Dit de l’impensable (complété) 2

Deuxième partie de mon Dit de l’impensable, je vais me répéter : ce n’est qu’une formulation, ou bien, dit plus pesamment : …il n’y a que de l’Esprit pur se déclinant à la première personne du singulier en mode réfléchi du présent de la création d’un monde – comment l’expliquer, comment en dévoiler l’évidence ?

S’agit-il bien d’une cohérence cette fois, ou d’une charade ? Toutes ces paroles retranscrites ici et là en trente-cinq siècles d’histoire. Oh, il y en aurait bien d’autres, mais il ne faut pas lasser… Cet exercice-là suffit ; et cette cohérence il faut bien la trouver soi-même, en dépit des ‘cassures’. Admettons aussi que de nouveaux commentaires seraient superflus, après ces centaines d’articles publiés les années passées, et qui ne visaient que ‘cela :

… Le principe est sans hâte ni retard ; un instant est semblable à des milliers d’années : ni présent, ni absent, et cependant partout devant vos yeux …

Chez les gens du commun, il arrive fréquemment que les objets bloquent l’esprit, que le phénoménal entrave l’Absolu… Ils ne savent pas que c’est leur esprit qui bloque les objets, leur idée d’absolu qui rend opaque le phénoménal… Les imbéciles chassent les situations et non leurs états d’esprit, tandis que les sages chassent leur esprit sans chasser les situations.

L’homme du commun tient pour ultime la vérité conventionnelle, tandis que le sage tient pour conventionnelle la vérité ultime…                                                                                                        CH’AN

Vous pensez être quelqu’un mais vous n’êtes rien de tel. C’est uniquement l’Absolu, imprégnant toute chose, qui vous accorde ce sentiment d’être en s’exprimant à travers le corps… L’identification au corps et au monde n’est qu’un phénomène existentiel mal interprété… Notre monde est réel, mais votre façon de le voir ne l’est pas…

L’Absolu ? Ce n’est pas un objet… Il est plutôt dans le présent et la sensation… Il donne naissance à la conscience ; tout le reste est dans la conscience… En réalité, tout est réel et identique… En mouvement c’est saguna ; immobile, c’est nirguna. Mais ce n’est que le mental qui bouge ou ne bouge pas.

Votre nature est lumière qui se produit d’elle-même… De par sa nature même, le mental divise et oppose… (Néanmoins) ce que le mental a créé, il doit le détruire… C’est le mental qui crée l’illusion, c’est le mental qui s’en libère… Les mots d’abord, ensuite le silence…

Faites très attention. Dès que vous commencez à parler, vous créez un univers verbal, un univers de mots, d’idées, d’abstractions et de concepts qui s’entrecroisent et sont interdépendants et qui, de la plus étonnante des manières, s’engendrent, se soutiennent et s’expliquent réciproquement mais qui, malgré tout, sont dépourvus d’essence comme de substance, et ils ne sont que de simples créations mentales. Les mots créent des mots, la réalité est silencieuse.

La diversité sans séparation est tout ce à quoi peut atteindre le mental… Quand le mental est dans son état naturel, il revient spontanément au silence après chaque expérience…

Vous ne pouvez qu’être réel – ce que de toutes façons vous êtes – le problème n’est que mental. Abandonnez toutes les idées fausses, c’est tout. Vous n’avez pas besoin d’idées justes, il n’y en a pas.

La non-identification naturelle et spontanée est la libération.

                                                                                                                       NISARGADATTA

L’esprit est connaissance pure ; l’objet connu est l’Idée, qui est de même nature que lui. C’est une connaissance directe et parfaite ; l’esprit voit en sa propre substance, jusqu’au tréfonds de celle-ci… et il n’est rien, dans la soi-disant extériorité relative du plan de l’Idée, qui ne soit en vérité contenu dans ce plan.

… dans sa vérité, en tant qu’impression de l’âme, une pomme est plus que ce qu’elle est … Je suis irréductible à toute mienne identité, et c’est pourquoi je suis.

… tout est impression : ce qu’on appelle le monde, ce qu’on appelle la vie, est un tissu d’impressions… l’impression est qualité pure : qualitatif pur… la très sainte impression de matérialité ; la très sainte impression de réalité… l’Idée n’est plus pensée, elle est perçue : elle est là. Engendrement de l’intelligence pure, elle a rejoint le monde, participant désormais de la concrétude de l’objet terrestre, en lequel elle flambe délicatement… En fait l’Idée, alors est le monde, est la concrétude sacrée du monde, est l’objet terrestre.

… la matière prétendant exister en soi par dessous l’impression de matérialité… est une hallucination … tout intervalle spatial vécu comme séparant est de nature strictement mentale…

… se rencontrer, c’est rencontrer une Idée : l’Idée se… je me demande s’il ne serait pas juste d’évoquer la rencontre d’une Idée avec elle-même : à perte de vue, la substance spirituelle face à elle-même.

Notre âme… que j’appellerai notre essence spirituelle est l’unique source de tout. C’est notre propre essence qui est à l’origine de ce que nous nommons le monde – et par monde j’entends non seulement la réalité dite extérieure mais aussi mon esprit, mon esprit dans mon corps, mon corps dans le monde… tout jaillit du tréfonds de nous-mêmes. Notre essence est créatrice… originellement, je parle d’une origine instantanée… Tant que nous en restons là, nous sommes au stade de la création du monde, c’est-à-dire dans la phase édénique des choses. Puis instantanément, et c’est là que tout se gâte, une deuxième création se met en place… Dans cette deuxième création, c’est moi, personnellement, qui suis le père du monde… Dans la première, tout jaillit du tréfonds de moi-même mais comme impersonnellement… C’est bien là le paradoxe puisque nous sommes au centre de la personne ; une source non-personnelle au sens où il n’y a pas appropriation de quoi que ce soit…

… après cette espèce de rédemption spirituelle première, l’éveil pur, cette étincelle de pure conscience tout d’un coup a foutu le feu à l’ensemble de mes perceptions qui se sont embrasées, et qui sont devenues une masse ardente de félicité et de poésie pure… C’était le véritable monde, il n’y avait pas la trace d’un savoir là-dedans. J’étais tout aussi savant dans le plan de l’intelligence qu’avant, mais la projection des savoirs dans le monde perceptif avait disparu… C’est tout de même la Conscience infinie, qui est un verbe qui se conjugue lui-même à l’infini, non pas dans le temps, mais dans une espèce d’éternité, d’instantanéité pure. Mais ce qui est certain c’est que c’est un verbe et non pas une chose, et non point un état.                                                                                                                                                                                                                                              

                                                                                                                                  JOURDAIN

Le domaine propre de l’absolu dans l’apparaître est ce qui ne se manifeste qu’une seule fois, ce qui est sui generis et n’est donc l’homologue de rien d’autre. Le choc vécu de l’absolu s’identifie au choc vécu d’une singularité manifeste. Si l’on accepte cette équivalence, il saute aux yeux que ni la pensée rationnelle ni l’approche scientifique n’ont la moindre chance de saisir un jour un absolu de cette sorte…

Car l’option fondamentale que partagent la pensée rationnelle et l’approche scientifique consiste à diviser ce qui se montre en une pluralité d’objets comparables ou d’événements reproductibles, puis à établir des relations entre ces fragments d’apparaître répertoriés… Forger un concept permet d’assurer l’unité abstraite de plusieurs entités ou moments de l’apparaître en passant par-dessus la singularité de chacun d’eux, en prescrivant de reconnaître entre eux des ressemblances suffisantes sous un certain rapport, et en établissant par ce biais des relations d’équivalence entre eux…

Le jugement, ensuite, est l’instrument dynamique de la conceptualisation. Il connecte un prédicat à chaque sujet individuel au moyen d’une copule, et il relie par là ce sujet individuel à tous ceux qui sont considérés comme relevant du même prédicat, du même concept, et donc de la même classe. Le concept et le jugement devraient dans cette mesure être appelés des dispositifs de désabsolutisation…

L’appréhension du singulier apparaissant, de l’absolu phénoménologique, est donc le propre d’une expérience non seulement pré-scientifique… mais également anté-prédicative, anté-catégorielle, et même anté-perceptive (puisque la perception amorce l’œuvre de différenciation et de fragmentation de l’apparaître, en fixant l’attention sur des foyers de relative stabilité du manifeste). On pourrait l’appeler une expérience de saisissement… le saisissement de me découvrir dans tout cela, maintenant et ici… Moi-cela-maintenant-ici précède toute dualité objectivante, toute partition classificatrice de l’apparaître, toute recherche de récurrence temporelle et spatiale.                                                                                                     BITBOL

Le monde strictement physique n’existe pas du tout ; il s’agit simplement d’une description – conçue par les humains et résidant entièrement dans l’esprit humain – du monde familièrement physique, qui n’est lui-même qu’une simple représentation cognitive du monde réel. Et c’est tout ce qu’il y a à dire sur le plan physique… C’est ainsi qu’on peut affirmer de manière cohérente que le monde physique est exactement ce qu’il semble être : il est constitué de qualités de perception, car le seul monde physique qui existe réellement est celui familièrement physique… Le monde réel est ce qu’il semble être : comme la perception et l’apparence, il a une essence expérientielle, même s’il n’est pas constitué des mêmes états expérientiels que le monde réel… Oui, le monde réel est ce qu’il semble être, en ce sens qu’il est par essence expérientiel, tout comme notre perception de celui-ci. Non, le monde réel n’est pas ce qu’il semble être, dans la mesure où les états expérientiels qui le constituent ne sont pas nos propres états perceptuels… Le monde est constitué d’états expérientiels transpersonnels et non perceptuels qui ne peuvent être caractérisés en termes de quantités physiques : il existe bel et bien un monde objectif, qui fait ce qu’il fait indépendamment de ce que nous en pensons. Mais tout comme nous-mêmes et notre perception de celui-ci, ce monde est essentiellement qualitatif.                                                                                                               

                                                                                                                                    KASTRUP

L’identité ne se lie(lit) pas dans l’arithmétique de tous ses moments éparpillés. La constante évidence du moi à la traversée des évènements qui l’affectent est l’épiphanie d’un Seul multipliée de ses innombrables venues au miroir de la co-naissance… Au réceptacle multiforme des conditions, il se figure par la multiplication même, quoique sans dispersion, des traits de son unique envisagement…

Au souvenir rassemblé des expériences, Dieu accorde l’identité et c’est ainsi que  » je suis Dieu en personne bien que personne ne soit Dieu ni Dieu (une) personne « .

Le mystère que je reste en moi-même pour moi-même, c’est le Secret d’un Absolu infigurable, qui se donne à co-naître grâce à la vitalité de tous les possibles qu’il actualise à la traversée de ‘ma’ seule expérience. La conjonction ‘et’ à l’intérieur du binôme un mouvement et un repos, désigne une seule identité et une seule réalité. Néanmoins chacun des deux termes n’est pas l’autre et n’est pas réductible à l’autre. Ni logique ‘physicaliste’, ni explication possible : la preuve s’éprouve à l’épreuve de son irrémédiable négation, toute mesure s’appliquant toujours là et non ici, à la source de pure lumière…

Il aura fallu, étrange et rare alchimie, que les concepts et l’intuition s’enrichissent jusqu’à l’extrême perfection d’eux-mêmes et que s’établisse une sorte de silence logique, l’écho de l’âme qui s’aime d’un amour infini, la Vie comme une réitération de l’Esprit pur, le dialogue d’un nominatif absolu rêvant éternellement sa propre duplication, imaginant les scénarios de l’existence multipliée par le miroir des images. Mais qui n’a jamais témoigné de ce halo silencieux de pure lumière, nimbant le chant et les couleurs de la vie ? La méditation de la vie sera donc l’élucidation perpétuelle de l’intimité jumelle de moi … et moi, repos et mouvement à la croisée de l’existant et du non-existant. Consonance ou résonance du Seul multiplié des échos innombrables de son chant. Et puisqu’il y a autant de chants que d’instruments, il ne peut y avoir ni programme ni obligation ; il revient à chacun, quand il le peut, d’accorder son instrument à cette musique sans notes… Lorsque la connaissance extrême délivre l’amour, l’amour délivre la liberté. Ainsi naît la vie poétique…

Je devrais dire : le poète, dire : ‘je’… Je suis responsable de la lumière où s’expose l’amour désirant le monde, c’est à dire responsable de moi-même œuvrant, constituant, signifiant aux horizons de l’existence où je me co(n)nais… L’art est une traduction ou une interprétation de la visibilité du monde, de sa réalité physique, et une régénération de la langue, du vocabulaire, constitués pour le récit de la création et de la présentation… En regard d’un monde offert à l’expérience, l’art veut produire une autre perception de ce monde, et du même coup une autre aperception de moi-même… Ne pas effacer l’objet : simplement le désobjectiver, l’exempter de clôture logique, l’extraire de la perception qui en fait une chose et le rendre au règne du je-u de la Vie… Parachever la création, sans distorsion ; expliciter la différence, sans séparation : l’absolu en art, surrection de la vie éternelle.

… il nous faut admettre ce mystère que je demeure pour moi-même. Bien qu’existant je ne suis pas objet ; existant, multipliant les caractères d’une seule personne ou me dispersant en une foule de personnes toutes pareilles à moi, je ‘mouvemente’ la création grâce aux innombrables modalités de ma conscience… Je ‘mouvemente’ ou si l’on préfère, je donne sens à ce qui serait chaos indifférencié sans le sujet, moi-même, témoin dans l’économie du Seul… ‘Voir’, s’apercevoir que l’Esprit pur est Vie, et qu’il y a création (cette dualité qui s’appelle je-u) et que je suis l’agent de cette création, ‘créateur-créé’ : la conscience est directement l’effectuation de la création et par conséquent il y a réflexivité du moi au Soi, naturelle, si aucun détournement ne s’est produit au cours de l’autonomisation du processus personnel.

La réponse : Tu es Lui et tu n’es pas Lui ; Un Mouvement et Un repos, comme dernière réponse, et la seule. L’Un-en-Deux ou la Vie : toute logique pulvérisée et conservée entière la perplexité !

                                                                                                                                                 RO

Dit de l’impensable (complété) 1

Dit de l’impensable ; ce n’est qu’une formulation, ou bien, dit plus pesamment : …il n’y a que de l’Esprit pur se déclinant à la première personne du singulier en mode réfléchi du présent de la création d’un monde – comment l’expliquer, comment en dévoiler l’évidence ?

S’agit-il bien d’une cohérence cette fois, ou d’une charade ? Toutes ces paroles retranscrites ici et là en trente-cinq siècles d’histoire. Oh, il y en aurait bien d’autres, mais il ne faut pas lasser… Cet exercice-là suffit ; et cette cohérence il faut bien la trouver soi-même, en dépit des ‘cassures’. Admettons aussi que de nouveaux commentaires seraient superflus, après ces centaines d’articles publiés les années passées, et qui ne visaient que ‘cela’.

J’en publierai la deuxième partie au 1er janvier de l’année qui vient.

… Quand vous vous serez connus, alors vous serez connus et vous saurez que c’est vous les fils du Père le Vivant. Mais s’il vous arrive de ne pas vous connaître, alors vous êtes dans la pauvreté, et c’est vous la pauvreté.

Au temps où vous étiez un, vous avez fait le deux : mais alors, étant deux, que ferez-vous ?

Quand vous ferez le deux un, et le dedans comme le dehors, et le dehors comme le dedans… une image à la place d’une image, alors vous irez dans le royaume… le royaume du Père s’étend sur la terre et les hommes ne le voient pas.

Heureux celui qui se tiendra dans le commencement, et il connaîtra la fin… Heureux celui qui était déjà avant d’exister.

Celui qui connaît le Tout, s’il est privé de lui-même, est privé du Tout.

Les images se manifestent à l’homme et la lumière qui est en elles est cachée. Dans l’image de la lumière du Père, elle se dévoilera, et son image sera cachée par sa lumière.

… lorsque vous verrez vos modèles qui au commencement étaient en vous, qui ne meurent ni ne se manifestent, ô combien supporterez-vous !

