Maine de Biran ; avant Michel Bitbol… et Michel Henry…

Il est stupéfiant de constater que, à partir même de la découverte déjà capitale du cogito cartésien, une philosophie attentive au sens intime du moi – en-deçà du concept même, la découverte du potentiel de la personne et de son principe – a pu naître et se développer, avant les intuitions husserliennes portant sur l’ego transcendantal à partir de méditations cartésiennes, avant l’épistémologie contemporaine qui a pu finalement révéler dans les contours d’un réalisme réinventé, ce principe englobant de la manifestation (moi/monde) pour la révélation irrécusable d’un Absolu de Vie que la Tradition reconnaît depuis toujours Repos et Mouvement ; Mouvement et Repos. Pierre Maine de Biran se tenait sur cette voie-là, à une époque fort troublée, comme aujourd’hui ? Cela se ressent de plus en plus fort : comment poser la question du ‘réalisme’, à quel principe faire appel, celui d’une ‘matière’ originelle et fondamentale, ou celui d’une personne douée de conscience (et donc de pensée) qui reçoive l’impression du réel et littéralement crée ‘le’ monde comme, et uniquement comme, ‘son’ monde ? En surmontant la dichotomie habituelle opposant réalisme et idéalisme, en jouant avec les fantasmes d’un solipsisme réanimé ? Et à quelle fin ? Depuis Descartes, la question reste vive et il n’est pas certain que la philosophie en détienne seule les réponses.

On ferait injure à un métaphysicien tel que Descartes si on réduisait à un tel jeu de signes ou de notions le principe qu’il regarde comme fondamental de toute science, comme le critérium de toute évidence de fait et de raison en même temps.

Mais, dans le sens vrai et réel du principe, j’existe ou je reconnais que j’existe (je pense) ne veut pas dire la même chose que je suis ; le premier exprime le fait de toute conscience, la connaissance relative du moi qui n’existe pour lui-même qu’autant qu’il s’aperçoit ou pense : le second emporte avec lui l’être  absolu ou la croyance que ce sujet qui se dit moi est une substance durable, une chose en soi qui n’a pas besoin de se connaître dans quelque relation à un temps ou à un lieu déterminé, pour être dans l’absolu du temps et de l’espace.

Descartes semble bien entrevoir lui-même le fondement de cette distinction lorsque, après avoir posé son principe de fait : je pense, j’existe, il se demande à lui- même : quand et combien de temps est-ce que j’existe ? savoir tant que je pense, que je me sens exister.                    

Suivant ce trait de lumière, il aurait dû dire, en demeurant fidèle à son point de départ ou continuant à procéder d’après l’évidence du fait de sens intime : je n’existe pour moi-même qu’autant de temps que je me sens exister ou que je pense ; or, je ne pense pas toujours et je n’ai pas toujours la conscience du moi ; donc, ce que j’aperçois ou connais quand je dis : j’existe n’est pas l’être, la substance durable de l’âme qui est censée ou crue exister de moi.                    

A ce raisonnement appuyé sur le fait du sens intime, et la distinction essentielle qui s’y rattache comme conséquence, Descartes en oppose une autre contraire. Et, après s’être élevé de la conscience du sujet pensant moi à la notion d’une substance qui a en elle ou dans sa nature la capacité ou la possibilité de penser ou de devenir moi, il part de cette possibilité comme effectuée, et définissant l’âme substance pensante (au lieu de cogitative), il se fonde sur cette définition pour affirmer que l’âme pense toujours et par cela même qu’elle est tou­jours (depuis la création jusqu’à son annihilation par la toute-puissance divine).

 

D’où il suit qu’il peut y avoir et qu’il y a une pensée substantielle durable qui préexiste à la naissance ou à la formation même de l’homme, ou du composé des deux natures spirituelle et corporelle ; que cette pensée, pour n’être pas aperçue ou accompagnée de la cons­cience du moi,-n’en existe pas moins : qu’elle peut avoir pour objet l’absolu de l’âme et conséquemment les attributs inséparables de sa nature ; qu’il y a ainsi le moi absolu, indépendant de tout ce que nous appelons conscience, aperception ou connaissance relative du moi présent à lui-même et aux sensations adventices qu’il éprouve, comme aux actes contingents qu’il opère dans un temps ; par suite, qu’en disant je pense on peut en­tendre cette pensée substantielle qui emporte avec elle l’absolu de l’âme identifiée alors avec le moi, ce qui ra­mène l’enthymème à une véritable identité entre les deux termes, puisque cet énoncé : je pense, équivaut à celui-ci : je suis une substance, une chose pensante, car je ne pense que ce que je suis, et comme je suis (ou plutôt mon âme ne pense que ce qu’elle est et comme elle est).

