Juste un instant (12) : Rafal Blechacz

Je ne m’en remets pas : pour une émotion, c’en était une, un coup de coeur comme on dit, mais un coup de coeur à vous faire mal vraiment tant l’émotion est forte. Je viens d’écouter ce dimanche soir sur Arte la transmission d’un concert donné à Hambourg par Rafal Blechacz : une Ballade, des Mazurkas (dont la 4ème, opus 17) et la Polonaise-Fantaisie opus 61. Une découverte renversante pour moi. J’aime Chopin, passionnément, je le tiens pour un grand, ce qui n’a pas toujours été l’avis de tout le monde, et j’aime ses interprètes, ceux qui parviennent à traduire sa fougue, sa générosité, et aussi sa mélancolie, la délicatesse de ses sentiments si pudiquement maîtrisés ; noblesse, distinction, raffinement, retenue et grande expressivité… J’ai trouvé tout cela chez Rafal Blechacz, entièrement vrai, entièrement perceptible, bouleversant.

Le beauté des mains et le raffinement du jeu : son héroisme mesuré et sa délicatesse musicale, chaque note sur le piano comme un enchantement, un feu du ciel éclairant sans brûler, une respiration très ample et très souple, une légèreté presque vaporeuse et la force sereine ; je dirais comme celle d’un intellect vivant, association clairement perçue de la plus haute intelligence et de la plus profonde sensibilité. Avec élégance, je répète, une maîtrise et une amplitude de voix résonnant comme un infini – sereinement. Qui avais-je entendu auparavant ? Tous. Je n’oublierai jamais, j’avais 17 ans, deux concerts à Alger, le premier avec Jose Iturbi, le second avec Samson François. On ne savait plus à quel saint se vouer, on était fous, on comparait bien sûr, mais que signifie ‘comparer’ lorsque de tels chants poétiques s’élèvent, qui vous arrachent à vous-mêmes mais pour vous rendre plus humains, avec un goût de véracité jusqu’alors inconnu, une promesse d’éternité accordée par cette rencontre vivante, unique et pourtant inoubliable, avec la valeur.

Je les ai tous entendus , les Rubinstein, Benedetti-Michelangelli, Magaloff, Pollini, Argerich, Pogorelich, Zimmerman, dernièrement Kissin qui jouait le deuxième concerto avec des foucades trop russiennes à mon goût, et dernièrement Nelson Freire, la noblesse virile d’un tempérament dompté et fidèle… Et Rafal Blechacz vint. En un mot ou deux ? L’essence de l’art pianistique, c’est à dire, naturellement, Chopin.

J’ai eu la surprise de constater que notre jeune pianiste – il n’a que 25 ans – était bien présent sur Internet. Bel article sur Wikipedia qui donne en liens externes le site de Rafal lui-même ; on peut le consulter en anglais. Et les quelques courts extraits d’enregistrements filmés que propose You Tube. C’est formidable !

PS (lundi matin) : Voilà qu’on m’écrit de partout : « Mais comment, vous ne connaissiez pas Rafal Blechacz, un mélomane comme vous ? » Non… Qui me connaît sait que je sors rarement de mon temple, les sonates de Beethoven ; des fois pour aller au temple d’à côté, les sonates de Schubert. Et une excursion, à la rigueur, vers une symphonie de Bruckner. C’est tout, et je m’en repens.

L’art qui nous fait signe(s) – 3 : Whistler par Mallarmé

Paru dans Connaissance du matin le 07.01.2009

James A. McNeill Whistler – 1834/1903- peintre américain, a beaucoup vécu en Europe où il a fréquenté écrivains et peintres célèbres. Ce qu’on appelait à l’époque un dandy. Il est l’auteur d’incomparables Nocturnes, dont le Nocturne en noir et or. La Fusée qui retombe, un des plus beaux tableaux du monde, un des plus inspirés, tableau également célèbre aussi pour être à l’origine d’un fameux procès opposant le peintre au critique d’art Ruskin qui l’avait diffamé.

numeriser0012.1267871844.jpg Whistler : Nocturne, la fusée qui retombe, 1875

J’ai trouvé dans la belle biographie écrite par Patrick Chaleyssin la citation d’un portrait de Whistler écrit par Mallarmé qui l’avait bien connu et admiré. À votre tour de lire : “Si extérieurement, il est, interroge-t-on mal, l’homme de sa peinture – au contraire, d’abord, en ce sens qu’une oeuvre comme la sienne innée, éternelle, rend de la beauté, le secret ; joue au miracle et nie le signataire.

Un monsieur rare, prince en quelque chose, artiste décidément désigne que c’est lui, Whistler, d’ensemble comme il peint toute la personne… Stature petite, à qui la veut voir ainsi, hautaine, égalant la tête tourmentée, savante, jolie ; et rentre dans l’obsession de ses toiles. Le temps de provoquer !

L’enchanteur d’une oeuvre de mystère close comme la perfection, où notre cohue passerait même sans hostilité, a compris le devoir de sa présence. Interrompre cela par quelque furie de bravoure jusqu’à défier le silence entier composant le maintien, pour peu, sans rien perdre de grâce, éclate en un vital sarcasme qui aggrave l’habit noir, ici au miroitement de linge comme siffle le rire et présente à des contemporains devant l’exception d’art souveraine, ce que juste, de l’auteur, eux doivent connaître, le ténébreux d’autant qu’apparu gardien d’un génie, auprès comme Dragon, guerroyant, exultant, précieux, mondain. »

J’insiste bien : Mallarmé dixit. Dans le journal Divagation (1896)

numeriser0013.1267871859.jpg Whistler, Nocture, Crémorne, 1872 

L’art qui nous fait signe(s) – 2 : Turner, Paris 2004

Le nouveau Turner est arrivé ! Plus exactement la nouvelle rétrospective, au Grand Palais, qui propose : Turner et ses peintres, ses modèles si longuement contemplés dans les musées où il a puisé ses inspirations de débutant. Déjà la foule s’y presse, les livres s’amoncellent dans les librairies (Camus a reculé du coup !), la télé en parle (elle parle beaucoup de Chopin aussi, surprise !) et les journaux ont même leurs articles agrémentés de nombreux commentaires. J’en ai lu beaucoup et là est mon étonnement. Les lecteurs se plaignent évidemment de la presse autour des tableaux devenus difficilement accessibles, mais certains témoignent de leur déception. Turner décevrait à côté des grands Anciens  : Le Lorrain et Poussin qu’il a (trop ?) fidèlement copiés ; Turner ne paraîtrait plus, à côté de Monet, un vrai précurseur de l’Impressionnisme, ni, à côté de Rothko, un vrai précurseur de l’abstraction ! Je m’en étonne et j’attends d’aller voir moi-même, j’ai mes billets pour la mi-mai ! Et en attendant, voilà l’étrange de mon sujet, j’en reviens à l’exposition de 2004/05, grâce au catalogue de la RMN que j’ai retrouvé, où se comparaient alors Turner, Whistler et Monet. D’un premier coup d’oeil, il me semble que la perspective, en s’inversant, est meilleure…

numeriser0007.1267868889.jpg Turner, Venise, San Georgio Maggiore, 1840

D’abord Turner et Whistler. Ils ne se sont pas rencontrés mais comme personne n’en doute, Whistler se lit dans Turner, le meilleur de Whistler, Whistler révolutionnaire et ouvertement impressionniste, Whistler en pleine bagarre avec Ruskin. Quelle histoire ! Ruskin, le célèbre critique et historien d’art anglais (1819-1900), a passé sa vie à encenser Turner, le consacrant même le plus grand maître de la tradition anglaise. Plus tard, lorsque Turner fait évoluer sa peinture vers des ‘floutés’ de plus en plus imprécis, s’engageant dans ce ‘mal fini’ qui est à l’origine d’une polémique sans fin, extrêmement violente, Ruskin le déclarera ouvertement ‘fou’ et traître, c’était le plus grave, à la tradition d’école anglaise dont il l’avait précédemment déclaré champion. En prenant partie pour les peintres préraphaélites, Burnes-Jones notamment, Ruskin ne pouvait que s’éloigner du dernier Turner, et détester Whistler. On peut aujourd’hui apprécier…. Cette relation triangulaire, au plan de l’idéal, puisque ses protagonistes ne se sont jamais rencontrés, pas même je crois Ruskin et Whistler ; des plus passionnée, en dit long des conflits qui pouvaient opposer entre eux les artistes ou leurs défenseurs à cette époque, jusqu’à des procès, des duels, et des ruptures aux conséquenses les plus dramatiques. Mais c’est un fait, les Nocturnes de Whistler, d’abord appelés Clairs de lune, paysage de la Tamise la nuit, les chefs d’oeuvre de Whistler tant attaqués par Ruskin, sont directement inspirés des travaux de Turner. Whistler alla même, comme son illustre prédécesseur, voyager en barque (avec le fils même du nautonier de Turner), les nuits éclairées de lune sur la Tamise, ou le plus souvent noyées de smog… Ce sont les Français, plus tard, Mallarmé et Monet, chacun dans son registre propre de création artistique, qui accompagneront Whistler, l’Impressionnisme auquel il s’était rangé, à ce degré qui fait toujours l’admiration de la postérité. Mais c’est à souligner une bonne fois, la critique est souvent reprise contre Turner, et par nos Français mêmes : « Il veut peindre la lumière, pas la couleur, et y perd les formes par trop de couleurs… » Critiques évidemment adressées bien plus à sa peinture qu’à ses aquarelles.

