Le bonheur de Spinoza…

Le bonheur… de Spinoza ??? Mais manquer à cela, c’est manquer à tout !!! Et combien l’ont oublié, se livrant à ces spéculations intellectuelles qui, loin de donner force à la philosophie, écartent non seulement les curieux, mais les inspirés désireux de (se) connaître et d’arpenter les chemins de cette voie la plus sûre entre les deux précipices de l’objectivisme et du subjectivisme.

L’unité d’une philosophie ne se situe pas sur le même plan que les idées qu’elle élabore et qu’elle professe. Celles-ci sont toujours multiples, et la pluralité est inhérente au domaine spéculatif. L’unité est dans la détermination inté­rieure, c’est un substrat, un contenant. Mais cette unité elle-même n’est pas une idée. Si le principe d’unification comprend en lui toutes les idées, il en diffère pourtant dans sa nature comme le naturant diffère du naturé. L’entendement nous découvre la richesse et la fécondité de ce principe dans la pluralité des représentations qu’il met en oeuvre pour l’éclairer. Mais il n’est qu’une médiation, qu’une traduction. Ce qu’il y a de plus pro­fond, c’est le sentiment que les idées expriment, et dans lequel elles trou­vent leur vraie raison d’être, leur unité, la nécessité de leur liaison inté­rieure, de leurs rapports réciproques et de leur groupement. L’objectif, c’est de l’apparence, le subjectif, mais entendu comme une nécessité interne, c’est ce qui est réelLe moi, dont le sentiment lui révèle précisément l’existence, n’est pas une ombre entachée de subjectivité et qu’il faut bannir à tout jamais de la recherche pour garantir à celle-ci une « objectivité » toujours illusoire, mais cons­titue, envisagé sous son aspect le plus profond, un élément de ce substrat du monde que la connaissance se révèle incapable d’atteindre et où le Moi, au contraire, puise ses racines….  D’autres hommes, pourtant, sentiront leur apparte­nance à Dieu, sans éprouver le besoin, et sans doute parce que cette appartenance est plus parfaite, de s’en donner la théorie. Les mystiques, les simples, connaîtront aussi le bonheur de Spinoza.   [1]


 [1] Michel Henry, Le Bonheur de Spinoza, 139-140, 142, 146. .

Arriver au seuil : M. Bitbol et M. Henry

J’avais déjà présenté ces citations extraites du livre de Michel Bitbol : La conscience a-t-elle une origine ? publié par Flammarion en 2014. Il faut arriver là, bien sûr, c’est un long parcours, beaucoup de travail, et la lecture de M. Bitbol n’est pas toujours aisée (ni celle de M. Henry n’est-ce pas ?) Cet article est repris et développé dans un ‘interlude’ de mon prochain livre à paraître : Un mouvement et un repos, la question de soi, chez Edilivre.

La conscience, « la conscience pure » dirait Husserl, s’avère être le lieu de tous les renversements de perspective, parce qu’elle est comme la rétine universelle à laquelle est reconduite la vision de n’importe quelle perspective (O, 222).

Le teneur même du problème exige que nous revenions sans cesse là d’où nous partons, là où nous nous tenons ; parce qu’en ce lieu se trouve son non-objet conscience, et parce que s’il s’éloignait de « là » qui est à la fois sa source et son thème, l’acte même de problématiser aurait toutes les chances de s’égarer dans des arguties logico-formelles dénuées de pertinence. (O, 235).

Le cœur de la subjectivité est la limite absolue d’une recherche  de preuve par objectivation. Un procédé consistant à rechercher l’accord universel à propos d’une fraction ostensivement circonscrite du champ de ce qui se montre ne saurait concerner ce-là qui n’est pas fragmentaire mais omni-englobant ; il est incapable de saisir ce-là qui ne saurait s’indiquer par aucun geste ostensif parce que l’intention de chaque geste en est issue. (O, 241).

Je ne quitte jamais « je conscience » ; « je conscience » est mon sol insurpassable, et tout le reste se donne selon sa perspective. (O, 250).

La conscience est là, tellement là qu’aucune place n’est faite à sa possible disparition qu’en son apparition même. Il n’y a pas de fuite permise hors de ‘la’, parce qu’il n’y a pas d’ailleurs qui ne soit repéré en lui et par rapport à lui. (…) Au fond, ce livre entier naît d’une réalisation lancinante de la saturation de l’expérience consciente, et il tâche d’en exprimer les conséquences en utilisant jusqu’au point d’exténuation un langage qui suppose le contraste, la distinction, le partage, en somme la désaturation… (O, 474)

La négation de soi, la dévalorisation des jugement ‘seulement’ subjectifs, le déclassement ontologique de l’émotion et du sentiment esthétique, la mise à distance du ‘toi’ en faveur du ‘lui’, ont d’abord pour conséquence de faire ressortir quelque chose qu’on déclare extérieur au nom de sa subsistance à travers le flux des vécus, et de définir par simple soustraction un champ dit d’intériorité. Puis, dans un deuxième temps, le fruit dualiste de la démarche devient lui-même objet de négation, conduisant à tenir l’intérieur pour une production de l’extérieur, la res cogitans pour une émanation de la res extensa. Le dualisme s’auto-annihile dans l’élan même de son déploiement, il s’auto-amplifie en un monisme de la res extensa par simple extrapolation de la posture qui l’a permis en premier ressort. Pour un esprit qui s’est laissé dompter par la discipline objectivante, il ne peut y avoir en définitive rien d’autre parce que ce que son regard a été éduqué à fixer. Il n’existe rien d’autre parce que tout le monde s’est vu dépossédé de sa légitimité à se dire et à se connaître (…) La focalisation de l’attention sur les pôles d’identité stable de l’expérience (sa soumission à l’ordre d’ignorer les variations, les moirés affectifs, les saccades visuelles, et la versatilité incessante de ce qui se vit), conduit à n’investir de la qualité absolue d’être que les régions de constance expérientielle recherchée, et à n’attribuer à leur résidu fluent négligé que la superficialité du paraître. (O, 310)

