La conscience, une mise au point aujourd’hui

Ce sera très court, mais pour en dire beaucoup, ma nouvelle manière sans doute ! Je cite ici un Hors-Série du Monde consacré à un bilan des connaissances sur le cerveau et la conscience : Les secrets révélés du cerveau. Beaucoup de science en effet, beaucoup de photos obtenues par IRM des moindres recoins de cet organe si complexe, si mal connu durant des siècles, exploré enfin par des outils d’observation de plus en plus fins, poussant le plus loin possible une anatomie des plus étonnantes… Autant dire déjà : le triomphe d’un matérialisme qui réjouira M. Changeux et ses amis, M. Benoist et ses disciples de l’école d’un ‘nouveau réalisme’, très loin du ‘sensualisme’ primaire du vieux Condillac. Sur la page de couverture, je lis un sous-titre accrocheur : La vie consciente décryptée. Nous en sommes loin ! Progrès il y a eu, certes : on attend maintenant les résultats auxquels parviendrait Iseult, l’IRM la plus puissante du monde nous dit un des auteurs, une machine à qui l’on doit déjà de surprenantes photos des cellules intimes d’un potimarron. Défense de rire. (p 126) « Naturalisme, quand tu nous tiens ! »

Je cite : « Désormais, Iseult, douée d’une ultrafine résolution d’image, va permettre d’accéder à des informations sur les neurones jusqu’ici hors de portée, et de comprendre comment le cerveau humain encode les représentations mentales, les apprentissages, ou encore de découvrir les signatures neuronales de l’état de conscience. (…) Les détails obtenus par l’IRM Iseult auront des applications en recherche médicale. D’une part, les informations anatomiques ultrafines participeront à établir un meilleur diagnostic et une meilleure prise en charge des maladies neurodégénératives telles que les maladies d’Alzheimer ou de Parkinson. D’autre part, l’intensité du champ magnétique devrait aussi permettre de détecter des composés invisibles à plus bas champ, comme le lithium, médicament utilisé dans les troubles bipolaires, ou encore le glucose ou le glutamate, des petites molécules impliquées dans le métabolisme cérébral. Ce type d’information devrait contribuer à la caractérisation des pathologies cérébrales. Pour l’heure, les chercheurs vont d’abord poursuivre leurs observations avec des patients sains avant d’étudier, dans un avenir très proche, les cerveaux de patients malades. » (p 127)

Naturalisme ? Mécanisme ! Et promesse d’un avenir radieux, peut-être, grâce aux seules options, exclusivement, de cette science fidèle à son idéologie… C’est intéressant de le constater : rien de nouveau aux horizons de la connaissance.

Avec B. Kastrup, expliquer encore – et en finir ?

J’exagère peut-être. Je vais publier un texte qui se trouve déjà quelques pages plus haut en amont de ce blog. Et que mes plus fidèles lecteurs n’auront sans doute pas oublié… Mais avec mon rappel de l’intransitivité jordanienne (l’Idée se), du ‘saisissement‘ bitbolien, il faut bien que j’achève par cette paradoxale définition d’un réalisme anti-matérialiste que nous propose Bernardo Kastrup. Un idéalisme analytique selon lui, qu’il illustre, faute de preuves – et effectivement il n’y en a pas, au sens que la connaissance expérimentale donne à ce mot – par d’éloquentes métaphores capables de provoquer la métanoïa gnostique. L’ouvrage de Kastrup cité ici : Pourquoi le matérialisme est absurde (Aluna 2023)

Nous avons vu que toute la réalité que nous puissions connaître est un flux de perceptions subjectives, de pensées, de sensations et d’idées dans l’esprit. Nous postulons l’existence d’un monde abstrait hors de l’esprit simplement pour nous expliquer les motifs et régularités de l’expérience – les dénommées ‘lois de la nature’ – et la cohérence de ces expériences entre les observateurs. (…) Mais il y a d’autres façons d’expliquer tout à la fois les régularités et les similitudes de l’expérience des observateurs sans postuler un univers entièrement ‘fantôme’ à l’extérieur de l’esprit. Ces modèles alternatifs sont basés sur l’idée que le flux des contenus de l’esprit obéit à certains motifs et régularités : les ‘lois de l’esprit’. (…) Si ma formulation de l’idéalisme est correcte, alors toute réalité se trouve dans l’esprit, y compris votre corps et votre cerveau. J’admets qu’une telle idée puisse paraître farfelue au premier abord. (…) Cependant, je vous demande d’essayer de suspendre votre incrédulité naturelle et de prendre en considération mon exposé. Il n’y a rien d’illogique, d’inconsistant, d’incohérent ou d’absurde concernant l’idée que le substrat de la réalité soit l’esprit lui-même. Nous n’y sommes simplement pas habitués… (p 133)

Si ma vision du monde est correcte, tout ce que nous percevons, pensons ou ressentons est une vibration de l’esprit. Mais nous devons cesser de chercher la ‘substance’ qui vibre. Nous ne la trouverons pas, car cette ‘substance’ n’existe pas. En fin de compte… nous devrions même abandonner complètement le mot ‘esprit’ ainsi que le concept qu’il représente, car l’esprit est tout simplement ce qui est. Le substrat d’esprit est ce qui perçoit. L’esprit n’est pas extérieur, mais il est nous-même. L’oeil qui voit ne peut pas se voir directement. Le besoin de donner un sens à l’idéalisme en mesurant d’une manière ou d’une autre la ‘substance’ de l’esprit est compréhensible mais naïf et contre-productif. Il découle d’un retour aux illusions réalistes. Pour comprendre la nature sous-jacente de l’esprit, il faut se tourner vers l’intérieur, vers l’introspection et se détourner de la mesure. ( p 320)

En tant que telle, la réalité consensuelle n’est rien d’autre qu’une métaphore de la nature fondamentale de l’esprit. Rien – aucune chose, aucun événement, processus ou phénomène – n’est littéralement vrai, mais un simple véhicule évocateur. Non seulement cela suffit à l’esprit pour saisir sa propre signification essentielle, mais cela signifie que seule cette signification essentielle est finalement vraie. Tout le reste n’est qu’emballage : des véhicules jetables pour évoquer l’essence sous-jacente de l’esprit. La pléthore de phénomènes que nous appelons nature et civilisation n’a pas plus de réalité qu’une pièce de théâtre. Ils servent un but en tant que supports, mais ils ne sont pas essentiels en eux-mêmes et par eux-mêmes. (…) (Toutefois) un monde métaphorique n’est pas un lieu moins réel, au contraire ! C’est un monde où seules les significations essentielles sont finalement vraies. C’est un monde de signification pure et d’essence pure. C’est un monde où il n’y a pas de frivolité, où rien n’est ‘simplement ainsi’. Tous les phénomènes suggèrent quelque chose sur la nature de l’esprit. (…) Ce ne sont pas des phénomènes ‘simplement ainsi’, mais ils représentent quelque chose d’ineffable, quelque chose qui ne peut être transmis d’aucune autre manière que par la métaphore que nous appelons notre réalité quotidienne. On ne peut pas nous dire tout ce que cela signifie. Nous devons le vivre et, en quelque sorte, le ‘saisir’. Il n’y a pas d’autre moyen. Nous devons prêter attention à la façon dont ces symboles sont tissés ensemble dans le récit mental que nous appelons la vie… (p 328)

Peut-être reste-t-il toujours le problème (‘difficile’ en effet) d’une logique capable de ‘le’ dire – mais aporétique, anti-naturaliste forcément ! Par ailleurs, Stephen Jourdain se moquait bien des lumières d’une cohérence que je semble rechercher ici, cohérence qui est toujours, n’est-ce pas, l’ambition ultime d’une logique… Pour maltraiter cette cohérence, je tenterai donc de proposer dans quelque temps un examen du dialéthéisme de Graham Priest qui s’inspire à la fois de Nagarjuna et de Niels Bohr , même si cela devait malheureusement aussi empêcher de mettre un terme à notre ‘casse-tête’ !? J’hésite… Mais on le sait déjà, et depuis la défaite grecque de la rationalité chez Damascius et Proclus : il n’y a pas d’achèvement du discours, de clôture conceptuelle. Alors, l’art peut-être, authentique liberté d’expression, comme imagination surtout, et fidèle à son destin propre, sa mission même : contre l’idéologie.

Avec M. Bitbol, expliquer quand même

C’est Michel Bitbol, dans son dernier livre : Maintenant la finitude – Peut-on penser l’absolu ? (Flammarion 2019), qui nous apporte une explication qui satisfait, à mon avis, aux plus hautes exigences d’une gnoséologie métaphysique et d’une épistémologie scientifique. Ces lignes permettent d’imposer un maître-concept : désabsolutisation, dans son contexte, ici, totalement explicatif. L’accès direct à l’Idée se, à l’intransitivité de la manifestation d’Esprit pur ‘qui ne sort pas’ (Gabrielle Dufour-Kowalska) ! Dans l’ouvrage que je citais dernièrement, de Stephen Jourdain, il y avait effectivement des questions qu’il s’adressait à lui-même, et une réponse aussi, mieux, une conclusion, qu’il fallait recevoir. Il y faut pour cela une exceptionnelle aptitude à la ‘divination’, comme disait jadis Damascius, et aujourd’hui cette éclosion d’éveil que j’ai qualifié d’occidental, qui nous révèle non seulement qu’il y a bien ‘quelque chose’ plutôt que ‘rien’, mais encore son ‘comment’ et même son ‘pourquoi’. Mais il faut arriver là, à cette récompense que l’intelligence s’accorde à elle-même au prix du sacrifice de toutes les ‘évidences’ prétendue réalistes.

On trouvera également ce long passage dans mon article : Michel Bitbol, répéter, insister, du 22 février 2022 :

Le domaine propre de l’absolu dans l’apparaître est ce qui ne se manifeste qu’une seule fois, ce qui est sui generis et n’est donc l’homologue de rien d’autre. Le choc vécu de l’absolu s’identifie au choc vécu d’une singularité manifeste. Si l’on accepte cette équivalence, il saute aux yeux que ni la pensée rationnelle ni l’approche scientifique n’ont la moindre chance de saisir un jour un absolu de cette sorte…

Car l’option fondamentale que partagent la pensée rationnelle et l’approche scientifique consiste à diviser ce qui se montre en une pluralité d’objets comparables ou d’événements reproductibles, puis à établir des relations entre ces fragments d’apparaître répertoriés… Forger un concept permet d’assurer l’unité abstraite de plusieurs entités ou moments de l’apparaître en passant par-dessus la singularité de chacun d’eux, en prescrivant de reconnaître entre eux des ressemblances suffisantes sous un certain rapport, et en établissant par ce biais des relations d’équivalence entre eux…

Le jugement, ensuite, est l’instrument dynamique de la conceptualisation. Il connecte un prédicat à chaque sujet individuel au moyen d’une copule, et il relie par là ce sujet individuel à tous ceux qui sont considérés comme relevant du même prédicat, du même concept, et donc de la même classe. Le concept et le jugement devraient dans cette mesure être appelés des dispositifs de désabsolutisation…L’appréhension du singulier apparaissant, de l’absolu phénoménologique, est donc le propre d’une expérience non seulement pré-scientifique… mais également anté-prédicative, anté-catégorielle, et même anté-perceptive (puisque la perception amorce l’œuvre de différenciation et de fragmentation de l’apparaître, en fixant l’attention sur des foyers de relative stabilité du manifeste). On pourrait l’appeler une expérience de saisissement… le saisissement de me découvrir dans tout cela, maintenant et ici… Moi-cela-maintenant-ici précède toute dualité objectivante, toute partition classificatrice de l’apparaître, toute recherche de récurrence temporelle et spatiale.

Ex-pliquer : une page de Stephen Jourdain

C’est dans Voyage au centre de soi (L’Original-Accarias 2000 – pp 104 à 107), des interrogations, et aussitôt une conclusion ! Je dirais finalement la constellation d’une seule famille des vérités de l’Un. Je cite :

… je ne demeure qu’en mon être spirituel, qu’en mon âme ; toute chose que je vois frappe mon âme et ne frappe qu’elle : comment la perception de l’ange grenat du cendrier peut-elle, non simplement s’apparenter à une Idée, mais être une Idée ?

… dans le pur présent où je vois l’arbre et ne le pense pas encore, l’arbre est une perception de mon âme et, de quelque façon, une Idée ; il me faut étudier la processus au terme duquel cette perception de l’âme, cette vraie Idée, se dégrade en une Idée de type intellectuel (à défaut d’une autre épithète), c’est-à-dire sans doute en un concept ; oui, en quoi précisément consiste cette dégradation ?

… l’Idée arbre et le concept arbre, sont-ils bien comme je le pressens, d’une nature radicalement différente ? Je dois coûte que coûte faire la lumière sur ce point.

… l’arbre, perception de mon âme, impression que l’arbre crée dans mon âme, appartient, je le sens, au monde terrestre non-sensible, ‘angélique’.

… l’Idée de type intellectuel, que j’identifie momentanément au concept, doit postuler l’existence d’une extériorité spirituelle, je veux dire se définissant par rapport à ce que je nomme mon esprit ; ce qui revient à évoquer la mise en place de cette hallucination : un réel étranger tant à la nature de l’esprit qu’à son impulsion, un réel objectif extérieur, un réel autonome se fondant en soi hors de moi.

