J’ai voulu associer cet examen rapide des apports révolutionnaires de la physique quantique dans le domaine de la connaissance à la question du solipsisme parce qu’on y accorde une place royale au sujet de la connaissance. Non que tout dépende de lui seul et de sa guise comme une mauvaise interprétation du solipsisme pourrait le laisser croire, mais parce que la question du Tout y trouve son centre le plus déterminant, celui de ‘la mesure de toute chose’ comme l’avait déjà cru Protagoras dont Platon dresse à tort le portrait d’un sophiste de mauvaise foi. En réalité, cette ‘mesure’ est la mesure de l’homme lui-même, de ses possibilités de connaissance qui sont les véritables outils et les seuls d’une appréhension du réel. Si la science galiléenne, newtonienne a pu laisser croire pendant longtemps à une objectivité totalement indépendante de notre regard, c’est bien la physique quantique qui a prouvé le contraire, et de façon aujourd’hui incontestable. J’emprunte beaucoup à Michel Bitbol qui a déjà été amplement cité dans ce blog. Dans un article suivant, j’aborderai des thèmes nouveaux exposés dans son dernier livre La philosophie quantique – Le monde est-il extérieur ?, publié cette année même par les éditions Mimesis.
« Si je choisis d’examiner les grandes percées gnoséologiques de la mécanique quantique, c’est parce que c’est par elle que passe la grande révolution anti-réaliste de la science contemporaine. Maintenant, comment en parler en termes assez clairs et compréhensibles, destinés au plus large public, alors que c’est une science qui n’est parvenue à retracer les contours d’une nouvelle objectivité que par des outils mathématiques ignorés du commun. C’est néanmoins possible car une épistémologie s’en dégage et que de ce point de vue, certaines vérités parviennent à s’énoncer pour signaler la révolution accomplie. J’emprunterai beaucoup pour cela au livre tout simple de Blandine Pluchet : La physique quantique pour les Nuls en 50 notions clés dans la collection bien connue L’essentiel pour tout comprendre, en 50 notions-clés (2019). J’en emprunterai quelques-unes des principales clés que je résume ici. On y apprend d’abord que le mot ‘quantique’ peut se comprendre en l’associant à ‘quantité’ mais qu’il s’agit d’une quantité d’énergie qui a pu être mesurée grâce à la constante de Planck – la constante de Planck vaut 6,63.10 – 34 joule-seconde, et possède les dimensions d’une énergie multipliée par le temps. Il faut surtout en retenir la mise à jour de l’aspect discontinu des phénomènes, tout ce qui distingue donc cette ‘théorie des quanta’. Ceci implique que le saut quantique (de l’atome quantique) soit un événement non visualisable, symbolisable par aucune image et que ce sont les mathématiques seules qui sont aptes à le décrire. C’est dans ces conditions que le physicien Werner Heisenberg est parvenu à dégager un principe d’incertitude qui a grandement contribué à bouleverser nos habitudes de pensée. En effet, il est difficile, même impossible, de chercher à voir une particule sans perturber son système, ce qui pose tout le problème de la mesure dans ce nouveau domaine. Dans le monde quantique, la position d’une particule ne peut être déterminée que par des calculs probabilistes : la notion de trajectoire est remplacée par la probabilité de présence d’une particule dans un volume spatial donné. Un électron peut être dans deux endroits à la fois, phénomène qui ne s’observe que dans le monde de l’infiniment petit, ce dernier étant par ailleurs si éloigné de notre monde familier qu’on ne peut plus le décrire selon nos concepts habituels…
Ces découvertes eurent tôt fait de déclencher des controverses mémorables opposant les physiciens eux-mêmes entre eux, d’un côté les partisans d’une conception déterministe de la science, avec Einstein à leur tête, et de l’autre les partisans du ‘probabilisme’ de la nouvelle théorie dont le défenseur d’alors fut Niels Bohr. Pour résoudre le paradoxe de la dualité onde-corpuscule, Bohr énonça le principe de complémentarité : les aspects corpusculaires et ondulatoires sont les représentations complémentaires d’une même réalité, et un objet quantique ne peut se montrer que sous un seul de ces deux aspects à la fois, selon les conditions de l’expérience. Pour Einstein, par– contre, la science se doit de décrire la réalité, elle doit être déterministe, et les bizarreries de la physique quantique ne sont dues qu’à l’incomplétude de la théorie. Selon lui, on ne peut pas se contenter des résultats d’une théorie si l’on n’a pas saisi leur origine ni leur pourquoi : une théorie scientifique doit être capable de présenter la réalité du monde qui nous entoure, de manière forcément objective et déterministe. La querelle fit long feu, et c’est seulement en 1982 que l’équipe du physicien français Alain Aspect réussit à tester ce qui avait été appelé le paradoxe Einstein-Podolsky-Rosen (EPR) en observant le comportement de deux photons intriqués. L’expérience donna raison à Bohr. Malgré l’aspect paradoxal de ce phénomène, l’intrication quantique fait bien partie du paysage de la physique quantique, dans laquelle la notion de distance n’a plus lieu d’être pour ces particules, qui peuvent théoriquement demeurer intriquées sur des échelles intergalactiques. Ainsi le paradoxe EPR qui n’en était plus un, nous suggère une approche de la réalité globale, interdépendante. Plus tard, c’est le calcul des inégalités de Bell qui prouva également que l’indéterminisme se cachant derrière l’utilisation des probabilités dans la description des objets de l’infiniment petit est intrinsèque à la réalité du monde quantique.