Celui qui boit à ma bouche sera comme moi : moi aussi je serai lui…

Je suis la lumière qui est sur eux tous. Je suis le Tout. Le Tout est sorti de moi et le Tout est parvenu à moi. Fendez du bois, je suis là ; levez la pierre, vous me trouverez là.

Celui qui a connu le monde a trouvé le corps ; mais celui qui a trouvé le corps, le monde n’est pas digne de lui…

Celui qui a connu le monde a trouvé un cadavre ; et celui qui a trouvé un cadavre, le monde n’est pas digne de lui. THOMAS

Il faut t’éveiller dès ce corps, car tout est en lui : ressusciter dès cette vie.                                                                                                

Ce que nous appelons le monde n’est pas le monde réel, mais si on le voyait avec les yeux de l’Être qui l’informe, on le verrait incorruptible et immortel…

Le Logos est le secret de tout. Quelques-uns qui se connaissent eux-mêmes l’ont connu…

Certains plongèrent dans l’eau ; quand ils en remontèrent ils reconnurent la Présence en tout. C’est pourquoi il n’y a rien à mépriser…

Certains voulurent entrer dans le royaume des cieux en se moquant du monde ; ils en furent chassés, ils n’en étaient pas dignes…

La vérité n’est pas venue dans le monde, nue, mais voilée d’images et d’archétypes… Il faut vraiment renaître à partir de ces images, c’est cela ressusciter…

Si quelqu’un n’est pas d’abord ressuscité, il ne peut que mourir. S’il est déjà ressuscité il est vivant comme Dieu est vivant.                                                                                       PHILIPPE

Car c’est au-dedans qu’il (le chercheur) se trouvera… Car c’est au-dedans que se retrouve la joie perdue… Car c’est au-dedans, aussi, que se trouve la porte vers l’extérieur des mondes, l’extérieur qui est le véritable Intérieur.

Commencez par vous placer en Lui. N’allez pas dans les cassures. Car, en vérité, il n’y a pas de frontière. Seuls les yeux créent la frontière. Parce qu’ils ne voient pas l’intérieur qui se tient dans l’extérieur.

Seul l’œil crée l’union. C’est par lui que vous vous placerez en Lui. L’œil crée le Monde qui fait les mondes. L’oreille qui entend crée l’œil et le fait grandir. Ainsi, la réalité qui s’ouvre à l’œil et à l’oreille ouvre la route à une autre réalité. L’Un nourrit le multiple. Et le multiple renvoie toujours à l’Un.

Je vous l’annonce : ne séparez pas. Déplacez-vous parmi les séparations. C’est de cette façon que vous vous placerez en vous… en contemplant la réalité du rêve des mondes, puis en imaginant le Rêve derrière ce rêve… Il faut sortir du rêve des mondes. Car la joie naît dans le Rêve qui conçut le jeu des rêves et des mondes. Que comprenne celui qui a l’intention de comprendre. Que dorme celui qui se plaît dans la plainte des rêves.

Car la souffrance est le toi et le moi qui se rêvent deux : La Matière et la Non-matière font partie du Rêve du monde. Elles sont Un ; elles sont le jeu par lequel l’Oubli tisse son œuvre. La séparation est un jeu. De même que la souffrance. Et que la souffrance naît de l’orgueil premier qui joue à séparer. La Matière, je vous le dis, est un sourire de l’Éternel. Pour nous faire sortir des mondes et nous faire vouloir la Réalité.

Comment atteindre la Réalité ? L’Enseignant parla à tous : En désassemblant ce qui n’est pas Un. En contemplant la Matière qui invente la cassure. En aimant la cassure pour ses jeux. En aimant ses jeux pour sa route vers le Jeu. Puis il dit encore : En osant !

Dis-nous maintenant : Que signifie la Matière ? Devons-nous croire qu’elle se perpétue indéfiniment ? Le Maître enseigna : Tout ce qui a été inventé et qui a été créé, tous les éléments composant la nature des mondes sont interdépendants et mariés entre eux. Mais sera désassemblé tout ce qui a été assemblé afin que tout retourne à la Racine-mère.

La faute n’existe pas. Car c’est vous seuls qui lui donnez existence. Vous faites cela à chaque fois que vous vous pliez aux réflexes de votre réalité construite et adultère. Voilà de quelle façon la faute prend forme… Recherchez l’harmonie avec l’Essence. Et s’il advient que vous êtes en rupture avec l’ordre de Celle-ci, inspirez-vous de toutes les images naturelles évoquant votre réalité profonde… Par le Noûs, l’Essence humaine contemple le Un qui engendre le Deux par amour.                                                                                                    MARIE-MADELEINE

Deus est monos, monadem ex se gignens, in se unum reflectens ardorem     

                                                                                                                  24 PHILOSOPHES I

Deus est semper movens immobilis                                                                         

                                                                                                             24 PHILOSOPHES XIX

Nous célébrons ici dans cette vie temporelle, la naissance éternelle que Dieu le Père a réalisée et réalise encore sans interruption dans l’éternité (savoir) que cette même naissance se produit aussi dans le temps, dans la nature humaine… Mais quand elle ne se produit pas en moi, que m’importe ?

Le Père engendre dans l’éternité le Fils, comme son image… Et le Père engendre son Fils dans l’âme exactement comme dans l’éternité et pas autrement. Il faut qu’il le fasse, que cela lui plaise ou non. Il l’engendre sans interruption. Et je dis en outre : il m’engendre comme son Fils. Oui, il ne m’engendre pas seulement comme son Fils, il m’engendre comme lui et lui comme moi, il m’engendre comme son essence propre, sa propre nature : dans la source la plus profonde je jaillis dans l’Esprit saint, là où il n’y a qu’une vie, une essence, une œuvre.

Tout ce que Dieu opère est un, c’est pourquoi il m’engendre comme son Fils, sans qu’une séparation intervienne… un avec Lui et non semblable à Lui… C’est maintenant qu’il l’engendre, aujourd’hui…

Dieu doit carrément devenir moi et moi Dieu : si complètement un que ce lui et ce moi deviennent une seule chose et le demeurent, et – comme l’être pur lui-même – soient dans l’éternité les ouvriers de la même œuvre… Ici l’âme et la Déité sont un, ici l’âme a découvert que c’est elle le royaume de Dieu…

Ce qui existe de perfection en toutes choses, nous le trouvons dans le premier royaume… là toutes les œuvres sont égales… toutes sont faites comme si elles n’étaient qu’une… là où l’homme est Dieu…

La connaissance est pour l’âme comme la lumière… il n’y a absolument rien de meilleur… (mais) quand on connaît les créatures en elles-mêmes, cela s’appelle une ‘connaissance du soir’ : on les voit en toutes sortes d’images séparées… quand on connaît les créatures en Dieu, cela s’appelle une ‘connaissance du matin’ et ici on contemple sans aucune espèce de distinction dans l’Un que Dieu est lui-même…

Si l’image, qui est faite à l’image de Dieu, disparaissait, l’Image de Dieu disparaîtrait aussi…

Celui qui connaît cela… il est lui-même le même qui jouit de lui-même.

                                                                                                                                   ECKHART

Je suis de Dieu l’image…

Dieu est mon sauveur et je le suis, moi, des choses qui s’érigent en moi comme moi-même en lui…

Tout est un jeu que la Déité se donne…

Je dois être soleil : peindre de mes rayons la pâle mer de la totale Déité…

Dieu vraiment n’est rien, et s’Il est quelque chose, Il ne l’est bien qu’en moi, alors qu’Il me fait sien.

Rien n’est que moi et Toi ; et s’il n’y a pas deux, alors Dieu n’est plus Dieu et s’écroule le ciel…

Je ne suis moi ni Toi ; Tu es moi-même en moi.

Ami, où que tu sois, ne t’arrête pas là ; il faut sans cesse aller de lumière en lumière.

L’Ecriture est l’Ecriture et rien de plus. Mon réconfort est l’essence…

Il faut le faire ici ; je n’imagine pas quiconque est sans royaume, au ciel devenir roi.                                        

                                                                                                                                     SILESIUS

L’illusion en laquelle, exerçant son pouvoir et se prenant pour la source de celui-ci, pour le fondement de son être, l’ego croit apercevoir sa condition véritable, consiste justement dans l’oubli de celle-ci et dans sa falsification. L’oubli : celui de la Vie qui en son ipséité le donne à lui-même et du même coup lui donne tous ses pouvoirs et capacités – l’oubli de sa condition de Fils. La falsification : faire de la donation à soi de l’ego et tous ses pouvoirs l’œuvre de l’ego lui-même. Dans l’illusion transcendantale, l’ego vit l’hyper-pouvoir de la Vie – l’auto-génération en tant que l’auto-donation – comme le sien propre, transforme le second dans le premier.

Cette illusion n’est pas totalement illusoire… Le don par lequel la Vie se donnant à soi donne l’ego à lui-même, ce don en est un. Donné à soi, l’ego est réellement en possession de lui-même et de chacun de ses pouvoirs, en mesure de les exercer : il est réellement libre. En faisant de lui un vivant, la Vie n’en a pas fait un pseudo-vivant.

Le corps est l’illustration saisissante … de ce que j’appelle la  » duplicité de l’apparaître  » : visible et invisible. Le corps se présente d’abord à nous dans le monde et il est interprété immédiatement comme un objet dans le monde… Mais ce n’est que le corps apparent. Le corps réel, c’est le corps vivant… que je ne vois jamais et qui est un faisceau de pouvoirs…

… si la Vie est auto-révélation, si elle est là… toujours là, comment peut-elle être cachée, occultée, pour ainsi dire constamment ? La cause en est que là où la Vie se révèle il n’y a d’écart pour aucun regard, c’est à dire que la pensée ne peut jamais la voir ni la rencontrer et que là où regarde la pensée, la Vie n’est jamais… Le fait que la Vie est oubliée tient au fait… qu’elle est invisible… perpétuellement en deçà du spectacle…

… l’art nous renvoie à un apparaître originel… il veut nous faire voir, au-delà de la chose, l’apparaître qui se cache et dans lequel la chose se dévoile, mais qu’elle cache en même temps…

C’est parce que la vie n’est jamais pour elle-même un objet qu’elle peut et doit former l’unique contenu de l’art et de la peinture – pour autant que ce contenu est abstrait, est invisible… L’abstraction ne s’oppose pas à la nature, elle en découvre l’essence véritable… L’art est la résurrection de la vie éternelle.                                                                                       HENRY

Dieu voulut voir Sa propre essence en un objet global qui, étant doué de l’existence, résume tout l’ordre divin, afin de manifester par là Son mystère à Lui-même… Dieu a d’abord créé le monde entier… semblable à un miroir qui n’a pas été poli… Il n’y a donc hors de la Réalité divine qu’un pur réceptacle, mais ce réceptacle lui-même provient de la Réalité divine… car la réalité tout entière, de son commencement à sa fin, vient de Dieu seul, et c’est vers Lui qu’elle retourne. Ainsi donc l’Ordre divin exigeait la clarification du miroir du monde, et Adam devint la clarté même de ce miroir et l’esprit de cette forme.

L’homme est à Dieu ce qu’est la pupille à l’œil, la pupille étant ce par quoi le regard s’effectue ; car par lui Dieu contemple Sa création et lui dispense Sa miséricorde. Tel est l’homme à la fois éphémère et éternel, être créé perpétuel et immortel, Verbe discriminant et unissant.

Etant donné que l’être éphémère manifeste la ‘forme’ de l’éternel, c’est par la contemplation de l’éphémère que Dieu nous communique la connaissance de Lui-même… Dieu se décrit à nous au moyen de nous. En le contemplant, nous nous contemplons, et en nous contemplant, Il Se contemple bien que nous soyons nombreux quant aux individus et aux genres… En vérité, l’univers est imagination, et il est Dieu selon sa réalité essentielle.

Reconnais donc ta propre essence, qui tu es, ce qu’est ton ipséité, quelle est ta relation avec Dieu, par quoi tu es Dieu, par quoi tu es  » monde  » ou  » l’autre « , car telle est ta nature…

Certains, observant la loi des formes réfléchies dans des miroirs, ont prétendu que la forme réfléchie s’interpose entre la vue du contemplant et le miroir même… En réalité la forme réfléchie ne cache pas essentiellement le miroir, mais celui-ci la manifeste : Dieu est le Miroir dans lequel tu te vois toi-même, comme tu es Son miroir dans lequel Il contemple ses Noms (les modèles).

Si tu savoures cela, tu savoures l’extrême limite que la créature comme telle puisse atteindre par la connaissance intellective…                                                                                                              

                                                                                                                                 IBN’ARABI

L’Aimé m’est apparu où Il ne Se peut voir. Merveille ! Par Lui je Le contemple là où je ne puis voir.

… depuis toujours, c’est ‘comme si’ j’étais moi… Tu es Lui le Moi et Lui Toi… Je suis en vérité perplexe à mon sujet, perplexe jusqu’en ma perplexité…                                                                       

                                                                                                                            ABD al-QÂDIR

L’essence divine est le réel absolu. La révélation commence par son effusion sur et dans ses propres noms … comme autant de désignations des propriétés actives de Dieu, en tant qu’il entre en relation avec sa création, c’est-à-dire en tant qu’il s’épiphanise, se révèle soi-même dans la multiplicité des règnes de l’univers…. Le nœud de l’identité de l’identique et du créé est la forme de l’identique dans le créé, par quoi le créé se révèle épiphanie de l’identique… L’identité est coïncidence ontologique de l’apparition et du voilement au sein de l’unité épiphanique, où se déploie sous un mode l’unité du réel…

C’est pourquoi la définition du réel est impossible. Il y faudrait la connaissance de l’infinité des formes de manifestation qui peuplent l’univers. Seule l’assomption en un savoir absolu de l’ensemble du Dieu révélé offrirait une représentation du réel caché, or un tel savoir n’appartient qu’à la science divine… L’Essence s’épiphanise en une forme qui la révèle d’autant mieux qu’elle occupe tout le champ du regard qui contemple cette forme, et plus cette contemplation est intense, plus le miroir est éloigné. La forme intense que le regard de l’âme crée par son imagination, étant d’abord effet de l’imagination même de Dieu, est bien une épiphanie du divin. C’est Dieu qui s’imagine lui-même dans le miroir. Mais il ne s’imagine que sous le mode du sujet percevant, du point de vue singulier de celui-ci, et se dérobe à la saisie qui l’objectiverait… L’en-soi est identique à ce en quoi il se voile, le seigneur personnel dévolu au sujet de la vision. Dans la simultanéité de la vision et du voilement, l’identité fait l’épreuve, sans passion, de son propre soi. Il n’est rien d’autre que le soi, dans la multiplicité des sujets qui perçoivent la théophanie, et celle-ci est ipso facto son propre sujet, le soi se manifestant comme seigneur dans l’unité du regard.

… la différence est l’instrument de l’identité. Il reste que, de notre point de vue, du point de la singularité expressive, cette différence … se traduit par la perplexité, l’égarement.                                                    

                                                                                                                                      JAMBET

Une cohérence ultime : « Commencement ! » Commencement ?

Cette cohérence se trouve au-delà des évidences imposées de l’expérience native, objective, et contredit toute conclusion inspirée d’un réalisme binaire. Au contraire, tout est dans tout, en mouvement, et comme se jouant… Il y a bien un ‘impensable’ et néanmoins un dit de pure vérité, une autre cohérence. Maintenant, pourquoi parler ici d’un commencement après la publication de 591 articles ? Et de quel commencement peut-il bien s’agir ? Je me suis souvenu du poème de Victor Hugo Ce que dit la bouche d’ombre, un long poème qui chante sa légende imaginée de la réconciliation de tous les contraires et s’achève pas cette proclamation : Commencement ! Mais que s’est-il achevé et que commence-t-il ? Le règne de l’affirmation et l’avènement du jeu. Et c’est bien la conclusion – mais féconde ! – que je voudrais apporter à mes articles traitant de logique. D’une part, dire enfin que la parole, toute parole, s’inspire toujours des catégories imposées de l’expérience native, à moins d’être purement fantasmatique, et qu’il n’en existe point pour dire le réel, tout le réel, rien que le réel et sa trame d’une complexité infinie. D’autre part confesser la fécondité d’une création d’Esprit pur se déclinant à la première personne du singulier en mode réfléchi du présent de la création d’un monde : unité et liberté à la fois, cohérence et jaillissement qui se désignent par de tout autres énoncés, et tout au-delà d’une prétendue exactitude logique.

