Perspectives de l’art : c’est de l’engagement poétique qu’il est surtout question ici. Ce passage est un peu plus long que ceux offerts précédemment, mais il y avait tant à dire, et de telles perspectives à ouvrir ! Les termes du débat s’y retrouvent pourtant tous : la poésie peut-elle énoncer plus haute vérité que la métaphysique ? Dans un autre article, je proposerai mes citations concernant l’art pictural et la musique (une partie du moins…) Et l’autre langage sera esquissé, pari toujours ouvert aux portes de l’avenir, si inquiétant soit-il. L’Histoire se répète.
« J’en reviens donc à la poésie. Pour me rapprocher de Rimbaud cette fois, j’en reviens
également à Bonnefoy qui, dans son Siècle de Baudelaire, assignait à la poésie une mission
que l’auteur des Fleurs du mal aurait en partie manquée, distinguant poésie et littérature.
Le cas Rimbaud, qui rédige son œuvre entre l’âge de 15 et 20 ans ! Existence mystérieuse,
énigmatique : naissance dans un milieu provincial dont il dit lui-même tout le mal qu’on
pouvait en penser (dans les dernières décennies du XIXème siècle !) ; enfance puis
adolescence fulgurante, volcan de paroles jusqu’alors inouïes, sa rencontre avec Verlaine,
bientôt son effacement et son départ en Afrique, son agonie et sa mort en France quand le
génie semble tout à coup éteint. Mais la poésie !? Dans son livre Notre besoin de Rimbaud
(Seuil 2009), Bonnefoy essaye de nous éclairer sur tout ce que l’on peut trouver
d’exceptionnel, vital pour nous chez l’enfant prodigue de Charleville-Mézières. Il le fait à
sa manière propre, bien entendu, de poète post-surréaliste et de professeur imbu de sa
science aussi : c’est très instructif quand le poète (contemporain) s’exprime, assommant
quand c’est le professeur ; mais c’est le dernier grand témoignage que je retiens. Au départ,
cette mise au point sur ce qui sépare l’élan baudelairien du rimbaldien : Nul projet chez
Rimbaud d’un affinement de la perception ; nul rêve d’un monde supérieur, ou antérieur,
où fleurirait la beauté, nulle nostalgie d’un ‘là-bas’ sur la terre même, où cette beauté
serait déjà quelque peu un bien partageable : car tout son désir est assujetti à une pensée
du monde ordinaire, de l’existence ici, maintenant, qu’l ressent appauvrie, privée de sa
vigueur, et se propose de réformer, de refonder, avec réinvention du rapport entre les êtres,
hommes et femmes. (p 22) Que penser de ce rejet de la croyance en un ‘arrière-monde’, un
thème violemment antichrétien imposé par Nietzsche, et qui a fait florès dans la littérature
contemporaine ? Inspiré d’un matérialisme et d’un athéisme primaires, qui semblent s’être
imposés dans toutes les mentalités, et dans l’art !? Une inspiration qui recueille une plus
haute vérité, présence de l’idée affleurant dans la chose, proclamant le réel tout entier
tabernacle de l’idéal ? J’ai reproduit entièrement le sonnet des Correspondances de
Baudelaire ; je peux ici reproduire le sonnet des voyelles de Rimbaud dont Bonnefoy nous
propose une étude fouillée : ce sont deux manifestes poétiques qu’on peut comparer, mais
est-ce bien utile ? Ces correspondances n’obéissant nullement à des conceptions objectives
du réel, elles appartiennent à une sphère de subjectivité pure où les échos se répondent
suivant de tout autres lois, connues des seuls poètes qui les éprouvent :
A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles Je dirai quelque jour vos naissances
latentes : A, noir corset velu des mouches éclatantes Qui bombinent autour des puanteurs
cruelles,
Golfes d’ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes, Lances des glaciers fiers, rois
blancs, frissons d’ombelles ; I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles Dans la colère
ou les ivresses pénitentes ;
U, cycles, vibrements divins des mers virides, Paix des pâtis semés d’animaux, paix des
rides Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux ;
O, suprême Clairon plein des strideurs étranges, Silences traversés des Mondes et des
Anges : – O l’Omega, rayon violet de Ses Yeux !