Je tente de résumer : la physique classique aborde le monde d’une manière ‘mécaniste’ : pour elle, tout ce qui existe peut se dépeindre comme une mécanique dont les rouages et les pièces sont des concepts familiers – le réel se compare à une horloge. Il s’ensuit que la connaissance de toutes les parties et phénomènes du monde réel assure également la connaissance du Tout. Autre point de vue : puisque nous faisons partie d’un tout à ce point diversifié, il est vain de vouloir dire quelque chose du monde indépendamment des relations que nous entretenons avec lui. Ce n’est qu’aujourd’hui, grâce à la décohérence quantique, que la frontière diffuse séparant mondes quantique et classique est mieux comprise. Grâce à elle, on peut comprendre pourquoi et comment s’effectue la transition entre ces deux mondes. Le phénomène de décohérence quantique a pu être montré par des expériences mettant en évidence la transition entre comportements quantiques et classiques. Selon Hugh Everett qui en a proposé des calculs inédits, lors de la mesure, la réduction du paquet d’ondes n’est qu’une illusion : en réalité, le monde se scinderait en autant d’univers qu’il y a d’états superposés définis par les probabilités, une multiplicité de mondes dont nous n’observerions que l’une des réalités possibles. L’exploration du monde quantique nous a donc conduits à sortir de notre système de représentation classique et à créer un nouveau langage, à dépasser nos préjugés, à remettre en question notre accès à la réalité du monde, à s’interroger sur notre rapport aux choses. Il s’agit bien d’imaginer une nouvelle manière de concevoir la réalité, non morcelée et localisée comme dans le monde classique, mais plutôt globale et interdépendante. C’est aujourd’hui déjà, on le voit bien, une longue histoire, et qui a bouleversé toute notre conception du réel, à condition bien entendu de s’en poser la question, autant du point de vue scientifique qu’épistémologique. Mais c’est une histoire aussi, quels qu’en furent les retentissements, qui n’a pas vraiment bouleversé nos habitudes prises au contact de ce réel quotidien qui façonne notre psychologie de base, notre épreuve du quotidien parmi les objets. La table reste toujours la table que je ‘connaissais’ auparavant, et une barre de fer est toujours aussi dure et froide au toucher. Je vais aborder de plus près des débats qui se sont produits autour de l’évaluation de ces nouvelles découvertes et de leur incidence gnoséologique. Mais il s’est trouvé des savants pour déclarer que ces connaissances ne modifiaient rien : rien de notre expérience immémoriale de ce que nous appelons réel, rien non plus des conclusions pratiques tirées des savoirs de la physique classique puisque, tout compte fait, leurs résultats expérimentaux n’avaient pas été remis en cause. Mes recherches m’ont porté également à lire de cette façon un ouvrage dont les conclusions m’ont surpris. De Roland Omnès : Comprendre la mécanique quantique (EDP Sciences 2000) où je trouve, à la suite d’un exposé complet des innovations dues à la mécanique quantique, cette observation surprenante : un résultat au moins est acquis, et il a représenté beaucoup de travail : la réalité empirique, celle des phénomènes, macroscopique, est en accord avec les principes quantiques (Troisième partie : l’interprétation reconstruite, p. 220). Au fond, ce ne serait que question d’interprétation, la scientifique et la commune, mais qui parlent d’un unique réel d’expérience. L’interrogation est formulée de la façon suivante par l’auteur : La question de l’objectification est souvent énoncée ainsi : comment expliquer que le résultat concret d’une mesure soit unique, alors que la théorie ne peut que mettre tous les