C’est pourquoi j’en reviens à Stephen Jourdain qui nous confiait il y a quelques années dans un de ses derniers livres : C’est très difficile à réaliser ce que je suis en train de dire parce que nous sommes tous impressionnés. Quand la raison nous impressionne, dans le fond c’est parce qu’elle est arrivée à une conclusion. Quelquefois elle est juste, quelquefois elle est fausse et nous sommes terriblement impressionnés par les conclusions de notre raison. Qu’est-ce que c’est une conclusion de la raison ? Une vérité, un objet véridique. Un homme bien portant prend une vérité et la casse sur son genou comme un vieux bout de bois mort. Cela ne pèse rien. L’ennemi mortel c’est l’objet véridique, ce que nous appelons généralement les « vérités », les « réalités ». Chaque fois que notre raison va conclure, elle va nous présenter cette conclusion, une espèce d’objet. Et on va généralement s’incliner chapeau bas devant cette conclusion, peut-être en redemander. Ce n’est pas du tout ce qu’il faudrait faire. Il faudrait regarder cette conclusion droit dans l’oeil et la mépriser, lui casser l’échine. Ceci est très difficile parce que casser l’échine de la vérité est très difficile. (Le miracle d’être, Originel Antoni 2012, p 67) En ‘fait’, et il est bien ridicule d’user d’un tel mot, il n’y a pas d’ex-plication et cela paraît bien cruel à l’esprit positif. Ex-plication, je l’écris ainsi pour signifier le plus clairement possible qu’il ne se trouve aucun discours pour déplier, dérouler la ‘raison’ de ce qui est, de Tout, moi et le monde, puisque c’est toujours là que tout se vit, s’éprouve, une antériorité absolue qui ne se mesure pas et garde à jamais son mystère originel. Mais si nous sommes confinés en ces ‘conditions’, toutes expressions de conscience en ‘mouvement’, nous ne sommes pas non plus cloués aux murs d’une prison : il y a un jeu, et ce jeu semble doublement produit d’imagination, d’un créateur d’abord, à jamais inconnaissable, et de nous-mêmes qui ajoutons à ses présentations (ou existenciations) nos représentations. Mais il s’agit bien toujours d’imagination, de créativité pure ! Et s’il faut y apporter des nuances, voire des correctifs, le problème de fond n’en reste pas moins la répudiation d’une tentative de définition inamovible de ce qui est réel, incluant moi et non-moi ! 

C’est cette précision que m’apportait dernièrement Jean-Christophe Cavallo, et sur un point crucial de notre histoire épistémologique : …comprendre que les identités aristotéliciennes sont une saisie conceptuelle utile, étant à la conscience ce que la main est au corps, un pouvoir d’action sur le réel. L’erreur (ou le choix) d’Aristote étant d’en faire des absolues (a=a), statiques, immuables, inertes et sans vie intrinsèque.… Ainsi, mon Dit de l’impensable, rassemblant des paroles tirées des Apocryphes chrétiens, de Maîtres orientaux comme de théologiens médiévaux ou de philosophes contemporains, un ensemble qui a été publié dans ce blog au cours du mois de février 2011 et qui s’en est voulu l’illustration la plus complète possible. C’est toujours le concept totalitaire d’une véridicité exclusive et d’inspiration objectiviste qui y est dénoncé. J’y reviendrai pour formuler une dernière recommandation. Mais voici ce que m’en disait Stephen Jourdain au cours d’Entretiens que j’ai déjà publiés ici au cours de l’année 2007, après une rencontre en Auvergne où il habitait dans les années 80/90. Comment poser la question de la réalité de la réalité, c’est avant tout répondre à la question ‘qui suis-je ?’, trouver la source, cet antécédent absolu d’une fécondité inconcevable de notre point de vue fini, c’est-à-dire trouver tout à la fois la clef et la réponse, l’englobant et l’englobé, mais au sacrifice de toute logique affirmative, limitative… y compris… Je cite :

Q : … y compris une conclusion condamnant la logique…

R: … ceci est encore une vue de l’esprit… “je ne suis pas” est l’entièreté de “je suis” et j’ajoute : je ne suis pas Dieu le Père, mon boulot c’est de détruire le faux, l’affirmation positive, de les dissiper parce que ce n’est jamais qu’un petit peu de ma vapeur personnelle transformée en solide… La parole du fils veille d’abord à ne pas se falsifier au moment même où elle narre cette histoire de fils. Ce n’est pas la dualité en tant que telle, ou même l’objectivité qui sont conçues pour donner corps à ce conte que je m’imagine, mais la représentation déterminée par une objectivité d’apparence logique, la conception d’une objectivité tirant d’elle-même son autorité, ou d’une prétendue expérience sensible préalablement hantée par ce fantôme que je dénonce.

Q : Dans ce cas “qui” se relie à “qui” et par exemple lorsque nous discourons en ce moment: de quoi parle-t-on ?

R : L’intelligence doit produire une discrimination cruciale, faute de quoi tout est fichu : la conception d’une extériorité objective, non point cet objet devant moi mais l’accumulation des savoirs confirmés par un jugement de réalité, doit se distinguer de cette connaissance imaginante qui est l’activité propre de l’esprit et qui distingue les formes sans les séparer au point de les rendre radicalement étrangères les unes aux autres et à moi, surtout. L’activité d’un esprit en bonne santé consiste à produire de l’altérité, et on ne confond pas cette table avec l’armoire à côté, mais tout se passe comme à l’intérieur d’un conte qui nous paraissait si vrai quand nous étions petits, et si passionnant, et pourtant au fond de nous, nous savions pertinemment qu’il n’y avait rien de vrai là-dedans. La conscience falsifiée pare, au contraire, tout jugement de réalité d’un jugement de vérité, une affirmation pure, autrement dit sans fondement et néanmoins sans possible remise en question, ou d’une prétendue expérience sensible préalablement hantée par ce fantôme que je dénonce.

R : Encore une fois, ce que je dénonce, c’est la manipulation mentale, une pensée qui le plus souvent à mon insu corrige ; mais il s’agit toujours d’une falsification et d’une perversion, le premier sentiment, ou la première sensation de moi et du monde. Parce qu’il y a bien un désir authentique et un désir falsifié, traité en sous-main par une pensée qui s’arroge le traitement et la définition, la norme de ce qui est réel… Et puis il n’y a pas que plaisirs et douleurs dans le champ de la conscience : il y a un tout d’impressions aussi variées que riches, souvent fines et ténues, parfois même imperçues, mais qui n’en constitue pas moins un territoire dont la complexité trame tout entière la vie intime du moi. Mais la raison arrive et elle abstrait, elle sépare, isole, efface, augmente, tyranniquement, arbitrairement… avec mon assentiment aussi…

R : On peut comparer le temps à une roue où je me situerais soit sur la trajectoire indéfinie d’un déroulement d’instants innombrables se succédant les uns aux autres et tous aussi éloignés les uns que les autres du centre, du moyeu de la roue, soit dans une contemporanéité d’instants tous orientés vers ce moyeu, tous présents les uns aux autres. Le temps n’est plus succession et perte, mais simultanéité et pérennisation : l’ordre de succession, s’il y en a un, ne serait pas causal. Il faut considérer le temps comme un grand dynamisme immobile, dont le ressort intime se situe toujours dans le moyeu invariable de la roue, générateur de tout ce qui se passe. La mémoire dans ce cas est le gardien de la vérité de soi égal à soi, non le dépositaire d’impressions mensongères où je me figure comme une petite chose cahotante au gré d’un flux absurde d’évènements produits d’eux-mêmes dans un monde étranger et hostile qui me dévore sans cesse.

R : L’éveil, c’est tout ou rien – je me contente de décrire – mais cette remarque elle-même se dissout dans son propre règne. La logique a toujours son mot à dire, et toujours, elle est consumée par l’éveil. Je m’aperçois qu’il y a un porte-à-faux insurmontable ? Ce porte-à-faux est consumé ! Comme je l’ai dit souvent : “Tous les yeux de la pensée sont crevés, y compris celui-ci…”

R : Il n’y a pas de relation de cause à effet de la recherche à l’éveil. L’éveil est un retournement et il surgit comme la cause de tout, une antécédence absolue à tout !

Il n’y a pas de connaissance générale, en général. Maintenant, au coeur de cet absolu qu’on peut aussi appeler l’esprit pur, j’y suis ou je n’y suis pas. Je n’existe intérieurement que maintenant et si je pense sainement, c’est toujours maintenant, avec du concret. Au contraire, la pensée généralise et elle abstrait… Mais il y a généralisation et généralisation : elle est acceptable à condition que les concepts aient un contenu, c’est à dire une acception qui renvoie à du concret.

R : L’éveil est la cohérence suprême de l’esprit pur avec lui-même. Et moi je fais le procès des conclusions, de la logique externée, ce rationalisme de la chose.

R : La cohérence de soi en rapport à soi qui caractérise l’éveil est la valeur suprême : il faut tout sacrifier plutôt que ça. L’amour pur vole bien au-dessus de ces colombes : bonté, affection pour les siens, désir du bien… Comme je l’ai souvent dit, il est plus important de veiller que de sauver son enfant sur le point de passer sous les roues d’un camion – ce propos étant à traiter également comme une pensée !

L’esprit est insitué et insituable : la situation emprisonne un être dans ses déterminations. Je casse ! Mais c’est sur l’hallucination qu’il faut porter l’attaque, pas sur le monde !

R : Il ne s’agit que de conventions passées avec moi-même : suppositions, hypothèses, jamais les réalités extérieures. Il serait juste d’énoncer : “on dirait que…” alors qu’on s’arcboute sur le “que” de la croyance en la nécessité extérieure, objective, accusative !

Sans ajouter de commentaires, les précisions ajoutées l’une à l’autre dans les lignes précédentes, suffisent. Je l’ai écrit (cf mon petit livre La Création) et je vais donc le répéter, simplement répéter, ce que j’estime le plus essentiel à comprendre : « Il faut donc avoir compris, opéré ce discernement-là et le grand-œuvre de l’intellection comme telle. On peut jouer sur les mots ou plutôt faire passer le rasoir de la discrimination entre sensation et perception. Comme Jullien ou Bitbol précédemment cités. Mais c’est de raison qu’il s’agit, d’un raisonnement logique, m’aveuglant dans un cas, m’éclairant dans l’autre cas. Cela se joue dans l’analyse même des éléments primordiaux de la sensation qu’un grand psychologue (Piéron) avait appelée ‘guide de vie’ : soit l’objet, de par sa saisie mentale, me paraît objet en soi, qui m’entraîne à penser un réel positif, objectif, et dont la représentation logique va me déterminer moi-même comme ob-jet (devant, en face…) ; soit l’objet n’est qu’en réalité d’une lecture essentielle, de nature purement spirituelle, intérieure, où je me tiens moi-même en même ‘temps’ que lui, à l’instant de la création, au ‘commencement’ qui, précisément, demeure à jamais sans raison. Réalité qui, d’une part, passe par l’objet défini séparément comme matière (énergie) ou, d’autre part, se réalise par l’acte de pur esprit qui donne figure à un absolu qui de cette façon se co-naît et s’augmente de la beauté de ce geste et du péril de ce jeu. ».

Je citerai à nouveau Michel Bitbol qui concluait par ces mots son grand œuvre épistémologique : l’option fondamentale que partagent la pensée rationnelle et l’approche scientifique consiste à diviser ce qui se montre en une pluralité d’objets comparables ou d’événements reproductibles, puis à établir des relations entre ces fragments d’apparaître répertoriés… Forger un concept permet d’assurer l’unité abstraite de plusieurs entités ou moments de l’apparaître en passant par-dessus la singularité de chacun d’eux, en prescrivant de reconnaître entre eux des ressemblances suffisantes sous un certain rapport, et en établissant par ce biais des relations d’équivalence entre eux…

Le jugement, ensuite, est l’instrument dynamique de la conceptualisation. Il connecte un prédicat à chaque sujet individuel au moyen d’une copule, et il relie par là ce sujet individuel à tous ceux qui sont considérés comme relevant du même prédicat, du même concept, et donc de la même classe. Le concept et le jugement devraient dans cette mesure être appelés des dispositifs de désabsolutisation…

L’appréhension du singulier apparaissant, de l’absolu phénoménologique, est donc le propre d’une expérience non seulement pré-scientifique… mais également anté-prédicative, anté-catégorielle, et même anté-perceptive (puisque la perception amorce l’œuvre de différenciation et de fragmentation de l’apparaître, en fixant l’attention sur des foyers de relative stabilité du manifeste). On pourrait l’appeler une expérience de saisissement… le saisissement de me découvrir dans tout cela, maintenant et ici… Moi-cela-maintenant-ici précède toute dualité objectivante, toute partition classificatrice de l’apparaître, toute recherche de récurrence temporelle et spatiale.                                                                                                     

J’ajouterai aussi Bernardo Kastrup qui définit cette fois ce qu’il faut bien appeler un idéalisme absolu – le monde défini comme ‘lecture’ : Le monde strictement physique n’existe pas du tout ; il s’agit simplement d’une description – conçue par les humains et résidant entièrement dans l’esprit humain – du monde familièrement physique, qui n’est lui-même qu’une simple représentation cognitive du monde réel. Et c’est tout ce qu’il y a à dire sur le plan physique… C’est ainsi qu’on peut affirmer de manière cohérente que le monde physique est exactement ce qu’il semble être : il est constitué de qualités de perception, car le seul monde physique qui existe réellement est celui familièrement physique… Le monde réel est ce qu’il semble être : comme la perception et l’apparence, il a une essence expérientielle, même s’il n’est pas constitué des mêmes états expérientiels que le monde réel… Oui, le monde réel est ce qu’il semble être, en ce sens qu’il est par essence expérientiel, tout comme notre perception de celui-ci. Non, le monde réel n’est pas ce qu’il semble être, dans la mesure où les états expérientiels qui le constituent ne sont pas nos propres états perceptuels… Le monde est constitué d’états expérientiels transpersonnels et non perceptuels qui ne peuvent être caractérisés en termes de quantités physiques : il existe bel et bien un monde objectif, qui fait ce qu’il fait indépendamment de ce que nous en pensons. Mais tout comme nous-mêmes et notre perception de celui-ci, ce monde est essentiellement qualitatif.

Je rappellerai finalement, dernière autorité de Révélation à mes yeux recevable, et pour la dernière fois, la méditation de trois paroles gnostiques consignées dans l’Evangile de Thomas, dissimulé deux mille ans durant en plein désert dans une grotte à Nag-Hammadi en Egypte :

… Quand vous vous serez connus, alors vous serez connus et vous saurez que c’est vous les fils du Père le Vivant. Mais s’il vous arrive de ne pas vous connaître, alors vous êtes dans la pauvreté, et c’est vous la pauvreté. (logion 3)

Celui qui connaît le Tout, s’il est privé de lui-même, est privé du Tout. (logion 67)

Les images se manifestent à l’homme et la lumière qui est en elles est cachée. Dans l’image de la lumière du Père, elle se dévoilera, et son image sera cachée par sa lumière. (logion 83)

C’est du sens sacré de notre destinée tout entière, de ce Secret peut-être dont parle la tradition, qu’il s’agit. Bien entendu aussi, de notre bonheur et de notre salut.

En phénoménologie, poursuivre, depuis Husserl, et maintenant avec Alexander Schnell (ou Michel Henry ?)