Pour Bonnefoy, c’est déjà ce ‘dérèglement’ annoncé dans la lettre à Paul Demeny :
comment mieux porter celui-ci dans la relation des mots et des choses qu’en associant
quelque chose des mots à quelque aspect dans les choses, mais ceci d’une façon si privée
de raison perceptible ou imaginable qu’à en parler on va mettre la réalité en désordre et
faire qu’en retour elle refluera parmi les vocables pour en changer les rapports, y
décomposant l’image du monde… (p 34) Voilà bien ce qui excède les ‘rêveries pauvres’
d’un Baudelaire, car tel dérèglement, et poussé aussi loin dans l’art de la ‘dislocation’,
semble bien conforter une immense intuition qui y était sous-jacente. C’est comme si la
lucidité qui avait vaincu ces chimères les dissipait moins, à se faire plus radicale, qu’elle
ne leur découvrait un arrière-fond de vérité légitimant l’élan qu’elles avaient laissé
s’enliser, l’une après l’autre… Dès 1871 – il a à peine 17 ans ! – c’est ce vieux lyrisme que
Rimbaud semble permettre de transgresser, et ce fait produit déjà de la poésie. On ne
pourra plus, après 1871, parler de couleurs, parler des fleurs, comme avant. (p 37)
Mallarmé s’en souviendra, nous verrons bien, mais en en tirant peut-être une tout autre
leçon…
Voyons maintenant cette lettre à Paul Demeny de 1871 où le jeune Rimbaud proclame son
idéal poétique ? Quelques lignes évoquent les poètes du passé, il y prend la défense de
Romantiques toujours incompris : On n’a jamais bien jugé le romantisme. Qui l’aurait
jugé ? Les Critiques !! Les Romantiques ? qui prouvent si bien que la chanson est si peu
l’œuvre, c’est-à-dire la pensée chantée et comprise du chanteur. Car Je est une autre. Si le
cuivre s’éveille clairon, il n’y a rien de sa faute. Cela m’est évident : j’assiste à l’éclosion
de ma pensée : je la regarde, je l’écoute : je lance un coup d’archet : la symphonie fait son
remuement dans les profondeurs, ou vient d’un bond sur la scène.
Si les vieux imbéciles n’avaient pas trouvé du Moi que la signification fausse, nous
n’aurions pas à balayer ces millions de squelettes qui, depuis un temps infini, ont accumulé
les produits de leur intelligence borgnesse, en s’en clamant les auteurs ! (Gallimard
Pléiade 1954) A-t-on jamais lu ces mots, tous ces mots, attentivement ? Ces mots si clairs ?
Il est un ‘Je’ sacré – mais faut-il le majusculer, puisque si personnellement ‘moi’ ? – que
l’intelligence borgnesse maintient en état de coma spirituel et qui soudain s’éveille,
inexplicablement, balayant d’un coup les conceptions erronées de l’intellect usurpateur ?
N’est-ce pas clairement la condamnation de cette ‘deuxième création’ dénoncée par
Stephen Jourdain, distorsion de la vision et du jugement productrice d’une monde halluciné
recouvert de mensonge et de souffrance ? ‘Je’ ou ‘Moi’, soit l’enfant de Dieu quand l’autre,
à contre-sens, reste à jamais un ‘vieil imbécile’ ? La suite de cette lettre n’en est pas moins
éclairante : La première étude de l’homme qui veut être poëte est sa propre connaissance,
entière ; il cherche son âme, il l’inspecte, il la tente, l’apprend. Dès qu’il la sait, il doit la
cultiver ! Cela semble simple : en tout cerveau s’accomplit un développement naturel, tant
d’égoïstes se proclament auteurs ; il est bien d’autres qui s’attribuent leur progrès
intellectuel ! – Mais il s’agit de faire l’âme monstrueuse… Je dis qu’il faut être voyant, se
faire voyant… Le Poëte se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de
tous les sens (…) Puisqu’il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu’aucun ! Il arrive à
l’inconnu, et quand affolé, il finirait par perdre l’intelligence de ses visions, il les a vues !
(op. cit. p 270) Pour briser les chaînes de l’imposture, libérer la langue pour libérer les mots
et les hommes (et les femmes !), affirmer un ‘matérialisme’ qui est de fait un essentialisme
exposé à tous les drames de l’existence, il vouera tous ses efforts et toute sa vie, échouant
inévitablement, mais qu’importe ? il le dit lui-même. De même qu’il sait que d’autres
viendront après lui… Qui ? Je verrai sans doute Mallarmé qui s’essaierai à toutes les magies
d’un langage, Ponge qui tentera de donner expression à ce ‘parti-pris des choses’, Chazal
qui s’accordera au Tout dans la vision de toutes choses au soleil d’une ‘monstruosité’
assumée, Jaccottet qui choisira d’écouter les plus humbles harmonies du silence des êtres
de la nature. Nous verrons.
