Comment ruiner la réalisme ? En revisitant notre conception, notre expérience aussi, du réel ; par un examen approfondi, une longue investigation portant à la fois sur les notions d’objet – éprouvé – et de sujet – ressenti. Ce travail a été celui du fondateur de la phénoménologie, Husserl (après Descartes, faut-il préciser pour bien baliser le chemin…), et par ses successeurs autant français qu’allemands. C’est aussi ce que j’ai pu constater dans cette récente publication d’Alter précédemment citée, riche de nombreuses contributions. C’est encore à la lecture de cet ouvrage que je poursuis mon enquête, complémentairement aux pages que je lui ai consacrées dans mon livre Dedans comme Dehors. Un de mes lecteurs étranger m’a reproché ma sévérité à l’égard de Claude Romano, en particulier sa vigoureuse prise de position en faveur d’un réalisme. J’aurais dû citer, d’après lui, la première partie de son article portant sur le dévoilement, qui introduit et éclaire les choix de sa conclusion. Car ce problème-clef chez Heidegger révèle un autre problème crucial, celui d’une véritable ‘aporie phénoménologique’, à laquelle Etienne Bimbenet consacre tout un article dans le même recueil (pp 91/119). Ceci appelle quelques explications sur les partis-pris de la phénoménologie historique, le choix même de son nom, son programme : ‘revenir aux choses-mêmes’, et donc sa tentative de ré-écrire entièrement le chapitre d’une définition renouvelée de la science, révisant les concepts fondamentaux d’objectivité, de sujet et objet, etc. D’écrire une nouvelle métaphysique finalement, que de plus jeunes auteurs (A. Schnell notamment) appelleront ‘phénoménologie transcendantale’.
Je citerai longuement ici Etienne Bimbenet : « Husserl navigue entre deux écueils. Celui d’une objectivité recherchée, d’une part, mais grevée d’un défaut d’intuition qu’il considère depuis le début comme la grande insuffisance de l’objectivisme logique. Celui inversement d’une auto-attestation intuitive des actes de connaissance dans la psychologie empirique, mais sachant que guette, de ce côté-ci le relativisme. Cela signifie que dans sa tentative de refonder la connaissance il regarde, étrangement, dans deux directions que tout sépare. Il veut les droits de l’objectivité, il veut la loi d’airain de la logique… mais parce que la preuve officielle ou le certificat public ne lui suffisent pas, il va chercher ces droits dans une psychologie intuitionniste des actes de connaissance. (…) Le regard phénoménologique est ainsi non pas simple mais double, ou diplopique. Il regarde d’un même mouvement vers l’objectivité du savoir et vers la subjectivité de celui qui sait. (…) Par une décision philosophique qui est certes d’époque, mais que rien n’empêche d’évaluer pour elle-même, il pose que si je n’accomplis pas moi-même la ‘liaison collective’ de différents contenus sous une visée unifiante, si je ne suis pas là, penseur singulier, pour voir en face mon acte de numération et sa structure a priorique, alors rien ne garantira cette idéalité. Le plus général et le moins singulier ne pourra s’attester que dans une intuition sur mes propres vécus de conscience, que moi seul puis accomplir. (…) A condition de penser ainsi la ‘sphère de l’auto-évidence absolue’, comme une ipséité toujours sûre de son fait plutôt que comme, par exemple, un royaume de la pensée pure, on peut comprendre que la philosophie puisse s’établir en un tel lieu. Cette sphère égocentrée ne nous enfermera pas. On peut y séjourner avec l’assurance qu’elle nous ouvrira toutes grandes les portes d’une science du monde, et ce tant que le sujet connaissant pourra se dire l’auteur de son savoir, celui qui sait être présent à lui-même à tous les aspects de ce savoir. Tel serait le contrat phénoménologique : à la condition expresse que j’y sois subjectivement présent, alors tout me sera objectivement rendu présent ; si c’est bien moi et non un autre qui suis au départ du savoir, celui-ci touchera son but.
… la phénoménologie est puissante dans son but – restaurer la validité inconditionnée du savoir -, mais fragile dans son procédé – l’auto-attestation subjective des états de conscience. Elle ambitionne la vérité pour tous et pour personne, mais en requérant pour ce faire la ‘mienneté’ d’une prestation singulière. Et ce recours au ‘chaque fois mien’ est son talon d’Achille… Sous un certain grandiose philosophique (la phénoménologie comme science rigoureuse ou science de la science), subsiste une certaine vulnérabilité. Chacun est seul avec lui-même et ses états de conscience dans cette oeuvre de refondation ; la validité objective reste tributaire d’intuitions auxquelles chacun est libre de se prêter ou non.