Pour les personnes qui sont entrées en phénoménologie depuis longtemps (40 ans, davantage ?), et je reconnais qu’il est fort étrange de s’exprimer ainsi, il sera bien aisé de poursuivre la lecture de travaux récents, et bien entendu, de s’éloigner des fondamentaux définis par Edmund Husserl à partir de 1900, disons à partir de la publication de ses Recherches Logiques. Il est communément admis que c’est une pensée complexe, en rupture avec les certitudes de son temps (scientisme, psychologisme) et en évolution vers ce qui semble bien un idéalisme qui n’en accorde pas moins une grande importance à l’intersubjectivité. Il est aisé de constater que c’est une pensée qui tourne autour de quelques notions inlassablement reprises : la réduction phénoménologique, l’intentionnalité, le moi transcendantal et bien entendu l’intersubjectivité ; finalement le Monde de la vie. On en trouve une introduction simple et claire dans le petit livre de Daniel Christoff publié en 1966 par l’éditeur Pierre Seghers (aujourd’hui en kindle Amazon) ; plus documentée et de ton plus contemporain dans l’ouvrage de Jean-Daniel Thumser publié dans la collection Ellipses en 2021. Mais il y a bien d’autres ouvrages plus savants, sans compter les systèmes de pensée qui se sont constitués en partant du sol même de la phénoménologie, les plus célèbres en France : Maurice Merleau-Ponty, Jean-Paul Sartre, Emmanuel Levinas, et dernièrement : Marc Richir, Renaud Barbaras (en France). Je citerai ici deux auteurs des plus éminents : Dominique Pradelle, Husserl, Métaphysique phénoménologique : Manuscrits posthumes (1908-1935) PUF 2925, et en Allemagne, (traduit en français) : Alexander Schnell, Préphénoménalité et générativité – Pour une nouvelle phénoménologie théorique, Hermann 2025. Ces deux auteurs ont le mérite de rappeler ces fondements tout en montrant à quelles évolutions légitimes ils pouvaient nous conduire aujourd’hui sans les trahir. Le premier nous offre un commentaire général, pas à pas, d’inédits de Husserl lui-même retraçant fidèlement son évolution personnelle de 1908 à 1935 ; le second, partant également des premiers pas du maître, s’interroge sur les capacités de la phénoménologie à refonder une métaphysique générale autorisant également, peut-être – ce serait une dernière interrogation – cette métaphysique specialis qui, elle, (re)pose le problème de Dieu.

Pradelle d’abord, qui nous livre quelques éclairages utiles, à commencer par une définition : « Qu’est – ce donc qu’une métaphysique phénoménologique ? En termes bergsoniens , c’est une métaphysique fondée sur une expérience élargie , à savoir sur la donnée en chair et en os des essences d’objet en question . » (p 12) C’est un point de départ original, qui marque la rupture avec l’intellectualisme du siècle, qui conduit rapidement à poser cette question des essences si étroitement liées à l’intuition qui ouvre toute expérience : « Si , par conséquent , on rapporte l’intuition d’essence à la sphère transcendantale des vécus purifiés par la réduction , il en résulte une triple exigence : 1 ) effectuer l’intuition eidétique qui donne une essence , 2 ) ne prendre cette dernière que dans les limites qui sont inhérentes à cette intuition et 3 ) élucider réflexivement la structure noétique de cette dernière . L’ensemble de ces prescriptions permet de tester la convertibilité de significations conceptuelles en essences proprement données qui , seule , garantit à la métaphysique phénoménologique le statut de science fondée sur un sol d’évidence. (p 13) (…) De là découle la possibilité d’une ontologie de l’objet empirique ( sensible ) en général , c’est – à – dire d’une doctrine de l’application des concepts purs au multiple spatiotemporel ; la pièce maîtresse en est la déduction transcendantale des catégories , qui en légitime la validité a priori pour la détermination des objets sensibles . Illégitime s’avère en revanche leur usage transcendantal , qui « consiste à les rapporter aux choses en général et en elles – mêmes » (p 16)

Une mise au clair du point de vue historique s’impose alors : « Il y a , chez Kant , scission entre une ontologie valide de la réalité ( limitée à l’objet d’expérience sensible ) et une pseudo – ontologie formelle qui se réduit en réalité à une simple noétique , doctrine des formes de la pensée d’un objet en général . » (p 16) Et par conséquent : « Le sens même de l’idéalisme transcendantal se situe – t – il , chez Kant et Husserl , à l’exact opposé . Pour Kant , il implique la thèse de l’effectivité des objets spatiotemporels ainsi que la réductibilité des phénomènes à de pures et simples représentations dont la « cause non sensible » nous est inconnue . Pour Husserl en revanche , il désigne l’exclusion de toute chose en soi et la reconduction de tout étant à l’intentionnalité constituante qui lui confère sens et validité… » (p 17)

Techniquement, si l’on peut dire, les concepts se corrigent de la façon suivante : « De quel type d’ontologie relèvent donc les questions débattues dans ce volume ? Ni de l’ontologie formelle , ni de l’ontologie de la nature exactifiée , mais de l’ontologie matériale de la réalité mondaine et de l’ontologie transcendantale de la subjectivité constituante . » (p 22) Ce qui signifie par conséquent : « La logique thématise les catégories de signification ( sujet , prédicat , relation ) et les connecteurs syntaxiques qui sont au fondement de toute formation discursive , ainsi que les axiomes ou principes logiques qui sous – tendent toute activité déductive . Or , si les formes syntaxiques élémentaires valent d’emblée pour le discours phénoménologique , tel n’est pas le cas des principes de la conséquence analytique : étant une science « purement descriptive » , la phénoménologie s’en tient en effet constamment aux données immanentes purifiées par l’évidence eidétique , sans jamais avoir à effectuer d’inférence analytique pour passer à un savoir médiat , et se soustrait donc aux formes de théorie déductive que thématise la logique . « (p 40) En plus simple, plus ‘parlant’ : « On prouve le mouvement en marchant : prouver la thèse de l’idéalisme , c’est déployer la description réflexive des formes de l’intentionnalité constituante . » (p 41) Nous avons pourtant changé de dimension avec cette révélation typiquement husserlienne d’un ‘sujet transcendantal’. « L’expérience de monde , en tant que constituante , ne se réduit pas à mon expérience purement privée , mais désigne l’expérience commune. » (p 64) Et plus largement encore : « L’absolu est alors à entendre dans le sens suivant : c’est l’ego pur , entendu à la fois comme sphère de données apodictiques , être pour soi auto-fondateur , opérateur de toutes les visées intentionnelles et de tous les actes de validation intuitive et ( corrélativement ) fondement de l’être de tout autre étant . Mais loin de se réduire à des objets mondains , les autres sont visés avec le sens de sujets qui constituent conjointement le monde. » (p 65)

Dominique Pradelle reconnaît néanmoins une limite à cette nouvelle entrée en métaphysique specialis. Husserl écarte la possibilité d’une théologie phénoménologique, restant peut-être fidèle à la tradition du piétisme kantien : « Laissons – lui le dernier mot , qui semble admettre que les yeux de la foi sont la condition nécessaire de toute connaissance théologique : Pour être capable de reconnaître le règne de Dieu , je dois déjà croire en Dieu . Pour être capable de croire en moi – même , en mon vrai moi et en une évolution qui tende vers ce règne , je dois croire en Dieu ; et en le faisant , je vois que ma vie est guidée par Dieu , j’y vois le conseil de Dieu , l’avertissement de Dieu . » (p 82)

Je passe maintenant à Alexander Schnell qui nous propose des explications similaires et l’état de ses nouvelles recherches approfondissant la pensée du maître fondateur. In Préphénomalité et générativité – Pour une nouvelle phénoménologie théorique, Hermann 2025 « Avec Husserl, c’est-à-dire en fait depuis Aristote, et très explicitement chez Kant, l’intuition était comprise comme une représentation immédiate qui présente l’objet comme un étant individuel. L’intuition se rapporte à quelque chose de singulier, tandis que le concept livre les caractéristiques générales de l’objet. Kant a donc considéré l’intuition et le concept en fonction de la manière dont ils établissent la relation à l’objet. Husserl, en revanche, détermine la signification et l’intuition selon la manière dont elles donnent l’objet. Ce qui est décisif, c’est que l’intuition se rapporte au même objet que la signification ; tandis que ce qui change, c’est le mode de donation de l’objet visé, d’une part, et de l’objet donné dans l’intuition d’autre part. Ainsi, d’après Husserl, l’évidence n’est pas simplement un critère de vérité, mais cela même qui rend possible le rapport d’adéquation, caractéristique de toute vérité. Autrement dit, la vérité n’est pas déterminée par une quelconque forme de ‘réalité’ présupposée ou prédonnée, ni ne se réfère à une telle forme, ce qui correspondrait à une vérité de correspondance non élucidée ; elle ne consiste pas non plus en une forme de consistance logique, ce qui constituerait une sorte de vérité de cohérence, mais elle se réfère à ce qui contient éventuellement une signification encore non remplie, à une vérité possible qui n’est peut-être pas (encore) explicitement donnée. Grâce à une telle donation remplissante, l’objet est donné tel qu’il est (en) lui-même. (…) Le rapport entre la signification et l’intuition relève du mode de donation correspondant. Toute la problématique se situe désormais au niveau de l’intentionnalité et chaque mode de donation – aussi bien au niveau de l’acte de signification que de l’acte de remplissement – concerne une seule et même teneur noématique. Si l’objet n’est pas simplement visé, mais tel qu’il est visé et posé en un avec le viser, donné au sens le plus strict, alors nous avons affaire à une évidence, c’est-à-dire au vécu d’une synthèse de remplissement la plus parfaite. mais qu’est-ce que Husserl entend par évidence ? » (p 103)

Il faut rappeler ici que, pour Husserl, la noèse est le processus conscient du travail cérébral quand le noème serait l’objet ‘intentionnel’ des actes de conscience ; non pas l’objet ‘en soi’, mais uniquement un objet de conscience comme tel. Le noème étant une composante idéelle du vécu, c’est au cœur du concept de noème que se trouve le ‘sens’. Cela paraît-il plus clair ? Bien évidemment non. « C’est que nous sommes ici au cœur du problème de ce que Husserl a appelé la ‘constitution’ : quel lien y-a-t-il entre acte de pensée, objet intentionnel et objet réel. On s’aperçoit ici que le débat est loin de prendre fin. Ou plutôt nous verrons qu’il y a un autre abord qui peut nous soumettre d’autres réponses d’évidence. (…) Au lieu de concevoir l’évidence de manière ‘psychologique’, l’évidence subit un ‘retournement ontologique’… La vérité n’est donc pas motivée d’une manière ou d’une autre par la psychologie comme le pensaient les empiristes, mais elle est due à l’auto-donation de la chose dans l’acte d’évidence. L’évidence désigne une‘auto-donation adéquate’ et consiste dans la conscience d’une donation originaire… dans l’acte’. La vérité est donc définie comme un ‘corrélat objectif’ de l’évidence qui est à son tour ‘vécu de la vérité’. il en résulte que la vérité – en tant que corrélat d’une identification dans laquelle le visé et l’intentionné coïncident – est une identité : la correspondance pleine et entière entre le visé et le donné. » (p 104)

Sommes-nous condamnés à rester coincés dans l’entre-soi de philosophes professionnels ? Il est temps que je me sorte de cet embrouillamini jargonneux et que j’en vienne à cet unique penseur qui, à mes yeux, s’est montré capable de signifier la portée exacte des ‘intuitions’ métaphysiques du dernier Husserl. Il s’agissait, pour légitimer pleinement ce renouveau métaphysique, de clarifier tout ce qui concerne la subjectivité (et l’intersubjectivité) confrontée à l’apparition de ‘choses’ finalement désignées sous le terme de ‘Monde de la vie’. Je citerai des passages revenus plusieurs fois dans mes articles, et notamment celui du 01 novembre 2015 : Michel Henry, Répéter l’essentiel. Ils proviennent de Phénoménologie de la vie, tome V , pour commencer :  « Quel est donc l’objet de la phénoménologie ? La phénoménologie est la science des phénomènes ou plutôt, et c’est en cela qu’elle diffère des autres sciences, elle est la science de l’essence des phénomènes, c’est-à-dire de leur phénoménalité pure. En d’autres termes, la phénoménologie ne considère pas les choses ou les étants mais la façon dont ils se donnent à nous, leur mode de donation – non pas les objets mais le Comment (Husserl), le Comment de leur donation. Mais il faut être plus radical : la phénoménologie ne considère pas, à vrai dire, les objets dans le Comment de leur donation ; laissant là les ‘objets’, elle examine ce Comment comme tel, la donation elle-même – non ce qui apparaît mais l’apparaître. Si on appelle l’apparaître la ‘lumière naturelle’, cette lumière ne peut éclairer quoi que ce soit que si elle s’illumine d’elle-même et en elle-même. Tel est donc l’objet de la phénoménologie : l’apparaître pour autant qu’il doit apparaître en tant qu’apparaître – l’apparaître de l’apparaître. (…) L’objet originaire de la phénoménologie, c’est le mode de phénoménalisation selon lequel se phénoménalise la phénoménalité pure en tant que telle. Cette précision de la question n’est pas verbale : il se pourrait que la thématisation du mode de donation de la donation et non pas du mode de donation des objets nous conduise à une donation originaire en laquelle il n’y aurait encore ni objet ni étant, aucune chose de ce genre. » (p. 110)

C’est effectivement en poursuivant ce chemin que Michel henry parvient à la reconnaissance du ‘sujet’ qu’il veut sauver du béton objectiviste où il a été incarcéré. Jusqu’à l’erreur de Husserl lui-même : « C’est la conception de la phénoménalité qui est empruntée à la perception ordinaire des objets du monde, soit en fin de compte l’apparaître du monde lui-même… » (p. 112) … « Apparaître veut dire alors venir dans cette lumière qui est celle du monde. Plus profondément, apparaître désigne la venue du monde lui-même, (…) une sorte d’extériorisation primitive de l’extériorité, de telle façon que c’est cette venue au dehors du Dehors lui-même qui constitue la phénoménalisation de la phénoménalité… » (toutes ces citations extraites de Phénoménologie de la vie, ici p. 115) Dénoncer cette méprise de la conception d’un Dehors originel qui secrète le monde entier et moi-même, c’est le thème central de la critique henryenne de l’objectivisme : « Le phénomène, c’est ce qui se montre dans la lumière d’un monde, c’est finalement l’objectivité des modernes. Que l’idée du sujet soit maintenue, comme chez Husserl, ou écartée, comme chez Heidegger, le fond de notre être se trouve réduit à l’ouverture du monde – compris comme un Dehors primitif, le lieu de l’Objet – ou à l’intentionnalité qui se déploie elle-même dans cet espace de lumière. Pour ma part, j’ai cherché au contraire à isoler ce qui au fond de l’expérience est en quelque sorte antérieur et irréductible à ce surgissement d’un monde dans l’extériorité. J’ai trouvé de nouveaux ‘phénomènes… les tonalités affectives en général, tout ce qui constitue le fond de notre vie. » (p. 206)

Dans ces conditions de la découverte, la thèse se formule tout autrement : « La vie s’affecte elle-même sans se pro-poser à elle dans la différence d’une ek-stase et c’est pour cette seule raison que le contenu de son affection peut être elle-même, non l’autre ou le différent. Son auto-affection originelle s’accomplit dans une sphère d’immanence radicale, exclusive de toute déhiscence intentionnelle, de tout écart et de toute transcendance. Parce que la vie demeure en elle-même dans cette immanence radicale, elle n’a pas de dehors, aucune face de son être ne s’offre à la prise d’un regard. La vie est invisible. L’invisible de la vie est irréductible, incapable de se changer en rien de visible. (…) N’étant jamais placée à l’extérieur de soi, la vie touche à soi en tout point de son être, elle ne se sépare pas de soi et ne peut le faire. Cette impossibilité pour la vie de se séparer de soi, d’instituer entre soi et soi l’écart d’une première distance à la faveur de laquelle il lui serait possible de se retirer de soi, d’échapper à soi et à ce que son être peut avoir d’oppressant, c’est là ce qui la détermine comme foncièrement passive à l’égard de soi, passivité en laquelle elle se trouve donnée à soi comme ce qu’elle est à jamais. » (p. 118)

