Réalismes (1) : Métaphysiques (1 – Paul Audi)

Volontairement, j’ai utilisé deux mentions de pluriel pour désigner une grande pluralité de points de vue, insister même sur leur multiplication dans l’histoire de la philosophie. Mon objectif est bien d’aborder la question des réalismes, mais de poser en même temps la question plus générale de la métaphysique qui en avait fait une de ses questions majeures, en l’imbriquant même avec toutes les autres. De toutes ces questions il y a en fait une évolution, quand on ne parle plus, désormais, de la disparition pure et simple de la métaphysique comme l’avaient envisagée les prophètes de la déconstruction, de Heidegger à Derrida. Dans mon livre à paraître prochainement chez Edilivre, Un mouvement et un repos, j’ai proposé une enquête et tous ses résultats, mais uniquement sur la question du sujet, privilégiant selon mon objectif avoué de toujours, autant les déroulements historiques de la recherche philosophique jusqu’à nos jours, que les attestations fulgurantes d’une pensée d’éveil, si on peut l’appeler ainsi, oriental comme occidental. Mon lien tout trouvé, à présent de cette enquête, portera sur une nouvelle publication de Paul Audi à qui l’on doit de savantes et profondes réflexions sur la notion d’excédence, thématique qu’il contribue encore à enrichir dans un livre curieusement intitulé Curriculum (Verdier, octobre 2019). Pour penser encore plus large peut-être, j’y associerai dans un article complémentaire les Lectures philosophiques de Jean-Michel Le Lannou – son travail revient au devant de la ‘scène’ à l’occasion du centenaire de Soulages – sur ses Expériences de l’immensité. Excédence chez l’un, impuissance chez l’autre, deux angles de point de vue opposés en apparence ; c’est en partant de là qu’on verra s’établir des liens nombreux avec des concepts métaphysiques rénovés, jusqu’aux conceptions de ce nouveau réalisme qui tente de constituer une perspective métaphysique autorisant des visées de connaissance plus assurées et plus incontestablement légitimes parce que plus modestes. Bien entendu, encore, en poursuivant cette comparaison avec d’autres intuitions de réalité toutes aussi vivaces en d’autres courants de civilisation.

Le sous-titre du livre de Paul Audi : Autour de l’esth/éthique, dit bien son souhait de revenir sur une question qu’il avait déjà approfondie dans son livre Créer, introduction à l’esth’éthique (Verdier, poche 2010 ; cf mon blog au 27.04.2014) Il s’agit de clarifier une vérité immense et méconnue : le ‘rapport’, il le dira ainsi lui-même, entre beau et bien, autrement dit entre invisible et visible, avec la prééminence reconnue du premier sur le second. J’avais cité une fois, dans un propos sur la Musique, cette parole de Sergiu Celibidache qui répliquait à Laure Adler admirant son interprétation lumineuse de la Quatrième de Bruckner : « C’est beau parce que c’est vrai… » Mais Paul Audi, lecteur de Michel Henry, va plus loin ; avec l’invisible, que l’on associe trop facilement avec la notion d’un ‘rien’ – comprendre : de comparable à tout ce qui est connu -, concept théologique et matrice de la création divine, il retrouve un Soi qui est plutôt le principe même de l’épreuve de vie, l’auto-affection chère au Maître de Montpellier. Mais les concepts s’enchaînent comme toujours en philosophie, et un par un, il faut les réapproprier et les resituer dans la juste perspective où la ‘création’ trouve toute sa valeur et sa vérité, associant geste divin et humain comme l’avait si bien vu le moine irlandais, Jean Scot Erigène, à qui nous devons cette révélation – à moins que ce ne soit simplement dans la tradition (néo)platonicienne ! Voyons : « Par transfiguration, il faudrait entendre une certaine ‘trans-(ap)parition’ qui, loin de se borner à quelque modification formelle, s’épuise tout entière dans le passage de la forme au-delà d’elle-même… Certes, pour le dire avec Paul Klee, l’art ne rend pas le visible ; mais il n’est pas vrai, comme Paul Klee le croyait, que l’art rend visible : bien plutôt l’art rend-il le visible à l’invisibilité depuis laquelle il se manifeste, c’est-à-dire qu’il rend le visible à son propre ‘contenu intensif’, celui-là même que son ‘visage’ ne cesse d’offusquer ou d’occulter quand il se donne à voir… Si l’art idéalise, c’est pour autant qu’il lui incombe de tirer un trait sur tout ce qui rend visible, un trait qui résulte du dégagement au forceps de traits primordiaux et de l’élimination tout aussi forcée de traits non primordiaux, selon une ‘traction’ qui fait de l’œuvre d’art l’objet qui permet aux forces qui pour ainsi dire se tiennent tapies derrière toute forme : aux intensités (fluctuantes par définition) à quoi doivent être reconduites toutes les intentions possibles, de transparaître enfin, et avec quel éclat, au travers de sa visibilité. » (p. 216) Stephen Jourdain prétendait ‘voir’ l’idée même ‘scintiller’ dans l’objet paraissant à ses yeux. Mais c’est difficile à dire, aucune logique ne semble s’y prêter, et l’aporie ‘joue’ dans les deux sens : le visible cachant l’invisible, et le révélant à la fois à qui sait voir… C’est d’ailleurs le sens profond (et souvent mal explicité, et par conséquent mal compris) de toute l’œuvre de Martin Heidegger ; l’explication – Paul Audi va également utiliser ce mot – de l’être de l’étant et de l’étant de l’être !