résultats possibles sur le même pied ? C’est donc essentiellement la question : comment la théorie quantique peut-elle rendre compte de l’unicité de la réalité empirique ? On voit dans ces conditions que c’est bien ce qui importe, d’un point de vue utilitariste peut-être, pragmatique plus sûrement : le rôle des principes de la mécanique quantique est rempli à présent par le cadre mathématique et par les équations de la dynamique classique. Or cela ne suffit pas à assurer l’unicité de la réalité empirique. Cette unicité doit être ajoutée, comme un axiome de plus que les principes purement théoriques. Cela montre en somme un aspect évident mais souvent oublié de la réalité : son existence, ou du moins son unicité, ne résulte jamais de la théorie, quelle que soit celle-ci. (p. 220) En répondant de cette manière à la question de ‘fond’, la mécanique quantique, quelles que soient ses percées théoriques, et même ses preuves apportées, convaincantes, nous ancre dans un unique réel dont nous ne nous sommes jamais éloignés. L’interprétation cohérente de la mécanique quantique, ici proposée, ne rencontre pas de problème d’objectification. Elle ne peut pas concevoir logiquement que la réalité empirique puisse ne pas être unique. I1 est clair en revanche qu’elle n’apporte rien qui ressemblerait de près ou de loin à un mécanisme produisant une réalité unique. Cela n’a rien pour surprendre si l’on tient pour vrai que la réalité empirique n’est pas définie par la théorie, mais que la théorie se doit au contraire d’être en accord avec cette réalité. Ce qui est le cas. Même la découverte révolutionnaire de la décohérence, hypothèse confirmée à son tour comme on l’a vu, ne change rien à la conclusion qui s’impose à l’auteur qui parvient à constater cet univers pluriel d’aspect(s), soit, mais que la science parvient toujours à cerner grâce à ses outils théoriques de plus en plus sophistiqués. Prenant tout à fait au sérieux le formalisme mathématique quantique, Everett suppose que la réalité physique n’est pas unique mais que de nouvelles branches N de la réalité, d’autres G univers D apparaissent chaque fois qu’un phénomène quantique analogue à une mesure se produit. Malgré son allure de science-fiction, la logique de cette théorie est apparemment cohérente, à cause de l’effet de décohérence qu’Everett fut un des premiers à pousser dans ses conséquences. La décohérence a en effet pour conséquence de supprimer toute possibilité de communication entre les différentes branches de l’univers. (p. 223) »
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Il s’agit d’abord de Bernard d’Espagnat, qui nous a quittés en 2015, et de deux de ses élèves, Hervé Zwirn et Michel Bitbol que je citerai plus longuement dans un paragraphe suivant, de Lena Soler qui les a réunis en 2003 dans un colloque fameux. J’aimerais dire : ‘on connaît’ Bernard d’Espagnat et son livre célèbre publié par Fayard en 1994 : Le réel voilé, un titre qui est en lui-même une révélation, mais aussi une énigme. De quel voile s’agit-il donc ? Pour d’Espagnat le mot réalité a deux sens qui ne se recouvrent pas… Il y a la réalité en soi, ou de base ; la réalité ‘derrière les choses’, dite encore intrinsèque, hors de l’espace et du temps : c’est celle qui est lointaine et voilée. L’autre réalité est appelée : de l’expérience, ou empirique, la réalité ‘pour nous’ qui la côtoyons, celle que le commun considère comme la seule. C’est le monde des phénomènes, domaine de la science positive, de l’ensemble des apparences. C’est ce domaine devenu de plus en plus inaccessible par les progrès mêmes de la connaissance théorique qui est devenu également le domaine mystérieux de l’abstraction mathématique qui gouverne la physique.