Avec ce développement encore plus saisissant : « Comment la vie s’affecte-t-elle elle-même, c’est-à-dire aussi bien comment parvient-elle originairement en soi ? (…) Nous les vivants, comment parvenons-nous dans la vie de façon à avoir part à cette autorévélation essentielle, à cette auto-affection ? (…) La connexion de ces deux questions est le trait le plus remarquable de la phénoménologie de la vie. Elle est même sa vraie question, la question d’un lien essentiel entre la vie et le vivant, de telle façon qu’il n’y a pas de vie possible sans un vivant, pas de vivant non plus sans la vie. » (p. 119) Ce qui peut se dire encore mieux : « Ce n’est précisément pas en partant de nous, de quelque ego originaire, ultime constituant fonctionnant en dernière instance – ego qui pourrait ainsi préparé et armé, rencontrer la vie, en faire l’expérience. Aucun a priori ne précède notre relation à la vie ni ne la détermine de quelque façon, si ce n’est l’a priori de la vie elle-même. Dans la vie nous y sommes déjà. C’est seulement parce que, toujours et déjà, nous sommes dans la vie, que toute autre forme d’expérience peut nous être donnée. » (p. 120) 

C’est ainsi, à mon avis, que nous parvenons à surmonter les aveuglements de l’objectivisme, que nous parvenons même à vider l’ambiguïté qui restait liée au concept même de phénoménologie : « Si Husserl reste prisonnier des impasses classiques, c’est parce que cette conscience comprise comme le naturant ultime reste essentiellement orientée vers le monde et vers l’ensemble des objectivités qui le composent. La ‘vie’ de cette conscience s’épuise ainsi dans la constitution des choses. Ce qu’est cette vie de la conscience en elle-même et non plus dans sa relation intentionnelle à un dehors, Husserl ne le dit pas, il ne le sait pas. La vie demeure plongée chez lui dans l’anonymat. (…) Ce que vise la réduction, c’est précisément à saisir la vie transcendantale de la conscience en elle-même et telle qu’elle est. Mais cette vie qui est sa propre vie, la conscience cherche à la saisir dans une évidence, dans un voir – c’est-à-dire comme un objet. (…) Il y a une auto-révélation du flux de la conscience mais cette auto-révélation relève encore de l’intentionnalité et tient au fait que la conscience se rapporte intentionnellement à elle-même, tout comme elle se rapporte intentionnellement aux choses, dans un écart et grâce à lui. » (cette dernière mise au point se trouve dans un entretien avec Sabrina Cusano, in Entretiens, publiés par Sulliver en 2008, page 149) C’est une révolution au sens le plus propre du terme, mais évidemment, elle n’a pas entraîné l’adhésion de tous, et les hommages récemment publiés pour célébrer la mémoire de Michel Henry le prouvent assez.. Je n’insisterai donc plus. Pour satisfaire les passionnés recherchant encore une mise au point globale, je renvoie à ce livre plus scolaire : Phénoménologie et Métaphysique, de Marion, Planty-Bonjour et div. auteurs chez PUF en 1984.

 

La question de l’Un-en-Deux : contre la tyrannie de l’affirmation

Mais cette tyrannie ne serait-t-elle pas celle du concept lui-même, de sa logique implicite et de ses définitions séparant réalité (en mouvement dialectique de transformation ou création) et discours (en clôture toujours arbitraire d’une syntaxe), quelle que soit l’expression logique choisie et le jugement prononcé ? Au fond, oui, c’est la question : comment découvrir et vérifier que nous tous, naïvement, ne prêtant réalité qu’à la seule forme des objets offerts à l’expérience sensible, du même coup, nous ne prêtons vérité qu’aux seules leçons, même les plus abstraites, qu’ils nous inspirent par déduction, et donc toujours en partant de l’expérience sensible pour nous assigner à un certain type d’affirmation ! Tout ce que nous appelons aussi en un mot, l’objectivité. C’est d’ailleurs ce que nous apprend la psychologie génétique depuis les travaux de Jean Piaget… Ses successeurs, Olivier Houdé par exemple, en dépit des nombreuses corrections qu’ils ont apportées, n’ont jamais infirmé cette hypothèse fondatrice. Toute logique se tient là et donc toute sortie possible de cette prison passerait par un viol de la logique et de l’autorité des apparences ! (cf Kastrup, mon article du 17 février) Mais quelles logiques, pourrait-on encore se demander, et avant de se livrer à des délires surréalistes comme cela s’est fait aussi, permettraient de subvertir ce qui nous semble plus un dogme qu’une vérité authentiquement scientifique ?

C’est pour m’aider à y répondre que je planche depuis des mois sur les écrits de Graham Priest, historien de la philosophie et logicien bien connu dans le monde anglo-saxon, et en France, dans le cercle restreint des spécialistes. On lui doit un maître-livre, malheureusement pas encore traduit en français : Beyond the limits of thought (Oxford, University Press 2006), un livre qui examine avec précision les différentes logiques (implicites ou pas) qui soutiennent les grandes options philosophiques qui marquent l’histoire de la pensée occidentale, relevant également les contradictions que leur opposent les logiques orientales, notamment celle du Bouddhisme. Ces comparaisons sont d’histoire récente mais elles semblent prendre de plus en plus d’importance. Je citerai ici son livre paru chez nous : Explorer les contradictions Paraconsistance et dialéthéisme (Hermann 2022) où il nous explique, heureusement, ce qu’il faut entendre par ces deux concepts mystérieux. « Commençons par une définition de la paraconsistance. J’appellerai l’explosion le principe d’inférence qui stipule que d’une contradiction tout et n’importe quoi peut se déduire: α ∨ ¬α ⊢ β (quels que soient α et β). Ce principe est aussi usuellement désigné par son nom latin : ex contradictione quodlibet. On dit d’une logique qu’elle est explosive si elle vérifie ce principe, et paraconsistante dans tous les autres cas. » (p 19) On pourra sans erreur interpréter comme synonymes ‘explosive’ et ‘exclusive’ si l’on reste fidèle aux principes aristotéliciens qui commandent traditionnellement à toute démarche logique. C’est aussi ce qui est contesté par notre Anglais qui propose « un point de vue philosophique désormais appelé dialéthéisme » (p 26) Précisant plus loin : « On dit parfois que le dialéthéisme est une position fondée sur du sable. En fait, je pense que c’est tout le contraire : c’est la loi de non-contradiction qui repose sur du sable. Elle semble n’avoir aucune base rationnelle; et l’adhésion historique à cette position est simplement un dogme. » (p 50)

Si l’on consulte l’encyclopédie Wikipédia en ligne, on trouve ces précisions (excluant cette fois les termes savants) : « La motivation principale au développement et à l’étude des logiques paracohérentes est la conviction qu’il est possible de raisonner en présence d’informations contradictoires de manière contrôlée et discriminatoire. Le principe d’explosion l’empêche, et doit donc dans cette optique être abandonné. Dans une logique paraconsistante, il n’y a qu’une seule théorie incohérente : la théorie triviale dans laquelle toutes les formules sont des théorèmes. Les logiques paracohérentes permettent de discriminer les théories comportant des contradictions et de raisonner avec elles. (…) Le dialéthéisme suppose que de vraies contradictions existent réellement, par exemple des groupes de personnes tenant des points de vue différents sur des questions morales. Un dialéthéiste rationnel implique l’acceptation d’une forme de logique paracohérente, c’est-à-dire d’accepter que toutes les contradictions, ou toutes les propositions sont vraies. L’inverse n’est cependant pas forcément vrai, et il n’est pas nécessaire de s’engager soit pour l’existence de théories vraies ou de vraies contradictions pour accepter que l’étude des logiques paracohérentes n’implique pas l’acceptation du dialéthéisme. (…) Les logiques paracohérentes sont, du point de vue du calcul des propositions plus faibles que la logique classique ; il existe donc moins d’inférences et donc moins de théorèmes. On le démontre en considérant qu’aucune extension de la logique classique (c’est-à-dire une logique qui démontre tous les théorèmes que la logique classique peut démontrer) n’est paracohérente. (…) Le dialethéisme est le point de vue selon lequel certaines propositions peuvent être à la fois vraies et fausses. Plus précisément, c’est la croyance qu’il peut y avoir une proposition vraie dont la négation est également vraie. Ces propositions sont appelées les « contradictions vraies », « dialethéia » ou non-dualismes. (…) Le dialethéisme n’est pas un système formel ; il est, à la place, une thèse sur la vérité qui influe sur la construction d’une logique formelle, souvent basée sur des systèmes de préexistants. L’introduction du dialethéisme implique diverses conséquences, en fonction de la théorie dans laquelle il est introduit. Par exemple, dans les systèmes traditionnels de la logique (par exemple la logique classique et la logique intuitionniste), toute proposition devient fausse si sa contradiction est prouvée vraie (démonstration par l’absurde). D’autres systèmes logiques n’explosent pas de cette manière lorsque des contradictions sont introduites ; de tels systèmes tolérants à la contradiction sont connus comme des logiques paracohérentes. » Autant d’explications qui n’ont qu’un seul intérêt à mes yeux : exclure l’exclusion, à certaines conditions peut-être qui sont encore liées aux obligations syntaxiques soumises elles-mêmes aux situations décrites ; autrement dit, proclamer un non-dualisme de principe capable d’affaiblir l’impérialisme logique contenu en toute affirmation.

Mais la pensée peut-elle penser au-delà de ses limites, c’est bien la question qui se pose finalement. Ou est-ce la réalité qui fixe elle-même ses limites à la pensée ? Graham Priest s’en tient à une réponse qui nous limite à la première question, et il le fait en sollicitant Hegel, insurpassable inventeur de la dialectique à ses yeux ! « La pensée, pour ainsi dire, pense ses propres limites et, ce faisant, trébuche dessus – donc les dépasse (aussi). Comme l’avait exprimé Hegel (ce penseur si perspicace mais si frustrant du fait de sa prose obscure) dans un moment d’extrême lucidité: « On a coutume […] de faire grand cas des bornes de la pensée, de la raison etc., et l’on affirme que l’on ne peut pas aller au-delà de la borne. Dans cette affirmation, il y a l’absence de conscience que, en ceci même que quelque-chose est déterminé comme borne, on est déjà allé au-delà de lui…» Donc la pensée peut, voire doit, penser au-delà de ses propres limites. » (Les contradictions, p 82) C’est un argument bien faible, une déduction hasardeuse. Dans son livre Beyond the limits… Priest a passé sous silence les efforts d’un Damascius, dernier diadoque de l’Ecole d’Athènes, qui avait parfaitement reconnu ces limites grâce à un travail malheureusement longtemps méconnu, le Traité des Premiers Principes, dépassant les apories nées des polémiques opposant Aristote et Platon, dépassant même Plotin qui avait déjà exploré cette voie de l’indicibilité de la réalité ultime. Par ailleurs, Graham Priest s’est associé dernièrement aux travaux de Ricki Bliss, lisible seulement en anglais, qui explore toutes les tentatives récentes d’une épistémologie de la fondamentalité (foundamentality ou aussi grounding) sans parvenir non plus à résoudre les mêmes problèmes hérités d’un passé antique. Les filets de la raison, toute forme imaginable de mesure donc, sont-ils rigoureusement impuissants à saisir la trame infiniment complexe du réel ? L’affirmation, ai-je écrit plus haut, souffre de l’irréductible défaut de vouloir fixer, voire pétrifier, une vérité semblable à un objet de permanence invariable comme il semble paraître dans l’espace et le temps, nos catégories sensibles. C’est bien ce que récusent les métaphysiques orientales, et aujourd’hui la physique quantique qui impose une nouvelle métaphysique comme l’a si parfaitement démontré Michel Bitbol (cf mes différentes recensions de ses livres dans ce blog…) J’y reviendrai en conclusion. Mais dernièrement c’est un logicien très expert en sa matière qui m’a écrit pour me faire connaître ses découvertes. Jean-Christophe Cavallo propose une logique qui tient compte de toutes les contradictions possibles coexistant en réalité, une réalité qui est avant tout ‘mouvement’ bien plus que ‘repos’ comme l’avaient fort bien vu les gnostiques de l’Antiquité. Il l’appelle ‘Logique Qualitative Adverbiale d’Émergence’ et en donne en introduction le résumé suivant : « La performance présentée ici suppose certains acquis en philosophie dialectique, en logique non-classique et en métaphysique orientale. Les références mathématiques ne sont pas ici mobilisées comme preuves, mais comme figures dialectiques : elles opèrent comme révélateurs des failles, tensions et excès où se déploie le réel. De même, la logique proposée n’est pas un calcul formel, mais une logique adverbiale — une logique de la manière en régime d’émergence quand le simple donné est entendu interdépendant de ce qui est pris, dérivant la question du  » que ou qui suis-je ? » en « que ou qui sommes-je ? » Le lecteur trouvera non pas une doctrine mais un champ d’altercations : chaque thèse porte sa propre objection, chaque concept s’éprouve dans le principe tensif de sa contradiction. Loin d’une logique formelle close, il s’agit d’une logique du « comment » et de la « non-clôture »: l’être ne se donne pas comme substance ou identité, mais comme modalité d’apparaître, toujours en tension. L’annihilicréation exprime cette dynamique où l’être et le néant ne s’opposent pas, mais co-fonctionnent quand du ‘fait’ annihilicréatif émerge l’événement. » On pourra aller lire le texte entier à cette adresse : https://www.academia.edu/144169330/Logique_Qualitative_Adverbiale_d%C3%89mergence Et ce sont de vrais logiciens, praticiens expérimentés, qui devront se prononcer, mais à mon avis, le métaphysicien peut déjà reconnaître un effort évidemment réussi pour surmonter les carences épistémiques nées indéfiniment de notre assujettissement à un concept récurrent d’objectivité.

Mais ce n’est pas tout. Parvenus à ce point d’interrogation d’une philosophie approfondie de la connaissance, ne faudrait-il pas reposer les questions relatives à une philosophie de l’action, voire d’une éthique de la personne, aujourd’hui. On sait bien à quels abus pourraient nous conduire une ‘science sans conscience’ et surtout les progrès devenus apparemment illimités d’une technologie en recherche permanente de plus de puissance. C’est presque une banalité de le souligner, et je n’en veux pour preuve que celle apportée par tous les débats actuels autour de l’intelligence artificielle. Dans son dernier livre consacré à Nagarjuna et à sa dispute autour des controverses mêlant jadis problèmes de la connaissance (théorique) et de l’éthique (pratique), Michel Bitbol nous offre une conclusion éclairante sur l’exigence toute particulière qui s’ajoute aujourd’hui encore à cette réflexion. Et nous sommes bien en métaphysique : contre les logiques d’affirmation et d’exclusion héritées d’Aristote, « Nagarjuna est parvenu à retourner la situation… en radicalisant son sens du relatif au-delà de tout ce qui avait été envisagé auparavant, et en faisant du flot de la coproduction en dépendance l’étalon du pouvoir de sa parole. Il y est parvenu par ailleurs, non pas en renonçant au bénéfice de l’argumentation discursive et des canons de la rationalité; mais en concevant l’un et l’autre, discours et raison, comme deux aspects d’un devenir plus vaste que nous pouvons apprendre à épouser et à éprouver grâce à la prise de conscience qu’ils favorisent. (…) C’est sans doute ce retournement qui a favorisé une inflexion décisive de l’entreprise de connaissance des civilisations de l’Inde et de l’Extrême-Orient, en lui imprimant durant près de deux millénaires une direction majoritairement divergente de celle des civilisations influencées par la philosophie grecque. Dans la postérité d’Aristote, d’un côté, et de Nagarjuna de l’autre, la connaissance et l’action ont acquis des significations presque orthogonales l’une à l’autre. En Occident, après Aristote, la connaissance, (Episteme, littéralement ‘se tenir au-dessus’) vise à se frayer une voie vers l’être à travers l’écran du paraître, à chercher les structures et les lois invariantes par-delà le courant du devenir, en somme à se tenir au-dessus de ce qui arrive afin d’en contempler l’essence éternelle. Et l’action se donne pour but de maîtriser, et de canaliser à notre profit, le champ des phénomènes dont le principe est ainsi contemplé. Mais au sud et à l’est de l’Asie, après Nagarjuna et d’autres penseurs, la connaissance (Vidya, littéralement ‘la voie’) repose majoritairement sur le principe de la résonance avec ce qui advient, de la participation plutôt que de la prise de distance, d’une pure ‘vision’ inséparée de son visible, d’un éclat d’apparaître allégé de ses projections perceptives et intellectuelles. Quant à l’action, elle vise surtout à se délivrer des pulsions de maîtrise, à s’inscrire dans ce qui vient sans sans rien viser d’autre que l’inscription elle-même, à se libérer de l’attachement à ce ‘soi’ qui demande à profiter. » (Nagarjuna, Mettre fin aux controverses, Cerf 2023 p 96) C’est donc à rebours de toutes les violences ‘naturellement’ inscrites dans une pensée ouvertement matérialiste et égoïste que s’ouvre à la pensée contemporaine une route plus large, un horizon exaltant pour tous les chercheurs : mais il y faut une grande force morale et beaucoup d’audace intellectuelle, une spiritualité de l’Un en Deux (ou l’Un en Tout), je crois, puisque c’est de notre destin d’humanité qu’il s’agit.

