C’est un témoin de gnose qui nous a quittés il y a peu de temps. Il a rejoint cet infini qui nous enfante et nous reprend à nous-mêmes, si tant est que nous somme nous-mêmes en personne plutôt qu’en cet infini dont nous n’avons nulle idée parce qu’il est le précédent absolu de tout et la seule identité, le seul ‘je’ indissoluble comme l’avait pressenti Maître Eckhart. Nous devons à Philippe un Cahier de commentaires exhaustifs de l’Evangile selon Thomas, un travail venant après celui des Puech, Gillabert, Leloup, et qui nous éclaire davantage encore… Il laisse pareillement des souvenirs dans la mémoire de chacun des ‘amis’ rencontrés sur le chemin parce qu’il était un témoin riche d’une longue expérience qui avait immensément accru sa richesse de conscience. Je citerai quelques passages de ces lettres éclairantes qui ont à la fois réconforté, transformé, grandi ceux auxquels elles étaient destinées, dont moi-même, et depuis plus de dix ans.
Et puisqu’il faut évoquer cet événement si effrayant au sens commun que l’on appelle la mort, je citerai : « Ceux qui nous sont chers et qui rendent le corps rejoignent la lumière en le quittant. La lumière qui a tout mis en scène pour se révéler à elle-même, illuminant le film de tout ce que nous ne sommes pas, tout ce que la vie nous offre momentanément en expressions, toute cette phénoménalité du monde objectif apparue dans l’espace et le temps, ces sensations, le corps, la capacité de penser, de percevoir, de concevoir… Ce que nous sommes est si intime, si UN que cela ne peut s’objectiver, se définir en objet, en sensation, en concept, en relation binaire. La pure perception est vivante, ce n’est pas un concept intellectuel ou une idée. Elle est indépendante du percipient et de l’objet perçu, libérée des deux pôles. A ce moment-là, le sens même de la vie ne laisse plus aucune place au conflit. Nous sommes la conscience, la clairvoyance, et RIEN en dehors de cette conscience d’être. (…) Le moi cherche toujours à s’approprier le vécu. Ses intentions et ses manœuvres même en germe s’aperçoivent distinctement et sans l’ombre d’un doute, depuis notre vacuité, notre être global avec lequel les tactiques de l’invisible qui s’inscrivent dans la mesure sont déshabillées. Par rapport à cela, un moi n’est jamais qu’une forme ectoplasmique recroquevillée qui a peur et qui essaie de se rassurer. C’est un produit de l’ignorance, une sollicitation à laquelle on s’accroche. Aucune représentation mentale de Soi-même n’est soi. »
Cette leçon capitale, le cœur de l’Enseignement : « L’horizontalité est constituée de besoins, de désirs, d’agréments et de désagréments, d’attractions et de répulsions, de projections tous azimuts dans l’espace et le temps, et lorsqu’on en prend conscience, on s’aperçoit que cela fait énormément de bruit, que cela prend du volume, que ça s’auto-hallucine – c’est de l’énergie manipulée, violentée, c’est un échec. La verticalité ou virilité spirituelle, c’est la nature axiale, le sursaut qui émane du connaisseur, hors du spectacle, et cet éclair, ce prodige, ne doit pas être désavoué ou supputé en différé. Il doit être reconnu. Cela dépasse l’observation de soi, le témoin qui est encore un attardement dans l’anecdotique, donnant prise à l’hallucination. C’est instantané. Notre intériorité nous révèle l’unicité. C’est une éclosion, une révélation ! »