Mais je porterai mon attention à un livre plus récent où d’Espagnat a développé et clarifié sa thèse en réponse à des objections que lui avaient opposées Hervé Zwirn et Michel Bitbol, son Traité de physique et de philosophie (Fayard 2010). On y trouve de précieuses mises au point. Par exemple, comment la mathématisation de la physique contemporaine rejoint un platonisme qui fut d’abord inspiré par le pythagorisme. Certains physiciens théoriciens rejoignent les mathématiciens ‘platoniciens’ dans l’affirmation de l’existence ‘vraie’ d’un monde de mathématiques pures, extérieur à la pensée humaine et exploré par celle-ci. Et l’intérêt qu’ils portent à la physique théorique tient à ce qu’ils y voient un chemin – détourné sans doute, mais, finalement, praticable – d’accès à un monde jugé ‘plus réel encore’ que ce monde-ci. C’est là une intuition belle et porteuse. On est tenté de la tenir, dans ses très grandes lignes, pour porteuse. Dans sa partie ‘physique’ – lien avec les données de l’expérience, donc foi en la pertinence de celle-ci – il semble néanmoins clair qu’il faille renoncer à l’espoir d’un accès total… Il semble incontestable que le formalisme mathématique de la théorie-cadre appelée physique quantique n’est pas interprétable comme étant une vraie saisie de la réalité indépendante. Et, manifestement, en ce qui concerne toutes les ‘théories au sens usuel’ fondées sur cette théorie-cadre – supersymétrie, théorie des supercordes, etc. – il ne peut qu’en aller de même… bien que même si, en définitive, la structure du ‘réel en soi’ s’avère non susceptible d’une description sûre et exhaustive en termes de physique mathématique, le pythagorisme semble demeurer un guide fiable pour la recherche ; chose qui donne à penser que les grandes lois mathématiques qui constituent son ‘grain à moudre’ pourraient bien refléter quelque chose de ce ‘réel’. (p. 167) C’est ainsi que s’éclairent en fait les rapports nouveaux que la connaissance a tissés entre l’infiniment petit et l’infiniment grand que nous fréquentons au quotidien. En conséquence, il n’existe plus de raisons sérieuses de penser qu’il y a, d’un côté, les systèmes microscopiques obéissant à une certaine physique – la ‘quantique’ – et de l’autre les systèmes macroscopiques obéissant à une physique toute différente – la ‘classique’ – n’ayant rien à voir avec la première. On doit dire au contraire que c’est au titre de conséquences des lois de la mécanique quantique (et dans telles et telles conditions précises, généralement réalisées dans la pratique), que les règles de calcul de la mécanique classique fournissent les prévisions d’observation que nous connaissons… Nous construisons la réalité empirique un peu comme le jardinier et la libellule construisent chacun leur vision du jardin, et comme ces visions sont différentes, il en est sûrement une au moins qui n’est pas le reflet fidèle de la réalité ; mais reconnaître cela, ce n’est pas nier la réalité du jardin. (p. 216) … Nous frôlons déjà une certaine poésie sans quitter pour autant un domaine scientifique très rigoureux. Il résulte de cela que la physique ne peut être interprétée comme étant une description fidèle du ‘réel’. Ce qui la réduit – et avec elle la science en général – à n’être qu’un ensemble de descriptions de phénomènes au sens philosophique du terme. Un ensemble de descriptions de ce qui s’appelle ‘réalité empirique’… Au-delà de la causalité au sens de Kant, qui s’exerce entre phénomènes, il doit exister une ‘causalité élargie’ représentée par des influences – impossibles, sans doute, à cerner quantitativement – exercées par le ‘réel’ sur les phénomènes… Cependant, si l’on n’est pas un ‘idéaliste radical’, on pourra estimer que certaines données physiques rendent assez plausible ma conjecture : en énonçant que le ‘réel’, au lieu d’être un pur x totalement inconnaissable, n’est que voilé… mais je précise ici que dans mon esprit cette métaphore ne vise aucunement à établir quelque vague similitude entre le ‘réel’ et notre ‘expérience vécue’… Je penche donc vers l’idée que le ‘réel’ – la ‘réalité indépendante’ – n’est pas immergé dans l’espace-temps et que, bien au contraire, l’espace-temps est (comme le pensait Kant…) de nature non pas nouménale mais phénoménale : que c’est une ‘réalité pour nous’. (pp. 274/275) C’est ainsi que d’Espagnat a pu nous rendre tout à fait accessible sa notion de ‘réel voilé’. Les passages qui suivent sont des plus éclairants ; ils fournissent des conclusions dont la portée philosophique est immense. Autrement dit, comme je l’ai exposé dans Le réel voilé, au-delà de la notion kantienne de causalité qui sous-tend le concept de réalité empirique, je tiens pour valable la notion d’une ‘causalité élargie’ s’exerçant non pas de phénomène à phénomène, mais sur les phénomènes à partir du ‘réel’. Comme en raison de la non-séparabilité, ce ‘réel’ ne peut