Ce que j’ai voulu dire (3)

Mes deux précédents articles intitulés Ce que j’ai voulu dire datent de juillet et août 2015 : j’y renvoie volontiers. Pourquoi donc insister aujourd’hui, et que faut-il y ajouter, disons : quelle précision supplémentaire ? Ces deux articles portaient principalement sur la définition et la résolution de l’aporie, du moins son exposé le plus clair possible dans le domaine que j’explore ici, et de quelle façon la surmonter. La leçon à en tirer, la principale leçon était qu’il ne fallait écarter aucun des termes de la contradiction énoncée et qu’il fallait uniquement ne pas se soumettre au dictat d’une logique d’exclusion. Je l’ai maintes fois expliqué par mon commentaire du logion 50 de l’Evangile selon Thomas : « – Si l’on vous demande quel est le signe de votre Père en vous – C’est un mouvement et un repos. » Ni fusion ni confusion, ai-je écrit : les deux termes conservent un égal coefficient de réalité, d’irrécusabilité, et c’est dans la fécondité même du tourbillon de la vie qu’ils s’animent mutuellement en dynamisant la conscience vivante, personnelle. Comme je l’ai rappelé, il faut bien entendre que ce n’est pas Dieu qu’il faut croire ‘semper movens immobilis’ mais la personne… Personne conditionnée ‘aux horizons de l’existence’ dans ce milieu d’extériorité dont il serait vain de nier les circonstances et les nécessités : nul besoin de le répéter. Telle personne dispose cependant d’un souffle, d’une inspiration qui est celle d’un infini, ‘valeur infinie’ comme disait Stephen Jourdain, mais aussi potentialité infinie qu’on peut également appréhender par les termes d’une biologie scientifique, à condition de relier celle-ci à l’univers entier, à ces énormes masses énergétiques concordantes qui génèrent la vie, la maintiennent et la font prospérer, évoluer. Je ne l’ai jamais dit : une lecture spiritualiste et une lecture matérialiste, mais au sens le plus large et le moins restrictif, ne s’excluent pas et c’est leur rapport, leur mutualité qui sont si difficiles à préciser, parce que cela se réalise en mode personnel et de façon bien étrangère à tous les mots spécialisés pour le dire. Si je prends exemple de grandes thèses qui s’y sont essayées, je m’aperçois que ni le platonisme d’école ni le stoïcisme n’y sont parvenus jadis, ni Spinoza ni Teilhard de Chardin plus tard, aux heures les plus brillantes de la modernité ; ni bien évidemment le scientisme demeuré ferme jusque dans les écrits d’un Jean-Pierre Changeux, ni même la physique quantique si souvent évoquée maintenant. Et dernièrement je constatais l’échec d’un Michel Onfray sur lequel je ne reviendrai plus. Par contre, les travaux d’un Michel Bitbol, qui font leur juste part au ‘secret’, sont une lecture recommandable ouvrant une vraie voie de connaissance. Je l’ai assez dit par contre : je penche en faveur du créationnisme comme Stephen Jourdain l’a défini, qui est un réalisme des essences sur lequel se greffe l’évidence tout aussi indéclinable d’un ‘il y a’ mondain dont l’interprétation peut, soit illustrer un pur spiritualisme, soit échouer dans l’obnubilation d’un chosisme d’autant plus convaincu qu’il est impatient et inattentif. Mais ici la matérialité même qui nous sidère est un simple halo de l’idée à laquelle j’accède, lecture soit confuse, soit clarifiée en conscience et intelligence, sans plus de concessions aux termes d’un système idéologique clos. Le problème restant inébranlablement est celui du sujet et de tout ce qui semble s’opposer à lui, non-sujet, non-moi, où résident tous les obstacles et les périls menaçant la volonté de puissance égocentrique d’une personne identifiée à ses conditions. Mais en suivant une logique dualiste, c’est sûr, on tentera toujours, subtilement ou grossièrement, peu importe, d’écarter un des deux termes ou de le soumettre à l’autre, de le réduire jusqu’à l’effacer si possible. Avec Karl Renz que je citais dans mes précédents articles, nous rejoignons un spiritualisme à ce point totalitaire (fataliste pourrait-on dire) qu’il peut se comprendre comme l’expression d’un nihilisme ainsi que notre époque en raffole : mort, disparition du sujet, évacuation de tous les problèmes en particulier éthiques, comme celui de la liberté et de la responsabilité. Ce que j’ai voulu dire, c’est qu’une gnose bâtie sur la crête mouvante de l’aporie n’exclut pas les termes, n’impose aucune hiérarchie : ainsi en va-t-il de l’image et de la lumière (log. 83), ou du dedans et du dehors (log. 3 et 22), particulièrement de la compréhension du Tout et de moi (log. 67). C’est à ne pas confondre avec un gnosticisme, l’erreur grossière de Michel Henry, celle à laquelle s’obstine toujours Yves Bonnefoy dans un écrit récent – mais je n’y reviendrai certes plus ! C’est au-delà, ou en-deçà, de tels points de vue soumis encore à la visée analyste et logiciste, que se situe une unition d’expérience perpétuellement à l’épreuve d’elle-même dans le courant des évènements quotidiens où tout se rassemble au cœur d’une vie personnelle, vie pleine qui s’infinitise à demeure de l’esprit pur délivré en co(n)naissance dialectique de ses antagonismes ; accomplissement que seuls les arcanes de la raison pure ont pouvoir d’obscurcir et d’aliéner.

Les contradictions de la vie sont-elles insurmontables ? Les ruptures qui se produisent fatalement entre le penser, le dire et le faire, ont alimenté toute la philosophie morale depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours. Les Chrétiens, croyant au péché originel qui nous accable en dépit du rachat opéré par un sauveur providentiel, y ont particulièrement insisté – Paul et Augustin les premiers… Mais la contradiction, c’est bien évident, demeure et semble même s’aggraver de tous les efforts de la pensée pour nous entraîner à la vaincre et à faire triompher une bonne foi véritablement bonne. C’est le problème de la liberté et de la responsabilité, je l’ai dit, qui se pose ici avec sa plus grande acuité. Nous n’y avançons pas plus sûrement avec les lumières de l’intelligence, quel que soit l’héroïsme des fidélités et des sincérités. Si la liberté paraît indiscutable à certains, dans la limite au moins de nos possibles,  la responsabilité semble rester une abstraction cotonneuse et toujours plus une obligation de principe qu’un désir ; contradiction donc de la liberté et de ses obsédants mirages, responsabilité le plus souvent démentie par la faiblesse de la volonté. Une gnoséologie, c’est ce que j’ai constamment expliqué pour dépasser les apories sans tenter de les annuler, peut nous entraîner dans les voies parallèles d’une élucidation intellectuelle et d’une percée spirituelle qui engagent la personne tout entière et, je le soulignerai cette fois, avec toutes ses contradictions, jusqu’à l’unition d’une vie régentée par la plus profonde compréhension d’elle-même et l’assomption de toutes ses particularités. C’est une conscience rédimée par la connaissance de soi et des conditions – ce qui revient presque au même – qui délivre tout l’espace de manifestation de tel individu, absolument singulier et totalement relié, en dépit ou à la faveur de ses contradictions mêmes – une succession de moments indéfiniment surprenants ! L’échec des morales contraignantes est bien l’égal de la faillite des philosophies totalitaires qui prétendent tout expliquer en raison pure. Une gnoséologie ne commande pas seulement un discernement et une vigilance intellectuelle sans défaut, elle ordonne aussi une morale entièrement étrangère aux normes généralement admises et entraîne des choix toujours imprévus ; elle est donc la plus exigeante de toutes. Je l’ai écrit déjà : sans commandements ni règles pré-consignés, je dirais ‘oui’ ou ‘non’ suivant les circonstances capables de provoquer tantôt l’affrontement, tantôt la fuite ; tantôt le sacrifice, tantôt la brutalité d’une affirmation voire d’une action dangereuse. Et il est souvent bien utile, courageux, de mentir ! C’est une intériorité libre qui dirige dans ce cas – le libre-examen tant décrié puisqu’excluant les autorités institutionnelles ou ecclésiastiques – éclairée d’esprit pur et d’amour, et c’est enfin la seule responsabilité reconnaissable comme telle. Soit en clair : je suis responsable de moi-même, et c’est tout ! « A very private matter » me disait Stephen Jourdain, un saut à l’intérieur de soi-même aussi formidable qu’un saut dans le vide, puisqu’ici maintenant aucune détermination n’est à jamais fixée une fois pour toutes. Je vais me répéter à nouveau sur un dernier point. J’ai cité et corrigé Rimbaud dans sa fameuse lettre à Paul Demény en écrivant : « moi, je ne suis pas un autre », voulant dire explicitement que cette dualité opposant moi et non-moi (quel qu’il me paraisse) était dialectiquement abolie en co-naissance du Seul quand toute lecture du réel s’opère en fidélité à l’esprit pur, de l’inconnu à l’inconnu, sans déterminisme, sans fatalisme, sans même prédestination. Il faut lire et relire Maître Eckhart à ce sujet, et Silesius : « Tout est un jeu que la Déité se donne » en ajoutant cette fois : « Je suis l’autre Lui de Dieu… » Ce pourquoi je me suis autorisé à écrire ‘je-u’ pour désigner « je », pour révéler l’intensité supra-rationnelle de notre amphibolie native. Cette parole enfin qui dit tout d’une gnose dépassant concepts de trancendantalité ou de non-dualité : « Je ne suis moi ni Toi : Tu es moi-même en moi… Rien n’est que moi et Toi ; et s’il n’y a pas deux / Alors Dieu n’est plus Dieu et s’écroule le ciel… » (trad. Munier) C’est la conjonction correctement ajustée des figures du Même qui en est le point d’équilibre, le Deux comme figure existentielle de l’Un, comme modèle élémentaire de la Création. La réalisation est la réalisation de cette vérité d’unité qui ne se contient qu’en moi quand l’auto-affection d’Un Seul s’est accomplie tout à fait par la per-fection d’une singularité incomparable. C’est rejoindre ici la richesse et la prodigalité de l’immédiat, du précédent absolu (de tout ce qui existe) où moi s’égale à moi infiniment, silencieusement. C’est ce que j’ai voulu dire ; mais suffit-il de le dire ? Que ceux qui ont des oreilles pour l’entendre l’apprennent (d’)eux-mêmes, vérification obligée et preuve.

Pourquoi l’écrire je-u ?