Un nouveau paradigme : tenter encore d’y penser ?

À ce jour, dira-t-on que nous allons vers une faillite complète de la Civilisation ? Beaucoup se le demandent – je renvoie au Monde des Livres du vendredi 24 octobre… La preuve ultime en serait le développement exponentiel de l’IA que rien ni personne ne saurait freiner – notamment la prolifération de ces data centers géants voulus par les grandes puissances dominantes, et qui conduiront fatalement à un totalitarisme technoscientifique définitif. Quid du peuple, ce concept poussif sacralisé par les Lumières ? Nous tous en fait, concernés dans le quotidien, le courant de nos vies ?  Des masses, dirait-on ? Ne serait-ce pas le mot pour désigner des populations abruties par la démagogie et la société de consommation – partout ! Un matérialisme paresseux, un athéisme paresseux, un hédonisme paresseux partout, chez tous, quoique à des stades d’évolution encore inégaux. Et je parle de ‘mentalité’, quand toute pensée digne de ce nom s’est éteinte, pourrie de freudisme et de marxisme faciles chez les plus savants, de décomposition des vieilles croyances toujours conservées à fin de domination par les religions du passé chez les plus pauvres. Et le goût de la guerre (et des armes) nulle part contesté : quel Gandhi serait audible aujourd’hui, quel ‘ténor’ de l’Esprit ?

Lorsque j’ai rapporté il y a quelques mois de longs passages de mon livre Dedans comme Dehors – la question du Tout, j’avais bien l’intention de faire connaître ses grands thèmes de réflexion, puis j’ai renoncé à ajouter finalement les citations de mon chapitre dévolu à la formulation d’un nouveau paradigme. C’est aussi ce que j’appelle ‘écologie générale’, autrement dit une écologie spirituelle, d’abord. Et quelques amis me l’ont fait remarquer devinant que j’abandonnais la défense d’une cause perdue parce que … la guerre, bien entendu, qui ravage une partie de l’Europe, guerre que personne n’avait prévue, à l’exemple des grandes guerres meurtrières du passé ; la politisation de l’écologie, à l’extrême gauche politique, et donc sa marginalisation… et surtout le maintien des grandes thèses réalistes en dépit du succès des travaux qui les contestaient (d’Espagnat il y a quelques années, Bitbol aujourd’hui). Je vais néanmoins en proposer un petit condensé ici, rappelant Michel Henry et sa Phénoménologie matérielle proposant une nouvelle définition de la personne, offrant de nouvelles perspectives de l’intersubjectivité, conduisant même à une nouvelle conception de la démocratie, c’est-à-dire à la fois de la politique et de l’éthique redéfinies au prisme de tout autres concepts métaphysiques. Des réinventions de concepts comme Edgar Morin seul s’y est risqué. Mais je citais aussi des auteurs inattendus, convergents tous du même regard vers une réalité du monde éprouvée différemment, de façon empathique, holistique, animés d’un sentiment très neuf de sacralité panenthéiste – un spinozisme soigneusement repoussé depuis trois cents ans et entièrement redécouvert récemment par un Bernardo Kastrup ! Elodie Boublil, Emmanuele Coccia, Hartmut Rosa, Arne Naess, Michel Egger, Serge Audier qui façonne un autre visage de la démocratie, Christian Laurut… C’est d’ailleurs à ce propos que je mentionnais des inédits de Michel Henry (in Intersubjectivité pathétique, Dossier Michel Henry, l’Âge d’homme 2009) :

Si au lieu de me trouver enfermé dans l’immanence d’une conscience incapable de briser la clôture de ses représentations … je suis d’entrée de jeu dans le monde, près des choses et avec les autres, c’est que j’ai avec eux une expérience aussi immédiate, aussi directe et aussi incontestable que celle que je fais de l’arbre, du ruisseau ou de la maison. (p 132) Autrement dit, l’engendrement des figures d’un Absolu toujours stable et uni ne produit pas de ‘cassures’ mais bien des différences pour dessiner un monde, un monde qui n’est pas exclu en extériorité comme le perçoit la conscience native. C’est dans cette perspective que peut naître une authentique écologie. Être constitué en soi-même comme un moi ou comme un ego renvoie ainsi à une possibilité principielle, à une essence qui habite tout moi ou tout ego concevable et faisant chaque fois de lui ce qu’il est. Cette essence est celle de l’ipséité, l’essence d’un soi originel, de Soi en tant que tel. (p 145) C’est ce plan de vue que rejoint Michel Bitbol à la fin de son livre capital Maintenant la finitude – Peut-on penser l’Absolu (Flammarion 2019) : Moi- cela-maintenant-ici précède toute dualité objectivante, toute partition classificatrice de l’apparaître, toute recherche de récurrence temporelle et spatiale… [… ] Être moi représente un pas supplémentaire… Je peux certes me transformer, mais il m’est impossible de récuser les multiples legs qui constituent ce que j’appelle mon ‘ identité ’… Car j’ai beau pouvoir penser ma situation unique en me tenant moi-même pour une personne parmi d’autres occupant quelque nœud dans un réseau spatio-temporel et social, je ne peux avoir cette pensée universalisante que comme une pensée mienne, et comme ma pensée actuelle, c’est-à-dire d’une manière elle-même uniquement située. (pp 457 à 462)

Avec Edgar Morin, c’est le concept de ‘complexité’ qui vient précisément dénouer l’imbroglio des représentations antagonistes. (Introduction à la pensée complexe, Points Essais 2014). Il faut s’y arrêter : Selon qu’on favorise l’objet, on valorise du coup le déterminisme. Mais si on valorise le sujet, alors l’indétermination devient richesse, grouillement de possibilités, liberté ! Et ainsi prend figure le paradigme d’Occident : l’objet est le connaissable, le déterminable, l’isolable, et par conséquent le manipulable. Il détient la vérité objective et dans ce cas il est tout pour la science, mais manipulable par la technique, il n’est rien. Le sujet est l’inconnu, inconnu parce qu’indéterminé, parce que miroir, parce qu’étranger, parce que totalité. Ainsi dans la science d’Occident, le sujet est tout – rien ; rien n’existe sans lui, mais tout l’exclut ; il est comme le support de toute vérité, mais en même temps, il n’est que ‘bruit’ et erreur devant l’objet. (…) On peut diagnostiquer, dans l’histoire occidentale, la domination d’un paradigme qu’a formulé Descartes. Descartes a disjoint d’un côté le domaine du sujet, réservé à la philosophie, à la méditation intérieure et, d’autre part, le domaine de la chose dans l’étendue, domaine de la connaissance scientifique, de la mesure et de la précision. Descartes a très bien formulé ce principe de disjonction, et cette disjonction (et réduction) a régné dans notre univers… Le paradigme de complexité viendra de l’ensemble de nouvelles conceptions, de nouvelles visions, de nouvelles découvertes et de nouvelles réflexions qui vont s’accorder et se rejoindre… Si la pensée simplifiante se fonde sur la domination de deux types d’opérations logiques : disjonction et réduction, qui sont l’une et l’autre brutalisantes et mutilantes, alors les principes de la pensée complexe seront nécessairement des principes de distinction, de conjonction et d’implication. (p 103)

Vous allez joindre l’Un et le Multiple, vous allez les unir, mais l’Un ne se dissoudra pas dans le Multiple et le Multiple fera quand même partie de l’Un. Le principe de la complexité, en quelque sorte, se fondera sur la prédominance de la conjonction complexe. (p 104)

Et je revenais à Michel Henry dans Difficile démocratie, Phénoménologie de la vie, t. 3, PUF 2004) : Telle est bien l’aporie de la démocratie : Comment ce qui est avant toute décision pourrait-il bien résulter de celle-ci , être fondé par elle ? Ce qui est avant toute décision – les valeurs de la démocratie – renvoie au préalable à l’individu, lequel renvoie à l’Avant le plus originel. L’Avant le plus originel, c’est dans la vie le procès d’autogénération qui génère en elle l’ipséité de tout individu concevable et, de cette façon, les ‘valeurs’ qui ne sont que diverses formulations de sa condition véritable. […] La liberté et l’égalité ne peuvent s’actualiser que dans la réactivation du lien intérieur qui relie tout vivant à la vie. Mais cette réactivation du lien religieux, c’est l’éthique… (p 181) Bien sûr , un thème majeur chez Henry, mais c’est ce que je retiens à mon tour, un préalable qui ne doit être en aucun cas négligé. La liberté de l’Individu ne veut pas dire d’abord que chacun doive être libre et la société organisée de manière qu’il le soit. Elle signifie, de manière beaucoup plus décisive, que, dans l’ordre ontologique ou plutôt méta – ontologique , dans l’ordre qui n’est pas celui de l’Être mais de la Vie, celle-ci génère partout l’Individu comme son autogénération à elle. C’est cette inscription de l’Individu au cœur du procès interne de l’absolu comme procès d’autorévélation de la Vie qui fait de lui cette valeur infinie que rien n’annonce dans le monde. (p 182) Des thèmes qui ont été inlassablement repris, répétés, approfondis dans ce blog autour de la Révélation majeure d’une création théophanique ici, maintenant.

Je concluais donc ainsi ce livre, et on remarquera encore un accent relativement optimiste ! « Je ne me ferai peut-être pas entendre puisque je ne parle ici que d’une écologie ‘générale’ qui est la traduction ‘politique’ d’une transformation intérieure, d’une mutation de conscience : d’une dimension collective qui ne serait que la simple conséquence d’un bouleversement singulier qu’on dirait même psychologique avant de le qualifier de spirituel. De quel Royaume s’agirait-il, dont la découverte offrirait tous les surcroîts d’une paix individuelle et collective ? Nous l’avons bien vu : il ne s’agit modestement que de sensation, perception, d’un jugement corrigé, unissant, ou dirions-nous comme les Anciens, unifiant le centre Moi au Tout d’un univers vivant, évoluant, en mouvement comme les gnoses en définissent l’essence. Dénoncé et brisé le complexe de Caïn qui est en réalité complexe de séparation, cette spiritualité-là ‘ ne ’ serait entièrement ‘que’ la relation d’amour unifiant ‘je’ au ‘Tout’, ce qu’une écologie nouvelle embrassant toutes les dimensions de la vie doit retrouver au plus vite. Et bien sûr cela pose problème, et nous oppose de grandes difficultés, à plus d’un titre . À une trop grande puissance technologique il faut opposer une plus grande connaissance. Les religions du passé nous y aideront-elles, qui s’obstinent aujourd’hui dans leur littéralisme et leur intégrisme ? Et va-t-on juguler notre permanente propension à la violence par le maintien et la persistance de dogmes idéologiques, de nationalismes et du culte de la guerre, du capitalisme et de ses fantasmes impérialistes ? Aucun effort puissamment déterminant à ce jour ne semble sur le point de s’actualiser, au contraire même… De plus : continuerons-nous à cultiver un nihilisme hérité du délire freudien omniprésent en toute culture contemporaine ? Est-ce bien d’inculture ou de déni de culture que nous souffrons – ces sortes de ‘spectacles’ que la subvention fait vivre et devant qui personne ne souffle mot d’indignation ! – et non pas plutôt de pauvreté d’esprit, c’est-à-dire d’une carence, d’un défaut de connaissance essentielle. Ce qui peut s’avérer tragique comme ce ne fut jamais le cas auparavant dans l’Histoire. Faute d’une certitude acquise grâce au travail intellectif, je prendrai toujours l’exemple d’une philosophie qui se veut recherche persévérante de sagesse, comme elle a traversé les siècles. Tous confrontés, peut-être inexorablement, à la quasi-certitude d’expérience que notre vie se déroule entre deux néants, parcourue seulement des tempêtes de nos passions, toutes fécondes de drames douloureux, toutes dissipées par le passage du temps, comment conclure, ou ne pas conclure ? J’ai cité mes témoins que j’ai voulu faire entendre, non plus comme des voix dispersées et par conséquent inaudibles, mais comme le chœur authentiquement symphonique d’une Vérité universelle capable de nous toucher tous pareillement. C’est ainsi que je me rends à la reconnaissance que c’est l’idée de Dieu plutôt que ses icones convenues (Bastide) , qui a pouvoir de nous assurer un salut, et dans l’immédiat d’un présent de pure révélation impressionnelle ordonnée à sa vérité principielle – autant par voie naturelle d’un constat réaliste (le more geometrico de Spinoza !) que par l’efflorescence d’une foi surgissant de nul lieu, notre Bien le plus sûr – soit qu’il y a de l’Esprit pur et mise en je-u et que nul désespoir, effectivement, n’y trouve sa place, et que nulle défaite n’est concevable au final de cette épopée. »

Michel Bitbol et la grande illusion de l’IA

Michel Bitbol nous offre un petit livre (1) qui est la reprise et l’approfondissement d’articles publiés précédemment sur le ‘difficile’ problème de la conscience (le mot est de David Chalmers), problème envisagé ici tout entier en quelques pages d’une rare clarté d’exposition ! Dès la première ligne, nous sommes avertis : Se demander si une conscience artificielle est possible suppose d’être au clair sur la conscience. Cela exige en particulier de se mesurer à l’aspect le plus intime et le plus insaisissable de la conscience… Et un paragraphe plus loin : L’aspect le plus intime et insaisissable de la conscience est ce qui se fait jour en cet instant précis, pour vous et pour moi, tandis que nous lisons ou écrivons ce livre. Plus exactement, c’est ce qui se manifeste à nous maintenant, juste avant que votre vigilance ne se soit concentrée, focalisée, élancée vers des domaines imaginaires ou conceptuels, avant qu’elle ne se soit évadée d’elle-même, avant qu’elle n’ait pris sa source pour un pseudo-objet de connaissance. L’aspect le plus intime de la conscience, ce n’est donc ni la réflexion, secondaire, ni la connaissance de soi, retardée… c’est l’expérience pure (Nishida), l’expérience première, l’expérience actuelle. Selon Nishida KItarô, « l’expérience première et l’expérience immédiate sont une seule et même chose… (En elle) il n’y a pas encore de sujet ni d’objet ; (en elle) la connaissance et son objet sont en complète unité. » L’expérience pure n’a donc pas de polarité intentionnelle… elle n’est encore organisée par aucune des structures internes qui lui sont conférées par les focalisations de son attention et la différenciation de ses contenus. Elle est simplement ici, obstinée, actuelle, nue et ininterprétée. Elle ne saurait être la cible de la question, puisqu’elle est présupposée par toute question et toute réponse, puisqu’elle vient avant la question, et avant même l’avant et l’après. (p 10)

N’est-ce pas déjà suffisant ? Et l’essentiel n’a-t-il pas déjà été clairement explicité ? Bitbol, bien entendu, va instruire l’affaire en fouillant la question sous tous ses aspects, tous les aspects d’une recherche contemporaine dont il sait d’emblée l’impuissance, autant théorique qu’expérimentale. J’éviterai d’aborder tous les détails de l’enquête. Mais je répèterai ses répétitions, toutes bien assez éclairantes : si l’on peut légitimement envisager une explication future des propriétés de réflexivité et d’organisation d’un ‘soi’ par les neurosciences cognitives, l’expérience pure n’offre aucune prise à leurs méthodes. L’expérience pure actuelle des chercheurs demeure le présupposé invisible mais voyant, l’angle mort mais agissant en sous-main de toute recherche scientifique. Elle imprègne les choses qui se montrent sans se montrer elle-même, pour la simple raison qu’elle est elle-même la monstration.

