Poursuivre

En changeant d’adresse pour ce blog qui était autrefois domicilié dans les pages du journal Le Monde, j’ai choisi ce nouvel intitulé ‘Dedans comme Dehors’ parce que j’en avais déjà fait le titre de mon prochain livre déjà bien avancé. Mon activité s’est ralentie à la suite d’un deuil douloureusement vécu l’an passé, et bien entendu durant ce long confinement qui a paralysé toute activité en même temps, je dois dire aussi, qu’il favorisait le repliement personnel favorable à l’étude. La publication de mon livre Un mouvement et un repos – La question de soi, par Edilivre en janvier 2020, n’est pas la fin de mon travail qui va donc se poursuivre comme une récapitulation de toutes mes recherches depuis plus de cinquante ans. Je vais ici donner de courts extraits de mon ouvrage à venir. Mes précédents livres reprenaient la plupart de mes articles publiés dans ce blog ; cette fois-ci il y aura concomitance de ces deux compositions, au fur et à mesure de leur conception. Mais je peux dores et déjà, grâce à quelques passages tirés de ma préface, dessiner les contours de cette publication qui achèvera le cycle entier de mon périple intellectuel. Voici donc mon propos :

Je retrouve cette magnifique formule de l’Evangile selon Thomas : Celui qui connaît le Tout, s’il est privé de lui-même, est privé du Tout (logion 67, édition Gillabert, Bourgeois, Haas, 1979), pour rappeler que j’ai mis au centre des réflexions de mon dernier livre : Un mouvement et un repos, la question de soi, autrement dit la question du sujet, plus exactement même de la première personne à laquelle j’ai accordé toute prééminence. J’ai volontairement laissé de côté la question du Tout, c’est-à-dire celle de la connaissance visant à tout, au tout, au réel total englobant la manifestation entière : être, ou nature, ou cosmos. Aujourd’hui, cette connaissance est principalement scientifique, mais en s’interrogeant sur elle-même et ses propres capacités, elle est aussi philosophique – techniquement, cela se dit ‘épistémologique’ – autrement dit aussi métaphysique, et dans tous les cas ici envisagés, elle vise une objectivité mesurable en tous ses résultats théoriques ou pratiques. Mon problème a été d’abord de démêler cette opposition de fait entre une connaissance qui oriente toujours en direction d’une extériorité, d’un ob-jet, et une connaissance de soi qui oriente vers une intériorité, et que j’ai signalée en l’appelant co-naissance parce que c’est d’elle que naît la démarche zététique, à partir d’elle que brille toute lumière éclairant la scène de l’entière manifestation.

Cela revient à dire que la réponse est dans l’évidence du soi – de soi ; dans l’immédiat, le précédent absolu – ce que j’ai tenté d’établir sinon démontrer précédemment. Et pourtant force est de constater que cette évidence ne va pas immédiatement, irrésistiblement de soi : elle ne s’impose pas. Au contraire, l’évidence du monde, de l’extériorité de l’ob-jet s’impose plus vite, plus impérativement. Je lis dans un Bulletin de la Société Française de Philosophie relatant une rencontre qui s’est tenue à Paris le 16 mars 2019 (Vrin), cité au hasard : Le réalisme est notre condition métaphysique : nous ne pouvons pas ne pas croire en la réalité, en l’existence d’un monde objectif, indépendant de nos perceptions et de nos pensées. Ce monde nous précède et ce monde nous suit, il a existé sans nous, et continuera à exister sans nous. Il est, comme l’on dit en anglo-américain, without the mind, dans le double sens de without, marquant l’extériorité et l’indépendance, existant hors de l’esprit, et existant sans l’esprit – n’ayant pas besoin de l’esprit pour être. C’est la thèse ‘moderne’ qu’il faudra toujours rafraîchir, qui a appelé tant de critiques, mais qui demeure pour beaucoup irréfutable. Si elle a été violemment débattue au 17ème et 18ème siècle, si elle a en partie triomphé grâce au progrès des sciences au 19ème siècle, elle est aujourd’hui contestée dans les débats passionnants de la physique contemporaine que je vais évoquer plus loin. Une des grandes percées de cette science est de parvenir aujourd’hui à discerner de manière fine et convaincante entre objectivité et réalité, toutes deux confondues dans la thèse exposée plus haut. Cela dit, non seulement il apparaît que la connaissance d’un prétendu réel (en soi), quelle qu’en soit la difficulté, reste la première préoccupation des chercheurs, et en l’occurrence ici, des philosophes, mais que cette exigence parasite entièrement toutes les investigations possibles en direction d’une connaissance de soi, de cet approfondissement spécifique. De nombreuses remarques m’ont été adressées à ce sujet et je suis bien obligé dans ces conditions de remettre l’ouvrage sur le métier. Reposer la question du réel, cette fois, ce ne sera plus exclusivement revenir à la question de soi, mais interroger plus profondément ce qui s’entend par réel, et à interroger forcément, d’abord, la science qui en a fait l’objet principal de toutes ses recherches depuis si longtemps.