… tout ceci ne me renseigne pas sur le sens v-é-r-i-t-a-b-l-e des mots ‘abstrait’, ‘général’, ‘universel’, ni sur la façon dont ils peuvent ou pourraient légitimement qualifier l’Idée, perception immédiate de l’âme.

… je note également que, en apparence au moins, ce que perçoit l’âme est sans rapport aucun, sans rapport possible, non seulement avec cette écume de l’illusion que sont les concepts dits autrefois abstraits, tels que beauté, devoir, justice, mais également avec les concepts fondamentaux (parle-t-on toujours des catégories fondamentales de l’entendement ?) – à l’exception très étrangement, vraiment, d’une poignée d’entre eux : réalité, moi, être, conscience.

… par exemple, même en écarquillant les yeux, je ne réussis pas à distinguer, à ce niveau, le moindre reflet ni le moindre équivalent des concepts de cause et d’effet !

… par contre, ces mêmes concepts fondamentaux sont la matière incommensurablement et hideusement affirmative, vomie clandestinement par mon âme, qu’exhume et détruit la recherche de conscience de la pensée que je pense MAINTENANT.

… et avec tout cela, que devient la rationalité de la prise de connaissance non-discursive de l’esprit par l’esprit – moi, je suis ?

… comment la lumière rationnelle participe-t-elle de la lumière consciente ??? question brûlante.

… je dois faire l’hypothèse que les lois logiques sont à l’œuvre dans la conscience-moi consciente d’elle-même ; cependant, ce qui saute aux yeux, c’est que cette lumière, fondement absolu de toute expérience, est d’abord transgression de ces mêmes lois : ici, une chose est plus qu’elle-même, ici une chose est cause d’elle-même.

… avec beaucoup d’assurance, je fais état des lois de la logique… par exemple, si la loi d’identité se dit : A = A, la conscience écrit : A > A

Je souhaite à présent renvoyer mon lecteur à mes articles précédents citant le philosophe-physicien Bernardo Kastrup. Il y est fort bien décrit cette relation substantielle d’un sujet d’expérience relié au grand Tout de la réalité par les ‘catégories de l’entendement’ (ici raillées par Jourdain) qui lui sont propres, expérientiellement, et non absolument ! On a dit ‘réalisme des essences’ à propos de Platon ; et c’est bien de cela qu’il s’agit, de remplacer un réalisme dicté par l’empirie ordinaire et ses conceptions logiques, un réalisme physicaliste par un réalisme d’Esprit pur englobant tout ce qui survient en apparence à un sujet donné.

Vérités anciennes pourtant : j’ai plaisir à rappeler ces trois propositions du Livre des 24 philosophes que j’ai souvent cité :

Deus est monos, monadem ex se gignens, in se unum reflectens ardorem

Deus est sphera infinita cuius centrum est ubique, circumferencia vero nusquam

Deus est semper movens immobilis

C’est exactement ce que Stephen Jourdain avait génialement résumé en deux mots (toujours dans Voyage au centre de soi…) L’Idée se : de l’Idée pure déclinée en autant de con-sciences, autant d’épreuves de co-naissance !

Les métaphores de Bernardo Kastrup

J’avais émis cette réserve en mon for intérieur : si Bernardo Kastrup proclame ce qu’il faut bien appeler un spiritualisme exclusif et sans concession, comment peut-il en même temps reconnaître la réalité indéniable d’un monde qui s’éprouve tout le temps et par tous, extérieur, ‘substantiel’ ! Comment peut-il appuyer sa dénonciation du ‘réalisme naïf’ sur des métaphores toutes empruntées à la nature, donc à ce qui s’offre d’abord dans l’empirie d’un monde immédiatement sensible, et surtout, conforter sa conviction par les raisons mêmes que tel monde nous inspire, qu’il nous dicte d’expérience ? On sait aussi quels reproches ont été adressés aux philosophes qui ont usé, voire abusé, de la métaphore – je pense à Bergson, récemment, mais on peut remonter à Plotin et bien d’autres… Et comment, de fait, ‘expliquer’ une présence si indéniable de toute la réalité d’un monde dont je fais intégralement partie, sans user d’images, de concepts, de raisons qui en sont directement ou indirectement issus ? Comment échapper, de fait, à ce ‘matérialisme’ dans lequel nous sommes incarcérés, prisonniers de naissance et de constitution, naturellement ? Disons-le autrement : par quel pouvoir de l’esprit pur ? Et même si le ‘réalisme naïf’ est des plus contestable, on le sait depuis longtemps, comment échapper au physicalisme où s’enferme d’elle-même notre condition : c’est d’expérience commune qu’il s’agit après tout, et communément admise ?

Dans son fameux livre traduit en français, Pourquoi le matérialisme est absurde ? (Aluna 2023), il nous donne peu à peu ses raisons au fur et à mesure qu’il s’engage plus profondément dans le développement de ses métaphores. Je les rappelle : tourbillon, noeud, mercure, membrane, toutes finalement pour illustrer le ‘comment’ d’apparition à l’intérieur d’un ‘même’ – ici purement qualitatif, universel et subjectif : l’esprit -, d’un ‘autre’ séparé, multiplié, objectif, mesurable et donc indépendant – une matière objective ? Je lui laisse la parole, en partant de son point de vue le plus central : « Nous avons vu que toute la réalité que nous puissions connaître est un flux de perceptions subjectives, de pensées, de sensations et d’idées dans l’esprit. Nous postulons l’existence d’un monde abstrait hors de l’esprit simplement pour nous expliquer les motifs et régularités de l’expérience – les dénommées ‘lois de la nature’ – et la cohérence de ces expériences entre les observateurs. (…) Mais il y a d’autres façons d’expliquer tout à la fois les régularités et les similitudes de l’expérience des observateurs sans postuler un univers entièrement ‘fantôme’ à l’extérieur de l’esprit. Ces modèles alternatifs sont basés sur l’idée que le flux des contenus de l’esprit obéit à certains motifs et régularités : les ‘lois de l’esprit’. (…) Si ma formulation de l’idéalisme est correcte, alors toute réalité se trouve dans l’esprit, y compris votre corps et votre cerveau. J’admets qu’une telle idée puisse paraître puisse paraître farfelue au premier abord. (…) Cependant, je vous demande d’essayer de suspendre votre incrédulité naturelle et de prendre en considération mon exposé. Il n’y a rien d’illogique, d’inconsistant, d’incohérent ou d’absurde concernant l’idée que le substrat de la réalité soit l’esprit lui-même. Nous n’y sommes simplement pas habitués… » (p 133) Mutation d’un postulat quasiment qualifié de superstitieux : que tout est matière quand tout est esprit !

Et voici donc l’observation la plus remarquable, qui s’impose au chercheur sérieux qui a exclu en bloc tout matérialisme : « Etant donné que la structure même de notre langage, en tant que produit de notre culture, est massivement influencée par des suppositions réalistes, nous ne disposons pas d’une terminologie explicite et sans ambiguïté pour articuler notre discussion. Par conséquent, nous allons devoir continuer à nous appuyer sur des analogies et des métaphores. (…) A première vue, ces métaphores vont sembler différentes, voire contradictoires entre elles, quant à l’imagerie qu’elles évoquent. Mais elles sont tout à fait cohérentes les unes avec les autres si l’on saisit les idées et les intuitions fondamentales qu’elles cherchent à transmettre. Comme pour toute métaphore, les images particulières qu’elles utilisent sont simplement des véhicules pour porter un sens ou une intuition sous-jacente essentielle. Je vais essayer de vous aider à séparer le sens sous-jacent du simple véhicule au fur et à mesure que nous avançons. En effet, mon utilisation de métaphores diverses et variées est tout à fait intentionnelle : le sens essentiel des métaphores peut être distillé et séparé du bruit de fond des images en comparant ce qu’elles ont toutes en commun, par opposition à ce qui les différencie. Leur véritable message réside précisément dans leurs subtils points commun, tandis que leurs différences superficielles doivent être considérées comme du simple bruit métaphorique, des véhicules temporaires pour porter des idées… » (p 138) S’agit-il d’un simple basculement épistémologique corrigeant une loucherie mentale trop longtemps insoupçonnée ?

Kastrup, qui vient d’énoncer un nouveau réalisme, mais cette fois essentialiste et qualitatif, va tenter de faire basculer les évidences mentales , celle de la primauté mentale qui s’obnubile dans la croyance à un monde extérieur, et celle tout aussi logique et féconde d’un univers spirituel vivant et englobant, c’est-à-dire en mouvement, en jeu de différences découlant de son infinie plasticité même : « Les métaphores du tourbillon et du noeud impliquent quelque chose de très proche de notre sens ordinaire et quotidien de la réalité : le monde que nous voyons est la vraie réalité, et non une sorte de copie hallucinée. Et le ‘monde extérieur’ se trouve effectivement en dehors de la zone de l’esprit à laquelle nous nous identifions. Pourtant, lorsque les gens entendent parler des définitions de base du matérialisme et de l’idéalisme, leur premier réflexe est d’inverser les implications : ils pensent que l’idéalisme implique que la réalité est à l’intérieur de notre tête, tandis qu’ils croient que le matérialisme dit que le monde dont nous faisons l’expérience est à l’extérieur de nous. Or c’est exactement l’inverse ! C’est le matérialisme qui affirme que le monde dont nous faisons l’expérience est entièrement dans notre tête, avec ses étoiles et tout le reste. Et c’est l’idéalisme qui affirme que c’est notre tête qui est à l’intérieur du monde dont nous faisons l’expérience. Voyez-vous l’inversion ? La façon dont notre culture – y compris, et peut-être surtout l’élite intellectuelle – a pu inverser la logique de la situation de façon aussi spectaculaire me laisse perplexe. Ironiquement, l’attrait intuitif du matérialisme est basé sur une sorte de jeu intellectuel pervers d’usurpation et de permutation : notre culture attribue par erreur au matérialisme l’intuitivité de l’idéalisme, tout en attribuant à l’idéalisme l’absurdité du matérialisme…  » (p 169) Changeons de point de vue, tout simplement, et la même logique d’évidence peut se rendre capable de tout autres révélations, et tout aussi péremptoires !

En plus profond, c’est bien une critique radicale du physicalisme qui est conduite : « Si ma vision du monde est correcte, tout ce que nous percevons, pensons ou ressentons est une vibration de l’esprit. Mais nous devons cesser de chercher la ‘substance’ qui vibre. Nous ne la trouverons pas, car cette ‘substance’ n’existe pas. En fin de compte… nous devrions même abandonner complètement le mot ‘esprit’ ainsi que le concept qu’il représente, car l’esprit est tout simplement ce qui est. Le substrat d’esprit est ce qui perçoit. L’esprit n’est pas extérieur, mais il est nous-même. L’oeil qui voit ne peut pas se voir directement. Le besoin de donner un sens à l’idéalisme en mesurant d’une manière ou d’une autre la ‘substance’ de l’esprit est compréhensible mais naïf et contre-productif. Il découle d’un retour aux illusions réalistes. Pour comprendre la nature sous-jacente de l’esprit, il faut se tourner vers l’intérieur, vers l’introspection et se détourner de la mesure. » ( p 320) C’est à noter : à mon avis, la meilleure démonstration de cette impossibilité précisément de démonstration. C’est bien connu : le poisson ne se connaît pas non plus animal aquatique : il l’est ! Sans preuve, ni raison, immédiatement !