Je substitue cette dernière formule parce qu’il est im­possible d’introduire le signe précis de l’individualité personnelle je ou moi, sans donner à la proposition le sens relatif qu’emporte l’existence du sujet qui s’aper­çoit ou juge : de telle sorte qu’en adoptant comme vraie la pensée ou l’idée innée que mon âme aurait de son être ou d’elle-même comme substance chose en soi, il est impossible d’employer la formule « je suis » pour exprimer cet état intérieur absolu. Car, dès que l’âme considérée dans ce qu’elle est, ou comme substance pen­sante, aurait en elle l’équivalent de cette proposition : je suis une substance, un être, il y aurait jugement, connaissance d’un fait ou d’une relation, dans laquelle le sujet qui affirme, juge ou croit n’est pas la chose même dont il affirme ou qu’il croit; en un mot, ce qu’on appelle l’absolu cesse d’être tel pour nous, par cela même que nous y pensons ou voulons y penser.[1]

[1] Maine de Biran, Œuvres choisies, éditions Aubier Montaigne, pp 194 à 196.

Une inquiétude de Michel Onfray

Une inquiétude que je partage… mais si nous nous trouvons ici à proximité de Michel Henry – voyez un récent rappel que j’en faisais – … et de Michel Houellebecq – je pense à Sérotonine -, s’agit-il du même regard, de la même intelligence des réalités ; dans ce cas, d’une égale appréhension des menaces, d’un possible salut ???!!! (1)

« Le transhumanisme comme destin de la fin du destin, achèvement de la puissance en mort réelle de l’homme, semble obéir au programme de l’effondrement de l’étoile. Le nihilisme entrera dans sa plus grande période d’incandescence : hyperrationalisme scientiste, technophilie illimitée, optimisme éthique, culture de l’antinature, religion de l’artefact, dénaturation de l’humain, matérialisme intégral, utilitarisme charnel, anthropocentrisme narcissique, hédonisme autiste – tout ce qui définissait le nihilisme sera concentré dans une idéologie qui sera probablement la dernière. Cette ultime civilisation aura pour tâche d’abolir toute civilisation.

La vérité du politique ne sera plus à penser en regard de la cité grecque de Platon, de l’utopie de Thomas More, de l’État de Machiavel, du contrat social de Rousseau, du libéralisme de Montesquieu, de la démocratie de Tocqueville, du communisme de Marx, mais de deux ouvrages de romanciers britanniques qui disent en plein XXème siècle tout sur la société de contrôle et le transhumanisme qui constitueront le noyau dur de la dernière des civilisations qui sera sans conteste déterritorialisée : Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley et 1984 de Georges Orwell.

Nul doute qu’une nouvelle religion surgira alors comme moment final de la puissance. Après cela, il ne restera plus que le néant, la néantisation de la puissance, l’effondrement de l’effondrement. Une poignée de posthumains survivra au prix d’un esclavage inédit de masses élevées comme du bétail. Le problème ne sera plus comme aujourd’hui d’humaniser les abattoirs mais d’abattre à la chaîne les damnés de la terre au profit des élus posthumains. Les dictatures de ces temps funestes transformeront les dictatures du XXème siècle en bluettes. Google travaille aujourd’hui à ce projet transhumaniste. Le néant est toujours certain. » (p. 776 de Décadence J’ai lu 2018)

Pourtant je me dis : après la description cauchemardesque de toutes les horreurs produites par les religions du passé, le lent anéantissement de la valeur par la culture nihiliste d’après-guerre, peut-on encore croire que le réveil d’un idéal moral stoïcien – en version romaine qui plus est – pourra (peut-être) nous sauver – dire même : nous aider à sombrer avec panache ? C’est ce que Michel Onfray propose dans Sagesse : savoir vivre au pied d’un volcan (Albin Michel 2019) ; un livre qui m’est ‘tombé des mains’…

(1) Et j’ajouterai aujourd’hui le nom de Virginie Despentes dont le Vernon Subutex, en trois volumes, est glaçant de désespoir, bien qu’étourdissant de virtuosité littéraire.