L’objectivation a pour condition sous-jacente une stratégie élémentaire de la conscience qu’on appellera la transitivité. La transitivité peut être définie comme une façon qu’a l’expérience de se tourner le dos, et de chercher ailleurs le principe de tout ce qui arrive, y compris de soi-ici. Une pensée transitive s’oppose à une pensée intransitive comme le font les deux familles de verbes qui portent ces qualificatifs. Elle ne s’accomplit que tendue vers son objet, de même que le verbe transitif exige d’être suivi de son complément d’objet. Elle s’oppose à une pensée intransitive qui se satisfait de son propre déploiement, à la manière dont le verbe intransitif se borne à exprimer un processus sans terme manifeste. La pensée transi­tive ne se tient elle-même que pour une circonstance transitoire, que pour une terre de transit. Elle est en-route-vers. Elle se per­fore, elle se traverse et se délaisse au profit de ce qu’elle vise. Son complément d’objet lui devient seul perceptible, et demeure dès lors le seul candidat à toutes les fonctions, y compris celle du « sujet » abandonné à l’arrière-garde du geste de transition. Ce qui existe, aux yeux de la pensée transitive, c’est l’entité dont on parle, c’est la scène qu’on observe, c’est le corps matériel sur lequel on agit, ce sont les outils qu’on manipule, ce sont les artefacts qu’on fait servir à quelque chose (ou qui ne servent à rien d’autre qu’à entretenir la frénésie du faire). « On », pour sa part, ne se devine encore que comme le résidu transi de ce qu’il a fallu surmonter pour s’élancer vers quelque chose à travers la façade orientée des « que » ou des « sur quoi ». Il est sommé de se faire lui-même objet, propriété d’objet, épiphénomène d’objet, ou de ne pas de la position de tout étant, équivaut au simple néant pour la pen­sée transitive. Le « on » n’est pas quelque chose et il est donc rien (O, 313).

Il (le sujet) repart d’une redécouverte de la coïncidence de soi avec l’apparaître immanent. Il s’infléchit en une activité de mise en retrait vis-à-vis de cet apparaître. Et il se prolonge en un effort de différenciation entre l’apparaître rétracté et ce qui apparaît posé d’abord en lui, puis pour lui, comme face à lui, dans le but de pouvoir traiter ses contenus apparaissants comme autant de transparences accessibles à la manipulation collective. (O, 336). L’apparaître obsédant, envahissant, omni-englobant, autre désignation de l’expérience consciente, s’est soudain transformé en un trans-paraître, et ce qui l’a remplacé, c’est une multiplicité accrue de figurations de choses en elle. Le monolithe de l’apparaître s’est pulvérisé en une myriade d’apparaissants, l’un d’entre eux ayant reçu mission de porter le reflet fragmentaire de son bloc natif et d’en devenir en quelque sorte le représentant saisissable. (O, 338).

… de Michel Henry cette fois, ces citations qui peuvent être rapprochées des précédentes, extraites de son livre : Phénoménologie matérielle, publié par les PUF en 1990.

Cette obnubilation est visible dans la problématique de la Ur-impression : l’originarité de celle-ci ne désigne pas la venue de l’impression en elle-même mais son apparition dans le flux au point du maintenant, lequel est un constitué, comme l’impression qui en forme désormais le ‘contenu’. (…) Tout acte, tout vécu est une impression… mais l’impression qui constitue l’être de tout acte et de tout vécu, en laquelle cet acte et ce vécu sont donnés, est elle-même une donnée immanente au sens de Husserl, au sens d’une apparition dans la durée du flux phénoménologique constitué – constitué par la conscience qui veut dire : révélé dans la structure extatique de la temporalité et par elle. Ainsi la subjectivité n’est-elle désignée comme impressionnelle en son fond que pour être déportée hors de son être propre, dé-jetée dans les archi-formes de l’ek-stase temporalisatrice où son essence s’est perdue. Elle est devenue un monde… (…)

Le travestissement de l’être originel de l’impression en son être constitué renvoie à une falsification plus profonde, laquelle consiste à insérer la structure de la temporalité extatique à l’intérieur de l’impression elle-même pour, en fin de compte, définir l’essence de celle-ci par cette structure. Semblable falsification est à la fois la cause et l’effet de la réduction de l’être-originel de l’impression à son être-constitué… (PM 50)

L’impression pourtant ne change-t-elle pas, et cela constamment ? Mais ce qui ne change jamais, ce qui ne se rompt jamais, c’est ce qui fait d’elle une impression, c’est en elle l’essence de la vie. Ainsi la vie est-elle variable, comme l’Euripe, de telle façon cependant qu’au travers de ses variations elle ne cesse d’être la Vie, et cela en un sens absolu : c’est la même Vie, la même épreuve de soi qui ne cesse de s’éprouver soi-même, d’être la même absolument, un seul et même Soi. (…) Qu’est-ce qui ne se modifie pas dans la vie impressionnelle, laquelle ne cesse de subir de nouvelles impressions… cela apparemment que la nouvelle impression qui vient, est et sera elle aussi une impression… (…) Quand la sensation originaire se retire, il y a quelque chose qui ne se retire pas, c’est, disons-nous, son essence en tant que l’auto-affection de la vie… » (PM 54)

Pour la phénoménologie matérielle (…) ‘matière’ n’indique plus l’autre de la phénoménalité mais son essence. C’est de cette façon que la phénoménologie matérielle est la phénoménologie en un sens radical, pour autant que dans la donation pure elle thématise son auto-donation et en rend compte. Ce ne sont plus des objets alors, des ‘objets dans le comment’ qu’elle aperçoit, mais une Terre nouvelle où il n’y a plus d’objets ; ce sont d’autres lois, non plus les lois du monde et de la pensée, mais les lois de la Vie. (PM 59)

