Je dois d’abord prier mes lecteurs de bien vouloir excuser les petits bouleversements apportés dernièrement à la publication de mes articles : j’avais effectivement fait ‘passer’ mon article sur Simondon avant la publications des extraits de mon livre relatifs à la psychogénétique de Piaget ! Des remarques qui se lisaient à l’envers ! J’ai dû supprimer les publications et remettre de l’ordre : Piaget avant Simondon qui a, lui, le mérite de tenter une synthèse de tous les apports des sciences humaines ! Et maintenant, pour en finir avec ce grand duel épistémique, je proposerai ces extraits de mon livre sur les ripostes les plus récentes aux proclamations réitérées du ‘nouveau’ réalisme en faveur de cette décision hautement métaphysique. Je rappelle aussi, pour rétablir l’ordre des réflexions, ma publication sur le livre de Claudine Tiercelin, Le ciment des choses – récemment réédité en format de poche – dans mon Blog du 17 mai 2016. Je passerai ensuite aux critiques qui se formulent dans la conception d’une nouvelle philosophie quantique, jusqu’au dernier livre de Michel Bitbol sur la question, sans oublier non plus des expressions contemporaines d’un solipsisme toujours stupéfiant et encore répété !
« J’en reviens à Claudine Tiercelin qui nous avoue elle-même ne pas pouvoir tout connaître aujourd’hui du ‘ciment des choses’ mais, comme elle en parle, il paraît évident maintenant qu’il s’agit bien de ‘qualités’ des choses et non de ‘qualités’ de l’esprit et que logique, physique et métaphysique ne se rejoignent pas dans une enquête sur la conscience, une tentative fréquente de nos jours, nous le verrons aussi. Pas un instant, elle ne s’est éloignée de cette famille de penseurs qui recherchent une objectivité de jugement qui soit en correspondance exacte avec celle du monde : une réalité extérieure toujours, même si nous lui sommes reliés intimement, et dans une étroite unité de rapports. Pour elle, comme pour les tenants du physicalisme, restaurer ou refondre la raison, c’est toujours affûter l’instrument qui doit nous rendre mieux et plus sûrement maîtres et possesseurs de la nature. Toujours donc, ils butent sur l’obstacle de l’externalité du monde qui, même lorsqu’il n’occupe qu’une thèse parfaitement implicite, entraîne des conséquences toutes identiques quels que soient les principes d’interprétation retenus. C’est cette expérience-là de ce qu’il faut bien appeler l’impénétrabilité des choses, jugée originelle et indéclinable, qui les induit irrémédiablement dans la même erreur indéfiniment réitérée, la même impasse. J’ai trouvé dans le livre d’Isabelle Thomas-Fogiel : Le lieu de l’universel, impasses du réalisme dans la philosophie contemporaine (Seuil, 2015) un exposé élogieux des thèses de Claudine Tiercelin et une critique savante de ses recommandations. D’abord parce que celle-ci s’est précisément engagée à faire le procès d’un réalisme ‘scientifique’ sous toutes ses formes, grossier en fait parce qu’il s’oppose à un idéalisme dont la définition manque de sens. Or Isabelle Thomas-Fogiel s’applique elle aussi à faire le procès de ce réalisme-là, jusqu’à déclarer que les pires ennemis du réalisme sont les réalistes eux-mêmes, autrement dit ceux qui sont incapables d’en proposer une définition fiable, avec ses conséquences dans le domaine d’une ontologie comme dans celui d’une épistémologie, nous l’avons déjà vu chez Ferraris. Prenant le problème à l’envers, Isabelle Thomas-Fogiel fixe une fois pour toutes la définition d’un idéalisme : la moins mauvaise approximation historique de l’idéalisme consiste à constater que, pour l’idéaliste, la réalité est l’idéalité et non pas le ‘ceci’ contingent, dont il n’est jamais dit qu’il n’existe pas, mais seulement qu’il n’est pas ce à propos de quoi il peut y avoir une connaissance vraie, soit, pour le dire encore autrement, que le terme ‘réalité’ n’a pas à être cantonné à la seule existence factuelle hors