Bonnefoy, qui est philosophe également et se garde de séparer les échos multiples d’une
pensée célébrante, va insister sur ce thème de l’unité qui est la vérité profonde de ce
panenthéisme du Tout. Plus loin que les anathèmes… ces dénonciations d’une société si
mauvaise sont preuve, de par leur violence même, d’une acuité du regard qui fait que
Rimbaud peut percevoir le surcroît de l’apparaître des choses et des personnes sur toute
idée préconçue… C’est un signe que l’espérance de Rimbaud, quelle que soit l’abstraction
de ses rêveries, reste au contact de la réalité, reste ‘au monde’… ayant, autrement dit, à
s’ouvrir de façon plus immédiate, plus simple à l’intuition d’unité de tout et en tout qui est
à son origine. (p 25) L’apparaître ! Mais un plus difficile, laborieux même, accès au réel
immédiat, celui dont la perception imagée n’est pas défigurée par quelque idéologisation.
Nouveau défi que cette nouvelle définition d’un réalisme, pour éviter de tomber dans le
piège d’un matérialisme terriblement réducteur ! Bonnefoy reprend cette méditation en
maints écrits et entretiens, toujours contraint d’y apporter précision à travers des objections
qu’il estime légitimes, et pas seulement celle d’une indicibilité de l’expérience qui nous
enfermerait en ataraxie stoïcienne. Il déclare dans L’inachevé (Albin Michel 2021), un
entretien avec Dimitri Angelis de 2014 : N’est-ce pas dans l’expérience de l’unité et dans
sa préservation que tout se joue ? (…) Nous avons à savoir l’unité, à la ressentir au plus
profond de nous où heureusement elle existe… ce qu’il faut, c’est tenter de comprendre et
mieux dire cette impression d’unité qu’a la poésie en son expérience du monde… quand
nous savons renoncer aux interprétations que notre pensée brûle toujours de fournir…
quand nous ne laissons pas la pensée conceptuelle prédominer sur l’adhésion instinctive…
Le concept, c’est prélever un aspect dans une chose qui en a d’autres, qui en a comme à
l’infini, pour lui substituer une figure qui n’en sera qu’une représentation schématique.
C’est un passage à la généralité qui vide de soi une vie, ne sachant y voir que de la matière.
Le concept va droit à cette matière… Il risque de la faire prévaloir dans notre approche
de tout, y compris des êtres humains… (pp 245-247) Nous avons plus haut, et comme tant
d’autres maintenant que j’ai nommés, les dangers de l’abstraction, et celui d’exorciser son
pouvoir par de nouvelles subtiles abstractions. Mais faut-il pour autant vouloir se défaire
de la pensée conceptuelle ? Bonnefoy reprend ici une critique connue de la contemplation
des mystiques, trop fusionnelle, aboutissant à la disparition de l’un ou l’autre des deux
acteurs nécessaires à l’expérience révélatoire. Avec l’abandon du conceptuel, de cette prise
des mots sur l’apparence sensible, la chose rentre en son unité mais tombent alors comme
de vaines écailles les divers aspects qu’y différenciait le langage… L’être se voit dépouillé
de son paraître, le plein grandissant de l’Un se fait pour nous dans cette extinction des
relations entre choses un vide tout aussi bien, le grand vide… Dans l’expérience mystique
ne demeure qu’un seul objet, indifférencié, au-delà même des sens… L’absolu entrevu làbas, c’est ici, pour son témoin, une solitude qu’il ne sait même pas ressentir. (p 247) Cette
expérience mystique, nous l’avons bien vu, c’est celle des Orientaux qui s’abîment dans
l’unité indifférenciée d’un Absolu qui a perdu jusqu’à la conscience de Lui-Même, du
moins cette conscience qui génère connaissance. Mais la réalisation gnostique, qui apprend
à voir la lumière dans les images (log. 83 de l’Evangile selon Thomas, cité) qui réhabilite
la conscience en son pouvoir de co-naissance, de cette amphibolie du Seul qui s’offre à conaissance, qui affirme la validité en même temps que la finalité d’une création qui n’abolit
pas, mais exhausse ! Bonnefoy ne le sait pas. Comme ses contemporains qui ont tant
(trop ?) appris de l’Histoire, de la Sociologie, de la Psychologie, il se désespère de voir
sacrifier l’altérité où se joue la scène de la donation du sens, universel et singulier, singulier
révélateur d’universel. Comme l’abstraction peut tout dévorer, l’affirmation de la
multiplicité peut encore tout dissoudre dans cette rivalité des concepts qui agissent toujours
dans la visée d’une séparation. L’épreuve de l’unité, de l’Un, est une épreuve existentielle
qui se joue de l’espace, du temps et de la causalité – Tout est un jeu que la Déité se donne,
dit Silesius – et ‘cela’, Bonnefoy l’ignore. Il pressent néanmoins, il faut lui en être
redevable, la fécondité d’un réalisme qui surmonte les délires du conceptualisme, réalisme
que les mots soutiennent pour le dire d’une beauté du monde et de ses habitants.
