Kastrup, une bonne nouvelle

Je suis heureux d’annoncer la publication prochaine (en janvier) par Dervy-Almora, d’une traduction du livre de Bernardo Kastrup, que je citais dernièrement : Analytic idealism in a nutshell :

https://www.dervy-almora.fr/lidealisme-analytique-en-quelques-mots-p-12099.html

Et je ne résiste pas à la tentation d’offrir ici ma traduction de sa conclusion : des lignes qui nous révèlent, à mon avis, le plus haut niveau de connaissance illustrant cette ‘philosophie’ née du platonisme et portée à incandescence par Stephen Jourdain :

‘In conclusion , the emerging scientific understanding that space and time aren’t the immutable , fundamental scaffolding of reality — that , instead , space and time are malleable , interchangeable , epiphenomenal — accounts for how dissociation creates the illusion of multiple individual identities , even though there is only one true subject in nature . After all , life is dissociation . Without dissociation , there is a very important sense in which nature wouldn’t be able to take stock of itself . Dissociation is the enabler of a second ‘ act of Creation , ‘whereby nature steps out of itself ’ — out of its own overwhelming , automatic play of instinct — and contemplates itself through our eyes .’

‘En conclusion, la compréhension scientifique émergente selon laquelle l’espace et le temps ne sont pas l’échafaudage fondamental et immuable de la réalité – qu’au lieu de cela, l’espace et le temps sont malléables, interchangeables, épiphénoménaux – explique comment la dissociation crée l’illusion d’identités individuelles multiples, même s’il n’y a qu’un seul vrai sujet dans la nature. Après tout, la vie est une dissociation. Sans dissociation, il existe un sens très important dans lequel la nature ne serait pas capable de faire le point sur elle-même. La dissociation est le catalyseur d’un deuxième ‘acte de création’, par lequel la nature ‘sort d’elle-même’ – de son propre jeu instinctif et automatique – et se contemple à travers nos yeux.’

Je l’ai dit, c’est l’éveil ‘oriental’ et l’éveil ‘occidental’ qui sont à la fois démontrés et réunis en la révélation d’une seule réalité que j’ai voulu appeler moi-même l’Un en Deux. Et ce sont les trois concepts sanctifiés du Soufisme : création, théophanie, amphibolie, qui se trouvent ici confortés par cette magnifique avancée de la pensée contemporaine. Car c’est le conflit traditionnel opposant idéalisme et réalisme qui est résolu, la question de soi et la question du Tout.

Bernardo Kastrup se résume (en anglais)

Bernardo Kastrup vient tout juste de publier aux éditions Iff Books un petit livre dans lequel il prend soin de se résumer entièrement : Analytic Idealism in a Nutschell : A straightforward summary of the 21st century’s only plausible Metaphysics. C’est en anglais et j’en ai donc retiré quelques brefs passages significatifs dont je propose ici une libre traduction. Kastrup se répète beaucoup et on en jugera en se rapportant à mes précédentes citations dans ce blog de ses articles et ouvrages ; mais parvient-il à convaincre ? J’ai volontairement laissé de côté ses démonstrations pour mettre l’accent sur sa ‘pétition de principe’ qui est celle d’un idéalisme absolu qui rejoint étonnamment à la fois le monisme oriental et la métaphysique de l’Un en Deux qui est celle, moins connue, des gnoses occidentales. Curieusement aussi, avec l’utilisation du concept de ‘création’, il se place également à l’intersection du dernier platonisme et du christianisme naissant – une problématique vivace jusqu’à Descartes, et ici renouvelée ! Autrement dit, se rejoignent ici deux auteurs fréquemment cités dans ce blog ; l’Oriental Nisargadatta Maharaj et l’Occidental Stephen Jourdain, particulièrement ce dernier qui fait de notre ‘lecture’ du monde une ‘deuxième création’ ! C’est la première fois, à mon avis, que ces convergences se réalisent sans artifice verbal, sans intention syncrétique avouée, à aucun moment. On en jugera :

L’idéalisme analytique est étonnamment modeste et intuitif ; presque auto-évident… La nature, pour lui, est constituée d’états expérientiels extérieurs à notre propre esprit, qui ne sont pas accessibles à la perspective primo-personnelle, qui ne cessent donc pas lorsqu’elle s’interrompt, qui ne peuvent tout simplement pas se modifier au gré de nos envies ou de nos fantaisies…

La ‘matière’, c’est ce que nos états mentaux atteignent de leur point de vue extérieur. Et c’est tout ce qui arrive en fait, dans tous les cas, sans exception… Dans toute la nature ne se produit que du ‘mental’, sans exception !

La ‘matière’, c’est l’apparence extérieure d’une activité mentale intérieure, que ce soit la matière perçue dans la constitution d’un corps, ou la matière perçue d’un monde inanimé, tout cela en un tout… Plus généralement, ce que je connais se sépare clairement de la nature au sens large, et toute connaissance qui en découle passe par la médiation d’une perception. Mon esprit individuel n’est pas coextensif à celui de la nature mais, plutôt, il est constitué du résultat d’un certain type de relation.

Sans ce type de relation, nous ne pourrions pas voir le monde et au lieu de cela, nous serions le monde directement sans la perspective d’une première-personne. Tout se produit par un processus d’autodissociation et l’on peut dire ainsi que nous sommes des ‘alters’ de la nature, des points de vue disjoints qui s’identifient à nous-mêmes… D’après l’idéalisme analytique, notre vie est le résultat de cette dissociation, et tout ce qui est observé l’est d’un point de vue extérieur par l’entremise d’un tableau de bord cognitif.

L’alter humain n’est qu’une petite reproduction ressemblante apparaissant spontanément dans le champ unitaire de subjectivité qui constitue la nature même. Tout comme le produit d’une ondulation, c’est dans ce champ de subjectivité que se forment aussi des tourbillons ; cela arrive par soi-même, spontanément, suivant des normes très particulières qui se configurent elles-mêmes de façon à paraître séparées de leur environnement.

L’alter n’est pas une chose, mais un processus de nature et ce processus particulier de la nature que nous qualifions de dissociatif, nous pouvons l’appeler une ‘personne’. La seule entité naturelle restant irréductible aux yeux de l’idéalisme analytique est ce champ de subjectivité qui est la nature. La matière sous-jacente, ce que nous appelons ‘matière’, n’est qu’une apparence ou la représentation sur notre tableau de bord d’impressions provenant d’un champ de subjectivité. C’est lui seul qui existe et l’alter n’est qu’une partie de ce champ de subjectivité comme le tourbillon n’est qu’une partie de la rivière.

Il n’y a toujours que deux façons d’évoquer ce qui se présente en nature, deux langages différents : le premier est le langage de la perception, c’est-à-dire de choses qui apparaissent sur l’écran de la perception, et l’autre est le langage des choses en elles-mêmes, c’est-à-dire du monde réel, des choses telles qu’elles sont ‘avant’ de se présenter, ou ‘après’ la représentation.

Nous devons réaliser que ces photons, la pression de l’air sur nos rétines et nos tympans sont des représentations perceptives du processus de perception, pas le processus lui-même, car l’accès véritable que nous avons à ce processus est la perception même. Nous percevons la perception et le résultat en est ces phénomènes… La perception représentera toujours la perception de façon adéquate à elle-même.

La fin de la dissociation est structurellement associée à la prise de conscience d’une illusion : immédiatement, en vous éveillant, vous découvrez que l’avatar vécu en rêve n’est pas une entité, mais juste une opération dont vous êtes l’auteur ; c’est toujours vous et vous n’avez pas cessé d’exister parce que vous avez cessé de vous identifier à votre avatar. Il y a eu dissociation parce que c’est dans la nature du possible, et c’est tout ce que nous pouvons en dire.

En conclusion, la compréhension scientifique nouvelle suivant laquelle l’espace et le temps ne sont une réalité ni immuables ni fondamentalement constitutifs de la réalité – que, au contraire, ils sont malléables, interchangeables, de nature épiphénoménale  – établit comment la dissociation crée l’illusion d’une multiplicité d’individus alors qu’il n’est véritablement qu’un seul dans la nature.

Après tout, la vie est dissociation. Sans dissociation, cela veut dire sans quoi la nature serait incapable de prendre mesure d’elle-même. La dissociation est ce qui favorise une ‘deuxième création’, de façon que la nature prenne mesure d’elle-même – hors de son lieu propre et par un jeu naturel inné – et se contemple à travers nos yeux.

La conscience, une mise au point aujourd’hui

Ce sera très court, mais pour en dire beaucoup, ma nouvelle manière sans doute ! Je cite ici un Hors-Série du Monde consacré à un bilan des connaissances sur le cerveau et la conscience : Les secrets révélés du cerveau. Beaucoup de science en effet, beaucoup de photos obtenues par IRM des moindres recoins de cet organe si complexe, si mal connu durant des siècles, exploré enfin par des outils d’observation de plus en plus fins, poussant le plus loin possible une anatomie des plus étonnantes… Autant dire déjà : le triomphe d’un matérialisme qui réjouira M. Changeux et ses amis, M. Benoist et ses disciples de l’école d’un ‘nouveau réalisme’, très loin du ‘sensualisme’ primaire du vieux Condillac. Sur la page de couverture, je lis un sous-titre accrocheur : La vie consciente décryptée. Nous en sommes loin ! Progrès il y a eu, certes : on attend maintenant les résultats auxquels parviendrait Iseult, l’IRM la plus puissante du monde nous dit un des auteurs, une machine à qui l’on doit déjà de surprenantes photos des cellules intimes d’un potimarron. Défense de rire. (p 126) « Naturalisme, quand tu nous tiens ! »

Je cite : « Désormais, Iseult, douée d’une ultrafine résolution d’image, va permettre d’accéder à des informations sur les neurones jusqu’ici hors de portée, et de comprendre comment le cerveau humain encode les représentations mentales, les apprentissages, ou encore de découvrir les signatures neuronales de l’état de conscience. (…) Les détails obtenus par l’IRM Iseult auront des applications en recherche médicale. D’une part, les informations anatomiques ultrafines participeront à établir un meilleur diagnostic et une meilleure prise en charge des maladies neurodégénératives telles que les maladies d’Alzheimer ou de Parkinson. D’autre part, l’intensité du champ magnétique devrait aussi permettre de détecter des composés invisibles à plus bas champ, comme le lithium, médicament utilisé dans les troubles bipolaires, ou encore le glucose ou le glutamate, des petites molécules impliquées dans le métabolisme cérébral. Ce type d’information devrait contribuer à la caractérisation des pathologies cérébrales. Pour l’heure, les chercheurs vont d’abord poursuivre leurs observations avec des patients sains avant d’étudier, dans un avenir très proche, les cerveaux de patients malades. » (p 127)

Naturalisme ? Mécanisme ! Et promesse d’un avenir radieux, peut-être, grâce aux seules options, exclusivement, de cette science fidèle à son idéologie… C’est intéressant de le constater : rien de nouveau aux horizons de la connaissance.