D’un point de vue plus spécifiquement philosophique, le problème de la connaissance se pose à deux niveaux : celui du dualisme sujet/objet, et celui de la prédominance totalité/partie. C’est pourquoi j’ai dit qu’il était très ancien. En tout cas, c’est évidemment dans la pensée grecque, à partir des Eléates, qu’il prend racine. C’est également pourquoi ce problème a évolué et pris aujourd’hui une nouvelle actualité avec la science physique contemporaine, notamment les concepts de non-localité et de non-séparabilité qui obligent à rebattre toutes les cartes. Je vais tenter dans les chapitres qui suivent de parcourir cette histoire mais aujourd’hui, d’abord, on pourra s’étonner du surgissement d’une toute nouvelle formulation de la question, notamment à propos du dualisme, un concept dont l’acception doit être entièrement revue si l’on veut bien prendre en compte les observations d’un Bernard d’Espagnat à ce sujet, dans ses derniers travaux. Mais la physique contemporaine avait réintroduit la question grâce aux interrogations déjà formulées par Erwin Shrödinger dans son livre L’esprit et la matière (Points/Sciences 2011, avec une admirable préface de Michel Bitbol sur l’élision, qui est bien celle du sujet, et c’est grâce à lui que telle question se pose à nouveaux frais…) Pourtant j’ai dit aussi : un problème très ancien dont le terme porteur est d’abord celui du réalisme. Il faudra rappeler ici que c’est toute la querelle qui a opposé Aristote à la première Académie. Tandis que celui-ci visait à établir un réalisme qui fût aussi un naturalisme, les disciples de Platon choisissaient la voie d’un essentialisme qui les conduisit au cours de l’histoire, pratiquement dix siècles, à la profession d’un indicible qui occupe toute l’œuvre de Damacius, avec la reconnaissance ultime du pantè aporeton comme nous le verrons également, la terra incognita d’un réel plus profond essentiellement pathible et non plus cognoscible… Les échos de ce conflit se feront entendre longtemps : je citerai par exemple les débats autour du nominalisme qui ont agité les universités du Moyen-Âge, jusqu’à être repensés dans maints autres débats agitant la philosophie analytique. Nous verrons aussi que la querelle des Modernes, qui semblait avoir trouvé son issue dans les thèses audacieuses du criticisme kantien, renaît de nos jours dans de nouveaux débats autour de la définition d’un ‘nouveau’ réalisme. Mais celui-ci est contesté à son tour par un Michel Bitbol désireux de sauvegarder le corrélationisme que nous devons précisément à Kant, et qui révélait une fois pour toutes que le réel est pour-moi. Ce sont des disputes très techniques, toujours aussi vivaces : j’essaierai d’y apporter quelques lumières.

Je poursuivrai mon propos comme je l’ai fait dans mes précédents livres en évoquant les problématiques si originales de la phénoménologie classique et contemporaine, notamment celle de Michel Henry, ce qui me conduira à retrouver la voie des spiritualismes contemporains dans la lignée d’un néo-platonisme, Stephen Jourdain si proche du soufisme d’Ibn’Arabî, Sebastian Rödl et sa tentative d’instaurer un idéalisme absolu. Aujourd’hui peut-être, en ces temps de détresse qu’évoquait Heidegger et qui sont devenus le temps d’une tragique incertitude concernant l’avenir même de l’espèce humaine, je serai appelé à interroger des voix contemporaines d’une prophétologie que je pourrais qualifier d’écologique, celles de Malcolm de Chazal ou de Pierre Teilhard de Chardin, sous oublier au passage l’épopée littéraire du Romantisme qui aboutit aux conceptions infinitistes d’un Mallarmé, plus tard aux conceptions abstractionnistes de Michel Henry, au ‘monde blanc’ de Kenneth White ou Mireille Oillet… Nous y trouverons cette fois une conception proprement holistique où la question de soi et celle du tout se rejoignent grâce à une gnoséologie entièrement repensée et définie. C’est ainsi que nous nous rapprocherons des termes mêmes du secret qui s’entrevoit dans toutes les mystiques platoniciennes, mais plus seulement, quand le Réel devient lieu de prière que le Seul s’adresse à Lui-Même dans la célébration de sa création. Je devrai remarquer au passage que si le platonisme est une absolutisation du Deux (on l’appellera Manifestation ou Création), le point de vue oriental visera la dissolution pure et simple des apories dans un existentialisme monistique de la dissolution de toutes les questions. Mais dans la voie que je qualifie aujourd’hui d’occidentale, le soufisme par exemple qui en est la plus brillante illustration, nous aurons retrouvé cette vérité ultime que je suis, moi, ‘khalife’ et ‘poète’ pour l’exhaussement du Seul, au présent singulier de son Eternité et dans la contraction même d’une finitude infinie, image ne cachant plus la lumière. Toute une Histoire à parcourir, évoquer plutôt, en évitant de s’y perdre, mais une Histoire qui exprime bien la Geste de cette humanité dont Stephen Jourdain a pu dire qu’elle avait pour destination d’exhausser le Père, le Premier Principe inconnaissable et néanmoins éprouvé en Première Personne.

Tel est mon projet évoqué ici en très peu de mots. Je n’oublierai pas non plus de mentionner un surprenant revival de la métaphysique, voire même de l’ontologie, chez des auteurs qui sont étrangers à l’orbe occidentale de la pensée, au Japon notamment avec Nishida Kitaro, Yamauchi Tokoryu. Je n’oublierai pas non plus de rappeler la force de la ‘preuve esthétique’ qui fait l’objet de tout mon propos dans Connaissance du matin (Edilivre 2018) C’est d’ailleurs à l’explication indéfiniment recommencée de ce que j’appelle ‘vie poétique’ – et qui s’apparente beaucoup à la ‘prière universelle’ comme nous le verrons – que je m’applique toujours en poursuivant ce travail et ces publications.

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