Notre défaut d’attention éveillée pour le fond de toute vigilance n’a rien de surprenant. Il faut admettre que demeurer dans l’aperception qu‘il y a l’expérience pure, ne peut passer à côté d’elle comme si elle était une banalité à la fois assurée et négligeable à force d’être flagrante, n’est pas chose facile. Cela ne demande rien de moins que d’inverser la direction de la recherche. Au lieu de faire un pas en avant vers les objets de reconnaissance et de saisie, il faut faire un pas en arrière pour fusionner avec la vie même du connaître et du saisir. Réaliser l’expérience pure exige de ne pas voir des choses à partir d’un endroit particulier, mais simplement d’y demeurer, de s’établir ici, dans cet élément transparent qui n’a pas d’autre localisation que d’être le centre. S’apercevoir de l’expérience pure signifie mettre au repos les intentions avant qu’elles n’aient été satisfaites, annuler le désir d’apercevoir avant que l’aperçu n’ait été atteint, puis laisser l’œil  pré-visuel grand-ouvert. (…) La quête contemporaine d’une conscience que l’on pourrait saisir à la manière d’une propriété d’objets biologiques, puis dont on pourrait fabriquer une contrepartie artificielle en manipulant d’autres objets non-biologiques selon les règles objectivement pré-définies, apparaît dans ces conditions comme le produit tardif d’une erreur d’orientation de l’attention. Cette erreur a des conséquences manifestes, et manifestement dommageables pour le système des connaissances scientifiques; elle engendre selon Husserl des obscurcissements, des éblouissements, des œillères, ou des taches aveugles que les chercheurs peuvent d’autant moins reconnaître qu’ils résultent du choix épistémologique même d’où découle le succès de leur recherche : le choix de l’objectivation justement. Il suffira d’en donner deux exemples. Dans les sciences physiques, le programme d’objectivation universelle empêche de reconnaître la précondition non entièrement objectivable de l’attribution de propriétés aux choses, à savoir l’activité située et finalisée de l’expérimentateur : c’est la source majeure des ‘paradoxes’ de la théorie quantique. Dans les sciences de l’esprit, nous le savons désormais, le programme d’objectivation universelle empêche de reconnaître la précondition non objective de l’acte d’objectiver, à savoir l’expérience située des sujets. Telle est la source du ‘problème difficile’ de l’origine physique (objective) de la conscience phénoménale (subjective et située), tel que l’a formulé David Chalmers. De ce fait, chaque effort visant à compenser les obscurcissements ou taches aveugles de la science par un procédé objectif ne peut que les aggraver.

Du cœur du problème de la conscience, comme du point aveugle de la vision, on peut dire que, dans notre état ordinaire, non seulement nous ne le voyons pas pas, mais nous ne voyons pas que nous ne le voyons pas . Pour le voir à nouveau il y a deux méthodes. Premièrement, la méthode subite consistant à convertir la vision par l’époché phénoménologique ou par l’éveil au sens Bouddhiste, qui tous deux consistent à se laisse glisser en arrière dans l’immanence indifférenciée de ce qui se vit. Et deuxièmement la méthode lente, par le débat d’idées, par l’usure des concepts, par leur élucidation puis par leur inactivation… (p 28/29) Michel Bitbol, fidèle à toute son oeuvre précédente, utilise la deuxième méthode en développant en plusieurs (courts) chapitres un examen critique des réponses apportées par la physique quantique, en particulier par des auteurs très techniques, anglo-saxons pour la plupart et donc méconnus en France. Il cite aussi le nom de Bernardo Kastrup mais laisse de côté la question de son néo-idéalisme… pour l’instant. Je préfère donc renvoyer à ses derniers ouvrages dont il a été largement fait mention dans ce blog. Dans le domaine philosophique, phénoménologique en particulier, où son érudition est également immense, il revient sur les découvertes de Husserl et leurs prolongements en France : Michel Henry, qu’il mentionne peu, Maurice Merleau-Ponty et Renaud Barbaras qui ont à ses yeux le mérite de ne rien éluder de la présence irrévocable d’un monde entièrement à redéfinir si l’on veut y comprendre notre propre présence, sensation d’abord, et désir de connaissance intentionnel. Sans oublier Philippe Descola pour la définition d’un nouvel animisme post-naturaliste qui pourrait grandement nous inspirer à la constitution d’un paradigme civilisationnel inédit (cf mon livre Dedans comme Dehors, un point de vue déjà longuement abordé ici…) Sur ce point, il va aborder avec plus de précision que précédemment la question de l’intersubjectivité, toujours à partir de Husserl et de sa distinction entre deux niveaux de réduction (époché), le premier s’enracinant dans le champ neutre de la pré-donation qui est, selon lui, le plus apte à nous faire éprouver cette empathie qui nous sépare à jamais de la machine, du robot le plus complexe qui se puisse concevoir. D’autres subjectivités peuvent aussi être constituées à partir de cette expérience présente neutre, en actualisant leurs expériences situées par les effets d’empathie qu’éveillent leurs discours et leurs comportements. Comme la mémoire, l’empathie est la présentification d’une (autre) expérience particulière au sein de l’expérience neutre. Aucun écart majeur, aucune vraie dissymétrie ne subsiste entre l’ego et l’alter ego. Les deux sont constitués à partir du flux neutre de l’expérience vécue actuelle, par des procédures similaires alliant l’empathie et la possibilité d’identification… La perspective entière du problème des ‘autres consciences’ (y compris celle des robots), est profondément transformée. Il ne s’agit plus de penser ‘J’ai une expérience, enfermée en ce lieu et en ce corps, et je me demande si ces êtres humains et ces robots ont aussi une expérience enfermée dans leur lieu et dans leur corps’. Car, selon l’approche de la constitution phénoménologique, l’expérience vécue, la conscience phénoménale, n’est pas quelque chose que j’ai ou que vous avez. La conscience phénoménale n’est pas quelque chose d’enfermable dans les limites d’un lieu ou d’un corps. (p 115/116) Cette remarque souligne l’importance de la réduction phénoménologique, c’est en effet capital de le rappeler. En ce qui concerne la ‘neutralité’ de la présentification des ‘choses’, il eut été utile de rappeler aussi le rôle de la méditation proposée par certaines écoles, notamment celles du Bouddhisme auquel il est fait allusion, pour sauvegarder la strate pré-judicative de la conscience, comme Krishnamurti aussi, ou Jourdain, le recommandent. Car si nos préjugés habillent subtilement nos perceptions, ils se déshabillent aussi au regard d’une attention alerte, libre de choix, d’une lucidité ; en tout cas le ‘lieu’ d’une subjectivité inimitable !

Toutes les remarques qui suivent constituent un sorte de conclusion, à mon avis définitive, d’un débat qui se poursuivra sans doute encore compte tenu de l’incomparable importance que peut revêtir dans nos sociétés un usage abusif de l’IA, à tous les niveaux et dans tous les domaines. C’est par définition qu’il n’y a nul moyen objectif de tester le ‘quelque chose que cela fait d’être lui subjectivement’ d’un être artéfactuel, et par conséquent notre ignorance à ce propos est par principe vouée à demeurer insurmontable. Par ailleurs, il n’est pas possible de contourner cette ignorance en prenant l’accomplissement des prescriptions objectives utilisées pour construire un artéfact déclaré conscient au nom de ses comportements ou de son architecture, comme seul critère de la réussite de l’opération. Si on le faisait, le cercle logique de la démarche serait hermétiquement clos, et il s’agirait d’un cercle vicieux : un artéfact serait dit conscient en un sens plein, y compris subjectif, sur la base des éléments définitionnels objectifs qui ont permis provisoirement d’éluder la subjectivité. (…) Une telle proposition, dont la valeur de vérité est en principe indécidable, si ce n’est par l’objet robotique même sur lequel porte la proposition, est, pour nous qui l’avançons, une proposition dénuée de sens. (…) Cette accusation de non-sens est difficile à accepter dans le cadre d’un ethos civilisationnel qui culmine dans la recherche scientifique, et qui cristallise dans une métaphysique ou un préjugé naturaliste. S’inscrire dans cet ethos, c’est se mettre en quête d’une connaissance avant de se retourner sur les prémisses de la quête : c’est chercher une réponse à des questions sur la nature avant de s’interroger sur le sens (ou le non-sens) de la question posée., et sur le sens (ou le non-sens) du concept d’une nature projetée devant nous à la manière d’un grand objet. La longue et patiente interrogation sur le sens ou le non-sens, développée en amont de l’attribution d’une valeur de vérité, et comme condition de possibilité d’une telle attribution, relève du domaine propre de la philosophie. (p 101)

J’en finirai donc ici en citant une interrogation de notre auteur, en fin d’ouvrage, qui me laisse perplexe, je l’avoue… Mais chacun appréciera, ce serait une dernière tentative subversive de prouver par l’absurde que les recours les plus fébriles et les plus opiniâtres à l’explication (quantitative, objective) seraient les plus aptes à instaurer une vérité ultime qui rend vains tous leurs efforts, le mystère s’imposant ainsi dans toute l’incommensurabilité de son évidence (qualitative, subjective). Michel Bitbol cite une réponse de ce robot, Tom, véritable héros du film I’m your man de Maria Schrader, à qui l’on demande s’il peut éprouver des émotions, et qui répond candidement : « Si la situation l’exige, je pense que je peux me mettre en colère… ou… ressentir de la colère. Euh… je ne comprends pas très bien la différence entre les deux. » Dans ce cas, la confusion serait totale si la personne humaine en venait elle-même à se conformer au comportement d’un humanoïde présumé aussi intelligent qu’elle, le doute de la différence pourtant bien éprouvée ayant été éludé ! Bitbol en arrive ainsi à cette dernière remarque, à elle seule plus que philosophie et science réunies : La seule attestation de la conscience, qui n’est d’ailleurs pas une preuve, redisons-le, c’est l’évidence d’être, que vous et moi vivons en ce moment même, en première personne d’un singulier anonyme, avant qu’une personne (‘vous’ ou ‘moi’) ait été identifiée comme son sujet, et bien avant qu’une fantaisie de toute puissance ou un vertige de la dépossession ne nous ait fait ressentir comme désirable de la prêter à des robots. Il faut le découvrir, l’éprouver, le réaliser : nous sommes d’Esprit pur bien avant qu’un moi destiné en en être le parfait miroir de co-naissance ne puisse céder à la tentation de s’aliéner lui-même aux conditions, aux occurrences de sa propre manifestation, en un mot, un seul : de l’objectivité. Ce problème ‘difficile’, manifestement inhérent à notre condition, est bien celui qui en signifie aussi la grandeur si dramatique.

(1) Michel Bitbol : La conscience artificielle Une critique vécue (éditions Mimésis 2025)

Juste un instant (43) : Jean-François Marquet

Je ne pouvais pas adopter la rubrique des ‘livres oubliés’ puisque Maxence Caron cite Jean-François Marquet parmi ses auteurs de référence (cf Frasques, Belles-Lettres 2019), et Dieu sait s’il sont rares à trouver grâce à ses yeux !!! C’est Caron aussi qui me renvoie à une relecture plus attentive de Chapitres, qu’il a eu le soin d’éditer également aux Belles-Lettres dont il est directeur, en 2017. Marquet n’a jamais été un auteur ‘médiatique’ comme on dit aujourd’hui, mais sa lecture attentive révèle un philosophe profond, érudit délicat et capable de syncrétismes audacieux, alliant tous les genres de la littérature et de l’art, poussant la comparaison jusqu’aux plus originales réflexions rapprochant Orient et Occident dans la même quête de l’essentiel.

J’avais oublié ; j’ai donc retrouvé avec un rare bonheur dans ses Chapitres celui qu’il consacre à Henry Corbin et la ‘science de l’unique’. On y trouve témoignage d’un aboutissement auquel peu de philosophes contemporains sont parvenus, quand ils y étaient pourtant invités par toute l’histoire de la philosophie précédente et la découverte de pensées non-européennes. Il y a d’abord cette clef : c’est dans ses Restitutions, Etudes d’histoire de la philosophie allemande publiées par Vrin en 2001 que Marquet, dans un article sur Kant et l’inconditionné, avait éloquemment souligné l’ambition du grand maître allemand, à la fois de viser connaissance de l’inconditionné en tant que tel (la fameuse ‘chose en soi’) : Si on voulait ramasser en une formule tout le cours de la pensée kantienne… on pourrait dire qu’elle apparaît comme animée par un unique dessein… la quête de l’inconditionné… Kant n’est assurément pas moderne ; il veut ce que la philosophie a toujours voulu, l’inconditionné, l’absolu au double sens de ce qui est purement soi-même, sans mélange ni composition avec une autre chose – et de ce qui est soi-même au maximum… (p 7), et aussi l’aveu d’une impossibilité, sinon l’échec même de cette ambition d’où tous les efforts d’un Fichte et d’un Schelling prennent source pour bâtir leur système. Mais chez l’un comme chez les autres, y avait-il au fond contradiction dans toutes leurs démarches ? En citant des passages souvent ignorés du maître insistant tout particulièrement sur l’inaccessibilité d’une métaphysique de la raison pure, Marquet met précisément en évidence l’importance du ‘je’ qui peut tout à la fois avoir Idée (il utilise la majuscule) de l’indicible inconditionné, et conscience de sa réalité principielle – cette antéréalité dont parle Caron – une conscience qui nous confère une immense responsabilité métaphysique, qui se signale par l’instauration d’une loi morale. C’était la conclusion de Kant et c’est donc ce deuxième point que les historiens de la philosophie ont retenu, les uns pour saluer le caractère définitif de la Critique kantienne, les autres pour y voir une dérobade, voire une faiblesse ou une faute. C’est notamment le cas de Heidegger et de ses disciples.

Ce sont des pages très savantes et très instructives qui sont consacrées à l’étude de ce vaste problème. Et finalement, c’est bien le plus étonnant dans cet article sur Henry Corbin, Marquet lui-même en vient à franchir le pas, s’associant ainsi à la pensée du grand islamologue pour critiquer l’ontologie heideggérienne – une critique pourtant autorisée d’avance par Kant lui-même ! – et s’engager dans la reconnaissance d’une autre philosophie, celle du ta’wil de la gnose islamique, et en particulier celle d’Ibn Arabî. Le procès de l’être n’y apparaît plus comme la simple déclinaison de ce qui nous est phénoménologiquement offert, mais le produit d’une création jaillie d’un impératif, à l’instant d’un ‘maintenant’ où se réfléchissent théophaniquement les valeurs de temps et d’éternité. Avant de raconter (conceptualiser) une histoire immanquablement soumise au principe de causalité, une autre voie permettrait de s’apercevoir illuminativement (ou par la voie d’une herméneutique appropriée) qu’il y a procès de co-naissance, c’est-à-dire procès de Vie engageant l’Un seul et son autre, différent sans doute, absolument même, mais néanmoins non-séparé : le fameux semper movens immobilis des Médiévaux chrétiens désireux d’embrasser le Tout de la création ! Mes lecteurs savent bien que c’est tout le propos de ce blog depuis ses débuts. Il n’y a pas une pensée de l’UN – nous le savions depuis Damascius et Proclus – du moins pas une ‘pensée’ demeurée entièrement prisonnière des catégories substantives de l’étantité des mondes : Mais le pire contresens (auquel Heidegger lui – même n’a pas échappé) serait de formuler cette pensée à l’indicatif : si l’Être est l’Un qui convoque l’étant à la passion endurante du quelqu’un, il ne peut s’énoncer « ni sous sa forme substantive (latin ens) , ni sous sa forme infinitive (latin esse) , mais sous sa forme impérative (arabe Kun , latin esto ) … À cet esto ( «sois» ) situé «comme tel à jamais au – delà de l’être» et accessible seulement per via negationis» , répond en écho comme sa significatio passiva un sim (que je sois) qui n’est pas encore celui de l’âme individuelle , mais celui de «l’initialement fait – être» , de «l’être primordialement mis à l’impératif par le Kun qui l’impérative». nous avons visé l’Un comme un objet , sans l’absoudre de notre propre subjectivité finie , abusivement posée comme première . Est – ce à dire qu’il nous faudrait renoncer au primat gnoséologique de la significatio passiva ? Tant s’en faut : mais c’est notre propre pensée qu’il convient ici de mettre au passif – au lieu de cogito , dire ,cogitor… (p 304) J’ai suffisamment cité les travaux de Henry Corbin, ceux de Christian Jambet récemment ; je n’insisterai donc pas aujourd’hui pour souligner l’importance de ces convergences habituellement imperçues des philosophes occidentaux.