J’ai souvent cité et contesté la célèbre formule d’Angelus Silesius : « Tout est un jeu que la Déité se donne… »(1). Pour une aussi grande ‘affaire’, ma vie et celle de chacun de mes semblables ; celle de l’univers entier dont l’extension ne cesse de nous surprendre, cette évocation par le mot ‘jeu’ désignant le plus souvent une activité purement ludique et enfantine semble bien dérisoire, presque un affront en comparaison du caractère dramatique de l’existence. Mais le jeu peut se concevoir tout différemment, contre cette conception d’un drame qui se réduirait à sa dimension exclusivement naturelle. Chez Silesius nourri de tradition eckhartienne – celle qui s’est répandue très tôt dans les couvents, contre l’autorité ecclésiastique – le seul drame véritablement humain est celui de la ‘sortie’ de la Déité, par bullitio ou excès de richesse et/ou débordement. Comme l’ont bien vu nos contemporains existentialistes, c’est l’apparition d’un ‘moi’ jeté-là dans l’existence, tout autant encombré de sa liberté qu’aveuglé de son ignorance, livré à l’ivresse de ses passions ; ou bien c’est l’apparition d’un être humain en apparence totalement différent et autonome bien qu’essentiellement égal au Même et circonscrit au règne unique d’Un Seul. Mais là nous sommes en perspective augustino-platonicienne dont l’existentialisme n’est finalement qu’une figure attardée, dégénérée, puisque prétendument athée. Là nous sommes en gnose : quand l’Absolu se garde dans un repos éternel et sans différence, son ‘autre’, sa ‘créature’ se manifestant sous les traits d’une apparence de conception si réelle, di(f)férence autorisée par jeu suivant la nature prêtée à cette conception ; jeu ‘à qui perd gagne’ puisque cette autonomie ne triomphe que dans la démonstration de sa radicale vanité et finalement par son complet effacement. Dans ce jeu, si le Seul ne perd jamais rien de lui-même en plénitude, l’autre, créaturiel, engage une destinée dramatique jalonnée de périls, bonheurs et souffrances, avec toujours pour fin ultime la mort, anéantissement de l’individualité façonnée de toutes ses circonstances propres. Jeu comme celui qu’on peut voir sur une scène : mais c’est l’acteur réel qui est à jamais sauvé et l’acteur fictif à jamais perdu ! Ou plutôt, le seul gagnant, celui qui a joué de bon coeur pour rendre l’histoire exemplaire, sensationnelle : sainteté ou infamie, qu’importe, mais (re-)connaissance, oui, au dernier acte du moins de cette confession qui n’induit pas toujours la fin de son histoire temporelle ! La vraie gloire et le plus haut péril est bien celui de la connaissance : jouer de son plein gré ou s’aliéner, car dans ce cas la perte est totale ; sinon, d’abord, « quand vous vous serez connus », dans le consentement à une vérité d’être plus secrète, la perte s’égalant au gain par la libération de toute illusion née des représentations. C’est ce qu’illustre le long poème de Silesius : L’errant (ou pélerin) chérubinique… Les deux régimes de conscience sont successivement examinés : soit en pur égoïsme, cette tragique déréliction, soit en pur Esprit où l’Un se rend capable de s’éprouver en Deux. N’oublions surtout jamais que toute cette histoire, ce jeu, prend son sens le plus aigu dans la tradition eckhartienne ; n’oublions jamais non plus que tout l’idéalisme allemand en est sorti ( je dis bien ‘sorti’ de cette philosophie mystique rhénane dont Eckhart reste le coeur brûlant) et que cela va jusqu’à Hegel et Heidegger en dépit des clivages analysés par la philosophie savante. C’est a contrario le grand reproche d’Onfray à la pensée allemande, invariable idéalisme en dépit de bien des traverses, trahisons ou renoncements dont celui de Marx apparaît le plus formidable, mais peut-être le plus trompeur si l’on en croit Michel Henry !!!

J’insisterai un peu plus sur les formules de Silesius en écartant à peine cette métaphore du jeu qui peut sembler par trop anthropomorphique. Silesius avait conçu à la suite de Maître Eckhart une relation plus intime de Dieu et de la personne, d’une part en les associant étroitement dans ce qu’on appelerait aujourd’hui une phénoménologie de la manifestation, créateur et créature se soutenant mutuellement ; d’autre part en les situant de concert dans ce tremblement inexplicable de la Déité (bullitio) où se figure un monde aux dimensions d’images occupant une conscience humaine. On sait bien aujourd’hui l’étroit rapport de mutualité associant monde et conscience, toute la science contemporaine le prouve, et qu’il a pour nom ‘je’, quel que soit le ‘nom propre’ ajouté. Silesius le dit en ces termes : « Dieu est en moi le feu et moi en Lui l’éclat : sommes-nous pas mêlés l’un l’autre au plus intime ? » (p. 17) Voilà bien un équilibre où la proportion mesurée ici à égalité peut être soupçonnée d’hérésie, ce qu’on a reproché en son temps à Maître Eckhart. La condamnation fut même prononcée en dépit de ce rappel ici qui mentionne un écart ontologique, une différence plutôt qu’une égalité : « Qui veut jouir de Dieu et se fondre avec Lui / Doit, comme un astre au matin, rester près du soleil. » (p. 75) C’est l’exact souvenir du sermon Quasi stella matutina. La gnose se fonde tout entière dans ce paradoxe : Dieu inaccessible à l’intelligence raisonnante et néanmoins discernable par l’intuition mystique qui saisit son essentielle proximité. Tout cela peut se dire suivant tel ou tel langage, d’une psychologie ordinaire, d’une théologie raffinée, voire d’une physique grossière – mais aujourd’hui ce sera la physique quantique ! Ce Dieu semble en effet obéir à une loi plus grande que lui : dirait-on la contrainte de créer ? « Quel est le propre de Dieu ? Se répandre dans le créé… » (p. 87) Ou bien, au vu de notre ignorance, un aveu plus naïf : « Dieu est tout à Lui-même, son ciel, ses délices / Pourquoi donc nous a-t-Il créés ? Nous ne savons. » (p. 141) C’est pourquoi aussi j’ai réuni mes articles sous le titre Jeudemeure qui signale clairement l’aporie contenue en ce même constat spirituel que ‘je’ demeure en m’acceptant moi-même acteur d’un ‘jeu’ dont la constante signifie à la fois perte et gain d’identité. Je me souvenais aussi d’Apollinaire et sa célèbre formule : « les jours s’en vont je demeure… »ceci dit sans aucune césure, comme un mouvement et un repos que j’ai choisi ici de réunir en une seule expression, d’écrire en un seul mot ! Chez Apollinaire nous restons évidemment dans une érotique qui n’est pas tout à fait eckhartienne. Mais qui sait ? Et puisque j’évoquais la longue et foisonnante histoire de l’idéalisme allemand, je ne manquerai pas de rappeler le surprenant travail d’Eugen Fink, disciple de Husserl dont la réputation a été injustement éclipsée par celle de Martin Heidegger : Le jeu comme symbole du monde (2). C’est la gratuité du jeu, ce caractère-là si particulier d’une conduite humaine qui reflèterait le plus fidèlement, pour l’auteur, la constitution d’un monde. L’analyse est poussée très loin pour prouver que cette expérience sans pareille conditionne la conception du mythe antique, de la religions des premières grandes civilisation avant la formation de concepts scientifiques. C’est comme la translation plus profonde, qu’on n’aurait jamais imaginée, d’un sens qui échappe au calcul ou à quelque finalité que ce soit. Je le cite car l’hypothèse est hardie, à proximité du ‘lâcher-prise’ oriental : « Le jeu nous dégage temporairement de l’histoire de nos actions, nous libère de l’oeuvre de la liberté, nous rend une irresponsabilité que nous vivons avec plaisir. Nous sentons une ouverture de la vie, un illimité, une vibration dans une foison de possibilités, nous sentons ce que nous ‘perdons’ dans l’action qui décide, nous sentons ce qu’il y a de ludique dans le fond de la liberté, ce qu’il y a d’irresponsable à l’origine de toute responsabilité. (…) Le jeu nous libère de la liberté mais d’une ‘manière irréelle’. Et cependant cette ‘irréalité’ du jeu est un rapport essentiel de l’homme avec le monde. Dans le médium de l’irréalité, le tout qui produit tout apparaît à l’intérieur de lui-même. La représentation symbolique du tout universel au milieu des choses ne peut pas être une chose massivement réelle ou une action massivement réelle ; la lumière du monde ne peut jaillir en elle-même que si le monde pénètre dans l’ambiguité mystérieuse du jeu, dans son irréalité réelle. » (p. 229) Il faut bien entendre ce terme d’irréalité réelle, ici une autre formulation, la clef peut-être du secret. « Le jeu du monde n’est le jeu de personne, parce que c’est seulement en lui qu’il y a des personnes, des hommes et des dieux ; et le monde ludique du jeu du monde n’est pas une ‘apparence’ mais apparition. » (p.238) Gratuité du jeu que j’écrirai je-u parce qu’il ne s’agit réellement – si l’on a compris enfin ce que signifie ‘réellement’ – que de ‘moi’.

J’en reviens une fois de plus à Nisargadatta (3), une de mes lectures quasi-quotidiennes. Dernièrement, je suis tombé par hasard sur une allusion à ce concept de ‘jeu’ que je vais citer ici. Ce sera d’autant plus frappant que Nisargadatta est une voix simple et directe et que nous sommes chez lui en révélation de gnose pure et intuitive. Sans oublier non plus, je le souligne à chaque fois, que nous sommes en ‘éveil oriental’ où la personne, dans sa dimension principielle de ‘témoin’ n’est pas frappée d’un sentiment tragique de l’existence, d’autant moins qu’elle est initiée à la vacuité radicale de tout ce qui ‘passe’, d’autant plus que cette tradition est celle d’une société depuis l’origine régie par des lois immuables et qu’il était plus aisé de dissoudre ce cadre aussi factice que contraignant pour éprouver la réalité cachée de ce qui est transparent à la conscience lavée des oripeaux de toute croyance, vulgaire ou sublime. Apparition inexplicable et néanmoins révocable – et quand sortons-nous vraiment du jeu ? – nous sommes ici en pure gnose : « La conscience est toujours conscience du mouvement, du changement. Une conscience qui serait immuable n’existe pas. L’immuabilité efface immédiatement la conscience. Un homme privé de sensations internes ou externes devient vide et il passe au-delà de la conscience et de l’inconscience dans l’état où ne sont ni la naissance ni la mort. La conscience ne naît que lorsque l’esprit et la matière s’unissent. (…) Prenez l’exemple suivant : le visage, le miroir et l’image. Chaque couple présuppose le troisième terme qui unit les deux autres. Dans la sadhana, vous voyez les trois comme deux jusqu’à ce que vous réalisiez que les deux ne sont qu’un. Tant que vous êtes absorbé dans le monde, vous êtes dans l’impossibilité de vous connaître ; pour ce faire, détournez votre attention du monde et tournez-vous vers vous, en vous. (…) Comprenez que ce que vous voyez n’est pas ce qui est. A l’examen, les apparences se dissoudront et la réalité sous-jacente viendra à la surface. Vous n’avez pas besoin de brûler la maison pour en sortir. Ce n’est que lorsque vous ne pouvez pas aller et venir librement que la maison devient une prison. Je rentre et je sors facilement de la conscience, c’est pourquoi le monde m’est un foyer et non une prison. (…) L’esprit est joueur et il se plaît à surmonter les obstacles. Plus dure sera la tâche, plus profonde et plus ample sera son auto-réalisation. » (p. 504) C’est exactement retrouvée la perspective silésienne analysée plus haut avec son fard anthropomorphique, pour jouer. La dimension temporelle est bien celle de la perte, où naissance et mort forment un couple d’effrayante fatalité, mais c’est aussi une ‘demeure’ d’où l’on sort facilement et la création devient tout entière, dans ces conditions, un lieu de bonheur et de réjouissance. Dans la demeure du Seul la réalité se prête, et toute définition. C’est le ‘jeu’ du Soi, c’est la danse de Shiva. Tout ceci s’éclaire très bien à l’épreuve des vérifications gnoséologiques qui se seront imposées pas à pas, mais il aura fallu surmonter les contradictions de toute apparence et du prétendu réalisme qu’elle inspire.

