Dans mon article précédent j’ai promis la publication d’extraits de mon ouvrage publié chez Edilivre en 2023 : Dedans comme Dehors. Mais je m’aperçois que ces passages sur la physique quantique ont déjà été publiés au fil de l’enquête sur la bataille épistémologique opposant réalisme et idéalisme. Je m’en abstiens donc, je supprime l’article publié aujourd’hui, et je propose un texte beaucoup plus offensif, citant directement cette fois des auteurs qui ont délibérément écarté ou même ignoré la thèse réaliste ! Nous sommes bien au-delà aussi de la question posée par le solipsisme, qui se trouve également traitée précédemment. Il s’agit d’un texte de travail dont la première élaboration, avec son grand choix de notes complémentaires, est due à Phillipe Moulinet, expert reconnu en islamologie et grand lecteur de Michel Henry. J’y ai ajouté des éléments visant à rendre encore plus systématique la thèse adoptée. Mais il faut le répéter humblement, ce sujet si délicat restera indéfiniment ouvert, autant aux avancées scientifiques et plus généralement gnoséologiques, qu’aux intuitions qui ne manqueront pas d’éclore en des esprits vivants et des coeurs courageux, si l’avenir le permet.
« Telle sera la formule simple et catégorique du déni à opposer au réalisme : Je ne vois pas des choses mais mon jugement à propos des choses. L’installation des objets dans un monde est une dérive conceptuelle. J’observe non pas la chose vivante mais sa doublure dans le monde. C’est-à-dire que le travail de conceptualisation est une désabsolutisation de l’impression. Le regard de la pensée est « relatif à ». Une connaissance est connaissance de quelque chose. Elle se rapporte ou est relative à quelque chose.[1] La connaissance conceptuelle opère systématiquement par comparaison. Juger, nous a dit Jourdain, c’est inclure un individu dans un genre. C’est ce que démontre parfaitement Michel Bitbol : Le jugement… est l’instrument dynamique de la conceptualisation. Il connecte un prédicat à chaque sujet individuel au moyen d’une copule, et il relie par là ce sujet individuel à tous ceux qui sont considérés comme relevant du même prédicat, du même concept, et donc de la même classe. Le concept et le jugement devraient dans cette mesure être appelés des dispositifs de désabsolutisation. L’homme du concept et du jugement est l’étant qui est passé de la commotion du singulier absolu à la classification d’une pluralité d’éléments reliables.[2]
Un pas plus loin et nous dirons que nous ne pouvons faire l’expérience d’aucune chose séparée sans nous représenter nous-mêmes dans un jugement sur nous-mêmes. Ce jugement est « je suis », pris dans la suite des jours, dans la continuité de la pensée, dans mon histoire, dans le monde ayant le monopole de l’être. Je suis en tant que je pense appartenir à ce milieu-là. Ce jugement sur moi, sur lequel je projette un jugement de valeur, une charge existentielle, me pose hors de moi comme un paquet de pensées. Il ne peut faire autrement car la charge affirmative du second jugement de type existentiel sur un jugement qualificatif – rassemblant mes attributs définitoires – n’est qu’une pensée sur une pensée, un jugement sur un jugement. C’est une superposition, une super-stition d’existence – pas une existence réelle. Le bloc attributaire est expulsé par le second jugement puisque penser c’est re-présenter, présenter devant. La représentation ne correspond pas forcément à la présentation.[3] Je traite cette représentation comme étant la présentation, comme étant la réalité. Alors que c’est juste une représentation, et juste une image mentale c’est-à-dire que c’est de la fiction.[4] Un jugement de type existentiel, « je suis », propulse mes attributs devant et moi et je me dis « je suis comme ceci et pas comme cela ». Mon esprit est comme représenté devant moi sous la forme d’un ensemble d’attributs. Mon esprit devient pour moi un attribut, un concept, l’idée de tout ce qui me passe par l’esprit.
