Deuxième partie de mon Dit de l’impensable, je vais me répéter : ce n’est qu’une formulation, ou bien, dit plus pesamment : …il n’y a que de l’Esprit pur se déclinant à la première personne du singulier en mode réfléchi du présent de la création d’un monde – comment l’expliquer, comment en dévoiler l’évidence ?
S’agit-il bien d’une cohérence cette fois, ou d’une charade ? Toutes ces paroles retranscrites ici et là en trente-cinq siècles d’histoire. Oh, il y en aurait bien d’autres, mais il ne faut pas lasser… Cet exercice-là suffit ; et cette cohérence il faut bien la trouver soi-même, en dépit des ‘cassures’. Admettons aussi que de nouveaux commentaires seraient superflus, après ces centaines d’articles publiés les années passées, et qui ne visaient que ‘cela :
… Le principe est sans hâte ni retard ; un instant est semblable à des milliers d’années : ni présent, ni absent, et cependant partout devant vos yeux …
Chez les gens du commun, il arrive fréquemment que les objets bloquent l’esprit, que le phénoménal entrave l’Absolu… Ils ne savent pas que c’est leur esprit qui bloque les objets, leur idée d’absolu qui rend opaque le phénoménal… Les imbéciles chassent les situations et non leurs états d’esprit, tandis que les sages chassent leur esprit sans chasser les situations.
L’homme du commun tient pour ultime la vérité conventionnelle, tandis que le sage tient pour conventionnelle la vérité ultime… CH’AN
Vous pensez être quelqu’un mais vous n’êtes rien de tel. C’est uniquement l’Absolu, imprégnant toute chose, qui vous accorde ce sentiment d’être en s’exprimant à travers le corps… L’identification au corps et au monde n’est qu’un phénomène existentiel mal interprété… Notre monde est réel, mais votre façon de le voir ne l’est pas…
L’Absolu ? Ce n’est pas un objet… Il est plutôt dans le présent et la sensation… Il donne naissance à la conscience ; tout le reste est dans la conscience… En réalité, tout est réel et identique… En mouvement c’est saguna ; immobile, c’est nirguna. Mais ce n’est que le mental qui bouge ou ne bouge pas.
Votre nature est lumière qui se produit d’elle-même… De par sa nature même, le mental divise et oppose… (Néanmoins) ce que le mental a créé, il doit le détruire… C’est le mental qui crée l’illusion, c’est le mental qui s’en libère… Les mots d’abord, ensuite le silence…
Faites très attention. Dès que vous commencez à parler, vous créez un univers verbal, un univers de mots, d’idées, d’abstractions et de concepts qui s’entrecroisent et sont interdépendants et qui, de la plus étonnante des manières, s’engendrent, se soutiennent et s’expliquent réciproquement mais qui, malgré tout, sont dépourvus d’essence comme de substance, et ils ne sont que de simples créations mentales. Les mots créent des mots, la réalité est silencieuse.
La diversité sans séparation est tout ce à quoi peut atteindre le mental… Quand le mental est dans son état naturel, il revient spontanément au silence après chaque expérience…
Vous ne pouvez qu’être réel – ce que de toutes façons vous êtes – le problème n’est que mental. Abandonnez toutes les idées fausses, c’est tout. Vous n’avez pas besoin d’idées justes, il n’y en a pas.
La non-identification naturelle et spontanée est la libération.
NISARGADATTA
L’esprit est connaissance pure ; l’objet connu est l’Idée, qui est de même nature que lui. C’est une connaissance directe et parfaite ; l’esprit voit en sa propre substance, jusqu’au tréfonds de celle-ci… et il n’est rien, dans la soi-disant extériorité relative du plan de l’Idée, qui ne soit en vérité contenu dans ce plan.
… dans sa vérité, en tant qu’impression de l’âme, une pomme est plus que ce qu’elle est … Je suis irréductible à toute mienne identité, et c’est pourquoi je suis.
… tout est impression : ce qu’on appelle le monde, ce qu’on appelle la vie, est un tissu d’impressions… l’impression est qualité pure : qualitatif pur… la très sainte impression de matérialité ; la très sainte impression de réalité… l’Idée n’est plus pensée, elle est perçue : elle est là. Engendrement de l’intelligence pure, elle a rejoint le monde, participant désormais de la concrétude de l’objet terrestre, en lequel elle flambe délicatement… En fait l’Idée, alors est le monde, est la concrétude sacrée du monde, est l’objet terrestre.