Sur l’imagination et le secret : « L’imagination ordinaire pourrait être qualifiée d’imaginaire, autrement dit de surimposition, par défaut d’intuition, par rapport à l’imagination créatrice qui jaillit de la Création, révélant l’autre monde dans ce monde-ci, qu’il ne faudrait pas imaginer déserté par l’essence, ‘absurde’ comme on dit, mais essence qui appelle sans cesse à éclore. Et ce monde imaginal qui nous parle intimement, la ‘conscience’ ordinaire qui en fait si peu de cas, l’attribuant aux rêveurs, ne s’aperçoit pas que c’est elle qui dort. L’homme ordinaire ignore cette créativité du cœur, obéissant plus ou moins à des croyances, sans se poser la question. Le sens caché n’est pas à chercher dans le contexte des abstractions ni de la sublimation mais bien dans la connexion entre la forme et l’être à qui la divinité se montre, mais si peu d’entre nous sont amenés à cet éclair de lucidité témoin du miracle et de ce mystère inexplicable, cependant bien réel… A l’irréalité de l’imaginaire, se substitue la réalité plénière, le monde de la Résurrection. La forme s’éteint dans l’instant même où l’épiphanie se donne à voir. Et c’est toujours un ‘retour à soi’… Naissant à ce que nous sommes véritablement, et personne ne sait cela, ‘je suis’ se dévoile comme A > A comme l’a si bien formulé Stephen Jourdain… L’épanchement divin se partage en deux (di-vin) mais ne se vit en lumière et en amour qu’au commencement, et juste avant encore… A = immédiatement, maintenant. C’est ici que tout se passe et jamais là ou là-bas – et A, c’est moi, à l’instant comblé d’éternité et de liberté, avant l’asservissement de la pensée par les logiques qui m’éloignent de moi-même – et qui se repèrent facilement, sans effort particulier de l’attention (mais les mémoires imposent leur empreinte). »
La vision libératrice « n’est ni nostalgique d’un âge d’or perdu ni eschatologique, projetée dans un futur idéalisé, elle se tient tout entière à l’épreuve d’un maintenant – un maintenant rayonnant, espace infini qu’il nous appartient sans cesse d’explorer, en n’oubliant pas que la lumière joue à cache-cache avec la conscience pour l’édifier dans sa réelle nature. Ainsi s’entend aussi l’éradication-réflexe ‘sabrant’ sur le champ toute affirmation, toute pensée en passe de s’instaurer frauduleusement en ‘réalité objective’. Le réel dépasse tout ce que nous pouvons imaginer, l’imagination de la créature étant engendrée dans une Imagination qui met en jeu la co-naissance de l’Un en Lui-même, à partir de cette confrontation observateur-observé, et il s’agit d’une connaissance de soi (dire : ‘du Soi’ ce serait encore faire intervenir du ‘il’ – non, il s’agit de moi) et comme c’est vivant, en mouvement, que cela s’éprouve en soi-même et se renouvelle sans cesse, cela ne peut s’arrêter ou s’enfermer en et à aucun procès verbal… Cette ‘langue une’ est à trouver par intuition, sous le fatras de la ‘quincaillerie’ des mots savants, dans une réponse toute personnelle et intime. Il y a souvent un tel attachement aux formes, une idolâtrie qui tient au collectivisme, que ce retour à soi est constamment sollicité afin de ne pas tomber dans le piège de l’adversité, du risque de blesser en se laissant dominer par les passions impulsives de la ‘seconde création’ comme disait Jourdain, l’oubli de ce qui se donne en présence et dans lequel je suis impliqué, et même ‘régent’ selon Ibn Arabî, ce qui diffère de l’éveil oriental qui, par son concept de Maya, nie toute existence spirituelle véritable en condamnant d’un bloc l’égo. »
