charrette, de colère et d’espace seront convertis en autant de rayons d’ouragans lumineux… L’antichambre de Dieu…, quel­que chose comme le « monde des Idées », le « monde vrai »…, — ne vous inquiétez pas, il y a des milliers de « vrais mondes » ! … « Mais c’est irréalisable ! » Nenni. Un jour ce sera un fait parfait, aujourd’hui déjà c’est un fait partiel, dès maintenant l’homme peut être jusqu’à un certain point Dieu omnipotent et omniscient ; il suffit qu’il cherche à « être parfait, comme est parfait notre Père aux cieux » ; c’est cent fois plus facile qu’on ne le croit ; il suffit de comprendre certains noetica ; un exemple, parmi les plus simples : les « choses » sont simplement les idées qu’on se fait au sujet des « choses ». Or, la Panréconciliation Divine, qu’est-ce que c’est ? Pur et simple Eclat, indivis, uniforme, un comme un soleil sans taches — : toutes les frontières se défont dans le solvent du Panamour, les distinctions entre les choses et les pensées, reflets des relations animales, s’effacent, et tout le contenu de tous les états d’âme disparaît, révolu à jamais ; le « devenir » disparaît, il ne reste que l’Etre — Suréclat, Hymne supralumineux à Soi.

Ladislav Klima, Instant et éternité, 143.

Connaissez-vous Ladislav KLima ?

Au cours de mes recherches, à maintes reprises, j’ai rencontré la question épineuse du solipsisme. J’ai pu la traiter dans certains contextes mais elle s’impose toujours avec ses interrogations irréductibles lorsqu’on se situe en idéalisme, notamment l’idéalisme absolu que j’ai abordé récemment avec Gentile, et dans la philosophie orientale, védantique en particulier, ou le Zen que je redécouvre avec Suzuki. Ce qui mérite attention et examen. Klima ? Vous en apprendrez peu sur le net ; un bref article sur Wikipédia : philosophe tchèque ayant vécu de 1878 à 1928, « influencé par Berkeley, Schopenhauer, Nietzsche… » Ce qui en dit peu, ou déjà beaucoup. Mais la lecture de Klima, quand on y vient ! Si l’on y vient ! Un électrochoc. Impossible de ne pas l’éprouver ainsi quand on rencontre un homme qui se déclare lui-même ‘Dieu’ et parvient à définir, avec un rare talent faut-il reconnaître, un égosolisme assez stupéfiant, un mot dont la racine dit tout, déjà. Je livre ici des extraits de son livre principal : Traité et Diktats, publié par les éditions de La Différence. On appréciera.

TOUT KLIMA

‘Absoluité’ : ce mot contient tout et le Tout. Le cœur de l’étant et la moindre étincelle de son épiderme ; l’essence de Dieu et sa personne telle qu’en sa totalité, de la tête aux pieds. Le principe et la fin et la substance de la philosophie. – Et, au bas de l’échelle, dans la vie humaine, le pôle et la boussole, le grand havre et le phare et le navire qui y porte. – (…) Et l’éternelle embrassade de l’infini et de la finitude. Le vrai et le faux : le Tout qui est rien, et le rien qui est tout… L’infinité de l’espace, celle de la matière, des ombresques nuages idéels, du temps… ne sont que des symboles de cette Divine infinitude de la logique, infinitude la plus interne. Or, l’infinitude de la logique, portée à l’éclat incandescent de l’Absurdisme, est Absoluité ; sa finitude, la prétendue vérité, est bestialité – antipode de la philosophie, de l’Absoluité. L’Absoluité cependant est ‘Sur’vérité, – éternel Diktat à sa propre adresse… ; et elle est – Surétant – –

Ladislav KLIMA, Traités et Diktats, éd. La Différence 1990 (p 315)

Les choses n’existent pas, seuls existent les jugements portés sur les choses ou, plutôt et partant, sur d’autres jugements : le monde est la critique de la critique d’une critique : le tout tourne autour du rien.

Le mystère originaire du monde, la seule et unique activité de Dieu, c’est l’auto-embrassement, c’est-à-dire le concept de positivité pensé jusqu’au bout. Le monde consiste dans la glorification de soi-même, n’est que son propre éclat, n’est qu’hymne à soi, c’est-à-dire à un hymne à un hymne.

Ladislav KLIMA, Traités et Diktats, éd. La Différence 1990 (p 174)

Les concepts de ‘réalité’, ‘vérité’, ‘organisation objective du monde’, ‘être en soi’, contredisent l’Absoluité. (…) Or, c’est sur ces concepts que se fonde entièrement l’hypothèse fantaisiste selon laquelle il existerait d’autres moi en dehors du mien. Si j’imagine, où que ce soit, un deuxième moi, je prête nécessairement à cette imagination, en guise d’assise, le concept de l’être objectif en soi, la crudité de la ‘réalité’, l’idée dédéifiante de la vérité. La notion de deux au sens non illusoire involve en soi la réalité : et elle est au fond réductible à la notion de deux moi – : le moi seul est, les parties de ce moi sont des quantités illusoires. Le ‘duo’ n’a un sens illusoire qu’à l’intérieur du moi ; seul un seul moi a sens. Il n’y a que l’Un ; l’existence de deux signifie deux existences, signifie la négation de l’existence. L’égosolisme découle tout bêtement du concept d’existence.