Toutes les tentatives de réformes et autres projets intellectuels, enseignements, philosophies, ne sont rien d’autre que de la pensée sur de la pensée, une pure et simple dialectique de la pensée… dans l’intérêt de l’entité pensante, du penseur, qui rassemble toutes vos expériences. Un mécanisme de défense qui empêche d’en finir avec ce procès.[5] C’est moi relativement à moi, à distance, en deux temps, sur le même plan de la pensée. Cela ne donne pas un sujet, une vraie vie. Découvrir la source du concept « je suis » et découvrir qu’il n’est rien d’autre qu’une idée conceptuelle de soi-même est le chemin vers la réalisation de soi et la complétude.[6] Vous n’avez pas de personnalité. Elle n’existe que dans le mental.[7]
C’est à travers cette image moi que j’aborde toutes les questions sur le monde. D’une certaine façon on a faussé le problème. On a tout à fait le droit de se poser des questions sur la réalité fondamentale, mais pas en oubliant que ce qui s’écrit effectivement dans le livre de notre vie c’est nous-même abordant ces questions. Ce ne sont pas ces questions elles-mêmes, c’est nous-mêmes les abordant. Il faut constamment remettre les choses à leur place. Une chose est ce qui nous apparaît comme réel et une autre chose est ce qui est véritablement réel. Alors l’univers, le réel, l’être ne sont pas des choses réelles. Ce qui est réel c’est moi pensant à l’univers. Ça c’est concret, et l’univers, à l’évidence, c’est un épisode de ma vie personnelle, et ça se situe dans cet absolu qu’est ma vie personnelle.[8] L’attitude de retrait du connaissant tend à m’exclure, à me faire oublier pour me réduire à l’état d’observateur, de récepteur d’une réalité extérieure. La pensée domine tout et alors là la pensée porte un regard attristé et réprobateur parce que la pensée semble vouée à poursuivre en vain, dans son propre ciel, le reflet de la réalité.[9] Ne se percevant pas pensant au moment où il pose son nouvel absolu, le matérialiste spéculatif se rend insensible au fait que ce dernier est corrélé à sa pensée. Rejetant son activité de tissage narratif dans l’angle mort de son discours, il ignore n’avoir absolutisé que l’objet de sa propre créativité d’écrivain. Déclarant qu’il y a un sens à tenir les propositions ancestrales pour vraies indépendamment de nous, le matérialiste spéculatif escamote sa déclaration présente qui leur donne un sens pour nous.[10]
Les choses de la vie réelle sont des impressions de l’âme. Les impressions ne se neutralisent pas deux à deux dans un milieu indifférencié car je suis le vivant des impressions vives. Rien ne peut faire qu’une mauvaise odeur soit confondue avec un parfum suave. Maître Eckhart dit que le fait qu’un bruit désagréable puisse être aussi satisfaisant à l’oreille que les doux sons d’une lyre est une chose à laquelle je n’atteindrai jamais.[11] Mais les impressions ne sont jamais écartées, car je n’ai pas des impressions, je suis à chaque fois mon impression. Ce qui est dangereux c’est que la logique avec exclusion montre déjà le bout de son nez là : puisque je suis A je ne peux pas être B…. Ça peut se réduire à une formule très simple : pour devenir ce que je suis-je dois fonctionner comme un A qui entrerait en collision avec lui-même, clac ! c’est le principe d’auto-identification, c’est le principe d’immersion dans l’être. Pour que A devienne A il faut qu’apparaisse la Aité de A et qu’il s’immergé entièrement dans la Aité de A. Mais c’est la condition nécessaire mais pas suffisante. Alors l’éveil c’est quoi ? C’est une rencontre. Là il y a un mouvement auto-identificateur, impressionnant comme le claquement d’un fouet, instantané. Mais ce n’est pas assez. L’essence de l’éveil c’est ce qui va se mettre en place dans le sein de ce