Nous rejoignons un célèbre argument d’Ibn’Arabî, lui-même commenté par Lahiji, sur l’oeil et la vision, le rôle de la pupille : « Tout comme l’oeil qui voit ne peut se voir directement, l’esprit ne peut jamais se voir littéralement. Une appréhension littérale – c’est-à-dire directe – de la nature de l’existence est fondamentalement impossible, c’est l’éternelle ‘démangeaison’ cosmique. Les vibrations de l’esprit – c’est-à-dire les expériences – ne peuvent jamais révéler directement la nature sous-jacente du milieu qui vibre, de la même manière qu’on ne peut pas voir une corde de guitare en entendant simplement les sons qu’elle produit lorsqu’on la touche. Pourtant, les vibrations de l’esprit incarnent et reflètent les potentialités intrinsèques de leur milieu sous-jacent, de la même manière que l’on peut faire des déductions valides sur la longueur et le matériau qui compose une corde de guitare à partir du seul son qu’elle produit. Le son d’un support vibrant est une métaphore de la nature essentielle et sous-jacente du support. Le support n’est évidemment pas le son, mais son essence est en effet indirectement reflétée dans le son qu’il produit.  » (p 325) L’argument de la métaphore et de son usage devient alors imparable : « En tant que telle, la réalité consensuelle n’est rien d’autre qu’une métaphore de la nature fondamentale de l’esprit. Rien – aucune chose, aucun événement, processus ou phénomène – n’est littéralement vrai, mais un simple véhicule évocateur. Non seulement cela suffit à l’esprit pour saisir sa propre signification essentielle, mais cela signifie que seule cette signification essentielle est finalement vraie. Tout le reste n’est qu’emballage : des véhicules jetables pour évoquer l’essence sous-jacente de l’esprit. La pléthore de phénomènes que nous appelons nature et civilisation n’a pas plus de réalité qu’une pièce de théâtre. Ils servent un but en tant que supports, mais ils ne sont pas essentiels en eux-mêmes et par eux-mêmes. (…) (Toutefois) un monde métaphorique n’est pas un lieu moins réel, au contraire ! C’est un monde où seules les significations essentielles sont finalement vraies. C’est un monde de signification pure et d’essence pure. C’est un monde où il n’y a pas de frivolité, où rien n’est ‘simplement ainsi’. Tous les phénomènes suggèrent quelque chose sur la nature de l’esprit. (…) Ce ne sont pas des phénomènes ‘simplement ainsi’, mais ils représentent quelque chose d’ineffable, quelque chose qui ne peut être transmis d’aucune autre manière que par la métaphore que nous appelons notre réalité quotidienne. On ne peut pas nous dire tout ce que cela signifie. Nous devons le vivre et, en quelque sorte, le ‘saisir’. Il n’y a pas d’autre moyen. Nous devons prêter attention à la façon dont ces symboles sont tissés ensemble dans le récit mental que nous appelons la vie… » (p 328) Le basculement a ce caractère étrange : il a fallu changer de définition, passer de la définition d’inspiration physicaliste à l’indéfinition essentialiste capable de réunir le multiple à l’Un dans un jeu de miroirs propre à la seule intériorité de l’esprit. Mais y a-t-il démonstration ? – si nous en voulons toujours – ou pari, si nous en prenons le risque – dans l’intention indéfiniment réitérée de tout ex-pliquer ? Cette ‘démangeaison’ se guérira d’une seule façon possible :

« Puisque toute la réalité est la métaphore d’une vérité ineffable, nous nous retrouvons dans l’étrange position de devoir utiliser des métaphores pour clarifier une métaphore. Est-ce insensé ? Bien sûr que non. Tout d’abord, il n’est pas étonnant que la nature, du simple fait qu’elle est ce qu’elle est, fournisse des images métaphoriques appropriées – rêves nocturnes, tourbillons, mercure liquide, membranes vivantes, etc. – avec lesquelles nous, en tant que parties de la nature, pourrions nous y retrouver. (…) Si l’objectif est de comprendre la métaphore première de la réalité, nous devons absolument utiliser tous les moyens à notre disposition pour nous débarrasser des interprétations folles de celle-ci qui nous ont ont obscurci la vue pensant si longtemps. Quelle chance avons-nous de saisir la métaphore première tout en vivant dans l’étonnante abstraction que la réalité est hors de l’esprit ! » (p 336)

Autrement dit finalement, si le réalisme est une hallucination totalement aliénante, il n’en est pas moins aussi un moyen, mais dans sa composante, l’analyse de ses structures, de retrouver une réalité essentielle qui englobe tout. Retour à la méthode hypothético-déductive ? Oui et non. Sur le plan strictement logique, il semble que ‘oui’. Kastruk ne dit-il pas aussi que nos ‘cadrans’ de lecture, nos ‘tableaux de bord’ sont parfaitement fiables ? Nous avons bien accès à un monde ‘réel’. Mais c’est le postulat ‘ontologique’ de base qui s’est modifié, le diapason pourrait-on dire : le rejet de la notion ‘grecque’ de substance impliquant compacité et définition par exclusion, abstraction, concept remplacé par la reconnaissance d’un sentiment d’appartenance inédit au grand Tout et l’adoption du principe ‘mercuriel’ de ‘mirorization’ (concept éminemment ‘oriental’) ! Cela signifierait en définitive que je ‘suis’, moi-séparé par mon processus génératif de ‘dissociation’, soit l’affirmation d’une di(f)férence – en l’écrivant soigneusement ainsi – sans séparation ; agent de l’épreuve et de la preuve. C’est ainsi qu’il serait existentiellement et spirituellement établi que la voie de la réalisation, comme de la libération des sidérations réalistes, m’est personnellement ouverte. Au prix d’une ‘attention’ et sans doute aussi, d’un effort ‘analytique’, mais toujours a very private matter comme nous en avait averti mon ami Stephen Jourdain !

Connaissez-vous Bernardo Kastrup ?

Dans ces ouvrages et conférences – je ne mentionnerai ici que son livre Pourquoi le matérialisme est absurde, traduit en français et publié par Aluna en 2023 – Bernardo Kastrup expose une toute nouvelle métaphysique qui, étrangement, se rapproche autant et à la fois de l’idéalisme classique que d’un réalisme contemporain inspiré des physiques quantiques et des techniques informatiques de diffusion des savoirs. Pour Kastrup, à l’origine de tout, existe un champ de conscience universel, de pure subjectivité, de pure expérience et donc entièrement et exclusivement qualitatif. À partir de cette conscience primordiale surgissent des univers par ‘émanation’, structurés par des archétypes – souvenir, ici, de la thèse jungienne – qui sont à l’origine d’équivalents rudimentaires d’émotions et de pensées. Certains de ces contenus se densifient, se regroupent et s’autonomisent, créant des ‘clusters d’expériences’, des ‘tourbillons cognitifs’, sièges de l’apparition d’une conscience individuelle. Celle-ci possède une frontière dissociative avec le champ mental universel, constituant ce que Kastrup appelle un ‘alter’, c’est-à-dire une conscience individuelle qui se vit comme séparée de la pure conscience originelle.

Kastrup propose à maintes reprises dans ses écrits l’image suivante. Imaginons que ce tourbillon (whirlpool), l’alter dissocié, soit composé de mercure : à l’intérieur se créent des effets de miroir entre les parois, et c’est ainsi que naissent des processus de ‘re-représentation’, d’autoréflexivité, de ‘méta conscience’ qui consiste à savoir que l’on est conscient, à penser que l’on pense, à sentir que l’on sent etc. Un contenu particulier du tourbillon devient le centre de l’attention prioritaire et stable de la conscience qui y règne et celle-ci s’identifie alors plus ou moins avec lui : c’est l’égo ‘opératoire’ auquel nous nous identifions. Selon Kastrup, nos organes des sens sont comme les cadrans d’un tableau de bord à la surface de l’alter que nous sommes. Les aiguilles de ces cadrans font apparaître, à partir du champ mental universel, les autres alters et l’univers inanimé sous forme de mesures ayant des qualités microscopiques (spin, masse) ou macroscopiques (formes, couleurs). C’est aussi ce que nous appelons ‘matière’. Cependant, nous prenons à tort celle-ci comme ayant une existence indépendante et autonome vis-à-vis de la conscience alors que ces qualités n’apparaissent que par l’acte d’observation et de ‘mesure’ qui nous est propre. Le champ mental universel se présente sous l’apparence de matière uniquement lorsque l’attention d’un alter se porte sur lui et le perçoit par le biais des cadrans de son ‘tableau de bord’. Ceux-ci ne reflètent pas le monde tel qu’il est en lui-même et par lui-même, c’est-à-dire une conscience primordiale transpersonnelle qui est antérieure, inclusive et supérieure aux objets qu’elle a créés. L’observation ou la mesure, effectuées par notre conscience, ne mettent pas en évidence quelque chose (une entité physique matérielle) qui existe extérieurement et de façon indépendante. En dehors de la mesure, le monde extérieur est là dans son essence mentale. Les objets physiques ne sont pas indépendants de la conscience mais sont l’apparence extérieure d’un monde mental sous-jacent. Si nous admettons que le cerveau est fait de matière, c’est parce que toute matière est l’apparence extrinsèque d’une vie consciente intérieure (de même que tout l’univers matériel est l’apparence extrinsèque d’une conscience transpersonnelle). Je vous propose à présent la traduction que j’ai faite d’un de ses articles (avec l’aide de l’IA) paru sur son site officiel, avec une surprenante critique, au passage, de l’idéalisme berkeleyen ! De ce point de vue-là nous nous rangeons plutôt dans la redéfinition d’un ‘réalisme’, mais tellement éloigné du ‘matérialisme’ !

https://iai.tv/articles/reality-is-not-what-it-seems-auid-2312?_auid=2020

« Lorsque nous regardons autour de nous, nous percevons un monde de qualités : couleurs, mélodies, textures, parfums et saveurs. Avec l’automatisme d’un réflexe, nous tenons alors pour acquis que ces qualités sont le monde ; c’est-à-dire que le monde extérieur, tel qu’il est en lui-même, est composé de couleurs, de mélodies, de parfums et de saveurs qui apparaissent sur l’écran de notre perception. Pourtant, notre métaphysique dominante, le physicalisme, le nie. Selon le physicalisme, toutes ces qualités existent uniquement à l’intérieur de notre crâne, en ce sens qu’elles sont d’une manière ou d’une autre, sans que personne n’ait jamais précisé de manière cohérente et explicite comment, ​​suscitées par notre activité cérébrale. Le monde, tel qu’il se situe en dehors de l’écran de perception, n’a aucune qualité intrinsèque. Au lieu de cela, il est censé être un domaine de pure abstraction quantitative, que l’on ne peut même pas visualiser, car toute visualisation implique déjà des qualités. En d’autres termes, le monde extérieur a une masse, une charge, une rotation et un élan linéaire, mais pas de couleur, de texture, d’odeur ou de saveur.

Certes, confondre ce qui apparaît sur l’écran de perception avec le monde en soi est une erreur connue sous le nom de ‘réalisme naïf’. Les réalistes naïfs confondent l’apparence avec ce qui apparaît, les phénomènes avec les noumènes, la représentation intérieure cognitive avec la chose en soi. C’est comme confondre l’image bidimensionnelle pixélisée d’une personne sur l’écran d’un smartphone – l’apparence, le phénomène, la représentation – avec la personne réelle. Croire que nos perceptions sont le monde, c’est ignorer, par exemple, l’existence démontrable d’illusions perceptuelles. Pourtant, on prend de plus en plus conscience, tant dans le milieu universitaire que dans la culture occidentale dans son ensemble, que le physicalisme dominant est intenable ; que les qualités, c’est-à-dire les expériences, sont plus que probablement irréductibles à des quantités physiques telles que la masse, la charge, la rotation et l’impulsion linéaire. Au lieu de cela, ces dernières ne sont que des descriptions de qualités et non de leur cause. Selon ce raisonnement auquel je souscris, le monde en soi est essentiellement qualitatif. Cela signifie-t-il alors que les qualités sur l’écran de perception représentent le monde extérieur ? Ce réalisme naïf est-il vrai d’une manière ou d’une autre ? Non, et c’est là que le dialogue a tendance à se brouiller en raison d’une utilisation et d’une interprétation imprécise des mots.

Appelons le monde qualitatif sur l’écran de perception le ‘monde familièrement physique’. Lorsque nous disons que la roche dans notre main est physique, nous utilisons implicitement cette définition familière de la physicalité, car les propriétés physiques que nous attribuons à la roche consistent en la solidité et la texture que nous ressentons sur l’écran de perception lorsque nous tenons la roche. Nous utilisons également implicitement cette définition lorsque nous regardons autour de nous et affirmons que le paysage que nous voyons est ‘physique’. Notez que le monde familièrement physique est distinct de ce que nous pouvons appeler le ‘monde strictement physique’, tel que défini par la physique : un monde descriptible de manière exhaustive par les seules quantités, n’impliquant aucune qualité intrinsèque. Dans ce monde strictement physique, la roche que nous tenons dans nos mains n’a aucune solidité ni texture ressentie. Au lieu de cela, il se compose uniquement de particules élémentaires abstraites, chacune ayant une certaine masse, charge, spin et impulsion linéaire, obéissant à certaines relations géométriques. Dans ce contexte, nous pouvons probablement tous être d’accord sur deux points métaphysiques, indépendamment des particularités de nos positions métaphysiques respectives : (a) il existe un « monde réel », quelle que soit sa nature intrinsèque ou ontique ; et (b) le monde familièrement physique existe en tant que tel. Nier (b), c’est nier la perception elle-même, ce qui est tout simplement insensé. Nier (a), c’est être un solipsiste, ce qui, bien que non réfutable, est probablement tout aussi insensé. Le débat philosophique consiste donc à discuter de la nature ontique du monde réel et de sa relation avec le monde familièrement physique. Par exemple, si vous êtes physicaliste, vous diriez que le premier est le monde strictement physique et que le monde familièrement physique est évoqué par le cerveau. Mais à mesure que le caractère intenable du physicalisme est de plus en plus reconnu, nous devons comprendre avec clarté ce que la métaphysique alternative de l’idéalisme analytique, qui affirme que le monde réel est intrinsèquement qualitatif et, par conséquent, non physique au sens strict. Peut-être plus important encore, nous devons clarifier ce que cela implique ou n’implique pas.

Lorsque les idéalistes analytiques affirment que le monde réel – désormais simplement ‘le monde’ – est de nature expérientielle, ils ne disent pas qu’il ne fait qu’un avec le monde familièrement physique. En d’autres termes, dire que le monde est constitué de qualités n’implique ni n’implique pas qu’il soit constitué des qualités de notre perception. Permettez-moi de développer : nous savons désormais avec une certitude de fait que l’écran de perception ne peut être une fenêtre transparente nous permettant de percevoir le monde tel qu’il est. Cette dernière exigerait que nos états intérieurs cognitifs reflètent les états du monde. Mais puisqu’il n’y a pas de limite supérieure a priori à l’entropie du monde, les refléter signifierait qu’il n’y a pas non plus de limite supérieure à l’entropie de nos états internes. Percevoir le monde serait donc littéralement mortel, puisque notre intégrité structurelle et dynamique dépend précisément d’une telle limite supérieure. Et comme personne ne s’est jamais fondu spontanément dans une soupe chaude rien qu’en regardant le monde, nous savons que la perception n’est pas du tout une fenêtre transparente, mais plutôt une sorte de tableau de bord composé de cadrans.