L’inoubliable de Maître Eckhart

Des lecteurs attentifs à ma dernière démarche insistant sur ce qu’il ne faut pas ‘oublier’ m’incitent à rappeler encore la fameuse déclaration de Maître Eckhart – encore une fois un sermon allemand, n° 52, Beati pauperes spiritu, qui n’est pas un écrit latin et qui était peut-être destiné à être … ‘oublié’ – qui le situe bien au-delà du christianisme médiéval (1) dans un univers d’expression gnostique où l’identité s’exprime à la fois dans les termes d’un Je absolu et d’un je temporel, créaturiel, qui ne rivalisent pas mais conjuguent ensemble le je-u de la création, le mystère du fait indéniable qu’il y a bien ‘quelque chose’ plutôt que rien et que cela se conjugue effectivement à la première personne du singulier bien que suivant deux modes antagonistes. Voyons :

… je suis cause de moi-même selon mon être qui est éternel, mais non pas selon mon devenir qui est temporel. C’est pourquoi je suis non-né et selon mon mode non-né je ne puis plus jamais mourir. Selon mon mode non-né, j’ai été éternellement, je suis maintenant et je demeurerai éternellement. Ce que je suis selon ma nativité doit mourir et s’anéantira, car cela est mortel et doit se corrompre avec le temps. Mais dans ma naissance naquirent toutes choses ; ici je fus cause de moi-même et de toutes choses. Si je l’avais voulu alors, je ne serais pas et le monde entier ne serait pas ; et, si je n’étais pas, Dieu ne serait pas non plus ; que Dieu soit Dieu, j’en suis une cause. Si je n’étais pas, Dieu ne serait pas Dieu.

… Il n’est pas nécessaire de savoir cela.

Cela s’est dit en plein Moyen-Âge : pourquoi pas aujourd’hui ? D’autres l’appellent le Secret : et n’a-t-il pas été révélé, rappelé à maintes reprises, en tout temps et en tout lieu ? Mais il faut l’entendre, le com-prendre comme je me plais à l’écrire, avoir accès à cette vérité, devenir soi-même cette vérité qui désigne un être que la tradition évoque par la conjonction du mouvement et du repos. Eckhart ajoute maintenant ceci qui éclaire d’une lumière plus crue la finalité de la création comme existenciation d’un singulier : Un grand maître dit que sa percée est plus noble que sa sortie. C’est vrai. Lorsque je sortis de Dieu, toutes les choses dirent : Dieu est. Et cela ne peut me rendre bienheureux, car par là je me reconnais créature. Mais dans la percée où je suis libéré de ma propre volonté, libre même de la volonté de Dieu, de toutes ses opérations et de Dieu Lui-même, là je suis au-dessus de toutes les créatures ; et je ne suis ni Dieu ni créature, mais je suis ce que j’étais et ce que je demeurerai maintenant et à tout jamais. Là je reçois en moi une impression qui doit m’élever au-dessus de tous les anges. Dans cette impression je reçois une si grande richesse que Dieu ne peut me suffire avec tout ce qu’Il est comme Dieu, ni avec toutes ses opérations divines ; car dans cette percée je reçois ceci : Que Dieu et moi sommes un. Là je suis ce que j’étais et là je ne crois ni ne décrois, car là je suis une cause immobile, qui fait mouvoir toutes choses… (trad. de Libera)

(1) Dans un livre qui vient d’être publié (L’ordre de la création, d’Augustin à Nicolas de Cues, puf mai 2019) Vincent Giraud montre comment le concept de création servit, à partir d’Augustin, à remodeler toute la philosophie des Grecs, mais pas seulement, à créer une perspective favorisant une entière redéfinition de l’Un, héritage néoplatonicien sublimé par l’expérience d’un dépassement au-delà du par-delà, l’expérience d’une pauvreté de l’être capable de révéler l’Absolu. Je rappelle également que Michel Henry s’est lui-même fondé sur le rappel de ces paroles d’Eckhart pour développer sa thèse sur L’essence de la Manifestation. La question se trouve posée en termes analogues dans la philosophie orientale et dans le soufisme musulman : elle est d’un examen difficile mais sa réponse ouvre le réceptacle de toute vérité.

ce qu’il fallait dire ; ce qu’il ne faut pas oublier (2)

Maître Eckhart l’a dit, puisqu’il s’agit du sermon n° 6 justi autem (édit. de Libera); nous avons reçu ce témoignage ultime, cet enseignement ultime : pouvons-nous l’oublier, pouvons-nous ne pas le ‘retenir’ ? Bien sûr, nous ignorerons toujours ce que ces paroles signifient, nous en perdrons toujours le sens véritable si nous restons accrochés aux objets de l’empirie, aux concepts qu’ils inspirent, à l’aliénation totale qu’ils provoquent – peurs et désirs récurrents. Mais les mots d’un maître de connaissance rejoignent ceux d’un autre et ceux-ci peuvent être reçus comme la leçon essentielle illustrée par la métaphore de l’œil évoquée par Ibn’Arabi et ses commentateurs. Le mot savant qui désigne ce mystère, on peut dire ce processus, pourquoi pas, c’est l’amphibolie (de l’Un en Deux). Mais je n’ajouterai pas ici de commentaire. Je cite ; à mon lecteur de faire son travail, ce qui lui revient :

Nous célébrons ici dans cette vie temporelle, la naissance éternelle que Dieu le Père a réalisée et réalise encore sans interruption dans l’éternité (savoir) que cette même naissance se produit aussi dans le temps, dans la nature humaine… Mais quand elle ne se produit pas en moi, que m’importe ?