Avec B. Kastrup, expliquer encore – et en finir ?

J’exagère peut-être. Je vais publier un texte qui se trouve déjà quelques pages plus haut en amont de ce blog. Et que mes plus fidèles lecteurs n’auront sans doute pas oublié… Mais avec mon rappel de l’intransitivité jordanienne (l’Idée se), du ‘saisissement‘ bitbolien, il faut bien que j’achève par cette paradoxale définition d’un réalisme anti-matérialiste que nous propose Bernardo Kastrup. Un idéalisme analytique selon lui, qu’il illustre, faute de preuves – et effectivement il n’y en a pas, au sens que la connaissance expérimentale donne à ce mot – par d’éloquentes métaphores capables de provoquer la métanoïa gnostique. L’ouvrage de Kastrup cité ici : Pourquoi le matérialisme est absurde (Aluna 2023)

Nous avons vu que toute la réalité que nous puissions connaître est un flux de perceptions subjectives, de pensées, de sensations et d’idées dans l’esprit. Nous postulons l’existence d’un monde abstrait hors de l’esprit simplement pour nous expliquer les motifs et régularités de l’expérience – les dénommées ‘lois de la nature’ – et la cohérence de ces expériences entre les observateurs. (…) Mais il y a d’autres façons d’expliquer tout à la fois les régularités et les similitudes de l’expérience des observateurs sans postuler un univers entièrement ‘fantôme’ à l’extérieur de l’esprit. Ces modèles alternatifs sont basés sur l’idée que le flux des contenus de l’esprit obéit à certains motifs et régularités : les ‘lois de l’esprit’. (…) Si ma formulation de l’idéalisme est correcte, alors toute réalité se trouve dans l’esprit, y compris votre corps et votre cerveau. J’admets qu’une telle idée puisse paraître farfelue au premier abord. (…) Cependant, je vous demande d’essayer de suspendre votre incrédulité naturelle et de prendre en considération mon exposé. Il n’y a rien d’illogique, d’inconsistant, d’incohérent ou d’absurde concernant l’idée que le substrat de la réalité soit l’esprit lui-même. Nous n’y sommes simplement pas habitués… (p 133)

Si ma vision du monde est correcte, tout ce que nous percevons, pensons ou ressentons est une vibration de l’esprit. Mais nous devons cesser de chercher la ‘substance’ qui vibre. Nous ne la trouverons pas, car cette ‘substance’ n’existe pas. En fin de compte… nous devrions même abandonner complètement le mot ‘esprit’ ainsi que le concept qu’il représente, car l’esprit est tout simplement ce qui est. Le substrat d’esprit est ce qui perçoit. L’esprit n’est pas extérieur, mais il est nous-même. L’oeil qui voit ne peut pas se voir directement. Le besoin de donner un sens à l’idéalisme en mesurant d’une manière ou d’une autre la ‘substance’ de l’esprit est compréhensible mais naïf et contre-productif. Il découle d’un retour aux illusions réalistes. Pour comprendre la nature sous-jacente de l’esprit, il faut se tourner vers l’intérieur, vers l’introspection et se détourner de la mesure. ( p 320)

En tant que telle, la réalité consensuelle n’est rien d’autre qu’une métaphore de la nature fondamentale de l’esprit. Rien – aucune chose, aucun événement, processus ou phénomène – n’est littéralement vrai, mais un simple véhicule évocateur. Non seulement cela suffit à l’esprit pour saisir sa propre signification essentielle, mais cela signifie que seule cette signification essentielle est finalement vraie. Tout le reste n’est qu’emballage : des véhicules jetables pour évoquer l’essence sous-jacente de l’esprit. La pléthore de phénomènes que nous appelons nature et civilisation n’a pas plus de réalité qu’une pièce de théâtre. Ils servent un but en tant que supports, mais ils ne sont pas essentiels en eux-mêmes et par eux-mêmes. (…) (Toutefois) un monde métaphorique n’est pas un lieu moins réel, au contraire ! C’est un monde où seules les significations essentielles sont finalement vraies. C’est un monde de signification pure et d’essence pure. C’est un monde où il n’y a pas de frivolité, où rien n’est ‘simplement ainsi’. Tous les phénomènes suggèrent quelque chose sur la nature de l’esprit. (…) Ce ne sont pas des phénomènes ‘simplement ainsi’, mais ils représentent quelque chose d’ineffable, quelque chose qui ne peut être transmis d’aucune autre manière que par la métaphore que nous appelons notre réalité quotidienne. On ne peut pas nous dire tout ce que cela signifie. Nous devons le vivre et, en quelque sorte, le ‘saisir’. Il n’y a pas d’autre moyen. Nous devons prêter attention à la façon dont ces symboles sont tissés ensemble dans le récit mental que nous appelons la vie… (p 328)

Peut-être reste-t-il toujours le problème (‘difficile’ en effet) d’une logique capable de ‘le’ dire – mais aporétique, anti-naturaliste forcément ! Par ailleurs, Stephen Jourdain se moquait bien des lumières d’une cohérence que je semble rechercher ici, cohérence qui est toujours, n’est-ce pas, l’ambition ultime d’une logique… Pour maltraiter cette cohérence, je tenterai donc de proposer dans quelque temps un examen du dialéthéisme de Graham Priest qui s’inspire à la fois de Nagarjuna et de Niels Bohr , même si cela devait malheureusement aussi empêcher de mettre un terme à notre ‘casse-tête’ !? J’hésite… Mais on le sait déjà, et depuis la défaite grecque de la rationalité chez Damascius et Proclus : il n’y a pas d’achèvement du discours, de clôture conceptuelle. Alors, l’art peut-être, authentique liberté d’expression, comme imagination surtout, et fidèle à son destin propre, sa mission même : contre l’idéologie.

Avec M. Bitbol, expliquer quand même

C’est Michel Bitbol, dans son dernier livre : Maintenant la finitude – Peut-on penser l’absolu ? (Flammarion 2019), qui nous apporte une explication qui satisfait, à mon avis, aux plus hautes exigences d’une gnoséologie métaphysique et d’une épistémologie scientifique. Ces lignes permettent d’imposer un maître-concept : désabsolutisation, dans son contexte, ici, totalement explicatif. L’accès direct à l’Idée se, à l’intransitivité de la manifestation d’Esprit pur ‘qui ne sort pas’ (Gabrielle Dufour-Kowalska) ! Dans l’ouvrage que je citais dernièrement, de Stephen Jourdain, il y avait effectivement des questions qu’il s’adressait à lui-même, et une réponse aussi, mieux, une conclusion, qu’il fallait recevoir. Il y faut pour cela une exceptionnelle aptitude à la ‘divination’, comme disait jadis Damascius, et aujourd’hui cette éclosion d’éveil que j’ai qualifié d’occidental, qui nous révèle non seulement qu’il y a bien ‘quelque chose’ plutôt que ‘rien’, mais encore son ‘comment’ et même son ‘pourquoi’. Mais il faut arriver là, à cette récompense que l’intelligence s’accorde à elle-même au prix du sacrifice de toutes les ‘évidences’ prétendue réalistes.

On trouvera également ce long passage dans mon article : Michel Bitbol, répéter, insister, du 22 février 2022 :

Le domaine propre de l’absolu dans l’apparaître est ce qui ne se manifeste qu’une seule fois, ce qui est sui generis et n’est donc l’homologue de rien d’autre. Le choc vécu de l’absolu s’identifie au choc vécu d’une singularité manifeste. Si l’on accepte cette équivalence, il saute aux yeux que ni la pensée rationnelle ni l’approche scientifique n’ont la moindre chance de saisir un jour un absolu de cette sorte…

Car l’option fondamentale que partagent la pensée rationnelle et l’approche scientifique consiste à diviser ce qui se montre en une pluralité d’objets comparables ou d’événements reproductibles, puis à établir des relations entre ces fragments d’apparaître répertoriés… Forger un concept permet d’assurer l’unité abstraite de plusieurs entités ou moments de l’apparaître en passant par-dessus la singularité de chacun d’eux, en prescrivant de reconnaître entre eux des ressemblances suffisantes sous un certain rapport, et en établissant par ce biais des relations d’équivalence entre eux…

Le jugement, ensuite, est l’instrument dynamique de la conceptualisation. Il connecte un prédicat à chaque sujet individuel au moyen d’une copule, et il relie par là ce sujet individuel à tous ceux qui sont considérés comme relevant du même prédicat, du même concept, et donc de la même classe. Le concept et le jugement devraient dans cette mesure être appelés des dispositifs de désabsolutisation…L’appréhension du singulier apparaissant, de l’absolu phénoménologique, est donc le propre d’une expérience non seulement pré-scientifique… mais également anté-prédicative, anté-catégorielle, et même anté-perceptive (puisque la perception amorce l’œuvre de différenciation et de fragmentation de l’apparaître, en fixant l’attention sur des foyers de relative stabilité du manifeste). On pourrait l’appeler une expérience de saisissement… le saisissement de me découvrir dans tout cela, maintenant et ici… Moi-cela-maintenant-ici précède toute dualité objectivante, toute partition classificatrice de l’apparaître, toute recherche de récurrence temporelle et spatiale.