Pensez à un avion : il dispose d’un certain nombre de capteurs qui effectuent des mesures pertinentes du ciel extérieur. Les résultats de ces mesures sont ensuite affichés aux pilotes sous forme de cadrans, dont les échelles sont conçues pour limiter leur entropie, ou dispersion des états, sur un tableau de bord d’instruments. Ces cadrans transmettent des informations précises et importantes sur le ciel extérieur ; à tel point que les pilotes peuvent voler en toute sécurité grâce aux seuls instruments, sans même regarder à travers le pare-brise. Mais le tableau de bord n’est évidemment pas le ciel ; le fait qu’il transmette des informations précises sur le ciel ne le rend pas identique au ciel. Lorsque nous considérons l’écran de perception comme le monde, nous confondons le tableau de bord avec le monde. Car nous, tout comme l’avion, disposons de capteurs : notre rétine, nos tympans, la paroi interne de notre nez, etc. Ces capteurs mesurent le monde extérieur réel, dont les résultats nous apparaissent ensuite sous la forme d’un tableau de bord interne que nous appelons l’écran de la perception. Le monde familièrement physique qui en résulte n’est donc que le tableau de bord ; ce n’est pas le monde extérieur, pour la même raison que le tableau de bord d’un avion n’est pas le ciel extérieur.

En tant que tel, dans l’idéalisme analytique, la perception n’est pas le monde… Mais le monde, comme la perception, est par essence intrinsèquement qualitatif. En d’autres termes, le monde appartient à la même catégorie ontique que la perception – il est du même type que la perception – même s’il n’est pas constitué des contenus de la perception. Au lieu de cela, le monde est constitué d’états expérientiels transpersonnels et non perceptuels qui ne peuvent être caractérisés en termes de quantités physiques. Un idéaliste analytique peut affirmer de manière cohérente que le monde physique est exactement ce qu’il semble être : il est constitué de qualités de perception, car le seul monde physique qui existe réellement est le monde familièrement physique. Nous connaissons tous des états expérientiels qui ne peuvent être caractérisés en termes de quantités physiques : quel est le poids, en grammes, d’une pensée ? Quelle est la longueur, en mètres, d’une idée ? Quel est le moment cinétique d’une émotion ? Nos états expérientiels endogènes – pensées, idées, émotions – ne sont pas physiquement caractérisables. En raison de leur caractère endogène, ils nous sont également privés et ne sont directement accessibles à personne d’autre. De la même manière, l’idée derrière l’idéalisme analytique est que le monde réel est lui aussi intrinsèquement constitué d’états expérientiels non physiques, endogènes au monde qui ne nous est pas directement accessible. Nous ne pouvons en savoir quelque chose que lorsqu’ils sont représentés sur notre écran de perception, après avoir été mesurés par nos organes sensoriels. C’est seulement alors qu’ils deviennent physiques, au sens familier du terme. En tant que tel, être physique, c’est être perçu (ce qui est probablement ce que Berkeley voulut dire avec sa formule ‘esse est percipi aut percipere’, mais il lui manquait la précision linguistique pour le faire avec précision) : la physicalité est le tableau de bord, c’est une représentation, pas une chose en soi.

Nous disposons désormais du langage nécessaire pour tenter de définir rigoureusement les différences entre physicalisme et idéalisme en ce qui concerne la nature du monde. Selon le physicalisme, le monde réel est strictement physique. Et bien que le monde familièrement physique soit une représentation cognitive interne, les formes – c’est-à-dire les contours, les relations géométriques – qui y sont perceptibles sont les formes du monde extérieur strictement physique et, par conséquent, réel. En d’autres termes, selon le physicalisme, les formes des cadrans du tableau de bord de l’avion sont les formes de l’orage dans le ciel extérieur, comme si l’orage lui-même était un gigantesque tableau de bord composé de cadrans. Soyez juge de la plausibilité d’une telle idée. En revanche, dans l’idéalisme analytique, les affirmations suivantes s’appliquent : le monde réel, tout comme le monde familièrement physique, est de nature expérientielle ou qualitative. Mais il n’est pas constitué des qualités particulières de la perception – pas même des formes ou des contours discernables dans la perception – car ces derniers sont les cadrans, et non le monde réel. La perception consiste simplement en représentations qualitatives d’autres qualités transpersonnelles, qui à leur tour constituent le monde réel. Toujours dans l’idéalisme analytique, le monde strictement physique n’existe pas du tout ; il s’agit simplement d’une description – conçue par les humains et résidant entièrement dans l’esprit humain – du monde familièrement physique, qui n’est lui-même qu’une simple représentation cognitive du monde réel. Et c’est tout ce qu’il y a à dire sur le plan physique. Un idéaliste analytique peut affirmer de manière cohérente que le monde physique est exactement ce qu’il semble être : il est constitué de qualités de perception, car le seul monde physique qui existe réellement est celui familièrement physique. De la même manière, un idéaliste analytique peut affirmer de manière cohérente qu’il existe un sens dans lequel le monde réel est ce qu’il semble être : comme la perception et l’apparence, il a une essence expérientielle, même s’il n’est pas constitué des mêmes états expérientiels que le monde réel. Pour un physicaliste, cependant, il existe un sens dans lequel le monde réel n’est pas du tout ce qu’il semble être, dans le sens où son essence, contrairement à celle de la perception et de l’apparence, n’est pas du tout expérientielle.

En tant qu’idéaliste analytique, ma réponse au titre de cet essai est la suivante : oui, le monde réel est ce qu’il semble être, en ce sens qu’il est par essence expérientiel, tout comme notre perception de celui-ci. Mais non, le monde réel n’est pas ce qu’il semble être, dans la mesure où les états expérientiels qui le constituent ne sont pas nos propres états perceptuels. Ces derniers ne sont que des représentations cognitives intérieures des premiers. Le monde est constitué d’états expérientiels transpersonnels et non perceptuels qui ne peuvent être caractérisés en termes de quantités physiques. Il est important de noter que pour un idéaliste analytique, il existe bel et bien un monde objectif, qui fait ce qu’il fait indépendamment de ce que nous en pensons. Mais tout comme nous-mêmes et notre perception de celui-ci, ce monde est essentiellement qualitatif. Cela n’a rien de contre-intuitif : les pensées d’une autre personne, bien qu’elles soient par essence qualitatives, ne sont pas dans votre esprit et restent objectives de votre point de vue, dans le sens où elles existeraient toujours même si vous n’étiez pas là. Un idéaliste analytique en déduit que, tout comme les pensées d’une autre personne, la nature dans son ensemble est constituée d’états expérientiels qui ne sont pas les vôtres (ni les miens). Selon l’idéalisme analytique, les quantités physiques ne sont que des descriptions, et même pas des descriptions du monde réel, mais simplement de nos états perceptuels. Il est essentiel de savoir clairement ce qu’impliquent des alternatives plus plausibles au physicalisme pour une transition saine vers une nouvelle vision du monde. Dans ce contexte, j’espère que les clarifications ci-dessus contribueront à ancrer le dialogue sur le fond, par opposition aux malentendus et aux préjugés. »

Une autre possibilité est offerte. Sur YouTube, un entretien très éclairant avec Ludovic Fontaine qui en propose la traduction en sous-titre. C’est très instructif: https://www.youtube.com/watch?v=blEK_bpmLis&t=5s

Pour un exposé plus approfondi, également en français, on ira écouter Sylvain Sève (en trois séquences séparées) : https://www.youtube.com/watch?v=czLYGPkbVHE&t=159s

La musique ‘romantique’, ou l’inachèvement

C’est une feuille que je distribuais à mes amis, il y a plus de quarante ans je crois, retrouvée en classant des archives. Etonnant classement en effet, en un temps où les découvertes musicales, pour beaucoup, se produisaient au rythme de la distribution de microsillons de plus en plus riches, variés… et bon marché. Bien sûr, c’est la musique romantique qui en a d’abord le plus bénéficié, avec les grands ‘classiques’ aussi dont on connaissait si bien le nom – Bach, Mozart – mais pas toujours la musique. Mon intention ici, c’était bien de provoquer certaines révélations iconoclastes sur l’évolution d’un genre musical majeur que le disque servait à merveille : la symphonie, et de montrer aussi que les grands cycles créés de grands compositeurs présentaient souvent un inachèvement. Comment l’entendre ? L’histoire d’un homme ou d’un genre, s’appauvrissant, ou plus génialement, la démonstration que l’art est une parole qui n’a ni fin, ni même conclusion, jamais.

Ici, ai-je fait la part trop belle aux Russes ; négligé les Français – Berlioz est absent ! -, écarté injustement Schumann et Brahms ? On jugera. On remarquera aussi l’absence de toute mention d’un John Adams, contemporain mais inconnu jusqu’au début des années 70, et qui se montra capable de renouveler et d’enrichir cette épopée avec son formidable Harmonielehre de 1985, jusqu’à sa récente Scheherazade.2 – concerto ? symphonie avec violon obligé ? – où brille Leila Josefowicz qui l’a créée en 2015. C’est d’ailleurs avec lui que je concluais mes réflexions sur la musique contemporaine dans mon livre Dedans comme Dehors. Mon texte maintenant :

« Inachèvement à plus d’un titre, et de plusieurs façons. Inachèvement parce que le Romantisme s’inspire de vérités qui n’appartiennent pas à l’Histoire, et qui sont donc inépuisables, même lorsqu’un certain effort culturel parvient à les embrasser. Inachèvement du discours pour cause de mort physique (Bruckner) ou parce que le discours est abandonné, volontairement pour un autre propos (Schubert) ou pour se murer dans un silence total et définitif (Sibelius). Avec Beethoven, ces trois compositeurs nous ont légué des témoignages d’autant plus inestimables, et peut-être impénétrables, que le message emprunte une langue réputée universelle mais que chacun ‘entend’ selon son oreille.

Il est des gens, encore aujourd’hui, pour trouver que Beethoven est assommant, Schubert, infantile, Sibelius, folklorique, et Bruckner, n’en parlons pas ! Ma dernière trouvaille est une citation de Paul Klee : « Comment pourrait-on monter au ciel dans un train de marchandises ? » Il va de soi qu’on peut penser ça, parce qu’on peut penser n’importe quoi…

J’ai donc fait un choix extravagant et parfaitement arbitraire, comptant mes symphonies comme celles de Beethoven, de 1 à 9, et parce que la contradiction est bonne en tel parcours, j’ai ajouté une 10ème très contestable, de Shostakovich dont on vient de découvrir à peine l’héroïsme de l’existence. Mais Shosta. n’est pas ‘romantique’ : épique ou tragique, homme de la révolte vraie qui choisit souvent la dérision, il achève dans le désespoir… C’est vrai : la veine russe reste désespérément sentimentale (pourquoi j’ai exclu Tchaïkovsky…) mais on ne peut l’ignorer, comme les Français dont je ne cite que le tardif Marcel Landowski : musique entièrement d’inspiration littéraire, comme Berlioz !

Une PREMIERE devait être celle de Beethoven : l’hommage quoi ! Mais écoutez donc ces dissonances aux bois qui ouvrent une musique encore bien ‘viennoise’ d’apparence, mais dont la dynamique nous éloigne pour toujours des galanteries du 18ème siècle. La date : 1801, le siècle sera franchement nouveau. Intéressant de noter que la 9ème de Bruckner est de 1896 ! S’il faut reconnaître que le cycle des symphonies de Beethoven est parfaitement achevé, avec une 9ème chorale, sa dernière sonate pour piano ne comporte que deux mouvements et son dernier quatuor, un seul… L’inachèvement serait-il une forme de dépassement ?

La DEUXIEME et la TROISIEME sont russes : ce qui constituera un choix scandaleux pour les puristes, et indéfendable. Je suis d’autant plus inexcusable qu’elles n’illustrent pas à proprement dit ‘mon’ romantisme. Musiques introspectives, tourmentées, autobiographiques même, comme celles de plus grands que j’ai volontairement laissés de côté : Schumann par exemple. Mais l’on a été trop injuste envers les Russes : comme Sibelius, accusés de folklorisme. Moi, je veux saluer un autre atavisme russe : la force, l’optimisme à tout crin – avec Shostakovich, après la catastrophe de 1917, l’optimisme se fera grinçant pour cacher le désespoir – un instant véritable de la mélodie et du chant, une dévotion sensuelle à la beauté, une invention hymnique incomparable. Mais Rachmaninov meurt inaccompli à Hollywood et le malheureux Scriabine, à la veille d’écrire un drame sacré qu’il rêve capable d’entraîner l’humanité en un irrésistible Nirvana, meurt de la maladie du charbon. Fatalités. Lire Nina Berberova. Vous ne manquerez pas de me dire ce que vous pensez des époumonantes déclamations des cuivres qui concluent la 3ème de Scriabine. Et l’adagio de la 2ème de Rachmaninov n’est-il pas le plus émouvant, et le plus directement accessible, sans jamais sombrer dans la facilité ?

