Ces lignes suivent exactement celles que j’ai publiées dans l’article précédent. J’espère qu’elles permettront de mieux comprendre ce que j’ai voulu désigner par l’autre langage, une fois explorées toutes les voies connues de la logique…
« Je crois l’art pictural également exposé aux mêmes périls de l’expression, de
l’interprétation d’un réel masqué. D’autant plus qu’il s’applique à (re)produire le sensible
même de l’image, ce passage obligé vers l’Idée, ce qu’il faut conjurer, sans non plus le
soustraire, l’effacer. Mais quelle difficulté ! D’octobre 2022 à janvier 2023, on peut voir à
Paris, au Musée du Louvre, une exposition intitulée Les choses, une histoire de la nature
morte, beau programme qui nous ramène à cette question des ‘choses’ qui se tient
également au centre de tout l’art pictural depuis la plus haute Antiquité. Par le choix des
œuvres proposées, la commissaire de l’exposition, Laurence Bertrand Dorléac, nous
reconduit aux mêmes questions posées par la poésie : banalité ou secret essentiel des
choses, ou comment lire ces présences qui nous entourent au quotidien. Au fil des pages
d’un catalogue somptueux qui a été publié à l’occasion, nous retrouvons une citation de
Victor Hugo : Car les choses et l’être ont un grand rapport ; une citation d’Henri Michaux
aussi : Choses, choses, choses qui en disent long quand elles disent autre chose. C’est
presque tout dire déjà… Mais l’image ? Un long texte introductif nous instruit de l’histoire
de l’art des choses. De l’Antiquité qui parvient déjà à déchiffrer leur trompeuse banalité, à
l’ère chrétienne qui dure plus de mille ans sans parvenir à les dissimuler sous les voiles
d’un récit indéfiniment répété de la légende christique, à la Modernité enfin qui restitue
peu à peu leur noblesse, de Cotán à Richter, ou les dissimule à nouveau sous un masque de
délires idéologiques, de la fontaine de Duchamp au gigantesque crâne de ferrailles
construit par Subodh Gupta. Il y a bien deux miracles parfaitement vérifiables, chacun y
allant de ses propres yeux, qui s’exposent dans la peinture de l’Espagnol Cotán et de
l’Italien Morandi exposé à proximité. Le génie de Cotán se sert de l’exactitude géométrique
même des objets représentés (mais des légumes et des fruits !) pour nous confier
directement leur réalité essentielle dans ce paraître minutieux de l’image qu’il confectionne
– par exemple les nervures finement dessinées d’un cardon : miracle de rendre visible
l’invisible ! Au contraire, Morandi dilue les contours et les traits des objets (mais de la
vaisselle, des bouteilles ou des vases le plus souvent juxtaposés sur une table !), atténue
leurs couleurs, sans les faire disparaître, et à seule fin de les faire mieux paraître ; grâce à
lui, nous imaginons ‘plus’ dans l’instant de la rencontre qui réunit ‘spectacle’ et ‘spectateur’
pour l’unique célébration d’un Tout vivant, ‘deuxième création’ à laquelle nous participons
du regard et qui ne trahit rien de la première, d’origine inconnaissable, donation de réalité
et sauvegarde d’un mystère. Comme si Morandi appauvrissait l’évidence de ce qui se donne
immédiatement sensible, pour en augmenter l’éclat de ce qui reste habituellement voilé
mais qui, grâce à lui, se délivre grâce à une suggestion ‘silencieuse’ (still life !) mais
néanmoins puissante. Changeons de point de vue : on a déjà tout dit de l’obscénité
introduite dans l’art contemporain par Marcel Duchamp, imité lui-même par tant de
suiveurs épris de célébrité. Pourtant, dès l’Antiquité, l’essai avait été tenté de révéler le
sublime par l’ignoble même, et par la représentation de matières viles ou souillées ; ainsi
Pyricus qui reçut le surnom de Rhyparograhe (peintre d’excréments), parvenant à vendre
fort cher ses productions (un rappel de Paul Klee cité !) Bien sûr, on préfèrera Chardin qui
est là aussi, qui ravit Diderot en lui imposant une réalité évidente des ‘choses’ comme il
avait été incapable de la soupçonner… Et plus loin Braque, et Picasso, et Matisse, dont le
‘cubisme’ ou le ‘fauvisme’ tant discutés en leur temps, nous ouvraient les portes d’une
transfiguration de la perception. C’est toute l’aventure résumée de notre rapport immédiat
au Tout par des illustrations révélatrices d’un exhaussement bouleversant du réel, ou d’une
trahison pure et simple de sa manifestation en des figurations volontairement dégradantes
à seule fin de publicité et d’enrichissement de l’artiste. Voilà une polémique qui a d’ailleurs
beaucoup enflé ces toutes dernières années.
