« Au commencement… » la conscience ! (compléments 2)

Je dois cette fois recommander à chacun la lecture du troisième entretien accordé par Michel Bitbol à Katia Kanban : http://www.actu-philosophia.com/spip.php?article521  C’est une magnifique réflexion finale, synthétique, à l’égard de toutes les connaissances scientifiques relatives à cette question de la conscience et par voie de conséquence, du sujet. Et c’est une proposition de dépassement, qui rapproche en partie des thèses du bouddhisme essentiel, sans y adhérer complètement bien entendu. Je vais citer Michel Bitbol, en commençant par ce premier rappel de ce qu’il faut entendre par ‘expérience pure’ ou ‘sujet en première personne’… « L’expression ‘expérience pure’ est empruntée à William James, et celle de ‘conscience pure’ pourrait être empruntée à Husserl. Mais (…) l’expérience est seulement un éprouver, elle n’est pas ce qui est éprouvé ; la seule utilisation du mot ‘expérience’ engendre donc une polarité. Une nouvelle séparation se fait jour, là où il s’agissait de revenir en amont de toute différenciation et de toute scission, et l’on retombe dans le balancement dualiste même qui devait être surmonté par le geste réflexif et suspensif de l’épochè. C’est le signe qu’on arrive là à la limite du dicible. » A partir de là, Michel Bitbol reprend à son compte toutes les critiques adressées à Chalmers, celui-ci toujours désireux de se limiter au champ propre de l’objectivité scientifique. Il se refuse de compter même sur un ‘naturalisme élargi’ et souhaite, au contraire, réinvestir la dimension propre de ‘première personne’. Il est utile de revenir avec lui sur les critiques désormais imparables du ‘physicalisme’. « La stratégie actuelle du physicalisme consiste : a) à nommer « conscience » le « je ne sais quoi » insaisissable ; et b) à redéfinir la conscience avant d’affronter la question de l’explication. Admettons par exemple que la conscience soit caractérisée comme une fonction de méta-cognition (c’est-à-dire de cognition portant sur les processus cognitifs), ou bien encore comme une fonction d’intégration de l’information, pour reprendre deux définitions populaires chez les physicalistes. Dans les deux cas, il semble qu’aucun obstacle ne s’oppose à ce qu’on en rende raison par des processus cérébraux. La métacognition peut être rapportée aux processus récursifs des régions encéphaliques, et l’information intégrée peut être mesurée dans l’activité neuro-électrique du cortex cérébral. Mais à supposer même qu’on soit parvenu à ce genre d’explication neurobiologique des fonctions de la conscience, quelque chose, qui ne se ramène ni à la métacognition ni à l’intégration informationnelle, semble rester hors de portée de l’explication. De quoi s’agit-il ? On a envie de dire que cette part inaccessible est ce qui, dans la conscience, excède la fonctionnalité cognitive et relève du pur « éprouvé » ; que c’est non pas la « conscience d’accès », mais la « conscience phénoménale ». On peut également dire qu’il s’agit de la part non-structurale, non-fonctionnelle, purement qualitative du vécu conscient. »

Néanmoins, la prétention scientiste à tout expliquer n’en est pas moins ébranlée. C’est en tentant de surmonter ses arguments qu’un rapprochement, délicat, voire même dangereux, peut se produire avec les thèses aventureuses aux yeux du physicien philosophe,  d’un certain mysticisme. Voyons pas à pas… « Une course contre l’ineffabilité est ainsi engagée entre les anti-physicalistes et les physicalistes. Les premiers déclarent : « mais il y a aussi cela, et cela, vous ne pourrez jamais l’expliquer ». Mais à peine le « cela » insaisissable est-il nommé, à peine est-il ainsi inclus dans un réseau de relations entre signifiants, les physicalistes sont en droit de remarquer qu’il est devenu un objet possible pour une science des relations entre phénomènes. Et ainsi de suite, sans que la course semble pouvoir être gagnée par l’anti-physicaliste, qui apparaît comme le poursuivant ou le challenger d’un physicaliste soutenu par l’élan du progrès scientifique. Pourtant, nous savons tous qu’une fois effectué le précieux travail de la science neurobiologique, un « je ne sais quoi » dont il a été question plus haut reste perpétuellement intouché. » L’argument le plus fort arrive à cet instant même : c’est autant celui de la phénoménologie henryenne que celui de la gnose jordanienne, de tous les ‘spiritualismes’ finalement :  » Il faut leur faire réaliser, au plus immédiat de leur sens intime, que la certitude qu’ils ont de pouvoir rendre raison de la conscience, est elle-même un acte de conscience. Il faut leur faire toucher du doigt que ce qui demeure intouché, c’est rien moins que le fait massif, immense, omniprésent, que tout cela (certitudes ou incertitudes, représentations du cerveau ou arguments critiques, modèles mathématiques ou concepts neurophysiologiques, explications ou dénégations, dénominations ou décisions de se taire) se donne à cet instant même en tant qu’expérience consciente. Ce dont peut rendre raison une science objective, c’est de la connexion légalisable entre les phénomènes (entre n’importe quels phénomènes), c’est-à-dire la liaison régulière entre des contenus partiels d’une conscience possible. Mais ce dont elle ne peut pas rendre raison par construction, c’est du fait brut de la phénoménalité, le fait brut que quelque chose apparaît plutôt que rien. »