Le Père engendre dans l’éternité le Fils, comme son image… Et le Père engendre son Fils dans l’âme exactement comme dans l’éternité et pas autrement. Il faut qu’il le fasse, que cela lui plaise ou non. Il l’engendre sans interruption. Et je dis en outre : il m’engendre comme son Fils. Oui, il ne m’engendre pas seulement comme son Fils, il m’engendre comme lui et lui comme moi, il m’engendre comme son essence propre, sa propre nature : dans la source la plus profonde je jaillis dans l’Esprit saint, là où il n’y a qu’une vie, une essence, une œuvre.

Tout ce que Dieu opère est un, c’est pourquoi il m’engendre comme son Fils, sans qu’une séparation intervienne… un avec Lui et non semblable à Lui… C’est maintenant qu’il l’engendre, aujourd’hui…

Dieu doit carrément devenir moi et moi Dieu : si complètement un que ce lui et ce moi deviennent une seule chose et le demeurent, et – comme l’être pur lui-même – soient dans l’éternité les ouvriers de la même œuvre… Ici l’âme et la Déité sont un, ici l’âme a découvert que c’est elle le royaume de Dieu…

ce qu’il fallait dire ; ce qu’il ne faut pas oublier (1)

La littérature mystique, plus que la philosophique limitée aux exigences d’une rationalité qui reste sous l’emprise de la sidération du monde, abonde d’évocations et d’attestations qui décrivent à l’infini les arcanes du ‘jeu que la Déité se donne’ (Silesius). Mais c’est toujours d’identité qu’il est question : de quoi parle-t-on en invoquant un absolu, et qui suis-je, ‘je’ ? Toujours respectueux de cette intention fondatrice, il faudra s’appliquer aujourd’hui, et plus que jamais en ces temps d’anarchie culturelle, à mettre le doigt sur les points forts qui constituent l’armature invariable et inébranlable d’une gnose universelle parfaitement reconnaissable. Il est très difficile, logiquement impossible même, de dire à la fois le même et le différent, le pérenne et l’éphémère, très difficile de révéler une différence qui ne sépare pas, qui est plutôt l’illustration du même, et son exhaussement par la production de figures disparates et antagonistes. Je citerai donc des exemples particulièrement éclairants de ces paroles que l’histoire a retenues,  qui nous instruisent ultimement et sont capables de nous délivrer des dérélictions malheureuses de notre époque.

On se souvient que la révélation la plus forte du soufi Ibn’Arabi se trouve dans sa première longue phrase ouvrant le Verbe d’Adam de la Sagesse des Prophètes, et aujourd’hui en particulier une proposition illustrant la réflexivité naturelle associant un absolu et la personne, le je-u même de la création. « L’homme est à Dieu ce qu’est la pupille à l’œil, la pupille étant ce par quoi le regard s’effectue ; car par lui Dieu contemple Sa création et lui dispense Sa miséricorde. Tel est l’homme à la fois éphémère et éternel, être créé perpétuel et immortel, Verbe discriminant et unissant. Par son existence le monde fut achevé… » (p. 27 de l’édit. Burckhardt, Albin Michel 1974 – livre constamment réédité depuis -) C’est un de mes lecteurs qui m’a récemment appris que cette fameuse parole, qui avait trouvé de nombreux échos, se trouvait explicitée deux fois chez deux maîtres différents, le second ayant été le disciple du premier. D’abord donc le soufi persan Shabestari qui vécut au début du 14ème siècle, dans son livre inoubliable, La roseraie du Mystère (vers 38 et 39) : « Lisez la Tradition : J’étais un trésor caché… Afin de saisir clairement ce mystère profond. Le Non-être est le miroir, le monde le reflet, et l’homme l’œil réfléchi de la personne invisible. Tu es cet œil reflété et Lui, la lumière de l’œil. Dans cet œil, Son œil voit Son propre œil. Le monde est un homme et l’homme est un monde, il n’y a pas plus explicite ! » Si pourtant, ce commentaire d’un disciple également illuminé, commentaire qu’on associe à tant d’autres souvent plus confus, qui est signé de Lahîjî : « Shabestari veut dire ici que l’homme est l’œil du monde, que le monde est le reflet de Dieu et que Dieu Lui-Même est la lumière de cet œil. L’homme est l’œil qui regarde dans le miroir. Et comme le miroir reflète le visage de celui qui y regarde, le reflet possède, lui aussi, un œil. Dans le même temps que l’œil regarde dans le miroir, le reflet de cet œil le regarde aussi. Dieu, qui est l’œil de l’homme, Se regarde Lui-même par l’homme. Ce point est très subtil : d’un côté, Dieu est l’œil de l’homme, d’un autre, l’homme est l’œil du monde ; car le monde et l’homme ne font qu’un, l’homme étant son œil… Puisque l’homme est un résumé de tout ce qui existe, il est un monde en lui-même, et la relation qui existe entre Dieu et l’homme existe entre l’homme et le monde. » (p. 28 et 114 de l’édit. Babel 2013) Ce processus – comment dire ? – n’était ni facile à dire, ni facile à expliquer ou commenter. Le maître indien souvent cité dans ce blog, Nisargadatta Maharaj, a parlé de mirorization pour évoquer le même phénomène de reliance, et j’ai dit moi ‘réflection’ en insistant pour l’écrire de cette manière. Je n’ajoute rien : comprenne qui veut et s’y applique !

Maître Eckhart, l’essentiel

Je suis celui qui suis ‘désigne un certain bouillonnement (bullitio) ou parturition de soi (reduplicatio), s’échauffant en soi et se liquéfiant et bouillonnant par soi-même et en soi-même, lumière dans la lumière et vers la lumière se pénétrant totalement tout entière, réfléchie tout entière sur elle-même et renvoyée de partout. (p.25)

Pierre Gire (trad.) : Commentaire du Livre de l’Exode (Cahiers de l’Institut Catholique de Lyon 1980)

Je rappelle à l’occasion cette proposition (I) du Livre des XXIV Philosophes (Millon édit. 1989)

Deus est monos, monadem ex se gignens, in se unum reflectens ardorem

Dieu est unique, faisant jaillir l’unité de Lui-Même, réfléchissant en Lui-Même une seule réalité brûlante (trad. RO)

La vie de l’ego : revoir la question ?