Absolu et quotidien

Il semble que mes textes précédents, depuis ma réflexion inspirée de la dernière publication de François Jullien, aient provoqué des lectures contradictoires. D’abord, et fort heureusement, il y a l’évidence éclatante d’une convergence et d’une cohérence extraordinairement convaincantes unissant l’expérience intellectuelle d’un Jullien et celle d’un Bitbol ; et ce qui semble encore plus formidable, d’un au-delà de ce qui relève du domaine exclusif de l’intellecuel, cette fois domaine du spirituel pur.

C’est ce qui a inspiré à l’un de mes amis-lecteurs de longue date, Philippe Moulinet, un texte remarquable que je vous propose ici en document rattaché (Saisissement et habitude : il faudra ‘cliquer dessus’). J’y insiste sans attendre : vous relèverez ces deux phrases très éclairantes, que vous ne trouverez nulle part ailleurs, qui soulignent le problème dans toute son ampleur : de l’absolu à la quotidienneté, du saisissement instantané de l’esprit par l’esprit au laborieux partage mental des réalités offertes. Dans la phase même de la création, quand se produit dans l’imagination humaine la dispersion des figures, se déroule un calcul nécessaire des éléments de la multiplicité offerte, ouvrant à la socialisation des formes devenues étrangères les unes aux autres par une conception brutalement dualiste et réifiante. De l’absolu qui ne s’éprouve qu’en première personne, dans une expérience vierge de morcellement(s), sinon imaginaire(s), d’une singularité vivante et protéiforme au récit purement fictionnel d’une histoire de zombies sempiternellement déclinée en troisième personne… Au cœur de cette affaire :

Nous passons subrepticement de l’impression qualitative pure, qui est une impression de l’âme, à la perception qualificative qui est une production de la pensée. (page 4)

C’est la thèse brillamment énoncée d’un spiritualisme contemporain, associant l’intuition la plus perçante à une gnoséologie savante, chirurgicale, capable enfin de dire (tout) ce qui est, ce qui arrive vraiment, au commencement exact de la création comme également au commencement de sa distorsion, de cette auto-falsification dont nous sommes responsables :

Reconnaitre et nommer c’est vouloir arrêter, arraisonner, fixer la chose. La pensée est un vouloir. Un vouloir comprendre, prendre en soi la chose perçue et lui donner une forme définitive, en faire un acquis. La pensée est passée, elle constitue un cadre de référence rigide dans lequel il n’y a personne. C’est un système de transformation du vivant personnel en expérience socialisée. (page 5)

Mais alors survient l’autre point de vue, l’objection ! Comment comprendre ce rôle réservé à l’intellection pure, comme l’appelle Stephen Jourdain, ce pouvoir de délivrer le spirituel pur, et non point d’autres voies comme on les propose aujourd’hui, celle d’un ‘sentiment’ ou d’une ‘impressionnabilité’ chers à la phénoménologie henryenne par exemple, ou cette ‘présence’, concept magique porté aux nues par les méditatifs ahuris d’un prétendu ‘nouvel âge’ ? La réponse en est pourtant bien simple. L’intellectuel pur est le spirituel vivant, agissant ! Stephen Jourdain fait passer la lame tranchante du discernement entre sensation et perception – tout comme Jullien et Bitbol aujourd’hui – pour séparer ce qui revient à l’avènement miraculeux (toujours selon lui) de la parution d’un monde, et sa réception par une intelligence qui veut immédiatement se l’approprier dans un réseau logique d’interprétation à toutes fins utilitaristes… Ce monde existe bel et bien, nous y sommes confrontés, c’est un ‘fait’, mais c’est le ‘monde-voulu-par-l’homme’, celui de ses prétentions mondaines qui, suivant des règles logiques directement issues de l’expérience empirique, pourront nous rendre ‘maîtres et possesseurs de la nature’. Pourquoi pas d’ailleurs, si tel projet ne nuit pas finalement à l’homme comme à la nature, sans compter l’éventualité de la destruction finale de l’un et l’autre. Créateur-créé, n’ai-je pas la responsabilité de modeler ‘mon’ monde, à partir même de cette lecture essentielle de ce qui naît à l’existence ; autrement dit de poétiser… ou frauder… Stephen Jourdain parlait (allégoriquement ?) d’une première ‘création’ offrant son spectacle gratuitement à l’homme-enfant, enfant d’un dieu désireux de se connaître pour s’augmenter encore de cette expérience de connaissance duelle (dans ce cas, co-naissance) ; et d’une deuxième ‘création’ où l’enfant se rêve en maître et dominateur, propriétaire à des fins de pure jouissance matérielle de ce monde saisi en pure objectivité et dans une sphère peuplée de figures rivales et hostiles, con-formées cette fois en re-présentaion(s). Du désemparement à l’emprise ; du saisissement de sublimité  à l’impétuosité d’un rapt commandé par la peur de s’éprouver étranger en cette identité usurpée et bientôt égarée dans la ronde de ses fictions.