… la matière prétendant exister en soi par dessous l’impression de matérialité… est une hallucination … tout intervalle spatial vécu comme séparant est de nature strictement mentale…
… se rencontrer, c’est rencontrer une Idée : l’Idée se… je me demande s’il ne serait pas juste d’évoquer la rencontre d’une Idée avec elle-même : à perte de vue, la substance spirituelle face à elle-même.
Notre âme… que j’appellerai notre essence spirituelle est l’unique source de tout. C’est notre propre essence qui est à l’origine de ce que nous nommons le monde – et par monde j’entends non seulement la réalité dite extérieure mais aussi mon esprit, mon esprit dans mon corps, mon corps dans le monde… tout jaillit du tréfonds de nous-mêmes. Notre essence est créatrice… originellement, je parle d’une origine instantanée… Tant que nous en restons là, nous sommes au stade de la création du monde, c’est-à-dire dans la phase édénique des choses. Puis instantanément, et c’est là que tout se gâte, une deuxième création se met en place… Dans cette deuxième création, c’est moi, personnellement, qui suis le père du monde… Dans la première, tout jaillit du tréfonds de moi-même mais comme impersonnellement… C’est bien là le paradoxe puisque nous sommes au centre de la personne ; une source non-personnelle au sens où il n’y a pas appropriation de quoi que ce soit…
JOURDAIN
Le domaine propre de l’absolu dans l’apparaître est ce qui ne se manifeste qu’une seule fois, ce qui est sui generis et n’est donc l’homologue de rien d’autre. Le choc vécu de l’absolu s’identifie au choc vécu d’une singularité manifeste. Si l’on accepte cette équivalence, il saute aux yeux que ni la pensée rationnelle ni l’approche scientifique n’ont la moindre chance de saisir un jour un absolu de cette sorte…
Car l’option fondamentale que partagent la pensée rationnelle et l’approche scientifique consiste à diviser ce qui se montre en une pluralité d’objets comparables ou d’événements reproductibles, puis à établir des relations entre ces fragments d’apparaître répertoriés… Forger un concept permet d’assurer l’unité abstraite de plusieurs entités ou moments de l’apparaître en passant par-dessus la singularité de chacun d’eux, en prescrivant de reconnaître entre eux des ressemblances suffisantes sous un certain rapport, et en établissant par ce biais des relations d’équivalence entre eux…
Le jugement, ensuite, est l’instrument dynamique de la conceptualisation. Il connecte un prédicat à chaque sujet individuel au moyen d’une copule, et il relie par là ce sujet individuel à tous ceux qui sont considérés comme relevant du même prédicat, du même concept, et donc de la même classe. Le concept et le jugement devraient dans cette mesure être appelés des dispositifs de désabsolutisation…
L’appréhension du singulier apparaissant, de l’absolu phénoménologique, est donc le propre d’une expérience non seulement pré-scientifique… mais également anté-prédicative, anté-catégorielle, et même anté-perceptive (puisque la perception amorce l’œuvre de différenciation et de fragmentation de l’apparaître, en fixant l’attention sur des foyers de relative stabilité du manifeste). On pourrait l’appeler une expérience de saisissement… le saisissement de me découvrir dans tout cela, maintenant et ici… Moi-cela-maintenant-ici précède toute dualité objectivante, toute partition classificatrice de l’apparaître, toute recherche de récurrence temporelle et spatiale. BITBOL
Le monde strictement physique n’existe pas du tout ; il s’agit simplement d’une description – conçue par les humains et résidant entièrement dans l’esprit humain – du monde familièrement physique, qui n’est lui-même qu’une simple représentation cognitive du monde réel. Et c’est tout ce qu’il y a à dire sur le plan physique… C’est ainsi qu’on peut affirmer de manière cohérente que le monde physique est exactement ce qu’il semble être : il est constitué de qualités de perception, car le seul monde physique qui existe réellement est celui familièrement physique… Le monde réel est ce qu’il semble être : comme la perception et l’apparence, il a une essence expérientielle, même s’il n’est pas constitué des mêmes états expérientiels que le monde réel… Oui, le monde réel est ce qu’il semble être, en ce sens qu’il est par essence expérientiel, tout comme notre perception de celui-ci. Non, le monde réel n’est pas ce qu’il semble être, dans la mesure où les états expérientiels qui le constituent ne sont pas nos propres états perceptuels… Le monde est constitué d’états expérientiels transpersonnels et non perceptuels qui ne peuvent être caractérisés en termes de quantités physiques : il existe bel et bien un monde objectif, qui fait ce qu’il fait indépendamment de ce que nous en pensons. Mais tout comme nous-mêmes et notre perception de celui-ci, ce monde est essentiellement qualitatif.