mouvement auto-identificateur, c’est un mouvement auto-différenciateur qui va s’exprimer … c’est-à-dire que je vais m’affirmer, d’en amont de toute croyance intellectuelle, d’en amont de tout raisonnement, de toute logique, m’affirmer comme irréductible à ce que je suis, irréductible à mon identité. Ça s’écrit, dans un premier temps, l’éveil c’est A = A, principe d’identité, ça a fait couler beaucoup d’encre. Et, dans un deuxième temps, dans le sein même du principe d’identité, il y a le principe d’auto-différenciation qui se met en place et je suis irréductible à ce que je suis. Alors ça se traduit par A = A, identique à A ; et puis, dans un deuxième temps, la deuxième proposition, qui est la culmination du divin en nous, il faut bien comprendre ça, c’est le passage, c’est : A > A, A plus grand que A. C’est-à-dire que toute chose véritablement réelle, authentiquement réelle est en perpétuel état d’auto-débordement et est à jamais irréductible à cela qu’elle est.[12]
Le sens de la proposition « A est A » ne s’accomplit que lorsque « A est non A ». Etre soi-même, c’est ne pas être soi-même – telle est la logique du zen, qui comble toutes nos aspirations. Il faut arriver à ce que silence et éloquence se confondent, c’est-à-dire à ce que négation et affirmation s’unifient dans une forme supérieure d’assertion.[13]
Entre le oui et le non, les esprits prennent leur envol hors de leur matière.[14]
La réalité est tout et rien, totalité et exclusion, plénitude et vacuité, cohérence absolue et paradoxe absolu. Vous ne pouvez pas en parler, vous ne pouvez qu’y perdre votre soi.[15]
Maintenant nous sommes capables d’entrer en résonance avec ce que nous dit Jourdain de la logique des contraires. Il dépasse la « complémentarité » dans l’interfusion. La logique habituelle, la logique avec exclusion, est très simple à expliquer : une chose ne peut pas être à la fois elle-même et son contraire. On pourrait peaufiner l’expression : une chose ne peut pas être à la fois elle-même et son contraire et elle ne peut pas être à la fois elle-même et autrement qu’elle-même. Non ! Il y a bien quelque chose comme une logique de l’intériorité profonde, une méta-logique, mais là, les contraires ne s’excluent pas, il n’y a plus exclusion des contraires… L’usage intempestif de la logique d’exclusion, du référentiel conceptuel, de la raison-comparaison me fait voir les choses « comme » extérieures les unes aux autres. Je ne vois rien à l’extérieur de moi-même, je vois tout dans la vie de mon propre esprit. L’intégrité de cette vision-sentiment peut faire des miracles[16]. Je ne commerce pas avec des objets extérieurs qui seraient pour moi cause d’acquisition, d’augmentation, de conservation de connaissances. Ces choses situées à l’extérieur de mon esprit par l’œil d’une pensée, sont des impressions « réduites » à l’état d’objet par la pensée centrale « je suis observateur ». Au fond, vous n’êtes même pas l’observateur. Vous êtes la potentialité ultime dont la conscience qui embrasse tout est la manifestation et l’expression.[17] Je n’ai pas affaire à des étants donnés, je suis moi-même l’acte de donation, d’auto-impression, maintenant, en temps réel. Je fais tout apparaître dans mon auto-apparaitre, dans ce miracle de mon être intérieur s’apparaissant à lui-même. Tel est donc l’objet de la phénoménologie : l’apparaître pour autant qu’il doit apparaître – l’apparaître de l’apparaître… il se pourrait que la thématisation du mode de donation de la donation et non pas de la donation des objets nous conduise à une donation originaire en laquelle il n’y aurait encore ni objet ni étant, aucune chose de ce genre.[18] La connaissance et ce qui est à connaître n’existent pas en vertu d’un quelconque être propre… Mais en revanche une correlativité formelle, un cossurgissement de l’un dans l’autre dans le moment de l’acte de connaitre.[19]