Avant de poursuivre en direction d’un autre champ de création artistique, j’aimerai tendre
encore un arc de compréhension nouvelle que j’ai cru également fondée par deux livres
apparemment éloignés dans leurs propos. De Philippe Descola : Les formes du visible,
(Seuil 2021), et de Philippe Grosos : Lucidité de l’art, (Cerf 2020). Philippe Descola nous
offre une somme immense de connaissances sociologiques, ethnographiques,
d’enseignements puisés dans la philosophie et l’histoire, des mises au point stupéfiantes sur
l’évolution des points de vue esthétiques depuis la préhistoire, qui sidèrent littéralement.
Une enquête impossible à parcourir ici ; mais voyons bien son propos. De départ : Au
rebours de l’idée classique en anthropologie et en histoire qu’il n’y a qu’un seul monde,
sorte de totalité suffisantes en attente de représentation selon différents points de vue, j’ai
pensé qu’il était plus pertinent, et plus respectueux pour ceux dont on s’efforce de décrire
les façons de faire et les façons d’être, de considérer cette diversité des usages comme une
diversité de processus de composition des mondes. (…) De ce fait, une fois que le
mouvement de mondiation est engagé pour un humain, c’est-à-dire dès la naissance, il ne
se produit pas une ‘vision du monde’, c’est-à-dire une version parmi d’autres d’une réalité
transcendante à laquelle seule la Science, ou Dieu, pourrait avoir un accès intégral ; il
produit un monde au sens propre, saturé de sens et fourmillant de causalités multiples, qui
chevauche sur ses marges d’autres mondes du même genre qui ont été actualisés par
d’autres humains dans des circonstances analogues. Et c’est la relative coïncidence de
certains de ces mondes, les repères communs et les expériences partagées dont ils
témoignent, qui donnent lieu à ce qu’on appelle d’ordinaire une culture. (p 11) Autrement
dit, c’est cette diversité même, d’un continent à l’autre, d’un âge à l’autre de notre humanité
tout entière, que révèle une constante, acharnée recherche de sens, par tous les moyens : la
construction d’une ‘mondiation’ humaine capable de prolonger et d’existencier aussi, à sa
mesure, le fiat d’une ‘première création’ retranchée dans sa transcendance et à jamais
indescriptible. Des centaines de pages consacrées à ce travail, des centaines d’illustrations
empruntées à toutes les cultures, permettent d’identifier quatre ‘modèles’ de ‘mondiation’ :
animisme, totémisme, analogisme, naturalisme. C’est évidemment cette attitude qui appelle
le plus d’attention et de réflexion puisqu’elle a dominé notre culture occidentale depuis la
Renaissance, le 17ème siècle de Félibien, jusqu’à nos jours, l’introduction des
neurosciences. André Félibien ? Dans Le songe de Philomate publié en 1683, Félibien fait
dialoguer Peinture et Poésie, deux sœurs qui raccommodent à leur façon le thème célçbre
de l’Ut pictura poesis inauguré par le Latin Horace, mais dans l’interprétation inversée
comme c’est la coutume depuis la Renaissance : désormais ‘la peinture ressemble à la
poésie…’ Descola en fait le commentaire suivant, qui nous situe enfin dans la vraie
problématique devenue la nôtre : … les règles de l’imagination visuelle sont tout aussi
exigeantes et logiquement articulées que celles de l’imagination langagière ; que les
formes du visible, tout en répondant à une syntaxe d’un autre genre que celle articulant les
formes du dicible, n’en sont pas moins structurantes que celles-ci ; et qu’il faut, pour
commencer à les élucider, un effort collectif analogue à celui fourni jadis par les pionniers
de la grammaire comparée… Non seulement les images iconiques peuvent être
appréhendées selon leurs modalités propres de figurer des régimes de mondiation