L’existence de deux consciences, – soit de deux homogénéités –, qui n’exerceraient aucune action opérante l’une sur l’autre, est absurde : l’interaction est inhérente à l’homogénéité. L’interaction de deux moi, – soit de deux hétérogénéités absolues –, est non moins absurde. En effet : la conscience n’est compatible qu’avec un seul moi, – le bon sens pourrait d’ailleurs en dire autant. ‘La conscience’ et ‘ma conscience’ sont identiques. L’égosolisme découle tout bêtement du concept de conscience.

Si l’hétérogénéité et l’impensabilité de deux moi ne s’opposaient à leur interaction, celle-ci ne pourrait avoir lieu que sur la base de la causalité réelle ; celle-ci s’est écroulée avec la chute du concept de réalité. (…) C’est à l’intérieur du moi seulement qu’est possible une causalité illusoire. A savoir magique. Or la valeur et le bien résident exclusivement dans la magie ; laquelle n’est rien autre chose qu’illusoriété. Ce qui déféerise et désillusionise, est par là-même dément, – le monde n’est ni plus ni moins que Féerie. – L’égosolisme découle tout bêtement des concepts de valeur et de bien.

Il existe deux vérités mystiquement abyssales, immensément importantes et ignorées : que le Moi = le Monde. Et que le moi = mon moi.

(…) L’égosolisme découle du concept de moi, – c’est peu dire : les deux ne font qu’un ! –

Ladislav KLIMA, Traités et Diktats, éd. La Différence 1990 (pp 199/200)

Je ne sais pas, j’y travaille…

Je l’ai déjà écrit ici, je travaille à mon prochain livre Dedans comme dehors, dont la première partie est consacrée à l’étude du ‘conflit des réalismes’, histoire d’injecter une tonne de béton (de savoirs) à la base de mon précédent livre Un mouvement et un repos – la question de soi, qui souffre du vertige provoqué par une cruelle absence de lecteurs. Pour prouver davantage, et quoi ? Non, mais compléter la réponse à la question de soi par une nouvelle réponse, inédite, à la question du Tout. Je suis donc plongé dans de patientes et laborieuses recherches : j’ai d’ailleurs déjà publié une partie de mon propos concernant les avancées de la Physique contemporaine, je prévois de rapporter aussi quelques pages sur la querelles des Idées dans l’Antiquité avant d’aborder la question ultérieure, tellement plus ample, que j’appelle donc le conflit ‘des’ réalismes. C’est d’ailleurs au 17ème siècles que se dessine ce conflit gigantesque qui perdure de nos jours : dernières avancées de la phénoménologie transcendantale (Romano, Schnell, Thumser) vs les ‘nouveaux’ réalismes ! C’est très fort, intense ; mais dans mon plan si souvent repris et corrigé, j’hésite sur ma conclusion, normal ! Faut-il aboutir ( j’ai déjà tenté de définir un ‘dernier seuil’ !) par le rappel de ce qu’il faut entendre par ‘vie poétique’ – j’ai prévu d’aborder Mallarmé, Kenneth White, Mireille Oillet par une étude sur le concept de ‘blancheur’ – aboutir plutôt à une définition plus métaphysique de l’écologie (Guattari, Coccia, Rosa, Fleury) – aboutir, à la ‘fin’, par une confession plus intime relative à notre condition secrète, l’adoration en prière perpétuelle du Seul (Ibn’Arabi, Ab el Kader) ? Associer pour tout dire mystique et politique par la révélation d’une gnose enfin dévoilée, cette fois universelle, (partant d’allusions à Teilhard de Chardin, Camus : Chazal, Klima, Jourdain) ; rien de tout cela ne va pas de soi ! J’y travaille…

Quel encouragement en trouvant ce texte de Cynthia Fleury (que je voulais réintroduire en ‘écologie’) …sur Mallarmé… Elle est dans le bon angle de vue, celui qui devrait s’imposer, et je ne résiste pas au plaisir de la citer : Occident et Orient ne sont pas des pôles géographiques mais des pôles métaphysiques : ils témoignent d’une forme de saisie. La connaissance occidentale a pour objet le phénomène, ce qui apparaît dans le monde sensible. Selon les Occidentaux, on ne peut accéder à ce qui se présente à nous sans se le représenter, c’est-à-dire, sans unifier ce qui, sans nous, reste du domaine du divers et de l’indéterminé. Or, unifier le divers, c’est créer une représentation, autrement dit un phénomène qui demeure étranger à la chose en soi. Par opposition, la connaissance orientale considère qu’il est possible, et même nécessaire parce que supérieur au niveau cognitif et éthique, d’accéder directement à ce qui se présente à nous. Elle ne bannit pas la représentation mais ne s’en satisfait pas. Derrière tout phénomène, tout ‘zâhir’, il y a un caché, un ‘bâtin’. Ce qui se montre dans le phénomène, tout en s’y cachant, c’est proprement l’ésotérique de ce phénomène, ou encore l’apparition (non apparente) de l’apparence, ce qui fait qu’une chose apparaît. La connaissance orientale s’inscrit dans l’ordre du salut. Elle cherche à sauver le phénomène, à saisir l’invisible sous le visible, le point poétique de l’apparition-disparition. Le sujet et l’objet ne sont plus scindés, comme dans la connaissance occidentale. Ici, l’objet n’apparaît que devant celui qui comparaît. La fiction littéraire fait ici son entrée. Elle est une sorte d’histoire phénoménologique, cherchant à dire le salut des phénomènes, la dialectique qui unit leur apparence à leur puissance cachée d’apparition. ( Mallarmé ou la parole de l’imâm, folio 2020, p. 144)