J’ai été étonné de constater que Marquet allait encore plus loin, retrouvant ainsi le noyau le plus central de la Gnose (cf encore Evangile de Thomas, log. 3) : ce Seigneur que je connais quand je me connais moi – même … « cette révélation de Dieu – même , c’est sa sortie , son exode hors de lui – même . Sa révélation à lui – même , ce sera le retour à soi – même , le se connaître soi – même » . Révéler dans l’objet apparent le Sujet qui s’y manifeste en s’y dissimulant et qui est donc comme son secret ( bāṭin ) , telle est ,selon Corbin , la tâche de la phénoménologie , identique , on le voit , à celle de l’herméneutique : il s’agit de remonter , par « réfléchissement» , du connu au Connaissant , du donné au Donateur , de la connaissance vespertinale des choses à la cognitio matutina , à « la connaissance de soi [ du Sujet ] qui fait se lever à son Orient tous les cognoscibles » . Ce sujet absolu , peut – on avec Husserl ( et déjà Fichte ) l’appeler Moi ? Certes , considéré en soi – même , au pôle à la fois initial et final de sa manifestation , Dieu est « subjectivité absolue à la première personne» (…) un Dieu auquel je ( Je ) serai lié sur le mode de l’unus ambo , de l’Un qui simultanément est Deux… Henry Corbin , fidèle à la voix moyenne de l’image , va recourir précisément à une image , ou plutôt à l’image par excellence , celle – là même de l’image . La manifestation ne doit pas être conçue comme une création par laquelle l’Unique s’ajouterait d’autres sujets ( 1 + 1 + 1 … ) mais comme une théophanie par laquelle il se multiplie dans une infinité d’yeux ou de miroirs tout en restant essentiellement le Seul » . Le véritable monothéisme ne saurait être qu’un kathénothéisme – l’affirmation de l’Un comme seul et simultanément comme différent pour chaque un . Certes , l’essence est une , mais , écrit Corbin , « le propre de cet être d’essence unique est de se différencier , de se personnaliser en deux modes d’existence correspondant à son être caché et à son être révélé … Car existentiellement , le manifeste ( ẓāhir ) n’est pas le caché ( bāṭin ) , l’exotérique n’est pas l’ésotérique , le fidèle n’est pas le Seigneur» – et , ajouterons – nous , le Seigneur de tel fidèle n’est pas le Seigneur de tel autre73 , ou plutôt il l’est sous un autre visage . (pp 305/307)

Dans le dernier article de ce livre, Marquet pose donc une question centrale : Y a-t-il un fil directeur de l’histoire de la philosophie moderne ? et apporte une réponse que je ne trouve aujourd’hui que chez lui, si je fais exception de Michel Henry qui avait retrouvé lui aussi toute l’importance à accorder au Videor cartésien et à ce qu’il avait appelé l’auto-affection, que Marquet semble ignorer… La phénoménologie , science dont l’élément est paradoxalement la première personne et qui prend pour pôle l’ego , le moi , seul noyau d’évidence vivante face à l’in – décision des choses ( toujours susceptibles de virer ) et à l’inertie des idéalités mathématiques ou autres – sauf à admettre , comme l’indiquent certains manuscrits tardifs de Husserl – une première personne , un pôle encore plus premier qui me vit comme je vis mes propres vécus et dont le nom serait Dieu… Si l’absolu est singularité , première personne inconditionnée , il sera ce qui peut se délier de son existence comme de son essence , les faire jouer l’un contre l’autre ( objet contre sujet , effectivité contre potentialité ) et ce jeu est la liberté même dans son événement imprévisible ( car toute prévision est fondée sur la possibilité , l’essence , le quid ) . L’absolu comme singulier est donc le surprenant , le miraculeux , l’im – possible… Je suis l’idée que Dieu a de toute éternité d’un certain corps , d’un certain mode de lui-même à travers lequel il se connaît et s’aime d’un amour intellectuel infini, conception qui se dispose selon une articulation qui est celle du Particulier ( domaine de la sensation , du mélange , de la complexité ) , de l’Universel ( domaine de l’abstraction ) et du Singulier ( où je deviens un moment de la vie divine à la première personne , soit dans l’au – delà , soit , comme chez Spinoza , hic et nune ) . Dieu et moi sont l’un et l’autre l’idée de quelque chose de singulier , non des idées générales ( le moi , le Dieu ) , mais des intuitions intellectuelles ( sauf que chez Malebranche il n’y a pour l’âme qu’un sentiment ).. . (pp 590-597) Je m’abstiendrai encore de m’appesantir sur cette histoire de la philosophie occidentale, mais ce qui est dit là, comme j’ai voulu le montrer assez longuement, me paraît d’une importance capitale, non pour comprendre ce qui ressemble bien à de graves lacunes, mais davantage pour favoriser l’invention d’un avenir authentiquement fécond d’une pensée philosophique fidèle à son destin métaphysique.

PS : Pour ne pas surcharger cet article, j’ai volontairement omis de citer les deux maîtres-livres de Jean-François Marquet : Miroirs de l’identité – la littérature hantée par la philosophie (Hermann 1996, réédité par nrf en 2009) et Singularité et événement (Jérôme Million 1996) On y découvrira aussi tout ce que Marquet doit à Hegel… ce qui paraîtra très différent de ce que j’ai souligné ici.

Jouer au ‘maxencéisme’

En dépit de tous mes scrupules, je ne résiste pas à l’envie de jouer moi-même le jeu, de vous proposer dans ce cas un choix des formules utilisées par Maxence Caron pour (mal)traiter ses contemporains, surtout les plus célèbres, quand il fait aussi l’apologie d’écrivains et penseurs que tout le monde ou presque a oubliés : des Anciens comme Catulle, Cicéron, Ovide, des contemporains comme Valéry, Pound ou Bloy dont le style apocalyptique l’a inspiré, son ami Marc Fumaroli. Au passage, une belle page sur la musique de Mahler… Je serais injuste de ne pas citer aussi l’exemple de Jean-François Marquet, un penseur profond et original que j’ai cité dans ce blog mais sur lequel je ne me suis pas attardé, à tort.

Ici, le lance-flammes est dirigé contre deux personnalités qui ont occupé longtemps l’avant-scène de l’establishment français et que j’ai citées précédemment : Philippe Sollers et Simone Veil, cette dernière étant une femme, un genre auquel Maxence Caron ne prête guère d’estime comme nous allons voir… Mes citations sont extraites de Fastes : de la littérature après la fin du temps, suivi de Manifeste du maxencéisme, (Les Belles-Lettres 2019). Et je me garderai bien d’y ajouter un mot : chacun jugera sur pièces. J’ajoute : chacun pourra quitter cette lecture si son indignation ou sa colère l’y pousse. Il faudra également m’excuser dans ce cas.

Philippe Sollers fut concessionnaire de pages vaines et animateur bronchique . Né Philippe Joyaux , il prit pseudonyme lorsque , désespérant ses aïeux qui le voyaient manifestement convaincu de publier ses gribouillages , il fut prié de ne pas souiller les bijoux de famille patronymiques . Si la tendance à se répandre bordelièrement est jugée bouffonne à Paris , elle est un acte grave dans la banlieue bordelaise dont vient Philippe , et bien qu’il ne fût certes pas fils de duc et pair , son exhibitionnisme lassait déjà , même à l’état naissant . Aussi , et comme toujours dans sa vie , Philippe Joyaux céda… Sa hantise : non pas devenir un grand écrivain , un grand esprit , une grande âme , mais devenir célèbre . Sollers veut réussir sa vie , être aimé , être beau , gagner de l’argent et surtout être intelligent . Quel rapport avec l’art littéraire ? Évidemment aucun , mais il appartient à toute la magie de l’imposture que de l’établir . .. D’un livre à l’autre , aucune cohérence , aucune ligne , si l’on peut dire ; tout change selon les circonstances , car il faut plaire , il faut être aimé , gagner de l’argent , et surtout être intelligent …. À la suite de son arrivée en terres gallimerdoyantes , il devint le fantôme sans légèreté ni drap mais plein de son suif et de sa frange , qui hantait les studios où l’on ne dit jamais rien . Il se fit animateur de bavardages et greffier des soubresauts événementiels ; alliant le geste à la parole il soubresautait lui aussi , riant à son propre discours en rebondissant sur son séant , si bien qu’il concentra ses atours autour d’un fume – cigarette afin que ces capricants mouvements verticaux à quoi le destinait l’auto – rire ne conclussent point par rendre sa physionomie superposable à celle d’un autre Philippe nommé Bouvard … Souvenez – vous . Couverte d’une perruque à cheveux courts et mal faite , sa figure était l’une de ses têtes ordinaires et moutonnières , l’une de ses faces ratées partout bien qu’ébauchées nulle part : c’était un épais citron et butyreux , apte à la sécrétion mais sans aucun jus possible , dont taquiner l’écorce bas – joufflue permettait de provoquer à grande vitesse la grimace qu’on voulait et d’extraire toutes variétés carboniques de pus . Un grand homme … Qu’importent ses phrases sans syntaxe , ses paroles dénuées de toute rationalité ou de la moindre culture fondamentale , sa logique d’île flottante , ses continuels et involontaires hommages rendus à la gloire du solécisme , qu’importent ces abyssales fariboles équivalant bicêtre : car cette communion grammaticale avec les rejetons constamment croissants de la méthode globale , cette participation au vide , cette si coulante copulation avec l’imposture et cette joie de se faire encaldosser par la crapulaille étaient le moyen contenant analytiquement la fin rêvée : Sollers se sentait visible à l’échelle d’un vacarme d’apogée par l’intermédiaire des boîtes hypnotico – hertziennes où , n’ayant absolument rien à faire , n’ayant ni œuvre , ni pensée , ni consistance , ni liberté , il fadait de s’enfermer. (Ce long paragraphe est extrait de la Nécrologie anthume de Philippe Sollers)

Notre grande ‘femme d’état’ maintenant : Simone Veil, panthéonisée par le Système, fait impardonnable à l’un comme l’autre ! Ces lignes sont extraites de La grande source offusquée :

À peine survenue la crevaison de la salope Simone , la béotarque nation reconnaissante conduit ainsi le torchon de sa dépouille jusqu’au bouic aux grands hommes . Avec la boujaronnante bénédiction de Trogneux Ie le Fellationniste encaldossé , avec la bougraillonne bienveillance de l’enfifrement présidental qui y va de son pallas et , tout enivré par l’émétique fumet sué par la drouillasse de son clabaud , donne , hystérique , dans le bonime intarissable – ainsi , malflairante et décomposée , Simone la chignole translate après égrugeage vers le rocher aux divinités pithécoïdes , devant un parterre de stérilet en sanglots , de foutriquets microgénitomorphes et de trompes ovariennes tenues par le corset des ligatures contraceptuelles . Un problème diplomatique s’est présenté à l’ésotérisme béotarque , car la ferloque raccrounie de la nonagénaire avortone fit fuir de dégoût tous les résidents ( et même les plus pestilentieux ) du lieu blasonné où les pétitionnaires béotarques ont désiré de l’assigner ; si bien que , désormais synthèse isolée en ces murs , désormais seule représentante de la grande Béotie , et seule des mânes à occuper le mauvais lieu , ayant fait fuir tous les Voltaire , et les Hugo , et les Rousseau , et les autres , l’on ne dit plus ici « panthéon » mais « panthéone » pour désigner tel claquemart depuis la crevaison de la salope Simone . .. L’inaptitude est totale de la femme au génie C’est le féminisme qui accuse tous les coups suivants et franchement je n’ose pas moi-même en rajouter. Mes lecteurs le savent bien, je n’ai ni le talent ni l’érudition de notre auteur dévastateur. Mais voilà encore une dernière phrase qui rejoint ma mise au point sur la ‘réflexivité’ : cela suffira-t-il à tout remettre à l’endroit , qu’une vérité plus haute dissimule les laideurs de grimaces à ce point ‘offusquantes’ ? En un mot que j’emprunte à Caron : des termes aussi violemment polémiques n’offusquent-ils pas la philosophie ? Voyons cette conclusion : le maxencéisme habite dans l’antécédence de la réflexivité . La rétrocessivité réflexive précède tout acte intellectuel en général , tout acte volontaire , toute décision particulière ainsi que toute sensation . Le maxencéisme sait devoir consister en la veille ininterrompue en laquelle l’Essence conste … Vraiment ?

à propos de réflexivité

Je suis dans la lecture du dernier livre de Bruce Bégout : La pensée mersive – de l’ambiance à l’affinité (PUF 2025). J’y trouve de beaux développements d’une philosophie originale que j’ai déjà citée dans ce blog, le 6 janvier 2024 précisément, en l’associant à d’autres travaux des phénoménologues français attachés tant au concept d’appartenance (Barbaras) qu’au concept d’ambiance (Bégout). Et puisqu’il s’agit d’une tradition française, le concept de réflexivité si cher à Maxence Caron n’y était pas loin non plus… C’est à la page 41 du récent livre de Bégout que je trouve cette note qui va nous éclairer tout à fait :

Il y aurait beaucoup à dire sur ce double aspect de la réflexion et sur les ambiguités qu’il ne manque pas d’engendrer dans l’histoire de la philosophie. Il nous semble, pour faire court, que de nombreux penseurs (Olivi, Descartes, Rousseau, Maine de Biran, Bergson, Henry, Romeyer-Derbhey) ont clairement mis en évidence l’existence d’une réflexion non médiate et non objectivante qui ne dédouble pas l’expérience dans le miroir de l’objectivation mais la redouble, la renforce, la souligne et sait ainsi rester fidèle aux données immédiates de la perception, de la conscience ou de l’expérience. De la réflexion comme conscience de soi dédoublée, où l’acte de penser se prend pour objet d’un nouvel acte de penser, ils ont distingué une réflexivité immédiate se saisissant elle-même sans passer par l’intermédiaire d’une forme intentionnelle et objectivante. Puisque toute conscience n’est pas qu’intentionnelle, toute réflexion ne l’est pas non plus, et elle n’est donc pas condamnée au dédoublement fatal de l’acte qui vise et de l’objet qui est visé. C’est cette réflexion concentrée et non spéculaire pour reprendre une distinction faite par Maine de Biran qui, ne reposant pas sur la distinction du sujet et de l’objet et sur la saisie du premier sur le modèle du second, est ici mobilisée dans la compréhension philosophique des ambiances. (note de bas de page)

Cette notion de dédoublement revêt ici un caractère de la plus haute importance puisqu’elle signale en fait la nature propre de toute intellection (ou pensée) qui vient ‘cisailler’ notre expérience immédiate de la réalité en la polluant de concepts et de jugements. L’immersion n’est donc pas l’ambiance qui peut être, par exemple, techniquement reproduite ; elle est plus originaire et l’on peut très bien la comprendre avec la notion d’antéréalité chère à Maxence Caron qui, elle, évoque un Absolu dont nous sommes bien di(f)férents en régime de manifestation mais non séparés en l’être intime de l’Un Seul. Et Bégout aura précisé dans ce livre : Vivant ! Nous rejoignons le semper movens immobilis des Médiévaux ; tout est dit par conséquent.