pas être considéré comme constitué d’éléments localisés immergés dans l’espace-temps, il est clair que cette causalité-là diffère considérablement, non seulement de la causalité kantienne mais également de la causalité einsteinienne. Elle n’englobe pas non plus la notion de causes efficientes (Aristote) puisque celles-ci font essentiellement intervenir le temps. Mais elle peut accommoder celle de causes structurelles et ces dernières sont plus que de simples régularités observées entre phénomènes. En fait, ces ‘causes élargies’ structurelles – qui font vaguement penser aux Idées de Platon – sont, tout simplement, les structures du ‘réel’ ; à mes yeux, elles constituent l’explication ultime du fait même que les lois – ou, autrement dit, la physique – existent… La conception du réel voilé inclut seulement la conjecture selon laquelle nos grandes lois mathématiques seraient des reflets grossièrement déformés – ou des traces non déchiffrables en certitudes – des grandes structures du ‘réel’. (p. 518) Le physicien rappelle à nouveau comment il envisage la réunion de toutes les perspectives de la connaissance, surtout celle qu’on a l’habitude d’opposer traditionnellement. Comme on le voit, ma conception est, en définitive, celle d’un ‘réel’, structuré certes, et sur lequel je n’exclus pas que poésie, art ou mystique puissent nous donner quelques lueurs, mais qui n’en est pas moins fondamentalement non conceptualisable par l’être humain. (p. 519) … si, selon Platon, le ‘réel’ (pour lui, l’ensemble des Idées) ne gît pas dans les choses, il ne gît pas non plus en nous. Platon n’a rien d’un ‘idéaliste intégral’ ; peut-être aurait-il adhéré à la notion de co-émergence (des choses et de la pensée) mais il aurait alors certainement précisé « à partir du réel » (d’un jeu d’Idées) préexistant (aussi donne-t-on parfois au platonisme le nom de ‘réalisme des essences’…) La conception du réel voilé retrouve les vues platoniciennes, la principale différence étant que les Idées platoniciennes sont éminemment conceptualisables par nous, alors que, à l’instar du pante aporeton de Damascius, le ‘réel’ de la conception en question, lui, ne l’est pas. (525) C’est à ce point, et nous verrons bien si c’est un écueil infranchissable, que je parviendrai finalement, en me demandant s’il y a vraiment un terme à la connaissance, quel peut-il être au juste, et quelles en sont les conséquences éthiques, quelle sagesse il inspire. Mais soulignons-le ici, avec ce rappel d’un possible ‘réalisme des essences’, notion bien entendu, ignorée comme telle par Platon lui-même, la suprématie du concept d’objectivité a disparu.
Dans le livre qu’elle a publié à la suite d’une rencontre fameuse réunissant d’Espagnat, Zwirn, Bitbol, Lena Soler dévoile toutes les convergences alliant ces grands penseurs, et bien au-delà, je le souligne, des aboutissements de la connaissance strictement scientifique. Avec La philosophie de la physique : dialogue à plusieurs voix autour de controverses contemporaines et classiques (L’Harmattan 2006) Lena Soler, épistémologue, se fait fort de mettre en lumière les principes kantiens qui ont guidé la recherche de d’Espagnat, et les dialogues suivants avec Bitbol ou Zwirn vont entièrement les confirmer : … la physique fondamentale telle que nous l’enseignons à l’heure actuelle n’est même plus ontologiquement interprétable. Qu’elle ne décrit pas une quelconque réalité en soi. Certes c’est là une idée que, depuis Kant et même avant, beaucoup de philosophes ont développée. Il se trouve cependant que sa redécouverte par la physique lui donne des caractéristiques assez nouvelles. Toujours est-il qu’elle nous force à considérer que tout événement ne peut être élément que de la réalité empirique, la réalité vue (à la Kant !) à travers le prisme des structures de l’entendement et de la sensibilité. L’événement n’appartient pas donc pas à la réalité en soi mais bien à la réalité-pour-nous. (Lena Soler 26) Les mêmes conclusions sont exprimées par Michel Bitbol : rupture avec la science classique et redécouverte des perspectives kantiennes de la connaissance, qui favorisent l’intégration des propositions quantiques les plus révolutionnaires. Les ‘transcendantaux’ kantiens ne sont plus les mêmes mais la ‘réalité-pour-soi’ ou l’inaccessibilité de la ‘chose en soi’ s’affirment avec la même vigueur autorisant de tout autres voies d’exploration et de découverte. Bernard d’Espagnat n’a pas cessé de dénoncer… la tendance simplificatrice qui consiste à faire de chaque objet des sens une chose en soi. Il s’est fait le pourfendeur inlassable du ‘réalisme des accidents’ ou ‘réalisme objectiviste’ qui consiste à tenir pour réelles les unités distinguées au sein du continuum empirique. Et cela au nom d’une étude précise du bien-fondé ou plutôt du mal-fondé de ces assimilations tels que les fait ressortir la physique quantique. De ce