Plus précisément encore, Jourdain s’applique toujours à sauvegarder la bonne pratique de l’intelligence pure qui se garde de toute exclusive et d’affirmation péremptoire, définitive. N’oublions pas qu’il recommande aussi, une fois touchée la vérité ultime, de la briser ‘comme du bois sec’ ! Autrement dit se méfier d’un sentiment pollué de préjugé ou d’arrière-pensée, de quelque prévention idéologique subtile ou sournoise, en fait une préférence inspirée de notre égoïsme. Cet usage sain de la pensée est le plus souhaitable : spontané, peut-être même pas, qui sait ? mais propre, vertueux, clairvoyant encore plus que lucide. Que serait une pensée sans comparaison avec d’autres pensées conservées au frigo du passé ? D’après Jourdain, encore une fois, c’est l’affirmation psycho-rigide, le raisonnement qui la soutient ou qu’elle innerve, cette comparaison qui vise à accroître plaisir et sécurité, certitude bétonnée, quand la sensation éclairée d’expérience nous conduirait d’émerveillement en émerveillement. C’est très, très subtil ; n’oublions pas non plus que la discrimination qui nous lave de cette glu des préjugés est oeuvre de pensée : « ce que le mental a fait, le mental doit le défaire » dit Nisargadatta qu’on ne peut soupçonner d’intellectualisme, en ajoutant : « les mots d’abord, ensuite le silence… » J’ajouterai : « soyez passant… », mot-clef de l’Evangile selon Thomas si souvent cité. Sauvegardez l’innocence du commencement  pour la liberté de re-commencer, sans lien, sans asservissement, dans la lumière de l’expérience duelle où les ‘images ne cachent plus la lumière’. C’est ainsi que je l’entends. Rien de mauvais en soi, pas même la pensée donc, ni même ses outils préférés (comparaison et jugement) – bannir seulement les certitudes (‘fixées’, ‘arraisonnées’) objectivistes, toutes inspirées d’appréciations hâtives, flatteuses, confortables pour s’imaginer soi-même installé en d’inébranlables convictions, quand l’imagination en première création se doit de jouer la partition ininterropue d’une création instantanée, sans lien logique entre ses moments différents.

Autrement dit, c’est la visée d’un absolu par la pensée qui se révèle une perspective dangereuse et fausse. Critique classique de la ‘raison pure’, de la métaphysique ; nous serions même en perspective kantienne (que défend Bitbol) ! L’absolu se saisit au commencement, ou plutôt c’est lui qui vous saisit : c’est l’état naturel où le deux se fait un, monakhos ! La différence n’y étant plus séparation, expression plutôt du mouvement de vie, d’amour unifiant aux périls mêmes de ses je-ux imaginaires. Et je citerai pour finir un autre Oriental également célèbre pour sa critique de la ‘mythologie’ mentale : Uppalari Gopala Krishnamurti (UG) que j’avais cité dans un texte-hommage de ce blog (01/09/2011)

Les pensées elles-mêmes ne peuvent faire aucun mal. La pensée a une valeur fonctionnelle. C’est lorsque vous tentez d’utiliser, de censurer, de contrôler ces pensées pour en tirer quelque profit que votre problème commence. Penser, c’est vivre, et la vie est énergie.