Admettons : Se détournant du gouffre de la matière, faisant chose de celle-ci, et de cette
chose son instrument, et de cet instrument son ami qui défriche avec elle un lien pour une
vie créatrice de sens et par suite d’être, le langage est ce qui vaut et ce qu’il faut. (p 248)
Il faudra réveiller les mots, les secouer : la tâche du poète, la mission de l’art ! Mais un
exercice du langage, seulement ?
Quant à l’insistance sur la langue, cette langue qui donne tout son éclat à la poésie qui n’est
pas philosophie, c’est chez Mallarmé (1842-1898) qu’on la trouve la plus passionnément
accentuée. Je cite ici ce fameux texte sur la crise de vers, publié dans ses Divagations de
1897, une profession très critiquée par Bonnefoy qui y voit un explicite retour aux chimères
platoniciennes qu’il tant dénoncées ! À quoi bon la merveille de transposer un fait de nature
en sa presque disparition vibratoire selon le jeu de la parole, cependant ; si ce n’est pour
qu’en émane, sans la gêne d’un proche ou concret rappel, la notion pure.
Je dis : une fleur ! et, hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque
chose d’autre que les calices sus, musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de
tout bouquet. Mallarmé ésotérique ? Illisible ? Ces deux phrases me paraissent pourtant
claires. Le mot n’occulte pas la chose, son mystère ; il l’évoque. En dépit de son caractère
abstrait, et donc étranger à la chose même – une fleur ici – il facilite l’apparition de ce qui
est une idée pure, il existencie, mais artificiellement, oui, et réellement pourtant, au péril
d’enfermer ce qui est vivant dans le su de la mémoire ! La dispute fait rage depuis des
siècles : Mallarmé y va à son tour de tout son être, science et préscience, divinatoire même ;
il y consacre son œuvre que je ne puis évoquer ci tout entière. Dans son Stéphane Mallarmé
(Seghers 2004) Patrick Laupin nous dit l’essentiel à retenir de cet effort surhumain à écrire
le Livre : … il traverse la langue et trouve le clavier primitif de la parole, comme un
toucher, une fugue ; il trouve que ce qui s’écrit se dit du bout de la peau… Alors il recrée
de la vie et de l’histoire, du pensable… il dépasse le malheur de la conscience et va
travailler la langue pour que les mots produisent de la splendeur d’existence… une
affirmation de la vie. (p 28) N’est-ce pas l’essence même de la poésie ? La lecture de
Mallarmé autorise bien des gloses, mais on peut les résumer : aller vers un ‘parti-pris des
choses’ plus affirmé (de quel réalisme ?) ou choisir la voie d’une gnose qui révèle
l’invisible dans le visible, celui-ci ne déflorant en rien le premier, en affirmant même sa
gloire celée dans l’opacité de son secret, de son retrait. Le premier parti occupe presque
toute la littérature contemporaine. Le second est celui de Cynthia Fleury dans son Mallarmé
et la parole de l’imâm (Gallimard folio 2020). Elle nous rappelle que les imâms sont les
successeurs du prophète Mohammad dans le shî’isme duodécimain. Chacun, dans son
temps, à son heure, révèle aux ignorants une part de vérité qui est aussi vérité tout entière
puisque partie d’éternité ; je renvoie qui voudrait s’informer plus en détails de ce chapitre
prodigieux de l’histoire humaine, aux écrits d’Henry Corbin, souvent cités dans ce livre. Il
y a une face cachée de l’Absolu, et une face tournée vers nous, un secret qui est celui de
Dieu, et une révélation offerte aux hommes dans les écrits mêmes du Prophète et de ses
successeurs. Pour Cynthia Fleury, le poète a une fonction analogue à celle de l’imâm.
L’important est de saisir la dialectique entre une révélation et une création/intellection…
Ces deux approches apparemment antinomiques sont pourtant similaires. La sécheresse
de la plume imâmique, loin d’être le signe d’une insuffisance, est le signe d’une langue
parfaitement accomplie. Mallarmé a tenté d’écrire el Livre par excellence… (p 95) La
comparaison est osée, et le pari, risqué. Faire comparaître ensemble deux paroles qui
s’ignorent peut surprendre et paraître gratuit. (p 181) L’essai est théorique, reconnaît
Cynthia Fleury, mais pourtant la comparaison va permettre des enseignements valables
pour l’un comme pour l’autre, éclairant une situation gnoséologique qui prend bien valeur
d’universalité, et dans la spécificité même des rôles habituellement reconnus du théologien
et du poète. La place de l’un vaut celle de l’autre : la révélation n’a pas lieu sans ‘l’avoir
lieu’, l’avènement du poète/imâm. La révélation fait événement si l’âme poétique fait
événement… L’événement est de même nature pour Mallarmé ou l’imâm… Célébration
vertigineuse et voilée parce que l’événement n’a lieu que dans la disproportion créative.