Enfin je relève cet avertissement, non moins vital de nos jours : « Et il existe aujourd’hui, et c’est bien là le désastre, depuis l’apparition de la ‘non-dualité’ en Occident, un mode d’interprétation qui sert de paravent à l’égo spirituel, une sorte d’aura adoptée par le moi de suffisance, une mentalisation de la spiritualité qui, comme l’annonçait si bien Stephen Jourdain, ‘jette le bébé avec l’eau du bain’ ou, autrement dit, s’affiche au mépris de la condition humaine. Et cette imposture-là, qui est de taille, ne se décèle pas facilement car elle peut reprendre pour le compte du mental tout le vocabulaire de l’instruction non-duelle, devenu artifice, nourriture spirituelle ‘gredinement’ détournée par le mental à ses fins. S’en apercevoir crée automatiquement une réaction de refus, de rejet, à moins d’être ouvert et d’accueillir l’insupportable engendré par le moi… Ce n’est pas véritablement de la conscience dont on parle aujourd’hui, à laquelle on associe un pouvoir d’objectivation. Cette fausse conscience ignore que la matière est esprit, et cet objectivisme est tellement ancré dans les mœurs et dans les esprits que la plupart ne peuvent même pas soupçonner sa fausseté radicale. Il nous faut nous réapproprier notre propre subjectivité authentique, voilà l’enjeu d’actualité. »
En douze ans, depuis l’ouverture de mon premier blog, nous avons échangé plus de 150 messages dont j’hésite à divulguer la teneur, tant ils reflètent l’enthousiasme et la sincérité de chercheurs totalement (personnellement) engagés. Par contre, j’ai trouvé deux textes restés inédits qui illustrent, l’un, la ferveur de cette recherche, l’autre, cette poésie qui caractérise la vie nouvelle de celui qui s’est installé en co-naissance – un mot qu’il avait également adopté :
Cela en soi : Ce que Jésus a annoncé dans son évangile et dicté à Thomas n’a à voir avec aucune église ou religion. C’est sur ce quoi le philosophe Michel Henry était sur la piste à la faveur de son intuition, et sur ce dont Jiddu Krishnamurti fut messager-orateur mais que les « krishnamurtiens » ont toujours évité soigneusement d’accentuer de crainte d’être jugés pour quelque apostasie, mécréance et apatridie par les lois hominiennes. De même, Michel Henry dont les études étaient favorisées par l’Université catholique de Louvain s’en tient à l’évangile de Jean que le philosophe avait élu pour étayer ses réflexions et qui est toujours tenu en un certain prestige en officielle philosophie, bien que Henry eut connaissance de « l’apocryphe » sur lequel soit il n’a pas suffisamment porté son attention, soit qu’il ait préféré laisser de côté pour de multiples raisons. La révolution intérieure que proposait Krishnamurti s’apparente en effet à la métanoïa prêchée par Jésus et écartée à dessein par le Concile de Nicée après quatre siècles de dispersions et de divergences christologiques. On ne peut demeurer fidèle à l’esprit pur qui souffle dans cet évangile et envisager l’institution d’une religion, d’une église, de même que se convertir à une religion soulève l’ambiguïté si ce n’est l’équivocité représentée par l’allégeance toujours susceptible de pratiquer en sourdine un prosélytisme d’exclusivité par rapport à cette conversion initiale qui se fait en métanoïa. Le patriotisme et le nationalisme, comme a su l’énoncer courageusement Krishnamurti sont du même acabit. Thomas le Jumeau est élu le seul digne de transcrire les « paroles secrètes » et révélatrices de la pure Gnose que scribes et pharisiens ont « enterrée » pour faire valoir l’obscurantisme de l’étatisme ou de l’empirie ; de même que ce « document source » (traduction de l’allemand “Quelle”, abrégé par “Q” ) qu’est l’Évangile original sera enterré par souci de préservation et crainte de l’oppression et des persécutions qui régnaient en ces temps troublés. Jésus annonce que ses auditeurs qui n’ont pas entendu dans leur cœur et dans l’esprit son message qu’il compare lui-même à un Feu ou à une « source bouillonnante » se tourneront vers Jacques le Juste après sa mort, l’un des leurs « pour qui le ciel et la terre ont été faits » (ou « à qui ce qui