point de vue, Bernard d’Espagnat est loin de céder au travers attribué par Kant au physicien typique ; il est même très souvent en pointe dans le travail ‘métaphysique’ au sens d’une critique de la connaissance. Cependant, en dépit de ces avancées considérables dans la voie dite ‘métaphysique’, Bernard d’Espagnat conserve l’orientation fondamentale, l’attitude que l’on pourrait dire existentielle du physicien. (Michel Bitbol 106) La question du réel pèse dans ces conditions d’un poids accru, et c’est une toute nouvelle orientation qui nous attire : Réalisme ouvert à coup sûr, réalisme structural très prudent quant à l’accessibilité des structures à la connaissance, mais réalisme tout de même parce qu’orienté, aimanté vers ce réel qui opère comme une véritable fascination. (Michel Bitbol 107) Dans ces échanges avec Bernard d’Espagnat, l’attitude du physicien, et du métapysicien néo-kantien, est clairement définie. L’objet de mes recherches est la faculté de connaître, le processus de connaissance, le langage de la communauté connaissante, la part d’ordre qu’imposent les moyens et les projets d’intervention expérimentale au contenu de la connaissance, etc… . La dualité entre sujet et objet, on le voit de mieux en mieux, n’est rien d’autre qu’un sous-produit d’une procédure d’objectivation. En employant un langage métaphysique, elle peut être considérée comme l’aboutissement de cette procédure vraisemblable de co-émergence qui modèle un face-à-face entre un réseau de points de vue cognitifs et une réalité empirique commune, sans parvenir à placer toute la charge de ‘réalité’ d’un côté ou de l’autre du clivage. (p. 108) La question est celle du métaphysicien kantien, ‘comment s’orienter dans la pensée ? ‘, et non pas celle du physicien, ‘qu’est-ce qui, dans le produit théorique de la pensée, fait signe vers le réel ? ‘. (p. 110) Le programme que se fixe le ‘métaphysicien’ néo-kantien est simplement dans ce cas de s’abstenir de supposer quoi que ce soit à propos de l’éventuelle pré-structuration du réel, de suspendre complètement son jugement à ce sujet, et d’essayer de voir dans quelle mesure il peut attribuer ces structures soit aux procédés de recherche, soit au fait même de l’intrication du chercheur dans le milieu de sa recherche. À chaque étape de l’avancée de ce programme, il est hautement vraisemblable que restera un résidu de structure inassimilée. Le ‘physicien’ réaliste se hâtera alors de pointer vers ce résidu comme candidat plausible au titre de pré-structuration du réel. Mais le ‘métaphysicien’ néo-kantien considèrera que la partie n’est pas encore jouée, et que quelque chose de la structure résiduelle pourrait bien être rapportée à un moment du processus cognitif encore inexploré, et ainsi de suite. (p. 112) Dans ces entretiens, l’intervention d’Hervé Zwirn a permis de clarifier en des termes tout à fait nouveaux mais bien compréhensibles, ces deux concepts de ‘réalité’ : … j’appelle ‘réalité phénoménale’ l’ensemble de nos perceptions interprétées (sachant que dans ma conception, cette réalité est d’une certaine manière créée par nous, à l’inverse de la thèse du réalisme des phénomènes) ; et j’appelle ‘réalité empirique’, l’ensemble des conditions qui permettent la création de la réalité phénoménale et des contraintes qui font que nous ne sommes pas libres de la créer comme bon nous semble (Zwirn 169). C’est à cet intervenant et à son témoignage également capital que je vais accorder quelques lignes avant d’en revenir à Michel Bitbol. Son dernier ouvrage repose en effet la question de soi en relation avec les objections du ‘nouveau réalisme’, ce qui appellera un nouvel examen du problème à la fin de cet ouvrage. C’est dans son livre Les limites de la connaissance humaine (Odile Jacob 2000 – Amazon Kindle) qu’Hervé Zwirn nous propose une synthèse de tous ses travaux précédents et une mise au point concernant le rapport étroit de ses vues épistémologiques avec celles de Bernard d’Espagnat. En fait c’est un bilan de toute l’histoire de la science physique qu’il nous propose dans une première partie avant d’aborder dans la seconde les ‘limites intrinsèques’ de cette science à l’époque contemporaine. Quand les conclusions sont devenues claires, il devient presque facile de les énoncer : … l’existence d’une chaise, là, est cause de notre perception de ‘chaise, là’ et cette perception est conforme à l’objet qui la cause donc, en retour, elle nous autorise à croire qu’il existe une chaise, là, qui est telle que nous la percevons. Dans ce tableau, l’observateur joue un rôle essentiellement passif. Il se borne à enregistrer ce qui existe à l’extérieur de lui – même et n’agit ni sur cet extérieur ni sur ce qu’il enregistre. C’est la raison pour laquelle la physique classique est dite ‘objective’. La mécanique quantique nous force à modifier cette vision en faisant jouer un rôle bien plus