Le débat du subjectif et de l’objectif fait place à l’antinomie de la présence à soi et de la transcendance de ce qui existe ; plus avant que la connaissance objective, c’est l’existence même du réel qui est en question ; plus profondément que la gnoséologie, l’ontologie. (…) La phénoménologie, repensée ontologiquement ou depuis notre rapport perceptif à l’être, orchestre le heurt de deux absolus. D’un côté l’absolu de la subjectivité vivante, présente à elle-même dans ses différentes expériences ; de l’autre l’absolu de l’objectivité, et ultimement de la chose existante et imprésentable. Elle trouve une garantie épistémique dans l’autorité du voir en première personne ; mais elle ne peut faire en même temps, dans sa fidélité au sens de cette expérience, sans la transcendance d’un monde dont l’existence ne peut être que crue sur parole. Elle est en suspens entre l’autorité de la première personne sur sa propre expérience, et celle d’un monde dont l’existence, commune à tous les vivants possibles, ne se discute pas.
Tout acte de pensée présuppose des objets préalablement posés. Cette assomption ontologique est l’oeuvre du langage. La présupposition est pragmatique ou performative, elle fait être, elle fait comme si. Preuve en est que même en l’absence de la chose dont on parle, même là s’impose l’injonction de référence ; nous ne pouvons faire autrement que de présupposer que quelque chose est là, dont nous parlons, et qui attend d’être révélé par nos jugements. (…) Comme vivants parlants, nous sommes en suspens entre deux types antithétiques d’intentionnalités. En tant que vivants nous nous entourons de choses qui sont fondamentalement des choses pour nous… Mais en tant que qu’êtres parlants nous présumons (performativement, par le fait de nommer et donc d’enrôler prédicativement tout ce qui nous entoure) un monde de choses en soi, qui sont là même en notre absence. Comme vivants nous sommes subjectivement centrés sur nous-mêmes, mais comme vivants parlants nous ne cessons de nous décentrer en direction d’objets qui veulent être le centre. L’absolu d’une vie qui polarise tout l’apparaître depuis soi, d’une intentionnalité vitale qui ne donnera jamais que du subjectif-relatif, doit composer en nous avec l’absolu d’une intentionnalité réaliste, présumant un monde qui nous a précédés et nous survivra. (…) La phénoménologie doit composer en même temps avec l’objectivité et la transcendance des choses, avec la chose pour tous et ultimement pour personne. Son tropisme de première personne doit constamment faire avec son allégeance à la troisième personne, l’autorité de la vie avec celle du réel, la présence à soi avec l’absence à soi. (…) Une entreprise de refondation du savoir, comme l’est la phénoménologie, ne saurait échapper à ce que nous sommes, ou sommes devenus ; en tant que vivants parlants, nous ne saurions penser, philosopher, produire une ‘science rigoureuse’, autrement que depuis la double autorité de la vie et du langage. » (p 110)
Je fais retour maintenant à l’article de Claude Romano ; nous verrons bien que s’y rejoint la même problématique : « Le phénomène peut signifier, ou bien la simple apparence où la chose se présente comme autre qu’elle n’est, ou bien la présentation en personne de la chose. Mais, si l’on veut éviter toute dualité entre le phénomène et la chose qui rétablirait un écart par la suite impossible à combler entre la conscience perceptive et le monde, il convient de distinguer, à l’intérieur du phénomène compris donation en personne de la chose, entre une conception pour laquelle le phénomène et la chose restent numériquement distincts et une conception pour laquelle le phénomène est la chose elle-même dans sa manière de se présenter à nous. Je propose d’appeler ’dévoilement’ ce second type de phénoménalité, et je prends ce terme dans un sens neutre par rapport à son sens heideggérien… Lorsque la chose apparaît, la question se pose de savoir si elle apparaît telle qu’elle est ou autrement qu’elle n’est, si elle apparaît elle-même ou seulement par le truchement d’autre chose (un ‘phénomène’ compris comme une représentation mentale et un double de la réalité extérieure). En revanche, lorsqu’une chose se révèle à nous, il n’y a plus place pour une telle question. Comme l’indique l’image du dévoilement, c’est-à-dire de la levée d’un voile, plus rien ne s’interpose entre la chose et nous-mêmes, aucun voile phénoménal qui nous empêcherait de l’atteindre en personne. Tandis que la notion de phénomène reste ambiguë, car laissant prise à une interprétation phénoménale du phénomène comme un double intérieur de l’objet, la notion de dévoilement, entendue au sens tout à fait courant de ce terme, lève cette ambiguïté en écartant pour ainsi dire l’idée d’un voile des phénomènes : seul peut se dévoiler à moi quelque chose qui existe, et existe tel qu’il m’apparaît, du fait de ce dévoilement même. Et si le dévoilement a trait d’abord au tout de la manifestation, au monde lui-même, si ce qui se dévoile à moi, en tout premier lieu, c’est le monde comme tel, alors la question d’une dualité entre le phénomène et la chose, entre l’être et sa représentation, ne se pose tout simplement plus. » (p 300)