Ici, le ‘conflit des réalismes’ est résolu , nous sommes près de Stephen Jourdain et de son concept de création qui répond également aux antithèses exposées par les deux partis du réalisme et de l’idéalisme, telles qu’elles se sont figées, je peux bien le répéter, à partir du 17ème siècle en soumission aux normes apparues irrécusables d’une objectivité absolument déterminée par les ‘faits’ d’expérience. J’ai traité du problème de la personne dans mon précédent livre – première personne, faut-il préciser -, il s’agit maintenant du Réel, totalité dynamique où Moi et non-Moi jouent au ‘jeu’ de la co(n)naissance. Je précise en passant, c’est sans doute nécessaire, que Cynthia Fleury évoque précisément dans son ouvrage l’ésotérisme islamique, sans citer le monisme extrême-oriental qui constitue à sa manière une dissolution de la question ! J’en parlerai aussi ! Elle reconnaît par contre, à la fin de son essai, ne pas être parvenue à ‘conclure’ ce qui s’expose comme une théorie ; elle nous invite plutôt à aborder sa ‘concrétude’ qui est affaire existentielle, où Orient et Occident peuvent se rejoindre ; a very private matter disait Stephen Jourdain.

PS : Pour complément, je signale la réédition en poche (CNRS 2019) du livre de Cynthia Fleury Dialoguer avec l’Orient, un autre abord de la question, plus ‘politique’. Sur le fond, bien entendu, il faudrait citer l’oeuvre immense de Henry Corbin, je ne l’ai pas fait ici.

Guide de lecture pour Un mouvement et un repos – la question de soi

Mon dernier livre, publié en janvier, a laissé dubitatifs maints lecteurs qui ne manquent (heureusement) pas de m’interroger. Parmi ces derniers, mes petits-fils, qui ont l’excuse d’être jeunes et d’avoir reçu de l’institution scolaire une initiation insuffisante aux humanités (?) – un vrai problème d’actualité et d’avenir ! C’est à leur intention que j’ai écrit ce petit Guide de lecture – une page word pas plus ! et que je le soumets aussi à tous les esprits curieux ou encore hésitants. La dernière ligne, par exemple, veut questionner ‘tout le monde’ ! Je signale par la même occasion que Un mouvement et un repos – la question de soi (Edilivre) est désormais disponible en ebook chez tous les distributeurs de livres en ligne, notamment Amazon (Kindle) et la FNAC (Kobo) qui ont des logiciels extrêmement fiables ; le chargement se fait en quelques secondes après règlement par carte : 4,99 euros

Un mouvement et un repos : c’est-à-dire ?

Et en sous-titre : la question de soi. Projet ambitieux et, en même temps, qui veut aller au plus simple puisque c’est de ‘moi’ qu’il s’agit, mais de ‘moi’ générique – et je ne dis pas d’un ‘moi’ pour rester au plus près d’une épreuve en première personne –, qui est ‘moi’ en tout un chacun en dépit de toute la diversité des individus, diversité telle qu’ils paraissent souvent étrangers les uns aux autres, imperméables à toute compréhension, toute entente.

L’enquête sur la conscience révèle un ‘mystère’ qui s’appellera un peu plus loin ‘secret’ parce que la conscience, même en approche scientifique (le dernier nom à retenir, important, est celui de Michel Bitbol), n’autorise aucune connaissance objective, aucune connaissance de causes qui entraînerait l’explication d’effets toujours reproductibles et donc prédictibles. Quelle que soit l’ampleur du mouvement, autrement dit du régime existentiel de ses manifestations, la conscience recèle un pouvoir d’invention et de liberté, on peut même insister en parlant de ‘création’, qui l’associe à un ‘plus’ d’être qui semblerait détenir une identité ‘secrète’, un plus qui l’ancre dans ce qu’il faut appeler ‘valeur’ et même ‘valeur infinie’. Le sceau d’un Absolu irréductible : j’ai dit, ‘le précédent absolu de tout ce qui existe’. Ce qu’il convient d’appeler repos, que d’autres diront Dieu, mais quel autre que moi-même sinon figure semblable à moi-même, ou Nature, mais dans le seul mouvement de son expansion propre et de ses invariables déterminismes.