de nous ou aux faits bruts et perçus. Où l’on s’aperçoit que l’idéaliste n’est pas celui qui nie la réalité… (p. 319) On est bien heureux de l’apprendre ! De manière très générale, la réalité, pour les réalistes comme pour les idéalistes, peut se définir comme ce dont parle la philosophie ou la science en le prétendant vrai… (p. 322) Soit l’objet sensible mais aussi une abstraction mathématique ! Reprenant à son compte toutes les critiques adressées par Claudine Tiercelin au ‘réalisme scientifique’, Isabelle Thomas-Fogiel estime que celle-ci en est revenue finalement à une thèse kantienne, la principale, à savoir que le réel peut se découvrir progressivement, notamment grâce au progrès scientifique, qu’il est le résultat d’un ‘procès’ (développement) historique, la question de la ‘chose en soi’ étant définitivement éludée. C’est la définition d’une vérité en référence aux ‘choses’ qui signalera les réalistes, et celle d’une vérité en relation avec des idéalités qui distinguera les idéalistes. Et Isabelle Thomas-Fogiel s’aperçoit bien que la grande aporie est là : celle de l’externalité des ‘choses’ qui engendre premièrement un empirisme grossier, mais aussi toute espèce de ‘réalisme’ même le plus raffiné. C’est la relation qu’il faut penser, tout est là : ce qui apparaît est l’interrelation effective et non la soumission ou la position de face-à-face, la pluralisation perspective et non le seul point fixe à partir duquel l’objet peut être pensé, le processus de dépassement des limites ou des cadres assignés et non le reflet d’un en-soi donné. Le réel scientifique est le résultat d’un processus de pluralisation et d’infinitisation. (p. 414) C’est un progrès majeur de la pensée, à mes yeux : j’y vois même le triomphe d’un idéalisme authentique, celui qui autoriserait toutes les ‘lectures’ du réel et en ferait dépendre la notion même de ‘vérité’, non pas relative mais conventionnelle, et de par son ouverture même, infinitisée. C’est là que je me tiendrai.
La querelle opposant réalisme et idéalisme purement métaphysique ? Querelle d’idées ? J’ai même, suivant certains, supposé à mon tour qu’il s’agissait d’opposition entre tempéraments opposés, intelligences et sensibilités dont l’épreuve du monde, pour les uns, passait d’abord par l’expérience déterminante des objets, pour les autres, par la conception des objets, des concepts en l’occurrence qui donnent ‘main’ également à cette réalité objective pour mieux la connaître et la transformer. D’où l’idée d’une science phénoménologique chez Husserl qui ne nie jamais l’existence des objets, mais déplace l’attention du philosophe vers le domaine plus secret de la réception des prétendus objets par nos impressions – le qualitatif primant l’objectif. Aujourd’hui, l’originalité la plus forte de la phénoménologie s’imposant même comme philosophie première se trouve toujours réaffirmée chez de jeunes auteurs. La démonstration porte toujours chez eux sur le caractère décisif de l’épochè reconnue comme notre privilège d’esprit le plus fécond, et bien sûr l’intentionnalité, quoique suivant des théories souvent bien différentes de l’impression et du sentiment, qui oriente un flux de conscience spécifiquement humain, ce qui précède la naissance d’une spiritualité comme telle. Je nommerai pour commencer Pierre Bonnasse qui distingue soigneusement l’attitude ‘phénoménologique’ qui reconditionne la relation sujet-objet, de l’attitude ‘naturelle’ entièrement causaliste et déterministe – mais c’est un thème devenu classique, bien que toujours contesté ! – dans son livre L’Attitude phénoménologique, (Eoliennes 2001, ici numérique kindle d’Amazon). La réponse à tous les arguments réalistes s’y trouve systématiquement exposée, si réponse on peut attendre à hauteur de points de vue gnoséologiques. Les conclusions de ce livre nous amènent au plus près des vérités ‘orientales’ qui vont être exposées dans un chapitre ultérieur, et