La QUATRIEME est française, de Landowski, et a été créée en 1988. Sur des thème littéraires, oui, comme cette citation de Marie Noël : « Je crois très bas à la bonté haute, inhumaine, terrible, que l’on ne comprend pas. » Etrange expression de foi qui nourrit une inspiration anxieuse. L’écriture est un brin apprêtée et l’ensemble du poème révèle plus de savoir-faire qu’une jaillissante sincérité. J’aurais dû choisir la 4ème de Brahms : point d’interrogation… Ce qui caractérise la musique française précisément, c’est la permanence d’une pensée qui se devine au soin particulier apporté à la forme, voire aux outrances du style qui semblent calculées. C’est aussi le cas d’un Stravinsky qui est pourtant russe. Mais les Allemands s’éprouvent au travers même du langage musical. Il y a une pensée forcément, mais pas de traduction de pensée : la musique est vraiment l’expression de l’émotion, et la discipline, la règle ne s’applique pas au niveau de la pensée avant l’écriture musicale. Celle-ci est directement la parole du ‘grund‘.

La CINQUIEME de Gustav Mahler est, comme le voulait ce compositeur pour chacune de ses symphonies, un ‘monde’. Elle en possède le volume, l’étendue, le poids et l’immense diversité. Ne rien écouter avant, ni après, on est k.o. Et tout accepter : ces excès, car c’est une musique exagérément excessive, soit tout un chant d’humanité où chacun peut se reconnaître : amour, colère, chagrin, espérance et surtout dignité. Le sentiment d’être habité par un infini, en dépit de toute turpitude. L’adagietto, qui a servi de trame musicale au film Mourir à Venise est irrésistible et doit agir comme une consolation, au sens presque où l’entendaient les Cathares : ce qui correspond d’ailleurs très bien aux inspirations de Thomas Mann qui a écrit le livre avant qu’on en fasse un film. Cet adolescent beau comme un ange qui montre au serviteur mourant de la Beauté, le ciel, lieu de pureté au-delà de nos vicissitudes. La conclusion, en force, de cette symphonie n’est pas crédible. Tout est dans l’adagietto, ici une sorte d’achèvement.

La SIXIEME de Bohuslav Martinu est un tout autre univers. Qu’il est étonnant de constater que ce discours des fins dernières puisse revêtir tant de diverses expressions. Symphonie de 1953, que son auteur a voulu sous-titrer « Fantaisies symphoniques » parce qu’il n’avait plus la force d’en corriger les structures, ou délibérément pour signaler une indépendance à l’égard de cette forme devenue trop classique. Le style, la couleur ( une couler rougeoyante très reconnaissable, comme d’incendies), la force, ne sont qu’à Martinu, compositeur tchèque totalement original. Cette musique dit sans doute l’horreur de la guerre qui a dévasté son pays (et sa vie) et l’espoir de nouveaux bonheurs après l’exil aux Etats-Unis. Mais les nouvelles autorités refusant ce retour, Martinu meurt à Listal, en Suisse, profondément désabusé. Pourtant Martinu n’a jamais cessé d’exprimer par sa musique son amour de l’existence même, son immense respect du pouvoir de créer, son affection pour sa patrie et sa famille spirituelle, tous les chantres de la vie.. Comme Rachmaninov, comme Bartok, Martinu est condamné à mourir loin des siens. Je ne sais pas si la conclusion de cette musique pleine de cris, en apparence apaisée, reflète une sérénité réellement acquise : l’interprétation idiomatique de l’Orchestre Philarmonique Tchèque est un hommage de vénération à ce musicien ‘national’.

Plus que tout autre, Sibelius a souffert de cette étiquette de ‘musicien national’. C’est qu’il eut d’abord à s’imposer contre la tradition allemande dominante ET la tradition russe : la Finlande jusqu’en 1917 est province russe ! Mais cette SEPTIEME comme toutes ses symphonies depuis la quatrième, manifeste une autorité exceptionnelle. Sibelius est l’homme, le seul connu peut-être qui, en pleine force de l’âge, en pleine gloire, s’arrête parce qu’il estime être passé au-delà. Par tous ses compatriotes et par beaucoup d’amis étrangers, il est considéré comme un Maître, plus qu’un maître socialement reconnu dans le domaine de l’art. Cette symphonie, qui ne respecte aucune forme, est un peu indéchiffrable. Il faut l’écouter, obéir à sa magie et se garder de toute interprétation pas à pas. Sibelius s’y livre entièrement à son style de ‘croissance thématique’, en réalité métamorphoses imprévisibles des thèmes – Sibelius lui-même n’aimait pas commenter sa musique. Il faut entendre cette conclusion, après une longue supplication des cordes, qui n’est pas triomphale mais péremptoire comme un livre qu’on ferme en le claquant. C’est étonnant. Sibelius démontre simplement que l’Art peut être une voie, le silence étant la meilleure garantie que le passage s’est réalisé.

La HUITIEME de Schubert est une énigme à jamais irrésolue : elle pose plus que toute autre le problème de l’inachèvement. Nul ne sait pourquoi elle est inachevée : mais comme on connaît d’autres oeuvres de Schubert inachevées, on peut imaginer qu’il était pressé par sa puissance créatrice, comme inondé d’idées musicales et, c’est certain, desservi par une science de l’écriture parfois lacunaire, et emporté par la certitude de sa mort prématurée. Schubert est mort à 31 ans (Mozart à 36) sans avoir entendu aucun des chefs d’oeuvre qu’il a composés à la fin de sa vie. L’Inachevée est composée en 1822 et créée en… 1865. Par un chef d’orchestre qui l’a retrouvée par hasrd dans les archives de la famille Huttenbrenner, gens fort musiciens, qui avaient invité Schubert à se joindre à leur société musicale de Graz et qui en avaient reçu en gage d’amitié ce Cahier inachevé. Aussitôt rangé… « – Vous aviez rangé ça dans vos tiroirs ? – C’est un peu notre trésor… – Vous n’avez pas pensé à l’éditer ? – C’est à ce point génial ? – Mon Dieu !!! » La seule musique dont on pourrait dire qu’elle dépasse en intensité, et Bach, et Mozart, et Beethoven ! Elle tient de l’un le sens naturel du sacré, de l’autre, la lumineuse simplicité, du troisième, la force charismatique. Et une aura de mystère qui en ferait l’unique indispensable. Contrairement à ce que pensait P.H. Langevin avec qui j’ai personnellement correspondu sur ce point. Les symphonies inachevées de Schubert et Bruckner ne doivent pas être complétées mais jouées en concert telles qu’elles sont. Leur inachèvement me semble témoigner d’un franchissement de l’espace commun de l’expérience humaine, et il serait sacrilège de vouloir faire mieux que ne le permit le ‘bon Dieu’ comme disait Bruckner qui Lui dédicaça l’ouvrage.

La NEUVIEME de Bruckner interprétée par Giulini avec un indiscutable sens du sacré, est le chant du cygne d’un homme, d’une culture et même d’une civilisation. Ce qui était déjà vrai de sa Huitième, apocalyptique, dont le sacré, l’absolument sublime, est ici souligné par l’inachèvement. Mieux, la fin du troisième mouvement, une immense tenue d’orchestre, dissonante, dominée par le chant funèbre des trombones, produit un sentiment d’horreur sacrée. Ultime parole de la symphonie romantique avant l’apparition des musiques sérielles ou atonales. Là encore, écouter simplement, et rien d’autre : ça passe ou non. Celui qui n’a pas le frisson en écoutant la charge fantastique du scherzo, deuxième mouvement, a tout intérêt à retourner à ses bandes dessinées et à y demeurer. Mais…

Voilà, je me suis fait plaisir. Ces musiques exigent malheureusement pour les écouter, une grande éducation de l’oreille et du sens musical. Et un ‘ça’ de profonde sensibilité que l’existence peut émousser bien vite. Car ce n’est ni voir ni comprendre mais entendre, ce qui est plus difficile.

Je le confesse une nouvelle fois : mon choix est indéfendable. Sur un point encore : aucune progression historique dans ma numérotation. On a continué à faire de la musique ‘romantique’ après Bruckner, et notamment Mahler, et la Quatrième du Français date de 1988 ! C’est que c’est une progression intérieure. Ni l’histoire, ni les écoles : ma classification n’est pas d’école mais ce n’est pas par hasard qu’il arrive à une ‘neuvième’ de culminer. »

PS : J’ai reproduit fidèlement mon texte, mot pour mot. Mais je me demande aujourd’hui : que vient faire Landowski là au milieu ? Un musicien dont l’histoire ne semble pas vouloir retenir le nom. Je me rappelle : à cette époque, il s’était violemment opposé à Pierre Boulez dans une polémique où celui-ci l’avait traité de ‘nullité’, de musicien ‘insignifiant’. Détestant la musique de Boulez, j’avais pris le parti de Landowski, avec celui de citer des Français injustement méconnus. Mais à présent, je recommande aux curieux l’audition de sa première symphonie déjà très ‘littéraire’, Jean de la peur, dont le thème lancinant du premier mouvement est inoubliable – allez sur YouTube ! Quant à Boulez, il s’est bien racheté à la fin de sa vie en dirigeant l’enregistrement d’une intégrale de… Bruckner !!!

Claude Esteban : Ecrits sur l’art

Par-delà les figures : C’est un ouvrage publié par L’Atelier contemporain ‘Essais sur l’art’, qui réunit l’ensemble des écrits sur l’art de Claude Esteban (1935-2006), couvrant une période allant de 1964 à 2006. Les figures abordées sont si nombreuses que je ne puis les énumérer : cela va des classiques aux contemporains, peinture et poésie principalement. Le style est à la fois austère et éclatant, témoignant de cette double inspiration, celle du penseur, du critique, et celle du poète, de l’inspiré. Je propose ici un long extrait d’un article sur Le travail du visible. On appréciera le ‘style’. On y retrouvera aussi des ‘regards’ qui ont souvent été les miens au cours de toutes les pages qui remplissent ce blog. Je n’en dis pas plus.

« Pascal n’avait pas tort de croire à la vanité de la peinture puisqu’il ne consentait à y reconnaître qu’un redoublement spécieux des apparences. Que nous importe, en vérité, ces velours, ces corbeilles de fruits, et même ce visage, effigies sans substance, simulacres mensongers des corps, lorsqu’il y va du salut de notre âme ? Mais André Breton, qui ne s’en soucie plus, s’élève à son tour contre cette ‘puissance d’illusion’, quitte à s’abandonner bientôt à d’autres sortilèges. ‘De quoi suis-je davantage à la merci que de quelques lignes, de quelques taches colorées ?’ Paroles passionnelles, comme oubliées par instants, et qui semblent derechef, en notre fin de siècle, s’enrichir d’étranges résonnances. Je n’ignore pas le discrédit qui s’attache désormais aux images. Qu’un écran les cerne, qu’une facilité, une emphase technologique les vouent aux rituels d’un assouvissement collectif, voilà que les clercs, à juste titre, s’insurgent, mais pour récuser d’une même humeur iconoclaste les figures de Masaccio et les jeux médiatiques d’une culture en mal d’identité. Est-ce bien de cette façon-là que nous regardons, que nous aimons encore les images peintes ? Car elles sont à la fois beaucoup plus et tout autre chose qu’une simple fenêtre sur le visible ou, selon telle formule qui n’en finit pas de nous paraître insignifiante, une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées. Certes, les images sont aussi cela, et l’aventure de quelques-uns trouva son lieu au coeur de cette assurance première, non sans découvrir, presque toujours, qu’il s’agissait d’un leurre, et qu’il se dissipait à l’horizon. Ce petit pan de mur jaune qu’un homme interroge sans relâche, et presque jusqu’à mourir devant lui, ne signifie-t-il rien de plus que le reflet d’un reflet sur un brique vieille qui s’écaille dans un matin d’hiver aboli ?

Que la peinture – et je songe aussi bien aux masques hantés du Fayoum qu’aux brassements farouches des matières – oui, que la peinture, gardienne et desservante des images, survive à ses mauvais démons… Car les images, qui ne sont en effet qu’un artifice, et donc sans efficace dans l’économie de l’action, parlent un autre langage et s’adressent par le truchement de l’oeil à ce qui trouble en nous la vision naturelle et la déconcerte, et l’oblige parfois à d’autres questions, d’autres chemins. Et d’abord, puisqu’il faut dissiper toute équivoque, répétons ce que les peintres ont toujours pressenti, ce que leurs toiles n’ont cessé de dire, même aux grands siècles de la représentation figurée, à savoir que l’image est moins un miroir sur le bord du sensible qu’une concentration d’énergies, un réceptacle de forces soudain appréhensibles sous les espèces de la ligne, de la forme, de la couleur, déjouant ainsi les catégories habituelles, immédiatement perçues, de l’espace et du temps. Mais ce qui s’offre à notre regard, dès lors qu’il se fixe sur tel ou tel spectacle du monde extérieur, est-ce bien, comme on nous en persuade, la distribution des objets dans l’étendue et la distance qui nous en sépare ? C’est du moins ce qu’en a retenu longtemps une sorte d’idéalisme de la conscience. Toute le travail de la perspectiva artificialis s’attacha à codifier cette investigation mentale en d’impeccables métriques, comme si l’être humain, à l’instar de Dieu, ne voyait, ne vivait le monde qu’en géomètre. Cette illusion fut belle, et ceux-là même qui la portèrent jusqu’à son comble, de Piero à Seurat, se doutaient-ils, eux les superbes zélateurs du Nombre et de la Mesure, qu’ils la ruinaient en son dedans, que leurs images subrepticement se dérobaient aux aux concertations les plus rigoureuses, aux arpentages minutieux d’une planimétrie pour conjoindre ici et là, sur quelques pouces de toile peinte, le proche et le lointain, l’immédiat et l’inaccessible ?