En toute connaissance je ne connais que moi, je ne vois que moi. Ma vision ne peut pas se promener toute seule hors de moi de telle sorte que je devrais la voir à l’aide d’une autre vision. Je suis moi-même ce que je vois. Le vu est moi. Il n’y a pas de monde visible. Le monde est en soi un miracle…Quoi que vous voyiez c’est toujours votre être propre que vous voyez.[20] L’âme est une sorte d’omniphénoménalité, comme un apparaître s’apportant en soi-même, dans l’apparaître donc, en chaque point de son être, identique à cet apparaître lui-même. … L’« âme » fut envisagée comme cette omni-exhibition en soi-même de l’apparaître et comme résorbant en celle-ci la totalité de son être… dans le s’auto-apparaître immédiat de celui-ci en sa totalité. Ainsi Descartes (découvrant la substantialité de l’âme) avait-il à répondre de cette richesse et de cette diversité quant à la possibilité pour elles de s’exhiber intégralement dans cette omniexhibition de soi déclarée identique à leur être et ainsi à ce qu’elles devaient être chaque fois.[21] Je suis cette potentialité absolue, la Possibilité universelle, nécessairement illimitée, qui n’est ainsi que ce que nous pouvons appeler un aspect de l’Infini dont elle n’est distincte en aucune façon ni dans aucune mesure ; il ne peut rien y avoir qui soit en dehors de l’Infini, puisque cela serait une limitation, et qu’alors il ne serait plus l’Infini.[22]
Le penser conceptuel nous met en situation de rupture amoureuse. La conscience naturelle est une syncope affective. Au lieu d’être confronté à mon être infini, je suis confronté à mon néant infini. Au lieu d’être confronté au bien suprême, au bonheur suprême, je suis confronté à la souffrance suprême. Et en plus de ça, au lieu d’être relié au monde je suis à jamais coupé du monde… En fait c’est un état d’indifférence. Je suis devenu indifférent à la valeur.[23]
Les « objets » ne sont pas responsables de leur appauvrissement. Ce qui est cause de la pauvreté c’est l’œil de l’observateur. Il ne voit rien, il pense leurs attributs définitoires en leur faisant subir le même traitement, le même jugement qu’il est imposé à lui-même. Je veux devancer l’appel de Dieu, existencier mes attributs, faire être ma manière d’être par mes propres moyens, et je suis obligé de les expulser de moi car la pensée ne peut procéder qu’en deux temps, relativement, ajouter, superposer au constat descriptif des attributs leur effectuation dans l’existence, dans le monde, devant l’œil de la pensée. C’est le travail de la ré-flexion. La réflexion est une flexion en arrière pour prendre en vue ce qui est passé à l’état de matière à réflexion, de souvenir. C’est un avis, une visée rétro-spective. Je ne prends pas conscience de moi mais d’une image de moi dépassée, dépensée. Moi au travers d’une « réflexion que je fais sur moi ». L’Etat normal n’est pas verbal… Il y a une différence fondamentale entre ce dont on se souvient et ce qui est actuel. En aucun point du temps l’actuel n’est le souvenir. Entre les deux, il y a une différence de nature, pas seulement d’intensité. L’actuel est manifestement l’actuel. Aucun effort de volonté ou d’imagination ne vous permettra de les permuter.