L’acte poétique se situe se situe dans la métamorphose de la disproportion en mesure
rythmique… La cristallisation mallarméenne est l’autre nom de l’événement de l’âme de
l’imâm. Lorsque l’âme advient, elle se cristallise sous la forme poétique et la goutte
ténébreuse de l’encrier s’épanouit en une nuit de la langue… Chez Mallarmé, le
microcosme est l’expression d’une écriture cosmique. La nuit étoilée du monde sensible
est la cristallisation de la goutte ténébreuse. La composition typographique renvoie à
l’originel. Les mots, corps composés, portent en eux le sacre de la langue et manifestent le
caractère principiel des lettres. (p 100) Ce qui nous est dit, c’est que l’Un autorise
l’apparente rupture qui (ou que) figure la création, que l’essence de la poésie (comme de la
gnose) consiste en cette révélation par telle image – la lettre même, la goutte d’encre ! –
qui dit la vérité immarcescible du Repos qu’aucune rupture ne disloque, pas même le
mouvement d’un rythme ; mission identique de l’imâm et du Poète ! Chacun va illustrer
ce caractère particulier de l’éveil que j’ai dit ‘occidental’ : révélation d’un impersonnel qui
néanmoins n’efface pas le singulier quand celui-ci devient son ‘lieu’, son témoin, son
prophète. Mallarmé l’avoue lui-même dans une lettre à Eugène Lefébure : je suis
maintenant impersonnel et non plus Stéphane que tu as connu – mais une aptitude qu’a
l’Univers spirituel à se voir et à se développer à travers ce qui fut moi. Fragile comme est
mon apparition terrestre, je ne puis subir que les développements absolument nécessaires
pour que l’Univers retrouve, en ce moi, son identité. (p 172) Cynthia Fleury le commente
ainsi dans la comparaison qu’elle propose : Si le ‘drame de l’Idée’ est de vouloir être
connue, le fondement islamique du face-à-face doit, malgré tout, se maintenir : il n’y a de
face-à-face qu’entre soi et le Soi. (p 173) Il ne s’agit pourtant pas de dévoiler une science
unique et totale du Tout : l’esprit pur déborde, en création, en mystère aussi, mais telle
parole initie et libère du joug de l’ignorance et des passions. Cynthia Fleury nous propose
même une magistrale interprétation du ‘coup de dés’ qui a tant agité nos exégètes
professionnels. L’imâm ne détient pas la parole suprême… Il est un ‘dé’ mallarméen, un
complexe de faces possédant idéalement le total parfait mais incapable de la présenter
correctement dans son ensemble : le dé ne retombe que sur une face. Le dé, figure possible
de la totalité ne laisse entrevoir, à chaque coup, devenu expression poétique, qu’une seule
de ces faces. La parole mallarméenne est donc bien du côté de la maîtrise mais le maître
est un joueur et le dé ne libère qu’un calcul approximatif ou plutôt qu’une approche de la
Face, symbolisée par une face. (p 103) Face ; Tout, inaccessible totalité d’un infini
excédent, que la révélation d’une parole (prophétique ou poétique, mais sans différence
réellement) rend intelligible dans un langue d’éveil, déliée et foudroyante. L’explication
rejoint l’intuition, leurs contradictions unies en la même révélation ‘entre le oui et le non’
suivant la sublime réponse d’Ibn’Arabî à Averroès qui l’interrogeait sur l’aporie des
vérités, soit révélées, soit intellectives.
Alors, privilégier un ‘retour aux choses mêmes’, nous avons vu à quelles délicates et
souvent contradictoires démarches s’était engagée la phénoménologie – un ‘parti-pris des
choses’ comme dira Francis Ponge ? Voyons mieux de quel engagement il s’agit en poésie.