numeriser0006.1267868868.jpg Whistler, Venise, Nocturne 1879  

numeriser0008.1267868908.jpg Monet, Venise, 1908

Mais voilà, Ruskin, prétendant défendre la tradition anglaise, s’attaque d’abord au Turner vieillissant, des réserves assez sévères pour qu’on les interprète ainsi, puis au jeune Whistler qui, pour proclamer son indépendance et sa nouveauté, va contester à son tour l’importance de Turner, le reniant quasiment même. C’est vraiment très dramatique, le noeud étant ce fameux procès intenté par Whistler à Ruskin qui avait écrit de la fameuse ‘Fusée qui retombe’, un des Six Nocturnes saisis à Crémone Gardens, qu’elle était comme un « pot de peinture jeté à la face du public » ! Et il faut s’imaginer cette dispute d’avocats même, devant un juge, non seulement pour départager ce qui relève de la critique esthétique ou de la calomnie, de l’attaque personnelle, mais encore, trancher entre les partisans du ‘mal fini’ ou ‘pas fini’, soit par mépris du public ou incompétence, vulgarité, soit pour la création d’un art nouveau obéïssant à une plus haute sensibilité, libérant plus de beauté jusqu’à entrevoir l’invisible caché ! Tout le débat de l’art moderne, que dis-je, contemporain, à la fin des années 70 du dix-neuvième siècle ! En 1889, en France, c’est Huysmans qui écrira comment voir les Nocturnes : ‘des sites d’atmosphère et d’eau s’étendaient à l’infini (…) nous transportaient sur des véhicules magiques dans des temps irrévolus, dans des limbes. C’était loin de la vie moderne, loin de tout, aux extrêmes confins de la peinture qui semblait s’évaporer en d’invisibles fumées de couleur, sur ces toiles légères. » En France, grâce à Monet, Pissarro – tous deux font le voyage en Angleterre – et quelques autres dont l’Anglais Sisley, ne l’oublions pas, la partie était entièrement gagnée.

numeriser0010.1267868942.jpg Monet, (le célèbre) Impression, soleil levant, 1872

Mallarmé traduisant en français la célèbre conférence de Whistler Ten O’Clock, et les expositions du même à Paris, consacrant la gloire d’un Whistler reconnu non seulement l’égal de Monet (certains diront même : « meilleur que lui ! ») mais successeur à la fois de Courbet et de Corot, ce qui n’était pas du goût de Whistler, toujours défiant lorsqu’on invoquait d’hypothétiques influences. C’est l’avenir, je vais écrire l’à venir qui apportera toutes les plus éclatantes confirmations. Malgré les polémiques toujours vivantes… Gardons en mémoire ces paroles de Mallarmé, toujours contestées – Bonnefoy, on le sait, en a fait son cheval de bataille – ‘Idéalisme qui refuse les matériaux naturels et, comme brutale, une pensée exacte les ordonnant ; pour ne garder de rien que la suggestion (…) Je dis : une fleur ! et, hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d’autre que les calices sus, musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tous bouquets.’ Pour nos peintres, c’est le voyage à Venise qui va porter cette esthétique à son plein épanouissement. Après Turner, après Whistler, Monet va aussi à Venise peindre la plus belle ville du monde, ses couchers de soleils, ses brumes (quelle histoire aussi, des brumes de la Tamise et de la Seine à celles de la lagune !!!), ses palais et ses ponts. Les ressemblances ici sont frappantes et l’on voit bien, indiscutablement, que l’abstraction s’impose peu à peu comme la poésie la plus neuve, nécessaire même à ce moment, comme une nouvelle dimension de création, pour une humanité à venir toutefois. Ne parlons plus d’influences. J’aime bien le dire ainsi et le répéter souvent. Les plus grands esprits, les plus grandes inspirations s’abreuvent à une unique source. Beethoven est le premier musicien de jazz et Turner le premier abstrait, et tous deux les plus grands ‘romantiques’ ! Et beaucoup d’aquarelles de Turner, je reviens à lui, vont plus loin que les Nymphéas de Monet dont les ‘séries’ dès le début, enthousiasment Mallarmé. C’est presqu’à la même heure, souvenons-nous aussi, qu’en Allemagne, le jeune Kandinsky peint ses aquarelles totalement non-figuratives.

numeriser0011.1267868960.jpg Turner, Soleil couchant sur un lac, 1845

Aujourd’hui on verra que Turner est grand, non pour ses copies d’anciens, maladroites souvent, serviles peut-être, parfois ; il est grand parce qu’il franchit glorieusement les portes de la figuration et, tenez-vous bien, en peignant le soleil !!! Ce qu’on lui a explicitement reproché, et Whistler lui-même toujours enfoncé dans sa querelle avec Ruskin, préférant les couchers de soleil de « Claude » (Le Lorrain) moins aveuglants !!! Cette année-ci à Paris, à la nouvelle exposition Turner au Grand-Palais, les grincheux diront encore : « Ah Lorrain, Ah Poussin, Ah Constable… » Je veux bien qu’on ait une prédilection pour les ciels et les atmosphères de Constable, de Ruisdaël même, d’accord… Mais il faut reconnaître au génial Anglais que sa traduction en couleurs de la lumière (il avait lu Goethe sans doute) propose une des plus passionnantes révolutions esthétiques de toute l’histoire de l’art : c’est tout l’expressionnisme ‘lyrique’ qui s’annonce, celui de Paris comme celui de New-York. Sans parler du ‘bougé’ ou du ‘tremblant’ de Bacon, le plus illustre des Anglais contemporains, il faut garder mémoire que c’est le ‘mal-fini’ ici incriminé qui fera plus tard la gloire de Cézanne qui ira même jusqu’à s’appliquer, lui, à ne pas ‘finir’ ses dernières oeuvres pour nous prouver, sans doute lui le premier, que l’art n’a pas de ‘fin’ et que ce qui n’a pas de ‘fin’ c’est l’humain en nous, en vérité la marque d’un in-fini.

PS : Dès demain ou après-demain je publierai mon ‘Whistler par Mallarmé’ donné dans Connaissance du matin l’an dernier. 

L’art qui nous fait signe(s) – 1 : Zao Wou-Ki

numeriser0001_1.1267606595.jpg  Zao Wou-Ki : Huile sur toile – 2008 – 114×146 cm

J’avais écrit en conclusion de mon ouvrage La création (1): « Je devrais dire : le poète, dire : ‘je’… Je suis responsable de la lumière où s’expose l’amour désirant le monde, c’est à dire responsable de moi-même oeuvrant, constituant, signifiant aux horizons de l’existence où je me co(n)nais… L’art est une traduction ou une interprétation de la visibilité du monde, de sa réalité physique, et une régénération de la langue, du vocabulaire, constitués pour le récit de la création et de la présentation… En regard d’un monde offert à l’expérience, l’art veut produire une autre perception de ce monde, et du même coup une autre aperception de moi-même… Ne pas effacer l’objet : simplement le désobjectiver, l’extraire de la perception qui en fait une chose et le rendre au règne de la Vie… Parachever la création, sans distorsion ; expliciter la différence, sans séparation : l’absolu en art, surrection de la vie éternelle. » L’art comme exercice magistral de ce que Ibn’Arabi appelait ‘régence’, qui est à la fois garde et exhaussement, magnification, de l’Oeuvre initial, du premier fiat existenciateur. Je vais maintenant suivre un peu la mode, une occasion en vaut bien une autre ; parler ce mois-ci de poésie, mais commencer aujourd’hui par cette nouvelle rubrique, L’art qui nous fait signe(s). J’avais d’abord choisi pour titre : Les peintres de l’excès, mais c’était bien trop restrictif ou trop exclusif, la peinture contemporaine ouvrant des voies qu’on ne peut dans tous les cas catégoriser ainsi. Zao Wou-Ki va à l’extrême, à l’ultime, et c’est bien différent. C’est à peine si j’ai cité son nom quelques fois, et cette fois-ci, je profiterai de la publication d’une nouvelle monographie (2) magnifiquement illustrée, sous la baguette de Dominique de Villepin qui manifeste ici un talent qu’on lui reconnaissait peu. (3) Son texte au titre très évocateur, Dans le labyrinthe des lumières, est suivi de photos d’oeuvres admirablement choisies, des débuts en 1935, en Chine, à aujourd’hui où Zao Wou-ki, âgé, économise un peu ses forces en se limitant à l’aquarelle.

numeriser0002_1.1267606618.jpg Huile sur toile – 2002 – 130×195 cm

Le parcours de la peinture de Zao Wou-Ki est l’itinéraire d’un peintre, d’Orient en Occident, et retour. Ce n’est pas un voyage. Il n’y a pas d’étapes ni de jalons. Il n’a pas suivi de chemin. Des horizons seulement, entre lesquels s’étale le monde. Des directions au principe d’une cosmologie, un parcours solaire pour guider une vie d’homme (…) « Je voulais peindre autrement » écrit-il. La clé, c’est cette altération, ce désir de changement, cette insuffisance de ce qui se fige. Qu’est-il allé chercher en Occident ? Matisse et Picasso (…) Les tableaux d’avant le départ sont comme des appels, comme des réminiscences. Zao Wou-Ki se nourrit, il absorbe tout ce qu’il peut trouver, s’appuyant sur les cartes postales données par son oncle et sur les reproductions des revues américaines. Il se gorge de nouveauté… En 1948, il est à Paris où il rencontre les jeunes maîtres qui feront la fortune du siècle (Hartung, Soulages, de Staël, Vieira da Silva) et même de grands Américains comme Jean-Paul Riopelle et Sam Francis ; et il voyage, en Espagne, Italie, Hollande, Angleterre… Sa découverte de Klee le marque profondément, notamment cette proposition magistrale qu’il trouve dans la Théorie de l’art moderne du maître de Berne : « L’artiste n’accorde pas aux apparences de la nature la même importance contraignante que ses nombreux détracteurs réalistes. Il ne s’y sent pas tellement assujetti, les formes arrêtées ne représentant pas à ses yeux l’essence du processus créateur de la nature ». L’essentiel est dit.

