Juste un instant (17) : Arthur Cravan

La poésie propose une autre réalisation de soi et du monde. Elle répond à l’excédence qui nous fonde et nous entraîne, lieu de naissance et d’anéantissement, sans mots pour le dire, mais cette imagination créatrice pour la vivre. Elle s’applique à détruire l’hyperréalité névrotique où nous enferme la sidération des choses ; elle s’applique à la subversion des valeurs convenues des scribes et des pharisiens, de tous les hommes affamés de pouvoir, de richesse, de renommée. Des ‘bourgeois’ dit-on, depuis qu’il est devenu si facile de viser cette cible plutôt qu’une autre, invisible, comme le Malin du mythe judéo-chrétien, auquel il serait pourtant plus simple et plus efficace de prêter ‘mon’ visage. Et cette voie ‘furieuse’ de colère et de révolte sans merci, c’est précisément celle qu’emprunte Arthur Cravan. De son vrai nom Fabian Avenarius Lloyd, il est né le 22 mai 1887 à Lausanne – hasard du voyage, déjà – disparu au large du Mexique en 1918. Comme l’autre Arthur qui quitta son Charleville-Mézières  pour les plus folles aventures, il emprunta les routes du monde et du scandale jusqu’à cette disparition tragique dans les eaux du Pacifique. « Arthur », qui sait les raisons de son choix, peut-être un hommage au poète français, peut-être un souvenir du roi légendaire et de ses chevaliers de la Table Ronde. Et « Cravan », un nom choisi pour flatter une jeune maîtresse parisienne originaire de Cravans en Charente-Inférieure (devenue Maritime) ! On aimera aussi cette carte de visite bien peu banale, où presque tout est vrai : « chevalier d’industrie, marin dans le Pacifique, muletier, cueilleur d’oranges en Californie, charmeur de serpents, rat d’hôtel, neveu d’Oscar Wilde, bûcheron dans les forêts géantes, ex-champion de France de boxe, petit-fils du chancelier de la reine, chauffeur d’automobile à Berlin, cambrioleur, etc, etc, etc… » Une âme multiple en effet.

Le livre (1) que consacre Bertrand Lacarelle au célèbre poète-boxeur est un beau livre dont je recommande la lecture. C’est une biographie, la plus exacte possible et surtout un beau morceau de littérature, digne de celui qui l’inspire, sinon dans l’esprit de Cravan, modèle unique, mais dans son style vivant, emporté, subjectif et donc partial, tranchant, partisan. C’est-à-dire qu’on y retrouve la même condamnation sans merci, sans nuance, de tout ce qui fait ‘bourgeois’ : conformisme, facilité de pensée, soumission, cupidité. Ce mot, ‘précipité’ est emprunté au vocabulaire de la chimie ou, si l’on préfère, de l’alchimie ; ce n’est pas seulement une dissolution au beau milieu de l’océan, c’est un concours turbulent de toutes les influences qui vont traverser cette vie tempétueuse. Après une série de confrontations avec les figures rencontrées, c’est dans le chapitre : Le syndrome de Cravan, que l’auteur expose cette surprenante idée, et d’abord cette dualité cruellement contradictoire. Cravan vacille entre les deux pôles de son existence, souffrance et satisfaction. Son cri de guerre : « Hélas et Hourra ! »… Chez lui l’écriture poétique tend à maîtriser – si elle ne l’excite pas davantage – un syndrome unique… (il) s’identifie à toutes choses – minérales, animales ou végétales -, finit aussi par se perdre en lui-même. L’enthousiasme et l’empathie le courbent de leurs chimères. Le monde devient trop petit, et la poésie trop étriquée pour le contenir, lui l’exilé, pour qu’il s’exprime, c’est-à-dire qu’il fasse sortir ses âmes précipitées en corps… L’esprit panique dont Cravan souhaite la déhiscence, c’est l’esprit qui embrasse, absorbe et digère le monde, c’est l’enthousiasmos (dieu Pan en lui) libérateur qui permet à celui qui en est possédé d’être lui-même partout dans le monde, car il a fini par devenir le monde. Syndrome aussi, l’impossibilité d’écrire tant on ressent le monde. Sensation de l’impuissance fondamentale du langage, de son inefficacité, de son incapacité. La poésie tente l’impossible avec le langage. Prise de risque mentale, inconfort absolu. Torture de mots insuffisants. Que la vie est ineffable, la poésie n’a pour d’autre sacerdoce que de l’éprouver. La vérité est une totalité et surtout une ‘excédence’ et par conséquent son patior, comme il est vécu par l’individu humain ne peut être que souffrance et déchirement – énormes ; le mot prend ici tout son sens- et Bertrand Lacarelle rejoint ici Artaud évoquant van Gogh, le « suicidé de la société » : « La réalité est terriblement supérieure à toute histoire, à toute fable, à toute divinité, à toute surréalité. Il suffit d’avoir le génie de l’interpréter. »