« Si la signature de l’auteur identifie, voire individualise le processus de création – ce qui lui permet du même coup de la situer sur un tout autre plan que ceux de la production, de la découverte ou de l’invention -, c’est d’abord et surtout parce que l’origine ‘subjective’ du processus créateur est ‘absolue’. Absolue en ce sens que la création est un acte que nul autre que son propre auteur est en mesure d’assumer, c’est-à-dire dont seule une singularité singulière peut et doit répondre. Au regard de l’œuvre créée, le créateur est irremplaçable ; s’il n’était pas là, nul ne pourrait jamais avoir quelque idée de ce qui, grâce à lui, a fini par exister au titre de l’œuvre créée… Le créateur ne réalise pas une possibilité qu’il n’aurait eu qu’à ‘mettre à jour’ en entrant dans un champ de possibilités auquel d’autres que lui auraient ou auraient pu avoir accès… le créateur n’actualise pas davantage une virtualité quelconque attachée à un état de choses donné. Non. Le créateur mérite son nom, le créateur ne ‘crée’ que pour autant qu’il crée jusqu’à la possibilité même de ce qu’il fera ensuite venir à l’être en la produisant, en la réalisant. Le domaine du créateur n’est pas tant celui de la réalité ( c’est bien plutôt celui du producteur) que celui de la possibilité. Plus qu’il ne réalise une possibilité, le créateur instaure le possible dans son être de possible, lequel n’existerait pas sans lui. Il est donc comme le Dieu de la Genèse, ce créateur de monde… Et c’est bien tout le problème… » (p. 218)