complémentaires de ce que le langage en révèle, mais que ces modalités, tout comme les
régimes qu’elles rendent visibles, sont autant de transformations les unes des autres. (p
589) On devine tout le travail de l’ethnographe, de l’historien d’art qui s’ensuit. C’est un
autre parcours, et qu’il serait trop long d’évoquer ici. Je reste volontairement en amont de
la question : quelle lecture, si complexe soit-elle, sera en mesure de nous informer au mieux
de cette relation de l’être humain au monde qui l’entoure, comment il le connaît ou le
comprend, et quelle imagination y prend naissance. C’est ainsi que Descola, à la fin d’une
longue étude du naturalisme, jusqu’aux ultimes tentatives de s’en dégager comme l’ont
voulu les inventeurs de l’abstraction contemporaine, et finalement les neurophysiologistes
d’un nouveau réalisme, parvient à cette observation : Emporté par la perspective exaltante
de dévoiler dans des images enfin objectives les ressorts les plus secrets de l’esprit humain,
le militant du naturalisme accompli n’a pas assez pris garde que l’intériorité est plus qu’un
mécanisme computationnel… que le matérialisme exige toujours un point de vue sur ce
qu’il rend manifeste, et que celui-ci ne peut être la simple vigie de l’homme intérieur… (p
531) Cette symbiose du monde intérieur et du monde naturel se révèle dans tous nos efforts
gnoséologiques, scientifiques ou artistiques ; une unité vivante, organique – rappelonsnous Merleau-Ponty et Whitehead – qui impose la vision d’un Tout aux polarités multiples,
tantôt si apparemment ‘objectives’ et tantôt irréductiblement subjectives. Au terme d’une
étude approfondie des différentes étapes de la formation d’un art préhistorique, qui reste au
demeurant entièrement mystérieux pour nous, Philippe Grosos en vient à des conclusions
similaires, en historien d’art et en philosophe : l’art, tout en relevant, comme toute réalité,
d’une dimension indéniablement historique, relève tout aussi bien et fondamentalement
d’une dimension anhistorique et structurante de l’existence : l’humain seul, et dès son
apparition en Europe comme en Asie en tant qu’homme génétiquement moderne, homo
sapiens sapiens, est artiste et par l’art il ne cesse de représenter son mode d’être au monde.
Or ce que montrent les œuvres figurant animaux et environnement, c’est la façon
paradoxale dont nous sommes au monde : nous pensons et agissons sur un mode présentiel,
mais ne cessons d’en appeler à un mode participatif. Nous sortons, comme l’ont longtemps
mis en évidence les représentations animales, d’un mode fusionnel ; et nous ne cessons de
rêver, pour ce qui est de notre rapport à l’environnement naturel, d’un mode fusionnel. (p
168) C’est peut-être bien l’enjeu de la connaissance et à nouveau, cette reliaison de la
question de soi à la question du Tout.
J’ai cru noter des efforts exemplaires pour tenter une résolution de tous ces conflits évoqués
plus haut en parcourant les figures nombreuses et si contrastées de l’œuvre du peintre
allemand Gerhard Richter (né en 1932) ; peintre mais qui d’abord n’a pas osé peindre,
voyageant sa vie durant d’une réalisme obsédant à la création de figures totalement
abstraites. Il a commencé par interroger la photographie, son réalisme donc : des personnes
de sa famille, des personnages étrangers, puis des paysages et les publicités qu’on voit sur
les murs, et des ‘natures mortes’ quand il y arrive, qu’il compose lui-même jusqu’à une
classique ‘vanité’ avec un crâne, une bougie… Mais d’abord, ces photos peintes ; ce sont
des photos maculées de peinture, méconnaissables : la représentation ouvertement
photographique, d’origine, y est déformée, triturée, torturée même, et quasiment anéantie.