Ex-pliquer : une page de Stephen Jourdain

C’est dans Voyage au centre de soi (L’Original-Accarias 2000 – pp 104 à 107), des interrogations, et aussitôt une conclusion ! Je dirais finalement la constellation d’une seule famille des vérités de l’Un. Je cite :

… je ne demeure qu’en mon être spirituel, qu’en mon âme ; toute chose que je vois frappe mon âme et ne frappe qu’elle : comment la perception de l’ange grenat du cendrier peut-elle, non simplement s’apparenter à une Idée, mais être une Idée ?

… dans le pur présent où je vois l’arbre et ne le pense pas encore, l’arbre est une perception de mon âme et, de quelque façon, une Idée ; il me faut étudier la processus au terme duquel cette perception de l’âme, cette vraie Idée, se dégrade en une Idée de type intellectuel (à défaut d’une autre épithète), c’est-à-dire sans doute en un concept ; oui, en quoi précisément consiste cette dégradation ?

… l’Idée arbre et le concept arbre, sont-ils bien comme je le pressens, d’une nature radicalement différente ? Je dois coûte que coûte faire la lumière sur ce point.

… l’arbre, perception de mon âme, impression que l’arbre crée dans mon âme, appartient, je le sens, au monde terrestre non-sensible, ‘angélique’.

… l’Idée de type intellectuel, que j’identifie momentanément au concept, doit postuler l’existence d’une extériorité spirituelle, je veux dire se définissant par rapport à ce que je nomme mon esprit ; ce qui revient à évoquer la mise en place de cette hallucination : un réel étranger tant à la nature de l’esprit qu’à son impulsion, un réel objectif extérieur, un réel autonome se fondant en soi hors de moi.

… tout ceci ne me renseigne pas sur le sens v-é-r-i-t-a-b-l-e des mots ‘abstrait’, ‘général’, ‘universel’, ni sur la façon dont ils peuvent ou pourraient légitimement qualifier l’Idée, perception immédiate de l’âme.

… je note également que, en apparence au moins, ce que perçoit l’âme est sans rapport aucun, sans rapport possible, non seulement avec cette écume de l’illusion que sont les concepts dits autrefois abstraits, tels que beauté, devoir, justice, mais également avec les concepts fondamentaux (parle-t-on toujours des catégories fondamentales de l’entendement ?) – à l’exception très étrangement, vraiment, d’une poignée d’entre eux : réalité, moi, être, conscience.

… par exemple, même en écarquillant les yeux, je ne réussis pas à distinguer, à ce niveau, le moindre reflet ni le moindre équivalent des concepts de cause et d’effet !

… par contre, ces mêmes concepts fondamentaux sont la matière incommensurablement et hideusement affirmative, vomie clandestinement par mon âme, qu’exhume et détruit la recherche de conscience de la pensée que je pense MAINTENANT.

… et avec tout cela, que devient la rationalité de la prise de connaissance non-discursive de l’esprit par l’esprit – moi, je suis ?

… comment la lumière rationnelle participe-t-elle de la lumière consciente ??? question brûlante.

… je dois faire l’hypothèse que les lois logiques sont à l’œuvre dans la conscience-moi consciente d’elle-même ; cependant, ce qui saute aux yeux, c’est que cette lumière, fondement absolu de toute expérience, est d’abord transgression de ces mêmes lois : ici, une chose est plus qu’elle-même, ici une chose est cause d’elle-même.

… avec beaucoup d’assurance, je fais état des lois de la logique… par exemple, si la loi d’identité se dit : A = A, la conscience écrit : A > A

Je souhaite à présent renvoyer mon lecteur à mes articles précédents citant le philosophe-physicien Bernardo Kastrup. Il y est fort bien décrit cette relation substantielle d’un sujet d’expérience relié au grand Tout de la réalité par les ‘catégories de l’entendement’ (ici raillées par Jourdain) qui lui sont propres, expérientiellement, et non absolument ! On a dit ‘réalisme des essences’ à propos de Platon ; et c’est bien de cela qu’il s’agit, de remplacer un réalisme dicté par l’empirie ordinaire et ses conceptions logiques, un réalisme physicaliste par un réalisme d’Esprit pur englobant tout ce qui survient en apparence à un sujet donné.

Vérités anciennes pourtant : j’ai plaisir à rappeler ces trois propositions du Livre des 24 philosophes que j’ai souvent cité :

Deus est monos, monadem ex se gignens, in se unum reflectens ardorem

Deus est sphera infinita cuius centrum est ubique, circumferencia vero nusquam

Deus est semper movens immobilis

C’est exactement ce que Stephen Jourdain avait génialement résumé en deux mots (toujours dans Voyage au centre de soi…) L’Idée se : de l’Idée pure déclinée en autant de con-sciences, autant d’épreuves de co-naissance !

Les métaphores de Bernardo Kastrup

J’avais émis cette réserve en mon for intérieur : si Bernardo Kastrup proclame ce qu’il faut bien appeler un spiritualisme exclusif et sans concession, comment peut-il en même temps reconnaître la réalité indéniable d’un monde qui s’éprouve tout le temps et par tous, extérieur, ‘substantiel’ ! Comment peut-il appuyer sa dénonciation du ‘réalisme naïf’ sur des métaphores toutes empruntées à la nature, donc à ce qui s’offre d’abord dans l’empirie d’un monde immédiatement sensible, et surtout, conforter sa conviction par les raisons mêmes que tel monde nous inspire, qu’il nous dicte d’expérience ? On sait aussi quels reproches ont été adressés aux philosophes qui ont usé, voire abusé, de la métaphore – je pense à Bergson, récemment, mais on peut remonter à Plotin et bien d’autres… Et comment, de fait, ‘expliquer’ une présence si indéniable de toute la réalité d’un monde dont je fais intégralement partie, sans user d’images, de concepts, de raisons qui en sont directement ou indirectement issus ? Comment échapper, de fait, à ce ‘matérialisme’ dans lequel nous sommes incarcérés, prisonniers de naissance et de constitution, naturellement ? Disons-le autrement : par quel pouvoir de l’esprit pur ? Et même si le ‘réalisme naïf’ est des plus contestable, on le sait depuis longtemps, comment échapper au physicalisme où s’enferme d’elle-même notre condition : c’est d’expérience commune qu’il s’agit après tout, et communément admise ?

Dans son fameux livre traduit en français, Pourquoi le matérialisme est absurde ? (Aluna 2023), il nous donne peu à peu ses raisons au fur et à mesure qu’il s’engage plus profondément dans le développement de ses métaphores. Je les rappelle : tourbillon, noeud, mercure, membrane, toutes finalement pour illustrer le ‘comment’ d’apparition à l’intérieur d’un ‘même’ – ici purement qualitatif, universel et subjectif : l’esprit -, d’un ‘autre’ séparé, multiplié, objectif, mesurable et donc indépendant – une matière objective ? Je lui laisse la parole, en partant de son point de vue le plus central : « Nous avons vu que toute la réalité que nous puissions connaître est un flux de perceptions subjectives, de pensées, de sensations et d’idées dans l’esprit. Nous postulons l’existence d’un monde abstrait hors de l’esprit simplement pour nous expliquer les motifs et régularités de l’expérience – les dénommées ‘lois de la nature’ – et la cohérence de ces expériences entre les observateurs. (…) Mais il y a d’autres façons d’expliquer tout à la fois les régularités et les similitudes de l’expérience des observateurs sans postuler un univers entièrement ‘fantôme’ à l’extérieur de l’esprit. Ces modèles alternatifs sont basés sur l’idée que le flux des contenus de l’esprit obéit à certains motifs et régularités : les ‘lois de l’esprit’. (…) Si ma formulation de l’idéalisme est correcte, alors toute réalité se trouve dans l’esprit, y compris votre corps et votre cerveau. J’admets qu’une telle idée puisse paraître puisse paraître farfelue au premier abord. (…) Cependant, je vous demande d’essayer de suspendre votre incrédulité naturelle et de prendre en considération mon exposé. Il n’y a rien d’illogique, d’inconsistant, d’incohérent ou d’absurde concernant l’idée que le substrat de la réalité soit l’esprit lui-même. Nous n’y sommes simplement pas habitués… » (p 133) Mutation d’un postulat quasiment qualifié de superstitieux : que tout est matière quand tout est esprit !

Et voici donc l’observation la plus remarquable, qui s’impose au chercheur sérieux qui a exclu en bloc tout matérialisme : « Etant donné que la structure même de notre langage, en tant que produit de notre culture, est massivement influencée par des suppositions réalistes, nous ne disposons pas d’une terminologie explicite et sans ambiguïté pour articuler notre discussion. Par conséquent, nous allons devoir continuer à nous appuyer sur des analogies et des métaphores. (…) A première vue, ces métaphores vont sembler différentes, voire contradictoires entre elles, quant à l’imagerie qu’elles évoquent. Mais elles sont tout à fait cohérentes les unes avec les autres si l’on saisit les idées et les intuitions fondamentales qu’elles cherchent à transmettre. Comme pour toute métaphore, les images particulières qu’elles utilisent sont simplement des véhicules pour porter un sens ou une intuition sous-jacente essentielle. Je vais essayer de vous aider à séparer le sens sous-jacent du simple véhicule au fur et à mesure que nous avançons. En effet, mon utilisation de métaphores diverses et variées est tout à fait intentionnelle : le sens essentiel des métaphores peut être distillé et séparé du bruit de fond des images en comparant ce qu’elles ont toutes en commun, par opposition à ce qui les différencie. Leur véritable message réside précisément dans leurs subtils points commun, tandis que leurs différences superficielles doivent être considérées comme du simple bruit métaphorique, des véhicules temporaires pour porter des idées… » (p 138) S’agit-il d’un simple basculement épistémologique corrigeant une loucherie mentale trop longtemps insoupçonnée ?