c’est pourtant une démarche philosophique qui se décrit ici, enfin convergente, unissant monde du savoir et monde de la vie. La critique de l’attitude naturelle, imposant séparation et exclusion des agents de l’expérience, est un ‘classique’ depuis Platon ; avec des tons différents, elle se répète chez les idéalistes allemands, chez les moralistes français ; et ici, elle prépare évidemment l’ouverture d’une voie orientale, de non-dualité ? Ce n’est pas encore tout à fait explicite. Changer d’attitude ne peut se faire qu’à la première condition de percevoir les manifestations de mon attitude ordinaire, dans l’instant même où je me trouve. Le simple fait de poser un regard dessus, un nouveau regard libre de jugements, du moins qui s’y évertue, permet d’ouvrir un espace entre ce que je suis vraiment et ce que je pense être. (k 104) Nous l’avons déjà vu : cette ‘modification’ est une conversion : … cette conversion consiste à passer de mes pensées, de mes émotions et de mes sensations à l’espace même qui les contient et les accueille, et qui peut – être, cela reste encore à voir, les enfante ; espace dans lequel ces phénomènes apparaissent, se maintiennent, disparaissent ou se transforment sous d’autres yeux que les miens. (k 130) C’est ici aussi que se situe l’épochè phénoménologique : l’attitude consiste justement à tout mettre entre parenthèses, non pas simplement mes préjugés mais y compris la part de moi – même prise dans ces préjugés ; je dois parvenir à suspendre tous mes jugements, a priori, tous mes prétendus savoirs à propos et de la personne en face de moi et de moi – même face à elle, à propos de tout et chaque chose, surtout, j’insiste, sur la part de moi qui dit « je sais » ou « je comprends » (k 148) Cette attitude également décrite par tous les phénoménologues depuis Husserl, c’est bien celle qui va transformer radicalement la relation sujet-objet. Pour revenir aux choses elles-mêmes, je dois là encore mettre entre parenthèses tout ce que je pense savoir à leurs sujets, en court-circuitant, par l’acte de l’épochè, le flot automatique de mes pensées. Dans l’attitude phénoménologique, je ne regarde plus l’arbre avec mes yeux mais à travers eux ; je ne regarde plus l’arbre comme j’ai l’habitude automatique de le faire, mais je m’observe – je suis vu – en train de le regarder. (k 278) Cette ‘observation’ du sujet par lui-même a beaucoup été critiquée : ce n’est pas en déplaçant les points de vue de l’observateur qu’on dissout sa présence focale. Faiblesse de langage ? Si tout savoir, tout jugement, est suspendu, que ou plutôt ‘qui’ reste-t-il ? C’est peut-être ce que la philosophie occidentale n’a jamais su nommer : ce témoin impersonnel qui, à son tour, ne fait guère l’unanimité des ‘penseurs’ orientaux. Il est alors question plutôt d’un geste ‘éthique’ favorisant apparition d’une présence ‘totale’ (un concept de Louis Lavelle, nous verrons), un ‘présent’ effectivement capable de tout réunir dans une conscience unissante et non plus discriminante. Le geste phénoménologique de l’épochè me ramène à une vertu éthique de mon être-au-monde. Je suis dans le monde et le monde entier semble être aussi en moi. Mon corps propre n’est plus limité aux frontières de ma peau ni à celles de ma vision ordinaire, limitée à ce qui se trouve devant mes yeux. (k 293) Le concept de réduction est bien justifié : Par l’acte fondateur et constitutif de la réduction, qui nécessite un changement d’attitude, je suis là où sont les choses telles qu’elles se donnent à voir, je reviens à la présence première, comme reconduit à cet essentiel qui les accueille sans rien ajouter d’autre que ce qui se présente ici et maintenant. (k 335) C’est ainsi que l’attitude phénoménologique ouvrirait l’espace vécu de ce qui se nomme ici ouvertement une non-dualité. L’attitude phénoménologique me libère de la dualité du sujet et de l’objet car le profond ressenti d’être la vision