ce qu’il fallait dire ; ce qu’il ne faut pas oublier (1)

La littérature mystique, plus que la philosophique limitée aux exigences d’une rationalité qui reste sous l’emprise de la sidération du monde, abonde d’évocations et d’attestations qui décrivent à l’infini les arcanes du ‘jeu que la Déité se donne’ (Silesius). Mais c’est toujours d’identité qu’il est question : de quoi parle-t-on en invoquant un absolu, et qui suis-je, ‘je’ ? Toujours respectueux de cette intention fondatrice, il faudra s’appliquer aujourd’hui, et plus que jamais en ces temps d’anarchie culturelle, à mettre le doigt sur les points forts qui constituent l’armature invariable et inébranlable d’une gnose universelle parfaitement reconnaissable. Il est très difficile, logiquement impossible même, de dire à la fois le même et le différent, le pérenne et l’éphémère, très difficile de révéler une différence qui ne sépare pas, qui est plutôt l’illustration du même, et son exhaussement par la production de figures disparates et antagonistes. Je citerai donc des exemples particulièrement éclairants de ces paroles que l’histoire a retenues,  qui nous instruisent ultimement et sont capables de nous délivrer des dérélictions malheureuses de notre époque.

On se souvient que la révélation la plus forte du soufi Ibn’Arabi se trouve dans sa première longue phrase ouvrant le Verbe d’Adam de la Sagesse des Prophètes, et aujourd’hui en particulier une proposition illustrant la réflexivité naturelle associant un absolu et la personne, le je-u même de la création. « L’homme est à Dieu ce qu’est la pupille à l’œil, la pupille étant ce par quoi le regard s’effectue ; car par lui Dieu contemple Sa création et lui dispense Sa miséricorde. Tel est l’homme à la fois éphémère et éternel, être créé perpétuel et immortel, Verbe discriminant et unissant. Par son existence le monde fut achevé… » (p. 27 de l’édit. Burckhardt, Albin Michel 1974 – livre constamment réédité depuis -) C’est un de mes lecteurs qui m’a récemment appris que cette fameuse parole, qui avait trouvé de nombreux échos, se trouvait explicitée deux fois chez deux maîtres différents, le second ayant été le disciple du premier. D’abord donc le soufi persan Shabestari qui vécut au début du 14ème siècle, dans son livre inoubliable, La roseraie du Mystère (vers 38 et 39) : « Lisez la Tradition : J’étais un trésor caché… Afin de saisir clairement ce mystère profond. Le Non-être est le miroir, le monde le reflet, et l’homme l’œil réfléchi de la personne invisible. Tu es cet œil reflété et Lui, la lumière de l’œil. Dans cet œil, Son œil voit Son propre œil. Le monde est un homme et l’homme est un monde, il n’y a pas plus explicite ! » Si pourtant, ce commentaire d’un disciple également illuminé, commentaire qu’on associe à tant d’autres souvent plus confus, qui est signé de Lahîjî : « Shabestari veut dire ici que l’homme est l’œil du monde, que le monde est le reflet de Dieu et que Dieu Lui-Même est la lumière de cet œil. L’homme est l’œil qui regarde dans le miroir. Et comme le miroir reflète le visage de celui qui y regarde, le reflet possède, lui aussi, un œil. Dans le même temps que l’œil regarde dans le miroir, le reflet de cet œil le regarde aussi. Dieu, qui est l’œil de l’homme, Se regarde Lui-même par l’homme. Ce point est très subtil : d’un côté, Dieu est l’œil de l’homme, d’un autre, l’homme est l’œil du monde ; car le monde et l’homme ne font qu’un, l’homme étant son œil… Puisque l’homme est un résumé de tout ce qui existe, il est un monde en lui-même, et la relation qui existe entre Dieu et l’homme existe entre l’homme et le monde. » (p. 28 et 114 de l’édit. Babel 2013) Ce processus – comment dire ? – n’était ni facile à dire, ni facile à expliquer ou commenter. Le maître indien souvent cité dans ce blog, Nisargadatta Maharaj, a parlé de mirorization pour évoquer le même phénomène de reliance, et j’ai dit moi ‘réflection’ en insistant pour l’écrire de cette manière. Je n’ajoute rien : comprenne qui veut et s’y applique !

Maître Eckhart, l’essentiel

Je suis celui qui suis ‘désigne un certain bouillonnement (bullitio) ou parturition de soi (reduplicatio), s’échauffant en soi et se liquéfiant et bouillonnant par soi-même et en soi-même, lumière dans la lumière et vers la lumière se pénétrant totalement tout entière, réfléchie tout entière sur elle-même et renvoyée de partout. (p.25)

Pierre Gire (trad.) : Commentaire du Livre de l’Exode (Cahiers de l’Institut Catholique de Lyon 1980)

Je rappelle à l’occasion cette proposition (I) du Livre des XXIV Philosophes (Millon édit. 1989)

Deus est monos, monadem ex se gignens, in se unum reflectens ardorem

Dieu est unique, faisant jaillir l’unité de Lui-Même, réfléchissant en Lui-Même une seule réalité brûlante (trad. RO)

La vie de l’ego : revoir la question ?