Mais on trouve un intérêt encore plus grand dans les comparaisons avec les grands ‘témoins’ qui ont croisé la route de Cravan ; Apollinaire, Marinetti, Cendrars, Duchamp ; ou qui l’ont inspiré (Rimbaud) ; ou qui s’en sont inspirés plus tard (Debord). Mais je citerai les quelques lignes rapportant la rencontre avec André Gide, tout Cravan en quelques mots, et la manifestation de ses manques ou de ses défauts, autant avertir. Je cite Lacarelle : Pour commencer, « M. Gide n’a pas l’air d’un enfant d’amour » (comme Cravan, géant au visage d’ange), ni « d’un éléphant » (comme Cravan et l’oncle Wilde), ni ne ressemble à « plusieurs hommes » (comme Cravan le multiple) : « il a l’air d’un artiste ». Dans sa bouche, c’est l’insulte suprême. Cravan privilégie toujours l’homme qui fait de sa vie une oeuvre et non des oeuvres pour donner un sens à sa vie… En 1914, Cravan nous prévient que « dans la rue on ne verra(it) bientôt plus que des artistes », lui qui veut à tout prix voir des hommes, avec une nature, un tempérament et une âme… Pour Cravan, le physique est inséparable de la création. Face au colosse, André Gide ne fait pas le poids, qui ne « doit peser que 55 kg », c’est-à-dire à peine la moitié de son visiteur. Mais, plus important, Cravan ne diagnostique chez Gide qu’une « petite pluralité », signe de médiocrité chez un homme qui pourrait ainsi « très aisément être pris pour un cabotin ». Après avoir critiqué, en l’opposant à celle de Verlaine, l’hygiène de vie méticuleuse de Gide, il conclut en forme de couperet – ou d’uppercut : « J’ai montré l’homme, et maintenant j’eusse volontiers montré l’oeuvre si, sur un seul point, je n’eusse pas eu besoin de me redire ». L’esprit, le style, tout y est, et je pourrais même arrêter là mes citations.

m_49c798408d96dc56c4541cabf1e4ffd2.1275551861.jpg Photo ’empruntée’ au site arthur-cravan.blogspot.com (2)

L’attaque portée contre Apollinaire est d’une rare causticité. Nous sommes en 1914 : à l’exposition des Indépendants,  Apollinaire avait vanté le peintre Archipenko : Archipenko, t’es rien toc. Bien que le sérieux et juif Apollinaire ait écrit dans une de ses dernières critiques que « ceux qui rient d’Archipenko soient à plaindre », je trouve que ceux qui rient devant une fumisterie ou un chef-d’oeuvre sont des gens heureux… Celui qui écrit sérieusement une ligne sur la peinture est ce que je pense ». Un propos du genre à réjouir certains de nos contemporains ! Apollinaire lui envoya ses témoins pour un duel et Cravan préféra finalement s’excuser en reconnaissant (implicitement) ses origines polonaise et aristocratique, surtout, le fait qu’il était ‘catholique romain’ !  Mais l’attaque portée contre des femmes, Sonia Delaunay, Marie Laurencin, pour être plus violente, adopte le ton de la pire vulgarité. Marie Laurencin :  « En voilà une qui aurait besoin qu’on lui mette une grosse… quelque part » qu’il corrige dans sa lettre d’excuses adressée à Apollinaire :  » En voilà une qui aurait besoin qu’on lui relève les jupes et qu’on lui mette une grosse paléontologie au Théâtre des Variétés. » On comprend, dans ces conditions, que la rencontre avec Marinetti, prophète italien du ‘furisme’, Cendrars, Duchamp, se fera d’homme à homme, des hommes qui n’ont pas peur des mots lestes et des actions d’éclat, qui se moquent d’une révolution récupérée par les ‘bourgeois’ et pratiquent systématiquement la subversion, (ou) le soulèvement, à coups de poing s’il le faut ! Je note toutefois que ces rencontres qui favorisent d’incontestables amitiés, s’achèvent aussi par des éloignements respectifs, probablement inspirés par la volonté de poursuivre des ambitions si personnelles qu’elles ne souffrent ni partage ni véritable amitié, fuyant sans doute la rivalité et la querelle. Cendrars montera dans d’autres trains qui lui apporteront célébrité ; Marinetti, d’un excès à l’autre, investira sa vanité dans le fascisme naissant… Etonnant, par contre, que Duchamp signe en 1918, pour la veuve de Cravan, un certificat attestant sa mort certaine, sa disparition ne pouvant être attribuée à une quelconque fuite ou autre désertion, dans ce cas : une lâcheté… Preuve d’amitié ou soulagement ?