Et c’est de ce pas-là que Michel Bitbol en vient à rapprocher l’épochè husserlienne de la méditation profonde du bouddhisme. « Ce que j’ai appelé « un contact infiniment proche avec la chair du phénomène » dans la pratique de la méditation, s’apparente en effet à un travail d’épochè radicale… » (…) « L’épochè, c’est vraiment une conversion entière de l’être, car elle suspend tout jugement, y compris les jugements réflexifs, y compris les jugements d’existence et d’inexistence, y compris les proto-jugements de la perception, y compris même le jugement sur les jugements. Elle ne s’inscrit pas en faux contre le réalisme (au sens étendu que doit donner à cette qualification doctrinale un phénoménologue conséquent), mais contre la naïveté des pré-jugés qui font obligatoirement du réel un grand objet. » C’est dans cette perspective, qui ne renie rien des visées épistémologiques de la science, que se produit une découverte radicalement nouvelle de la réalité spirituelle, que j’avais moi-même voulu appeler ‘esprit pur’ par fidélité à la tradition, et avec cette précision supplémentaire : ‘le précédent absolu de tout ce qui existe’. Michel Bitbol le dit ainsi : « …il est possible de trouver une nappe phréatique d’eau calme et partagée : celle que j’ai appelée, faute de mieux, l’expérience pure à la fois pré-individuelle et pré-sociale. Ce niveau dernier est singulier, sans être particulier. Il n’est plus celui d’un sujet personnel, et il s’accorde donc sans difficulté avec la déconstruction à la fois philosophique et neurobiologique du sujet. Il ressemble moins encore à un individu atomique, mais il détient en lui toutes les potentialités nécessaires pour se constituer en sujet individuel, afin de satisfaire à des demandes sociales, tout autant qu’à l’inverse il passerait aisément outre la norme d’atomisation individuelle si un nouveau paradigme social émergeait. J’ajoute à cela qu’il n’est pas impensable que l’accès à ces eaux profondes d’expérience ait un effet positif en retour sur les normes sociales, ce qui reviendrait à promouvoir l’unification haute des sociétés par un emprunt à l’unité fondationnelle de l’existence humaine. » C’est une autre perspective qui se dessine ici, que j’ai voulu citer parce que je crois également que la connaissance, la plus radicale même, qui pousse à éprouver cette présence d’esprit pur, peut et doit se poursuivre en ‘morale’, en ‘politique’ grâce à la découverte de cette dimension singulière et universelle du sujet agent de co(n)naissance. Ce n’est pas tout à fait une ‘autre histoire’ comme on dit ; c’est le prolongement inédit d’une philosophie qui reste toujours à écrire ou réécrire, à réaliser.