Kastrup, qui vient d’énoncer un nouveau réalisme, mais cette fois essentialiste et qualitatif, va tenter de faire basculer les évidences mentales , celle de la primauté mentale qui s’obnubile dans la croyance à un monde extérieur, et celle tout aussi logique et féconde d’un univers spirituel vivant et englobant, c’est-à-dire en mouvement, en jeu de différences découlant de son infinie plasticité même : « Les métaphores du tourbillon et du noeud impliquent quelque chose de très proche de notre sens ordinaire et quotidien de la réalité : le monde que nous voyons est la vraie réalité, et non une sorte de copie hallucinée. Et le ‘monde extérieur’ se trouve effectivement en dehors de la zone de l’esprit à laquelle nous nous identifions. Pourtant, lorsque les gens entendent parler des définitions de base du matérialisme et de l’idéalisme, leur premier réflexe est d’inverser les implications : ils pensent que l’idéalisme implique que la réalité est à l’intérieur de notre tête, tandis qu’ils croient que le matérialisme dit que le monde dont nous faisons l’expérience est à l’extérieur de nous. Or c’est exactement l’inverse ! C’est le matérialisme qui affirme que le monde dont nous faisons l’expérience est entièrement dans notre tête, avec ses étoiles et tout le reste. Et c’est l’idéalisme qui affirme que c’est notre tête qui est à l’intérieur du monde dont nous faisons l’expérience. Voyez-vous l’inversion ? La façon dont notre culture – y compris, et peut-être surtout l’élite intellectuelle – a pu inverser la logique de la situation de façon aussi spectaculaire me laisse perplexe. Ironiquement, l’attrait intuitif du matérialisme est basé sur une sorte de jeu intellectuel pervers d’usurpation et de permutation : notre culture attribue par erreur au matérialisme l’intuitivité de l’idéalisme, tout en attribuant à l’idéalisme l’absurdité du matérialisme…  » (p 169) Changeons de point de vue, tout simplement, et la même logique d’évidence peut se rendre capable de tout autres révélations, et tout aussi péremptoires !

En plus profond, c’est bien une critique radicale du physicalisme qui est conduite : « Si ma vision du monde est correcte, tout ce que nous percevons, pensons ou ressentons est une vibration de l’esprit. Mais nous devons cesser de chercher la ‘substance’ qui vibre. Nous ne la trouverons pas, car cette ‘substance’ n’existe pas. En fin de compte… nous devrions même abandonner complètement le mot ‘esprit’ ainsi que le concept qu’il représente, car l’esprit est tout simplement ce qui est. Le substrat d’esprit est ce qui perçoit. L’esprit n’est pas extérieur, mais il est nous-même. L’oeil qui voit ne peut pas se voir directement. Le besoin de donner un sens à l’idéalisme en mesurant d’une manière ou d’une autre la ‘substance’ de l’esprit est compréhensible mais naïf et contre-productif. Il découle d’un retour aux illusions réalistes. Pour comprendre la nature sous-jacente de l’esprit, il faut se tourner vers l’intérieur, vers l’introspection et se détourner de la mesure. » ( p 320) C’est à noter : à mon avis, la meilleure démonstration de cette impossibilité précisément de démonstration. C’est bien connu : le poisson ne se connaît pas non plus animal aquatique : il l’est ! Sans preuve, ni raison, immédiatement !

Nous rejoignons un célèbre argument d’Ibn’Arabî, lui-même commenté par Lahiji, sur l’oeil et la vision, le rôle de la pupille : « Tout comme l’oeil qui voit ne peut se voir directement, l’esprit ne peut jamais se voir littéralement. Une appréhension littérale – c’est-à-dire directe – de la nature de l’existence est fondamentalement impossible, c’est l’éternelle ‘démangeaison’ cosmique. Les vibrations de l’esprit – c’est-à-dire les expériences – ne peuvent jamais révéler directement la nature sous-jacente du milieu qui vibre, de la même manière qu’on ne peut pas voir une corde de guitare en entendant simplement les sons qu’elle produit lorsqu’on la touche. Pourtant, les vibrations de l’esprit incarnent et reflètent les potentialités intrinsèques de leur milieu sous-jacent, de la même manière que l’on peut faire des déductions valides sur la longueur et le matériau qui compose une corde de guitare à partir du seul son qu’elle produit. Le son d’un support vibrant est une métaphore de la nature essentielle et sous-jacente du support. Le support n’est évidemment pas le son, mais son essence est en effet indirectement reflétée dans le son qu’il produit.  » (p 325) L’argument de la métaphore et de son usage devient alors imparable : « En tant que telle, la réalité consensuelle n’est rien d’autre qu’une métaphore de la nature fondamentale de l’esprit. Rien – aucune chose, aucun événement, processus ou phénomène – n’est littéralement vrai, mais un simple véhicule évocateur. Non seulement cela suffit à l’esprit pour saisir sa propre signification essentielle, mais cela signifie que seule cette signification essentielle est finalement vraie. Tout le reste n’est qu’emballage : des véhicules jetables pour évoquer l’essence sous-jacente de l’esprit. La pléthore de phénomènes que nous appelons nature et civilisation n’a pas plus de réalité qu’une pièce de théâtre. Ils servent un but en tant que supports, mais ils ne sont pas essentiels en eux-mêmes et par eux-mêmes. (…) (Toutefois) un monde métaphorique n’est pas un lieu moins réel, au contraire ! C’est un monde où seules les significations essentielles sont finalement vraies. C’est un monde de signification pure et d’essence pure. C’est un monde où il n’y a pas de frivolité, où rien n’est ‘simplement ainsi’. Tous les phénomènes suggèrent quelque chose sur la nature de l’esprit. (…) Ce ne sont pas des phénomènes ‘simplement ainsi’, mais ils représentent quelque chose d’ineffable, quelque chose qui ne peut être transmis d’aucune autre manière que par la métaphore que nous appelons notre réalité quotidienne. On ne peut pas nous dire tout ce que cela signifie. Nous devons le vivre et, en quelque sorte, le ‘saisir’. Il n’y a pas d’autre moyen. Nous devons prêter attention à la façon dont ces symboles sont tissés ensemble dans le récit mental que nous appelons la vie… » (p 328) Le basculement a ce caractère étrange : il a fallu changer de définition, passer de la définition d’inspiration physicaliste à l’indéfinition essentialiste capable de réunir le multiple à l’Un dans un jeu de miroirs propre à la seule intériorité de l’esprit. Mais y a-t-il démonstration ? – si nous en voulons toujours – ou pari, si nous en prenons le risque – dans l’intention indéfiniment réitérée de tout ex-pliquer ? Cette ‘démangeaison’ se guérira d’une seule façon possible :

« Puisque toute la réalité est la métaphore d’une vérité ineffable, nous nous retrouvons dans l’étrange position de devoir utiliser des métaphores pour clarifier une métaphore. Est-ce insensé ? Bien sûr que non. Tout d’abord, il n’est pas étonnant que la nature, du simple fait qu’elle est ce qu’elle est, fournisse des images métaphoriques appropriées – rêves nocturnes, tourbillons, mercure liquide, membranes vivantes, etc. – avec lesquelles nous, en tant que parties de la nature, pourrions nous y retrouver. (…) Si l’objectif est de comprendre la métaphore première de la réalité, nous devons absolument utiliser tous les moyens à notre disposition pour nous débarrasser des interprétations folles de celle-ci qui nous ont ont obscurci la vue pensant si longtemps. Quelle chance avons-nous de saisir la métaphore première tout en vivant dans l’étonnante abstraction que la réalité est hors de l’esprit ! » (p 336)

Autrement dit finalement, si le réalisme est une hallucination totalement aliénante, il n’en est pas moins aussi un moyen, mais dans sa composante, l’analyse de ses structures, de retrouver une réalité essentielle qui englobe tout. Retour à la méthode hypothético-déductive ? Oui et non. Sur le plan strictement logique, il semble que ‘oui’. Kastruk ne dit-il pas aussi que nos ‘cadrans’ de lecture, nos ‘tableaux de bord’ sont parfaitement fiables ? Nous avons bien accès à un monde ‘réel’. Mais c’est le postulat ‘ontologique’ de base qui s’est modifié, le diapason pourrait-on dire : le rejet de la notion ‘grecque’ de substance impliquant compacité et définition par exclusion, abstraction, concept remplacé par la reconnaissance d’un sentiment d’appartenance inédit au grand Tout et l’adoption du principe ‘mercuriel’ de ‘mirorization’ (concept éminemment ‘oriental’) ! Cela signifierait en définitive que je ‘suis’, moi-séparé par mon processus génératif de ‘dissociation’, soit l’affirmation d’une di(f)férence – en l’écrivant soigneusement ainsi – sans séparation ; agent de l’épreuve et de la preuve. C’est ainsi qu’il serait existentiellement et spirituellement établi que la voie de la réalisation, comme de la libération des sidérations réalistes, m’est personnellement ouverte. Au prix d’une ‘attention’ et sans doute aussi, d’un effort ‘analytique’, mais toujours a very private matter comme nous en avait averti mon ami Stephen Jourdain !

Connaissez-vous Bernardo Kastrup ?