Vous intervenez continuellement dans le fonctionnement naturel du système nerveux. Quand une sensation le frappe, ce que vous faites c’est de la nommer et de l’intégrer dans la catégorie des plaisirs et des peines. L’étape suivante consiste à prolonger les sensations agréables et de mettre fin aux sensations pénibles. Or la reconnaissance d’une sensation en tant que plaisir ou peine est en soi pénible. En second lieu, l’effort pour prolonger la durée d’une sorte de sensation (‘plaisir’) et pour mettre fin à une sensation pénible (‘souffrance’) est aussi pénible. Ces deux activités sont un dommage pour le corps. Dans l’authentique nature des choses, chaque sensation a sa propre intensité et sa propre durée… Si vous ne faites rien de vos sensations, vous découvrirez qu’elles doivent se dissoudre d’elles-mêmes… Ne me comprenez pas de travers ! Je n’ai rien contre le fait d’utiliser la pensée en cas de besoin. Vous n’avez aucun autre instrument à votre disposition. (UG : Rencontres avec un éveillé contestataire, Les Deux Océans 1986)

Je veux bien ne pas me dérober à cette nouvelle question qui va se profiler maintenant à l’horizon – de cette pensée ? Pouvons-nous échapper à la grande illusion ? Qui m’oblige vraiment, en quoi suis-contraint ? En quoi m’a-t-on soumis ? s’exclamait le maître gnostique. Voyons plutôt que c’est le jeu de la conscience, le ‘deux’ obligé du je-u, et comment la conscience augmente le Seul de son propre écho, rien de plus et rien de moins non plus. Comme si ‘deux’ faisait ‘plus’ qu’un, quantitativement – peut-être pas, ne le comptons pas ainsi – mais qualitativement sans aucun doute ! Je propose qu’on comprenne bien le titre même de cet article : absolu et quotidien, comme on aura dû comprendre le célèbre aphorisme : un mouvement et un repos, la conjonction ne signifiant ici ni séparation ni identité (exclusion ou confusion) mais bien fusion des expressions d’un Seul qui se conjugue de deux di(f)férents sans que jamais l’un se pose en rival ou ennemi de l’autre mais bien comme les deux pôles d’un seul courant existenciateur : nous rejoignons la gnose la plus pure, celle qu’Ibn’Arabî nous enseignait par ces mots : Tu es Lui et tu n’es pas Lui… Comprends ! Enseignement de la preuve par l’épreuve.

Saisissement et habitude

NB : Ce texte comporte de nombreuses citations de Sidi Mohsen, maître soufi tunisien de grande notoriété dans son pays mais dont les enseignements sont inédits en France.

Michel Bitbol : finitude et absolu (3)

J’ai voulu dire, n’est-ce pas, que le livre de Michel Bitbol apportait un faisceau de réponses qui pouvaient être acceptées comme les conclusions de l’enquête poursuivie dans ce blog depuis dix ans… Oui… et non. Oui, sans doute, parce que ce livre nous enseigne la valeur ultime du saisissement qui réalise en nous et par nous la plénitude d’un infini parfaitement comblant et que cette réalisation s’appelle bien ‘éveil’, silencieux, faut-il préciser… Non, j’ajouterai, parce que l’ouvert de la vie s’élargit en même temps par l’infini poétique de l’attestation – premier point : le dire ! – et de l’exhaussement poétique comme le souhaitait Stephen Jourdain, c’est-à-dire que vous ‘pouvez tout faire ou ne rien faire’. C’est selon votre inspiration… et les circonstances ! C’est qu’il y a création, quelque chose qui arrive, faudrait-il dire, et qui provoque, entraîne… À condition de préciser aussitôt, et je crois que je l’ai déjà clairement dit : en suivant l’inspiration qui souffle le ‘oui’ ou le ‘non’ sans obligation ni commandement d’une éthique programmée à l’avance. Mais encore faut-il être parvenu à cette claire réponse qui clôt l’enquête en libérant le sujet, en le désincarcérant de la ronde des pensées qui ont fabriqué une fiction de vie sempiternellement chaotique, en s’absentant soi-même de la grande illusion. Voilà donc une page supplémentaire pour le dire clairement, cette fois en réponse à la célèbre interrogation leibnizienne.