Le voyage d’Occident lui fait tourner le dos aux souvenirs d’Orient. Tous les choix manifestent la volonté de rompre. Zao Wou-ki cherche l’âpreté des couleurs sur la toile épaissie de peinture à l’huile. Il se défie des incertitudes des lavis, du flottement liquide des contours et des coloris. Dans l’art occidental, il semble chercher avant tout ce qui contrarie et ce qui délimite, ce qui peut le libérer des traditions qu’il fuit. Itinéraire tout personnel… C’est pourquoi cette trajectoire le mènera, par une nécessité intérieure, à un lent retour d’Orient. La rupture initiale a pour revers la lente réconciliation d’une vie où Zao Wou-Ki travaille à l’unité du monde. L’Orient reviendra habiter les grandes toiles à l’huile (…) La peinture de Zao Wou-Ki accompagne sa vie et sa pensée. Celles-ci se distinguent à peine l’une de l’autre. Le tableau façonne son concept. Le travail d’atelier le révèle peu à peu. Les tableaux ne surgissent pas du néant, brusquement, facilement, ils en sont extraits patiemment, pendant des mois entiers de reprise et de méditation. C’est pourquoi il y a toujours une part d’expérimentation (…) Où donc est Zao Wou-Ki ? Le voyageur d’Orient est introuvable. À mi-chemin ? Non, il avance dans les failles, les interstices, dans l’impensé du monde, dans le monde dépouillé d’avant les traditions mais avec leurs armes, avec leurs yeux. Un monde rupestre où il convoque le monde d’en-haut et où il fait surgir une nouvelle lumière (…)

numeriser0004_1.1267606654.jpg Hommage à Cézanne – 2005 – 130×145 cm

Son cheminement est celui d’un Turner, dans la répétition du regard, dans le retour de la main. Les sujets deviennent des thèmes. Puis des laboratoires où se distille une lumière pure, une épiphanie de couleurs, remontant le fil du monde jusqu’à la création (…) Nous plongeons vers les paysages essentiels. L’art a conquis le paysage, par des versants différents, en Orient et en Occident. Il a voulu saisir la nature. Sur un versant, la nature objective des êtres juxtaposés, placés et baignés dans le monde, dans l’inconsistance des formes, sur l’autre versant, la nature subjective, principe de génération de toutes les choses, mystère qui fait du plein avec du vide. Chez Zao Wou-Ki, les voies de l’escalade se rencontrent (…) Le paysage est le lieu même de la lutte des contraires. Son nom même, montagne-eau, shanshui, en garde le témoignage (…) Toutes les toiles de Zao Wou-Ki sont des paysages. Non par choix, mais par évidence : il n’y a jamais de séparation entre les hommes et la nature (…) Les barrages entre cultures et nature s’effondrent, se noient sous la cataracte élémentaire, se diluent dans cette eau qui anime la route des cycles et des retours. Il faut tirer toutes les conséquences de cette fusion. Zao Wou-Ki peint des paysages sans point de vue (…)

La peinture de Zao Wou-Ki a partie liée avec la magie. Il jette ses signes sur la toile comme des bois divinatoires ; il nous donne à voir les craquelures sur les carapaces brûlantes des tortues ; ses envoûtements, par tours et détours, nous enserrent dans cette toile. Henri Michaux le premier l’a senti. « Les toiles de Zao Wou-Ki – cela se sait – ont une vertu : elles sont bénéfiques. » (…) Car voilà l’enjeu de cette magie. Est-il si sûr que le monde demeurerait en lui-même, si des esprits acérés ne s’exerçaient à l’y maintenir ? Zao Wou-Ki n’appartient à aucune école de peinture, mais à un cercle d’ouvriers de l’esprit qui se sont donné pour tâche incroyable de sauver chaque jour le monde (…) L’enthousiasme habite les toiles de Zao Wou-Ki. C’est une possession, une forme de communication avec le monde, une union inouïe de l’âme et de la matière. La force créatrice ne se sépare jamais chez lui de la vie même. De part et d’autre de la toile se tissent des expériences apparentées. Elles se croisent et s’interpénètrent, sans jamais pourtant se fondre. Le spectateur est happé. Il doit conquérir sa liberté, se battre dans une arène de couleurs, avant d’en sortir changé, comme sauvé des eaux (…) Nous sommes ici à rebours de la tradition occidentale où le tableau est récit ou sacrifice. Ici, il est charme, chant du principe même de la nature (…) Tableaux salutaires en effet. Des remèdes à la confusion…

numeriser0003_1.1267606637.jpg Erable rouge, huile sur toile – 2004 – 150×162 cm

Le monde de Zao Wou-Ki, au fil du temps, s’apaise. Comme un fleuve dont le cours s’étale et se régularise, les remous celés dans les profondeurs des eaux (…) Une harmonie est possible. Le voile déchiré de la nature semble se retisser et devenir la peau même de l’être. C’est un corps à corps. La toile et le peintre sont de la même étoffe. De la matière animée. L’expérience du tableau boit la vie de la main qui la nourrit (…) En somme, toute peinture chez Zao Wou-Ki est peinture affective. Le secret est bien gardé. Par pudeur. Par remontée aux essences. Et pourtant, le sujet de sa peinture, c’est bien le tempo des passions (…) Ce n’est pas le monde des origines vu par Dieu, mais le regard de l’homme qui remonte vers les origines du monde (…) En un sens il y a une parenté avec ces peintres d’icônes, qui vivent dans l’échange permanent de leur création et de leur existence de créature. Ils ne peignent pas, mais prient les icônes. Ils ne représentent pas, ils imaginent. Seulement, l’intercession est ici plus immédiate. Nul besoin d’une communion religieuse. L’oeil de l’homme regarde jusqu’au fond de l’être, parce qu’il en participe. Il n’y a pas de rupture (…)

Belle voix, ajoutant presque la vénération à l’admiration, qui se joint ici à celles d’Henri Michaux, René Char, Jean Leymarie, Claude Roy, Pierre Daix, Yves Bonnefoy, Bernard Noël et tant d’autres, en tant de livres et de recueils où peintre et poète ont collaboré. Ils sont tous judicieusement rappelés et cités dans le présent livre qui me semble actuellement la somme la plus accomplie dédiée à cette oeuvre incomparable. Je me suis abstenu toutefois de citer toutes les analyses proprement dites des oeuvres les plus significatives de cette carrière : tableaux chargés du souvenir d’êtres chers auxquels le peintre rend hommage, tableaux du récit de cette initiation à la perfection entre Orient et Occident – ce passage fabuleux de la figuration à la non-figuration, aboutissant à la réapparition de figures – travaux d’un homme dont l’existence est à la fois marquée d’insignes épreuves et, déjà, d’une éclatante consécration.

numeriser0005_1.1267606669.jpg Huile sur toile – 2008 – 116×89 cm

(1) Raymond Oillet : La création, réflexions pour une vie poétique, éditions 379, Nancy 2003

(2) Zao Wou-Ki : texte de Dominique de Villepin, Flammarion 2009

(3) Dominique de Villepin est notamment l’auteur de poèmes, d’essais, de romans dont Le dernier témoin paru chez Plon en 2009. Il avait également préfacé Les carnets de voyage de Zao Wou-ki (1948-1952) paru chez Albin Michel en 2006.

(4) Toutes mes illustrations sont librement empruntées au livre cité en (2). J’ai volontairement choisi celles de tableaux récents qu’on n’avait pas pas pu voir dans les livres précédents.

PS : Des lecteurs viennent et reviennent sans cesse sur mon « Gerhard Richter aurait-il trouvé ? » – je leur promets de publier dans cette rubrique, mais plus tard, tous les articles que j’avais déjà donnés sur Richter dans Connaissance du matin. 

Juste un instant (11) : Camus

J’ai dit que Camus avait enrichi mes premières années de réflexion – cette fois où j’avais écrit ‘réflection’ pour insister que c’est toute la lumière qui se réfléchit en un point unique de conscience à cet instant-là. Un univers. Cinquante ans après, on reparle, beaucoup, de Camus, et depuis quelques jours, un peu moins… La panthéonisation calculée par le politique a échoué semble-t-il : qu’importe. Mais, à mon grand étonnement, je vois toujours, dans chaque librairie, une table de livres réservée à Camus, et toujours quelqu’un derrière un de ces livres ouverts. La revanche sur Sartre ? Allez, ne nous faisons pas d’illusions… Il y aura bien un anniversaire ‘Sartre’ un de ces jours, et l’occasion de lancer une nouvelle opération commerciale avec ses livres. Mais lisez (ou relisez) ces lignes (Noces à Tipasa)…

Je comprends ici ce qu’on appelle gloire : le droit d’aimer sans mesure… Tout à l’heure, quand je me jetterai dans les absinthes pour me faire entrer leur parfum dans le corps, j’aurai conscience, contre tous les préjugés, d’accomplir une vérité qui est celle du soleil et sera aussi celle de ma mort. Dans un sens, c’est bien ma vie que je joue ici, une vie à goût de pierre chaude, pleine de soupirs de la mer et des cigales qui commencent à chanter maintenant. La brise est fraîche et le ciel bleu. J’aime cette vie avec abandon et veux en parler avec liberté : elle me donne l’orgueil de ma condition d’homme. Pourtant, on me l’a souvent dit : il n’y a pas de quoi être fier. Si, il y a de quoi : ce soleil, cette mer, mon coeur bondissant de jeunesse, mon corps au goût de sel et l’immense décor où la tendresse et la gloire se rencontrent dans le jaune et le bleu. C’est à conquérir cela qu’il me faut appliquer ma force et mes ressources. Tout ici me laisse intact, je n’abandonne rien de moi-même, je ne revêts aucun masque : il me suffit d’apprendre patiemment la difficile science de vivre qui vaut bien tout leur savoir vivre…

À Tipasa, je vois équivaut à je crois, et je ne m’obstine pas à nier ce que ma main peut toucher et mes lèvres caresser. Je n’éprouve pas le besoin d’en faire une oeuvre d’art, mais de raconter ce qui est différent… Il y a un temps pour vivre et un temps pour témoigner de vivre. Il y a aussi un temps pour créer, ce qui est moins naturel. Il me suffit de vivre de tout mon corps et de témoigner de tout mon coeur. Vivre Tipasa, témoigner et l’oeuvre d’art viendra ensuite. Il y a là une liberté.