D’abord le programme est évident ; une vraie provocation, comme si la subjectivité et
l’imagination qui la distingue en propre devaient être éliminées. Restera donc le langage –
quelle vérité porte-t-il par lui-même ? – et où trouver une neutralité de la langue sinon dans
cette science qui semble devenue la maîtresse de toutes les inspirations dans cette première
moitié du siècle passé. C’est tout le trajet, philosophique aussi, linguistique, de Ponge ;
mais alors, où la poésie ? Dans une préface à son manifeste, Ponge précise : Parti pris des
choses égale compte tenu des mots. Si Ponge a mis d’abord l’accent sur les choses, c’est
par méfiance à l’égard des idées et des idéologies, et du langage usé qui les véhicule. Il a
cherché à surprendre un ordre des choses indépendant des significations que leur impose
une culture sclérosée. Il choisit donc de recourir délibérément à la prose, pour se soustraire
aux conventions du vers ; et il se plaît à réhabiliter des objets méprisés par la société et par
la tradition poétique, comme le cageot, la cigarette ou le galet. Cette prose oblige le poète
à ‘parler contre les paroles’ toutes faites, à réinventer le lexique. Au lieu de s’arrêter à la
signification que véhicule habituellement le nom de la chose, Ponge s’essaie à le faire jouer,
‘littéralement et dans tous les sens’, en revenant à son étymologie, en le décomposant, en
l’associant à d’autres mots voisins par le son ou par le sens : au bout de son fil (funus),
l’araignée ‘agit en funambule funeste’. De tels ‘jeux de mots’ sont autant d’objeux, de
procédés pour découvrir un aspect encore innommé et inaperçu de l’objet. Il s’agit pour
Ponge, en donnant aux mots ‘une épaisseur presque égale’ à celle des choses, de ‘rendre
compte de la profondeur substantielle’ du monde. Réson et raison, fonctionnement et
signification sont indissociables : Ponge pense ainsi s’éloigner autant du formalisme que
du réalisme.
Progressivement, à l’idéal du texte bref, clos sur lui-même, qui présidait au Parti pris des
choses, il a substitué le proême, poème en quête de lui-même, qui associe à son élaboration
sa propre critique et sa poétique ; puis le carnet, et les brouillons eux-mêmes, publiés tels
quels dans leur intégralité, en un geste qui confère à la fabrique du texte une valeur égale
à celle de son état ultime. Ponge estime que le caractère élémentaire du rapport entre mots
et choses laisse ouvert un éventail imposant d’interprétations. Dès ses premières
publications, il est reconnu par ses contemporains philosophes, notamment existentialistes,
Sartre notamment, mais il se méfie très vite de leurs interprétations qui le tirent encore vers
où il ne veut pas aller : une conception abstraite du monde, dominée par l’idéologie. Il tient
à préserver dans son œuvre ce qui en fait son originalité : son potentiel d’indétermination.
Contre les vertiges métaphysiques d’une recherche de l’unité conçue par la pensée, il
affirme la vérité des variétés d’objets et de mots qui disent mieux la vérité du monde réel.
Son objectif restera indéfiniment le rejet de tout idéalisme, y compris tout discours
théorique (rhétorique !) à propos de ce rejet même ! Pour lui, il ne peut exister qu’une
multitude de pratiques langagières à propos d’objets divers. Cette remise en cause de la
représentation parfaite de l’objet permet d’interroger les liens qui unissent la perception
visuelle et l’écriture. Toutes les limites de la littérature, et de la poésie, doivent être
dépassées ; leur définition générique ne doit pas contraindre à des modes d’écriture
stéréotypés et balisés par des règles fixes. La poésie doit être une entité floue, un lieu
d’expérimentations, une pratique où s’assemblent des données bigarrées et qui forment des
objets singuliers dont le sens provisoire est propre à un contexte précis d’énonciation.
Contre une conception traditionnelle de la littérature, il affirme la primauté d’une littéralité
qui n’est ni un état du sens particulier, ni surtout une forme exclusive de la poésie. Au
contraire, la littéralité s’oppose à tout modèle figé de la signification. Elle est tout
simplement ce qui se dit à propos des choses dont le sens est indéterminé et qui se spécifie
à même la pratique langagière, excluant donc l’existence d’un sens de base. D’un autre côté,
il estime que ce n’est ni l’émotion qui pousse à la parole, ni la parole qui représente et
explique les sentiments d’une façon unilatérale, mais l’énonciation qui, par certains jeux de
langage, propose un usage des affects et leur donne un sens, selon les règles internes du
texte. Ainsi, les affects ne sont pas des causes de la poésie mais ils suscitent plutôt des
effets relatifs à leur expression même, comme elle s’est imposée au contact immédiat des
objets.
Ponge est-il philosophe aussi lorsqu’il prétend aussi catégoriquement que la nature est ce
lieu concret où sont juxtaposées les choses qui ont un droit inaliénable d’existence ; qu’elle
n’est pas une substance métaphysique qui réduit toutes les choses à sa propre essence en
leur ôtant leur propre individualité ? Mais encore, pour lui, la nature n’est jamais une idée
métaphysique qui réduit les étants à elle-même. Si Ponge déteste les idées, c’est parce
qu’elles tendent à réduire la réalité vitale à la conscience terne contenue par les concepts.
La nature, en tant qu’ensemble spatio-temporel de tout ce qui existe ainsi depuis toujours
n’est pas l’objet de la possession conceptuelle de l’homme. L’homme ne peut que la décrire
comme telle. On pourrait comparer cette philosophie restée implicite à celle de Spinoza qui
concevait que Dieu n’existe pas hors des créatures mais plutôt qu’Il se réalise en elles.