« Que veut dire se livrer à l’être-en-train-de-questionner ? Et qu’implique plus précisément cet abandon à la perplexité questionnante, dans le cas extrême de la question ‘pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien’ ? Demeurer dans l’état où l’on questionne, cela signifie suspendre l’élan vers un comblement hâtif de la cavité d’inconnu engendrée par l’interrogation, et garder cette cavité ouverte jusqu’à faire de l’ouverture un mode d’exister. Demeurer abîmé dans la question leibnizienne, c’est reconnaître que le butoir de la chaîne des causes ne peut pas être reculé indéfiniment, qu’il ne devrait pas même être repoussé jusqu’à une condition de clôture, comme la divine raison des raisons, ou comme le principe d’irraison du matérialisme spéculatif, mais qu’il doit être affronté ici même, dans cet instant qui est celui de l’interrogation, dans l’état de réceptivité incandescent qu’elle suscite. Demeurer abîmé dans la question leibnizienne, c’est accepter d’envisager que la résolution ne se trouve nulle part ailleurs qu’en elle, dans le mutisme même qu’elle institue. » (p. 172)

Et à la dernière page de ce chapitre : « Ainsi se réalise en ce questionnement l’exigence la plus haute ( mais habituellement occultée) de l’entreprise métaphysique : que le questionnant soit intégralement capturé dans sa question au moment où il questionne ; et que l’état engendré par le geste de questionner soit reconnu en un éclair comme la seule ‘réponse’ acceptable. » (p. 189)

Trois réponses de Stephen Jourdain

Je me reporte une nouvelle fois à son livre Voyage au centre de soi publié par les éditions Accarias L’Originel en 2000. Dois-je avouer une fois de plus qu’à mon avis on y trouve toutes les réponses et qu’il suffirait de s’y tenir pour rendre toute recherche suivante vaine et inutile. Mais qui sait se garder des inlassables sollicitations de la pensée à jamais insatisfaite, de la gourmandise conceptuelle ?

1/ … dans le pur présent où je vois l’arbre et ne le pense pas encore, l’arbre est une perception de mon âme et, de quelque façon, une Idée : il me faut étudier le problème au terme duquel cette perception de l’âme, cette vraie Idée, se dégrade en une Idée de type intellectuel (à défaut d’une autre épithète), c’est-à-dire sans doute en un concept : oui, en quoi précisément consiste cette dégradation ? (p. 104)

2/… l’Idée de type intellectuel, que j’identifie momentanément au concept, doit postuler l’existence d’une extériorité spirituelle, je veux dire se définissant par rapport à ce que je nomme mon esprit : ce qui revient à évoquer la mise en place d’une hallucination : un réel étranger tant à la nature de l’esprit qu’à son impulsion, un réel objectif extérieur, un réel autonome se fondant en soi hors de moi. (p. 105)

3/… l’éveil n’appartient pas à l’ordre du sentiment, l’ultime rencontre avec soi ne peut être évoquée en termes de présence, l’éveil appartient à l’ordre de l’intellection… (p. 112) Ce que je nomme ‘éveil’ est une rédemption existentielle de type logique. (p. 113)

Il faut donc avoir compris, opéré ce discernement-là et le grand-œuvre de l’intellection comme telle. On peut jouer sur les mots ou plutôt faire passer le rasoir de la discrimination entre sensation et perception. Comme Jullien ou Bitbol précédemment cités. Mais c’est de raison qu’il s’agit, d’un raisonnement logique, m’aveuglant dans un cas, m’éclairant dans l’autre cas. Cela se joue dans l’analyse même des éléments primordiaux de la sensation qu’un grand psychologue (Piéron) avait appelée ‘guide de vie’ : soit l’objet, de par sa saisie mentale, me paraît objet en soi, qui m’entraîne à penser un réel positif, objectif, et dont la représentation logique va me déterminer moi-même comme ob-jet (devant, en face…) ; soit l’objet n’est qu’en réalité d’une lecture essentielle, de nature purement spirituelle, intérieure, où je me tiens moi-même en même ‘temps’ que lui, à l’instant de la création, au ‘commencement’ qui, précisément, demeure à jamais sans raison. Réalité qui, d’une part, passe par l’objet défini séparément comme matière (énergie) ou, d’autre part, se réalise par l’acte de pur esprit qui donne figure à un absolu qui de cette façon se co-naît et s’augmente de la beauté de ce geste et du péril de ce jeu.