Avec Stephen Jourdain (3)

Publié dans Connaissance du matin le 14.11.07

Entretiens, dernière partie :

Q: Peut-on dire finalement que la compréhension est la floraison de l’intelligence, voire même de la réalisation, l’éclat intellectuel de la réalisation ?

R : Oui, la compréhension est le concept adéquat à condition qu’il s’agisse bien de la compréhension pure, la plus haute, d’une intelligence pure. “J’ai tout compris”, peut-être, mais c’est surtout vrai si toutes les compréhensions partielles sont bien fondues en un unique “je sais”.

Q : Cette compréhension peut-elle être progressive et augmenter de clarté en clarté ?

R : L’éveil, c’est tout ou rien – je me contente de décrire – mais cette remarque elle-même se dissout dans son propre règne. La logique a toujours son mot à dire, et toujours, elle est consumée par l’éveil. Je m’aperçois qu’il y a un porte-à-faux insurmontable ? Ce porte-à-faux est consumé ! Comme je l’ai dit souvent : “Tous les yeux de la pensée sont crevés, y compris celui-ci…”

Q : Ce me semble définitif, comme réponse, mais je pensais à des progrès réalisés grâce à une éducation, un effort pour tout dire, des ajustements sans risque de récupération ou de perversion, si c’est possible…

R : Il n’y a pas de relation de cause à effet de la recherche à l’éveil. L’éveil est un retournement et il surgit comme la cause de tout, une antécédence absolue à tout !

Q : Est-ce que je peux dire en d’autres termes que la vertu de l’intelligence est nécessaire mais non suffisante ?

R : Oui. Celui pour qui les choses de l’esprit n’ont aucune signification n’a aucune chance de s’éveiller. Celui qui est capable de concentration intellectuelle et spirituelle a une chance. On va dériver dans le voisinage du déclic, et tout à coup la chose se produit…

Q : L’attention sans objet dont Krishnamurti a parlé toute sa vie, c’est ça ? Une concentration, mais sans parti-pris, sans peur, sans intention partiale ?

R : Disons d’une part qu’un usage conscient et réfléchi de la raison, de la pensée, est indispensable et que, d’autre part il faut empêcher la raison de devenir son propre sujet et d’inonder tout le champ de conscience de ses conclusions hallucinatoires.

Q : Le risque serait d’avoir “tout compris”, et d’en faire une masse constituée de raison, une conclusion finale, définitive…

R : La consolidation de cette compréhension en son ultime clarté n’est valable qu’à mesure qu’elle augmente la vitalité de l’intériorité – sinon c’est toujours un égocentrisme qui s’en trouve renforcé, ce qui est toujours un fourvoiement, et qui le reste…

Q : Et l’approfondissement, l’enrichissement de l’intuition ?

R : L’intelligence a toujours pour forme la plus pure l’intelligence intuitive. Je précise : lorsque l’on raisonne sainement, on déplie l’intuition, la lumière a jailli avant que ce parcours de l’intelligence ne s’effectue. En réalité, il n’y a pas d’autre connaissance qu’immédiate, concrète, directe. La connaissance authentique a une vivacité qui s’apparente à celle de la connaissance sensible. Finalement comprendre équivaut à un déferlement d’évidence.

Q : L’intelligence peut s’éduquer mais une santé innée doit être là, à cultiver.

R : Le trésor est toujours là : à chacun de l’exhumer !

Q : Peut-on parler de la responsabilité de chacun ?

R : A nouveau, je dirai : “attention !” Il n’y a pas de connaissance générale, en général. Maintenant, au coeur de cet absolu qu’on peut aussi appeler l’esprit pur, j’y suis ou je n’y suis pas. Je n’existe intérieurement que maintenant et si je pense sainement, c’est toujours maintenant, avec du concret. Au contraire, la pensée généralise et elle abstrait… Mais il y a généralisation et généralisation : elle est acceptable à condition que les concepts aient un contenu, c’est à dire une acception qui renvoie à du concret.

Q : Un contenu ? Un exemple !

R : Je ne serre pas la main du Français moyen : et c’est pourtant ainsi que je raisonne. Ce concept est un pur néant, au mieux un artifice opératoire, comme le zéro en calcul. Il ne faut pas manquer non plus que l’universel multiplie les singularités alors que le général n’opère que par l’abstraction en se vidant du singulier. C’est ainsi qu’on additionne en objets des poires et des oranges puisque le genre poire est égal en lui-même au genre orange. Mais le genre compte une infinité d’individus et non une quantité très grande d’individus. En commettant cette confusion, je me coupe l’accès à l’idée, je me détourne de l’idéation.

Q : Qu’est-ce qui donne autant de poids à cette contre-façon grossière, à cette capacité de nous tromper nous-mêmes ?

R : Voyons plutôt qu’il est simplement possible de discerner cette erreur fatale ; une étourderie, et que comprendre est vraiment l’accomplissement de l’intelligence.

Q : Est-ce l’expérience sensible qui provoque ce glissement ? S’il y a plus de poires que de bananes, j’en déduis automatiquement que le genre poires est plus grand que le genre bananes, non ?

R : C’est dans le phénomène lui-même, la dualité signifié/signifiant, et bien sûr l’apparition de la quantité qui génère la capacité de nombrer. Mais voilà, si j’ai le droit de compter les ‘choses’ qui s’exposent à ma vue, je n’ai pas le droit de constituer des paquets homogènes d’individus. J’ai souvent cité cette confusion des nombres ordinaux avec les cardinaux. Hé bien, je peux compter : le deuxième, le troisième etc… mais parce que chaque individu porte en lui-même valeur d’absolu, il n’est pas additionnable.

Q : Cela rejoint ton intuition sur le monde des idées ?

R : Oui, toutes les idées pures marchent en parallèle et ne se confondent pas : l’idée d’être n’a pas plus de force que l’idée de ferme de campagne !!!

Q : Les idées ne se croisent pas ? Il n’y a pas “d’accident” ?

R : La création du monde se fait par étapes comparables à de véritables âges métaphysiques. Dans notre propos, considérons maintenant comme je l’ai dit que les idées pures “marchent en parallèle”, hé bien lorsque la strate du jugement est atteinte, à ne pas confondre avec celle de la conception, il y a un croisement d’idées, et pour reprendre encore l’exemple que je donne souvent de la perversion la plus grave, il y a captation du sujet par l’attribut. Je peux l’exprimer de cette façon. Au lieu de : je suis – comment ? pensant… je me réduit à un : je suis – quoi ? pensant… C’est à dire que je me réduit à cette activité (de pensée).

Q : Veiller consisterait à se garder de cette faute ? Mais pourquoi une telle infirmité, une telle constance de loucherie ?

R : Oui, de ce point de vue-là, je prétendrai que la vigilance va contre nature ! Et que l’état d’abrutissement paraît plus naturel que la loi de Dieu… Au passage, je te fais remarquer que dans l’encyclopédie philosophique que tu m’as prêtée, je n’ai trouvé aucun philosophe qui associe conscience et vigilance…

Q : Pour moi je vois ce désastre comme un évènement récent, postérieur à Descartes, aux moralistes même qu’on n’identifie plus comme des philosophes. C’est un effondrement récent qui s’est produit lorsque l’approche psychologique l’a emporté sur l’approche philosophique. Encore une fois quid de cet abrutissement ?

R : Evitons de dramatiser à outrance : tout cela est à recadrer dans la sommation de l’éveil : ceci est une pensée, un irréel qui n’est pas opposable à ce que je suis véritablement. Il y a un usage sain de l’abstraction et un usage pervers de l’abstraction, voilà tout. Et pour revenir à mon propos précédent, j’évoquerai le cas nettement plus véniel d’une distraction. Mais chez l’enfant qui tombe dans le rêve, ce n’est pas une syncope de la conscience, alors que la distraction, chez l’adulte, peut revêtir les caractéristiques d’un sommeil honteux de la conscience…

Q : Cela reste un exercice bien exigeant pour un abruti de naissance !

R : Une pensée, l’obstacle n’est qu’une pensée, pfuit… rien ! Il arrive que le type comprenne, intuitivement, puis il se dit “qu’il n’y arrive pas”, hé bien, pensée d’échec, pensée de confusion ! ordre et confusion sont des concepts ! Il faudrait apprendre dès la maternelle à mettre en place ces discriminations pour prévenir ces distorsions de la pensée !

Q : Quelle est la ressource intuitive de la veille, puisque bien évidemment il ne peut s’agir d’une attention volontaire et crispée ?

R : Une crispation signale une anxiété et il ne s’agit pas du tout de ça, bien au contraire ! L’acte de (se) veiller a pour dimension celle de l’esprit, celle de l’intériorité, en bonne santé ! C’est une forme d’intelligence qui doit pouvoir s’effectuer sans effort, immédiatement…

Q : Comme s’il s’agissait pour mieux voir et comprendre, de “laisser-passer” ?