Autrement dit, le transcendant se niche même dans les choses immanentes les plus
humbles. Si Ponge s’intéresse aux choses les plus banales qui se trouvent dans l’horizon
immanent, c’est parce qu’elles comportent en elles la transcendance, c’est- à-dire la
divinité. Dans le contexte des chapitres de ce livre, on pourrait tout aussi bien le comparer
à l’existentialisme taoïste qui s’efforce également d’échapper aux divagations mentales
pour se raccorder à la substance des choses, néant de tout ce que l’on ‘sait’ et plénitude
d’un inconnu aux potentialités inestimables. ‘Cela’ s’offre tout simplement et ne requiert
que l’humilié, et l’austérité, d’un regard épris d’authenticité sans compromis. On se gardera
de le désigner sous les termes d’un nihilisme ou d’un matérialisme. Ici, ‘poésie’ est devenu
ce lien ténu de vitalité régénérée qui unit le plus grand au plus petit. Et cela ne peut arriver
que dans l’expérience de l’immédiat d’un instant délivré de la pâleur des habitudes. Mon
exemple unique, un des meilleurs je crois : le cageot.
À mi-chemin de la cage au cachot la langue française a cageot, simple caissette à clairevoie vouée au transport de ces fruits qui de la moindre suffocation font à coup sûr une
maladie.
Agencé de façon qu’au terme de son usage il puisse être brisé sans effort, il ne sert pas
deux fois. Ainsi dure-t-il moins encore que les denrées fondantes ou nuageuses qu’il
enferme.
À tous les coins de rue qui aboutissent aux halles, il luit alors de l’éclat sans vanité du bois
blanc. Tout neuf encore, et légèrement ahuri d’être dans une pose maladroite à la voirie
jeté sans retour, cet objet est en somme des plus sympathiques, – sur le sort duquel il
convient toutefois de ne pas s’appesantir longuement.
Comment prolonger le grand tour des intentions et expressions poétiques : de Rimbaud à
Ponge, ne voit-on pas la seule volonté en acte de dire plus que tout ce que nous donnent les
mots du langage commun incapable de révéler la beauté du Tout, la marque de sa vérité
secrète ? Et cela parce qu’il demeure presque toujours platement utilitaire, étroitement
réaliste et borné par la répétition des images qui borne l’existence morne des choses
confinées en matérialité pure ? Je vois bien aussi l’ambiguïté d’un langage poétique, parfois
en recherche de cette révélation, au-delà des mots, de l’image qu’ils nous imposent par les
contours trop précis de leur signifiance propre, d’autres fois, désireux de se limiter en dedeçà même des mots et de leurs limites, dans la révélation d’une êtreté plus nue, plus
humble, et néanmoins remplie de vérité suffisante et de noblesse ! Quel pari ou quel choix
prendre, à partir de quelle impression et de quelle mesure, de quelle expérience ? J’ai tenté
de le dire en réponse à une amie que me citait une belle formule de Roger Munier qui
reflétait pleinement, à mon avis, cette ambiguïté. Le monde est le voile éclatant d’une
splendeur qui se dérobe. Cette formule poétique de Roger Munier pointe une réalité
infiniment mystérieuse sans en déceler pourtant le secret profond. Comme son maître
Heidegger, il ne s’est jamais éloigné d’une ontologie, autrement dit d’une objectivité de
l’explication, sans trouver jamais les voies d’une philosophie de la Vie. Aujourd’hui
pourtant, on ne peut, on doit même connaître la Parole du gnostique Thomas dessinant cette
rivalité des images et de la lumière (logion 83, cité in Gillabert et alii), mais mystérieuse
encore… Si l’on veut croire, c’est assez facile, que les images ‘cachent’ la lumière, doit-on
aussi croire avec autant de force que la pure révélation de celle-ci (comment ? en quel
site ?) anéantit la simple parution de celles-là ? Et c’est bien ce que voudrait nous dire
Munier avec toute l’élégance de sa langue poétique ! Mais l’image ici nommée n’est-elle
pas plutôt représentation que présentation, concept né d’une raison logique analysant
sensation et perception ; et si l’on veut parler d’un jugement perceptif, quelle différence
cela fait avec le jugement catégorique, affirmatif, exclusif ! ‘Il y a un arbre !’ – ‘C’est un
chêne et pas un peuplier ; il appartient à telle variété, il a tel âge etc.’ ainsi que toutes
définitions qui l’enferment dans une identité mesurée à l’aune de la mienne, c’est-à-dire de
mes raisons, pour ne pas dire de mes calculs ! Or, la présentation, et je crois Thomas seul