Non, les images et même celles qui se réfèrent nommément à l’apparence des choses, ne nous livrent pas un ‘morceau d’espace’ où se retrouveraient, soigneusement répartis par un savoir souverain, des figures, des volumes, des enveloppes vaines. Leur fonction n’est point de nous restituer le réel en pièces détachées, distinctes les unes des autres, analysables dons et quantifiables, mais de nous faire ressentir la profondeur de ce monde où notre corps est pris comme totalité et peut-être comme unité signifiante. L’art du trompe-l’oeil, tel qu’il se manifestait aux époques de lassitude intellectuelle ou de désabusement moral – les faux-semblants du Seicento, le style pompier du XIXème siècle, l’hyperréalisme tout proche – est, en définitive, le véritable art pauvre, car ce réel ou ce naturel auquel il aspire à fournir un double, il le récuse dans son épaisseur, dans son souffle vital, dans ce tressaillement originel qu’il mime seulement et qu’il paralyse. Attentifs aux reliefs, à la rugosité morphologique du monde, il n’en délègue à nos regards que des images plates, ainsi qu’on le dirait d’un encéphalogramme inerte du visible. Que de natures irrémédiablement mortes chez ces voyeurs scrupuleux… Mais une pomme de Cézanne n’est pas un fruit que l’on va manger, tels les raisins de Zeuxis pour les oiseaux naïfs de la fable. Elle est cette pomme et moi, elle est la relation qui s’installe entre une fiction du sensible et ce pouvoir dont je dispose de la faire mienne et de m’y retrouver, conscience et corps tout ensemble, au creux du monde, en son centre. L’image, alors, ne se pose pas devant mon regard comme l’objet indéfiniment étranger qui me refuse ou qui me toise ; l’image a besoin de moi, elle s’insinue dans cet espace intérieur où je croyais être seul et maître, elle fait corps avec cette chair qui définit ma façon d’être au monde. Cette pomme de Cézanne, mais aussi bien, cet horizon liquide chez Turner, cette ébauche d’une bouteille chez Morandi.

Choses de l’espace, non, signes d’une présence au monde, d’un apparaître du possible. Choses mentales, parfaites et inachevées, attendant de moi une manière de confirmation spirituelle. (…)

L’image – figurative ou non, considérons que la querelle est close – ne nous restitue pas, formellement ou par analogie, une relation particulière de l’extérieur, un récit du réel, retranscrit et régi par des des modèles de l’intelligible ou de l’onirique. L’image nous informe, rêveusement, sur la présence diffuse du sensible, sur le fait qu’il y a de l’être autour de nous, en nous, plutôt que rien. C’est, si l’on veut, une manière de preuve ontologique, mais qui ne cherche pas en dehors d’elle son garant ni sa vérité transcendante. Elle est là, elle déconcerte le vouloir de la raison hégémonique, le rapport du sujet superbe et de l’objet. Elle affirme que tout se tient entre les choses, mieux encore, entre les choses et nous. Qu’il a suffi d’un peu de matière, d’un peu d’espace discernable, pour que l’énergie, derechef, se soulève et reprenne son essor, par la convocation de quelques lignes, de quelques taches de couleur mises ensemble. Il y a la prose, qui raconte ce qui est et qui le distribue dans notre entendement, côte à côte. Il y a, soudain, la poésie, je veux dire l’invention du sens à travers les signes, le geste inaugural d’un seul qui fait de cette image la première, celle qui nous accueille au monde, celle, peut-être, qui nous réconcilie…  » (pp 621 à 627)

L’imagination, encore un rappel

C’est un court chapitre, un ‘appendice’ comme je me plais à l’écrire parfois, traitant de la question de l’imagination ‘créatrice’. Citation cette fois, que je retire de mon livre Un mouvement et un repos – La question de soi, publié par Edilivre en 2020.

« Il faut bien que je consacre un instant à ce thème capital de l’imagination. J’exposerai rapidement d’abord des idées devenues classiques, banales même, que les auteurs énoncent dans les ouvrages scolaires traitant du sujet – et qu’il faut bien entendu connaître, évaluer une bonne fois – pour éclairer les autres thèses, celles de l’imagination créatrice. On y gagnera de mieux savoir ce que peut être une œuvre d’art… Créatrice veut tout dire : que l’imagination prime la perception, la mémoire, l’intelligence même, ou qu’elle les ordonne à sa guise, pour la conception d’un monde qui n’est pas cet unique objet que l’expérience sensible m’imposerait. Dire surtout que le postulat d’une objectivité ‘en soi’, en fait une idée générale, fût-elle de conception scientifique, confortée par l’expérience la plus fine, est une erreur majeure, anéantissant toute compréhension possible de nous-mêmes et du monde, tarissant sans remède possible l’évidence et le sens qui me rendent moi-même égal à moi-même dans l’œuvre de la création.

Je précise une nouvelle fois : une objectivité en soi, à laquelle je me soumets pour la soumettre. Une conviction donc, qui détermine mon existence, mon destin, et dont nous voyons de plus en plus les conséquences universelles : destruction des individus, du corps social, et bientôt de la planète, qui sait ? Maintenant, les idées classiques, je les trouve autant chez un professeur, excellent pédagogue comme Christophe Bouriau (1) et, à ma grande surprise, chez un poète, Yves Bonnefoy (2) qui les expose dans cette langue savante et élégante qui est la sienne, offrant ainsi une assise distinguée au préjugé commun et à l’idéologie dominante. Bouriau d’abord, qui en finit de cette façon : 1/ L’imagination… donne à “voir” un objet préalablement perçu, non actuellement présent. Comme telle l’imagination est dite reproductrice. Elle reproduit (de manière plus ou moins infidèle) la sensation d’un objet existant qui nous a déjà affectés… 2/ Elle est une disposition à composer des fictions à partir d’éléments empruntés au réel, mais encore des anticipations de l’avenir… Comme telle, elle n’est pas reproductrice mais “créatrice”. Elle ne crée certes pas la matière de ses créations, mais seulement leur forme, c’est-à-dire un nouvel arrangement des données matérielles… 3/ … L’imagination est encore “productrice”. Comme telle, elle n’emprunte aucun matériau aux organes sensoriels… elle nous permet de présenter, de manière directe ou indirecte, l’ensemble des objets concevables dépourvus de présence sensible… L’imagination ne reproduit pas le visible, elle rend visible ce qui sans elle, resterait dans l’ombre ou le néant. Mais voilà : ‘rend visible’ est toute la question, s’agit-il de rendre visible une image composée de reliquats sensibles, mémoriels, ou de faciliter l’apparition même de la donnée sensorielle, et même sa première perception dans l’écoulement des sensations qui m’affectent ? L’imagination auxiliaire de la connaissance ou agent de la création ? Klee ou Michel Henry, qui ont utilisé cette formule voulaient bien parler d’une création, de la première mise en forme du donné sensible, et même s’il s’agit d’une ‘deuxième création’, spécifiquement humaine et personnelle, c’est en reconnaissant, au moins implicitement, que la ‘première’ appartient à l’inconnu, l’indicible inconnu d’une genèse du temps même et de l’espace.

Bonnefoy, en 2006, exposant son ontologie de la présence en termes qui semblent condamner les prétentions de l’imagination, particulièrement dans sa forme métaphysique, un semblant d’être et de lumière qui nous fait manquer la vraie vie : l’imagination métaphysique… celle qui, leurrée par son rêve, ne songe pas à revenir vers la condition terrestre, c’est elle qui sera donc l’oubli le plus long de la voie, sinon même sa perte la plus totale. Dans ce qu’elle met en scène, rien que de la représentation, rien que des notions et non l’expérience pleine de ce qui est, jamais l’épaisseur d’existence par quoi les réalités du monde se présentent à nous quand nous y venons en silence. Je m’étonne toujours de cela : comment Bonnefoy peut-il croire qu’il faut précisément juguler l’imagination pour accéder à la réalité en sa profondeur, dont la finitude est la clef ? Pourquoi la liaison imaginaire à un désir qui privilégie le sens de l’avoir serait-elle préférable à un rêve d’être absolu, une nostalgie de pureté immarcescible ? Et si cette fallacieuse alternative ne signalait que deux choix également faux, tous deux également inspirés d’une pensée pervertie par l’ignorance de soi et les conceptions objectives, séparatrices ? Que signifient enfin ces paroles, que la vigilance au plus intime des mouvements de l’esprit, c’est la poésie qui peut l’accomplir, la poésie qui n’est pas l’art, la poésie qui est à la fois l’imagination sans frein et l’adhésion au plus simple de l’existence ? J’ai voulu souligner les deux dernières propositions parce qu’elles me stupéfient. Mais souvent les mots, infidèles à traduire notre intime expérience, nous trompent et nous trahissent. Je crois pour ma part que Bonnefoy n’est pas parvenu à discerner l’imagination créatrice, la plus fidèle en réalité au monde sensible, sa fille légitime même, et dans un rapport de réciprocité et véracité, de la fantaisie qui nous charme et nous égare, inspirés d’un désir obscur et refoulé ; notre premier visage, l’originaire de nous-même en lumière d’aurore et de commencement. J’attendais que Bonnefoy prenne toutes ses distances, un jour peut-être, avec l’athéisme scientiste, idéologie obligatoire des années 50, 60, pour pouvoir prendre parole et être entendu. J’attendais que Bonnefoy accorde l’acuité de son intelligence à l’intuition gnostique toujours en recherche de sa parole contemporaine, audible non plus seulement aux esseulés mais à tous les vivants. Mais c’est une voix qui s’est tue…

Je n’oublie pas non plus l’hypothèse d’Alain Roger (3), celle de l’artialisation de la nature, mot emprunté à Lalo : (la nature, sans l’humanité, n’est ni belle, ni laide. Elle est anesthétique…), idée qu’on trouve aussi diversement chez Wilde et Proust, en partie théorisée par Croce. Il s’agit en fait d’une théorie de la schématisation qui fait de l’art la lecture, le déchiffrement de la nature, leur préalable. Toute perception esthétique naturelle est donc artificielle, dans la mesure où son capere implique un per (à travers), ce relais schématique que nous ne savons pas nommer… Pourrions-nous percevoir les nodosités rugueuses des oliviers si Van Gogh ne les avaient pas peintes ? etc… La remarque suivante s’imposant finalement : on pourrait nous objecter que de telles expériences supposent une culture et une disponibilité qui sont le lot de quelques privilégiés… Je crois que n’importe lequel d’entre nous peut le vérifier, qu’une telle expérience ait pu se produire ou pas, ou plutôt cette expérience-ci par exemple. J’ai voulu voir moi-même la Sainte-Victoire avec les yeux de Cézanne, j’y suis allé pour ça, et je n’y ai entendu que le souvenir du fracas de la bataille ! Roger s’applique alors à examiner maintes critiques, à les discuter à son tour (Dufrenne, Bourdieu…) mais à aucun moment il n’arrive à mentionner que peut-être l’art n’est que la suggestion d’une autre expérience possible, une autre passion esthétique ; qu’il s’agit moins de percevoir la forêt comme Corot l’a vue que de me rendre apte, à partir de ma propre vigilance, de ma propre veille, à y déceler les mystères que Corot a lui-même pressentis avant de les tra-duire en peinture. Roger se garde prudemment entre ces deux gouffres d’illusion : l’illusion esthétisante de type wildien, le réductionnisme de type marxiste ou freudien si répandu dans la culture française des récentes décennies. L’art ne détermine pas, ne conditionne pas ; comme toute culture véritablement nourricière, il éduque, il élève – ce que, semble-t-il, on ne sait plus – et l’art est une initiation. C’est ce que Cynthia Fleury a eu le mérite de dire dans son imposant ouvrage sur l’imagination (4), dans le sillage des travaux de Corbin (5) mais je dois citer Corbin d’abord…

Corbin, un autre registre bien sûr, et la fenêtre ouverte vers cet Orient de l’âme, celui des gnoses antiques et spécialement de l’Islam ésotérique qu’il a su si bien déchiffrer pour nous. Corbin, c’est ce livre magnifique sur L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn’Arabî, encore trop peu connu et apprécié à sa juste valeur. En voici l’énoncé des principales thèses. L’Imagination comme puissance magique créatrice qui, donnant naissance au monde sensible, produit l’Esprit en formes et en couleurs ; le monde comme Magia divina “imaginée” par la divinité “imagicienne”… Mais une mise en garde s’impose : cette imagination ne doit surtout pas être confondue avec la fantaisie… Qu’elle ait une valeur noétique, qu’elle soit organe de connaissance, parce que “créant” de l’être, c’est une notion qui s’insère difficilement dans nos habitudes… L’idée initiale de la théosophie mystique d’Ibn Arabî… c’est que la Création est essentiellement une théophanie… un acte de la puissance imaginative divine… et que l’imagination active chez le gnostique est à son tour une imagination théophanique… À l’Acte initial du Créateur imaginant le monde, répond la créature imaginant son monde, ses mondes… ce sont les phases, les récurrences d’un même processus éternel… Imagination récurrente de même que – et parce que – la Création est elle-même récurrente.