Je suis sur les dernières pages du livre de Jean-Daniel Thumser : La vie de l’ego, avec un sous-titre qui en dit long : au carrefour entre phénoménologie et sciences cognitives. (ZETA books 2018) Assurément la dernière enquête sur les problèmes que ne cesse de poser la phénoménologie dans ses développements ultimes – ce sont ceux qui ont été poussés par Husserl lui-même dans la Krisis – et dans ses relations aujourd’hui avec les sciences cognitives que leur souci de scientificité situe au plus loin du transcendantalisme phénoménologique – je souligne : celui de Husserl précisément ! Mais par la suite, de quel disciple en particulier s’inspirer pour favoriser ce renouvellement, à quelle distance se tenir de tel autre, concernant notamment cette question de l’ego et de son fonctionnement, de sa réalité même au fond. Je me limite à quelques citations de conclusion car je ne reprendrai pas l’enquête en détail :

… les sciences cognitives et la philosophie de l’esprit se sont imposées dans le cadre des recherches philosophiques. D’une pensée traditionnellement cartésienne, nous en sommes venus à nier la primauté accordée à l’ego pour saisir la subjectivité dans ses versants comportementaux et computationnels. Toutefois, contrairement aux paradigmes acceptés alors, les sciences cognitives ont dû reconnaître l’importance de la part expérientielle du vécu. Il fallait ainsi songer à une méthode qui puisse faire émerger la conscience à partir d’un examen scientifique qui fasse honneur à la part vécue du sujet… Pour répondre au problème difficile de la conscience, c’est-à-dire le lien entre états neuronaux et états mentaux, il faut en effet saisir la vie en sa dimension vécue… L’originalité de la phénoménologie étant de mettre en lumière à la fois les structures invariantes de la vie subjective et l’expérience subjective, elle permet, dans un lien de réciprocité avec les sciences cognitives, de saisir la vie du sujet en ses dimensions passive et active : actif, le sujet est donateur de sens, il co-constitue un monde commun de la vie ; passif il est dépendant de processus neurobiologiques qui échappent à la conscience qu’il a de lui-même. Cela nous permet d’appréhender le fait que les interrogations quant au transcendantal ne sont pas surannées, mais nécessitent de se confronter à ce qui est ‘contre-transcendantal’, autrement dit le corps vivant et le monde en tant qu’instances primordiales de sens. Il importe désormais de saisir qu’il y a une cogénérativité entre deux domaines autrefois opposés, la phénoménologie et les sciences cognitives… (p. 386) Dans ce livre dense, on voit bien que la question est reprise à partir de problématiques tout à fait traditionnelles. La question serait de savoir si nous progressons depuis la célèbre dispute opposant Dennett à Chalmers, si nous voyons quelque dépassement possible des dernières avancées de Michel Bitbol. Comment s’articulent vraiment, et de quelle manière originale, un point de vue purement philosophique et la méthodologie scientifique.

Le ‘je’ dont fait usage Husserl n’est pas le signe de sa propre subjectivité, mais un indexical générique nécessaire à la description de l’attitude phénoménologique. Ce ‘je’ ne fait en aucun cas référence à une expérience singulière. La dimension expérientielle d’un vécu personnel est alors mise entre parenthèses. Ce qui importe est la découverte des structures formelles et universelles de la vie subjective en ses modalités normales et anomales, ou les invariants eidétiques. Dans une telle optique, la phénoménologie n’est pas si éloignée des sciences cognitives en ce qu’elle omet l’expérience à proprement parler. Seule importe la structure essentielle et invariante de l’expérience que tout être raisonnable peut connaître indistinctement. (…) (p. 393/394) Ainsi définie cette nouvelle pétition de principe, l’investigation s’est poursuivie en trois cents pages qui tentent d’ajuster cette perspective trancendantaliste propre à la phénoménologie à la méthodologie scientifique appliquée aux cas les plus concrets d’une existence engagée dans la vie commune. C’est surprenant mais faut-il en faire une revue de détails ? J’avoue que le souci m’en a quitté rapidement, mes réponses ayant déjà été toutes apportées dans ce blog…

Je prétends que ces quelques lignes suffisent à dévoiler le projet et son aboutissement, du moins, et de l’aveu de l’auteur, tout ce qui reste encore à réaliser pour que ce ‘carrefour’ mène quelque part… Je ne vois pas la nécessité d’insister davantage, ce serait fastidieux, la visée se donnant suffisamment d’évidence dans ce résumé final. Mais la démonstration est ample, documentée, savante même : elle s’appuie sur des textes connus ou plus rares de Husserl, une critique fouillée de l’idéalisme cartésien et de ses aboutissements kantien et néo-kantien ; elle évoque avec précision les travaux récents d’une phénoménologie naturaliste qui scrute la vie de nos organes (cœur, poumons, estomac) – retour élégamment déguisé au scientisme classique. Je suis las d’observer tous ces efforts, aussi sincères soient-ils, qui n’ont d’autre objectif que de rendre vie à un certain réalisme, aux constantes matérielles qui semblent si déterminantes dans la constitution d’un ‘je’. Restauration d’un objectivisme qui oppose transcendance du monde et immanence du sujet, restauration déguisée d’un psychologisme que Husserl lui-même avait critiqué dans ses premiers travaux (les Recherches logiques), réaffirmation d’un matérialisme catégoriquement repoussé dans la Krisis. Mais l’affaire mérite attention ; d’autres travaux ne sont pas négligeables, qui veulent redorer le blason d’un ‘matérialisme’ révisé, et même renforcé par une phénoménologie réinventée, réorientée. Je pense au travail le plus récent de Claude Romano (Les repères éblouissants, Renouveler la phénoménologie) : j’en parlerai bientôt, le ‘nouveau réalisme’ s’étant imposé dans l’actualité universitaire.