(1) p. 101 de l’édition Arfuyen de 1993 ; dans la traduction de Roger Munier qui reste celle que je préfère. Toutes mes citations y renvoient.

(2) Ce livre a été traduit pour la première fois en Français en 1966 et publié aux Editions de Minuit.

(3) Mon Nisargadatta est toujours le Je Suis des Deux Océans, publié en 1982.

Mystique de Noël ; ajouter

Il y a dans mon texte Mystique de Noël précédemment cité, une formule que j’aime beaucoup, que j’ai rappelée tant de fois et qui peut se résumer d’un seul mot : la conjonction. En rappelant les attestations de Maître Eckhart et Ibn’Arabi qui l’illustrent à merveille, je prenais le soin d’expliquer… Beaucoup de mes contemporains à l’esprit gâté par les langues de bois d’un pseudo-spiritualisme en vogue n’aiment pas les explications. Pourtant l’explication n’est pas forcément mécaniste comme on l’administre partout, elle peut être aussi le modeste dépliement, sens littéral du mot, par voie conceptuelle, d’une intuition. Pourtant aussi, bien des précisions, des éclairages le plus souvent indispensables, sont apportés, ajoutés par des ‘explications’ qui sont des notifications, des désignations assez claires de la simple réalité – mais complexe et même contradictoire – de ce que nous sommes. Cette formule, la voici, c’est « Un mouvement et un repos », souvenir de la Physique d’Aristote qui n’était pas galiléenne, et qui dit tout. C’est la conjonction, ni fusion ni confusion, d’un immobile indicible Absolu et d’un existant naturel ‘passant’. D’autres mots de l’Evangile de Thomas disent tout, à condition bien sûr qu’on les entende et qu’on se détourne hardiment des vieilles lunes projetant depuis trop longtemps leurs ombres fallacieuses. J’ai trouvé par hasard quelques mots de l’Indien Nisargadatta Maharaj qui, également, ‘disent tout’, simplement et clairement aussi, ajoutant une vigueur peu commune à cette parole qui coule d’intuition. Dans ce cas, on notera ce qui appartient en propre à l’Orient : la qualification d’irréel en ce qui concerne le mouvement, ‘transitoire’… Rien n’est prouvé évidemment, mais si vous avez ‘cela’ vivant en vous, et cette maturité intellectuelle exigée pour telle compréhension en finesse, vous accédez à une lumière qui ne s’éteindra plus et qui est la lumière mystique de Noël.

Le passage suivant se trouve dans Je Suis, édition 1982 des Deux-Océans, page 416 :

Question : Si le soi est à jamais inconnu, qu’est-ce qui se réalise dans la réalisation de soi ?

Maharaj : C’est une libération suffisante que de savoir que le connu ne peut pas être moi, ni à moi. La libération de l’auto-identification à un ensemble de souvenirs et d’habitudes, la stupeur devant l’étendue infinie de l’être, devant sa créativité inépuisable, et devant sa transcendance absolue, l’absence totale de peur née de la réalisation de la nature illusoire et transitoire de tous les modes de la conscience, coule d’une source profonde et inépuisable. La réalisation de soi, c’est connaître la source comme source et l’apparence comme apparence, et se connaître soi-même comme source uniquement.

Q : De quel côté est le témoin ? Est-il réel ou irréel ?

M : Personne ne peut dire : « Je suis le témoin ». Le « je suis » est toujours vu. L’état de pure conscience détachée, c’est la conscience-témoin, le « mental-miroir ». Le témoin naît et disparaît avec son objet, aussi n’est-il pas tout à fait réel. Quel que soit son objet, il est toujours le même, il est donc aussi réel. Il participe à la fois du réel et de l’irréel, il constitue par conséquent un pont entre les deux.

Mystique de Noël

Publié dans Connaissance du matin le 21.12.07 ; rappelé dans Jeudemeure le 21.12.2009

Je renouvelle cette publication puisque le jour s’y prête et l’heure, particulièrement tragique. La tragédie consiste d’abord en l’ignorance de nous-mêmes et, par conséquent, la poursuite des entreprises criminelles entraînée par cet aveuglement et l’obscurantisme qui s’ensuit. Ce texte a été écrit à contre-sens des pseudo-vérités de la langue de bois et des vapeurs new-âgeuses ; il est pour moi l’énoncé, la parole qui peut désigner le procès mystérieux de la co-naissance. C’est ce mot que j’emploie souvent, et qui s’explique tout à fait ici : il n’exclut pas la connaissance pouvant s’appliquer à d’autres champs de recherche et pas seulement la prospection intellectuelle propre à une spiritualité vivante en quête de soi. Ce texte n’est pas un écrit philosophique, même si j’y ai laissé des références que j’estime capitales et qui ont été les jalons de ma propre découverte. J’en ai par contre gommé toutes les transitions : il doit être lu comme une attestation. Il suffit d’être prêt à cette lecture pour y parvenir, chacun à son pas bien entendu. Invité moi-même à cette démarche alors que je n’avais que dix-neuf ans, il m’aura fallu plus de trente ans pour rassembler les pièces du puzzle ! Tout le reste est littérature, il va de soi, comme l’ensemble des notes précédentes l’a clairement laissé voir petit à petit. Dernièrement, par exemple, l’évocation du ‘naturalisme’ de Michel Onfray, tout comme celui de Raoul Vaneigem, n’a été que prétexte pour aborder cette question de fond, l’unité du visible et de l’invisible dans l’orbe non plus mondaine (ou intellectuelle) de la matérialité mais dans celle de l’esprit pur ; prétexte pour rappeler que telle vérité, ou réalité plutôt, telle qu’elle se ‘donne’ en conscience avant toute mesure logique, s’éprouve dans l’unique opération d’Un Même en Co-Naissance de Soi. Faut-il piétiner avec Michel Henry dans l’Evangile de Jean : au cours de son travail, appliqué à la rédaction de ses notes que je citais précédemment, a-t-il voulu dire que l’Idée platonicienne restait prisonnière d’un espace déjà conçu en objectivité, ou bien qu’elle appartenait à un ‘outre-monde’ où le nôtre se féconde et s’engendre ? Stephen Jourdain, dont le travail glisse peu à peu dans l’oubli, avait obtenu réponse par voie d’éveil subit : le réel se donne par lecture des modèles qui n’ont jamais connu l’odeur de l’existence comme disait Ibn’Arabi. Personne, ni moi, ne vous invite à le croire, mais la vérité dite depuis l’aube des temps – et maintenant, à cet instant – vous appelle à vérifier ce que vous ‘vivez’ vraiment dans le miracle vrai de l’Un-en-Deux. Je l’écris ainsi désormais, majusculant les deux termes de la conjonction. 

La mystique de Noël est une expression fabriquée par les historiens du Moyen-Âge pour qualifier un aspect particulier de la Mystique de Maître Eckhart. Comme chacun le sait, la fête de Noël célèbre la naissance ou l’incarnation de Dieu Lui-même ou précisément la venue au monde de son Fils Unique. Il est une autre lecture possible de cet événement, ou de la fable si l’on préfère, celle à laquelle s’est livré Maître Eckhart au grand risque d’être incompris et même condamné (Bulle In agro Dominico du Pape Jean XXII, 1329).

De quoi s’agit-il ? Dans un de ses sermons (1) Maître Eckhart l’exprime lui-même en peu de mots, nous livrant ainsi la clef de son enseignement et la destination souhaitée de sa maïeutique : Pourquoi la création tout entière ? (…) Pour que Dieu naisse dans l’âme et l’âme à son tour en Dieu… S’adressant en langue vulgaire à un auditoire de religieuses dont il a en charge l’instruction, il tente de les amener à la légitime, quoique inhabituelle appréhension de soi-même : celle où se découvre l’identité, éprouvée comme telle, de la personne – il dit aussi la ‘créature’ – sujet de la conscience, et de la Déïté.

Le propos n’a aucune signification au plan des conceptualisations théologiques de cette époque, et Maître Eckhart le sait. Il sait aussi qu’il n’est de conscience qu’en dualité d’expérience, celle du sujet : moi, et d’un objet : l’autre, monde, ou personne supposée étrangère, ou Dieu même évidemment ! La recherche de Maître Eckhart, après tant d’autres si l’on remonte jusqu’au néoplatonisme, comme la recherche de ses contemporains rassemblés sous le nom de Mystiques Rhénans (2), va désigner la Création comme un scénario de sortie et de retour de l’Absolu (la Déïté), une ébullition.

Grâce aux lumières de l’intellect capable de se donner la représentation d’images, le Seigneur permet à un certain nombre d’acteurs d’éprouver, dans l’expérience même de la différence dramatique provoquée par l’existence individuée, la similitude, l’égalité puis l’identité du Même. Et c’est l’exposé de cet acte d’identification qui ne dissout pas le sujet (ou témoin), car il faut bien l’attestation d’une parole, qui se retrouve en maints sermons, ceci dit on ne peut plus explicitement :  Le Père engendre dans l’éternité le Fils, comme son image… Mais je vais plus loin et je dis : il l’a engendré dans mon âme… il l’engendre sans interruption. Je dis en outre : il m’engendre comme son Fils, comme le même Fils… Dans la source la plus profonde, je jaillis dans l’Esprit saint, là où il n’y a qu’une vie, une essence, une oeuvre. Tout ce que Dieu opère est un, c’est pourquoi il m’engendre comme son Fils, sans qu’une séparation intervienne.