Il faudra voir ce qu’en dit lui-même Ibn’Arabi… L’exposé de cette théognosie appellerait d’autres longs développements explicatifs mais, pour empêcher toute confusion, il faut ajouter que le déchiffrement approprié de ce qui apparaît ne se délivre que dans une herméneutique elle-même nourrie d’inspiration prophétique, une psychologie non exclusivement dépendante de l’expérience sensible. Aujourd’hui il faut aller vers la brillante exégèse de Christian Jambet pour une claire compréhension de cette philosophie qui pourrait renouveler radicalement nos concepts de base. C. Fleury elle, dès le début de son livre, et partant d’emprunts à Bachelard, Baudelaire, Rilke, élabore une nouvelle dialectique imaginante, échange de l’âme et de la matière en vue de la naissance d’un monde ’poétisé’. Et c’est ici que l’art prend toute sa part, dans une perspective qui dépasse celle d’une exégèse gnostique ‘traditionnelle’ : La véritable gloire d’une œuvre d’art est de confronter la Création avec la créativité de l’âme humaine. Cette confrontation n’a rien d’une rivalité, elle cherche au contraire à devenir un face-à-face où l’art tente de parachever la nature, comme si l’imagination tirait du fond d’elle-même l’essence de sa mission. Tel est le point nodal, le cœur d’une interrogation qui peut se renouveler à condition de quitter la terre d’infertilité notoire de l’anthropologie athée. Mais les livres que j’ai cités sont difficiles à lire, souvent austères, et les notions qu’ils exposent, bien que provenant souvent d’un antique passé, font violence à nos habitudes

Je ne manquerai pas de désigner une étoile plus lointaine et néanmoins plus lumineuse encore, cet éveil oriental, que j’ai déjà eu l’audace de citer. J’en trouve un résumé abrupt chez un védantin contemporain, Nisargadatta : tout est imaginaire, même l’espace et le temps sont imaginaires… conviction commune à la gnoséologie brahmanique et bouddhique. Et lorsque j’ai voulu pointer l’éveil occidental, en citant la parole de Stephen Jourdain, ce n’était pas pour signifier son opposé, mais une autre expérience de l’unique réalité qui s’accomplit lorsque ma destinée parvient à sa plénitude de connaissance : notre essence est créatrice… notre essence spirituelle est l’unique source de tout… en même temps que le monde est la création non-subjective de notre âme… Pour moi, comme je l’ai déjà laissé entendre, tout autre propos relève, suivant les mots choisis de C. Fleury, du potin et de la rumeur. Quand à l’intérêt que l’on pourrait porter à la philosophie, aujourd’hui, je sais ce qu’il faut en penser, après des décennies d’expérience(s) en la matière, sans parler des étranges retournements spiritualistes d’une actualité plus récente, le tournant théologique de la phénoménologie…. Lorsqu’Ibn’Arabî parle d’une imagination dans l’imagination (divine) il dit tout ce qui mérite d’être dit et compris pour délivrer, au prix de nouveaux cheminements de pensée, et ceci valant cela, l’art de ses cabotinages et de ses névroses ; et toute religion, de ses penchants à l’intolérance et au crime.

Voyons donc Ibn’Arabî et en quels termes il expose ces vérités d’intuition (je devrai ajouter : d’éveil) dans son contexte si particulier de fusion avec l’esprit des Prophètes. (Je renvoie au livre : La sagesse des Prophètes, traduction de T. Burckhardt, Albin Michel poche 1974)

in Le verbe de Seth (p. 54/5) Bien que les Noms divins soient infinis quant à leur multitude – car on les connaît par ce qui en découle et qui est également indéfini – ils n’en sont pas moins réductibles à un nombre défini de ‘racines’ qui sont les ‘mères’ des Noms divins et des Présences intégrant les Noms. En vérité, il n’y a qu’une seule et même Réalité essentielle qui assume toutes ces relations et rapports que l’on désigne par les Noms divins. Or cette Réalité essentielle fait que chacun des Noms qui se manifestent indéfiniment comporte une vérité essentielle par laquelle il se distingue des autres Noms ; c’est cette vérité distinctive et non pas ce qu’il y a de commun avec les autres, qui est la détermination propre du Nom…

in Le verbe d’Enoch (p.70/1)

La Réalité est Créateur créé – ou bien la Réalité est créature créatrice. Tout cela n’est que l’expression d’une seule essence – non, c’est à la fois l’essence unique et les essences multiples… C’est ainsi qu’il y a perplexité du fait des perspectives contradictoires… Dieu se différencie dans le ‘théâtre’ de Sa révélation, en sorte qu’Il assume tour à tour des conditions diverses. Ce qui Le détermine (apparemment) n’est que la détermination essentielle dans laquelle Il Se révèle. Il n’existe rien d’autre. Sous tel rapport Dieu est créature… Et Il n’est pas créature sous tel autre rapport !

in Le verbe de Salomon (p. 161)

En vérité, l’univers est imagination, et il est Dieu selon sa réalité essentielle…

in le Verbe de Moïse (p. 176/7) cette révélation sans pareille :

J’étais un trésor caché. Je voulus être connu, et J’ai créé le monde… (Suivant cette parole prêtée au Créateur) le mouvement du monde de la non-existence à l’existence est donc le mouvement de l’amour se manifestant… La perfection divine s’exprime en ce qu’elle manifeste la connaissance relative aussi bien que la connaissance éternelle… car l’Être est d’une part éternel et d’autre part non-éternel ou en devenir. L’Être éternel est l’Être de Dieu en Lui-même ; l’être non-éternel est l’Être divin se reflétant dans les formes du monde immuable (les archétypes)… Il se manifeste donc à Lui-même dans les formes du monde afin que l’Être soit parfait sous tous les rapports… Le mouvement du monde est né de l’amour de la perfection (ou de l’infinité)… Dieu aime le repos mais Il ne l’atteint que par l’existence formelle, ni plus ni moins. De là résulte que le mouvement est motivé par l’amour et qu’il n’y a pas de mouvement dans le cosmos qui ne soit un mouvement d’amour.

Ces précisions si étonnamment concordantes viennent conforter les concepts-clefs que j’ai souvent rappelés pour dire le mystère de la création : l’Un en Deux bien sûr, mais plus encore, ‘imagination dans une imagination’ (celle de l’homme et celle du Créateur, paradoxalement complémentaires) et ce concept résumant le tout de l’Œuvre divin : la co(n)naissance qu’il faut bien écrire ainsi pour préciser ce que cela veut dire. Le relatif n’ajoute rien à l’Absolu mais c’est le Parfait qui s’accomplit Lui-même par miroitement réciproque (Nisargadatta lui-même avait utilisé cette image) et l’apparition d’un autre. Ainsi le statut ontologique de cet Œuvre (divin) est bien celui d’un mouvement et (cette fameuse conjonction qui hallucina Maître Eckhart, mais avant lui Avicenne et les théologiens arabes…) d’un repos – le statut de l’Homme Parfait, du gnostique parvenu à co(n)naissance parfaite : dans l’Apocryphe de Thomas, log. 50. On pourra préférer nommer l’Un de l’esprit pur en précisant qu’il est suressentiellement un infini plénier (de tous les possibles – ainsi que le conçoit la gnose akbarienne) mais la caractérisation d’une matière (même par les concepts de la physique contemporaine, le quantisme par exemple) sera toujours une amputation, une diminutio capitis du Seul qui comprend tout dans son bouillonnement de Vie. Ou alors, j’y reviens finalement, simplement nommer l’opération : création, et garder silence du nom de l’Acteur (ou du Fond), ou parler encore d’imagination. Moi au milieu d’un monde-univers, imagination en une imagination invincible à tout entendement. ‘De l’Esprit pur et mise en je-u’.

Notes (et indications bibliographiques)

1 Christophe Bouriau : L’imagination, résumé de tout ce qu’il faut savoir, Vrin (Chemins philosophiques) 2003. Je rappelle que la somme à consulter, sur ce sujet, est celle de J-J Wunenburger : Philosophie des images, PUF 1997

2 Yves Bonnefoy : L’imagination métaphysique, qui comporte également des articles voisins, est au Seuil, 2006

3 Alain Roger : Nus et paysages : Essai sur la fonction de l’art, Aubier 1978

4 Cynthia Fleury : Métaphysique de l’imagination, éditions d’écarts, 2000

5 Henry Corbin : L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn’Arabî a été réédité plusieurs fois. Mon exemplaire est celui de la 2ème édition chez Aubier, de 1993

6 J’ai assez dit aussi que la gnose visionnaire d’Ibn’Arabî s’inspirait du dernier platonisme, non point celui qui s’enlise dans ses délires conceptuels, mais bien celui qui émigre au Proche-Orient où il va nourrir l’imaginaire arabe, puis persan, et tous leurs édifices ‘philosophiques’.«  (MR pp 375-386)

Y a-t-il une ‘mission de l’art’ ?

C’est dans mon livre La Création – Esquisse d’un manifeste, publié par l’Association 379 en 2003, que je concluais par cette évocation d’une mission de l’art. J’y avais insisté davantage sur l’art pictural où je voyais cet effort spécifiquement humain de ‘traduire’, au risque de ‘trahir’, le monde invisible de l’Un primordial ; de vaincre l’objectivisme ! Mes lecteurs qui le souhaitent, peuvent obtenir le texte complet, avec illustrations, en déposant ici un commentaire où s’inscrira automatiquement leur adresse mail. Je leur enverrai le PDF par retour de courrier.