même, en amont de mes représentations conceptuelles et de mes facultés sensorielles tournées vers l’extérieur, fait disparaître l’idée d’un sujet qui voit et d’un objet qui serait vu. En disparaissant ainsi, je ressens que je deviens tout. (k 337) Une puissance créatrice se libère, qui n’est plus l’imagination d’un ego égaré dans la forêt de ses représentations, mais la parole coulant d’une source originelle libre de mémoire, d’entrave logique. La créativité elle-même m’apparaît comme inhérente à ma qualité d’être dans l’instant, dans l’acte même d’une inspiration consciente et de son reflux naturel, dans la pulsion même de vie qui engendre, anime et intègre un verbe qui semble directement sortir de ma chair, portant avec lui la mémoire de la première parole et du silence qui lui est sous-jacent et nécessaire à son incarnation. (k 446) Cela se dit encore une fois en passant par le lexique de la phénoménologie : En laissant venir la corrélation noético-noématique, en laissant apparaître […] l’acte de conscience, mon vécu structurant (la noèse en amont du cogito) en train de saisir son objet de pensée visé (noème qui peut être le cogito lui-même avec son cogitatum), c’est-à-dire en accueillant la manière dont je constitue l’objet de mon expérience, je renforce la présence globale qui m’est donnée de mon être. (k 494) Nous sommes prêts maintenant à nous engager sur la voie de cette créativité – et c’est d’une ‘vie poétique’ qu’il s’agit – conclusion de ce chapitre et ouverture des suivants : cette imagination créatrice, concrètement utile, révélatrice de tous les possibles, ne peut être réellement effective qu’à la condition de la vivre autrement qu’avec nos a priori habituels, nos certitudes et nos contenus limités de pensée, c’est-à-dire dans l’acte même de l’épochè, avec toute la sensation de l’Être – dont la transcendance est maintenue par la constante remise en question de « qui suis-je » et par conséquent de « qui perçoit ». (k 516)
Nous retrouvons ces thèmes dans le livre plus ancien d’Elodie Boublil, Individuation et vision du monde, Enquête sur l’héritage ontologique de la phénoménologie (Zeta Books 2014) que je citerai dans mon dernier chapitre… Mais encore, puisqu’un ‘geste éthique’ a été évoqué, voyons le livre de Philippe Setlakwe Blouin : La phénoménologie comme manière de vivre, (Zeta Books 2021), qui accorde enfin de manière convaincante ‘penser’ et ‘vivre’ et où l’épochè se présente tout aussi catégoriquement comme conversion, non seulement du regard, mais aussi conversion spirituelle. Nous repartons de la fameuse formule de Husserl, ce ‘retour aux choses mêmes’ : … la valeur première de ces énoncés repose bien plutôt sur le mouvement qu’ils impriment à notre regard : de la sphère discursive et conceptuelle de l’expérience, notre attention se trouve, sous leur influence, comme gentiment redirigée vers le monde antéprédicatif des sens – ce monde frémissant de vie que l’on habite toujours déjà par notre chair, à défaut de l’habiter pleinement par notre esprit. (p. 10) Il n’y a pas redoublement de l’observation, réflection si l’on veut bien, ce mot si difficile à écrire, une intensité de conscience consciente d’elle-même. La conversion phénoménologique du regard naît de cette « prise de conscience » de la coappartenance originaire du sujet et de l’objet, de la perception et du monde, que Husserl nomme plus formellement l’a priori corrélationnel. De cet a priori découle une contradiction apparente, mais seulement qu’apparente : le même geste qui chez Merleau-Ponty dévoile l’être-au-monde se comprend chez Husserl comme une réponse à l’injonction delphique : « Il faut donc commencer par perdre le monde avec l’ἐποχή pour le reconquérir dans l’autoréflexion universelle. Noli foras ire, dit Augustin, in te redi, in interiore homine habitat veritas. » Conquérir le monde en rentrant en soi-même, se connaître soi-même en rapprenant à voir le monde… (p. 