fondamental à l’observateur. Comme l’ont bien montré les analyses de d’Espagnat, il semble impossible de formuler la mécanique quantique sans faire référence à un observateur. La raison est bien sûr liée au problème de la mesure… La mécanique quantique n’est donc pas une théorie objective si on entend par ‘objectif’, un formalisme qui décrit la réalité indépendamment de tout observateur. Mais ce n’est pas non plus une théorie subjective au sens où chacun y trouverait sa vérité, différente de celle des autres. C’est selon le terme de d’Espagnat, une théorie ‘à objectivité faible’ ou ‘intersubjective’, c’est-à-dire une théorie qui fait nécessairement intervenir un observateur mais où tous les observateurs sont d’accord sur ce qu’ils observent. (Kindle 4908) Dans la troisième partie, il définit ainsi ce que nous pouvons croire dans l’aveu et le respect d’un part d’inconnaissable restant : Nous ne fabriquons pas la réalité phénoménale directement à partir de la réalité empirique mais par actualisation à travers le moule de la réalité empirique, d’une portion de l’inconnaissable. (Kindle 7991) C’est à ce prix que nous surmontons une sorte de cécité empirique qui nous a longtemps aveuglés mais que les voies ouvertes par la nouvelle physique ont permis, sinon de l’éliminer totalement, mais de la marginaliser grâce à l’adoption d’un strict point de vue néokantien. En quelques mots toujours très simples, c’est le partage suivant qui s’impose à nous, bien loin d’une ‘cécité’ : … la résistance du réel provient de l’incapacité de nos structures mentales à élaborer une construction théorique formelle et une construction perceptuelle qui soient conjointement consistantes. Cette conception emprunte certains de leurs traits à des positions opposées. Elle est partiellement réaliste en ce qu’elle refuse l’hypothèse que tout n’est que création de nos esprits mais en même temps, elle n’admet aucunement l’existence (au sens usuel du terme) d’une réalité indépendante de l’Homme. La réalité empirique et les (ou la) réalités phénoménales n’existent que relativement à nos capacités perceptives. Leur existence est donc d’une nature différente de celle postulée par les conceptions réalistes traditionnelles. Par ailleurs, l’inconnaissable ne peut se voir attribuer aucun attribut. Il serait donc erroné de dire que l’inconnaissable existe indépendamment de l’homme. Cette conception est partiellement idéaliste en ce sens que l’esprit humain y joue un rôle essentiel bien qu’il n’en soit pas le seul ingrédient. La phrase de Putnam selon laquelle l’esprit et le monde construisent conjointement l’esprit et le monde, s’y applique particulièrement bien. Elle emprunte à l’instrumentalisme le rôle d’algorithme qu’elle fait jouer aux théories mais dépasse l’instrumentalisme traditionnel en proposant une explication de la réussite prédictive de ces algorithmes à travers un réalisme structurel. Enfin, elle s’inscrit largement dans une perspective néo-kantienne de la connaissance. (Kindle 8019) »
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C’est à partir d’expériences différentes qui jalonnent l’histoire de la mécanique quantique, et qu’il serait trop laborieux d’exposer ici, que Michel Bitbol parvient à des conclusions toutes similaires, cadrant ainsi une perspective qu’on peut estimer aujourd’hui s’imposer à tous. Il en a fait le point précis dans Mécanique quantique, une introduction philosophique (Champs 2008). En partant lui aussi d’un bilan de ‘ce qui reste des images du monde’, il a l’ambition de tracer les avenues de ‘nouvelles ontologies’ qui autoriseront de nouvelles libertés à l’entreprise épistémologique des philosophes. L’une des ontologies les plus ‘naturellement’ adaptables aux théories quantiques est une ontologie d’états (les référents des vecteurs d’état), de la même façon que l’une des ontologies les plus ‘naturellement’ adaptables aux théories relativistes est une ontologie d’événements. Par contraste, l’ontologie traditionnelle de corps matériels porteurs de propriétés apparaît en porte – à – faux, aussi bien vis – à – vis de la mécanique quantique que de la mécanique relativiste. (p. 373) Abordant du point de vue gnoséologique le problème posé par les hypothèses de la décohérence et leur récente vérification, il rejoint un point de vue de Bernard d’Espagnat : La raison pour laquelle nous baignons dans un environnement immédiat d’objets macroscopiques localisés et permanents, dotés de propriétés et d’un devenir prédictible, est que les entités biologiques que nous sommes n’auraient tout simplement pas pu naître et survivre à un autre niveau de structuration du devenir holistique de l’univers que celui – ci. (p. 416) Une conclusion à la fois modeste et féconde : Décrire exhaustivement le monde, cela veut dire aussi décrire la manière dont il en arrive à nous apparaître (à nous qui en sommes partie