images.1275734556.jpg K. Van Dongen : le peintre préféré de Cravan ! (photo RO)

A l’opposé extrême de ce champ d’exploration, le même territoire de révolte toutefois, j’aimerais citer Lacarelle dans son Cravan vs Debord. Parce qu’avec Debord, c’est différent. Quelques décennies les sépare mais tout les rapproche : les révolutions du siècle ayant fait long feu, reste le goût de l’insurrection, maintenant ! Dans une lettre du 11 février 1951, Debord dit tout son programme, et on va voir que c’était celui de Cravan, toujours aussi impérieux, urgent : « Le tout est de passer le temps ce n’est déjà pas très facile. Tous les moyens envisagés (poésie, action, amour) laissent un drôle de goût dans la bouche. C’est pourtant ce que nous avons de mieux. Il faut donc s’opposer à tout ce qui limite leur utilisation. C’est pourquoi l’action et l’écriture n’ont de valeur que libératrices. C’est pour cela que j’ai dit que le poète doit être un incendiaire, et je le maintiens. D’ailleurs tout cela est assez dérisoire, on pourrait aussi bien se taire ; ou se branler ; ou se suicider si on en avait le courage. » Et c’est bien ainsi que cela finira, on le sait. Mais voilà en peu de mots toute l’imprécation, l’extrêmisme, la profession de violence jusqu’auboutiste. On se souvient ; Debord milite « pour une action directe (un mot devenu tellement célèbre) dans la vie quotidienne » et déclare tout haut : « la beauté nouvelle sera DE SITUATION (autre formule célèbre) c’est-à-dire provisoire et vécue. » Cravan encore. Je peux donc me déplacer maintenant vers le grand modèle disparu, entrer dans le chapitre Cravan vs RimbaudCravan et Rimbaud ont des parcours assez proches : un père absent, un frère aîné qu’ils méprisent. Tous deux sont des poètes de grand chemin et des hors-la-loi. A quelques décennies près, ils ont, fugueurs, fréquenté les mêmes villes : Paris, Londres… Rimbaud et Cravan placent l’âme au centre de tout, cette âme qui existait encore chez l’homme occidental il n’y a pas si longtemps… Lacarelle rappelle cette formule de Rimbaud : « La Poésie ne rythmera plus l’action ; elle sera en avant. » Ajoutant et précisant : Chez Cravan, le poème est affaire d’incarnation. Le physique détermine le poème, et inversement. La pensée et le corps sont réconciliés. Il cite aussi André Breton qui voit pourtant une différence entre les deux poètes : « Ce que Rimbaud objecte en pleurant : « Je ne comprends pas les lois ; je n’ai pas le sens moral, je suis une brute… Je suis une bête, un nègre », Cravan le fait passer sur le plan de l’apologie, de la revendication totale… » Cravan un peu plus ‘en avant’ ? D’aucuns diront que la poésie de Rimbaud est de l’ordre du sublime et que l’on peut rire de Cravan. On doit rire surtout avec lui, si l’on n’est pas un visage pâle. C’est bien là le fond du sujet : Arthur Cravan reste toujours du côté de la vie…