[24] Je suis réduit à un paquet de déterminations, à ce que je sais « sur » moi. Les objets aussi sont réduits à ce que j’en sais ; l’objet n’est que la somme de mes savoirs. Tous mes concepts sur les choses sont des sous-produits du concept central « moi observateur », moi témoin de moi en état d’attention sur les choses. Dans le cas du « marronnier » de Jourdain, deux jugements sont possibles : 1/ Un jugement divin : il y a un marronnier dans la cour. 2/ Un jugement pervers qui RAISONNE SUR LE JUGEMENT DIVIN : Il n’y a qu’un marronnier dans la cour ET PAS AUTRE CHOSE. OR JE NE SUIS PAS AUTORISÉ À AGRÉGER À UN JUGEMENT DIVIN UN JUGEMENT PERSONNEL. LA STRUCTURE DU MONDE EST JUDICATIVE. Avant le jugement de l’homme raisonnant, la structure du monde est : MOI – INTERVALLE – LE MONDE. L’intervalle est un LIEN. La structure sus-mentionnée peut s’écrire aussi bien : moi-relié/non relié à le-monde. Mais cet intervalle se dévoie en RUPTURE. Même mon être le plus intime est fractionné, alors que distinction, différence (dualité saine) ne sont pas séparation, rupture (dualité malsaine).[25] L’assaut que subit notre être le plus intime, ne provient pas des choses et des êtres, ça provient des vérités, des affirmations, de nos propres positions intellectuelles. Nous sommes cernés par les vérités.[26]
Le processus, qui n’en est pas un, à moins de poser la conjonction ‘un mouvement et une repos’ se décrit ainsi : JE se générant lui-même, sans émission externe. Dieu-verbe tourne sur lui-même. 2-JE produit une émission externe, une pensée. C’est l’apparition de DIEU ET DE LA CRÉATURE. LES DEUX DEMI-SPHÈRES DE LA PENSEE PREMIERE : 1- La première demi-sphère, la plus antérieure, c’est EDEN. Elle naît de la part créaturielle légitime. C’est le jeu de la dualité saine : MOI /INTERVALLE / NON-MOI. Pour ce faire, la créature utilise des jouets. Ce sont les anges, les résonances qualitatives. Et comme notre propre liberté fait partie du jeu, on peut dire qu’il y a préfiguration, et non prédestination. La finalité de tout cela est de faire naître DIEU, un Dieu plus parfait encore que le « Dieu de départ ». Dieu miracule le jeu. Et les jardins d’Eden naissent. C’est LA CRÉATION. Et chaque présent est sans bord. Il jaillit directement de Dieu. AUJOURD’HUI N’EXISTE NULLEMENT PARCE QU’HIER A EXISTÉ. Aujourd’hui apparaît ex nihilo… (Jourdain à Paris, salle Ste Agnès, 1999)
Autre découverte : il n’y aura ni explication ni démonstration, hors l’épreuve même de ce qui s’appellera la Vie, qui s’épellera d’un seul cri ! L’intelligence est faite pour éclairer, l’intelligence n’est pas faite pour légiférer. C’est très, très différent. L’intelligence est faite pour éclairer, pour comprendre, pour supposer, ça c’est la vue de l’esprit dans ce qu’elle a de plus gracieux, d’adorable et de porteur. Elle n’est pas faite pour poser. J’ai le droit de supposer, je n’ai pas le droit de poser. C’est-à-dire d’affirmer : c’est comme ça, c’est un fait, et pas autrement. » Donc il y a une méprise. On pourrait formuler les choses un peu différemment, en disant que l’intelligence est faite pour éclairer, elle n’est pas faite pour croire.[27] Quand je prends conscience je ne prends pas parti. L’intelligence, contrairement à ce dont nous nous sommes convaincus, l’intelligence n’est pas faite pour croire. Le coeur est fait pour croire, la vie est faite pour croire, l’intelligence non, elle ne croit pas. Elle est faite pour comprendre et comprendre ce n’est pas du tout l’autre chose. Alors la seule adhésion qui soit tolérable, ce n’est pas l’adhésion intellectuelle, ce n’est pas de révérer une vérité, une vérité est forcément un objet, véridique ; la seule adhésion c’est quoi ? C’est un cri. Je proclame. C’est une proclamation. La seule allégation, la seule forme d’allégation que nous puissions pratiquer c’est de hurler la beauté des choses, de la proclamer, de proclamer… non pas dire la vérité de la conscience, dire que « c’est vrai », mais de la proclamer. Alors qu’est-ce que ça veut dire proclamer ? A qui ? A quoi ? Probablement à l’univers entier et à soi-même.[28]