L’Un comme engendrement et vie…

J’ai dit qu’un homme, dans cette vie déjà, contemple Dieu dans la même perfection et est bienheureux tout à fait de la même façon qu’après cette vie… La raison créatrice jaillit de la vérité éternelle et saisit en elle, selon le mode de la raison, tout ce que Dieu saisit en soi… Cette raison créatrice ne se comprend elle-même qu’avec elle-même (…) À sa source, et selon son contenu en être, elle n’est purement que Dieu : par contre elle est ‘créature’ après qu’elle soit sortie vers la particularité…

Ainsi : … quand on connaît les créatures en elles-mêmes, cela s’appelle une ‘connaissance du soir’, on les voit en toutes sortes d’images distinctes… quand on connaît les créatures en Dieu, cela s’appelle une ‘connaissance du matin’ et ici on contemple sans aucune espèce de distinction, sans aucune image, sans similitude, dans l’Un que Dieu est lui-même… Ceci se rapporte à l’homme noble, ‘noble’ parce qu’il est quelque chose d’un, et connaît Dieu et la créature dans leur unité… En précisant plus loin : Tout ce qu’il y a de parfait dans les choses du monde, nous le trouvons dans le premier Royaume… le Royaume de Dieu où l’homme est Dieu, là (où) toutes choses lui répondent divinement…

S’il est vrai aussi, comme l’avait prétendu Jean Scot Érigène, le premier dans cette tradition médiévale si peu orthodoxe, que la vraie philosophie est la vraie religion et que la vraie religion est la vraie philosophie, la vérité de l’une doit nécessairement aboutir à la réalisation de l’autre, qui est la réalisation de l’Un-en-Deux. Cela consiste exactement en la reconnaissance par réciprocité de l’Unique dans la réflexion du sujet s’éprouvant lui-même et par soi-même, néant, et lieu de cette révélation, en conjonction. C’est dire que les sermons De l’homme noble et Quasi stella matutina peuvent être considérés comme les sommets indépassables de la spiritualité occidentale. En quelques mots : la confession de l’Unique s’éprouvant en tant qu’il Est, le seul véritable mystère au monde et son unique circonstance. (3)

Il faut préciser que Maître Eckhart ne conçoit pas ce procès dans le temps mais dans l’éternité où s’imagine la Création par l’effet d’une puissance telle qu’elle peut s’arroger à elle-même toute la réalité. Il est légitime de noter cette forte similitude avec la métaphysique orientale, le védantisme par exemple, qui s’efforce avec tant de persévérance de proclamer que le temps et l’espace sont imaginaires – Nisargadatta le répétait il y a peu … La pensée moderne ne sait pas, ou pas encore, déchiffrer cette ‘raison’…

L’économie de l’Un chez Maître Eckhart est une économie de vie. Cette thématique n’appartient qu’à lui seul. À la suite d’Al Farabi qui s’intéressa parmi les premiers à l’examen des thèses aristotéliciennes de l’intellect-agent, la philosophie islamique, en particulier la théologie mystique du Soufisme, se tend vers cette vision de l’Un-en-Deux qui professe l’unicité de l’Être et la réalité pour ainsi dire prêtée, exclusivement ‘opérationnelle’, de la créature existenciée. Autre similitude.

Changeant de registre, on constate que la Mystique de Noël se traduit par une métaphysique de la conjonction et non point de la fusion pure et simple de l’ego dans la Totalité. Poursuivant la comparaison entamée plus haut, nous entendons Abd’el Kader (l’Algérien) proclamer : L’Aimé m’est apparu où il ne Se peut voir… Merveille… Par Lui, je Le contemple là où je ne puis voir… Cette formule poétique, d’une logique si hardie, exprime le désir de traduire ce mystère sans le déflorer car ni la logique classique, ni la syntaxe, ni la langue, et pas même l’arabe si richement doté pour cela, ne se prêtent à cette déclaration d’identité qui veille à ne point abolir la dualité tout en déclinant l’unicité du Même, l’économie du Seul qui ne croît ni ne décroît par l’apparente division de Soi.

Abd’el Kader répétait ainsi la prodigieuse réalisation de son Maître mystique, Ibn’Arabi, qui avait enseigné dans la Sagesse des Prophètes : Étant donné que l’être éphémère manifeste la ‘forme’ de l’Éternel, c’est par la contemplation de l’éphémère que Dieu nous communique la connaissance de Lui-même… Dieu se décrit à nous au moyen de nous. En Le contemplant, nous nous contemplons, et en nous contemplant, Il se contemple bien que nous soyons nombreux quant aux individus et aux genres… Il ajoutait un peu plus loin, avec des mots tout aussi abrupts qu’explicites, cette vérité ultime, érigénienne si l’on remonte au célèbre moine irlandais, éckhartienne si l’on préfère les paroles du Rhénan : La Réalité est Créateur créé ; ou bien, la Réalité est créature créatrice. Tout cela n’est que l’expression d’une seule essence ; non, c’est à la fois l’essence unique et les essences multiples. Et plus loin encore : Sois à la fois Dieu (par ton essence) et créature (par ta forme), et tu seras par Dieu le dispensateur de Sa miséricorde. Le Maître concédant finalement qu’il n’y a que perplexité du fait des perspectives contradictoires… (4)

L’obstacle est effectivement insurmontable, et les Grecs appelaient aporie cette confrontation de deux thèses également vraies en elle-mêmes mais également capables de se détruire mutuellement par leur contradiction. La philosophie, qui reste toujours un exercice logique, dont les prémisses doivent toujours rester déclinables, ne peut confesser « je suis » = « Le Seul ». Le pur mystique, consumé par la réalisation de ce qu’il est substantiellement, ne peut rien dire. Ou on lui reprochera de le dire ouvertement, sans voile. Et Hallaj, condamné à mort et supplicié pour l’avoir dit, encourut les mêmes reproches des Soufis eux-mêmes qui préféraient se taire. Pour ma part, je dirais que la translation des modèles qui ne périssent ni ne se manifestent (Évangile selon Thomas), prisonniers de l’Un en quelque sorte, s’opère par l’existenciation de figures séparées. C’est miracle qu’il y ait quelque chose plutôt que rien, inexplicable, sinon par un pur acte d’amour (ou mouvement selon Ibn’Arabi qui nous enseignait que la Création est un mouvement d’amour) manifestant le désir seigneurial d’être connu. Mais cette sorte d’explication peut paraître à nouveau anthropocentrique.

Je ne vais pas ici répéter les arguments irréfutables des critiques de la raison pure et de sa perversion objectiviste. La raison éckhartienne se sert de la visibilité des existants, non comme preuve de l’existence séparée du monde, dont je serais moi-même un produit comme d’autres, mais comme démonstration de cette stratégie seigneuriale de la co-naissance, ou de la conjonction qui situe au regard de l’un l’autre, le Seigneur et son Fils (dixit Eckhart), régent (khalife, suivant Ibn’Arabi). Quasi stella matutina.

C’est pourquoi la découverte de ce que je suis s’évoque aussi souvent par la métaphore du voyage infiniment périlleux qui me fait passer (5), de demeure en demeure, de l’exil au Royaume, de l’absence à la présence, seul vers le Seul, vers un accomplissement de Vie.

C’est cet avènement qui se dit également par la métaphore d’une naissance miraculeuse.

Ces notes pour quelques précisions supplémentaires :

(1) Maître Eckhart : Traités et Sermons, traduction d’Alain de Libera chez Garnier-Flammarion (Poche). Très savante et très passionnante présentation ; très nombreuses notes également toutes éclairantes, à lire toutes…

(2) Alain de Libera : La Mystique Rhénane, Points-Sagesse. On peut également consulter dans la même collection : Penser au Moyen-Âge, qui fut pour moi une révélation. En six ans d’études de philo je n’ai pas eu un seul cours sur la philosophie du Moyen-Âge, sinon les âneries habituelles débitées sur Saint-Thomas. Si cela vous paraît invraisemblable, consulter L’Histoire de la Philosophie de J-F Revel qui ne lui consacre qu’une seule page ! Les temps ont changé !

(3) Je me permets de rappeler la brillante analyse de Michel Henry dans son maître-livre : L’essence de la manifestation, citée dans un autre livre-somme publié sous la direction de Mme Emilie Zum Brunn : Voici Maître Eckhart (à qui Dieu jamais rien ne céla

(4) Je me souviens qu’Ibn’Arabi a été maintes fois ‘condamné’ : je renvoie pour précision aux ouvrages de Michel Chodkiewicz. Je crois savoir même que l’édition de ses oeuvres intégrales, en Egypte, également censurée, n’a pas encore abouti.

(5) Passer… Le mot est dit : j’ai publié dans ce présent blog Jeudemeure, le texte complémentaire qui s’intitule Mystique de Pâques (11.04.2009. Complémentairement, on pourra relire Mystique de la Présence réelle (15.08.2010).

Onfray : une ontologie matérialiste ?

C’est le sous-titre du dernier livre publié par Michel Onfray (1). Matérialiste ; il vaudrait mieux dire ‘naturaliste’, comme le pensaient les Anciens qui nous ont légué un héritage de connaissance et de sagesse que le judéo-christianisme n’est pas parvenu à effacer ; et préciser ‘athée’, ce qui par contre est propre à la modernité, mais qui demeure toujours aussi efficace dans cette lutte interminable qu’il faut mener indéfiniment contre l’obscurantisme. La collusion de tel obscurantisme avec les pouvoirs politiques, au sens le plus large, politiques au pouvoir et pouvoirs des médias, m’atterre : en sortirons-nous jamais ? Les exemples me viendraient facilement mais à cette heure tragique je préfère la prudence. D’ailleurs, à quoi bon ? J’ai appris dernièrement que Michel Onfray avait jeté le gant en fermant son compte Twitter : qu’en penser ?  Je suis bien conscient aussi que les dangers qui nous menacent peuvent nous assaillir de toutes parts et tous à la fois – je l’ai écrit déjà – et le péril écologique, dont la réalité est encore contestée par beaucoup, semble de plus en plus menaçant et devenu quasiment irrémédiable. En citant Pierre Rabhi, je parlerai bientôt des ‘révolutions invisibles’ qui animent bien des hommes de bonne volonté, et qu’il faut encourager sans hésiter, mais qui n’ont pas le poids sociologique des puissances d’aveuglement des ‘hommes terribles’. Il est pourtant une vérité à dire…