En fait l’expérience proposée est simple : il s’agit de découvrir par soi-même que l’objet qui me fait face, là où semble camper si fermement toutes les déterminations de ma venue au monde, n’est objet que dans l’appréhension de mon esprit, soit image, soit jugement, sans oublier la sensation qui fixe une première impression d’objectivité, mais toujours : pour moi ! La seule objectivité, la plus incontestable en fait (il faut souligner) est bien la connaissance qui s’opère en conscience, le préfixe co- marquant la dualité qui constitue toute expérience mais qui exprime sûrement une seule unité d’origine et de finalité. Ce serait même comme un jeu ou une fable, sinon, bien sûr, que cet infini de valeur et de sens crée un monde apparemment illimité, et si riche, d’un tel potentiel d’actualisations en toutes ‘régions’ de l’être, qu’il semble nous élever nous-mêmes à la qualité de dieux, en tout cas ce dieu de la création ex nihilo qu’ont imaginé les théologies du passé. Ex nihilo parce que rien d’objectif ne détient cette puissance créatrice sinon un Absolu intotalisable (pas d’inventaire possible !), et son ‘Fils’, son régent qui détient, lui, le pouvoir de ‘lecture’ et d’interprétation des phénomènes qui l’impressionnent. ‘Fait’ de conscience à tel point qu’on dira même ‘imagination créatrice’ et plus spécifiquement pour l’homme ‘imagination dans une imagination’ (celle de Dieu ?)

Deux paragraphes sont essentiels : l’auto-affection (page 200), l’amphibolie (page 387), deux concepts qui disent tout ce qui mérite d’être dit et compris. Le Dit de l’impensable, à partir de la page 403, énumère quelques propos très frappants empruntés aux ‘gnoses’ de tous les temps, qui ont pointé en direction de cette vérité-là, finalement la seule qui mérite une heure de peine en cette vie qui paraîtra autrement si vaine, voire carrément absurde. Il n’y a pas d’explication proposée, ni par moi ni par personne ; il y a une découverte et un chemin pour y parvenir, et j’en ai proposé ici un nouveau tracé. La curiosité, la sincérité sont requises ; au départ l’attention, toujours le discernement ! S’apercevoir au plus profond de soi qu’il n’est rien d’absurde et que tout fait sens, c’est l’initiation au ‘royaume’, une grande force et une grande paix à la fois. Comment qualifier l’attitude de celui qui l’ignore à dessein, par paresse ou par lâcheté ?                                                                                                                RO

Bernard d’Espagnat

L’histoire s’écrit vite et même l’histoire culturelle qui enregistre tour à tour des noms célèbres, et qui s’effacent au fil des années. Bernard d’Espagnat a été en France, et dans le monde entier aussi, le héraut de la nouvelle physique – et je pourrais tout aussi bien écrire le ‘héros’ tant son oeuvre a suscité de polémique et d’étonnement. Elle s’est imposée pourtant et ses conclusions sont acceptées par tous aujourd’hui, y compris celles, tant controversées sur le ‘réel voilé’. Je le cite longuement dans mon prochain livre Dedans comme comme dehors qui examine toutes les phases du conflit des réalismes. J’ai promis ces courtes publications au fur et à mesure de l’avancement de mon livre. Voici donc ce passage extrait du chapitre : Les réalismes en Sciences.