La photographie, après tout, c’est l’intention et souvent la réussite d’un réalisme
impeccable, irréprochable. Comme dans le cas des œuvres ‘classiques’, Richter va tenter
d’imiter cette image (ou le prétendre !) et, n’y parvenant pas, il va la ‘flouter’, la déformer,
la détruire. Ce faisant, et encore une fois c’est ce qu’il ne dit pas, ou du bout des lèvres dans
ses Entretiens (Richter, 100 pictures, édit. Hatje Cantz) c’est qu’il a exploré l’image dans
toutes ses dimensions, ses semblants et ses mensonges, et finalement découvert sa vérité
cachée, sa vérité possible du moins, celle qu’on ne voit jamais en restant fasciné par le
réalisme photographique. Dans cette perspective, nous frôlons une vision ‘orientale’ :
aucun objet n’a d’importance, et tous les objets sont animés des mêmes forces qui soulèvent
le monde et que l’artiste tente d’évoquer par ses moyens propres. Mais l’image définitive,
la ressemblance parfaite ou qui se veut telle, doit être châtiée et c’est bien entendu la
photographie qui en fait les frais, cette photographie par ailleurs si enviable aux yeux de
l’artisan… Il s’explique : pourquoi interroger la photographie en peignant par-dessus
fidèlement, en créant l’apparence d’une peinture, d’une œuvre picturale, en recouvrant
simplement de peinture les formes saisies par l’objectif ? C’est un tableau d’inspiration
naturaliste qui répond finalement : en quatre arbres, les mêmes, plantés dans un champ
quelconque : une photo d’abord, déjà ‘nébulisée’, donc partiellement déréalisée, puis les
arbres repeints, jusqu’à complète disparition du tronc et des branches, des feuillages. La
réalité photographique est effacée, purement et simplement et ce qui a semblé d’abord
obéissance, allégeance, est devenu révolte, destruction. L’arbre si célèbre de Mondrian
avait inspiré une déconstruction puis une idéalisation ; mais, en œuvrant à la métamorphose
de son arbre, Mondrian s’était trompé. Comme bien d’autres après lui entraînés dans la
même erreur, il avait cédé à l’hégémonie du concept galiléo-cartésien (et de ce point de
vue-là, on voit bien que c’est un anti-platonisme, car l’idée n’est pas uniquement traduisible
more geometrico), quand Richter, lui, invente une image qui n’est plus conceptuelle, avec
d’abord ces coups de pinceau rageurs qui biffent carrément l’arborité physique de l’arbre
pour atteindre au lyrisme… pas tout de suite, mais plus tard, une autre maîtrise acquise.
Richter va protester toute sa vie qu’il n’interprète pas, ne traduit pas une idée préconçue,
n’illustre pas, n’idéologise pas. Il va même proclamer la suprématie du hasard (la chance,
dit-il même) et de la dynamique si mystérieuse des matières. Mais les grands tableaux
abstraits de sa dernière période, et même des monochromes gris disent qu’il est arrivé à
libérer le bon geste, libérer le regard, libérer une autre visibilité, une autre lisibilité.
C’est ainsi que je crois Richter capable d’avoir parcouru la voie tout entière, résumé à lui
tout seul toute la modernité en peinture, cristallisant même tous ses efforts, et en apportant
de plus un sang neuf à son art qu’il illustre de toutes les techniques explorées à notre
époque : d’un réalisme de l’apparence immédiate donnée en ‘photo’ à une traduction non
figurative de la réalité offerte. Il autorise ainsi une nouvelle lecture de la tradition. Le
problème de l’imitation, de la poursuite du geste créateur ne s’évoque plus de la même
façon quand il y a dépassement, et plus encore exhaussement, qui est une sorte de
métamorphose sans que le modèle, l’original disparaisse tout à fait. Richter est celui qui
offre l’exemplarité d’un renouvellement des arts plastiques au 20ème siècle, et notons-le
bien : en se présentant toujours comme un ‘peintre’, disant même que c’est son ‘métier’ !