Le matérialisme d’Onfray, on pourrait lui reprocher de s’apparenter à un scientisme dont la critique  a été faite depuis longtemps, qui traîne des pieds encore de ci de là – et Onfray lui-même ne manque pas d’attaquer le biologisme de Changeux, par exemple, qui localise ‘bien’ et ‘mal’ dans les circuits cérébraux – mais j’ai choisi de l’appeler ‘naturalisme’ parce qu’il s’apparente plus évidemment à l’épicurisme des Anciens qui est philosophie de vie plus encore que philosophie de la matière. Sans oublier cet hédonisme si caractéristique, souvent mal compris et caricaturé, qui consiste bien à jouir du peu qu’on a et à fuir l’excès.  C’est dire aussi que les Anciens faisaient référence, explicitement ou pas, à un système de valeurs qui n’appartiennent pas en propre au règne de la nature mais qui distingue plutôt un caratère spécifiquement humain, ouvrant sur une éthique qui va plus loin que tous les positivismes. C’est aussi un vieux débat… Mais c’est à remarquer, chez Michel Onfray : le concept de nature dépasse largement les concepts matérialistes qui alimentaient les scholastiques de l’athéisme depuis le 18ème siècle. Nous ne sommes pas loin, plutôt, du panenthéisme de Spinoza qui est à mes yeux des plus honorables, une lecture vraiment magnifique de l’Univers vivant qui nous engendre sans fin et dont la religio se produit d’elle-même sans rupture ni tragédie, outrepassant également les limites d’un naturalisme stricto sensu. D’où la fameuse formule Deus sive natura expliquée dans tous les manuels. Qu’on m’excuse en passant d’utiliser des -ismes si nombreux : simple nomenclature ; étiquettes de la philosophie ‘officielle’ utiles tout de même si l’on veut savoir précisément de quoi l’on parle sans se répéter à l’infini, sans rallumer d’épuisantes et vaines polémiques. Voici maintenant la meilleure citation que je puisse faire d’Onfray, p. 137 de Cosmos, qui signale exactement le noeud capital de cette philosophie.  » Au commencement n’était pas le Verbe, qui arrive toujours à la fin, à la fumée des cierges, mais la Foudre, qui, au dire d’Héraclite l’Obscur, gouverne le monde. S’il faut être précis, et soyons-le, avant le commencement, il y a toujours un autre commencement : car, avant la foudre, il y a cette énergie qui la rend possible, puis avant cette énergie qui rend elle aussi possible ce qui fut, une autre force qui elle aussi a eu besoin d’une autre force et ce, soit à l’infini, soit jusqu’à ce que les philosophes antiques nommaient une cause incausée ou un premier moteur immobile. Car, avant l’effondrement d’une étoile dont tout procède, il y eut l’existence de ce qui s’effondre, puis les conditions de possibilité de cette existence, puis les conditions de cette condition, etc. De sorte qu’on pourrait dire plus raisonnablement, ou plus logiquement, ce qui ici revient au même, qu’au commencement était le Logos, autrement dit une raison qui, pour l’instant, en l’état actuel de nos connaissances, échappe à la rationalité connue, au raisonnable fixé, au rationnel entendu, mais demeure tout de même raison. Pas d’autre nom de Dieu ici, ni même de retour à la métaphysique, la physique suffit : des causalités en chaîne qui enclenchent des processus eux-mêmes productifs d’autres développements, etc. » À la loupe de la critique philosophique la plus aiguë il serait facile de mettre à jour les défauts de cette profession de foi puisqu’il s’agit bien de cela : aveu de l’ignorance du premier principe dont on espère qu’il est strictement ‘matériel’ – mais alors qu’est-ce à dire, cela n’est pas précisé ; chez Aristote, le premier moteur, immobile… c’est Dieu – et qu’il s’inscrit dans le temps un commencement encore inconcevable mais engendré d’une chaîne de causes et d’effets comme la mécanique classique (et classiquement rationaliste) en a cru fixer les termes pour toujours. Kant avait fait pourtant la critique définitive d’un tel point de vue ! Quelques pages auparavant, Michel Onfray avait déjà clairement explicité son souhait, celui que lui souffle son inspiration et qui oriente sa foi en la raison. « Comprendre la matérialité de l’âme et ses mécanismes s’avère un travail que les philosophes semblent incapables d’effectuer, il faut, pour ce faire un scientifique. » En effet ! M’avouant moi-même philosophe, j’accepte volontiers d’être mis hors-jeu de cette dialectique-là. Sans disputer. La foi ne se discute pas, qui peut animer aussi subrepticement un discours philosophique.

Je rapporterai ici quelques formulations qui constituent un ‘abrégé’ qu’est cette première partie d’une Brève encyclopédie du monde que Michel Onfray prévoit de publier par étapes. ‘Éthique sans morale’, prétend-il, c’est bien aussi un programme de vie qui ne néglige aucune valeur de l’existence, aucune qualité que la connaissance pourrait à l’avenir délier des fumées théologiques… J’ai choisi celles que nul d’entre nous, au fond, ne saurait négliger ou renier tout en restant, comme c’est mon cas malheureusement, attaché à la conviction d’une transcendance, d’un vrai pôle de valeurs relié à un principe absolu de nature purement spirituelle. C’est un choix qui révèle tout à la fois un partage d’engagement(s) et de ma part, indirectement, une contestation radicale de son ‘matérialisme’ ! Mais qu’il est difficile de comprendre ! Toute la philosophie a pour enjeu de dénouer cette funeste rivalité de la subjectivité comme marque exclusive de l’Esprit pur et de la matérialité comme marque sidérante d’une prétendue objectivité (objectalité) séparée. J’en viendrai forcément à citer Michel Henry dans un paragraphe suivant : c’est lui qui situe le mieux ce problème en philosophie contemporaine. On est loin d’être parvenu à le surmonter : impuissance du langage sans doute, parasité par l’objectivisme obligé de sa syntaxe qui se construit invariablement toujours à partir de l’expérience sensible. Je note ces propositions en italiques, distinctement, comme Michel Onfray l’a fait lui-même : Sculpter la nature, ne pas la supprimer (…) Connaître la loi du vivant en nous (…) Accepter notre destin de mammifère (…) Mettre la culture au service de la pulsion de vie (…) Vivre le temps des astres plus que celui des chronomètres (…) Travailler pour vivre et non vivre pour travailler (…) Habiter densément l’instant présent, être pour ne pas avoir à avoir (…) Vivre en étant et non survivre en ayant (…) Se savoir pure matière (…) Connaître le fonctionnement de sa psyché matérielle (…) Savoir que nous ne sommes pas dans la nature mais la nature (…) Récuser toute pensée magique (…) Découvrir le mécanisme de son horloge biologique (…) Vivre selon les cycles païens du temps circulaire (…) Dépasser l’épistémé chrétienne (…) Utiliser la physique pour abolir la métaphysique (…) Interroger les sagesses préchrétiennes en vue d’un savoir postchrétien (…) Récuser tout savoir inutile d’un point de vue existentiel (…) Souscrire à un matérialisme intégral (…) Expérimenter le sublime par la contemplation du cosmos (…) Se réconcilier avec les animaux (…) Prendre des leçons des animaux (…) Traiter les animaux en alter egos dissemblables ; refuser d’être un animal prédateur (…) Faire de l’éthologie la première science de l’homme (…) S’exercer à mener une vie poétique (…) Augmenter sa présence au monde (…) Emprunter aux artistes leurs voies d’accès au monde… (pp 514, 515) Ces dernières propositions sont des plus intéressantes ; elles détachent une esthétique que son amour pour l’art musical manifeste le plus pleinement. Mais comment associer ‘matérialisme’ et sens du sublime, même en citant le physiologiste anglais Burke (p. 488) de préférence à Kant, fondant cette expérience sur une émotion provoquée au spectacle direct des paysages les plus grandioses de la nature ? Et comment une autre émotion de nature comparable pourrait-elle nous commander le respect de la vie animale si comparable à la nôtre ? Je n’ai pas été convaincu.

La lecture de Michel Onfray m’a invité à une relecture, celle d’un livre moins retentissant, de Pierre Hadot (2), qui nous instruit mieux des leçons du naturalisme et de ses vicissitudes, finalement de son évolution vers une ontologie. J’ai nommé le Voile d’Isis qui commente largement le célèbre aphorisme d’Héraclite (« La Nature aime à se cacher ») pour montrer que c’est la nature même qui peut se cacher pour se préserver mais aussi pour préserver l’homme des excès de son égoïsme, cette prédation dénoncée par Vaneigem, nous l’avons vu, et Onfray. Ce qui résumerait toute notre histoire mais peut-être sans parvenir à préciser notre vraie place au sein de la nature, ce rapport secret qui ne se révèle qu’en une tout autre interprétation. Pierre Hadot distingue deux attitudes fondamentales à l’égard des secrets de la nature : « … l’une volontariste, l’autre contemplative. Nous avons mis la première sous le signe de Prométhée, qui, se consacrant au service des hommes, dérobe, par la ruse ou la violence, les secrets divins. Cette attitude a d’ailleurs revendiqué très tôt sa légitimité en affirmant le droit de l’homme à dominer la nature – conféré à l’homme par le Dieu de la Genèse – et à la soumettre, s’il le faut, à une procédure judiciaire et même à la torture, pour lui faire livrer ses secrets (…) Magie, mécanique et technique se situent dans cette tradition, et par ailleurs, elles ont pour fin, chacune à sa manière, de défendre les intérêts vitaux de l’homme (…) Quant à l’autre attitude, nous l’avons mise sous le patronage d’Orphée. Cette fois, si la nature veut se cacher, c’est notamment parce que la découverte de ses secrets est un danger pour l’homme. En intervenant techniquement dans les processus naturels, l’homme risque de les troubler, et, pire encore, de déchaîner des conséquences imprévisibles. Dans cette perspective, c’est l’approche philosophique ou esthétique, le discours rationel et l’art, deux démarches qui ont leur fin en elles-mêmes et qui supposent une attitude désintéressée, qui seront les meilleurs moyens de connaître la nature. À côté de la vérité scientifique, il faudra ainsi admettre une vérité esthétique qui procure une authentique connaissance de la nature. Ces deux attitudes sont, en soi, tout à fait légitimes, même si l’on peut déceler, dans les deux, de graves déviations possibles. Et, si opposées soient-elles, elles ne s’excluent d’ailleurs pas mutuellement de manière totale. » (p. 407) Mais, tandis que Michel Onfray s’en remet entièrement au pouvoir de la science reconnue seule capable, par la connaissance objective, de nous délivrer des passions de l’ignorance et de l’obscurantisme, Pierre Hadot distinguait une évolution de ce naturalisme même vers une nouvelle appréhension du mystère  de l’exister auquel seule, par contre, une méditation philosophique donne accès. « Le voile d’Isis ne signifie plus alors les secrets de la nature, mais le mystère de l’existence. (…) L’allégorie du voile d’Isis fournit ainsi aux romantiques un moyen littéraire d’exprimer des émotions qui, sans doute, n’étaient pas totalement nouvelles, mais qui étaient devenues de plus en plus intenses, depuis Rousseau, Goethe et Schelling : à la fois l’émerveillement et la terreur devant l’existence du monde. Il n’était plus question désormais de résoudre des énigmes particulières concernant le fonctionnement des phénomènes naturels, mais de prendre conscience de ce qu’il y a de radicalement problématique et mystérieux dans le surgissement de la totalité du réel. On peut observer la permanence de cette tradition jusqu’à notre époque. » (p. 408) J’ajouterai volontiers aujourd’hui que c’est là toute l’ambiguité de l’attitude écologique qui oscille entre scientisme déclaré – c’est évident dans le débat autour du réchauffement climatique – et mysticisme païen, ce qui d’ailleurs semble souvent affleurer dans l’ontologie prétendument ‘matérialiste’ de Michel Onfray. Je ne serai pas hors-sujet en signalant au passage la nouvelle édition augmentée du petit livre de Jean-Jacques Wunenburger sur le sacré (3). Il y souligne nettement cette nouvelle orientation du sacré à laquelle ouvre la poésie, un chemin qui va effectivement de Rousseau à Heidegger en passant par Goethe et Schelling. Ce n’est donc plus un athéisme de définition qui s’oppose à un théisme mais une perspective ontologique qui n’est bien évidemment pas du tout celle de Michel Onfray. Autant dire que nous aboutissons plutôt à cette interrogation hautement philosophique qui avait réuni en son temps Martin Heidegger et René Char, à l’origine peut-être de la gnoséologie d’un Bonnefoy interrogeant des peintres comme Morandi ou Hollan. À mon avis, nous nous tenons là au seuil de la vraie question, comme elle est posée par le logion 67 de l’Évangile selon Thomas, rassemblant l’Un du Monde et du Sujet.