‘J’en viens donc à ce livre plus récent où d’Espagnat a développé et clarifié sa thèse en réponse à des objections que lui avaient opposées Hervé Zwirn et Michel Bitbol : Traité de physique et de philosophie (Fayard 2010) Je préfèrerai d’abord m’arrêter sur des remarques qui rejoignent celles de Roland Omnès et d’Henri Guitton. Par exemple, comment la mathématisation de la physique contemporaine rejoint un platonisme qui fut d’abord inspiré par le pythagorisme. Certains physiciens théoriciens rejoignent les mathématiciens ‘platoniciens’ dans l’affirmation de l’existence ‘vraie’ d’un monde de mathématiques pures, extérieur à la pensée humaine et exploré par celle-ci. Et l’intérêt qu’ils portent à la physique théorique tient à ce qu’ils y voient un chemin – détourné sans doute, mais, finalement, praticable – d’accès à un monde jugé ‘plus réel encore’ que ce monde-ci. C’est là une intuition belle et porteuse. On est tenté de la tenir, dans ses très grandes lignes, pour porteuse. Dans sa partie ‘physique’ – lien avec les données de l’expérience, donc foi en la pertinence de celle-ci – il semble néanmoins clair qu’il faille renoncer à l’espoir d’un accès total… Il semble incontestable que le formalisme mathématique de la théorie-cadre appelée physique quantique n’est pas interprétable comme étant une vraie saisie de la réalité indépendante. Et, manifestement, en ce qui concerne toutes les ‘théories au sens usuel’ fondées sur cette théorie-cadre – supersymétrie, théorie des supercordes etc. – il ne peut qu’en aller de même… bien que même si, en définitive, la structure du ‘réel en soi’ s’avère non susceptible d’un description sûre et exhaustive en termes de physique mathématique, le pythagorisme semble demeurer un guide fiable pour la recherche ; chose qui donne à penser que les grandes lois mathématiques qui constituent son ‘grain à moudre’ pourraient bien refléter quelque chose de ce ‘réel’. (167) C’est ainsi que s’éclairent en fait les rapports nouveaux que la connaissance a tissés entre l’infiniment petit et l’infiniment grand que nous fréquentons au quotidien. En conséquence, il n’existe plus de raisons sérieuses de penser qu’il y a, d’un côté, les systèmes microscopiques obéissant à une certaine physique – la ‘quantique’ – et de l’autre les systèmes macroscopiques obéissant à une physique toute différente – la ‘classique’ – n’ayant rien à voir avec la première. On doit dire au contraire que c’est au titre de conséquences des lois de la mécanique quantique (et dans telles et telles conditions précises, généralement réalisées dans la pratique), que les règles de calcul de la mécanique classique fournissent les prévisions d’observation que nous connaissons… Nous construisons la réalité empirique un peu comme le jardinier et la libellule construisent chacun leur vision du jardin, et comme ces visions sont différentes, il en est sûrement une au moins qui n’est pas le reflet fidèle de la réalité ; mais reconnaître cela, ce n’est pas nier la réalité du jardin. (216) …Nous frôlons déjà une certaine poésie sans quitter pour autant un domaine scientifique très rigoureux. Il résulte de cela que la physique ne peut être interprétée comme étant une description fidèle du ‘réel’. Ce qui la réduit – et avec elle la science en général – à n’être qu’un ensemble de descriptions de phénomènes au sens philosophique du terme. Un ensemble de descriptions de ce qui s’appelle ‘réalité empirique’… Au-delà de la causalité au sens de Kant, qui s’exerce entre phénomènes, il doit exister une ‘causalité élargie’ représentée par des influences – impossibles, sans doute, à cerner quantitativement – exercées par le ‘réel’ sur les phénomènes… Cependant, si l’on n’est pas un ‘idéaliste radical’, on pourra estimer que certaines données physiques rendent assez plausible ma conjecture : en énonçant que le ‘réel’, au lieu d’être un pur x totalement inconnaissable, n’est que voilé… mais je précise ici que dans mon esprit cette métaphore ne vise aucunement à établir quelque vague similitude entre le ‘réel’ et notre ‘expérience vécue’… Je penche donc vers l’idée que le ‘réel’ – la ‘réalité indépendante’ – n’est pas immergé dans l’espace-temps et que, bien au contraire, l’espace-temps est (comme le pensait Kant…) de nature non pas nouménale mais phénoménale : que c’est une ‘réalité pour nous’. (274/275) C’est ainsi que d’Espagnat peut nous rendre tout à fait accessible sa notion de ‘réel voilé’. Les passages qui suivent sont des plus éclairants ; ils fournissent des conclusions dont la portée philosophique est immense. Autrement dit, comme je l’ai exposé dans Le réel voilé, au-delà de la notion kantienne de causalité qui sous-tend le concept de réalité empirique, je tiens pour valable la notion d’une ‘causalité élargie’ s’exerçant non pas de phénomène à phénomène, mais sur les phénomènes à partir du ‘réel’. Comme en raison de la non-séparabilité, ce ‘réel’ ne peut pas être considéré comme constitué d’éléments localisés immergés dans l’espace-temps, il est clair que cette causalité-là diffère considérablement, non seulement de la causalité kantienne mais également de la causalité einsteinienne. Elle n’englobe pas non plus la notion de causes efficientes (Aristote) puisque celles-ci font essentiellement intervenir le temps. Mais elle peut accommoder celle de causes structurelles et ces dernières sont plus que de simples régularités observées entre phénomènes. En fait, ces ‘causes élargies’ structurelles – qui font vaguement penser aux Idées de Platon – sont, tout simplement, les structures du ‘réel’ ; à mes yeux, elles constituent l’explication ultime du fait même que les lois – ou, autrement dit, la physique – existent… La conception du réel voilé inclut seulement la conjecture selon laquelle nos grandes lois mathématiques seraient des reflets grossièrement déformés – ou des traces non déchiffrables en certitudes – des grandes structures du ‘réel’. (518) Le physicien rappelle à nouveau comment il envisage la réunion de toutes les perspectives de la connaissance, surtout celle qu’on a l’habitude d’opposer traditionnellement. Comme on le voit, ma conception est, en définitive, celle d’un ‘réel’, structuré certes, et sur lequel je n’exclus pas que poésie, art ou mystique puissent nous donner quelques lueurs, mais qui n’en est pas moins fondamentalement non conceptualisable par l’être humain. (519) … si, selon Platon, le ‘réel’ (pour lui, l’ensemble des Idées) ne gît pas dans les choses, il ne gît pas non plus en nous. Platon n’a rien d’un ‘idéaliste intégral’ ; peut-être aurait-il adhéré à la notion de co-émergence (des choses et de la pensée) mais il aurait alors certainement précisé « à partir du réel » (d’un jeu d’Idées) préexistant (aussi donne-t-on parfois au platonisme le nom de ‘réalisme des essences’…) La conception du réel voilé retrouve les vues platoniciennes, la principale différence étant que les Idées platoniciennes sont éminemment conceptualisables par nous, alors que, à l’instar du pante aporeton de Damascius, le ‘réel’ de la conception en question, lui, ne l’est pas. (525) C’est à ce point, et nous verrons bien si c’est un écueil infranchissable, que je parviendrai sans doute au terme de ma recherche, et même, et surtout en insistant sur la portée de nouvelles recherches philosophiques. En me demandant, s’il y a vraiment un terme à la connaissance, quel peut-il être au juste, et quelles en sont les conséquences éthiques, quelle sagesse il inspire.’