R : Cette notion de “lâcher-prise” me semble une intention ajoutée, une nouvelle pensée frauduleuse. Parlons plutôt d’une exigence morale, bien que l’existence pure pulvérise la morale comme tout produit mental… la cohérence comprise ! Un éveillé n’est ni moral, ni immoral, ni même amoral ! La conscience morale n’est qu’une poussière produite par la conscience pure. Bien et Mal ne sont que néant : j’entends bien sûr les jugements de valeur qui s’y rapportent…

Q : Revenons à la cohérence : veiller, n’est-ce pas par respect d’une cohérence ?

R : L’éveil est la cohérence suprême de l’esprit pur avec lui-même. Et moi je fais le procès des conclusions, de la logique externée, ce rationalisme de la chose.

Q : Une cohérence subtile ?

R : La cohérence de soi en rapport à soi qui caractérise l’éveil est la valeur suprême : il faut tout sacrifier plutôt que ça. L’amour pur vole bien au-dessus de ces colombes : bonté, affection pour les siens, désir du bien… Comme je l’ai souvent dit, il est plus important de veiller que de sauver son enfant sur le point de passer sous les roues d’un camion – ce propos étant à traiter également comme une pensée !

Q : Passés de la vie spirituelle à la vie intellectuelle, venons-en à une simple éthique quotidienne : que puis-je faire de cet interlocuteur qui ne veut connaître que le masque qu’il voit à ma place ?

R : C’est une mentalisation ! Néant !

Q : Il y a aussi cette parole de souffrance, je le répète, cette plainte que j’entends de partout…

R : Le cri de souffrance de l’être aimé et ma propre mentalisation, c’est différent. Il n’y a pas de situation ! L’esprit est insitué et insituable : la situation emprisonne un être dans ses déterminations. Je casse ! Mais c’est sur l’hallucination qu’il faut porter l’attaque, pas sur le monde !

Q : Quand j’ai fait ça, j’ai fait tout ce que j’avais à faire : dénoncer, briser l’incarcération mentale, liquider cette infirmité liée au pouvoir dispersant de la pensée, législation mentale usurpatrice de la réalité de l’esprit !

R : Il ne s’agit que de conventions passées avec moi-même : suppositions, hypothèses, jamais les réalités extérieures. Il serait juste d’énoncer : “on dirait que…” alors qu’on s’arcboute sur le “que” de la croyance en la nécessité extérieure, objective, accusative !

Q : Encore une fois, simplement, veiller !?

Avec Stephen Jourdain (2)

Publié dans Connaissance du matin le 12.11.2007

Entretiens, deuxième partie :

Q : Tu as déclaré il y a peu au cours de ces entretiens : “il n’y a personne”. C’est vraiment irrecevable, mais pour que ces entretiens se poursuivent il faut que je répète mes questions. C’est la simple mise en place du deux qui occasionne de facto la perversion, ou, plus tardivement, un mode de la conception, de la conceptualisation ?

R : Pour ne pas raisonner, me livrer à la logique implicite de cette question, je tenterai à nouveau d’être simplement objectif. L’éveil est vide de toute altérité entachée d’extériorité : le principe de la troisième personne “il”, le principe objectif en est absent, ou il en a été évacué une bonne fois pour toutes, réduit à néant. C’est pourquoi je dis que je suis seul. Ce “il” tourné vers moi-même cautionne la réalité d’un monde extérieur, et ce qui est bien pire, d’un monde extérieur qui exerce envers moi une sorte de voyeurisme. Je suis exposé au regard du “il” qui me nie en m’extériorisant hors de lui à son tour, dans un lieu où j’ai perdu toute légitimité de sujet et où je me représente en situation… Une hallucination redoublée.

Q : Mais je repose la question de la consistance de soi-même, de “je”, de la conscience opposée à un monde objectif ?

R : Je ne suis pas en train de dire que l’autre, ou le monde, n’existent pas. Je réfute la croyance, la soumission au fait qu’il existe des réalités en elles-mêmes et que tout “objet”, le plus majestueux ou le plus irréfutable, “croise toujours dans les eaux de mon esprit”.

Q : Les choses ou le sentiment des choses : est-ce qu’il n’y a pas de choses du tout ?

R : “Il y a” : l’étonnement d’être a deux versants, “je suis” et “il y a”, mais avec réciprocité entre les deux. Il y a du réel : le réel n’est pas un leurre, l’arbre, le passant dans la rue, c’est réel en soi, mais en ajoutant : “pour moi” !

Q : Alors il y a … une objectivité bien comprise ?

R : Certains esprits, et parmi nos amis proches, veulent croire que Dieu crée le monde, mais sans lui accorder pleine réalité, ce serait plutôt un mirage. Moi je crois que Dieu génère de l’être pour de bon, j’estime même que tout fruit de Dieu doit être tenu pour authentique et réel. Dieu ne se trompe pas mais je prétends que dans l’idée d’un réel authentique, il y a bien objectivité quoique sans extériorité…

Q : Voilà la perversion de l’objectivité saine…

R : Oui, si l’on associe altérité et extériorité. Une chose existe bien par elle-même, en elle-même, pour elle-même. C’est ainsi que ce vase devant nous est, incontestablement, mais je lui associe l’idée d’extériorité par rapport à mon être intime, profond. Or le concept d’extériorité est un pseudo-concept, comme le cercle carré, et je dis bien qu’il n’y a aucun acte d’intelligence véritable qui sous-tend une chose pareille…

Q : La science a pourtant bien choisi de mesurer un étant tout seul, existant par soi-même, dans le but de le maîtriser plus complètement. Et elle a décrété que c’était le seul véritable objet comme tel !

R : Si le sujet est falsifié, l’objet est falsifié, et inversement. En associant existence et extériorité, je loupe tout et c’est ainsi qu’un arbre, que j’oppose à moi dans son existence massive, me paraît finalement plus réel que moi.

Q : La vie spirituelle saine serait la relation d’un bon sujet et d’un bon objet. Il y a encore une autre embûche : le solipsisme, il faut peut-être tout redire pour se défendre du solipsisme.

R : Le solipsisme présuppose une individualité fermée et tout aussi falsifiée, un égotisme exacerbé. Lorsque l’éveil survient, c’est un sujet pur, l’esprit pur qui se révèle, et dans la microseconde qui suit, la création se met en place avec l’objet, différent mais non séparé.

Q : Est-ce qu’il y a une histoire, vraiment, ou tout arrive-t-il maintenant ?

R : Le bien suprême n’est pas la splendeur du monde, la rédemption spatiale, puis temporelle; c’est “je suis”, sujet pur ou Dieu ! Parler d’une histoire serait trompeur car le vrai temps a la valeur d’un conte…

Q : Quelle est donc la racine de cette bonne dualité ?

R : La question est inexistante : néant ! C’est un produit de la raison, et si je raisonne sur l’éveil, je me plante à tous les coups…

Q : Je vois bien qu’il y a danger à rechercher à tout prix une pertinence philosophique, en quelque sorte exhaustive. Mais à quel moment perd-on le fil de la présentation, si je fluctue sans cesse entre la saine conception et sa perversion ?

R : Il y a une tension contradictoire qui est la dynamique de l’exister ; sans elle il n’y aurait rien, elle est comparable à ce qu’on appelle le trait juste du dessinateur de génie, et c’est la présence infinie de la valeur ‘je suis’ et de celle du monde qui lui est corrélative, de leur symboles, des signes qui les représentent. Mais je ne dois jamais confondre le sens, le signifié, et la matérialité de ce qui les rend présents comme signifiants.

Q : La faute que tu appelles aussi mentalisation, abusive, se situe au niveau du jugement. On pourrait bien croire que cela remonte plus haut, à la conception.

R : L’erreur se produit dans la strate du jugement mais avec rétroaction dans la strate de la conception. Quelle différence de l’énoncé “l’arbre est vert…” à l’énoncé “il est vrai que l’arbre est vert…” où s’ajoute l’attribution d’un caractère de véracité ! Or le jugement sain, de type perceptif, intellectuel même, raconte une petite histoire.

Q : Pourquoi s’en prendre au jugement “Pierre est bon” ?

R : J’ai le droit de générer du sens dans une parole mais à condition de relier : le sens nu n’est que pourriture !

Q : C’est le dépassement des limites de la mentalisation au-delà de la symbolisation qui fabrique du pseudo-réel ? une ‘réel-isation’ usurpée ?

R : Cette falsification atteint Dieu lui-même : le Fils a pour mission d’exhausser le Père, il peut aussi le souiller, le bousiller ! Non pas détruire l’Absolu, mais fabriquer les conditions d’un purgatoire sévère… Le problème existenciel étant de veiller, cela veut dire à la fois aller vers la source et réparer l’erreur. La foi en Dieu est constitutive de Dieu : en générant une créature faillible, il est devenu lui-même faillible.

Q : Mais n’est-ce pas une part inconsciente, cachée de la mentalisation qui cimente la dictature de l’objectivisme ?

R : Nous n’avons pas à renoncer au monde : le péché, c’est de confondre nos mentalisations avec la réalité, la stupide inclination à poser toujours l’objet séparé dans le schéma moi/rupture/non-moi. Et pourtant, poser l’idée d’une chose, d’un existant totalement extérieur à moi, c’est une absurdité !

Q : C’est que dans la conception matérialiste, cette chose non seulement est un existant par soi, mais la condition même de mon existence à moi : c’est parce qu’il y a des choses que je suis !

R : La science appartient tout entière au domaine de l’intelligence, elle fait bien son boulot, mais je n’ai pas le droit de déterminer un système philosophique à partir de là. Je peux être un chirurgien très habile : je ne suis pas obligé de tirer de là mes croyances… Il y aura toujours d’une part les savoirs conçus de l’intelligence pure et un paysage terrestre formé des données perceptives.