Je suis sur les dernières pages du livre de Jean-Daniel Thumser : La vie de l’ego, avec un sous-titre qui en dit long : au carrefour entre phénoménologie et sciences cognitives. (ZETA books 2018) Assurément la dernière enquête sur les problèmes que ne cesse de poser la phénoménologie dans ses développements ultimes – ce sont ceux qui ont été poussés par Husserl lui-même dans la Krisis – et dans ses relations aujourd’hui avec les sciences cognitives que leur souci de scientificité situe au plus loin du transcendantalisme phénoménologique – je souligne : celui de Husserl précisément ! Mais par la suite, de quel disciple en particulier s’inspirer pour favoriser ce renouvellement, à quelle distance se tenir de tel autre, concernant notamment cette question de l’ego et de son fonctionnement, de sa réalité même au fond. Je me limite à quelques citations de conclusion car je ne reprendrai pas l’enquête en détail :

… les sciences cognitives et la philosophie de l’esprit se sont imposées dans le cadre des recherches philosophiques. D’une pensée traditionnellement cartésienne, nous en sommes venus à nier la primauté accordée à l’ego pour saisir la subjectivité dans ses versants comportementaux et computationnels. Toutefois, contrairement aux paradigmes acceptés alors, les sciences cognitives ont dû reconnaître l’importance de la part expérientielle du vécu. Il fallait ainsi songer à une méthode qui puisse faire émerger la conscience à partir d’un examen scientifique qui fasse honneur à la part vécue du sujet… Pour répondre au problème difficile de la conscience, c’est-à-dire le lien entre états neuronaux et états mentaux, il faut en effet saisir la vie en sa dimension vécue… L’originalité de la phénoménologie étant de mettre en lumière à la fois les structures invariantes de la vie subjective et l’expérience subjective, elle permet, dans un lien de réciprocité avec les sciences cognitives, de saisir la vie du sujet en ses dimensions passive et active : actif, le sujet est donateur de sens, il co-constitue un monde commun de la vie ; passif il est dépendant de processus neurobiologiques qui échappent à la conscience qu’il a de lui-même. Cela nous permet d’appréhender le fait que les interrogations quant au transcendantal ne sont pas surannées, mais nécessitent de se confronter à ce qui est ‘contre-transcendantal’, autrement dit le corps vivant et le monde en tant qu’instances primordiales de sens. Il importe désormais de saisir qu’il y a une cogénérativité entre deux domaines autrefois opposés, la phénoménologie et les sciences cognitives… (p. 386) Dans ce livre dense, on voit bien que la question est reprise à partir de problématiques tout à fait traditionnelles. La question serait de savoir si nous progressons depuis la célèbre dispute opposant Dennett à Chalmers, si nous voyons quelque dépassement possible des dernières avancées de Michel Bitbol. Comment s’articulent vraiment, et de quelle manière originale, un point de vue purement philosophique et la méthodologie scientifique.

Le ‘je’ dont fait usage Husserl n’est pas le signe de sa propre subjectivité, mais un indexical générique nécessaire à la description de l’attitude phénoménologique. Ce ‘je’ ne fait en aucun cas référence à une expérience singulière. La dimension expérientielle d’un vécu personnel est alors mise entre parenthèses. Ce qui importe est la découverte des structures formelles et universelles de la vie subjective en ses modalités normales et anomales, ou les invariants eidétiques. Dans une telle optique, la phénoménologie n’est pas si éloignée des sciences cognitives en ce qu’elle omet l’expérience à proprement parler. Seule importe la structure essentielle et invariante de l’expérience que tout être raisonnable peut connaître indistinctement. (…) (p. 393/394) Ainsi définie cette nouvelle pétition de principe, l’investigation s’est poursuivie en trois cents pages qui tentent d’ajuster cette perspective trancendantaliste propre à la phénoménologie à la méthodologie scientifique appliquée aux cas les plus concrets d’une existence engagée dans la vie commune. C’est surprenant mais faut-il en faire une revue de détails ? J’avoue que le souci m’en a quitté rapidement, mes réponses ayant déjà été toutes apportées dans ce blog…