Christophe Eckès à l'Artothèque 379 de Nancy

L’Artothèque créée par l’Association 379 à Nancy doit permettre à un large public d’accéder aux œuvres laissées en dépôt au siège de l’Association 379 Avenue de la Libération à Nancy. En document joint à cet article on trouvera un programme complet de l’Artothèque pour 2020 : artistes représentés, dates, lieux, conditions ainsi que coût à prévoir pour le prêt éventuel des œuvres. C’est ainsi que j’ai pu découvrir un jeune peintre de Nancy dont j’ai ’emprunté’ une œuvre pour la durée de deux mois : tableau encadré de 1mx1m qui est accroché dans ma salle à manger. J’ai écrit un petit texte à l’occasion de ce ‘coup de coeur’ et je le communique à tous mes lecteurs dans ce blog, avec la photo qui doit lui servir d’illustration. Je communique également l’adresse du peintre, espérant ainsi contribuer à faire connaître un peintre d’un rare talent et d’une profonde inspiration.

Fenêtre

Parlons d’impressions, ce qui compte le plus et se sait le moins… J’ai accroché la ‘fenêtre’ (papier marouflé sur toile, acrylique, craie grasse, 2015) de Christophe Eckès à la place d’un ‘grand jardin’ de Myriam Librach qui retenait pourtant mon regard depuis une quinzaine d’années dans cet appartement. Il y a donc ce changement, simplement dû à la recherche d’un espace disponible, car je ne ‘descends’ plus à mon âge mes tableaux préférés. Les thèmes de Myriam sont plus crus, abstraits et naturalistes à la fois, avec des couleurs qui frappent la rétine et augmentent la violence du dessin – comme chez Gorky qui l’a tant inspirée. Moi, j’aime, mais mon encadreur m’avait dit : « c’est une thérapie un peu violente, j’ai eu du mal… » L’art comme artifice, en douceur ? Très peu pour moi ! Pourtant, l’impression est tout autre avec la peinture de Christophe Eckès. Non qu’il y ait douceur, car l’inspiration s’y ressent tout de suite comme celle d’un contemporain, dramatique, disons, mais toutes ses couleurs sont volontairement affaiblies (j’aurais voulu écrire ‘adoucies’ mais non !) comme chez Nolde ou le premier Mondrian qui peignait des arbres comme Eckès les peint aussi… Les couleurs ici sont fondues en applications volontaires, d’une main généreuse et aussi scrupuleuse dans l’occupation de la toile – ni laisser faire ni coquetterie non plus mais un effet de fusion des masses séparées de couloirs blancs ; ciel et paysages qui se ‘voient’ et se confondent pour évoquer un horizon plus vaste, plus lointain, mais qui se devine grâce à un chromatisme et des contrastes qui empruntent leurs effets à l’abstraction. Chez Eckès, j’ai trouvé extraordinaire l’alliage précieux d’une culture, d’un métier, et d’un goût, d’une inspiration qui font part égale à l’intelligence et la sensibilité, et c’est à coup sûr du plaisir que l’on éprouve. Cette fenêtre entraîne l’imagination. Chacun sait pourtant : une fenêtre alterne souvent dans son propre cadre des carreaux (carrés !) comme autant de délimitations. On les voit ici : ils sont bien tracés, représentés (entendre sur-présentés) mais ils ne limitent rien, ne retiennent rien, n’empêchent rien du tout : imagier rendu totalement trans-parent à l’impression de cet horizon-là, infini et totalement présent. Fenêtre qui ouvre un monde : je vais venir souvent respirer à ton ‘ouverture’ poétique !

Les mois passés de confinement m’ont forcé à repousser cette publication – le paragraphe précédent date de fin février. Par contre j’ai pu voyager autant que mon désir m’y poussait à la traversée de cette fenêtre-là. Ces jours-ci, j’ai pu ’emprunter’ une nouvelle oeuvre de Christophe Eckès : un ‘paysage pyrénéen’ (papier marouflé sur toile, acrylique, craie grasse et fusain, 2016) qui étire ces lignes dans un lointain hivernal. Paysage hivernal peut-être, comme la fenêtre évoquait un horizon plus estival ; mais le temps poétiquement vécu ne s’accordet-il pas à une éternité, celle de la couleur qui ‘révèle’ ? Et ces tracés de couleur violette, éloquente, qui ouvrent large le chemin, où vont-ils me conduire à présent ?