Dans ces ouvrages et conférences – je ne mentionnerai ici que son livre Pourquoi le matérialisme est absurde, traduit en français et publié par Aluna en 2023 – Bernardo Kastrup expose une toute nouvelle métaphysique qui, étrangement, se rapproche autant et à la fois de l’idéalisme classique que d’un réalisme contemporain inspiré des physiques quantiques et des techniques informatiques de diffusion des savoirs. Pour Kastrup, à l’origine de tout, existe un champ de conscience universel, de pure subjectivité, de pure expérience et donc entièrement et exclusivement qualitatif. À partir de cette conscience primordiale surgissent des univers par ‘émanation’, structurés par des archétypes – souvenir, ici, de la thèse jungienne – qui sont à l’origine d’équivalents rudimentaires d’émotions et de pensées. Certains de ces contenus se densifient, se regroupent et s’autonomisent, créant des ‘clusters d’expériences’, des ‘tourbillons cognitifs’, sièges de l’apparition d’une conscience individuelle. Celle-ci possède une frontière dissociative avec le champ mental universel, constituant ce que Kastrup appelle un ‘alter’, c’est-à-dire une conscience individuelle qui se vit comme séparée de la pure conscience originelle.

Kastrup propose à maintes reprises dans ses écrits l’image suivante. Imaginons que ce tourbillon (whirlpool), l’alter dissocié, soit composé de mercure : à l’intérieur se créent des effets de miroir entre les parois, et c’est ainsi que naissent des processus de ‘re-représentation’, d’autoréflexivité, de ‘méta conscience’ qui consiste à savoir que l’on est conscient, à penser que l’on pense, à sentir que l’on sent etc. Un contenu particulier du tourbillon devient le centre de l’attention prioritaire et stable de la conscience qui y règne et celle-ci s’identifie alors plus ou moins avec lui : c’est l’égo ‘opératoire’ auquel nous nous identifions. Selon Kastrup, nos organes des sens sont comme les cadrans d’un tableau de bord à la surface de l’alter que nous sommes. Les aiguilles de ces cadrans font apparaître, à partir du champ mental universel, les autres alters et l’univers inanimé sous forme de mesures ayant des qualités microscopiques (spin, masse) ou macroscopiques (formes, couleurs). C’est aussi ce que nous appelons ‘matière’. Cependant, nous prenons à tort celle-ci comme ayant une existence indépendante et autonome vis-à-vis de la conscience alors que ces qualités n’apparaissent que par l’acte d’observation et de ‘mesure’ qui nous est propre. Le champ mental universel se présente sous l’apparence de matière uniquement lorsque l’attention d’un alter se porte sur lui et le perçoit par le biais des cadrans de son ‘tableau de bord’. Ceux-ci ne reflètent pas le monde tel qu’il est en lui-même et par lui-même, c’est-à-dire une conscience primordiale transpersonnelle qui est antérieure, inclusive et supérieure aux objets qu’elle a créés. L’observation ou la mesure, effectuées par notre conscience, ne mettent pas en évidence quelque chose (une entité physique matérielle) qui existe extérieurement et de façon indépendante. En dehors de la mesure, le monde extérieur est là dans son essence mentale. Les objets physiques ne sont pas indépendants de la conscience mais sont l’apparence extérieure d’un monde mental sous-jacent. Si nous admettons que le cerveau est fait de matière, c’est parce que toute matière est l’apparence extrinsèque d’une vie consciente intérieure (de même que tout l’univers matériel est l’apparence extrinsèque d’une conscience transpersonnelle). Je vous propose à présent la traduction que j’ai faite d’un de ses articles (avec l’aide de l’IA) paru sur son site officiel, avec une surprenante critique, au passage, de l’idéalisme berkeleyen ! De ce point de vue-là nous nous rangeons plutôt dans la redéfinition d’un ‘réalisme’, mais tellement éloigné du ‘matérialisme’ !

https://iai.tv/articles/reality-is-not-what-it-seems-auid-2312?_auid=2020

« Lorsque nous regardons autour de nous, nous percevons un monde de qualités : couleurs, mélodies, textures, parfums et saveurs. Avec l’automatisme d’un réflexe, nous tenons alors pour acquis que ces qualités sont le monde ; c’est-à-dire que le monde extérieur, tel qu’il est en lui-même, est composé de couleurs, de mélodies, de parfums et de saveurs qui apparaissent sur l’écran de notre perception. Pourtant, notre métaphysique dominante, le physicalisme, le nie. Selon le physicalisme, toutes ces qualités existent uniquement à l’intérieur de notre crâne, en ce sens qu’elles sont d’une manière ou d’une autre, sans que personne n’ait jamais précisé de manière cohérente et explicite comment, ​​suscitées par notre activité cérébrale. Le monde, tel qu’il se situe en dehors de l’écran de perception, n’a aucune qualité intrinsèque. Au lieu de cela, il est censé être un domaine de pure abstraction quantitative, que l’on ne peut même pas visualiser, car toute visualisation implique déjà des qualités. En d’autres termes, le monde extérieur a une masse, une charge, une rotation et un élan linéaire, mais pas de couleur, de texture, d’odeur ou de saveur.

Certes, confondre ce qui apparaît sur l’écran de perception avec le monde en soi est une erreur connue sous le nom de ‘réalisme naïf’. Les réalistes naïfs confondent l’apparence avec ce qui apparaît, les phénomènes avec les noumènes, la représentation intérieure cognitive avec la chose en soi. C’est comme confondre l’image bidimensionnelle pixélisée d’une personne sur l’écran d’un smartphone – l’apparence, le phénomène, la représentation – avec la personne réelle. Croire que nos perceptions sont le monde, c’est ignorer, par exemple, l’existence démontrable d’illusions perceptuelles. Pourtant, on prend de plus en plus conscience, tant dans le milieu universitaire que dans la culture occidentale dans son ensemble, que le physicalisme dominant est intenable ; que les qualités, c’est-à-dire les expériences, sont plus que probablement irréductibles à des quantités physiques telles que la masse, la charge, la rotation et l’impulsion linéaire. Au lieu de cela, ces dernières ne sont que des descriptions de qualités et non de leur cause. Selon ce raisonnement auquel je souscris, le monde en soi est essentiellement qualitatif. Cela signifie-t-il alors que les qualités sur l’écran de perception représentent le monde extérieur ? Ce réalisme naïf est-il vrai d’une manière ou d’une autre ? Non, et c’est là que le dialogue a tendance à se brouiller en raison d’une utilisation et d’une interprétation imprécise des mots.

Appelons le monde qualitatif sur l’écran de perception le ‘monde familièrement physique’. Lorsque nous disons que la roche dans notre main est physique, nous utilisons implicitement cette définition familière de la physicalité, car les propriétés physiques que nous attribuons à la roche consistent en la solidité et la texture que nous ressentons sur l’écran de perception lorsque nous tenons la roche. Nous utilisons également implicitement cette définition lorsque nous regardons autour de nous et affirmons que le paysage que nous voyons est ‘physique’. Notez que le monde familièrement physique est distinct de ce que nous pouvons appeler le ‘monde strictement physique’, tel que défini par la physique : un monde descriptible de manière exhaustive par les seules quantités, n’impliquant aucune qualité intrinsèque. Dans ce monde strictement physique, la roche que nous tenons dans nos mains n’a aucune solidité ni texture ressentie. Au lieu de cela, il se compose uniquement de particules élémentaires abstraites, chacune ayant une certaine masse, charge, spin et impulsion linéaire, obéissant à certaines relations géométriques. Dans ce contexte, nous pouvons probablement tous être d’accord sur deux points métaphysiques, indépendamment des particularités de nos positions métaphysiques respectives : (a) il existe un « monde réel », quelle que soit sa nature intrinsèque ou ontique ; et (b) le monde familièrement physique existe en tant que tel. Nier (b), c’est nier la perception elle-même, ce qui est tout simplement insensé. Nier (a), c’est être un solipsiste, ce qui, bien que non réfutable, est probablement tout aussi insensé. Le débat philosophique consiste donc à discuter de la nature ontique du monde réel et de sa relation avec le monde familièrement physique. Par exemple, si vous êtes physicaliste, vous diriez que le premier est le monde strictement physique et que le monde familièrement physique est évoqué par le cerveau. Mais à mesure que le caractère intenable du physicalisme est de plus en plus reconnu, nous devons comprendre avec clarté ce que la métaphysique alternative de l’idéalisme analytique, qui affirme que le monde réel est intrinsèquement qualitatif et, par conséquent, non physique au sens strict. Peut-être plus important encore, nous devons clarifier ce que cela implique ou n’implique pas.

Lorsque les idéalistes analytiques affirment que le monde réel – désormais simplement ‘le monde’ – est de nature expérientielle, ils ne disent pas qu’il ne fait qu’un avec le monde familièrement physique. En d’autres termes, dire que le monde est constitué de qualités n’implique ni n’implique pas qu’il soit constitué des qualités de notre perception. Permettez-moi de développer : nous savons désormais avec une certitude de fait que l’écran de perception ne peut être une fenêtre transparente nous permettant de percevoir le monde tel qu’il est. Cette dernière exigerait que nos états intérieurs cognitifs reflètent les états du monde. Mais puisqu’il n’y a pas de limite supérieure a priori à l’entropie du monde, les refléter signifierait qu’il n’y a pas non plus de limite supérieure à l’entropie de nos états internes. Percevoir le monde serait donc littéralement mortel, puisque notre intégrité structurelle et dynamique dépend précisément d’une telle limite supérieure. Et comme personne ne s’est jamais fondu spontanément dans une soupe chaude rien qu’en regardant le monde, nous savons que la perception n’est pas du tout une fenêtre transparente, mais plutôt une sorte de tableau de bord composé de cadrans.

Pensez à un avion : il dispose d’un certain nombre de capteurs qui effectuent des mesures pertinentes du ciel extérieur. Les résultats de ces mesures sont ensuite affichés aux pilotes sous forme de cadrans, dont les échelles sont conçues pour limiter leur entropie, ou dispersion des états, sur un tableau de bord d’instruments. Ces cadrans transmettent des informations précises et importantes sur le ciel extérieur ; à tel point que les pilotes peuvent voler en toute sécurité grâce aux seuls instruments, sans même regarder à travers le pare-brise. Mais le tableau de bord n’est évidemment pas le ciel ; le fait qu’il transmette des informations précises sur le ciel ne le rend pas identique au ciel. Lorsque nous considérons l’écran de perception comme le monde, nous confondons le tableau de bord avec le monde. Car nous, tout comme l’avion, disposons de capteurs : notre rétine, nos tympans, la paroi interne de notre nez, etc. Ces capteurs mesurent le monde extérieur réel, dont les résultats nous apparaissent ensuite sous la forme d’un tableau de bord interne que nous appelons l’écran de la perception. Le monde familièrement physique qui en résulte n’est donc que le tableau de bord ; ce n’est pas le monde extérieur, pour la même raison que le tableau de bord d’un avion n’est pas le ciel extérieur.