« Je est un autre… » On connaît la formule, on ignore toujours ce qu’elle veut dire. Réfléchissons : soit « je » est réellement une autre figure qui m’est étrangère et qui, tel le Horla de Maupassant, dévore tout mon espace personnel ; soit « je » suis moi-même un autre que ce masque social qu’on me prête ou que l’éducation et la raison sociale m’imposent. Je suis en vérité ‘un autre’ d’une autre dimension spirituelle que je dois m’efforcer de conquérir ou de simplement découvrir pour devenir moi-même. Ce qui m’embarrasse chez tous ceux qui viennent d’être cités, c’est la perpétuité de la révolte et du cri, jusqu’à cette nausée qui accule au suicide, une interminable litanie d’affirmations et de gestes scandaleux qui empêchent toute signification spirituelle ou sociale. Une contorsion, une grimace indéfiniment répétées, une pose finalement et peut-être même une complaisance qui sont à l’opposé de toute réalisation, de cet accomplissement d’humanité auquel tous aspirent ! Je n’irais pas jusqu’à dire des ‘petits-bourgeois’, ce serait rejoindre Aragon et ses amis des ‘Temps modernes’, mais des figures de modernité, oui, ne parvenant jamais à rejoindre le modèle souhaitable d’une réalisation – parce que l’ignorant sans doute, mais à ce point ? – et dans le déploiement de névroses et de perversions cultivées à force de narcissisme, ne parvenant qu’à cette déchéance qui pousse au suicide. Un nihilisme parvenu à destination dans l’anéantissement de soi-même. Mais je ne parle pas du suicide de Maïakovsky, brisé par les persécutions staliniennes, ou plus tard Nicolas de Staël, vaincu par la couleur rebelle. Non, j’avoue  préfèrer Cendrars, homme et volcan comme les aime Onfray, qui perd un bras à Verdun, par amour du pays qui l’a accueilli, dans sa lutte contre les dernières monarchies ‘de droit divin’.

Mais l’histoire a parlé aussi, et l’on connaît les détournements opérés par d’habiles politiciens qui surent récupérer la révolte de jeunes bourgeois en proie à d’inextricables ‘problèmes de père et/ou mère’. Je pense au personnage, une affreuse caricature bien sûr, dont Sartre trace le portait dans l’enfance d’un chef (une nouvelle qui se lit dans Le mur). Le temps des voyous et des assassins est passé, je ne les nommerai pas : assurément dictateurs, dont l’histoire nous apprend qu’il n’est pas facile de s’en débarrasser. Mi- truands, mi-prédicateurs, terroristes aujourd’hui comme hier, féroces dans leurs basses oeuvres au nom des lendemains qui chantent, nous les avons assez vus. Et j’étais heureux qu’un Vaneigem, l’âge venu, reconnaisse lui-même que c’est la réforme de l’individu par lui-même, d’abord, et l’exorcisme courageux de tous ses démons, qui peut enfanter, peut-être, une autre socité de liberté, de solidarité, d’unanimité. Et cela dit contre le vieux mimétisme de la prophétie d’une ‘insurrection qui vient’ ! Cravan n’a jamais cédé aux sirènes de l’engagement politique – trop individualiste pour cela – ou aux espérances et aux promesses d’une société sans classes délivrée du monstre capitaliste – il voulait vivre ‘maintenant’ ! Il a préférer brûler sa vie, ses amours, ses talents aussi – il nous reste si peu de lui – et à sa légende de casseur iconoclaste ‘furieux’, je préfère ses leçons d’une vie réellement dédiée au courage, à la sincérité, à la fidélité envers soi-même, ce que j’estime bien plus finalement que cette récurrente incitation à la rébellion anarchiste qui menace plus la valeur comme telle, nous ne le savons que trop aujourd’hui, que l’incorrigible mensonge des hommes, leur indécrassable ignorance.

(1) Bertrand Lacarelle : Arthur Cravan, précipité, Grasset 2010

(2) Je ne comprends pas : sur ce blog, on nous promet la publication intégrale des 5 numéros de la Revue Maintenant, de 1912 à 1915, mais impossible d’obtenir les textes !

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