Hallucination Libération

Un ami, lecteur fidèle de ce blog, me rappelait récemment les difficultés de l’élucidation de tout ce qui s’exprime par ‘je’, première personne de la conjugaison du verbe monde, un travail rendu d’autant plus compliqué par la multiplication des témoignages, la dispersion des enseignements qui semble priver de toute racine ferme la vérité proclamée, quand nous ne nous heurtons pas à de vraies contradictions. Je l’ai souligné moi-même dans ce blog : nous sommes bien obligés de catégoriser, de conceptualiser par un ‘éveil’ oriental, aujourd’hui bien connu grâce à de multiples publications, et un ‘éveil’ occidental bien peu lisible également dans l’obscurité des chapelles initiatiques préchrétiennes, comme les querelles opposant plus tard celles du judéo-christianisme, l’islam compris. Mais les gnoses, dont ce prodigieux document Q (source) identifié à coup sûr désormais comme l’Evangile selon Thomas, unifient, réunissent les membres épars d’une vérité unique d’esprit pur, pointant même également vers la découverte du sens incomparable d’une création ici maintenant à fin de co-naissance, et c’est bien ainsi qu’il faut l’écrire pour le comprendre. De nos difficultés néanmoins, d’un examen approfondi et sincère jaillit pourtant cette vérité, et je prétends aujourd’hui : lisiblement, et grâce à maints auteurs.

Nous sommes bien évidemment subjugués par l’expérience objective et la logique (toute une intelligence en fait) qu’elle fait naître. Il faut donc un ‘profond examen’ pour s’en libérer comme l’écrivait l’Indien Nisargadatta Maharaj. Notre premier obstacle restera toujours le même : nous sommes attachés par nos passions parce que nous les aimons, nous nous ‘pipons’ à leur jeu bien que tout ce qui méritait d’être dit à ce sujet pour nous éclairer l’ait été depuis longtemps. Il faut donc et par dessus tout être sincère, fidèle à sa première impulsion de recherche – curiosité d’adolescent ou ‘appel’ ? – et ‘lâcher prise’ ; jeter  par la fenêtre les objections du ‘mental’ (Nisargadatta encore) ; vérifier, c’est-à-dire à la fois goûter à tous les fruits de la fausseté et goûter aussi à ceux, plus rares et plus secrets, plus délicats, de la vérité ; tout un programme de vie, une pratique quotidienne, habituelle même en quelque épisode de l’existence qui passe… Et se sentir être en même temps, de cette façon-là, dans l’immédiat engagement de chaque instant de vie, s’éprouver lumière genitrix, à la fois vive et stable, fluante et égale, source unique que son infinie richesse multiplie en fontaines d’images de toute nature. L’éprouver, c’est important de le souligner, et non pas seulement réfléchir pour comparer à on ne sait quelle finalité hédoniste toujours fuyante. Chaque instant en est l’occasion unique, et c’est la seule histoire vraie, en dépit de tous les prismes déformants de l’expérience sensible (devrais-je dire ‘sensuelle’, si l’on obéit à cette nuance révélatrice du vocabulaire ?)

La réponse, chacun l’apporte, que ce soit Nisargadatta Maharaj, Stephen Jourdain, ou Michel Henry, le seul de nos philosophes universitaires à avoir touché à l’essentiel : à savoir que, à partir d’un état intemporel, absolu, est apparue une conscience duelle, un historial d’évolution entre naissance et disparition, compliqué d’identification au ‘corps-mental’ et d’oubli de l’état non duel où les différences n’ont pas creusé de fossés séparant leurs dé-finitions. Le problème et la solution du problème : qu’est-ce que l’ego, en dépit de la multiplication des miroirs où il se figure au gré des événements, tout en restant le même, un-seul, soit cette capacité inexplicable et surtout irréductible de s’éprouver moi, unique point de vue de toute expérience possible. Comme si moi, à la source de tout, de tout possible, pouvait se diluer dans la dispersion même de ses images au point de s’affaiblir, de s’aliéner, de s’effacer. Moi l’absolu, disons-le ainsi, et moi une personne, cet individu ! La question – qui se pose toujours dans les termes d’un langage conditionné par sa logique, elle-même toujours logique des choses (de la dispersion, de la temporalité) – trouve sa réponse dans sa formulation, ou plutôt, dans ce cas, dans une conscience plus aiguë d’elle-même, de sa bivalence janusienne, tournée vers la choses et vers son absolu – à la fois ! – ce qui est si difficile… ou impossible ! Il y aura éventuellement une mystique de la disparition (des choses comme de moi parmi elles) et une mystique du jeu, de l’aventure (au péril des conditions) et une mystique du pur consentement, acceptation (de l’amphibolie réelle, agissante, actuelle, paradoxale voire écartelée, et donc toujours en péril…) La conscience claire de la chose engage naturellement à l’exclusion (d’une partie pour l’autre), au choix, ou même à la préférence. Mais l’aveu de réalité – réaliste ! – exige l’acceptation et le consentement de ce qui est vivant, donc en deux,  et même en mouvement, en apparence de dispersion quand tout se résume en activité de conscience. Mais l’on retrouve la proposition : un mouvement (parce que nous y sommes et n’en sortons jamais, à moins de mourir à soi) et un repos (parce que cette terre qui tourne a un noyau stable et immobile). Je rappellerai ici une merveilleuse formule, courte, éclatante : Deus est semper movens immobilis (Livre des 24 Philosophes, proposition 19) : en réalité, la définition de ‘moi’ conçu à l’image du Père – ce que chacun des ‘grands’ a compris, mais en appuyant tantôt sur un clavier, tantôt sur l’autre, ce qui est bien le jeu obligé de la conscience – éprouver cela comme unique destinée.