En tant que tel, dans l’idéalisme analytique, la perception n’est pas le monde… Mais le monde, comme la perception, est par essence intrinsèquement qualitatif. En d’autres termes, le monde appartient à la même catégorie ontique que la perception – il est du même type que la perception – même s’il n’est pas constitué des contenus de la perception. Au lieu de cela, le monde est constitué d’états expérientiels transpersonnels et non perceptuels qui ne peuvent être caractérisés en termes de quantités physiques. Un idéaliste analytique peut affirmer de manière cohérente que le monde physique est exactement ce qu’il semble être : il est constitué de qualités de perception, car le seul monde physique qui existe réellement est le monde familièrement physique. Nous connaissons tous des états expérientiels qui ne peuvent être caractérisés en termes de quantités physiques : quel est le poids, en grammes, d’une pensée ? Quelle est la longueur, en mètres, d’une idée ? Quel est le moment cinétique d’une émotion ? Nos états expérientiels endogènes – pensées, idées, émotions – ne sont pas physiquement caractérisables. En raison de leur caractère endogène, ils nous sont également privés et ne sont directement accessibles à personne d’autre. De la même manière, l’idée derrière l’idéalisme analytique est que le monde réel est lui aussi intrinsèquement constitué d’états expérientiels non physiques, endogènes au monde qui ne nous est pas directement accessible. Nous ne pouvons en savoir quelque chose que lorsqu’ils sont représentés sur notre écran de perception, après avoir été mesurés par nos organes sensoriels. C’est seulement alors qu’ils deviennent physiques, au sens familier du terme. En tant que tel, être physique, c’est être perçu (ce qui est probablement ce que Berkeley voulut dire avec sa formule ‘esse est percipi aut percipere’, mais il lui manquait la précision linguistique pour le faire avec précision) : la physicalité est le tableau de bord, c’est une représentation, pas une chose en soi.

Nous disposons désormais du langage nécessaire pour tenter de définir rigoureusement les différences entre physicalisme et idéalisme en ce qui concerne la nature du monde. Selon le physicalisme, le monde réel est strictement physique. Et bien que le monde familièrement physique soit une représentation cognitive interne, les formes – c’est-à-dire les contours, les relations géométriques – qui y sont perceptibles sont les formes du monde extérieur strictement physique et, par conséquent, réel. En d’autres termes, selon le physicalisme, les formes des cadrans du tableau de bord de l’avion sont les formes de l’orage dans le ciel extérieur, comme si l’orage lui-même était un gigantesque tableau de bord composé de cadrans. Soyez juge de la plausibilité d’une telle idée. En revanche, dans l’idéalisme analytique, les affirmations suivantes s’appliquent : le monde réel, tout comme le monde familièrement physique, est de nature expérientielle ou qualitative. Mais il n’est pas constitué des qualités particulières de la perception – pas même des formes ou des contours discernables dans la perception – car ces derniers sont les cadrans, et non le monde réel. La perception consiste simplement en représentations qualitatives d’autres qualités transpersonnelles, qui à leur tour constituent le monde réel. Toujours dans l’idéalisme analytique, le monde strictement physique n’existe pas du tout ; il s’agit simplement d’une description – conçue par les humains et résidant entièrement dans l’esprit humain – du monde familièrement physique, qui n’est lui-même qu’une simple représentation cognitive du monde réel. Et c’est tout ce qu’il y a à dire sur le plan physique. Un idéaliste analytique peut affirmer de manière cohérente que le monde physique est exactement ce qu’il semble être : il est constitué de qualités de perception, car le seul monde physique qui existe réellement est celui familièrement physique. De la même manière, un idéaliste analytique peut affirmer de manière cohérente qu’il existe un sens dans lequel le monde réel est ce qu’il semble être : comme la perception et l’apparence, il a une essence expérientielle, même s’il n’est pas constitué des mêmes états expérientiels que le monde réel. Pour un physicaliste, cependant, il existe un sens dans lequel le monde réel n’est pas du tout ce qu’il semble être, dans le sens où son essence, contrairement à celle de la perception et de l’apparence, n’est pas du tout expérientielle.

En tant qu’idéaliste analytique, ma réponse au titre de cet essai est la suivante : oui, le monde réel est ce qu’il semble être, en ce sens qu’il est par essence expérientiel, tout comme notre perception de celui-ci. Mais non, le monde réel n’est pas ce qu’il semble être, dans la mesure où les états expérientiels qui le constituent ne sont pas nos propres états perceptuels. Ces derniers ne sont que des représentations cognitives intérieures des premiers. Le monde est constitué d’états expérientiels transpersonnels et non perceptuels qui ne peuvent être caractérisés en termes de quantités physiques. Il est important de noter que pour un idéaliste analytique, il existe bel et bien un monde objectif, qui fait ce qu’il fait indépendamment de ce que nous en pensons. Mais tout comme nous-mêmes et notre perception de celui-ci, ce monde est essentiellement qualitatif. Cela n’a rien de contre-intuitif : les pensées d’une autre personne, bien qu’elles soient par essence qualitatives, ne sont pas dans votre esprit et restent objectives de votre point de vue, dans le sens où elles existeraient toujours même si vous n’étiez pas là. Un idéaliste analytique en déduit que, tout comme les pensées d’une autre personne, la nature dans son ensemble est constituée d’états expérientiels qui ne sont pas les vôtres (ni les miens). Selon l’idéalisme analytique, les quantités physiques ne sont que des descriptions, et même pas des descriptions du monde réel, mais simplement de nos états perceptuels. Il est essentiel de savoir clairement ce qu’impliquent des alternatives plus plausibles au physicalisme pour une transition saine vers une nouvelle vision du monde. Dans ce contexte, j’espère que les clarifications ci-dessus contribueront à ancrer le dialogue sur le fond, par opposition aux malentendus et aux préjugés. »

Une autre possibilité est offerte. Sur YouTube, un entretien très éclairant avec Ludovic Fontaine qui en propose la traduction en sous-titre. C’est très instructif: https://www.youtube.com/watch?v=blEK_bpmLis&t=5s

Pour un exposé plus approfondi, également en français, on ira écouter Sylvain Sève (en trois séquences séparées) : https://www.youtube.com/watch?v=czLYGPkbVHE&t=159s

La musique ‘romantique’, ou l’inachèvement

C’est une feuille que je distribuais à mes amis, il y a plus de quarante ans je crois, retrouvée en classant des archives. Etonnant classement en effet, en un temps où les découvertes musicales, pour beaucoup, se produisaient au rythme de la distribution de microsillons de plus en plus riches, variés… et bon marché. Bien sûr, c’est la musique romantique qui en a d’abord le plus bénéficié, avec les grands ‘classiques’ aussi dont on connaissait si bien le nom – Bach, Mozart – mais pas toujours la musique. Mon intention ici, c’était bien de provoquer certaines révélations iconoclastes sur l’évolution d’un genre musical majeur que le disque servait à merveille : la symphonie, et de montrer aussi que les grands cycles créés de grands compositeurs présentaient souvent un inachèvement. Comment l’entendre ? L’histoire d’un homme ou d’un genre, s’appauvrissant, ou plus génialement, la démonstration que l’art est une parole qui n’a ni fin, ni même conclusion, jamais.

Ici, ai-je fait la part trop belle aux Russes ; négligé les Français – Berlioz est absent ! -, écarté injustement Schumann et Brahms ? On jugera. On remarquera aussi l’absence de toute mention d’un John Adams, contemporain mais inconnu jusqu’au début des années 70, et qui se montra capable de renouveler et d’enrichir cette épopée avec son formidable Harmonielehre de 1985, jusqu’à sa récente Scheherazade.2 – concerto ? symphonie avec violon obligé ? – où brille Leila Josefowicz qui l’a créée en 2015. C’est d’ailleurs avec lui que je concluais mes réflexions sur la musique contemporaine dans mon livre Dedans comme Dehors. Mon texte maintenant :

« Inachèvement à plus d’un titre, et de plusieurs façons. Inachèvement parce que le Romantisme s’inspire de vérités qui n’appartiennent pas à l’Histoire, et qui sont donc inépuisables, même lorsqu’un certain effort culturel parvient à les embrasser. Inachèvement du discours pour cause de mort physique (Bruckner) ou parce que le discours est abandonné, volontairement pour un autre propos (Schubert) ou pour se murer dans un silence total et définitif (Sibelius). Avec Beethoven, ces trois compositeurs nous ont légué des témoignages d’autant plus inestimables, et peut-être impénétrables, que le message emprunte une langue réputée universelle mais que chacun ‘entend’ selon son oreille.

Il est des gens, encore aujourd’hui, pour trouver que Beethoven est assommant, Schubert, infantile, Sibelius, folklorique, et Bruckner, n’en parlons pas ! Ma dernière trouvaille est une citation de Paul Klee : « Comment pourrait-on monter au ciel dans un train de marchandises ? » Il va de soi qu’on peut penser ça, parce qu’on peut penser n’importe quoi…

J’ai donc fait un choix extravagant et parfaitement arbitraire, comptant mes symphonies comme celles de Beethoven, de 1 à 9, et parce que la contradiction est bonne en tel parcours, j’ai ajouté une 10ème très contestable, de Shostakovich dont on vient de découvrir à peine l’héroïsme de l’existence. Mais Shosta. n’est pas ‘romantique’ : épique ou tragique, homme de la révolte vraie qui choisit souvent la dérision, il achève dans le désespoir… C’est vrai : la veine russe reste désespérément sentimentale (pourquoi j’ai exclu Tchaïkovsky…) mais on ne peut l’ignorer, comme les Français dont je ne cite que le tardif Marcel Landowski : musique entièrement d’inspiration littéraire, comme Berlioz !