Q : Ces deux dimensions peuvent faire bon ménage ?

R : La confusion des genres fait l’objet d’une croyance : à moi de lui régler son compte. Ce vase est devenu un formidable réseau de savoirs que j’ai substitué au vase. Ainsi, quand je pense, je vois et quand je vois, je pense. Je mélange : voilà l’état normal, prétendu tel !

Q : Je peux bien les faire cohabiter sans les mélanger ?

R : Je dois pratiquer cette discrimination pour veiller, sans la moindre cesse de ma garde. D’ailleurs un enseignement digne de ce nom serait celui qui prévient cette confusion, donnerait les moyens de s’en tenir toujours à l’abri et de s’épargner cette ivresse.

Q : Je vois bien que ce qui reste une discipline, la seule recommandable, n’est pas encore la voie royale !

Avec Stephen Jourdain (1)

Publié dans Connaissance du matin le 11.11.2007

Je propose ces entretiens qui nous ont réunis en Auvergne, domicile de Stephen Jourdain au début des années 2000. Ces enregistrements, je les ai simplement transcrits, consignant le plus soigneusement possible ce qu’on peut appeler à bon droit un ‘enseignement’, dans une langue accessible à tous. C’est une langue qui va au but, entre nous, sans cette pédagogie qui les rendrait peut-être plus accessibles au grand nombre. L’entrée se fait dans le vif du sujet, après quelques ratées techniques, de manière abrupte, mais les mises au point viennent vite et me semblent assez explicites. Stephen Jourdain n’est ni un sage, ni un saint ni un héros sur le modèle bergsonien. Ce n’est pas non plus un ‘gourou’ suivant l’image qu’on en donne maintenant en Occident. C’est un homme à qui a été accordée la lecture essentielle de ‘ce qui est’ : l’apparent et le caché, lecture essentielle pour préciser que son existence s’est poursuivie comme celle de n’importe qui, livrée à tous les remous de la vie, aux mêmes conditions que nous tous, et dans le filet d’idiosyncrasies indémêlables ! Pour faciliter cette publication, je partagerai ces entretiens de plusieurs heures d’enregistrement en trois sections, chacune correspondant globalement à la cassette d’un grand entretien. J’ai bien entendu reçu l’accord de Stephen Jourdain, mais je prie les lecteurs de me tenir pour seul responsable du report des paroles qui suivent, et des quelques adaptations que j’ai dû y apporter.

Question : … dans la langue destinée à être entendue…

Réponse : … le propre de l’intelligence est de comprendre et non de connaître… comprendre n’est pas légiférer…

Il y a néanmoins un usage sain et approprié de l’intelligence qui vise non à établir un fait mais à discriminer et à mesurer des différences, non affirmer une séparation qui aurait la nature objectivante de l’affirmation logique …

… faire appel à l’intuition et non à la raison raisonnante…

… ce que je dis ou ce que j’écris ne doit pas être reçu comme une affirmation de plus…

Q : …s’éveiller, c’est accéder à une vitalité, une vigueur nouvelle d’intelligence qui ne verrouille pas, ne conclut pas un savoir, ne clôture pas un champ de conviction idéologique…

R : … toute vue de l’esprit est une vapeur de mon esprit …

Q : … y compris une conclusion condamnant la logique…

R: … ceci est encore une vue de l’esprit… “je ne suis pas” est l’entièreté de “je suis” et j’ajoute : je ne suis pas Dieu le Père, mon boulot c’est de détruire le faux, l’affirmation positive, de les dissiper parce que ce n’est jamais qu’un petit peu de ma vapeur personnelle transformée en solide… La parole du fils veille d’abord à ne pas se falsifier au moment même où elle narre cette histoire de fils. Ce n’est pas la dualité en tant que telle, ou même l’objectivité qui sont conçues pour donner corps à ce conte que je m’imagine, mais la représentation déterminée par une objectivité d’apparence logique, la conception d’une objectivité tirant d’elle-même son autorité, ou d’une prétendue expérience sensible préalablement hantée par ce fantôme que je dénonce.

Q : … Qu’est-ce que ça veut dire “je ne suis pas Dieu”, quelle est la situation de celui qui est vivant ?

R : Il n’y a pas de situation : l’homme vigilant est sans situation…

Q : Qui se relie à qui dans cette histoire, et dans ces termes, de quoi parle-t-on ?

R : La falsification de cette histoire se perpétue par la répétition constante, la référence obstinée à un “il” extérieur, chose, objet, ou personne même que je pose devant moi, séparé de moi, que ma pensée, à moins qu’il s’agisse d’une inconscience pure, oublieuse en tout cas de sa décision d’exiler son objet, a réellement défini dans un non-moi objectif, étranger. Quand l’éveil surgit, et le sujet pur, le “il” de l’objectivité extérieure est tué d’un seul geste qui le renvoie au néant.

Q : Dans ce cas “qui” se relie à “qui” et par exemple lorsque nous discourons en ce moment: de quoi parle-t-on ?

R : L’intelligence doit produire une discrimination cruciale, faute de quoi tout est fichu : la conception d’une extériorité objective, non point cet objet devant moi mais l’accumulation des savoirs confirmés par un jugement de réalité, doit se distinguer de cette connaissance imaginante qui est l’activité propre de l’esprit et qui distingue les formes sans les séparer au point de les rendre radicalement étrangères les unes aux autres et à moi, surtout. L’activité d’un esprit en bonne santé consiste à produire de l’altérité, et on ne confond pas cette table avec l’armoire à côté, mais tout se passe comme à l’intérieur d’un conte qui nous paraissait si vrai quand nous étions petits, et si passionnant, et pourtant au fond de nous, nous savions pertinemment qu’il n’y avait rien de vrai là-dedans. La conscience falsifiée pare, au contraire, tout jugement de réalité d’un jugement de vérité, une affirmation pure, autrement dit sans fondement et néanmoins sans possible remise en question.

Q : Le moi n’est-il pas un objet qui se conçoit et même s’élabore lui-même au contact des autres objets suivant qu’il éprouve des sensations douloureuses ou agréables, et suivant l’interprétation qu’il en fait au fur et à mesure que son expérience s’étend ?

R : Il n’y a personne. L’éveil délivre l’âme de l’obsession d’une existence objective opposable à elle. Elle se retrouve seule engagée dans la connaissance d’elle-seule. Mais je dois apporter ces précisions essentielles : cette solitude n’est pas celle d’un égoïsme illimité, cette solitude est glorieuse parce qu’elle éprouve le sentiment d’une valeur infinie égale à elle-même, et vivante, c’est-à-dire peuplée, nourrie de présences. Ce n’est pas une solitude indifférenciée, je reviens sur ce que je disais il y a un instant, et j’ajoute : l’éveil laisse déferler la différence et la diversité. Je n’hésiterai pas même à contrarier la raison constituée en prétendant que la multiplicité est au commencement et que c’est le Un qui est enfant de la multiplicité !

Q : Je maintiens ma question, en d’autres termes : désir et souffrance sont liés. L’échec de l’un est directement lié à l’expansion de l’autre et le moi semble même être l’épiphénomène produit de leur sempiternelle rivalité. Et la souffrance crie…

R : Encore une fois, ce que je dénonce, c’est la manipulation mentale, une pensée qui le plus souvent à mon insu corrige ; mais il s’agit toujours d’une falsification et d’une perversion, le premier sentiment, ou la première sensation de moi et du monde. Parce qu’il y a bien un désir authentique et un désir falsifié, traité en sous-main par une pensée qui s’arroge le traitement et la définition, la norme de ce qui est réel… Et puis il n’y a pas que plaisirs et douleurs dans le champ de la conscience : il y a un tout d’impressions aussi variées que riches, souvent fines et ténues, parfois même imperçues, mais qui n’en constitue pas moins un territoire dont la complexité trame tout entière la vie intime du moi. Mais la raison arrive et elle abstrait, elle sépare, isole, efface, augmente, tyranniquement, arbitrairement… avec mon assentiment aussi…

Q : Mais la souffrance…

R : Non ! Il y a de la souffrance maintenant et tout le reste est hallucination. Nous retombons toujours dans la même ornière en commettant toujours la même faute. Reprenons par le commencement : l’altérité n’est pas l’extériorité, et la conscience est discriminatrice ou elle n’est pas ! L’éveil n’est pas la non-souffrance : un enfant a bobo et puis ça passe, on n’en parle plus… Un homme qui s’engage sur la voie de la non-souffrance, c’est un homme qui entretient le souvenir de la souffrance et ça, c’est une spéculation, ce contre quoi je ne cesse de m’élever. Attention toutefois : on a le droit de spéculer mais pas de prétendre qu’on régit de cette façon du réel ou de la vérité !

Q : Précisément, ne serait-ce pas la mémoire, l’agent, le porteur du mal pur, ou un jugement influencé par le souvenir ?