KASTRUP
L’identité ne se lie(lit) pas dans l’arithmétique de tous ses moments éparpillés. La constante évidence du moi à la traversée des évènements qui l’affectent est l’épiphanie d’un Seul multipliée de ses innombrables venues au miroir de la co-naissance… Au réceptacle multiforme des conditions, il se figure par la multiplication même, quoique sans dispersion, des traits de son unique envisagement…
Au souvenir rassemblé des expériences, Dieu accorde l’identité et c’est ainsi que » je suis Dieu en personne bien que personne ne soit Dieu ni Dieu (une) personne « .
Le mystère que je reste en moi-même pour moi-même, c’est le Secret d’un Absolu infigurable, qui se donne à co-naître grâce à la vitalité de tous les possibles qu’il actualise à la traversée de ‘ma’ seule expérience. La conjonction ‘et’ à l’intérieur du binôme un mouvement et un repos, désigne une seule identité et une seule réalité. Néanmoins chacun des deux termes n’est pas l’autre et n’est pas réductible à l’autre. Ni logique ‘physicaliste’, ni explication possible : la preuve s’éprouve à l’épreuve de son irrémédiable négation, toute mesure s’appliquant toujours là et non ici, à la source de pure lumière…
Il aura fallu, étrange et rare alchimie, que les concepts et l’intuition s’enrichissent jusqu’à l’extrême perfection d’eux-mêmes et que s’établisse une sorte de silence logique, l’écho de l’âme qui s’aime d’un amour infini, la Vie comme une réitération de l’Esprit pur, le dialogue d’un nominatif absolu rêvant éternellement sa propre duplication, imaginant les scénarios de l’existence multipliée par le miroir des images. Mais qui n’a jamais témoigné de ce halo silencieux de pure lumière, nimbant le chant et les couleurs de la vie ? La méditation de la vie sera donc l’élucidation perpétuelle de l’intimité jumelle de moi … et moi, repos et mouvement à la croisée de l’existant et du non-existant. Consonance ou résonance du Seul multiplié des échos innombrables de son chant. Et puisqu’il y a autant de chants que d’instruments, il ne peut y avoir ni programme ni obligation ; il revient à chacun, quand il le peut, d’accorder son instrument à cette musique sans notes… Lorsque la connaissance extrême délivre l’amour, l’amour délivre la liberté. Ainsi naît la vie poétique…
Je devrais dire : le poète, dire : ‘je’… Je suis responsable de la lumière où s’expose l’amour désirant le monde, c’est à dire responsable de moi-même œuvrant, constituant, signifiant aux horizons de l’existence où je me co(n)nais… L’art est une traduction ou une interprétation de la visibilité du monde, de sa réalité physique, et une régénération de la langue, du vocabulaire, constitués pour le récit de la création et de la présentation… En regard d’un monde offert à l’expérience, l’art veut produire une autre perception de ce monde, et du même coup une autre aperception de moi-même… Ne pas effacer l’objet : simplement le désobjectiver, l’exempter de clôture logique, l’extraire de la perception qui en fait une chose et le rendre au règne du je-u de la Vie… Parachever la création, sans distorsion ; expliciter la différence, sans séparation : l’absolu en art, surrection de la vie éternelle.
… il nous faut admettre ce mystère que je demeure pour moi-même. Bien qu’existant je ne suis pas objet ; existant, multipliant les caractères d’une seule personne ou me dispersant en une foule de personnes toutes pareilles à moi, je ‘mouvemente’ la création grâce aux innombrables modalités de ma conscience… Je ‘mouvemente’ ou si l’on préfère, je donne sens à ce qui serait chaos indifférencié sans le sujet, moi-même, témoin dans l’économie du Seul… ‘Voir’, s’apercevoir que l’Esprit pur est Vie, et qu’il y a création (cette dualité qui s’appelle je-u) et que je suis l’agent de cette création, ‘créateur-créé’ : la conscience est directement l’effectuation de la création et par conséquent il y a réflexivité du moi au Soi, naturelle, si aucun détournement ne s’est produit au cours de l’autonomisation du processus personnel.
La réponse : Tu es Lui et tu n’es pas Lui ; Un Mouvement et Un repos, comme dernière réponse, et la seule. L’Un-en-Deux ou la Vie : toute logique pulvérisée et conservée entière la perplexité !
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