11) D’autres maîtres sont appelés à témoigner : Agir librement, c’est dès lors se recentrer sur son ‘moi fondamental’, celui qui évolue en deçà de toute réflexion objectivante. C’est cette réflexion qui est à la source de la dualité du moi comme ‘sujet pour le monde’ et du moi comme ‘objet dans le monde’, selon la distinction de Husserl, car réfléchir c’est adopter le point de vue d’un autre sur soi-même. Mais ce geste, pourtant banal, a des conséquences dramatiques, car à cet instant précis où je me considère de l’extérieur, je perds de vue celui qui a initié la réflexion, l’auteur de l’acte, et je lui substitue ce que la réflexion me donne à voir, soit un simple objet dans le monde parmi d’autres. Il nous faudra décrire cette séquence dans un plus grand détail, mais pour l’instant retenons cette idée, cruciale à la pensée de Bergson, mais aussi de James et de Husserl : tant que nous ne prenons pas garde à sa nature et à son mode de fonctionnement, la réflexion nous tient dans une sorte de cécité à l’égard de nous-mêmes. Elle nous masque notre véritable nature, puisqu’à l’être libre et créateur que nous sommes elle substitue un « fantôme décoloré », une enveloppe statique et creuse, que l’on risque de confondre avec l’original. (p. 214) Nous nous en sommes aperçus, Pierre Bonnasse a rejoint la voie orientale, c’est bien : il est devenu professeur de yoga ou quelque chose comme ça… Mais l’articulation se fait par ce qu’il est convenu d’appeler ‘conversion’ – et nous pouvons aussi adopter le grec ‘metanoïa’. Difficile à préciser avec des concepts ; du moins savons-nous que nous rejoignons une anté-discursivité, ou pour être plus précis encore, une objectivité logiquement établie et frappée du sceau de la vérité, en ajoutant absolue, certaine, indubitable etc. C’est clairement dit par Blouin : En un mot, la conversion phénoménologique consiste, croyons-nous, en un retour de la pensée discursive vers la sphère prédiscursive du monde sensible. (p. 218) Cette objectivité peut même s’octroyer des paliers ; réel ou imaginaire, mais la conversion en elle-même est bien une conversion marquée d’un caractère éthique, non plus logique, mais de véracité autrement vérifiée et éprouvée : … tandis que le désintéressement propre à la conscience réflexive tend à nous transporter comme au-delà du monde sensible vers ce que Nietzsche appelle un ‘arrière-monde’ (Hinterwelt), soit la fiction d’un en soi objectif ou moral, l’ἐποχή esthético-phénoménologique redirige cette envolée transcendante de la raison vers le monde immédiat du sensible. C’est ainsi que l’ἐποχή effectue la synthèse des perspectives en première et troisième personnes. Cela revient, en somme, à adopter un regard universel, ou désindividualisé, sur cela même que j’expérimente d’instant en instant, c’est-à-dire sur l’univers sensible lui-même. […] Il importe de rappeler que la conscience postréflexive que redécouvre la phénoménologie à sa manière n’est nulle autre que ce que P. Hadot appelle la ‘conscience cosmique’, et qui caractérise la sagesse philosophique depuis ses origines dans le monde antique… (p. 324) L’objectivité ainsi définie sépare, trace des frontières entre les réalités qu’elle catégorise : la conscience qui illumine le monde de la vie, au contraire, est cosmique ; elle ne sépare pas, elle différencie ses images mais ne les oppose pas en réalités étrangères. La représentation dissémine l’objectivité ; la réflexion rassemble l’unité d’un monde. Et ‘cela’ se dit poétiquement : La parole humaine n’est qu’une des mille façons dont l’Être vient à s’exprimer à travers le surgissement polyphonique du monde sensible. Le poète est celui qui, s’étant ressourcé à même le mystère de l’Être, revient à la parole humaine pour en évoquer quelque fragment de sens. À travers son poème, s’il est réussi, nous désoublions l’espace d’un instant notre immersion charnelle dans le monde de la vie, dont le poète