Une PREMIERE devait être celle de Beethoven : l’hommage quoi ! Mais écoutez donc ces dissonances aux bois qui ouvrent une musique encore bien ‘viennoise’ d’apparence, mais dont la dynamique nous éloigne pour toujours des galanteries du 18ème siècle. La date : 1801, le siècle sera franchement nouveau. Intéressant de noter que la 9ème de Bruckner est de 1896 ! S’il faut reconnaître que le cycle des symphonies de Beethoven est parfaitement achevé, avec une 9ème chorale, sa dernière sonate pour piano ne comporte que deux mouvements et son dernier quatuor, un seul… L’inachèvement serait-il une forme de dépassement ?

La DEUXIEME et la TROISIEME sont russes : ce qui constituera un choix scandaleux pour les puristes, et indéfendable. Je suis d’autant plus inexcusable qu’elles n’illustrent pas à proprement dit ‘mon’ romantisme. Musiques introspectives, tourmentées, autobiographiques même, comme celles de plus grands que j’ai volontairement laissés de côté : Schumann par exemple. Mais l’on a été trop injuste envers les Russes : comme Sibelius, accusés de folklorisme. Moi, je veux saluer un autre atavisme russe : la force, l’optimisme à tout crin – avec Shostakovich, après la catastrophe de 1917, l’optimisme se fera grinçant pour cacher le désespoir – un instant véritable de la mélodie et du chant, une dévotion sensuelle à la beauté, une invention hymnique incomparable. Mais Rachmaninov meurt inaccompli à Hollywood et le malheureux Scriabine, à la veille d’écrire un drame sacré qu’il rêve capable d’entraîner l’humanité en un irrésistible Nirvana, meurt de la maladie du charbon. Fatalités. Lire Nina Berberova. Vous ne manquerez pas de me dire ce que vous pensez des époumonantes déclamations des cuivres qui concluent la 3ème de Scriabine. Et l’adagio de la 2ème de Rachmaninov n’est-il pas le plus émouvant, et le plus directement accessible, sans jamais sombrer dans la facilité ?

La QUATRIEME est française, de Landowski, et a été créée en 1988. Sur des thème littéraires, oui, comme cette citation de Marie Noël : « Je crois très bas à la bonté haute, inhumaine, terrible, que l’on ne comprend pas. » Etrange expression de foi qui nourrit une inspiration anxieuse. L’écriture est un brin apprêtée et l’ensemble du poème révèle plus de savoir-faire qu’une jaillissante sincérité. J’aurais dû choisir la 4ème de Brahms : point d’interrogation… Ce qui caractérise la musique française précisément, c’est la permanence d’une pensée qui se devine au soin particulier apporté à la forme, voire aux outrances du style qui semblent calculées. C’est aussi le cas d’un Stravinsky qui est pourtant russe. Mais les Allemands s’éprouvent au travers même du langage musical. Il y a une pensée forcément, mais pas de traduction de pensée : la musique est vraiment l’expression de l’émotion, et la discipline, la règle ne s’applique pas au niveau de la pensée avant l’écriture musicale. Celle-ci est directement la parole du ‘grund‘.

La CINQUIEME de Gustav Mahler est, comme le voulait ce compositeur pour chacune de ses symphonies, un ‘monde’. Elle en possède le volume, l’étendue, le poids et l’immense diversité. Ne rien écouter avant, ni après, on est k.o. Et tout accepter : ces excès, car c’est une musique exagérément excessive, soit tout un chant d’humanité où chacun peut se reconnaître : amour, colère, chagrin, espérance et surtout dignité. Le sentiment d’être habité par un infini, en dépit de toute turpitude. L’adagietto, qui a servi de trame musicale au film Mourir à Venise est irrésistible et doit agir comme une consolation, au sens presque où l’entendaient les Cathares : ce qui correspond d’ailleurs très bien aux inspirations de Thomas Mann qui a écrit le livre avant qu’on en fasse un film. Cet adolescent beau comme un ange qui montre au serviteur mourant de la Beauté, le ciel, lieu de pureté au-delà de nos vicissitudes. La conclusion, en force, de cette symphonie n’est pas crédible. Tout est dans l’adagietto, ici une sorte d’achèvement.

La SIXIEME de Bohuslav Martinu est un tout autre univers. Qu’il est étonnant de constater que ce discours des fins dernières puisse revêtir tant de diverses expressions. Symphonie de 1953, que son auteur a voulu sous-titrer « Fantaisies symphoniques » parce qu’il n’avait plus la force d’en corriger les structures, ou délibérément pour signaler une indépendance à l’égard de cette forme devenue trop classique. Le style, la couleur ( une couler rougeoyante très reconnaissable, comme d’incendies), la force, ne sont qu’à Martinu, compositeur tchèque totalement original. Cette musique dit sans doute l’horreur de la guerre qui a dévasté son pays (et sa vie) et l’espoir de nouveaux bonheurs après l’exil aux Etats-Unis. Mais les nouvelles autorités refusant ce retour, Martinu meurt à Listal, en Suisse, profondément désabusé. Pourtant Martinu n’a jamais cessé d’exprimer par sa musique son amour de l’existence même, son immense respect du pouvoir de créer, son affection pour sa patrie et sa famille spirituelle, tous les chantres de la vie.. Comme Rachmaninov, comme Bartok, Martinu est condamné à mourir loin des siens. Je ne sais pas si la conclusion de cette musique pleine de cris, en apparence apaisée, reflète une sérénité réellement acquise : l’interprétation idiomatique de l’Orchestre Philarmonique Tchèque est un hommage de vénération à ce musicien ‘national’.

Plus que tout autre, Sibelius a souffert de cette étiquette de ‘musicien national’. C’est qu’il eut d’abord à s’imposer contre la tradition allemande dominante ET la tradition russe : la Finlande jusqu’en 1917 est province russe ! Mais cette SEPTIEME comme toutes ses symphonies depuis la quatrième, manifeste une autorité exceptionnelle. Sibelius est l’homme, le seul connu peut-être qui, en pleine force de l’âge, en pleine gloire, s’arrête parce qu’il estime être passé au-delà. Par tous ses compatriotes et par beaucoup d’amis étrangers, il est considéré comme un Maître, plus qu’un maître socialement reconnu dans le domaine de l’art. Cette symphonie, qui ne respecte aucune forme, est un peu indéchiffrable. Il faut l’écouter, obéir à sa magie et se garder de toute interprétation pas à pas. Sibelius s’y livre entièrement à son style de ‘croissance thématique’, en réalité métamorphoses imprévisibles des thèmes – Sibelius lui-même n’aimait pas commenter sa musique. Il faut entendre cette conclusion, après une longue supplication des cordes, qui n’est pas triomphale mais péremptoire comme un livre qu’on ferme en le claquant. C’est étonnant. Sibelius démontre simplement que l’Art peut être une voie, le silence étant la meilleure garantie que le passage s’est réalisé.

La HUITIEME de Schubert est une énigme à jamais irrésolue : elle pose plus que toute autre le problème de l’inachèvement. Nul ne sait pourquoi elle est inachevée : mais comme on connaît d’autres oeuvres de Schubert inachevées, on peut imaginer qu’il était pressé par sa puissance créatrice, comme inondé d’idées musicales et, c’est certain, desservi par une science de l’écriture parfois lacunaire, et emporté par la certitude de sa mort prématurée. Schubert est mort à 31 ans (Mozart à 36) sans avoir entendu aucun des chefs d’oeuvre qu’il a composés à la fin de sa vie. L’Inachevée est composée en 1822 et créée en… 1865. Par un chef d’orchestre qui l’a retrouvée par hasrd dans les archives de la famille Huttenbrenner, gens fort musiciens, qui avaient invité Schubert à se joindre à leur société musicale de Graz et qui en avaient reçu en gage d’amitié ce Cahier inachevé. Aussitôt rangé… « – Vous aviez rangé ça dans vos tiroirs ? – C’est un peu notre trésor… – Vous n’avez pas pensé à l’éditer ? – C’est à ce point génial ? – Mon Dieu !!! » La seule musique dont on pourrait dire qu’elle dépasse en intensité, et Bach, et Mozart, et Beethoven ! Elle tient de l’un le sens naturel du sacré, de l’autre, la lumineuse simplicité, du troisième, la force charismatique. Et une aura de mystère qui en ferait l’unique indispensable. Contrairement à ce que pensait P.H. Langevin avec qui j’ai personnellement correspondu sur ce point. Les symphonies inachevées de Schubert et Bruckner ne doivent pas être complétées mais jouées en concert telles qu’elles sont. Leur inachèvement me semble témoigner d’un franchissement de l’espace commun de l’expérience humaine, et il serait sacrilège de vouloir faire mieux que ne le permit le ‘bon Dieu’ comme disait Bruckner qui Lui dédicaça l’ouvrage.

La NEUVIEME de Bruckner interprétée par Giulini avec un indiscutable sens du sacré, est le chant du cygne d’un homme, d’une culture et même d’une civilisation. Ce qui était déjà vrai de sa Huitième, apocalyptique, dont le sacré, l’absolument sublime, est ici souligné par l’inachèvement. Mieux, la fin du troisième mouvement, une immense tenue d’orchestre, dissonante, dominée par le chant funèbre des trombones, produit un sentiment d’horreur sacrée. Ultime parole de la symphonie romantique avant l’apparition des musiques sérielles ou atonales. Là encore, écouter simplement, et rien d’autre : ça passe ou non. Celui qui n’a pas le frisson en écoutant la charge fantastique du scherzo, deuxième mouvement, a tout intérêt à retourner à ses bandes dessinées et à y demeurer. Mais…

Voilà, je me suis fait plaisir. Ces musiques exigent malheureusement pour les écouter, une grande éducation de l’oreille et du sens musical. Et un ‘ça’ de profonde sensibilité que l’existence peut émousser bien vite. Car ce n’est ni voir ni comprendre mais entendre, ce qui est plus difficile.