intégrante), sous l’aspect d’une séquence unique d’événements. (p. 417) Tel est le premier aperçu d’une conception de la théorie physique qui, ne se donnant plus pour ambition de dire ce qu’est le monde, mais ne se limitant pas non plus à donner des règles de comportement pour une situation isolée, vise à exposer ce qu’est d’être – dans le monde quelle que soit la situation qu’on pourrait y occuper. (418) Avec un grand talent pédagogique, il résume ainsi une conclusion que je crois recevable par la communauté philosophique. Selon un premier groupe d’approches, que nous qualifierons sommairement de ‘réalistes’, la mécanique quantique prolonge une ambition séculaire : celle qui assigne à la théorie physique la mission d’atteindre, à travers le flux des phénomènes, leur raison commune et stable ; ou encore de décrire, par-delà la variété des modes d’exploration expérimentale et des faits qui en résultent, l’unité d’une réalité structurée par des lois dont chaque fait ne serait que la manifestation partielle et indirecte. De ce point de vue, une question traditionnellement importante consiste à demander si, à l’intérieur de son champ de validité, la mécanique quantique fournit une description complète de la réalité, comme l’admettait Schrödinger en 1926, ou si elle n’a à en offrir qu’une description incomplète, purement statistique, comme l’affirmait Einstein. (p. 419) Plus spécifiquement, si la mécanique quantique comporte des lois d’échanges discrets (par quanta) et des effets de type ondulatoire, c’est soit que la nature procède par échanges discrets et par propagations d’ondes, soit qu’elle comporte un processus sous-jacent d’où dérivent ces deux ordres de phénomènes. […] Au contraire, selon un second groupe d’approches, dont l’armature intellectuelle la plus forte s’identifie au positivisme logique du cercle de Vienne, la mécanique quantique se réduit à un ensemble de règles pour la prédiction de faits expérimentaux à partir de faits expérimentaux antérieurs. (p. 420) L’idée de la facticité des faits, l’idée qu’ils sont constitués par une procédure de recherche plutôt que donnés d’avance et révélés à l’issue de cette procédure, n’est guère parvenue à acquérir le rang d’outil de pensée en dehors de ces cercles philosophiques. Aussi longtemps que le fonds de présupposés de la science classique demeure prégnant, cette idée, même lorsqu’elle n’est pas tenue d’emblée pour incorrecte, peut en effet apparaître comme un peu outrée… Ne reste-t-il pas possible en physique classique d’admettre que tout phénomène, même s’il fait partie de ceux qui ne se manifestent que dans les conditions artificielles d’une expérience de laboratoire, est sous-tendu par d’autres phénomènes prédéterminés dans la nature indépendamment de ces conditions… (p. 427) Le véritable basculement ne se produit qu’à condition de prendre la pleine mesure des conséquences de la mécanique quantique. Car le mode de fonctionnement du calcul quantique des probabilités est, lui, incompatible avec la notion que les phénomènes sur lesquels il porte sont pré-constitués mais simplement ignorés en l’absence de moyen d’accès expérimental. Que ce soit sous forme de définition contextuelle ou d’influence contextualiste (selon les interprétations de la mécanique quantique), le phénomène ne peut pas être séparé des circonstances instrumentales de sa manifestation. (p. 427) J’aimerais citer pour conclure moi-même, l’hypothèse que je trouve particulièrement élégante, celle du ‘solipsisme convivial’ d’Hervé Zwirn, une résolution que je trouve ‘forte’ en même temps qu’elle fixe les limites qui ne sont plus désormais celles de notre impuissance à connaître le ‘réel’. Si le solipsisme désigne bien un point de vue exclusif, limité à une seule personne, en précisant qu’il est ‘convivial’, on précise qu’il est communicable, échangeable, quand les cadres de son énoncé sont clairement tracés et mis à la portée d’une connaissance accessible à tous sous certaines conditions. Il y aurait à la fois ‘solipsisme’ et possible acquiescement général. Le solipsisme convivial trouve alors une place naturelle dans cette conception. La réalité phénoménale de chaque sujet est le résultat de l’accrochage du sujet à une branche particulière de la fonction d’onde de l’univers. Elle est actualisée mais éventuellement de manière différente pour chaque sujet sans que cette différence puisse être perceptible. (op. cit., Kindle 7905) Mon dernier mot ? Admettre que nous atteignons peut-être une sortie de la querelle historique opposant réalisme et idéalisme pour atteindre une tout autre dimension d’épreuve de la réalité éternelle et trans-personnelle du Tout, une présence qui inclut tout mais dont le centre vivant porte exactement le nom de la personne qui en prend mesure ici maintenant. C’est une autre réponse, parfaitement recevable, apportée ici à la question du soi… » (pp 148 à 167)