n’est que le chantre. Mais plutôt que de nous ‘faire voir’ notre solidarité originaire avec le monde à l’aide de la parole symbolique, notre poète aurait aussi bien pu choisir le médium de la peinture, de la danse ou de la musique, ou encore, si son esprit inclinait vers l’Orient, celui de la calligraphie, de la cérémonie du thé, voire de l’arrangement floral. […] Quel λόγος, donc, pour la phénoménologie comme manière de vivre ? C’est d’abord, en premier lieu, le λόγος silencieux de l’Être lui-même, tel qu’il s’exprime en toute chose, et auquel le phénoménologue s’efforce de se réconcilier ; c’est ensuite, en second lieu, l’expression poétique de cet accord, à condition d’entendre ce terme dans son extension la plus large, c’est-à-dire comme référant non seulement à la poésie littéraire mais à ce qu’il y a d’essentiel en tout acte authentique de création. (p. 363)
Peut-être faut-il opposer une fois de plus la réponse jordanienne aux arguments réalistes, tout en sachant bien, nous venons de l’apprendre, que la conscience convertie, la spiritualité naît à la fois d’un autre regard – celui-là même pourtant que nous portons sur les ‘objets’ – et d’une autre épreuve de soi-même, autrement dit de la manifestation tout entière puisqu’à cet instant où la différence ne sépare plus, et que les images de la ‘représentation’ participent toutes au seul ‘jeu’ unique d’un Absolu (l’appeler ainsi ? indicible ?) ‘désireux’ de se connaître – le désir, au sujet duquel on nous a tant rebattu les oreilles ! Si j’anticipe mon chapitre sur l’éveil occidental, ma référence à Jourdain, je peux sans attendre commencer par la dénonciation du ‘je’ = somme de déterminations, je social, passionnel etc. « Je suis » n’est pas un état d’êtreté que connaîtrait un sujet inchangé. « Je suis » est l’avènement du sujet : je suis est sujet pur, ‘moi’. Cela peut paraître naïf de le dire ainsi, avec autant d’éclat. C’est pourtant la vérité pure : celle d’un surgissement toujours aussi neuf en dépit de toutes les circonstances, les déterminismes mêmes qui l’enveloppent et l’obscurcissent. Mais Jourdain ajoute que c’est une opération, un acte, un ‘verbe’, qui se produit comme l’étincelle jaillie d’Absolu au contact de moi-même ici-maintenant en situation : de ce qui ne serait que chaos indifférencié de ‘choses’ (et quelles ‘choses’ ?) ‘moi’ surgit. Jourdain dit : L’Idée se, comme pour illustrer cette collision d’une Idée pure (platonicienne ?) avec moi-même, ce type-là. C’est une réflection immédiate, un redoublement qui ne double pas en deux (réalités séparées) l’Idée seule. Difficile de dire que cette immédiateté, sans représentation – mais on peut bien préciser par ‘présentation’ – peut bien se savoir elle-même, mais de façon si légère, si évanescente qu’elle pourra tout aussi bien s’oublier et pencher volontairement, personnellement, vers l’acte mental qui décrète ce qui est réel, qui a pris figure d’objectivité, inexplicablement à l’extérieur de moi-même. Ce n’est ni maladresse ni mégarde, ou pas seulement : la rugosité de l’objet semble l’imposer, imposant l’affirmation devenue inattaquable d’un jugement d’objectivité d’abord, de vérité ensuite. Quitté le domaine de l’Idée pure, un non-sensible s’est muté en sensible, palpable, mesurable, et source de sensations. Inexplicablement encore, ce monde situé hors de moi et devenu étranger, je le dote de réalité, une réalité qui était exclusivement la mienne d’abord mais que je caractérise avec des traits mentaux, logiques essentiellement. Cette réalité qualifiée d’objective, parce qu’elle a les traits d’objets matériels que je rencontre dans ce domaine sensible – tellement ! – devient ainsi l’unique réalité ‘vraie’, celle qui va me confirmer moi-même en inversant l’ordre des légitimités. C’est pourtant bien cet Absolu – Jourdain dit souvent, la ‘valeur’, la ‘valeur pure’, le Père – qui détient seul l’autorité de créer, conférer réalité. C’est