C’est ainsi que j’ai été conduit à compléter et dépasser mon exploration engagée en philosophie française, et dans ses dictionnaires ! Notamment, rappelons-nous, l’association volontaire, j’espère qu’on l’aura remarqué, entre ‘conscience’ et ‘intentionnalité’. C’est tout simplement parce que je souhaitais, dès mon article précédent, aborder les points de vue plus traditionnels qui voient dans la conscience un procès unitaire de création, humaine sans doute, mais globale en même ‘temps’ qu’elle se tourne vers l’intériorité d’un soi ou dans la visée d’une multiplicité d’apparition mondaine. J’ai choisi de me reporter au livre un peu oublié de Lilian Silburn sur le Bouddhisme, publié en 1977 par Fayard. Ceci m’évite de citer les textes bouddhiques eux-mêmes, avec leurs termes techniques souvent difficiles à traduire et appelant des gloses souvent fort longues. Je citerai des mises au point de Lilian Silburn elle-même, qui sont dans la droite ligne de mon propos d’aujourd’hui. Particulièrement l’interrogation qui se rapporte à l’épreuve d’un esprit pur, qui précède non seulement toute socialisation, mais aussi toute personnalisation et qu’on a tendance à désigner comme un in-conscient. « Comment peut-il y avoir une conscience inconsciente (cittam acittam) ? Insoluble pour qui ignore cette sorte de conscience, le problème n’en est plus un pour qui a l’expérience journalière de la non-production originelle et de l’indifférenciation. » C’est évidemment de l’expérience, bien à tort nommée ainsi, de la méditation qu’il s’agit ! Et quelle est-elle ? « Cette conscience est absolument vide de construction mentale et donc d’une pureté absolue (atyantavisuddhi) ; elle ne peut être ni produite ni détruite, ce qui ne signifie point qu’elle n’existe pas, mais seulement qu’elle n’existe pas comme on pourrait l’imaginer ou la concevoir. » (p. 219) L’intelligence discursive, par ses propres moyens, fussent-ils de toute précision scientifique, la manque. Elle jaillit néanmoins spontanément d’elle-même, constituant le sujet qui en fait – une nouvelle fois ce mot si mal connoté ! – l’expérience, c’est-à-dire ici une dualité de vision qui n’exclut rien, ne se détache de rien, sans choix ni préférence. « Ainsi la conscience est naturellement lumineuse, mais elle est obscurcie et cachée par des conceptions et par des prises de conscience relatives aux choses ou au moi… » Dès lors, où peut-on la saisir en sa luminosité ? « Elle se trouve dans le premier fonctionnement de la conscience de tous les êtres… (Vimalakirtinirdesa) En effet, ce premier moment est indifférencié, c’est la conscience vierge, lumineuse et libre ; si à l’ordinaire on ne le perçoit pas, c’est qu’à l’instant suivant il se trouve aussitôt obscurci par la surimposition de concepts ou d’images ; pourtant sans ce premier instant lumineux on ne percevrait rien et aucun phénomène conscient n’existerait. Surgissant d’instant en instant la conscience de tout être reporte donc à cette liberté initiale et les choses jaillissent telles qu’elles sont, déliées, ni cause ni effet, sans passé ni avenir, sans attachement ni discrimination, ces deux s’impliquant mutuellement car s’attacher aux choses c’est discriminer et discriminer c’est prendre ou repousser , or l’omniscience, nous dit-on, n’a pas d’attache. (…) Certains auteurs, anciens et modernes, confondent espace, vacuité et néant. A celui qui voit le monde à travers son moi, un moi conditionné soumis à la chaîne causale, l’extinction, le sans-signe apparaissent comme une négation, la négation de tout ce qu’il peut connaître ou imaginer. Or, par l’expérience de la vacuité, au contraire, le bodhisattva échappe à jamais à toutes les formes de négation, refus ou opposition, puisqu’il échappe à la dualité. Ses limites perdues, il évolue en toute liberté dans une vacuité aussi vaste que l’espace et devenue pour lui le champ de tous les possibles tandis que l’homme ordinaire pris dans l’étau de ses limites ne peut faire un pas sans heurter les obstacles dont l’environne la multitude de ses désirs et de ses pensées. (p. 221)