Je prétends que ces quelques lignes suffisent à dévoiler le projet et son aboutissement, du moins, et de l’aveu de l’auteur, tout ce qui reste encore à réaliser pour que ce ‘carrefour’ mène quelque part… Je ne vois pas la nécessité d’insister davantage, ce serait fastidieux, la visée se donnant suffisamment d’évidence dans ce résumé final. Mais la démonstration est ample, documentée, savante même : elle s’appuie sur des textes connus ou plus rares de Husserl, une critique fouillée de l’idéalisme cartésien et de ses aboutissements kantien et néo-kantien ; elle évoque avec précision les travaux récents d’une phénoménologie naturaliste qui scrute la vie de nos organes (cœur, poumons, estomac) – retour élégamment déguisé au scientisme classique. Je suis las d’observer tous ces efforts, aussi sincères soient-ils, qui n’ont d’autre objectif que de rendre vie à un certain réalisme, aux constantes matérielles qui semblent si déterminantes dans la constitution d’un ‘je’. Restauration d’un objectivisme qui oppose transcendance du monde et immanence du sujet, restauration déguisée d’un psychologisme que Husserl lui-même avait critiqué dans ses premiers travaux (les Recherches logiques), réaffirmation d’un matérialisme catégoriquement repoussé dans la Krisis. Mais l’affaire mérite attention ; d’autres travaux ne sont pas négligeables, qui veulent redorer le blason d’un ‘matérialisme’ révisé, et même renforcé par une phénoménologie réinventée, réorientée. Je pense au travail le plus récent de Claude Romano (Les repères éblouissants, Renouveler la phénoménologie) : j’en parlerai bientôt, le ‘nouveau réalisme’ s’étant imposé dans l’actualité universitaire.

Hallucination Libération

Un ami, lecteur fidèle de ce blog, me rappelait récemment les difficultés de l’élucidation de tout ce qui s’exprime par ‘je’, première personne de la conjugaison du verbe monde, un travail rendu d’autant plus compliqué par la multiplication des témoignages, la dispersion des enseignements qui semble priver de toute racine ferme la vérité proclamée, quand nous ne nous heurtons pas à de vraies contradictions. Je l’ai souligné moi-même dans ce blog : nous sommes bien obligés de catégoriser, de conceptualiser par un ‘éveil’ oriental, aujourd’hui bien connu grâce à de multiples publications, et un ‘éveil’ occidental bien peu lisible également dans l’obscurité des chapelles initiatiques préchrétiennes, comme les querelles opposant plus tard celles du judéo-christianisme, l’islam compris. Mais les gnoses, dont ce prodigieux document Q (source) identifié à coup sûr désormais comme l’Evangile selon Thomas, unifient, réunissent les membres épars d’une vérité unique d’esprit pur, pointant même également vers la découverte du sens incomparable d’une création ici maintenant à fin de co-naissance, et c’est bien ainsi qu’il faut l’écrire pour le comprendre. De nos difficultés néanmoins, d’un examen approfondi et sincère jaillit pourtant cette vérité, et je prétends aujourd’hui : lisiblement, et grâce à maints auteurs.

Nous sommes bien évidemment subjugués par l’expérience objective et la logique (toute une intelligence en fait) qu’elle fait naître. Il faut donc un ‘profond examen’ pour s’en libérer comme l’écrivait l’Indien Nisargadatta Maharaj. Notre premier obstacle restera toujours le même : nous sommes attachés par nos passions parce que nous les aimons, nous nous ‘pipons’ à leur jeu bien que tout ce qui méritait d’être dit à ce sujet pour nous éclairer l’ait été depuis longtemps. Il faut donc et par dessus tout être sincère, fidèle à sa première impulsion de recherche – curiosité d’adolescent ou ‘appel’ ? – et ‘lâcher prise’ ; jeter  par la fenêtre les objections du ‘mental’ (Nisargadatta encore) ; vérifier, c’est-à-dire à la fois goûter à tous les fruits de la fausseté et goûter aussi à ceux, plus rares et plus secrets, plus délicats, de la vérité ; tout un programme de vie, une pratique quotidienne, habituelle même en quelque épisode de l’existence qui passe… Et se sentir être en même temps, de cette façon-là, dans l’immédiat engagement de chaque instant de vie, s’éprouver lumière genitrix, à la fois vive et stable, fluante et égale, source unique que son infinie richesse multiplie en fontaines d’images de toute nature. L’éprouver, c’est important de le souligner, et non pas seulement réfléchir pour comparer à on ne sait quelle finalité hédoniste toujours fuyante. Chaque instant en est l’occasion unique, et c’est la seule histoire vraie, en dépit de tous les prismes déformants de l’expérience sensible (devrais-je dire ‘sensuelle’, si l’on obéit à cette nuance révélatrice du vocabulaire ?)