R : C’est la raison qui interprète la mémoire… La mémoire pure est vierge de tout jugement : je suis un, à travers le temps et dans cette dimension ma mémoire est l’organe de mon unité…

Q : Il y a donc une bonne mémoire, comme il y a un bon sujet et un bon objet…

R : Etre, c’est aussi continuer d’être ce que l’on a été. Ceci n’atteint pas mes sens mais la part la plus profonde de moi-même, mon âme, et ceci transcende le temps. Mais si je suis sous la chappe de la représentation linéaire du temps, une objectivation intempestive, c’est le cas de le dire, l’instant devenu parcelle du temps, un petit segment théoriquement segmentable à l’infini, une poussière parmi les poussières, ce temps n’est plus le temps…

Q : Je me rappelle que tu as souvent cité l’épisode proustien de la madeleine : la norme du temps conçu comme espace est abolie et l’instant est ressenti comme une pure émotion où se fondent passé et présent dans la réalité de la saveur (de la madeleine…)

R : On peut comparer le temps à une roue où je me situerais soit sur la trajectoire indéfinie d’un déroulement d’instants innombrables se succédant les uns aux autres et tous aussi éloignés les uns que les autres du centre, du moyeu de la roue, soit dans une contemporanéité d’instants tous orientés vers ce moyeu, tous présents les uns aux autres. Le temps n’est plus succession et perte, mais simultanéité et pérennisation : l’ordre de succession, s’il y en a un, ne serait pas causal. Il faut considérer le temps comme un grand dynamisme immobile, dont le ressort intime se situe toujours dans le moyeu invariable de la roue, générateur de tout ce qui se passe. La mémoire dans ce cas est le gardien de la vérité de soi égal à soi, non le dépositaire d’impressions mensongères où je me figure comme une petite chose chaotante au gré d’un flux absurde d’évènements produits d’eux-mêmes dans un monde étranger et hostile qui me dévore sans cesse.

Q : Je reposerai donc la question du facteur principal, déterminant, du dysfonstionnement de l’intelligence : la réalité sensible comme je l’éprouve, mécaniquement, le jugement, la représentation ?

R : La présentation n’est pas la représentation et jamais celle-ci n’aura la pureté de la première. Mais enfin il y a des hypothèses saines, et nous avons parfaitement le droit d’avoir des vues sur le réel, mais il ne faut pas les confondre avec le réel…

Q : C’est donc ça ? La valeur infinie s’exprime par la présentation et la pauvreté infinie par la représentation quand celle-ci fonctionne comme une objectivation, pire, une vérité ?

R : Je peux toujours recommencer à tracer le tableau synchronique de la chose, et répéter bien sûr le même avertissement sur le caractère purement convenu de cette description : la rédemption spirituelle est première, je réalise d’abord que je suis Un. La découverte du multiple dans sa dimension sacrée, l’efflorescence des couleurs spirituelles, sans être une conséquence de l’éveil en est en quelque sorte un effet secondaire mais non moins important. Il s’agit d’une spiritualisation massive de l’ensemble du champ perceptif, de la donne perceptive, du flamboiement des idées pures. La représentation plante au milieu de cet eden son plan explicatif, et ce schéma va bientôt cesser d’être un simple mode de lecture pour s’affirmer unique réalité, vérité même, défloration et défiguration de toute vie consciente, de toute image, de tout sentiment.

Q : Si je ne légifère pas, raison raisonnante à laquelle je m’identifie, c’est Dieu qui légifère et “l’idée-se” comme tu l’as écrit, l’idée se met vis à vis d’elle-même dans ce que la raison enregistre comme une expérience, qui n’est pourtant que le jeu de la co-naissance et de l’amour ?

R: L’éveil comme tel est rédemption de l’espace … et du temps, et c’est toute la conscience où s’inscrit cette histoire qui est purifiée. Conscience pure, sujet pur. La conscience se découvre dynamisme immobile, comme le vrai temps, et concrètement, sans asservissement aux conclusions objectivantes de la raison.

Ontologie et Phénoménologie (4) : L’être décomposé

C’est le titre d’un livre de Jean-Michel Le Lannou, tout récemment publié chez Hermann (coll. Philosophie – 2009). Son sous-titre parle plus : Critique de l’ontologie du fini. Je m’étais promis cette lecture après avoir rendu compte précédemment du livre écrit sur le peintre Soulages (Shandong, Soulages, la Voie, 30.11.09), et n’ayant pas oublié non plus les inquiétudes que m’avait inspirées le programme philosophique annoncé d’une dé-finitisation par impersonnalisation. C’est bien ce qui est précisé dans ce livre où, dès le premier paragraphe, dès les premières lignes de lecture, est abordée la question non plus sous l’angle de l’étude comparative, mais d’un diagnostic existentiel qui n’est pas sans rappeler celui des anciens gnostiques. Dans l’insatisfaction à l’égard de la déficience (je me permets de souligner) de notre expérience surgit la philosophie. Dans l’épreuve de l’absence de l’être effectif, son désir profond s’élucide. A quoi aspirons-nous ? Non à la mutation de ce qui est donné en l’expérience, mais à la modification de ses modalités ontologiques. Dans la séparation et la restriction qui la caractérisent, l’être effectif, en son intensité, s’absente. Nous ne pouvons consentir au fini. D’où provient cette protestation contre la finitude ? De ce qui en nous aspire à s’en délivrer. La vie et la pensée, contre leur exercice déficient, en appellent à leur intensification. Qu’est le fini pour leur plein exercice, si ce n’est une entrave.

Être, vivre et penser sans limites ni restriction exige ainsi la variation ( tous les mots soulignés par la suite, l’ont été par l’auteur) radicale de notre expérience. Est-elle possible ?

D’entrée, on ne pouvait mieux questionner. La ‘déficience’ se constate, c’est-à-dire qu’elle s’éprouve dans l’expérience même de la vie. Mais où se tient la ‘déficience’ ? S’agit-il d’un état du monde, naturel, d’une pauvreté inhérente à notre constitution psychologique ou d’un vice de pensée ? Ou pire, d’un accord, plutôt dans ce cas, un dérèglement affectant la relation unissant les différents partenaires de l’expérience ? Ces premières lignes le disent clairement, ce sont des modalités ontologiques de l’expérience qu’il faut changer, et non l’expérience elle-même, sa mondanité donnée comme unique réalité : une variation pour une intensification du vivre et du penser. Mais à partir de là, le chemin critique de l’auteur, passant en revue l’ensemble des principes qui ont commandé la ‘métaphysique’, depuis Aristote et jusqu’à Heidegger, aboutit invariablement à la même découverte d’un asservissement de tout le travail philosophique à un concept de finitude qui manifeste  un véritable ‘amour du fini’ et sans doute une condition native qui serait celle de la personne humaine. L’auteur procède par questions indéfiniment répétées : mais où pourrait prendre racine une authentique exigence d’infini ? Dans la pensée même qui seule excède cette condition et qui, bien que soumise de façon immémoriale à notre ‘amour du fini’, alimente en nous cette faim de complétude qui appelle à la réalisation de la vie et de la liberté, à une authentique plénitude ontologique. Inexplicablement, je le dis déjà parce que c’est une contradiction évidente, alors que c’est la pensée qui formule cette ontologie du fini qui scelle notre aliénation, le philosophe authentique est sommé de se libérer en libérant la pensée et son pouvoir de dé-limitation. Nous sommes limités, nous sommes littéralement conditionnés par cette déficience qui constitue la personne, et c’est la pensée qui détient le pouvoir de nous affranchir de nous-mêmes, d’excéder un statut de pauvreté initiale dont elle ne semble pas, elle, responsable, mais « nous-mêmes » !

Comment produire en nous cette dé-limitation ?

La philosophie accueille en elle le désir de cette mutation. Dans l’art, par la production d’oeuvres, nous aspirons à la modification de la perception. En lui cette variation liée aux oeuvres ne se réfléchit pas… Dans la philosophie, la mutation de l’expérience tout à la fois s’opère et se réfléchit. Non d’abord production de concepts mais d’expériences… En ce sens, elle s’instaure dans notre refus de demeurer dans la déficience qu’initialement nous sommes… Mais si la philosophie ‘pense’ cette indispensable variation, elle ne la réalise pas et dissimule cet échec…. Si l’être veut apparaître pour se réaliser complètement, il n’y parvient pas parce que nous restons prisonniers de la finitude, parce que nous aimons le fini, parce que nous détournons le désir de dé-finitisation de l’être en nous par la production de concepts et de système de concepts qui ré-confortent toujours finalement notre amour du fini et notre emprisonnement dans cette finitude. Nous sommes écartelés entre ‘ce que nous sommes’, conditionnés par notre amour irrépressible du fini, et le désir de l’être qui donne toute sa force à la pensée pour une possible libération. Ce rapport disjonctif affecte d’abord l’ordre de la pensée. D’où vient que la pensée pure… c’est-à-dire le concept délivré de la déficience du fini, soit absente ? De ce que notre pensée a des traits ontologiques qui en diffèrent… (il faudrait) défaire notre pensée de la séparation. Cette opération n’est pas effectuable… parce qu’elle ne serait pas pour notre pensée une variation mais sa suppression. Rien ne libère notre pensée de ce qu’elle est. La conscience est comme telle séparation…

A la mesure d’un être fatalement décomposé par la finitude, la philosophie s’épuise littéralement à satisfaire notre aspiration à une plénitude que le jeu des concepts et l’opposition de leurs antinomies thétiques ne parviennent jamais à satisfaire. L’auteur en arrive à prendre acte d’une double et générale exclusion réciproque interne à chaque ontologie. L’aspiration à la plénitude de l’être bute sur la réalité du moi fini… Il y a donc contradiction entre cette réalité finie de l’homme qui est à la fois sa constitution et celle de sa pensée, et une aspiration qui le traverse qui est celle de l’être même dans son désir d’apparaître.  En qui la vie et la pensée doivent-elles se manifester ? Par qui la plénitude doit-elle être éprouvée ? Par l’homme. Tel est le principe spontané et assuré de l’ontologie… Mais « pour nous », cela semble impossible. On veut l’égalité substantielle de la vie et de la pensée pour le fini, c’est-à-dire sans abandonner l’antérieur, implicite et essentiel désir de soi fini… Être homme, c’est ainsi ne pas pouvoir se défaire de soi, ni le vouloir… Ce qui entraîne finalement cette tragique détermination de toute ontologie dans l’apparaître d’une finitude à laquelle nous ne pouvons échapper. L’exigence de la finitisation ne vient pas de l’être même, mais de l’homme. Tel est le prinicipe de ce qu’il faut nommer « l’ontologie du fini ». Les ‘vitalismes’ (Bergson et Henry par exemple) parviennent à opérer cette critique de la ‘finitisation’ mais sans donner vraiment accès à une voie de libération, restant prisonniers eux-mêmes, et dans la polémique qu’ils ont alimentée contre les ‘naturalismes’, des concepts réitérés de la ‘métaphysique’ totalement emprise sous le règne de la finitude. 