Michel Bitbol : finitude et absolu (2)

C’est dans son dernier livre : Maintenant la finitude – Peut-on penser l’absolu ? (Flammarion 2019) que Michel Bitbol touche enfin au Graal de la connaissance, une longue démarche gnoséologique qui l’a conduit de la recherche scientifique (médecine, physique) à l’épistémologie, et aujourd’hui à ce sommet métaphysique – pourquoi le dire autrement ? – qui consiste à dire exactement (‘vrai’ miracle !) comment c’est en la finitude même que s’inscrit l’absolu, comment c’est un sujet singulier qui réalise l’épreuve infinie de Tout ici et maintenant. La démarche passe évidemment par une ultime critique très fouillée, très méticuleuse de tous les arguments du réalisme – ici matérialisme spéculatif (1) – en particulier celui exposé dernièrement par Quentin Meillassoux, pour parvenir à une neuve non-définition d’une non-vérité gnostique, comme celle esquissée par de grands penseurs du Bouddhisme, non-objective, non-subjective au sens qu’on entend habituellement, mais en première personne et dans l’épreuve d’une transcendance exprimée de manière totalement inédite ; sur un plan épistémologique ici, à l’endroit d’un corrélationnisme radical (2). Mais c’est bien à la co-naissance eckhartienne que nous arrivons ici, au terme du voyage. Les lecteurs qui suivront tous les méandres de la démonstration y retrouveront successivement résumés les grands thèmes de la philosophie classique et contemporaine, de l’épistémologie née des connaissances acquises en physique quantique, des contradictions opposant phénoménologie et nouveau réalisme et enfin une interprétation bouddhique de toutes les problématicités ainsi mises en relief. J’en cite ici quelques phrases particulièrement éclairantes extraites des dernières pages. Mais j’invite à tout ce cheminement, à tout ce parcours conceptuel extrêmement clair et érudit à la fois : dira-t-on la preuve ? Une invite contemporaine à l’épreuve ultime de la Vérité, en toute connaissance, c’est bien le moins qu’on puisse dire.

« … le domaine propre de l’absolu dans l’apparaître est ce qui ne se manifeste qu’une seule fois, ce qui est sui generis et n’est donc l’homologue de rien d’autre. Le choc vécu de l’absolu s’identifie au choc vécu d’une singularité manifeste. Si l’on accepte cette équivalence, il saute aux yeux que ni la pensée rationnelle ni l’approche scientifique n’ont la moindre chance de saisir un jour un absolu de cette sorte…

Car l’option fondamentale que partagent la pensée rationnelle et l’approche scientifique consiste à diviser ce qui se montre en une pluralité d’objets comparables ou d’événements reproductibles, puis à établir des relations entre ces fragments d’apparaître répertoriés… Forger un concept permet d’assurer l’unité abstraite de plusieurs entités ou moments de l’apparaître en passant par-dessus la singularité de chacun d’eux, en prescrivant de reconnaître entre eux des ressemblances suffisantes sous un certain rapport, et en établissant par ce biais des relations d’équivalence entre eux…

Le jugement, ensuite, est l’instrument dynamique de la conceptualisation. Il connecte un prédicat à chaque sujet individuel au moyen d’une copule, et il relie par là ce sujet individuel à tous ceux qui sont considérés comme relevant du même prédicat, du même concept, et donc de la même classe. Le concept et le jugement devraient dans cette mesure être appelés des dispositifs de désabsolutisation

L’appréhension du singulier apparaissant, de l’absolu phénoménologique, est donc le propre d’une expérience non seulement pré-scientifique… mais également anté-prédicative, anté-catégorielle, et même anté-perceptive (puisque la perception amorce l’œuvre de différenciation et de fragmentation de l’apparaître, en fixant l’attention sur des foyers de relative stabilité du manifeste). On pourrait l’appeler une expérience de saisissement… le saisissement de me découvrir dans tout cela, maintenant et ici… Moi-cela-maintenant-ici précède toute dualité objectivante, toute partition classificatrice de l’apparaître, toute recherche de récurrence temporelle et spatiale. » (pp. 459/460)

Ce livre magnifique complète un triptyque dont il faut se rappeler : De l’intérieur du monde : pour une philosophie et une science des relations, Flammarion 2010 et La conscience a-t-elle une origine ? Des neurosciences à la pleine conscience : une nouvelle approche de l’esprit, Flammarion 2014. Je n’avais pas manqué de les citer dans ce blog !