Paysage pyrénéen

https://asso379.wixsite.com/artcontemporain

https://christopheeckes.wordpress.com/

Poursuivre

En changeant d’adresse pour ce blog qui était autrefois domicilié dans les pages du journal Le Monde, j’ai choisi ce nouvel intitulé ‘Dedans comme Dehors’ parce que j’en avais déjà fait le titre de mon prochain livre déjà bien avancé. Mon activité s’est ralentie à la suite d’un deuil douloureusement vécu l’an passé, et bien entendu durant ce long confinement qui a paralysé toute activité en même temps, je dois dire aussi, qu’il favorisait le repliement personnel favorable à l’étude. La publication de mon livre Un mouvement et un repos – La question de soi, par Edilivre en janvier 2020, n’est pas la fin de mon travail qui va donc se poursuivre comme une récapitulation de toutes mes recherches depuis plus de cinquante ans. Je vais ici donner de courts extraits de mon ouvrage à venir. Mes précédents livres reprenaient la plupart de mes articles publiés dans ce blog ; cette fois-ci il y aura concomitance de ces deux compositions, au fur et à mesure de leur conception. Mais je peux dores et déjà, grâce à quelques passages tirés de ma préface, dessiner les contours de cette publication qui achèvera le cycle entier de mon périple intellectuel. Voici donc mon propos :

Je retrouve cette magnifique formule de l’Evangile selon Thomas : Celui qui connaît le Tout, s’il est privé de lui-même, est privé du Tout (logion 67, édition Gillabert, Bourgeois, Haas, 1979), pour rappeler que j’ai mis au centre des réflexions de mon dernier livre : Un mouvement et un repos, la question de soi, autrement dit la question du sujet, plus exactement même de la première personne à laquelle j’ai accordé toute prééminence. J’ai volontairement laissé de côté la question du Tout, c’est-à-dire celle de la connaissance visant à tout, au tout, au réel total englobant la manifestation entière : être, ou nature, ou cosmos. Aujourd’hui, cette connaissance est principalement scientifique, mais en s’interrogeant sur elle-même et ses propres capacités, elle est aussi philosophique – techniquement, cela se dit ‘épistémologique’ – autrement dit aussi métaphysique, et dans tous les cas ici envisagés, elle vise une objectivité mesurable en tous ses résultats théoriques ou pratiques. Mon problème a été d’abord de démêler cette opposition de fait entre une connaissance qui oriente toujours en direction d’une extériorité, d’un ob-jet, et une connaissance de soi qui oriente vers une intériorité, et que j’ai signalée en l’appelant co-naissance parce que c’est d’elle que naît la démarche zététique, à partir d’elle que brille toute lumière éclairant la scène de l’entière manifestation.

Cela revient à dire que la réponse est dans l’évidence du soi – de soi ; dans l’immédiat, le précédent absolu – ce que j’ai tenté d’établir sinon démontrer précédemment. Et pourtant force est de constater que cette évidence ne va pas immédiatement, irrésistiblement de soi : elle ne s’impose pas. Au contraire, l’évidence du monde, de l’extériorité de l’ob-jet s’impose plus vite, plus impérativement. Je lis dans un Bulletin de la Société Française de Philosophie relatant une rencontre qui s’est tenue à Paris le 16 mars 2019 (Vrin), cité au hasard : Le réalisme est notre condition métaphysique : nous ne pouvons pas ne pas croire en la réalité, en l’existence d’un monde objectif, indépendant de nos perceptions et de nos pensées. Ce monde nous précède et ce monde nous suit, il a existé sans nous, et continuera à exister sans nous. Il est, comme l’on dit en anglo-américain, without the mind, dans le double sens de without, marquant l’extériorité et l’indépendance, existant hors de l’esprit, et existant sans l’esprit – n’ayant pas besoin de l’esprit pour être. C’est la thèse ‘moderne’ qu’il faudra toujours rafraîchir, qui a appelé tant de critiques, mais qui demeure pour beaucoup irréfutable. Si elle a été violemment débattue au 17ème et 18ème siècle, si elle a en partie triomphé grâce au progrès des sciences au 19ème siècle, elle est aujourd’hui contestée dans les débats passionnants de la physique contemporaine que je vais évoquer plus loin. Une des grandes percées de cette science est de parvenir aujourd’hui à discerner de manière fine et convaincante entre objectivité et réalité, toutes deux confondues dans la thèse exposée plus haut. Cela dit, non seulement il apparaît que la connaissance d’un prétendu réel (en soi), quelle qu’en soit la difficulté, reste la première préoccupation des chercheurs, et en l’occurrence ici, des philosophes, mais que cette exigence parasite entièrement toutes les investigations possibles en direction d’une connaissance de soi, de cet approfondissement spécifique. De nombreuses remarques m’ont été adressées à ce sujet et je suis bien obligé dans ces conditions de remettre l’ouvrage sur le métier. Reposer la question du réel, cette fois, ce ne sera plus exclusivement revenir à la question de soi, mais interroger plus profondément ce qui s’entend par réel, et à interroger forcément, d’abord, la science qui en a fait l’objet principal de toutes ses recherches depuis si longtemps.