La réponse, chacun l’apporte, que ce soit Nisargadatta Maharaj, Stephen Jourdain, ou Michel Henry, le seul de nos philosophes universitaires à avoir touché à l’essentiel : à savoir que, à partir d’un état intemporel, absolu, est apparue une conscience duelle, un historial d’évolution entre naissance et disparition, compliqué d’identification au ‘corps-mental’ et d’oubli de l’état non duel où les différences n’ont pas creusé de fossés séparant leurs dé-finitions. Le problème et la solution du problème : qu’est-ce que l’ego, en dépit de la multiplication des miroirs où il se figure au gré des événements, tout en restant le même, un-seul, soit cette capacité inexplicable et surtout irréductible de s’éprouver moi, unique point de vue de toute expérience possible. Comme si moi, à la source de tout, de tout possible, pouvait se diluer dans la dispersion même de ses images au point de s’affaiblir, de s’aliéner, de s’effacer. Moi l’absolu, disons-le ainsi, et moi une personne, cet individu ! La question – qui se pose toujours dans les termes d’un langage conditionné par sa logique, elle-même toujours logique des choses (de la dispersion, de la temporalité) – trouve sa réponse dans sa formulation, ou plutôt, dans ce cas, dans une conscience plus aiguë d’elle-même, de sa bivalence janusienne, tournée vers la choses et vers son absolu – à la fois ! – ce qui est si difficile… ou impossible ! Il y aura éventuellement une mystique de la disparition (des choses comme de moi parmi elles) et une mystique du jeu, de l’aventure (au péril des conditions) et une mystique du pur consentement, acceptation (de l’amphibolie réelle, agissante, actuelle, paradoxale voire écartelée, et donc toujours en péril…) La conscience claire de la chose engage naturellement à l’exclusion (d’une partie pour l’autre), au choix, ou même à la préférence. Mais l’aveu de réalité – réaliste ! – exige l’acceptation et le consentement de ce qui est vivant, donc en deux,  et même en mouvement, en apparence de dispersion quand tout se résume en activité de conscience. Mais l’on retrouve la proposition : un mouvement (parce que nous y sommes et n’en sortons jamais, à moins de mourir à soi) et un repos (parce que cette terre qui tourne a un noyau stable et immobile). Je rappellerai ici une merveilleuse formule, courte, éclatante : Deus est semper movens immobilis (Livre des 24 Philosophes, proposition 19) : en réalité, la définition de ‘moi’ conçu à l’image du Père – ce que chacun des ‘grands’ a compris, mais en appuyant tantôt sur un clavier, tantôt sur l’autre, ce qui est bien le jeu obligé de la conscience – éprouver cela comme unique destinée.

Le plus extraordinaire, comme l’a bien vu Stephen Jourdain, c’est que le Un se connaît, s’éprouve, en l’expérience même du Deux – là et nulle part ailleurs. Cette ‘amphibolie’ est un étrange conjointement qui d’un côté, exclut la dualité en tant que réalité de fait, opposable à moi-même, et l’engendre à la fois comme potentiel de mouvement (de vie, de conscience) à seule fin de co-naissance, dans cette réciprocité-là. Il n’y a pas séparation, il y a eu même (nécessaire) engendrement – ce qu’a vu Maître Eckhart, argument repris par Michel Henry – et il y a cette ‘anfractuosité’ ontologique citée par Heidegger (et que j’ai photographiée dans l’allégorie de mes pierres du chemin durant des années ; on en trouve quelques exemplaires dans ce blog). On a pu dire de Stephen Jourdain qu’il était ‘non-humain’ (extra-ordinaire ?) pour dire que ses propositions étaient allogiques, irréductibles à une logique dualiste d’exclusion inspirée d’une naturalité primaire, donc incompréhensibles. J’ai essayé parfois de parler de conjonction, et en réalité il y a bien plutôt enlacement, congruence processive de ce qu’il faut encore et toujours, faute de mieux, appeler un mouvement et un repos, une conjonction qui actualise sans confondre – cette fameuse alliance des contraires souvent désignée par les gnoses en diverses images. Il n’est pas d’éloquence pour le dire, mais des éloquences qui touchent l’un ou l’autre, tantôt l’un tantôt l’autre des interlocuteurs, ceux qui interrogent du moins. Maintenant ici, à brûle-pourpoint, je suis l’Un et le Deux, en danger de confusion et de dissémination, de perte ; en gloire également de création, en majesté d’exécution sub specie aeternitatis et dans la parution d’une histoire. Cela arrive partout en tous et chacun, infiniment simple et infiniment complexe à la fois – sûrement insaisissable à la logique d’exclusion, à la pensée affirmative. Peut-être, oui, le drame, c’est que jouant d’un clavier, je ne joue pas de l’autre, et l’éveil, si l’on retient ce terme, serait le jeu virtuose des deux sans exclusion, l’un enrichissant l’autre infiniment pour la manifestation totale d’une symphonie qui s’appelle Eden, partition aux multiples portées quoique sans partage !