Il y a pourtant une puissance de libération de la pensée, un excès proprement dit, qui peut encourager l’homme à se libérer de cet asservissement naturel. Libérer la puissance d’excès de la pensée constitue l’exigence proprement philosophique. En dénonçant les préjugés aliénants de la réalisation et de l’appropriation, en se livrant à une critique radicale de la ‘physique’ et de la ‘métaphysique’ qui la fonde, la pensée peut se disjoindre de l’amour du fini qui soude la personnalité humaine… Mais la contradiction (appelée aussi justement l’aporie) se répète sans cesse. Que l’homme ne puisse pas ne pas désirer le fini, cela est assuré. En revanche, qu’en lui l’exigence de la pensée provienne de lui et lui soit véritablement attribuable, malgré sa « finitisation » spontanée, cela n’est pas encore élucidé. Si nous le croyons, c’est que nous avons bien trop rapidement identifié, dans ce « nous » ou l’homme, une pluralité d’instances. Dans le rapport de la pensée à l’amour du fini, au nôtre initialement, c’est une divergence… Contre le préjugé refermant le fini sur lui-même, la pensée surgit en nous, étrangère à toute limitation… Tel est l’initial paradoxe d’une aspiration qui tend à ce qui n’est que sans « nous », et que étant finis et demeurant « personnalisés », nous excluons. Piège ‘naturel’ ou piège de la pensée, le saurons-nous jamais ? Et la lecture de ce livre démontre la perpétuelle hésitation de son auteur, et je dis même du philosophe passionné par sa recherche, confronté à l’antinomie persistante d’une finitude constituée et d’une pensée constituante, l’une fermée comme une prison, l’autre ouverte vers un espace encore inconnu. Et ce pourquoi de la pensée au service de la finitude que nous ‘aimons’ quand elle brûle aussi, par ‘excès’ de nature, à concevoir et à dire la dé-finitisation de notre condition ? 

Cette contradiction ne sera surmontée que par une mutation. Elle oblige, dans la fidélité à l’égard de l’exigence définitisante de la pensée, à vouloir le changement ontologique nécessaire à son exercice. Pourquoi faut-il cette désappropriation ? Pour être fidèle à la puissance de la pensée. Parce que seul son accueil défait l’asservissante confusion entre la particularisation restrictive en laquelle nous nous réduisons vitalement et la puissance libératrice de la pensée… Dans la pensée, c’est la protestation radicale à l’encontre de toute restriction que nous accueillons. Radicale, elle l’est en tant qu’elle nous conduira à changer les modalités de notre expérience, et notre « auto-identification » même. La philosophie a sa vérité dans le refus du fini, précisément dans la suppression de ce en et par quoi nous l’aimons : la « personnalité ». Par l’abolition de cette déficience, la puissance de la pensée se libère de nous. La première conversion philosophique prendra ainsi la forme d’une impersonnalisation. Toute la partie centrale du livre est consacrée à ce parcours critique de l’histoire de la métaphysique auquel nous devrons nous atteler pour déjouer toutes les ruses enfantées de cet amour du fini qui nous détermine en tant qu’être humain. La voie est clairement tracée : nous délivrer de la croyance fondatrice à la substantialité du fini la substantialité du sensible , de cette logique même qui s’invente, en modes indéfiniment variés et répétés, un rapport affirmatif avec une ‘physique’ ou une ‘nature’ qui renferment à leur tour tous ces concepts de ‘force’, ‘puissance’, ‘possible’, ‘acte’, tous formulés d’abord par le fondateur même de la ‘métaphysique’, Aristote, et qu’il nous revient de déconstruire patiemment pour recouvrer l’exercice de la pensée dans sa puissance libératrice, son ‘excès’ même. L’être décomposé, dans cette perspective, apparaît comme la sanction de la ‘réalisation’, soumission à la modalité exclusive d’un apparaître ‘fini’ qui va pourtant devoir lui-même indéfiniment tenter de concevoir un infini et tous les contraires ‘possibles’ de ce qui enclôt la pensée dans telles logiques affirmatives. La ‘suppression’ que la pensée doit opérer c’est une conversion existentielle, un renoncement à l’ontologie du fini… et à la fascination initiale pour le fini, une libération qui n’adviendra qu’à la condition de sa radicalité et de sa complétude.

L’ontologie véritable, celle de la dé-finitisation d’abord, celle de l’in-fini directement, n’est formulable qu’à la condition de ne plus soumettre la pensée aux conditions du fini. Que signifie comprendre l’être sans les subordonner au fini ? Qu’advient-il quand ils ne sont plus pensés par et pour « nous » ? Ceci qu’enfin ils ne sont plus soumis à l’amour de soi, ni dits ni référés à l’humain… Mais puisque la finitisation, exigence ontologique fondatrice de l’homme, est pour lui une nécessité, nous n’y échapperons qu’en n’étant plus celui qui en a besoin… Ce qui peut se formuler encore très clairement de cette façon : Seule la rélexion qui aspire à l’immensité de la pensée… dénonce la confiance en l’humain… La philosophie… doit nous apprendre à ne plus nous réduire à l’humain… La libération de la pensée a sa toute première condition dans cette « impersonnalisation »… reconnaître que les traits ontologiques ne sont pas ceux de l’homme. Trop étroit pour elle, il ne l’exerce qu’en la niant. La libérer, c’est la défaire de lui…

Une autre recherche s’ouvre… Une nouvelle promesse… De nouvelles propositions sans doute pour l’effacement de ces pseudo-réalités contenues dans le concept de nature, mais, peut-on le dire ainsi, le concept de personnalité, elle-même attachée substantiellement à la finitude. Je ne trouve dans tout ce livre aucune référence au non-dualisme ‘oriental’, dont l’auteur se réserve sans doute plus tard la critique, c’est-à-dire encore la critique de ses concepts ‘métaphysiques’ – aucune référence non plus à l’éveil ‘oriental’ qui est stricto sensu cette libération, cette sortie de la fascination du fini, du sensible, de l’appropriation ; ni à ce que j’ai appelé l’éveil ‘occidental’ qui instaure une autre dimension personnelle, l’Un-en-deux qui autorise la différence à seule fin d’une co-naissance d’exhaussement du Seul, réduisant à néant la séparation. Tout ce que Michel Henry, par exemple, avait parfaitement compris sans oser le dire… La pensée ? Ne sait-on pas aujourd’hui, comme la langue d’Ésope, qu’elle est à la fois outil de révélation et d’occultation du Vrai, et que nous seuls sommes responsables, sans aucune fatalité qui nous attache irrémédiablement à cette finitude qui n’est que préjugé, faute ou plutôt errance de notre pensée ; l’enjeu de la philosophie ? Mon aveu pour conclure : je me sens assez embarrassé de devoir répondre à notre auteur : cela est (déjà) élucidé !

Juste un instant (10) : Avrom Sutzkever

Avrom Sutzkever disparaît à l’âge de 96 ans

C’est à Tel-Aviv que vient de décéder, le 19 janvier 2010, Avrom Sutzkever, considéré comme le plus grand poète yiddish du XXe siècle. Né en 1913 à Smorgon, ville aujourd’hui située en Biélorussie, il arriva avec sa famille à Vilnius en 1922. À l’époque, la ville s’appelait Wilno et se situait en territoire polonais. Dans les années 1930, Avrom Sutzkever fit partie du mouvement littéraire « Yung Vilne » et commença à se faire connaître par sa poésie dont les premiers poèmes furent traduits en russe en Union soviétique par Boris Pasternak, le futur Prix Nobel de littérature. Après la liquidation du ghetto de Vilnius en 1941 par l’Allemagne hitlérienne, il rejoignit les rangs des partisans communistes, puis se réfugia en URSS. En 1947, il émigra en Israël où il devint le fer de lance de la culture yiddish, créant un club littéraire et une revue (Die Goldene Keyts – La Chaîne d’or) dans cette langue. En France, son recueil « Où gîtent les étoiles » fut publié au Seuil en 1988.

Contact : http://www.cahiers-lituaniens.org/ecrivains.pdf

Pour une plus ample information, je recommande aux lecteurs l’article de Florence Noiville paru dans le Monde du 29.01.10, trop long pour être entièrement rapporté ici mais consultable sur la ‘toile’. Je me permets d’en extraire ce poème, parmi les derniers composés et publiés, intitulé Pain et sel (Broyt un zalts) dans une traduction de Batia Baum : « Le soleil est à tout le monde, mais plus qu’à tous/ Il est mien./ Les racines des ténèbres,/ Je n’en ai nul besoin./ Je suis un enfant du soleil./ Je suis la vie même,/ Et la trace d’un renard argenté sur la neige/ Est ma mémoire. »

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Je signale également la parution en 2004 d’une nouvelle édition d’Aquarium vert, extrait de « Où gîtent les étoiles », publication française aux éditions du Seuil de 1988, à ce jour épuisée, dans la traduction de Ch. Dobzinsky et R. Ertel ; cette fois augmentée des belles illustrations de Myriam Parisot-Librach, dans une mise en page de Michel Henné (Collection « En regards » aux Éditions 379 à Nancy)

Contact : association379@wanadoo.fr