C’est dans la phénoménologie matérielle de Michel Henry qu’on trouve maintenant la plus profonde et la plus éclairante analyse du problème dont j’esquisse une nouvelle fois ici les contours. C’est d’abord, et ce serait, autant l’avouer franchement, contre le choix philosophique de Michel Onfray, une dénonciation radicale du matérialisme classique par la récusation de l’objectivisme d’inspiration scientifique. Dans un ouvrage récent reproduisant les notes préparatoires à son livre Paroles du Christ (4), Michel Henry dénonce ce travers de pensée en l’appelant ‘extrincésisme’, un concept qui insiste encore mieux sur cette notion d’extériorité séparée d’une étantité à ce point étrangère et hostile à nous-mêmes. Faute épistémologique et faute morale à la fois : « Critique de l’humanisme : Quand les hommes sont-ils mauvais ? Quand, finis, ils vivent dans et de cette finitude. Le fini n’est nullement le mal en soi. Donc ni le Soi, ni la chair, ni la vie humaine n’est le mal en soi, mais elle porte la possibilité permanente, à savoir l’idolâtrie dont le péché de l’auto-érotisme/égoïsme est la figure emblématique. » (p. 43) Le ‘mal en soi’ c’est la seule affirmation purement logique de cette séparation qui m’éloigne des ‘choses’. C’est en allant encore plus loin, comme il l’a fait tout au long de la progression de son oeuvre qui avait pris pour thème l’essence de la manifestation, qu’il déplace cette notion de réalité qui revient si souvent sous la plume des auteurs précédemment cités. Il dénonce la confusion entre réalité et visibilité, mesurabilité, et invisibilité offerte à co-naissance de la seule vie affective où un Absolu se confie à lui-même à fin de se connaître – de s’exhausser comme disait Stephen Jourdain – ce qui nous éloigne totalement de tout matérialisme déclaré. « Préséance de l’Invisible (qui n’affirme pas pour autant ) l’irréalité du visible, du monde où le visible semble assurer la réalité. C’est le problème de la perception de l’invisible dans le visible… inéluctabilité des relations de la vérité philosophique et de la vérité théologique ? Mais il y a Archi-intelligibilité… Ce qui se montre, c’est Dieu lui-même dans ses actions kénotiques : auto-comunication. » (p. 53) Réponse éminemment ‘gnostique’ qu’un des contributeurs à la revue reproche à Michel Henry puisqu’il préconise le salut par la connaissance et non par l’obéissance !  C’est pourtant le point le plus aigu de la question interrogeant à la fois être et apparaître : où se porte la connaissance la plus légitime et la seule rédemptrice ? Michel Henry a toujours critiqué le logos grec et sa rationalité restée trop fidèle à son avis aux horizons transcendantaux du monde – défaut qui se retrouverait même selon lui chez Husserl et son élève Heidegger ! Mais ce sont les Grecs (Platon et les néo-platoniciens !) qui ont pourtant tenté de discerner cet entre-monde, monde ‘imaginal’ disait Corbin qui avait interrogé la gnose soufie, qui opère passage entre pure idéalité et dure matérialité. Hypothèse métaphysique qui pourrait partiellement résoudre l’injustifiable conjonction de l’être et de l’étant (le leitmotiv chez Heidegger). Michel Henry se contente d’effleurer telle hypothèse qu’il révoque aussi en la soupçonnant d’extrincésisme… en quelque royaume des Idées dont la conception, selon lui, n’échappe pas à la transcendantalité de l’orbe objective : un aveu de la difficulté rencontrée à tout le moins ! « Dans le langage, précisément, la chose se montre (comme) sensible dans le monde (semble-t-il). Alors que les qualités sensibles ne sont que des projections, donc des impressions ‘subjectives’ vivantes, et ne se montrent (par exemple) que comme qualités de la table, i.e. de l’idée de la Table qui se montre elle aussi dans le monde. » (p. 69) Mais bien entendu ce n’est pas ce que retient Michel Henry qui prétend que « le Logos de Dieu, c’est celui d’avant, de la Vie, d’avant le monde… » que seule la révélation johanique des Paroles du Christ nous confie. On n’en sort pas (ce qui a été beaucoup reproché, littéralement, à Michel Henry ; une aporie qu’il s’est attaché toute sa vie à percer !) ; j’en viens donc à penser une fois de plus que la question n’est clairement posée et résolue que dans l’évangile gnostique que j’ai tant cité, et par de simples observations évoquant la parenté du ‘dedans’ et du ‘dehors’ – cet évangile que Michel Henry a préféré ignorer en suivant les conseils de son collègue H.G Puech . C’est un autre débat et, de toutes manières, me voilà par trop éloigné des perspectives ouvertement athées et ‘matérialistes’ de Michel Onfray. La science authentique et la sagesse comme des étoiles inaccessibles ainsi que le croyait Kant ! On voit que la tentation est grande chez Onfray de remettre aux ‘lendemains qui chantent’ l’ultime résolution ‘matérialiste’ de ces problèmes.  J’ai assez dit dans ce blog qu’il était une réponse de l’intelligence et du coeur capable de nous combler, mais c’est au prix d’une libre entreprise de recherche au plus loin même de nos marges culturelles, d’un travail d’élucidation sincère et passionné repoussant nos limites naturelles, précisément ; au-delà du par-delà. Ce sera aussi une vérité indéfiniment à répéter.

(1) Michel Onfray : Cosmos, une ontologie matérialiste, Flammarion 2015

(2) Pierre Hadot : Le voile d’Isis, essai sur l’histoire de l’idée de nature, réédition par folio essais en 2014

(3) Jean-Jacques Wunenburger : Le sacré, sixième édition remise à jour, QSJ 2015

(4) Revue Internationale Michel Henry n°5 : Michel Henry, notes préparatoires à Paroles du Christ, Presses Universitaires de Louvain 2014

De la destinée : clarifier le propos ?

Je dois revenir sans tarder sur le livre nouvellement paru de Raoul Vaneigem (1) et m’expliquer plus clairement : clarifier son propos à l’aide de nouvelles citations et m’expliquer moi-même en rappelant mes thèmes de prédilection. La citation que j’ai proposée dernièrement sur le mépris définitif qu’il faut désormais opposer aux religions du passé a été mal comprise. Bien sûr, celui qui ne verrait pas aujourd’hui à quels crimes elles peuvent toujours conduire du fait de leur dogmatisme intrinsèque est un imbécile. Quant à la religio évoquée par Vaneigem ce serait plutôt cette source cachée – ‘cela’ dans l’Evangile de Thomas – qui est lumière pour tous et dogme pour aucun ! Mais pour moi la vraie difficulté vient de ce que je tente à la fois de montrer la part de vérité de cet athéisme contemporain qui s’exprime avec beaucoup d’éloquence en France – je pense principalement à Michel Onfray et André Comte-Sponville, laissant de côté les athéismes d’expression anglaise ou américaine – et les pseudo-évidences, la partialité et l’étroitesse d’un parti-pris étroitement matérialiste. C’est un vieux débat, il faut bien l’avouer, dont les termes restent indéfiniment à répéter, et dont l’urgence est devenue d’une actualité brûlante. Nous le constatons aujourd’hui.

Le choix d’un vocabulaire importe souvent beaucoup : il révèle un style, un caractère, mais aussi un engagement philosophique qui en dit d’autant plus long qu’il n’est pas explicitement annoncé. « J’oppose Destin et destinée. Le Destin est toujours sous l’emprise du malheur. La peur y suscite les alanguissements de la complaisance. La destinée, en revanche, n’obéit qu’aux sollicitations de la vie. Elle est le combat du sculpteur modelant son oeuvre et, du même souffle, se modelant lui-même. Un tel combat se suffit à lui-même : la vie lui imprime son sens, il ne connaît ni vaincu ni vainqueur, ni défaite ni victoire. La quête de l’être est un processus intime… » (p. 19) Destin s’écrit avec majuscule parce qu’il évoque la croyance des Anciens et la toute-puissance des dieux ; destinée, par contre, renvoie à notre histoire personnelle et à notre libre-arbitre, tout ce qui va dépendre de nous. J’ai assez dit tout au long des pages de ce blog qu’il s’agissait originellement de choix comparables, qui s’originent l’un comme l’autre à la source unique de notre ‘esprit’ et plus précisément, d’une représentation de notre esprit. Mais Vaneigem adopte un point de vue naturaliste (comme Onfray d’ailleurs, dont j’ai lu le dernier livre Cosmos, qui ne s’en éloigne jamais) et c’est le seul point de vue vitaliste qui semble privilégié d’emblée. Comment se fait-il dans ces conditions qu’une telle dichotomie puisse se produire dans le tracé de notre avenir ? Comment la nature peut-elle se trahir elle-même, ou plutôt comment peut-elle enfanter une race d’individus capables à ce point de la renier, quand toutes les autres demeurent soumises et déterminées par leurs instincts ? C’est évidemment le thème développé dans ce livre, rapidement esquissé dès les premières pages : « Cette prétendue nature humaine – si atrocement inhumaine que la morale la plus vertueuse échue à endiguer ses horribles manifestations – n’est que le résultat d’une dénaturation provoquée par un virage impromptu de notre évolution, par un bouleversement historique parfaitement datable. L’imposture métaphysique de l’être déficitaire continue d’occulter un phénomène vieux, selon les régions où il apparaît, de quelque huit mille à dix mille ans : l’émergence d’un système économique et social qui, en se livrant au pillage des ressources vitales, a dénaturé l’homme. L’instauration d’une société hiérarchisée, fondée sur le travail d’exploitation de la terre et de ses forces vives, a entravé le développement de sa spécificité humaine. » (p. 27) ‘Dénaturation’ n’est-ce pas, c’est bien le mot ! La mutation des sociétés humaines qui passent, à un moment donné de leur histoire, de l’économie nomade (cueillette et chasse, pêche) à l’économie sédentaire commandée par l’agriculture et la propriété, est la cause unique de cette faillite de l’évolution. Deux grands malheurs s’ensuivent, entre autres : l’invention de la religion et l’invention de la philosophie, résultat d’une déchirure qui va séparer intelligence sensible et intelligence intellectuelle ; autorité de l’expérience pratique, du terrain, contre autorité conceptuelle, livresque.