Mon correspondant me confiant son émotion provoquée par cette vérité si singulière, je lui répondais que l’émotion vient de cette connaissance intime, lorsqu’elle n’est plus séduction intellectuelle passagère, mais bouleversante conviction qui renverse le ‘pli’ objectiviste et délivre un sentiment de vie entièrement neuf : irruption du sacré dans le même et le différent, le dedans comme le dehors… Il m’écrivait « …un Absolu qui s’ignore et qui fait connaissance avec lui-même grâce au principe créature… » C’est tout en effet. C’est plus qu’une conviction ou même cette compréhension profonde appelée par Nisargadatta : c’est une mutation de l’intelligence et une remise en perspective de tous nos principes acquis en régime de dictature empiriste : « tout a changé et rien n’a changé… » Mais il n’y a dans ce régime de vie si uni aucun simplisme possible, aucun jugement habile pour ensacher une vérité vivante qui opère à chaque instant, éclairant perpétuellement la conscience de nouvelles micro-vérités d’instant où le Deux se fait Un et l’Un Deux à son tour. Pas comme un pendule ; une vibration plutôt, atemporelle, une pulsation, un battement de coeur ordonné mais tellement prolifique qu’on n’en voit pas la ‘mesure’ centrale demeurée au Secret de sa miraculeuse prodigalité.

Ce correspondant m’a rapporté des paroles magnifiques de Michel Henry. Elles sont extraites de son livre sur Marx, livre fameux à l’époque des seventies puisqu’il s’élevait contre la doxa marxiste des penseurs français – Henry gageant même que ‘le marxisme était tout ce qui avait été écrit de faux sur Marx‘ ! Je rapporte à mon tour ici ce propos apocalyptique qui nous instruit du possible engloutissement de l’objectivité comme telle (coupure et séparation) par l’élucidation du mystère de la conscience : forge, foyer formidable où le Deux s’exprime uniquement en manifestation du Un, l’objet révélant le sujet et celui-ci celui-là. Nous sommes bien dans l’élucidation de ‘je suis’ – et c’est tout. Le pouvoir qui rend sensible est le pouvoir de former l’objet. Être sensible, disait Marx – et c’est ainsi qu’il définissait l’« être naturel » – signifie « avoir un objet hors de soi ». L’essence de la sensibilité, l’intuition comme telle, réside dans le pouvoir qui se donne un objet hors de soi, dans le processus d’objectivation dans lequel s’objective l’objectivité. (…) La pensée ne crée pas l’être, elle crée l’objet. Que la pensée crée l’objet, c’est là une affirmation qu’on ne peut contester qu’aussi longtemps qu’on ne la comprend pas, car il s’agit d’une simple tautologie. La pensée crée l’objet car elle est l’objectivité comme telle. Elle crée donc, sinon l’étant, du moins sa condition objective, ce qui lui permet de se donner à sentir en se manifestant. En tant qu’elle instaure l’objectivité où l’étant se donne à sentir comme objet, la pensée est originel­lement intuition. (…) Lorsque dans le savoir absolu la conscience de l’objet se recouvre enfin avec la conscience de soi, cette alié­nation n’est-elle pas surmontée ? Ni la structure de l’altérité qui définit l’aliénation ontologique, ni celle de l’objectivité, qui lui est identique, ne sont absentes cependant dans le savoir absolu…

Ceci est absolument formidable, et il faut savoir que je suis revenu en philosophie lorsque j’ai découvert que cette analyse fine se trouvait en phénoménologie – renouvelant bien entendu un spiritualisme français devenu caduc après-guerre – une pensée renaissante qui partait d’une méditation de Husserl et qui s’est accomplie chez Michel Henry. La subjectivité y a retrouvé la place royale qu’elle avait acquise dans les méditations d’un Montaigne, plus tard chez Descartes, beaucoup plus tard chez Maine de Biran, ces deux-là inspirant largement la réflexion henryenne jusqu’à cette nouvelle découverte de son sens vrai en dépit de dérives modernes bien connues vers un matérialisme grossier – celui qu’on prête précisément à Marx qui était pourtant parvenu à d’autres formulations en philosophie générale comme en philosophie de l’économie. Cette dernière citation résume un peu la conclusion marxienne du travail de Michel Henry. Elle appelle beaucoup d’attention, un effort pour nous transformer, non pas seulement dans notre pensée mais dans notre être vivant tout entier, poussant même jusqu’à la conception d’une ‘phénoménologie matérielle’ qui dépasse les vieilles dichotomies de la modernité soumise longtemps à un concept trop partial d’objectivité : le matérialisme véritable, c’est le passage d’une cer­taine conception de la subjectivité à une autre, d’une subjectivité intuitive, instauratrice et réceptrice de l’objet, ‘objective’, à une subjectivité qui ne l’est plus, à une subjectivité radicale d’où toute objectivité est exclue. Selon la première conception l’être est un objet et, comme l’objectivité de l’être s’instaure dans le sens, un objet sensible. Selon la seconde au contraire, il n’est plus rien qui puisse se proposer à nous comme un objet, plus rien d’objectif ni de sensible, il est, en un sens radical et radicalement nouveau, ‘subjectif ‘.