Le passage à la question du sujet s’est fait automatiquement dans ces conditions, nécessairement même ; et c’est la question du rapport entre la singularité du premier, créature, et l’absoluité du second, Dieu de la théologie, un rapport également illustré par la création artistique. « Le rapport créature/créateur, fini/infini, est un rapport des plus particuliers : en soi tellement particulier que l’on se sentira obligé de lui donner un nom spécifique. On en choisira un venant du platonisme : la participation. C’est que la notion de participation offre un avantage précieux : il permet d’allier deux choses qui peuvent certes paraître contradictoires, mais qui, en réalité, doivent être saisies dans leur tension réciproque ; il s’agit là de désigner à la fois le lien et la séparation entre les deux… Ne faut-il pas en plus être capable de rendre compte de l’aporie philosophiques que ces conditions reflètent, voire contiennent ? (…) D’une part, il est indispensable que des conditions soient réunies pour qu’il y ait création à proprement parler, des conditions qui supposent à tout le moins un rapport décisif au tout et au rien. D’autre part, créer ne veut pas dire autre chose que passer de l’être du néant à l’être, et cela est aussi vrai qu’il ne peut pas dire faire au sens d’un ‘processus’ tablant sur l’existence du temps. Créer, cela veut dire produire au sens de faire venir à être, fût-ce le temps lui-même et comme tel, même si, selon Platon et Aristote, ‘être’ ne saurait être pensé que comme être-présent, selon une présence, un mode de présence, qui ne tire sa mesure et ne trouve son assurance que dans le surgissement d’une forme, c’est-à-dire dans la configuration d’une matière toujours et d’ores et déjà donnée au travers d’un ‘visage’, lequel visage demeure constamment identique à lui-même contrairement à la matière envisagée qui, elle, est changeante ou fluctuante par définition. (…) Qui dit création dit toujours apparition d’un nouveau, d’un ‘commencement’. » (p. 232) Le ‘rien’ pose un problème insoluble à la philosophie, et la création divine, à partir de ce ‘rien’ oppose la même difficulté à la théologie qui se réfugie, on sait bien, dans la confession d’un mystère, un agenouillement quand la connaissance vient à l’impasse. Mais la tradition est longue à ce propos, d’Augustin à Leibniz qui choisira bien, lui, la référence à une idée qui appartiendrait au corps invisible du Dieu vivant – l’expérience même, et la révélation, je le signale à nouveau, de Stephen Jourdain !

« Que tout créer participe du produire et du faire, cela ne fait aucun doute, mais ni le produire ni le faire ne signifient créer. Si créer, c’est pour une part produire et faire, en revanche ni produire ni faire ne supposent de créer. Plus exactement, qui fait ou qui produit ne crée pas forcément. Car pour qu’il y ait création à la faveur d’une production ou d’un faire, il faut que quelque chose de plus, quelque chose d’autre, entre en ligne de compte. Quoi ? Pour le dire d’un mot, il faut ce que j’appellerais le ‘rapport au rien’, un rapport qui devrait être rendu explicite à même la chose créée si cette chose souhaite se montrer, se donner, apparaître comme une chose créée. En effet, s’il faut le rapport au rien, il convient aussi – avec l’aide du produire ou du faire (ce qui pose la question de l’art et de la manière) – de donner à voir ce rien en tant que rien afin que la création s’atteste comme telle. Toutefois, donner à voir le rien auquel le créé doit la justesse de son appellation est une manière de tenter l’impossible, puisque ce rien se soustrait par définition à toute visibilité. Le grand art est justement celui qui tente l’impossible – et qui y réussit en faisant venir à l’être une œuvre qui, au-delà de son ‘contenu’ propre, – se laisse appréhender par un certain côté comme ‘spectacle de rien’. » (p. 267) C’est tout le prétexte de la création de Soulages, et j’y reviendrai prochainement en citant Le Lannou. C’est aussi ce qui alimente une dispute, mais qui a fait long feu, entre un art figuratif et un art abstrait : je rappelle encore que Michel Henry y a consacré de nombreuses pages. La qualité ne ressemble à rien et peut se refléter en tout : d’un côté c’est un mystère, sans doute, littéralement ce qui se cache ; d’un autre côté, c’est l’épreuve même de la vie, épreuve et preuve quand l’art produit un ‘objet’ qui ne ressemble à ‘rien’ et qui rappelle néanmoins le seul réel caché, dissimulé et présent à la fois, comme il s’offre au regard de l’ad-miration – tantôt – de l’adoration lorsque l’intériorité d’une âme vivante a conquis tout l’espace, et (donc) celui du dehors qui semblait lui opposer une irréductible dualité de con-frontation. Ainsi :