est du ciel et de la terre revient ») (logion 12) et non plus ce qui est du Royaume du Père dont seul est digne l’Archi-Fils comme le désigne Michel Henry, qu’il vaut mieux modestement appeler le fils ou l’enfant de la Vie (du « Père le Vivant » ). Jésus répond à la question de ses auditeurs : « Quand tu nous quitteras, qui se fera grand sur nous ? » par : « Au point où vous en serez… » ce qui confirme l’incompréhension de ceux-ci, dont font preuve tout au long de cet évangile les questions posées et qui les induit conséquemment dans une destinée limitée pareille à celle d’une mise sous tutelle. Incapacité de se prendre en charge, besoin obsédant d’un ‘chef », d’un leader, d’un gourou, autrement dit d’un maître spirituel ; c’est bien là la vision déformée dans laquelle ils percevaient Jésus, qui apparaît encore plus fantasmagorique au logion suivant (13), lorsque Jésus invite ces mêmes auditeurs au petit jeu de la comparaison, à dire à qui selon eux il ressemble. Seul Thomas qui a réalisé qui est Jésus (« Par les choses que je vous dis, ne savez-vous donc pas qui je suis ? »- logion 43) prononce par mégarde mais aussi par dévouement de reconnaissance le mot « maître » tout en lui avouant son impossibilité de le comparer à qui ou quoi que ce soit, ce à quoi Jésus réplique : « Je ne suis pas ton Maître », et le prenant à part, il lui rappelle en trois mots l’essence identitaire du Vivant qui si elle était prononcée prosaïquement, à l’encan, brûlerait et rendraient agressifs ceux qui n’en sont pas dignes. Jésus dit qu’entendant ces mots, leur réaction serait telle qu’ils agiraient comme des possédés, voulant lyncher celui qui les a prononcés. Il s’agit bien d’un entendement secret, au plus intime de soi-même, dont il serait vain de vouloir déterminer la substance objective qui ne peut être connue que subjectivement et en premier lieu qu’intérieurement, sans le recours obligé à un concept trinitaire. Peut-être pourrait-on l’assimiler au sanskrit « Tat tvam asi » (Tu es cela) mais ce serait risquer d’entrer dans la confusion advaïtiste dans laquelle Émile Gillabert avait tendance à interpréter cet évangile-source. Les non-entendants continueront de se poser la question : « oui mais : cela quoi ? qui ?… » et ceux qui croient avoir entendu, car comme nous le rappelait Stephen Jourdain : « la Vérité est absolue ou n’est pas » connaîtront les déboires de la mégalomanie ou stagneront dans la tiédeur des hypothèses et conjectures ne servant ‘régulièrement’ qu’à décorer et entretenir quelque complaisance complice d’une certaine bourgeoisie intérieure.
Quoi ?… Qu’est-ce-que c’est ?… Un papillon jaune traversant furtivement l’encadrement de la fenêtre de la cuisine sur fond de campagne ensoleillée, juste au-dessus de l’évier, ce vasistas (Was ist das ? en allemand : qu’est-ce que c’est ?). Voilà ce qui s’aperçoit quand il n’y a plus de poste de télévision depuis longtemps. Trois ans passés, le temps suffisant pour s’accorder à un nouveau temps, libre de la distraction, autrement dit : du diable : dis-traction, attirant dans le « dis », dans le discursif et de façon exclusive, le but était de dis-traire, de « traire », de mobiliser l’attention comme une opération sous anesthésie. Et là, en l’espace d’un éclair : ce papillon, comme un trait jaune battant des ailes, se déplaçant librement, allègrement, invitant à en faire autant.
Devrai-je écrire : Adieu ? ou : à Dieu ?
On trouvera ci-dessous un lien qui renvoie au site Tumtumblog de Philippe Dubois, où l’on peut lire in extenso son Cahier de méditation sur l’Evangile selon Thomas :
http://tumtumblog.20minutes-blogs.fr/archive/2013/07/20/l-evangile-selon-thomas-877589.html