ainsi qu’il y a une ‘première’ création, authentique et légitime, et une seconde, fantomatique et perverse, une conception imaginaire désormais reconnue comme unique réalité. Alors j’imagine ? Oui. Comme cet Absolu s’imagine en me concevant moi-même (qui suis) son miroir de re-connaissance (mais ne faudrait-il pas mieux dire co-naissance ?), j’imagine mon monde, fraude cette fois, falsification du ‘vrai’ monde exclusivement tissé d’idées (il faudra bien retenir le concept platonicien), d’idées existenciées offertes à ma lecture. C’est d’ailleurs l’affirmation d’une vérité ‘objective’ qui est frauduleuse, perverse parce qu’elle fige tout le réel en collection de ‘choses’ ! Un monde ‘hallucinatoire’ qui est ma ‘représentation’, c’est à moi de le dénoncer et de le dissiper – travail intellectuel sans doute, d’abord, et volonté spirituelle de se recouvrer soi-même, mais activité de conscience toujours – le seul ‘jeu’ n’ayant pour tout acteur que moi-même et pour toute scène de son jeu que la conscience qui contient tout en une myriade de possibilités infinies. Les psychologues nous apprennent que c’est une certaine expérience, heureuse ou malheureuse, gratifiante ou pas, de la matérialité des ‘choses’ qui l’induit… Soit, mais c’est toujours la pensée qui opère, elle seule. Comme nos jeunes phénoménologues, Jourdain proclame un acte de conscience assez fort, une intensité qui ne dépend que de moi, un éclair d’éveil, qui provoque la délivrance (aux forceps !) : la délivrance d’une auto-connaissance de nature immédiate, en elle-même non discursive, même si l’intelligence a été sollicitée à son heure.
La création, lorsqu’elle échappe au temps objectif en se dévêtant de sa carapace de logique dualiste, est un acte poétique : et c’est la même conclusion, de tous. Le qualitatif pur se joue des limitations de la pensée prisonnière de ses intentions, de ses raisons, de ses calculs : il use d’une parole sans contrainte, d’images libres et de métaphores hardies. Ce n’est pas uniquement ce texte en liberté où certains veulent voir limité l’exercice poétique (à ses risques et périls) ; non, c’est une vie poétique, une dimension d’immensité sans contrainte sociale ni même morale, où l’on peut jouer, sans contrainte, précisons, autre que celle du respect de ce qui est le plus sacré, l’Amour que le Seul se porte à Lui-Même, et qu’il exprime en création à fin d’exhaussement de son immense figure aux traits de Vérité, Beauté, Bien comme le résumait Platon. Et si j’en reviens au réalisme qui choisit la seule ‘lecture’ objectiviste des ‘images’ imposées d’expérience, celle qui va toujours guider l’ambition scientifique de dominer la ‘nature’, c’est pour proposer qu’il s’en tienne au moins au corrélationnisme kantien – simple modestie, mais tout aussi efficace ! Qu’il poursuive sur cette voie, mais à condition de se méfier désormais d’un tel choix et de toutes ses conséquences.
Une création amoureuse, l’exercice d’une liberté à la poursuite d’un inconnu ? D’autres ont proclamé : la Loi, l’Ordre ! Mais n’est-ce pas trop anthropomorphique, causaliste, une soumission à d’autres ambitions tout aussi pernicieuses, celle d’un pouvoir notamment ! Comme nous devons nous méfier également de l’autre formule ; tout est dans tout et tout dépend de tout, un fatalisme tout compte fait ? Nous défier donc de toute figure de la perversion dogmatique, subreptice, insidieuse, celle qui ne tient qu’en nos mains et à notre consentement, cette malice… Souvenons-nous toujours qu’il s’agit d’un Mystère et que le Secret appartient à un Autre avant de le définir de nous-mêmes : qu’il nous enveloppe à seule fin de co-naissance, à mesure de con-science certes, mais sans dé-finition – je le souligne ainsi – sans clôture logique ni conceptuelle. Avouer éventuellement comme le grand Silesius : Tout est un jeu que la Déité se donne. » (pp 123 à 139)
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