à nous l’apprendre, est révélation des ‘modèles’ (logion 84) que Platon appelait Idées, qui
n’ont jamais connu l’odeur de l’existence, parole reprise par Ibn’Arabî ! Munier dit
justement éclatant ! Il aurait dû ajouter : aveuglant ! Car, inexplicablement et sans raison,
il apparaît une image qui signale l’Idée pure, et la lumière dont elle est porteuse
substantiellement. Mais il se produit à la fois une révélation et une occultation : c’est le
miracle de la création, inexplicablement et sans raison – je tiens à le souligner – création
perpétuelle, ici maintenant. Grand mystère et réalité néanmoins manifeste dont je suis moi-même le secret (le ‘Régent’ dira Ibn’Arabî) : figure d’une conscience qui mouvemente le
jeu de la création, et pour dire le fond de l’affaire (comme l’Indien Nisargadatta) : Moi
l’Absolu et moi une personne ! Cette conjonction : un mouvement et un repos ! (logion 50)
La vraie question, l’unique question à laquelle chacun est appelé à répondre…
personnellement ! Mais sans contradiction, sans rivalité des deux pôles de ce qu’il faut bien
appeler une opération ; dialectiquement, Tout est un jeu que la Déité se donne dira Silesius,
signalant aussi la gratuité de la création dans son fameux distique La rose est sans
pourquoi… En réalité, cette splendeur ne se dérobe pas, elle s’offre même, elle se destine à
notre ‘imagination’, imagination opérant deux fois, le Seul se figurant, et son image (moi-même ! untel !) incarnant la splendeur éblouissante d’une manifestation aux périls des
conditions, en un mot, de l’occultation. De l’aliénation. La conscience personnelle est le
lieu de cette révélation, et les mots pour le dire, peuvent bien en favoriser l’émergence, ou,
au contraire, dans l’aliénation d’un logique fermée, d’exclusion, en provoquer le tragique
refoulement. Convaincu qu’il y a création, comme l’irrécusable matérialité des ‘choses’
m’en impose les ‘faits’, j’ai proposé la notion, déjà bien élaborée hélas, de l’Un-en-Deux,
qui pourrait se dire plus facilement peut-être Vie (Michel Henry). Création et ‘lecture’
(Jourdain), déchiffrement des modèles qui se masquent d’impressions, de concepts etc.
Thomas n’a-t-il pas dit d’abord : un mouvement ! Et un repos ! Soit dit : il y a de la
conscience, je nais même de conscience, mais à travers la ‘fente’ de ces réalités quantiques
comme on les appelle aujourd’hui contre le physicalisme des ‘modernes’, je m’aperçois du
jeu (que la Déité se donne !) et je m’éprouve moi-même en Réalité. ‘Je Suis’ infiniment
plus que ‘je suis’ ! Et c’est bien le dessein du Seul qui se réalise en surabondance par ce
geste purement spirituel audacieusement accompli en une histoire, le procès d’une conaissance. La ‘mienne’ ? Bien sûr ! Déclinée évidemment en une myriade innombrable de
figures.
Cette fois, la question de soi et la question du Tout se sont bien rejointes, fondues
l’une en l’autre. Dans une remarquable Anthologie Manifeste : Habiter poétiquement le
monde (POESIS 2020), Frédéric Brun réunit des centaines de pages écrites par poétes, mais
aussi prosateurs, artistes, qui nous entraînent à découvrir les vérités méconnues de ce
mystère de création littéraire, et au-delà, si ‘mal connu des hommes’ (Valéry). Je résumerai
les résultats de cet immense travail par une citation reproduite de Jean Onimus (Qu’est-ce
que le poétique ? POESIS 2016) Comment la poésie questionne la réalité : le poétique vise
le réel, c’est-à-dire ce qui ne se répète pas, la réalité donnée une fois pour toutes qui est
aussi l’inépuisable. Réalisme ouvert, tout à l’opposé du réalisme indigent sur lequel
s’exerce l’emprise de l’intellect, qui a toujours besoin de choisir, d’éliminer, d’éclaircir,
de structurer. Le poétique n’est pas seulement une production verbale ou artistique : c’est
une façon de s’ouvrir au monde et à soi-même. Son contenu psychique est une façon directe
– et grave – de répondre à l’interrogation existentielle ; en somme une approche
‘métaphysique’, mais assez concrète pour pouvoir se passer de discours et se produire à
l’improviste, dans les intervalles de l’action, dans les moments de silence,
d’émerveillement ou de panique, quand l’être doué de conscience s’offre enfin sans défense
à l’impact prodigieux de l’instant. (p 356) extraits de DD, pp 403 à 419
Dedans comme Dehors – Raymond Oillet – Edilivre