La subjectivité a retrouvé chez Michel Henry sa vérité profonde : c’est le tressaillement d’esprit pur qui ‘autorise’ tout ; peut-être, à moins que mon interprétation soit abusive, ce serait même ce ‘saisissement ‘évoqué par Michel Bitbol. Dans ces conditions, les conceptions grecques ou modernes de l’être et de l’étant, peu importe, et n’en déplaise à Heidegger, sont devenues des concepts, des objets mentaux fabriqués – après. Tout arrive de fait dans l’ouverture de la conscience, ‘démons et merveilles’ comme toutes les fabulations d’ésotérismes infantiles ! Ici, cette fois, nous sommes d’Occident et tout pareillement en philosophie orientale, dans la réalisation personnelle de l’Unique (antécédent de tout ce qui existe) – toujours le souligner – de ce qui s’opère en ‘je suis’ : moi et un monde, ce qu’a (encore une fois) fort bien vu Maître Eckhart, et j’ai cité ici ses principales assertions du Secret. Le Secret, lui a-t-on jamais donné d’autre nom : ‘je’ dans l’absolu et ‘je-u’ en cette histoire, ‘jeu que la Déité se donne’ comme l’a dit Silesius. Formidable !

Les deux sources

Ce sont deux ‘photos-peintures’ (1982) de Gerhard Richter à propos de qui j’ai déjà émis l’hypothèse : « aurait-il trouvé ? », tant les images qu’il nous propose suggèrent un mystère de réalité, quel qu’en soit l’instant saisi, mais mystère dévoilé dans cette suggestion de l’image même, tantôt brouillée, confuse, voire carrément abstraite ou catégoriquement réaliste – illustration peut-être de la rivalité peinture-photographie… Ici bien sûr, nous sommes dans une symbolique, mais laquelle ? En faisant une petite recherche, je me suis amusé à retrouver des traces de la dispute opposant historiens et théologiens sur la question des ‘deux sources’ supposées des évangiles canoniques : Marc ou Matthieu ? ou encore quelle source (Q) inconnue qui leur serait antérieure ? On sait bien aujourd’hui la réponse mais aussi qu’elle est inavouable : Michel Henry lui-même s’y est ‘planté’ en comparant la thèse de la résurrection qu’on trouve chez les canoniques et celle de Thomas qui désigne un éveil, une sortie de l’objectivité systématique de nos représentations… Et il y a aussi les ‘deux sources’ de Bergson, son dernier livre, sa thèse fameuse sur l’opposition entre société close et société ouverte, qui ouvrait une voie nouvelle au spiritualisme français, qui n’a pas été suivie… Alors, modestement, je viens dire ici que j’ai voulu illustrer le nouvel intitulé de mon blog : dedans comme dehors, par deux sources d’éclairage mais d’une seule lumière, d’un seul feu, celui-ci animant toute expérience que notre condition de sujet phénoménologique conditionne, partage, en deux pôles, deux sphères, deux champs, mais qui n’en font qu’un si l’on s’abstient de tracer une frontière logique entre les deux. Comme disait Stephen Jourdain, la valeur Deux ne disperse pas le Un, ne le déchire ni ne le mutile – à peine si elle le cache au regard naturel – elle le manifeste en ‘fait’, le révèle et l’exhausse même en découvrant sa prodigalité créatrice. Mais il faut avoir compris et commencé par comprendre ce que veut dire com-prendre !

https://www.gerhard-richter.com/fr/art/paintings/photo-paintings/candles-6

https://dedanscommedehors.home.blog/2012/09/10/richter-a-nouveau-la-voie-tout-entiere-parcourue/

https://dedanscommedehors.home.blog/2015/09/09/michel-henry-gnose-et-gnosticisme/

Poursuivre…

Mon ancien blog Jeudemeure n’existe plus… Vous serez automatiquement redirigé vers celui-ci que j’ai appelé ‘dedans comme dehors’ puisque je travaillerai désormais non plus exclusivement sur les questions d’identité mais sur la conception des réalismes qui ouvrent chacun des perspectives différentes sur cette même question de l’identité. Poursuivre…

Hammershøi à Paris au Musée Jacquemart-André

Un article que j’ai déjà publié le 18 décembre 2010 : je regrette de ne pouvoir en rapporter les illustrations, mais on en trouvera de très belles en consultant la ‘toile’…