Son art ne s’inscrit pas uniquement dans le débat ‘classique’ de l’iconoclasme ou de son
contraire, du moins pas dans ses termes traditionnellement utilisés. Il le dit lui-même cette
fois, et à propos du ‘divin’, fort explicitement, comme il le fait paraître dans ses vitraux :
Il n’apparaît tout simplement pas… c’est une catégorie différente… Ajoutant plus
loin dans le même entretien : L’art est un archétype, aussi sublime que la divinité, aussi
inexplicable que la vie, indéfinissable et sans but. Sans but catéchétique ni idéologique :
une profession apophatique, mais ce mot n’est même plus utilisable. Nous avons dépassé
la question, nous en avons ouvert une nouvelle aussi : il y a bien une ‘dicibilité’ de
l’Inconnu, et même une image, mais peut-elle s’exprimer par la restitution des données
sensibles comme notre expérience primaire nous les livre et comme notre mémoire les
enregistre ? C’est dans ce défi de la création artistique que se situe une irremplaçable
‘mission de l’art’. » (pp 419-427)
Après une analyse des problèmes rencontrés à l’écoute des musiques contemporaines (pp …), je concluais par ces deux éloges de la poésie (pp 434-435) – à retenir :
Éloge d’une soupçonnée (René Char)
La poétique peut prétendre au rang de philosophie première, dès lors que le phénomène poétique a en propre de réaliser l’humanité de l’homme, l’intersubjectivité vivante, la présence du monde. Le poème arrivant de l’abîme non verbal où l’homme a son émotion vive, ouvrant au lecteur-auditeur son propre abîme, et édifiant, dans la beauté, la communauté affective des solitudes individuelles, donne dans la même parole la vie vivante et le monde réel. Le phénomène poétique révèle l’homme à lui-même, où se révèle monde.
J. Thélot, le travail vivant de la poésie, p. 134, encre marine 2013
La représentation est le savoir identique au voir. Mais c’est l’âme la vérité : l’âme invisible, réfractaire à l’objectivation, irreprésentable. Il faut donc désécrire : écrire sans voir, sans savoir, sans représenter.
De l’âme à l’âme l’accès est seul l’amour. C’est l’amour seul qui désécrit.
Désécrire tire la conscience vers son aval où la temporalité objective de ses aventures dans le monde se réduit à son fonds affectif, heureux de s’étreindre. L’esprit déséscrivant descend de l’histoire à la vie, du temps mondain à l’éternelle passion, du vieillissement à la naissance absolue. Il renaît ainsi à sa parution originaire, à son présent éternel qui incessamment le conduit à lui-même.
J. Thélot, Un caillou dans le creux, p. 34, éditions Manucieus 2016
Oui, c’est la lumière qu’il faut à tout prix maintenant. Quand les oiseaux commencent à n’y plus voir, ou rien que des fantômes, rien que des ombres ou des souvenirs, il faut produire des sons qui la préservent, radieuse, dans l’ouïe. Quand celle-ci défaille, il faut la transmettre par le bout des doigts comme une étincelle ou une chaleur. Il faut essayer de croire que, de ce corps de plus en plus froid et fragile (dont souvent on aimerait mieux se détourner) est en passe de s’enfuir à tire-d’aile une figure invisible dont nos oiseaux familiers, le rouge-gorge, la mésange, ne seraient que les turbulents ou craintifs reflets en ce monde-ci.
Une fois toute repliée la lumière du monde
qui nous empêchera d’aimer encore la servante invisible
commise au soin de ces piles et de ces plis ?
Philippe Jaccottet, Œuvres, p. 846, Pléiade/Gallimard 2014