C’est dit et répété on ne peut plus clairement : « L’exploitation laborieuse du corps et de la terre instaure une distinction entre activité intellectuelle et activité manuelle (…) Notre dualité est née de la conjonction qui s’établit entre l’organisation du travail et la division de la société en classe dominante et classe dominée. » (p. 37) Par contre : « La vie est autocréatrice. La chaîne des contraires entrave leur dépassement possible. Ainsi a-t-elle opposé à l’hypothèse darwiniste une hypothèse créationniste si dégoulinante de crétinisme religieux qu’elle a dissuadé de critiquer l’Origine des espèces. Or, l’espèce humaine, en tant que manifestation particulière de la vie créatrice n’obéit aux desseins ni d’un Dieu fantasmatique – produit d’un phénomène parfaitement datable – ni d’une détermination prétendument naturelle, alors que le combat pour la survie (cette struggle for life qui correspond si bien à l’idéologie contemporaine de la concurrence capitaliste) résulte de la dénaturation de l’homme, identifié à une espèce animale supérieure. » (p.82) C’est l’intellectualité coupée de ses sources de vie qui en est responsable, celle-ci provoquée par cette organisation sociale qui sépare l’homme de toutes les autres espèces comme elle sépare les hommes entre eux suivant des degrés de supériorité, d’inégalité fondés sur la violence et l’arbitraire. La chaos qui s’ensuit est comparé par l’auteur à un labyrinthe dont toutes nos idéologies successives tentent de s’échapper sans jamais y parvenir. « Séparée du vivant, la pensée ne bâtit que des prisons. Il est évident que si la conception du labyrinthe n’offre qu’un examen approfondi de la survie, elle n’échappe pas au trébuchet de l’objet qui se referme sur le sujet et en fait le spectateur atterré de sa propre misère. » (p. 87) Vaneigem a assez de discernement pour reconnaître la plus grave conséquence de cette déchirure : l’opposition artificielle entre sujet et objet qui nous entraîne à toutes les violences sans jamais nous libérer d’une angoisse existentielle qu’aucune religion ne parvient non plus à soulager. C’est l’impasse même de notre société, de notre civilisation : péril écologique et permanent danger d’affrontement entre civilisations dont les concepts, tous fondés sur un égal aveuglement, s’affrontent en dogmatismes irréconciliables. « Je n’ai, pour me venir en aide, que la conscience d’une alchimie du moi. Par elle s’opère le passage de l’intellectualité – de l’intelligence séparée – à l’intelligence sensible d’un corps qu’une puissance vitale irrigue, universelle, immanente. » (p. 94)

Ce thème de la ‘puissance vitale’ va être constamment repris et développé, des accents qui rappellent tantôt ceux du stoïcisme ou de l’épicurisme, tantôt ceux des philosophes matérialistes du 18ème siècle, sans oublier non plus des thèmes gnostiques recyclés par les croyances à l’alchimie datant de la Renaissance. Mais il y a une éthique qui s’y ajoute, manifestant ce consentement de l’intelligence humaine à poursuivre et accomplir les desseins de la nature en vue d’une harmonie cosmique, ce qui rejoint une ‘mystique’ de l’aveu même de son auteur. « Bien sot celui réduirait à des ‘recettes de bien-être’ une volonté de renaturation sollicitant un effort constant. Elle est le fruit d’un patient éveil, qui s’insinue jusqu’au plus profond de mon sommeil. Vouloir que mes bonheurs futurs nourrissent mon présent n’est pas une vaine rêverie. C’est un exercice de conscience et concentration. Il n’y a que les intellectuels, les sclérosés par l’esprit, pour appeler ‘mystique’ ma volonté de rétablir l’unité de la nature matérielle et de la matérialité énergétique, qui constitue l’existence. » (p. 107) Et c’est la conscience humaine dans sa manifestation globale, désentravée de toutes les représentations qui lui fixent définitions et conditions, qui peut s’en charger en suivant ses propres élans. « La conscience expérimente l’adéquation de la pensée et du vivant. ‘Être ce qu’est ma pensée’ n’a rien de commun avec la manière dont la tête donne des ordres au corps, le manipulant comme une machine. ‘Être ce que je pense’ implique un processus poétique où la pensée s’incarne, où elle prend vie dans le corps en le vivifiant. Elle traduit l’intrusion, dans le phénomène vital, d’un élément catalyseur : la puissance créatrice de l’homme assumant sa spécificité humaine, sa destinée. (…) L’important n’est pas que nos désirs s’accomplissent, c’est que s’accomplisse en nous l’homme de désir. » (p. 132) L’homme de désir est l’homme qui appelle cet accomplissement et qui le réalise à ce prix, la réunion harmonieuse de l’intelligence et de l’énergie qui jaillissent en nous comme forces de nature. « Nous sommes dotés de deux corps, un corps vivant, à la fois matière et énergie, et un corps mécanique que des conditions historiques particulières ont greffé sur le premier. (…) Le corps de l’homme n’est pas la somme des éléments qui le composent. Il est un tout. En chacun de ses constituants réside une totalité à laquelle la vie confère sa puissance. (…) La conscience est omniprésente. De chaque organe émane une pensée qui alimente l’intelligence sensible – autrement dit, l’intelligence globale – dans le même temps que celle-ci la nourrit. (…) La conscience humaine participe de la totalité du corps… La conscience, qui affine l’homme, appartient à la nature et au dessein de l’espèce humaine en ce qu’elle implique le dépassement – la conservation et la négation – des espèces minérales, végétales et animales. (…) Le corps mécanisé fonctionne, le corps vital crée. (…) De la dualité qu’entraîne la scissiparité du corps découle une distinction fondamentale entre le mental, ou intelligence sensible, et l’appréhension intellectuelle. La conscience émane à la fois de la totalité du corps énergétique et de ses éléments particuliers. La fonction intellectuelle relève de la domination de l’esprit sur la matière avilie, réduite en esclavage. Un conflit permanent oppose l’intelligence du corps, qui tente de faire entendre sa voix, et l’intelligence mécanique, accoutumée à la discréditer, voire à l’étouffer. (…) Nous resterons assujettis à l’absurde obligation d’être ce que nous ne sommes pas tant que l’avoir – l’appropriation, la prédation – déterminera notre existence. » (pp. 132 à 140) Je pourrai multiplier ces citations, ajouter des nuances qui viennent ici et là ajouter profondeur et finesse à la vision proposée – par exemple la distinction entre ‘instant’ et ‘moment’ qui distingue une inédite conception du temps – ce sera toujours la même thèse que je qualifie de ‘naturaliste’ qui se trouvera exposée avec sa foi vitaliste si particulière, le choix des faits prétendument historiques qui la soutiennent et des concepts en apparence scientifiques qui la renforcent. Je n’y insiste plus.

Voici une dernière citation qui utilise le concept de religio apparue dans les dernières pages du livre – dernières pages aussi des enseignements si riches que nous offre Vaneigem – et qui sont très proches, je l’ai signalé, des conclusions d’un Michel Onfray auquel je consacrerai un article la fois prochaine. Mais pour dire la même chose ? Répéter un credo qui n’est pas le mien ? Et quelle discussion entamer quand une telle incompatibilité fondamentale, essentielle, oppose un athéisme déclaré à un spiritualisme d’intuition ? Voici également rappelée cette ‘chaîne’ conceptuelle qui donne toute leur force aux théologies qui nous éloignent tant de la terre tout en se souciant si fort de nous y garder reliés, rattachés, par ‘religion’ révélée purement fantasmatique. « Fidèle à l’exigence de relier pour enchaîner, la religion veille à établir une communication permanente entre le vécu, l’émotion, la pensée et son emprise ecclésiale, dont elle entend subjuguer l’homme et la société. Le christianisme affirmera ainsi que l’homme se réjouit, souffre, s’abîme, s’élève en la personne de son messie Jésus. Le génie de Bach a été de traduire cette puissance de vécu avec une telle intensité que joies, tristesses, exaltations, dépressions, délires l’emportent par leur universalité expressive sur le bavardage dogmatique et les mièvreries évangéliques qui leur servent de support. Ce qui persiste du principe de religio – nouant les aiguillettes de l’esprit – c’est sa forme originelle, son Urform, la relation entre un mouvement passionnel et un vaste dessein qui en l’occurence ne relève pas d’un système religieux mais de l’authenticité de l’être humain, restitué à son devenir. » (p. 226) J’aborderai Onfray par la même allusion au pouvoir libérateur de la musique, sa naturelle et inexplicable sacralité : un coin efficace pourtant enfoncé dans la cuirasse du matérialisme pur et dur de ces hédonistes qui avancent si hardiment sur les chemins de la vie en ignorant la source véritable de toutes leurs énergies et principalement l’origine de toute vérité dont ils se veulent les meilleurs serviteurs.

(1) De la destinée : Cherche-Midi, octobre 2015

La seule réponse…

Je suis à la lecture du dernier livre paru de Raoul Vaneigem ; j’y reviendrai bientôt… (De la destinée – au Cherche Midi) J’y trouve ceci :

« La fin des religions ne procédera pas d’une volonté de les écraser. La répression multiplie les martyrs et les assassins, sanctifiés par la vengeance. Seul ce qui nous relie à l’énergie terrestre et à la présence universelle du vivant brisera la chaîne que la religion a forgée entre le ciel et la terre. La vraie religio n’est rien d’autre. » (page 231)

Je souligne : « …Seul ce qui nous relie… à la présence universelle du vivant… »

En ce tragique mois de novembre…

La seule menace…

Et la plus terrible menace, en quelques mots, par Boualem Sansal : extraits d’une interview accordée au Monde daté du 31 octobre :

« – Vous ne faites pas confiance à l’être humain ?

– À l’individu, si, quand il arrive à s’autonomiser, à se libérer des prescriptions générales. Sinon, la capacité des hommes à céder du terrain est incroyable. Ils se laissent mettre la corde au cou à toute vitesse. Voyez ce que les nazis ont fait des Allemands en très peu de temps. L’humanité me désespère : dès que les humains sont plus de trois, ils deviennent des moutons… »

Je souligne : « À l’individu, si… » C’est ainsi résumé : avec cette contradiction, notre condition si dramatique.