« C’est d’abord ce coup de maître, une surprise aux effets qui défient le temps, jadis parmi ses compatriotes de l’âge d’or (de la peinture danoise) ; aujourd’hui, à l’heure où le tableau a presque disparu, le portrait d’une jeune femme, Anna, la soeur de l’artiste, qui date de 1885 (lui-même n’a que 21 ans)ø. Il expose déjà sa manière qui va choquer les tenants d’un art académique : couleurs sourdes, gris majoritaires, comme un fin voile déposé, éléments de composition réduits au point de créer une apparence de pauvreté, de nudité ; le regard du sujet s’éloignant, ne se fixant nulle part ni sur personne, c’était très dérangeant. Hammershøi répètera inlassablement ce scénario avec des personnages différents – très vite il choisira sa femme, Ida, sa mère ayant peu goûté le portrait qu’il avait fait d’elle, très austère, sur un fond très sombre comme la mère de Whistler – et dans des pièces différentes de leur appartement, 30 rue Strandgate à Copenhague. Nous sommes loin des portraits de la peinture de l’âge d’or danois, touche claire et raffinée, détails précis, comme on en voit deux beaux exemplaires au Louvre. Sans plus de succès, il expose trois ans après son Job : silhouette décharnée d’un homme figé d’horreur et de désespoir, “la figure même de la souffrance” dira-t-on, mais une oeuvre dépourvue de la moindre intention racoleuse. Cela semble un tableau très ancien mais on n’y trouve pas d’inspiration chrétienne : il y a une attitude humaine qui suscite l’empathie, mais sans parti-pris esthétique déclaré, d’école : non, la pitié, ou la peur à l’état pur. Très différent du Cri de Münch. Les portraits se suivront, puis cette inclassable peinture descriptive de toutes les pièces de son appartement, et des immeubles voisins, des rues plus tard, toujours vides… Il y a une autre spécificité de cet art unique : les personnes présentées le sont souvent de dos, souvenir de la jeune femme à la fenêtre de Friedrich, ici bel exercice de dessin d’une nuque et de cheveux épars, relevés plus haut par un noeud. Il s’en dégage la même émotion née de la contemplation d’un égal mystère ; nous ne savons pas, nous éprouvons. La personne dont on ne voit pas le visage focalise tout l’espace : peu de meubles, quelques objets familiers, les mêmes dans presque tous les tableaux, et ces portes ouvertes, des halos ou des rais de lumière presque fantomatiques… Cela rappelle les intérieurs hollandais du 17ème siècle et l’intérieur avec femme lisant rappelle la femme en bleu lisant une lettre de Vermeer. Je note aussi que dans le double portrait (ci-dessous), Hammershøi de dos et Ida de face, les personnages ne semblent pas communiquer entre eux, ni avec nous non plus. Mutisme d’une neurasthénie comme on l’a cru à cette époque, ou aveu d’une communication impossible, et si nous imaginons plus, je dirais : d’un échange impossible de l’expression singulière du secret égal en tous et unique en chacun ?

C’est le mystère de la peinture d’Hammershøi, malgré un style qui privilégie le flou et l’obscurité, de diffuser une beauté et une sorte de rayonnement magique, éloquence à voix basse qui nous bouleverse sans avoir été provoquée par aucun excès de sensation ou de sentiment évoqués par l’image. Dans son livre Intérieur, (1) Philippe Delerm fait de belles descriptions, avec le talent et la finesse qu’on lui connaît, des oeuvres principales d’Hammershøi. Je m’attacherai à citer (en partie) ce qu’il dit du célèbre tableau qu’on peut voir au Musée d’Orsay : “les plis du corsage en disent long. La manche droite remontée sur le dossier de la chaise, cette échancrure au milieu du dos, et même la façon dont le tissu a dû être rentré à la frange de la jupe, d’un geste agacé, distrait. Pas de dignité convenue, pas de protocole. Elle s’est assise là, le corps boudeur, fatiguée ? … Elle ne pense à rien, mais une lassitude monte, et cette absence lourde, cotonneuse, si peu préméditée, est au-delà de la lucidité… Elle va défaire son chignon, la tête un peu inclinée, les coudes relevés… elle gardera une épingle entre les lèvres quelques instants… elle se lèvera, mains sur les hanches… Déjà il faut mettre la lampe.” Mais tout est-il bien vu, deviné ? Dans cet abandon un peu calculé, cette dissimulation du visage – et je parle du travail du peintre – il y a plus à voir, j’en suis persuadé, plus qu’une discrétion, plus que timidité ou pudeur, et même plus que ce retrait volontaire dans la banalité quotidienne qu’on interprèterait comme une source d’ennui ou de sublimation. Il y a une autre dimension et une autre nécessité, non point celle de cacher ou de préserver, mais d’avouer ce qui ne peut être dit ni en mots ni en images, qui est déjà là et pourtant insaisissable, une âme vivante, un désir, une attente, une espérance tournés vers un au-delà inconcevable. Il y a cet élan de vie formidable que la société et les moeurs de ce temps emprisonnaient dans de belles attitudes, parfois nonchalantes, qu’il était permis d’exposer en s’abstenant bien de choquer ou d’inquiéter. Il ne s’agit pas de feinte non plus, et Ida, bientôt, paraîtra comme une vieille femme – son dernier portrait, elle en train de ravauder, date de l’année de la mort du peintre – offre l’aveu d’un masque de résignation douloureuse.