D’un point de vue plus spécifiquement philosophique, le problème de la connaissance se pose à deux niveaux : celui du dualisme sujet/objet, et celui de la prédominance totalité/partie. C’est pourquoi j’ai dit qu’il était très ancien. En tout cas, c’est évidemment dans la pensée grecque, à partir des Eléates, qu’il prend racine. C’est également pourquoi ce problème a évolué et pris aujourd’hui une nouvelle actualité avec la science physique contemporaine, notamment les concepts de non-localité et de non-séparabilité qui obligent à rebattre toutes les cartes. Je vais tenter dans les chapitres qui suivent de parcourir cette histoire mais aujourd’hui, d’abord, on pourra s’étonner du surgissement d’une toute nouvelle formulation de la question, notamment à propos du dualisme, un concept dont l’acception doit être entièrement revue si l’on veut bien prendre en compte les observations d’un Bernard d’Espagnat à ce sujet, dans ses derniers travaux. Mais la physique contemporaine avait réintroduit la question grâce aux interrogations déjà formulées par Erwin Shrödinger dans son livre L’esprit et la matière (Points/Sciences 2011, avec une admirable préface de Michel Bitbol sur l’élision, qui est bien celle du sujet, et c’est grâce à lui que telle question se pose à nouveaux frais…) Pourtant j’ai dit aussi : un problème très ancien dont le terme porteur est d’abord celui du réalisme. Il faudra rappeler ici que c’est toute la querelle qui a opposé Aristote à la première Académie. Tandis que celui-ci visait à établir un réalisme qui fût aussi un naturalisme, les disciples de Platon choisissaient la voie d’un essentialisme qui les conduisit au cours de l’histoire, pratiquement dix siècles, à la profession d’un indicible qui occupe toute l’œuvre de Damacius, avec la reconnaissance ultime du pantè aporeton comme nous le verrons également, la terra incognita d’un réel plus profond essentiellement pathible et non plus cognoscible… Les échos de ce conflit se feront entendre longtemps : je citerai par exemple les débats autour du nominalisme qui ont agité les universités du Moyen-Âge, jusqu’à être repensés dans maints autres débats agitant la philosophie analytique. Nous verrons aussi que la querelle des Modernes, qui semblait avoir trouvé son issue dans les thèses audacieuses du criticisme kantien, renaît de nos jours dans de nouveaux débats autour de la définition d’un ‘nouveau’ réalisme. Mais celui-ci est contesté à son tour par un Michel Bitbol désireux de sauvegarder le corrélationisme que nous devons précisément à Kant, et qui révélait une fois pour toutes que le réel est pour-moi. Ce sont des disputes très techniques, toujours aussi vivaces : j’essaierai d’y apporter quelques lumières.

Je poursuivrai mon propos comme je l’ai fait dans mes précédents livres en évoquant les problématiques si originales de la phénoménologie classique et contemporaine, notamment celle de Michel Henry, ce qui me conduira à retrouver la voie des spiritualismes contemporains dans la lignée d’un néo-platonisme, Stephen Jourdain si proche du soufisme d’Ibn’Arabî, Sebastian Rödl et sa tentative d’instaurer un idéalisme absolu. Aujourd’hui peut-être, en ces temps de détresse qu’évoquait Heidegger et qui sont devenus le temps d’une tragique incertitude concernant l’avenir même de l’espèce humaine, je serai appelé à interroger des voix contemporaines d’une prophétologie que je pourrais qualifier d’écologique, celles de Malcolm de Chazal ou de Pierre Teilhard de Chardin, sous oublier au passage l’épopée littéraire du Romantisme qui aboutit aux conceptions infinitistes d’un Mallarmé, plus tard aux conceptions abstractionnistes de Michel Henry, au ‘monde blanc’ de Kenneth White ou Mireille Oillet… Nous y trouverons cette fois une conception proprement holistique où la question de soi et celle du tout se rejoignent grâce à une gnoséologie entièrement repensée et définie. C’est ainsi que nous nous rapprocherons des termes mêmes du secret qui s’entrevoit dans toutes les mystiques platoniciennes, mais plus seulement, quand le Réel devient lieu de prière que le Seul s’adresse à Lui-Même dans la célébration de sa création. Je devrai remarquer au passage que si le platonisme est une absolutisation du Deux (on l’appellera Manifestation ou Création), le point de vue oriental visera la dissolution pure et simple des apories dans un existentialisme monistique de la dissolution de toutes les questions. Mais dans la voie que je qualifie aujourd’hui d’occidentale, le soufisme par exemple qui en est la plus brillante illustration, nous aurons retrouvé cette vérité ultime que je suis, moi, ‘khalife’ et ‘poète’ pour l’exhaussement du Seul, au présent singulier de son Eternité et dans la contraction même d’une finitude infinie, image ne cachant plus la lumière. Toute une Histoire à parcourir, évoquer plutôt, en évitant de s’y perdre, mais une Histoire qui exprime bien la Geste de cette humanité dont Stephen Jourdain a pu dire qu’elle avait pour destination d’exhausser le Père, le Premier Principe inconnaissable et néanmoins éprouvé en Première Personne.

Tel est mon projet évoqué ici en très peu de mots. Je n’oublierai pas non plus de mentionner un surprenant revival de la métaphysique, voire même de l’ontologie, chez des auteurs qui sont étrangers à l’orbe occidentale de la pensée, au Japon notamment avec Nishida Kitaro, Yamauchi Tokoryu. Je n’oublierai pas non plus de rappeler la force de la ‘preuve esthétique’ qui fait l’objet de tout mon propos dans Connaissance du matin (Edilivre 2018) C’est d’ailleurs à l’explication indéfiniment recommencée de ce que j’appelle ‘vie poétique’ – et qui s’apparente beaucoup à la ‘prière universelle’ comme nous le verrons – que je m’applique toujours en poursuivant ce travail et ces publications.