Le plus extraordinaire, comme l’a bien vu Stephen Jourdain, c’est que le Un se connaît, s’éprouve, en l’expérience même du Deux – là et nulle part ailleurs. Cette ‘amphibolie’ est un étrange conjointement qui d’un côté, exclut la dualité en tant que réalité de fait, opposable à moi-même, et l’engendre à la fois comme potentiel de mouvement (de vie, de conscience) à seule fin de co-naissance, dans cette réciprocité-là. Il n’y a pas séparation, il y a eu même (nécessaire) engendrement – ce qu’a vu Maître Eckhart, argument repris par Michel Henry – et il y a cette ‘anfractuosité’ ontologique citée par Heidegger (et que j’ai photographiée dans l’allégorie de mes pierres du chemin durant des années ; on en trouve quelques exemplaires dans ce blog). On a pu dire de Stephen Jourdain qu’il était ‘non-humain’ (extra-ordinaire ?) pour dire que ses propositions étaient allogiques, irréductibles à une logique dualiste d’exclusion inspirée d’une naturalité primaire, donc incompréhensibles. J’ai essayé parfois de parler de conjonction, et en réalité il y a bien plutôt enlacement, congruence processive de ce qu’il faut encore et toujours, faute de mieux, appeler un mouvement et un repos, une conjonction qui actualise sans confondre – cette fameuse alliance des contraires souvent désignée par les gnoses en diverses images. Il n’est pas d’éloquence pour le dire, mais des éloquences qui touchent l’un ou l’autre, tantôt l’un tantôt l’autre des interlocuteurs, ceux qui interrogent du moins. Maintenant ici, à brûle-pourpoint, je suis l’Un et le Deux, en danger de confusion et de dissémination, de perte ; en gloire également de création, en majesté d’exécution sub specie aeternitatis et dans la parution d’une histoire. Cela arrive partout en tous et chacun, infiniment simple et infiniment complexe à la fois – sûrement insaisissable à la logique d’exclusion, à la pensée affirmative. Peut-être, oui, le drame, c’est que jouant d’un clavier, je ne joue pas de l’autre, et l’éveil, si l’on retient ce terme, serait le jeu virtuose des deux sans exclusion, l’un enrichissant l’autre infiniment pour la manifestation totale d’une symphonie qui s’appelle Eden, partition aux multiples portées quoique sans partage !

Mon correspondant me confiant son émotion provoquée par cette vérité si singulière, je lui répondais que l’émotion vient de cette connaissance intime, lorsqu’elle n’est plus séduction intellectuelle passagère, mais bouleversante conviction qui renverse le ‘pli’ objectiviste et délivre un sentiment de vie entièrement neuf : irruption du sacré dans le même et le différent, le dedans comme le dehors… Il m’écrivait « …un Absolu qui s’ignore et qui fait connaissance avec lui-même grâce au principe créature… » C’est tout en effet. C’est plus qu’une conviction ou même cette compréhension profonde appelée par Nisargadatta : c’est une mutation de l’intelligence et une remise en perspective de tous nos principes acquis en régime de dictature empiriste : « tout a changé et rien n’a changé… » Mais il n’y a dans ce régime de vie si uni aucun simplisme possible, aucun jugement habile pour ensacher une vérité vivante qui opère à chaque instant, éclairant perpétuellement la conscience de nouvelles micro-vérités d’instant où le Deux se fait Un et l’Un Deux à son tour. Pas comme un pendule ; une vibration plutôt, atemporelle, une pulsation, un battement de coeur ordonné mais tellement prolifique qu’on n’en voit pas la ‘mesure’ centrale demeurée au Secret de sa miraculeuse prodigalité.

Ce correspondant m’a rapporté des paroles magnifiques de Michel Henry. Elles sont extraites de son livre sur Marx, livre fameux à l’époque des seventies puisqu’il s’élevait contre la doxa marxiste des penseurs français – Henry gageant même que ‘le marxisme était tout ce qui avait été écrit de faux sur Marx‘ ! Je rapporte à mon tour ici ce propos apocalyptique qui nous instruit du possible engloutissement de l’objectivité comme telle (coupure et séparation) par l’élucidation du mystère de la conscience : forge, foyer formidable où le Deux s’exprime uniquement en manifestation du Un, l’objet révélant le sujet et celui-ci celui-là. Nous sommes bien dans l’élucidation de ‘je suis’ – et c’est tout. Le pouvoir qui rend sensible est le pouvoir de former l’objet. Être sensible, disait Marx – et c’est ainsi qu’il définissait l’« être naturel » – signifie « avoir un objet hors de soi ». L’essence de la sensibilité, l’intuition comme telle, réside dans le pouvoir qui se donne un objet hors de soi, dans le processus d’objectivation dans lequel s’objective l’objectivité. (…) La pensée ne crée pas l’être, elle crée l’objet. Que la pensée crée l’objet, c’est là une affirmation qu’on ne peut contester qu’aussi longtemps qu’on ne la comprend pas, car il s’agit d’une simple tautologie. La pensée crée l’objet car elle est l’objectivité comme telle. Elle crée donc, sinon l’étant, du moins sa condition objective, ce qui lui permet de se donner à sentir en se manifestant. En tant qu’elle instaure l’objectivité où l’étant se donne à sentir comme objet, la pensée est originel­lement intuition. (…) Lorsque dans le savoir absolu la conscience de l’objet se recouvre enfin avec la conscience de soi, cette alié­nation n’est-elle pas surmontée ? Ni la structure de l’altérité qui définit l’aliénation ontologique, ni celle de l’objectivité, qui lui est identique, ne sont absentes cependant dans le savoir absolu…