Je suis entièrement libre de me donner le monde que je veux dans la liberté de mon impression personnelle. Je ne vois jamais un monde « extérieur », un spectacle offert à mes perceptions. Je ne suis pas en situation de perception. Je suis en acte de lecture d’un livre que j’écris. Je lis un texte dans mon esprit. Je ne peux pas lire ailleurs que dans mon esprit, dans un lieu où je ne suis pas, le monde. Je ne sors jamais de mon esprit pour le voir regarder quelque chose. Je lis mes impressions, récupérées par des concepts qui me les font passer pour des objets de perception. L’esprit de l’Inde ne dit pas autre chose : Le penseur n’existe pas, c’est une construction artificielle. Il a pris possession du corps et fait sentir sa domination depuis des siècles… Quand « moi », le penseur, est absent, il n’y a plus de souci de continuité ; les pensées vont et viennent mais ne prennent jamais racine en mettant le penseur en action.[29] Je regarde mais je ne vois pas dans le sens où voir serait créer des images habillées de jugements. Je ne décris pas et je n’évalue pas. Je regarde, je vous vois, mais ni attitude ni opinion n’obscurcissent ma vision. Et si je détourne les yeux, mon mental interdit à la mémoire de s’attarder et il est immédiatement libre et neuf pour l’impression suivante… Ayant réalisé que je suis un avec le monde et que, cependant, je suis au-delà, je fus libéré des désirs et des peurs… La principale transformation s’était produite dans le mental ; il devint immobile et silencieux… la spontanéité devint un mode de vie… Pour celui qui cherche la réalité, il n’y a qu’une seule méditation : un refus rigoureux d’abriter des pensées.[30] Le vide doit être créé, les concepts abandonnés, et c’est le jeûne de la pensée qui prépare la venue de l’inconnu.[31]
[1] Bernard d’Espagnat, Traité de physique et de philosophie, 437.
[2] Michel Bitbol, Maintenant la finitude, peut-on penser l’absolu ? 459.
[3] Stephen Jourdain Conférence, Paris, salle Sainte Agnès, octobre 2003, inédit.
[4] Stephen Jourdain, entretien avec Chantal Bastiani, date et lieu non précisés, inédit.
[5] Munkunda Rao, The biology of enlightenment, Unpublished conservations with U.G. Krishnamurti, 150, 186.
[6] Shri Nisargadatta Maharaj, source internet : Mon Film 2.stxNisargadatta, you tube : http://www.dailymotion.com/video/xmc55i
[7] Shri Nisargadatta Maharaj, Graines de conscience, 80.
[8] Stephen Jourdain, Conférence, Nyons, 28 mars 1993, inédit.
[9] Stephen Jourdain, Conférence, Lyon, mai 2006, inédit.
[10] Michel Bitbol, Maintenant la finitude, peut-on penser l’absolu ? 478
[11] Cité par Ananda K. Coomaraswamy, in La transformation de la nature en art, 79.
[12] Stephen Jourdain, Conférence, Montpellier, 17 septembre 2004, inédit.
[13] D.T. Suzuki, Introduction au bouddhisme zen, 76, 77 et 90.
[14] Ibn Arabi, cité par Henry Corbin in Philosophie iranienne et philosophie comparée, 117.
[15] Shri Nisargadatta Maharaj, Je Suis, 222.
[16] Shri Nisargadatta Maharaj, Je Suis, 282.
[17] Shri Nisargadatta Maharaj, 19.
[18] Michel Henry, Phénoménologie de la vie, V, 110.
[19] Michel Bitbol, de l’intérieur du monde, 231.
[20] Shri Nisargadatta Maharaj, Je Suis, 553.
[21] Michel Henry, Généalogie de la psychanalyse, 387.
[22] René Guénon, Les états multiples de l’être, 17.
[23] Stephen Jourdain, Conférence, Paris, décembre 2007, inédit.
[24] Shri Nisargadatta Maharaj, Je Suis, 541, 544.
[25] Stephen Jourdain, Conférence, Orcines, 1998, , inédit.
[26] Stephen Jourdain, Conférence, Aix en Provence, avril 2004, inédit.
[27] Stephen Jourdain, Conférence, Montpellier, 17 septembre 2004, inédit.
[28] Stephen Jourdain, Conférence, Lyon 2008, inédit.
[29] Munkunda Rao, The biology of enlightenment, Unpublished conservations with U.G. Krishnamurti, 111, 112.
[30] Shri Nisargadatta Maharaj, Je Suis, 468, 285, 239.
[31] Shri Nisargadatta Maharaj, Sois, 213.