Consciente des difficultés logiques inhérentes à son exposé, Lilian Silburn tente ces explications qui rejoignent tout à fait les arguments traditionnels du bouddhisme antique. « La difficulté la plus délicate tient à la traduction (des mots désignant la conscience)… Vijnana s’étend à tous les phénomènes et aux différents niveaux de la conscience ; c’est en bref la conscience en sa substance et son évolution, étalée ou morcelée, telle qu’elle peut se présenter à nous, conscience en soi immaculée ou conscience empirique impure, conscience mentale et sensorielle, aussi bien que la conscience de tréfonds, notre inconscient. Si cetas est la conscience imprégnée d’affectivité – le cœur – et vijnapati, la conscience informatrice, citta, par contre, désigne le noyau de la conscience considérée du point de vue de l’activité selon qu’elle est dispersée ou centrée… (p. 224) … Réalité exclusive… la conscience appartient à toutes les formes de vie, à tous les aspects de l’expérience. Sans elle rien ne peut être expliqué : le monde dans lequel vivent les êtres est le fruit de leur conscience à tous les niveaux. La conscience impure des mondains fabrique un monde morcelé, confus, tandis que pour la conscience immaculée du bodhisattva le samsara ne se distingue pas du nirvana. (…) La Conscience, en soi pure et unique, indifférenciée, lumineuse par elle-même, est identique au domaine absolu, vide de tout ce qu’on lui surimpose ; mais en raison de leur soif les êtres prisonniers d’une saisie limitée s’en détournent, et ne percevant plus la conscience unique, sont le jouet de diverses consciences… : la conscience de tréfonds ou réservoir d’imprégnations subconscientes, la pensée (manas), la conscience mentale et les cinq consciences sensorielles… » (p. 226) La sortie, à la fois de l’aporie philosophique et du dilemme existentiel, nous est donnée une bonne fois en une formule du Bouddhisme Ch’an, attribuée à son fondateur Boddhidharma : « L’homme du commun tient pour ultime la vérité conventionnelle, tandis que le sage tient pour conventionnelle la vérité ultime. » (1) Révolution gnoséologique, quand la formulation logique de la ‘vérité’ ultime est également anéantie par le regard océanique d’un impersonnel rendu personnel comme disait Stephen Jourdain ; conte et fantaisie à la fois ! Je l’ai souvent citée, et je n’ai jamais trouvé aucune interprétation valable de cette parole fulgurante, si directe et si simple. C’est bien que les ‘formations mentales’, ‘obscurcissantes’ jaillissent d’elles-mêmes avec les objets auxquels elles ont ‘choisi’ de conférer réalité, précédemment à toute évidence spirituelle. Dans le contexte de ces quelques lignes, sa compréhension ne peut-elle s’éclairer un peu plus ? J’ajouterai deux citations du Sing-ming de Nieou-T’eou, elles aussi très éclairantes, et dans notre contexte, je le souligne à nouveau : « Le principe absolu est indéfinissable, en lui nul délivrance, et nul enchaînement. Il fait écho à tout, magique et pénétrant, et là devant vos yeux se trouve constamment. » (2) Vous avez bien noté : « … devant vos yeux !!! » Et encore : « Dans ce silence paisible libre de toute errance, rayonnent la lumière et cet immense silence où tous les phénomènes sont constamment réels car l’unique est l’aspect de ce monde d’apparences. » Nous rejoignons la précise et précieuse discrimination de Stephen Jourdain dénonçant une deuxième création, soit un réseau de relations logiques convenues et confondues avec la réalité, fermées, exclusives, définitives, dissimulant à ma vue le monde réel, obstruant sa simple et riche expérience initialement non-différenciée.

Notre contemporain, le védantin Nisargadatta propose ce résumé achevé de la question, en tout cas celui de tout l’enseignement ‘oriental’ : « La réponse ultime, c’est celle-ci : rien n’existe. Tout n’est qu’apparence transitoire dans le champ de la conscience universelle ; la continuité en tant que nom et forme n’est qu’une élaboration mentale, aisée à dissiper. » (Je Suis, page 436) Mais il le nuance et le précise dans son livre Sois (page 122/123) : « Votre véritable nature observe immuablement la conscience… Il vous faut considérer l’état conscience comme un seuil. Nous avons en Inde un dicton qui dit : « une extrémité dans la rue, l’autre dans la maison » La conscience – bien que n’étant pas la réalité absolue – est l’unique instrument vous permettant de découvrir l’état véritable, sinon vous n’avez aucune possibilté de le comprendre. Donc, d’un côté la conscience touche la réalité, de l’autre elle touche Maya, l’illusion, et que faisons-nous ? Nous étudions toutes choses à partir de l’extrémité touchant Maya, ce qui rend totalement impossible la découverte de quoi que ce soit concernant l’autre extrémité… » L’erreur ici est encore mieux désignée, c’est aussi bien celle de l’empirisme commun que celle du scientisme obstiné : un acharnement à voir des objets séparés où il n’est que mouvement de vie engendré de la conscience d’un sujet en situation de création. C’est dit, mais toujours à répéter, à nuancer, à ciseler comme le joyau d’une pure vérité si difficile à conserver comme telle, innocente et intègre. La conscience est la première hypostase de l’Esprit pur, où tout se joue , drame sanglant ou poïétique, début et fin de toute chose, de tous les scénarios possibles (aveuglement, exhaussement) déclinés par la première personne du singulier d’un éternel et libre indicatif.

(1) Le Traité de Bodhidharma, traduit et commenté par Bernard Faure, Le Mail 1986

(2) Tch’an, Zen, Racines et floraisons, Hermès 4, Nouvelle série éditée par les Deux-Océans 1985

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