Ceci est absolument formidable, et il faut savoir que je suis revenu en philosophie lorsque j’ai découvert que cette analyse fine se trouvait en phénoménologie – renouvelant bien entendu un spiritualisme français devenu caduc après-guerre – une pensée renaissante qui partait d’une méditation de Husserl et qui s’est accomplie chez Michel Henry. La subjectivité y a retrouvé la place royale qu’elle avait acquise dans les méditations d’un Montaigne, plus tard chez Descartes, beaucoup plus tard chez Maine de Biran, ces deux-là inspirant largement la réflexion henryenne jusqu’à cette nouvelle découverte de son sens vrai en dépit de dérives modernes bien connues vers un matérialisme grossier – celui qu’on prête précisément à Marx qui était pourtant parvenu à d’autres formulations en philosophie générale comme en philosophie de l’économie. Cette dernière citation résume un peu la conclusion marxienne du travail de Michel Henry. Elle appelle beaucoup d’attention, un effort pour nous transformer, non pas seulement dans notre pensée mais dans notre être vivant tout entier, poussant même jusqu’à la conception d’une ‘phénoménologie matérielle’ qui dépasse les vieilles dichotomies de la modernité soumise longtemps à un concept trop partial d’objectivité : le matérialisme véritable, c’est le passage d’une cer­taine conception de la subjectivité à une autre, d’une subjectivité intuitive, instauratrice et réceptrice de l’objet, ‘objective’, à une subjectivité qui ne l’est plus, à une subjectivité radicale d’où toute objectivité est exclue. Selon la première conception l’être est un objet et, comme l’objectivité de l’être s’instaure dans le sens, un objet sensible. Selon la seconde au contraire, il n’est plus rien qui puisse se proposer à nous comme un objet, plus rien d’objectif ni de sensible, il est, en un sens radical et radicalement nouveau, ‘subjectif ‘.

La subjectivité a retrouvé chez Michel Henry sa vérité profonde : c’est le tressaillement d’esprit pur qui ‘autorise’ tout ; peut-être, à moins que mon interprétation soit abusive, ce serait même ce ‘saisissement ‘évoqué par Michel Bitbol. Dans ces conditions, les conceptions grecques ou modernes de l’être et de l’étant, peu importe, et n’en déplaise à Heidegger, sont devenues des concepts, des objets mentaux fabriqués – après. Tout arrive de fait dans l’ouverture de la conscience, ‘démons et merveilles’ comme toutes les fabulations d’ésotérismes infantiles ! Ici, cette fois, nous sommes d’Occident et tout pareillement en philosophie orientale, dans la réalisation personnelle de l’Unique (antécédent de tout ce qui existe) – toujours le souligner – de ce qui s’opère en ‘je suis’ : moi et un monde, ce qu’a (encore une fois) fort bien vu Maître Eckhart, et j’ai cité ici ses principales assertions du Secret. Le Secret, lui a-t-on jamais donné d’autre nom : ‘je’ dans l’absolu et ‘je-u’ en cette histoire, ‘jeu que la Déité se donne’ comme l’a dit Silesius. Formidable !

Les deux sources

Ce sont deux ‘photos-peintures’ (1982) de Gerhard Richter à propos de qui j’ai déjà émis l’hypothèse : « aurait-il trouvé ? », tant les images qu’il nous propose suggèrent un mystère de réalité, quel qu’en soit l’instant saisi, mais mystère dévoilé dans cette suggestion de l’image même, tantôt brouillée, confuse, voire carrément abstraite ou catégoriquement réaliste – illustration peut-être de la rivalité peinture-photographie… Ici bien sûr, nous sommes dans une symbolique, mais laquelle ? En faisant une petite recherche, je me suis amusé à retrouver des traces de la dispute opposant historiens et théologiens sur la question des ‘deux sources’ supposées des évangiles canoniques : Marc ou Matthieu ? ou encore quelle source (Q) inconnue qui leur serait antérieure ? On sait bien aujourd’hui la réponse mais aussi qu’elle est inavouable : Michel Henry lui-même s’y est ‘planté’ en comparant la thèse de la résurrection qu’on trouve chez les canoniques et celle de Thomas qui désigne un éveil, une sortie de l’objectivité systématique de nos représentations… Et il y a aussi les ‘deux sources’ de Bergson, son dernier livre, sa thèse fameuse sur l’opposition entre société close et société ouverte, qui ouvrait une voie nouvelle au spiritualisme français, qui n’a pas été suivie… Alors, modestement, je viens dire ici que j’ai voulu illustrer le nouvel intitulé de mon blog : dedans comme dehors, par deux sources d’éclairage mais d’une seule lumière, d’un seul feu, celui-ci animant toute expérience que notre condition de sujet phénoménologique conditionne, partage, en deux pôles, deux sphères, deux champs, mais qui n’en font qu’un si l’on s’abstient de tracer une frontière logique entre les deux. Comme disait Stephen Jourdain, la valeur Deux ne disperse pas le Un, ne le déchire ni ne le mutile – à peine si elle le cache au regard naturel – elle le manifeste en ‘fait’, le révèle et l’exhausse même en découvrant sa prodigalité créatrice. Mais il faut avoir compris et commencé par comprendre ce que veut dire com-prendre !

https://www.gerhard-richter.com/fr/art/paintings/photo-paintings/candles-6

Richter (à nouveau) : la voie tout entière parcourue ?

Michel Henry : gnose et gnosticisme

Poursuivre…

Mon ancien blog Jeudemeure n’existe plus… Vous serez automatiquement redirigé vers celui-ci que j’ai appelé ‘dedans comme dehors’ puisque je travaillerai désormais non plus exclusivement sur les questions d’identité mais sur la conception des réalismes qui ouvrent chacun des perspectives différentes sur cette même question de l’identité. Poursuivre…