(1) Le principe de réalité du matérialisme spéculatif se trouve ainsi : « Rétablir un fondu-enchaîné de l’être au vécu, cela ne signifie pas réduire a posteriori l’être à la détermination humaine et subjective de ce vécu. Cela consiste plutôt à prendre acte a priori de la lumineuse flagrance de ce qui se montre, avant même qu’elle ne se découvre humaine et subjective. Car  il est patent, antérieurement à tout acte d’auto-identification d’un sujet capable d’avoir des vécus, que ce qui est se vit… Ce qui est se saisit toujours de facto dans la continuité de ce que cela fait d’être…  » (p. 20) Le dernier absolu incontestable, selon Meillassoux, devra donc prendre « la forme d’un méta-principe de facticité… » (p. 25) Point invariable qui se révèlera forcément à son tour… une pensée !

(2) « Selon le corrélationniste, il ne peut y avoir de véritable accès à quelque absolu transcendantal, puisque celui-ci ne se donnera jamais que dans un rapport indémêlable avec les procédés mêmes qui sont censés le révéler. » (p. 14) Bitbol rejoint dans son livre un ‘corrélationnisme radical’ du dedans de notre appartenance originaire au Tout, qui s’éprouve (inexplicablement et irrécusablement) dans un saisissement précédant toute pensée. À mes lecteurs, cela pourra légitimement paraître proche du dernier Jullien sur l’inouï.

Michel Bitbol : finitude et absolu (1)

Stephen Jourdain, dix ans déjà

Dans quelques jours, je parlerai un peu plus longuement du dernier livre de Michel Bitbol qui livre le résultat de  ses recherches sur les questions de la finitude et de l’absolu. Je ne puis m’empêcher aujourd’hui de citer ce long passage qui trace toute la vérité du sujet comme l’avait si bien exprimée Stephen Jourdain à qui ce blog est dédié.

« Je est le siège d’un paradoxe sans équivalent dans le champ de la logique… D’une part, tout autant que ma personne empirique, Je est dénué de raison, et d’autre part, contrairement à ma personne empirique, Je est nécessaire en un sens primordial.

Tout d’abord, je suis sans raison parce que je pré-conditionne la raison. Je suis sans raison parce que la raison ne se manifeste pas autrement, à l’heure actuelle, que comme ma capacité réglée d’argumenter ou d’évaluer la validité d’un argument au cours d’un échange intersubjectif. En d’autres termes, je ne peux pas m’expliquer moi-même (au sens le plus exigeant d’explication du fait brut d’un Je présent), pour le simple motif que toute explication me présuppose en tant que sujet de sa formulation ou de son acceptation. Le pouvoir de raisonner, aussi bien que les critères de recevabilité des raisons, se donnent à la première personne du singulier du présent de l’indicatif. Ils ne sauraient justifier en retour le fait originaire de leur donation, puisqu’ils en procèdent et en participent. Ici, le principe de raison n’est pas tant invalidé que dénué d’objet ; il n’est pas tant limité que confronté au point aveugle de sa propre source.

… m’étant découvert antérieur à toute raison susceptible de justifier mon existence, j’admets du même coup que je ne peux pas simultanément me soustraire ni m’éliminer moi-même sans nier cette antériorité, c’est-à-dire sans subir de plein fouet le choc de la contradiction existentielle. Je-maintenant suis nécessaire dans la mesure même de ma déroutante contingence. Je-maintenant suis nécessaire en tant que préalable à la réalisation de ma propre contingence.

Je suis bien attesté dans tous les mondes possibles ; non pas en tant que personne, mais en tant que corrélat présent, ressaisi dans la réflexion, de la conception de ces innombrables mondes où, pourtant, le moi individuel humain est presque toujours absent. Ces mondes me sont donnés maintenant en tant que régions de pensabilité, indépendamment de la présence ou de l’absence pensée, en eux, d’un penseur empirique auquel je puisse m’identifier. En ce sens épistémologique, Je suis nécessaire, tout autant qu’en un sens existentiel, Je me sais contingent puisque pure présence dénuée de raison, et tout autant qu’en un sens ontologique mon moi individuel est manifestement contingent. Ainsi s’atteste la fusion native de mon entière contingence dans le saisissement actuel d’être-là, et de ma nécessité en tant que source active de la pensée du possible, du nécessaire et du contingent. » (pp. 141/142)

C’est sur cette notion inédite de saisissement que je reviendrai bientôt pour la mettre en lumière.