« … le Soi comme tel ne se voit pas, sauf au regard d’une réflexion inductive. Ce qui atteste de sa présence et de son ‘action’, c’est seulement qu’il se sent. Le Soi est tout entier contenu dans ce ‘se sentir’ qui, en ne cessant d’avoir lieu, donne son assise au moi. Le Soi est sentiment de soi. Ce sentiment que l’on peut bien qualifier d’intérieur, est l’écrin de l’ipséité. (…) Car il faut bien que le Soi soit lui-même d’une manière ou d’une autre ‘présent’ au moi pour que celui-ci se rende présent à lui-même. Or de quel genre de présence s’agit-il ? Si l’on admet que le Soi apparaît là où il ne se montre pas, dans l’invisibilité du ‘se sentir’, alors la question est de savoir de quelle façon cette apparition a lieu. A cette question peut être donnée une réponse qui résulte d’une réflexion portant sur la nature de l’affectivité : le Soi apparaît au gré de son exacerbation. Cela signifie que c’est par l’intensification de son être déjà en lui-même intensif que le Soi se laisse chaque fois appréhender. Cette intensification s’effectue sous deux formes : l’exaltation du bonheur d’exister, l’affliction du désespoir de vivre. Se trouve ainsi fondée, au regard du Soi, l’importance de l’éthique. » (p. 282) Tout événement de vie est épreuve à connaître, et il faudra bien écrire co-naître pour rendre justice à ce qui peut s’appeler aussi existenciation, révélation, mais réciproque ; pleine justification d’une dualité saine où l’autre n’est plus ni menace ni adversité mais l’occasion d’une fusion (sans confusion) qui ‘finit’ la création, on dira mieux : accomplit, par-delà toute saisie de ces contrastes de figures étrangères ou distantes à l’expérience sensible, toutes liées pourtant en un Tout qui les justifie et leur donne autorité de ‘visage’.

Lorsque Paul Audi parle finalement d’explication, il ne veut rien expliquer d’un rapport de causalité mais d’illuminatio – encore une fois en jouant sur le clavier propre à la théologie, l’autre voix (voie), comme l’avait fait Gilson avec Augustin, l’un et l’autre cités par Audi – dans le paraître, ou plutôt l’éprouver de l’expérience plénière de la vie réconciliée. C’est ainsi que j’ai parlé moi-même d’une ‘mission de l’art’ et d’une ‘preuve esthétique’, soit l’occasion d’un exhaussement du Soi par l’œuvre spécifiquement humaine exerçant tous ses pouvoirs suivant l’inspiration d’une transcendance qui ne s’éloigne jamais d’elle, dont la réalisation toutefois appelle choix et responsabilité. Je ne pose pas ici la question du génie, mais Paul Audi l’avait abordée dans d’autres livres et avec de beaux exemples (Mallarmé, Leroy)… « L’esth/éthique désigne la dimension au sein de laquelle la création humaine révèle son origine ou son fondement éthique – sa ‘nécessité intérieure’ comme dirait Kandinsky. Par éthique, il faut ici entendre un certain rapport à soi, un travail facultatif sur soi-même, qui se distingue des obligations impératives et catégoriques de la morale et qui a trait au ‘bien’ que l’on peut se faire à soi-même afin de surmonter le désespoir toujours tapi au fond de soi, ce qui suppose de se prendre soi-même pour tâche (Aufgabe), comme disait Kafka. La théorie esth/éthique ne prend en compte l’œuvre créée que dans la perspective de l’acte de création qui lui a donné naissance. Et cet acte, elle l’envisage exclusivement dans la perspective de cette explication avec soi-même – c’est-à-dire, ultimement, avec sa finitude entendue en termes de butée sur soi – qui définit la tâche éthique, à distance de toute visée morale. (…) Pour celui qui fait œuvre de création, l’exigence éthique fondamentale change de direction. En effet, l’exigence qui vise à se rendre à soi-même et pour soi-même la vie possible ne peut plus se fonder, par exemple, sur le rééquilibrage éventuel des facultés et des désirs du moi… mais sur quelque chose d’universel en son principe : l’essence de la vie. » (p. 312)

Un commentaire sur “Réalismes (1) : Métaphysiques (1 – Paul Audi)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s