« Pourquoi en est-il ainsi ? Comment une opération de et dans la conscience, en elle-même totalement
immatérielle, en se liant à cette matérialité qu’elle éprouve et qu’elle mesure, peut-elle s’arroger une
existence plus réelle et plus légitime et s’opposer à la pure antécédence qui l’engendre ? Je parle de cette
concrétion mentale : un moi objectivé, matérialisé qui n’est pas moi, première personne et pur antécédent
de tout. Car je me suis plongé moi-même dans un profond coma. La réponse découle de la formulation
même de la question. L’expérience de la matérialité du monde, dans le domaine sensible de l’expérience
physique, et dans le domaine logique de l’appréhension de l’objectivité, occulte le fait radical et antérieur
de la non-objectivité de la création. Celle-ci, en tant qu’acte de création et de perpétuation, lui-même
hors des conditions permettant aux phénomènes de se poser et de s’imposer comme tels dans leurs
limites visibles, s’est trouvée soudain éclipsée par son objet.
La mission de l’art est de nous le rappeler. Elle consiste d’abord à s’insurger contre l’usurpateur : d’un
mot, la représentation conventionnelle du monde parée du masque de la vérité officielle ou, ce qui est
devenu si pernicieux, de la révolte d’appellation contrôlée. Ces temps-ci, elle consistera autant à se tenir
au large des discours des « chiens de garde » qu’à se préserver des vaticinations d’une parole libertaire
inspirée d’un subjectivisme radical. Le scandale cultivé à cet effet, le coup de poing calculé finissent
vite au Musée de nos jours. Et le label universitaire ne s’indigne pas d’une promotion ministérielle ! Le
seul pouvoir n’étant plus que le pouvoir de l’argent, demandez à votre interlocuteur : « Qui vous
subventionne ? » S’insurger contre le grand inquisiteur, l’hydre institutionnelle, permettre la délivrance
de la subjectivité (le visage authentique de l’Objectivité comme dirait l’insurgé Jourdain), l’ici
inassignable où prend source la présentation. Ne se compromettre par aucune prétention à la propriété
d’une unique vérité, et de son expression par l’image de beauté (un canon de beauté, cela ne se pouvait
mieux dire), fussent-elles miennes et de mon propos. Dans la détermination volontaire d’une autre
effectuation de l’expérience, le geste de création artistique, et non pas un déroulement explicatif, par
l’intermédiaire d’une rationalité comme le tente la philosophie, libère une autre vérité et un autre destin
pour moi-même. On nous l’a déjà asséné : une œuvre d’art est plus vraie en elle-même que tout ce que
je pourrais en dire, après. Ce cri du cœur de Célibidache quelque temps avant sa disparition : « Vous
dites que la 4ème de Bruckner est belle, non, d’abord, elle est vraie… » L’art est donateur d’images : le
monde est une imagination et une image, et pas une représentation. L’art est une traduction, ou une
interprétation de la visibilité du monde, de sa réalité physique (« arts plastiques » s’est imposé pour cela
?) et une régénération de la langue, du vocabulaire, constitués pour le récit de la création et de la
présentation. Mais en phase d’une création qui s’autorise antérieurement à la confection d’un jugement
logifiant une représentation. Représentations et reproduction devenues synonymes. Parce qu’il n’est pas
contempteur de l’image, l’art n’est pas idéaliste : toute idéologie l’est, et le techno-scientisme aujourd’hui
triomphant, plus que toute autre. En regard d’un monde offert à l’expérience, il aura pour mission de
provoquer une autre perception de ce monde, et du même coup une autre aperception de soi-même. Il a
pour mission de rappeler que l’acte d’être s’effectue dans une subjectivité irréductible, et que la meilleure
façon de définir cette irréductibilité, c’est d’instituer une parole de la première personne. Dans la
conscience ordinaire, dans l’ordre commun de l’expérience qui répète frauduleusement le geste de
subordination mentale à une prétendue objectivité « en soi », la falsification de l’expérience moi-monde
est une aliénation tragique. Elle s’accompagne d’une léthargie, d’habitudes, d’un appauvrissement du
sentiment et de l’émotion, finalement d’un véritable oubli de la condition propre de sujet. L’art a pour
mission de dénouer les liens qui trament cet état d’aliénation mentale dans lequel je suis continuellement
plongé, de dénoncer le discours, totalement inconscient ou sciemment proféré, qui sanctionne cet état
en lui donnant la monstrueuse légitimité qui fortifie la conviction du commun, étalant ses dorures sur
les bannières du mensonge installé. L’art a pour mission de dénoncer et déjouer la ruse de ce qui s’est
imposé à mon insu comme la norme irréfutable, « naturelle » et saine, de ma vie intérieure et de ma
conception du monde. Mais j’avertis d’un exemple plus simple : non point voir la Ste Victoire ou la
campagne aixoise comme l’a vue Cézanne, voir de mes yeux et accéder à la vérité de l’objet que je vois
moi, à ma vérité.
L’art exerce en premier la responsabilité qui nous oblige envers la vérité, la beauté du monde, ou dans
le monde si l’on préfère, étant entendu que c’est parce que nous sommes qu’il y a un monde. L’attestation
de sa réalité, au premier royaume qu’évoquait Maître Eckhart, est l’attestation d’un mouvement d’amour;
soit la formation d’un sens et, ce qui est malheureusement tout aussi possible, la confection d’un
contresens et par suite la multiplication de contresens. Parodies et simulacres comme autant de figures
de ma misère. Et celle-ci inversement égale à ma destination de prolonger la Création espérée par Celui
qui engendre son Fils pour une même œuvre (Maître Eckhart). Je devrais dire : le poète, dire : « je », si je
ne suis ce contresens. Je suis responsable de la lumière où s’expose l’amour désirant le monde, c’est-à-dire responsable de moi-même œuvrant, constituant, signifiant aux horizons de l’existence où je me
co(n)nais. Cette responsabilité est celle d’une régence adamique (Ibn’Arabi) : que je le sache ou l’ignore,
cela s’effectue.
Cette opération intellectuelle n’est pas le solipsisme qu’on a justement décrié, c’est la présentation du
monde, et de moi-même comme spectateur, médiateur ou auteur, dans une réalité totalement existenciée
et non point un simple rêve ou une fantaisie. C’est formidable parce qu’il y a quelqu’un pour (l’)attester
et (l’)interpréter au moment même de la saisie qu’il (en) fait de son regard, de ses mains, ou de son
jugement . Cela se produit par une infinité de libres lectures, d’innombrables goûts d’être,
d’incommensurables et irréductibles mesures… Le fini ou si l’on préfère, l’indéfini situé entre les ( ) que
j’ouvre à ma guise. Moi je suis l’Égal et le multiple, l’innombrable envisagement d’un Seul
(s)’apparaissant.
La voix de l’art choisit de représenter d’une manière qui s’impose, ou se propose plus « réaliste », plus
sincère, l’expression d’une véracité perdue ou inconnue, insoupçonnée : parce qu’il n’y a pas de
présentation du monde hormis la mienne. Cl. Roy évoquait à ce sujet une amusante réplique de Balthus:
« Pourquoi soupçonner mes représentations : y a-t-il jamais eu présentation ? ». Il n’y a pas de spectacle
réel de lui-même, objectivement posé par son en-soi naturel, sans la visée du spectateur et sa
présentation personnelle. L’homme ordinaire ne sait pas ce qu’il voit. Il croit qu’il voit, et croit qu’il agit
et croit qu’il croit bien, et légitimement, parce que la réponse du monde est elle aussi emprisonnée dans
la représentation d’une ignorance, à nouveau interprétée et classée dans les catégorisations d’une
ignorance ignorante d’elle-même. La présentation, l’aperception au premier royaume d’un sujet-objet
comme première donation des modèles, une irisation de leur secrète présence, la surgie authentiquement
première du possible, n’est peut-être pas perdue. Dira-t-on l’apprésentation, en tant que geste
d’appropriation de l’objet par le sujet, non plus dans sa subjectivité absolue, mais sa subjectivité
mondaine d’intention et de parole, devient l’activité intellectuelle responsable de la conscience
formatrice, constituante. La présentation est cachée par la représentation qui se passe comme une mise
en « plis » objectivement pratiquée. C’est la mission de l’art de nous le rappeler par le dess(e)in d’une
autre représentation, ouvertement subjective, d’une décision purement subjective, qui soit ouvertement
l’inclusion de l’objectif à l’intérieur du subjectif, du fini réinstallé à demeure d’infini. La création
artistique est l’expression, ou la traduction d’une perception neuve, non plus la représentation qui n’est
que l’interprétation de données sensibles par une imagerie pauvre, une conceptualisation pauvre, ou
savante, quand elle est augmentée des objectivations de la dissection scientifique. La langue que
s’invente le créateur est totalement neuve ; elle n’appartient qu’à lui et peut rester longtemps, toujours
peut-être, incomprise et ignorée. Devenue langue d’école à son tour, elle peut être à son tour
institutionnalisée, confortée par la valeur marchande, la mode ou un mécénat, investie par l’idéologie
dominante, instrumentée par un totalitarisme.
La création artistique n’est pas plus créatrice que n’importe quelle autre perception qui « organise » la
venue au monde des impressions tramées dans la rencontre d’un sujet et d’objets. Elle assume son destin,
elle le veut, et la matérialité du monde ne l’égare plus. Par contre, c’est une création « compromettante »
qui prend le risque de s’exposer comme telle, d’exposer sa subjectivité radicale d’inspiration, par le
moyen de la confection de l’image gravée dans la « matière » réappropriée. Sa subjectivité revendiquée,
à ce point-là, est aussi la reconnaissance de son caractère convenu, et je prends soin de ne pas dire cette
fois : conventionnelle, en tant qu’interprétation des faits du monde en une parole inconnue, une image
enracinée au commencement d’une surgie imprévue.
La formation d’une autre langue et de variétés de langues, pour d’autres images, a pour dessein de nous
rappeler notre pouvoir créateur et peut-être notre responsabilité envers une réalité primordiale,
antérieure. Elle permet d’affirmer aussi que cette autre représentation est plus vraie, plus authentique,
plus fidèle, et l’on n’a jamais rien voulu dire d’autre en prétendant qu’elle était plus belle, tant est que le
beau ne l’est qu’à proportion du vrai caché qu’il délivre et manifeste. Elle s’est déclarée ouvertement
contre celle qui se prétend copie conforme d’une perception pareille à un enregistrement mécanique,
une fois pour toutes réglée par une loi intangible de la ‘nature’ qui, seule régenterait tout ce qui arrive,
et la vie même du sujet énonçant ce propos. La vérité de l’art est contenue dans l’aveu même de cette
subjectivité qui exécute la représentation de ce qui n’a pas connu le goût de l’existence, et dont la
présentation se forme exclusivement en représentation ouvertement imaginante, non pas en donation
d’un étant déterminé une fois pour toutes. La mission de l’art est de réaffirmer le mystère du « il y a » :
que c’est ‘comme’ un ‘quelque chose’ qui se pose au-devant du sujet, dont la régence personnelle
éprouve le monde en bâtissant le récit, l’image, la représentation. Régence et responsabilité : le réel n’est
pas ce qui se mesure à l’aune du mesurable, mais ce qui se déclare comme tel au centre du sujet qui
l’éprouve, par l’entremise d’une proposition qui aura pouvoir de libération ou d’asservissement. C’est
parce que je vois “ mon ” arbre qu’il y a un arbre devant moi, et non l’inverse. Mais je suis responsable
de la réalisation, et s’il est possible de le préciser, de l’apprésentation de mon arbre : en innocence, beauté,
impermanence, transpassibilité.

L’icône véritable veut rédimer toute la création, qui rétablit le regard dans sa vérité d’acte exhaussant le Royaume éprouvé comme l’efflorescence visible des modèles invisibles. L’invisible qui rend visible… Puisque c’est mon regard qui est l’acteur de ce sacre, peu importe la prétendue sacralisation de l’image dans un temple ou dans un musée. Elle exigera toujours d’être vue, rencontrée, pour l’échange du regard induisant réciprocité d’esprit, pour le renforcement de la perception imaginante et plénifiante. Elle ne me regardera que si je me suis gardé intègre et digne à la source de mon regard, ouvert à l’Ouvert. Ces moments ne commandent pas une éthique de l’obligation : ni précaution, ni concentration volontaire. La simple méditation de la vie est une veille alerte, le consentement authentiquement respectueux de ce qui est, mais, je souligne, de simple attention. Les heures (les heurs) passeront ainsi sans m’éloigner de la commune présence où s’unissent sans se confondre je et ob-je-t. La vie poétique efface le partage fallacieux entre l’instant privilégié par la présence de l’icône, cette prière de vie, et l’instant commun, répété de tant de gestes quotidiens, que l’on croit triviaux à force de cette répétition. L’expérience unique et sans nombre qui réalise cet étoilement d’instants par di-férence sans séparation, don sans perte, distance sans oubli ni aliénation, co-naissance, je l’appellerai béatitude, comme Spinoza, quand la reliance s’est parfaite par co-naissance perpétuée. Ici l’éternel s’éprouve en personne : non l’impersonnel oriental, non plus l’individuel stigmatisé d’une faute originelle ou de la coupure ontologique conçue par la métaphysique occidentale. La réalisation comme éveil d’un regard qui réunit l’extérieur et l’intérieur. En cette éternité donnée à l’instant, où tout arrive, il ne se passe rien ; je demeure. Cette demeure a pour nom liberté, et, parce qu’il y a fragile conjonction avec de l’autre, faillibilité. L’art peut seul nous rappeler que cet autre n’est pas un objet, mais, comme le goût d’un sentiment, l’écho du plus profond en résonance avec lui-même. Il peut seul composer cette figure capable de susciter enchantement, non par savoir-faire, mais savoir-être. Ses choix poétiques constituent son geste visible, sa preuve, qui nous ressuscite et nous rend l’éternité de notre condition de passeur du temps, de passant. Imagination, image, sont pour moi des concepts à garder clairs, autant que conscience ou personne, et c’est pourquoi j’ai tant insisté pour l’acception juste de ce qu’il faut entendre par icône ou idole, l’illustrant de tant d’exemples, citant les peintres-poètes de préférence. Je m’étais promis de revenir sur mon association Chardin/Morandi et je me suis souvenu de notes plus anciennes, pour le même propos apparemment dissocié, rapprochant Cotàn et de Staël. Cotàn, le cistercien espagnol qui transgressa l’interdit bernardien et rompit les faux dilemmes de la figuration en exhaussant à un degré de gloire céleste incomparable l’humilité des choses offertes, dans la cage même de leur exactitude géométrique. Il n’use pas seul de cette recette mais le cadre peint sur ses tableaux accroît tragiquement l’emprisonnement de la présence dans les choses. Cotàn n’a ni la lumière de Rembrandt, ni celle de Vermeer, ni celle de son compatriote Ribera, et pourtant son austérité un peu glacée diffuse pleine lumière. Dans son carcan aux lignes soigneusement tracées, il expose la majesté incontestable du réel. Nous apprenons que les choses sont de matière infinie, de matière à contenu d’infini…. C’est exactement ce que voulut montrer Nicolas de Staël, trois siècles plus tard, avec une manière si différente. On s’en aperçoit en examinant ses dernières natures mortes, formes épurées, sommaires, quoi de mieux qu’une cafetière, avec de la couleur épaisse, très unie, forçant le contraste d’objet à objet, sur fond noir ou bleu puissant : une austérité tragique signifiant clairement que ce n’est ‘que ça’ mais signifiant la transparence d’un Absolu donné-caché. Inexplicablement, de Staël ne s’en est pas satisfait. Mais se reprochait-il d’avoir trop appris, sans parvenir à mieux le dire, sans pouvoir détenir et délivrer de sa main ce qui ne se donne mieux qu’à la faveur du retrait ? Et c’est le retrait qu’il peignait avant de mourir.

La vérité ultime n’a de prix qu’à l’épreuve de ce qui se dérobe, sans entraîner perte : dans l’image de la lumière du Père, son image sera cachée par sa lumière. Je suis moi-même cette image, au plus visible que la vie sociale montre en habit de personnage obligé. Au prix de la perte, anéantissement mais non effacement, l’art peut jouer à dérober le vol, détourner le mensonge, subvertir la subversion, enchaîner l’aliénation. S’il propose l’essai dramatique d’une image qui ne copie pas, délivrant une vérité en péril d’elle-même et de sa falsification, je peux l’élire pour m’essayer moi-même à la vie poétique, rebelle et secrète, à son épreuve et sa célébration. »