Tout ceci qui peut sembler un peu impénétrable, voire incompréhensible, est encore plus perceptible dans les paysages, comme message confié depuis cette intériorité si peu prolixe. L’espace présenté n’est visiblement pas physique, mais il est totalement ‘psychique’, et l’image n’est recevable que par le truchement du seul sentiment qu’elle induit : encore une fois, une image dépourvue des moindres détails parce qu’Hammershøi peint et ne dépeint pas. A peine voit-on un champ, ou une forêt, une masure. C’est à cette époque que Mallarmé écrivait : peindre non la chose mais l’effet qu’elle produit… n’est-ce pas ? Cette peinture s’éprouve comme celle des maîtres que j’ai nommés, suscitant l’émotion si particulière qui accompagne la mise en présence d’une réalité intemporelle, comme échappée de l’histoire, qui se voit néanmoins là dans cette image même, au travers d’une apparence trompeusement narrative. J’ai déjà cité Vermeer qui propose des scènes volontiers énigmatiques, mais comme c’est évident aussi, et troublant, chez Friedrich, chez de Staël qui crée, lui, des variations de lumière, ou parfois des contrastes, organisant les formes entre figuration et non-figuration. Avant d’aborder le cas si particulier de Morandi, je signalerai aussi cette parenté avec les paysages du jeune Mondrian, en couleurs très obscures, et qui s’éloignent peu à peu, cette fois bien ouvertement, vers un parti-pris d’abstraction. Notez bien que, mis à part ce dernier, aucun ne choisit l’abstraction, et de Staël fera le mouvement inverse, revenant de l’abstraction à la figuration !

Je citerai volontiers Morandi, mais on voit bien qu’il s’agit de deux personnalités bien éloignées l’une de l’autre, Danois et Italien, l’un disparu en 1916, l’autre vivant jusqu’en 1964, tous deux présentent des ressemblances par le lien qu’ils parviennent à tisser avec le secret et son dire poétique. L’un est célèbre par ses portraits et ses ‘appartements’, l’autre par ses ‘natures mortes’, mais si je compare leurs ‘paysages’ j’y vois une authentique parenté. L’un et l’autre ayant choisi la voie d’un extrême dépouillement, tous deux vont suggérer en montrant le moins possible, sans faire le choix d’une austérité insistante, sans parti-pris d’économiser le vocabulaire pictural ; simplement dévoiler le contenu discret mais clairement délivré d’un regard intérieur. Leur insistance n’est que dans la répétition de certains thèmes ou images. L’espace présenté n’est pas physique – cela se voit encore mieux grâce à la comparaison des deux peintres – il a été réapproprié en une unique dimension spirituelle de ressenti des objets, et comme je n’aime pas ce mot ‘ressenti’, je dirais ‘éprouvé’ : quand nous connaissons, nous éprouvons, que je condense en ‘nous réalisons’… Et c’est ce qui fait l’unité de cette peinture, ce qui rassemble à mes yeux ces deux maîtres : une expérience spirituelle. Ils nous donnent à connaître par l’émotion que cette présentation inédite provoque, non pas un frisson, rien de vivace, ni Delacroix ni Courbet ; l’aperception d’être ainsi introduit au règne de l’apparaître comme dans une famille maintenant accueillante, espace ouvert où l’on se sent chez soi, comme une patrie. Avec une délicatesse sans mièvrerie, une subtilité sans maniérisme : dire le peu pour révéler beaucoup, sans ostentation, revivifier l’imagination. Les objets consignés au règne de l’avoir nous menacent, ou bien nous croyons les posséder, les réduisant à plaisir et pour satisfaction, une vaine et insatiable convoitise… Au contraire, toute la peinture de Morandi, et celle d’Hammershøi avant lui, dévoilent des objets naturellement familiers, les objets du lieu vivant où ‘je suis’ pleinement, Royaume que j’ignorais un instant plus tôt et qui se tient tout à coup dans cette réalité-là modeste et rayonnante – si je m’en aperçois. La sérénité n’est pas mélancolie, ni tristesse ni résignation, et c’est une autre voie que propose cette création, que nos contemporains empruntent trop rarement. »

(1) Philippe Delerm : Intérieur, Les Flohic éditeurs 2001, merveilleuse collection qui associe un peintre et un écrivain.