Les deux seules questions

Je l’ai bien assez écrit et illustré : la première question est celle de l’identité personnelle, et par conséquent de tous les problèmes qu’elle pose, qui ne peuvent trouver de résolution que dans une réponse personnelle, dans la traversée même des épreuves de l’existence. La deuxième question est celle de l’art, de la mission de l’art, je l’ai écrit aussi, mais c’est bien de la mission de la culture plus généralement qu’il s’agit, de ce que la parole et les élucidations qu’elle favorise peuvent apporter à la première résolution. Pour un nouveau regard porté à ces questions, je profiterai aujourd’hui de l’occasion offerte par la création à Paris, en ouverture de la nouvelle saison de l’Opéra, de l’oratorio (ou opéra biblique) d’Arnold Schoenberg : Moïse et Aaron, dans la nouvelle mise en scène de Romeo Castellucci. Je ne vais pas rappeler ici les termes de cette fable. Par contre, le problème posé à Schoenberg était celui de la transition entre un post-romantisme qui avait déjà donné tout le meilleur de lui-même (Bruckner et Mahler, sans oublier le ‘spectacle total’ imaginé par Wagner) et une modernité révolutionnaire (le dodécaphonisme) qu’il souhaitait incarner, lui le premier puisqu’il en était l’auteur. Au fond c’est toute la question qui m’intéresse : l’antithèse ou la rivalité apparente entre l’essence et le sens, l’invisible et le visible, la possibilité de ‘le’ dire, de l’exposer, pour l’éducation des hommes. Et quelle intuition en réaliserait la possible fusion sans confusion, ce que nous a expliqué Stephen Jourdain toute sa vie. Mais je me souviens d’un beau texte de Michel Ribon à ce sujet dans son livre sur la musique (1) et je vais me permettre de le citer au paragraphe suivant. Sinon je renvoie à tous mes textes précédents sur la mission de l’art, ses obstacles et ses faux-semblants. Somme toute, une seule question qui interroge deux mille cinq cents ans de civilisation philosophique et qui n’a jamais cessé de retentir.

« On sait que, dans l’histoire de l’art, l’opposition du sacré (païen) et du religieux (ou du saint) dans leur rapport à l’inapprochable Proximité n’a cessé de donner lieu, du Moyen Âge à la Contre-Réforme, à des polémiques enflammées. Une telle opposition se trouve illustrée dans l’opéra de Schoenberg, Moïse et Aaron. Dans cette œuvre magistrale qui semble plus proche d’un oratorio que d’un opéra, deux esthétiques, deux accès à la divinité, s’affrontent. Une esthétique de la transcendance portée par le chant parlé (le Sprechgesang) rejetant tout ornement : une voix qui symbolise l’introversion et la pensée douloureusement réfléchie ; c’est celle du sublime, de la pureté irréductible de l’Idée invisible, du Dieu irreprésentable et invisible et donc de la rigueur : rigueur que personnifie Moïse dont le cri s’élève, de façon quasi-désespérée, vers les hauteurs : « ô parole, parole qui me manque ! » (fin du IIème acte). Et une esthétique de l’immanence, celle du beau, de la belle et lumineuse image, et qui se situe à l’échelle humaine dans les brillants symboles que sont la statue du Veau d’or et la voix fascinée d’Aaron qui, attiré par le bel canto, chante la gloire du visible, du sensible : une voix qui symbolise l’extraversion et l’action vers les masses. Deux esthétiques dont on peut penser que leur opposition ou leur complémentarité est un enjeu capital de l’art contemporain où se sont opposés, au siècle dernier, les tenants de l’art dit abstrait – comme Malevitch, ce mystique tourmenté par la transcendance – et ceux, infiniment plus nombreux, de l’art figuratif. Bien que la préférence de Schoenberg semble aller à l’esthétique austère du sublime et non vers l’esthétique sensualiste du beau et la vanité de ses images, son opéra paraît inachevé, comme s’il lui avait semblé impossible d’opter résolument pour l’une en sacrifiant l’autre ; d’ailleurs, le chœur reproduit, en le soulignant, le balancement qui va de l’attitude de Moïse à celle de Aaron. Ainsi, comme le dit Adorno admirateur du musicien, si l’œuvre de Schoenberg semble se briser sur les hauteurs – la musique elle-même, remplacée par un texte parlé, disparaît au troisième et dernier acte – en voulant atteindre l’Idée vers laquelle toute cette œuvre ne cesse de tendre l’oreille et la main, n’est-ce pas parce qu’elle exprime de façon allégorique une ‘antinomie inhérente à l’art lui-même’ ? Comment, en effet, exprimer sans la fausser, l’Idée dans sa pureté ? Ne sommes-nous pas d’abord des êtres sensuels ? » (pp 236-238)

(1) Michel Ribon : Le Gouffre et l’Enchantement, Magies de la Musique ; Buchet-Chastel 2006

Juste un instant (38) : lire David Foster Wallace ? (2)

La prolixité stupéfiante de l’écriture wallacienne, c’est la réunion d’une psychologie des profondeurs et d’une sociologie de masse, l’écrivain utilisant simultanément le même instrument, comme un microscope ou un macroscope. Invariablement, d’une page à l’autre : si bien que le plus invraisemblable s’impose comme le plus réel grâce à la méticulosité quasi-morbide de l’observation rapportée ; une réalité, et c’est toute la force d’un art du roman parvenu au plus fort de ses moyens d’expression, une réalité qui prend un poids incontestable, un art qui force la conviction comme une preuve scientifique, une sorte d’agrandissement photographique si vous préférez ! Un exemple, encore une fois, le dira mieux que tout commentaire. Une situation purement imaginaire : l’abandon soudain par les usagers de la vidéophonie pour la ‘bonne vieille’ téléphonie audio…

« La réponse, sous forme de résumé trivalent, est : 1/ le stress émotionnel, 2/ la coquetterie, 3/ une forme d’étrange logique auto-oblitérante dans la micro-économie de l’abonné high-tech.

1/ Il s’avéra qu’il y avait, dans les interfaces téléphoniques visuelles, quelque chose de terriblement stressant qui n’apparaissait pas dans les interfaces téléphoniques uniquement audio. Les utilisateurs de vidéophone s’aperçurent tout à coup que la téléphonie conventionnelle audio produisait une illusion insidieuse mais totalement merveilleuse. Ils ne l’avaient pas remarquée auparavant, cette illusion – elle était si complexe émotionnellement que seule sa disparition permit d’en prendre conscience. Les bonnes vieilles conversations téléphoniques uniquement audio laissaient supposer que votre interlocuteur vous accordait toute son attention alors que vous-même vous permettiez de ne lui accorder qu’une attention toute relative. Une conversation audio traditionnelle – au moyen d’un combiné manuel dont l’écouteur ne contenait que six petits trous mais dont le micro (ce qui fut jugé significatif par la suite) en contenait 6 puissance 2, soit 36 – vous mettait sur une espèce d’autoroute hypnotique de rêverie semi-attentive : tout en conversant, vous pouviez regarder autour de vous dans la pièce, griffonner, vous recoiffer, arracher de petites peaux autour de vos ongles, composer des haïkus sur un bloc-notes, touiller le contenu d’une casserole ; vous pouviez même vous livrer à un langage parallèle indépendant sous forme de signes et de mimiques exagérées aux personnes proches de vous dans la pièce, tout en donnant l’impression d’écouter attentivement la voix à l’autre bout du fil. Toutefois – et là était la merveille, rétrospectivement -, pendant que vous partagiez ainsi votre attention entre le téléphone et diverses occupations détournées, vous n’étiez pas hanté par le soupçon que votre interlocuteur pouvait, de son côté, partager pareillement son attention. Au cours d’une conversation traditionnelle, vous pouviez, par exemple, procéder à la palpation d’un bouton sur votre menton sans être préoccupé par l’idée que votre interlocuteur consacrait peut-être au même moment une grande partie de son attention à une palpation du même type. C’était une illusion basée sur l’oralité et oralement entretenue : la voix à l’autre bout du fil était dense, comprimée et transmise directement dans votre oreille, ce qui vous laissait imaginer que l’attention du détenteur de la dite voix était également comprimée et concentrée… alors même que la vôtre ne l’était pas, voilà le truc. Cette illusion bilatérale d’attention unilatérale était presque puérilement gratifiante d’un point de vue émotionnel : vous étiez porté à croire que vous receviez l’attention complète de quelqu’un sans avoir à lui rendre la pareille. Avec l’objectivité du recul, cette illusion est arationnelle, à la limite du fantasme : c’est un peu comme mentir aux autres en croyant qu’eux ne le savent pas.

La vidéophonie rendait le fantasme caduc. Les appelants découvrirent qu’ils devaient affecter le même genre d’expression hyperattentive que lors d’une conversation en face à face. Les appelants, qui naguère se laissaient aller inconsciemment au griffonnage oisif ou à la rectification d’un pli de pantalon, paraissaient maintenant impolis, distraits ou narcissique comme des gamins. Ceux qui, encore moins consciemment, se pressaient des boutons ou se curaient le nez voyaient désormais, quand ils levaient les yeux, des expressions horrifiées sur les visages de leurs interlocuteurs. Il résulta de tout cela un stress vidéophonique.

Pire encore, bien sûr, était l’impression traumatisante d’être chassé du paradis quand, cessant momentanément de tracer le contour de votre pouce sur votre pense-bête ou de rajuster l’angle de frottement de votre caleçon, vous vous aperceviez que votre interface vidéophonique était en train d’ôter distraitement le ferret d’un lacet de chaussure en vous parlant et découvriez subitement que votre fantasme infantile consistant à croire que l’attention de votre interlocuteur vous était acquise pendant que vous griffonniez ou tripotiez vos parties génitales était une illusion caduque, que vous ne reteniez pas davantage cette attention qu’il ne retenait la vôtre. Les vidéophonants découvrirent que cette concentration était monstrueusement stressante. » (pp 203-205)

Je vous épargnerai les paragraphes /2 et /3 qui décrivent, avec le même luxe de détails, les inventions destinées par les industriels et commerciaux à pallier tous ces inconvénients, inventions qui créaient à leur tour de nouveaux inconvénients, souvent pire, et ce jusqu’à l’abandon pur et simple de la dite vidéophonie ! La vidéophonie exigeait une transformation des apparences impossible à obtenir, même avec un masque : autant donc l’abandonner ! Pour un homme de mon âge, je le dis en passant, c’est un aveu quelque peu dérangeant mais qui rejoint bien l’observation wallacienne : je suis halluciné de constater les comportements ‘arationnels’ des gens, par exemple les voir marcher rapidement dans la rue, téléphoner sans s’arrêter ni ralentir, tenant parfois leur ‘portable’ serré entre le cou et l’épaule quand ils ont les deux mains occupées… Sans s’arrêter ! Surtout pas ! Cela peut être également valable d’un cycliste qui ne tient plus son guidon des deux mains, qui n’hésite pas non plus à couper, en même temps, la ligne de tramway !!! Ce qui signifie… que l’infinie comédie est un titre judicieusement choisi !!! En fait une soumission totale aux caprices les plus irresponsables d’individualités totalement déréglées et rendues inconscientes, aveuglées, par leur environnement technologique. Toute éducation n’est-elle pas avant tout une éducation de la conscience et précisément de l’attention ? Et voilà que nous en sommes bien là, parvenus à ce degré d’aliénation et de désordre, et sans espoir de nous en guérir dans cette société : a tale told by an idiot…