Je le confesse une nouvelle fois : mon choix est indéfendable. Sur un point encore : aucune progression historique dans ma numérotation. On a continué à faire de la musique ‘romantique’ après Bruckner, et notamment Mahler, et la Quatrième du Français date de 1988 ! C’est que c’est une progression intérieure. Ni l’histoire, ni les écoles : ma classification n’est pas d’école mais ce n’est pas par hasard qu’il arrive à une ‘neuvième’ de culminer. »

PS : J’ai reproduit fidèlement mon texte, mot pour mot. Mais je me demande aujourd’hui : que vient faire Landowski là au milieu ? Un musicien dont l’histoire ne semble pas vouloir retenir le nom. Je me rappelle : à cette époque, il s’était violemment opposé à Pierre Boulez dans une polémique où celui-ci l’avait traité de ‘nullité’, de musicien ‘insignifiant’. Détestant la musique de Boulez, j’avais pris le parti de Landowski, avec celui de citer des Français injustement méconnus. Mais à présent, je recommande aux curieux l’audition de sa première symphonie déjà très ‘littéraire’, Jean de la peur, dont le thème lancinant du premier mouvement est inoubliable – allez sur YouTube ! Quant à Boulez, il s’est bien racheté à la fin de sa vie en dirigeant l’enregistrement d’une intégrale de… Bruckner !!!

Claude Esteban : Ecrits sur l’art

Par-delà les figures : C’est un ouvrage publié par L’Atelier contemporain ‘Essais sur l’art’, qui réunit l’ensemble des écrits sur l’art de Claude Esteban (1935-2006), couvrant une période allant de 1964 à 2006. Les figures abordées sont si nombreuses que je ne puis les énumérer : cela va des classiques aux contemporains, peinture et poésie principalement. Le style est à la fois austère et éclatant, témoignant de cette double inspiration, celle du penseur, du critique, et celle du poète, de l’inspiré. Je propose ici un long extrait d’un article sur Le travail du visible. On appréciera le ‘style’. On y retrouvera aussi des ‘regards’ qui ont souvent été les miens au cours de toutes les pages qui remplissent ce blog. Je n’en dis pas plus.

« Pascal n’avait pas tort de croire à la vanité de la peinture puisqu’il ne consentait à y reconnaître qu’un redoublement spécieux des apparences. Que nous importe, en vérité, ces velours, ces corbeilles de fruits, et même ce visage, effigies sans substance, simulacres mensongers des corps, lorsqu’il y va du salut de notre âme ? Mais André Breton, qui ne s’en soucie plus, s’élève à son tour contre cette ‘puissance d’illusion’, quitte à s’abandonner bientôt à d’autres sortilèges. ‘De quoi suis-je davantage à la merci que de quelques lignes, de quelques taches colorées ?’ Paroles passionnelles, comme oubliées par instants, et qui semblent derechef, en notre fin de siècle, s’enrichir d’étranges résonnances. Je n’ignore pas le discrédit qui s’attache désormais aux images. Qu’un écran les cerne, qu’une facilité, une emphase technologique les vouent aux rituels d’un assouvissement collectif, voilà que les clercs, à juste titre, s’insurgent, mais pour récuser d’une même humeur iconoclaste les figures de Masaccio et les jeux médiatiques d’une culture en mal d’identité. Est-ce bien de cette façon-là que nous regardons, que nous aimons encore les images peintes ? Car elles sont à la fois beaucoup plus et tout autre chose qu’une simple fenêtre sur le visible ou, selon telle formule qui n’en finit pas de nous paraître insignifiante, une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées. Certes, les images sont aussi cela, et l’aventure de quelques-uns trouva son lieu au coeur de cette assurance première, non sans découvrir, presque toujours, qu’il s’agissait d’un leurre, et qu’il se dissipait à l’horizon. Ce petit pan de mur jaune qu’un homme interroge sans relâche, et presque jusqu’à mourir devant lui, ne signifie-t-il rien de plus que le reflet d’un reflet sur un brique vieille qui s’écaille dans un matin d’hiver aboli ?

Que la peinture – et je songe aussi bien aux masques hantés du Fayoum qu’aux brassements farouches des matières – oui, que la peinture, gardienne et desservante des images, survive à ses mauvais démons… Car les images, qui ne sont en effet qu’un artifice, et donc sans efficace dans l’économie de l’action, parlent un autre langage et s’adressent par le truchement de l’oeil à ce qui trouble en nous la vision naturelle et la déconcerte, et l’oblige parfois à d’autres questions, d’autres chemins. Et d’abord, puisqu’il faut dissiper toute équivoque, répétons ce que les peintres ont toujours pressenti, ce que leurs toiles n’ont cessé de dire, même aux grands siècles de la représentation figurée, à savoir que l’image est moins un miroir sur le bord du sensible qu’une concentration d’énergies, un réceptacle de forces soudain appréhensibles sous les espèces de la ligne, de la forme, de la couleur, déjouant ainsi les catégories habituelles, immédiatement perçues, de l’espace et du temps. Mais ce qui s’offre à notre regard, dès lors qu’il se fixe sur tel ou tel spectacle du monde extérieur, est-ce bien, comme on nous en persuade, la distribution des objets dans l’étendue et la distance qui nous en sépare ? C’est du moins ce qu’en a retenu longtemps une sorte d’idéalisme de la conscience. Toute le travail de la perspectiva artificialis s’attacha à codifier cette investigation mentale en d’impeccables métriques, comme si l’être humain, à l’instar de Dieu, ne voyait, ne vivait le monde qu’en géomètre. Cette illusion fut belle, et ceux-là même qui la portèrent jusqu’à son comble, de Piero à Seurat, se doutaient-ils, eux les superbes zélateurs du Nombre et de la Mesure, qu’ils la ruinaient en son dedans, que leurs images subrepticement se dérobaient aux aux concertations les plus rigoureuses, aux arpentages minutieux d’une planimétrie pour conjoindre ici et là, sur quelques pouces de toile peinte, le proche et le lointain, l’immédiat et l’inaccessible ?

Non, les images et même celles qui se réfèrent nommément à l’apparence des choses, ne nous livrent pas un ‘morceau d’espace’ où se retrouveraient, soigneusement répartis par un savoir souverain, des figures, des volumes, des enveloppes vaines. Leur fonction n’est point de nous restituer le réel en pièces détachées, distinctes les unes des autres, analysables dons et quantifiables, mais de nous faire ressentir la profondeur de ce monde où notre corps est pris comme totalité et peut-être comme unité signifiante. L’art du trompe-l’oeil, tel qu’il se manifestait aux époques de lassitude intellectuelle ou de désabusement moral – les faux-semblants du Seicento, le style pompier du XIXème siècle, l’hyperréalisme tout proche – est, en définitive, le véritable art pauvre, car ce réel ou ce naturel auquel il aspire à fournir un double, il le récuse dans son épaisseur, dans son souffle vital, dans ce tressaillement originel qu’il mime seulement et qu’il paralyse. Attentifs aux reliefs, à la rugosité morphologique du monde, il n’en délègue à nos regards que des images plates, ainsi qu’on le dirait d’un encéphalogramme inerte du visible. Que de natures irrémédiablement mortes chez ces voyeurs scrupuleux… Mais une pomme de Cézanne n’est pas un fruit que l’on va manger, tels les raisins de Zeuxis pour les oiseaux naïfs de la fable. Elle est cette pomme et moi, elle est la relation qui s’installe entre une fiction du sensible et ce pouvoir dont je dispose de la faire mienne et de m’y retrouver, conscience et corps tout ensemble, au creux du monde, en son centre. L’image, alors, ne se pose pas devant mon regard comme l’objet indéfiniment étranger qui me refuse ou qui me toise ; l’image a besoin de moi, elle s’insinue dans cet espace intérieur où je croyais être seul et maître, elle fait corps avec cette chair qui définit ma façon d’être au monde. Cette pomme de Cézanne, mais aussi bien, cet horizon liquide chez Turner, cette ébauche d’une bouteille chez Morandi.

Choses de l’espace, non, signes d’une présence au monde, d’un apparaître du possible. Choses mentales, parfaites et inachevées, attendant de moi une manière de confirmation spirituelle. (…)

L’image – figurative ou non, considérons que la querelle est close – ne nous restitue pas, formellement ou par analogie, une relation particulière de l’extérieur, un récit du réel, retranscrit et régi par des des modèles de l’intelligible ou de l’onirique. L’image nous informe, rêveusement, sur la présence diffuse du sensible, sur le fait qu’il y a de l’être autour de nous, en nous, plutôt que rien. C’est, si l’on veut, une manière de preuve ontologique, mais qui ne cherche pas en dehors d’elle son garant ni sa vérité transcendante. Elle est là, elle déconcerte le vouloir de la raison hégémonique, le rapport du sujet superbe et de l’objet. Elle affirme que tout se tient entre les choses, mieux encore, entre les choses et nous. Qu’il a suffi d’un peu de matière, d’un peu d’espace discernable, pour que l’énergie, derechef, se soulève et reprenne son essor, par la convocation de quelques lignes, de quelques taches de couleur mises ensemble. Il y a la prose, qui raconte ce qui est et qui le distribue dans notre entendement, côte à côte. Il y a, soudain, la poésie, je veux dire l’invention du sens à travers les signes, le geste inaugural d’un seul qui fait de cette image la première, celle qui nous accueille au monde, celle, peut-être, qui nous réconcilie…  » (pp 621 à 627)