C’est ici que je retrouve une intéressante critique de Husserl et de l’aporie phénoménologique relevée par Bimbenet : « L’idéalisme transcendantal repose sur la thèse d’une dépendance asymétrique du monde vis-à-vis de la conscience : la conscience transcendantale n’a pas besoin du monde peut-être, tandis que le monde, lui, a besoin de la conscience… Or le gouffre ontologique qui se creuse alors entre ces deux régions, entre l’être absolu de la conscience et l’être relatif du monde, est tout simplement incompatible avec la thèse ontologique sur laquelle repose tout réalisme : le monde et les choses existent indépendamment de la conscience, ils ne sont pas tributaires en leur être de celle-ci. Comment concilier cette thèse de la dépendance ontologique asymétrique du monde à l’égard de la conscience, sceau de l’idéalisme transcendantal, avec ce qui constitue le pivot de tout réalisme : une thèse d’indépendance ontologique ? » (p 304) Mais pourquoi les penser séparément, à l’écart l’un de l’autre, quand il sont si manifestement interdépendants, liés à l’intérieur d’une même totalité de réalité ? Cette relation finalement, pour C. Romano, serait constitutive de ce monde réalistement conçu en lui-même : « Penser le dévoilement du monde ou de l’être n’est réellement possible que si l’on adopte une conception réaliste : non pas un réalisme représentatif (appelé aussi réalisme indirect) qui affirmerait que les phénomènes sont des représentations mentales nous présentant adéquatement la réalité extérieure ; mais un réalisme direct, et même un réalisme naïf affirmant que ce qui s’offre à percevoir en une perception, c’est la chose et nullement une apparence subjective qui en diffèrerait numériquement. En d’autres termes, le phénomène n’est pas une réalité mentale distincte de la chose : c’est la chose dans sa relation à nous. Ou, pour le dire autrement, le monde est un constituant de sa propre perception : il est présent là, lui-même, devant nous, et nous établissons avec lui un contact direct au moyen de la perception. » (p 317) Et je reprends la citation finale, conclusion de cet article que j’avais déjà publiée : « Le monde n’est ni sa manifestation, ni la totalité de ses manifestations ; il n’est pas davantage le retrait qui appartient à l’Ouvert, car ce retrait, comme le phénomène de l’Ouvert lui-même, sont des traits de l’apparaître du monde, et non des traits de celui-ci. Du point de vue de son être, le monde est ontologiquement indépendant de nous et de tout sujet qui pourrait l’expérimenter, il est quelque chose de non-relationnel ; c’est seulement du point de vue de son apparaître que le monde se présente à nous en corrélation avec nos propres capacités d’expérience, elles-mêmes nécessairement finies. » (p 322)
Ma recension serait incomplète et injuste si je ne citais pas également Grégori Jean qui, à son tour, pose la question de l’apparaître, en termes bien différents toutefois. Contrairement aux auteurs précédemment cités, il n’y reconnaît pas la seule possibilité de la constitution d’un monde auto-suffisant, étranger, et qui se donne uniquement aux conditions de cet apparaître d’une chose à jamais indépendante de notre regard. Il appelle ‘phénoménologie verticale’ cette ‘illimitation de la pensée’, un thème sur lequel je reviendrai également par l’analyse d’un texte d’Isabelle Thomas-Fogiel récemment publié. « De fait, la reconnaissance à l’apparaître d’une telle puissance – l’a priori corrrélationnel – se trouve bel et bien opérée par deux phénoménologues contemporains, mais de deux façons et dans deux cadres non seulement différents mais bien opposés – celui d’une phénoménologie ‘vitaliste’ de l’agir d’un côté, celui d’une cosmologie phénoménologique de l’autre. Le premier est Michel Henry qui formule explicitement la diagnostic destiné à nous y conduire : la thèse réitérée de la critique (de Kant), c’est que la formation phénoménologique du monde est à jamais incapable de poser par elle-même la réalité qui constitue la contenu concret de ce monde – réalité que Kant dut demander à la sensation.(in Incarnation, Une philosophie de la chair p 69) D’où la description au §4 d’Incarnation où c’est plus frontalement la conception phénoménologique ‘historique’ de l’apparaître qui se trouve prise en vue, de la structure éidétique de ce qu’il nomme l’apparaître du monde, et auquel, sous l’expression d’indigence ontologique, il reproche justement de manquer cette puissance ontogénétique : L’apparaître du monde est incapable de conférer l’existence à ce qu’il dévoile (…) Le dévoilement dévoile, découvre, ‘ouvre’, mais ne crée pas. L’étant, ce qui est, se donne dans son dévoilement même comme indépendant du pouvoir qui le dévoile, comme antérieur à lui. Le ‘il y a’, le ‘il est’ ne peut dire ce qui ‘est’, ce que ‘il y a’, et cela parce qu’il n’est jamais en mesure de le poser dans l’existence. (Ibid. p 61) Voilà pourquoi, a contrario, la phénoménologie henryenne entend nous reconduire à un autre mode d’apparaître – celui de la vie subjective – qui, par contraste avec cette indigence ontologique du monde, se verra doté de cette puissance ontogénétique qu’aurait méconnue la ‘phénoménologie historique’ et qui, chez Henry, se définira comme une ‘puissance d’engendrement’ des vivants dans la vie identique à sa puissance de faire être leur agir. » (p 245) Pour Grégori Jean, l’autre phénoménologue contemporain, auteur de cette cosmologie phénoménologique qui ouvre une voie inédite de verticalité, de débordement, est Renaud Barbaras – également cité précédemment, je n’y reviens pas.
J’ajouterai à la leçon de Michel Henry, celle de Michel Bitbol (et j’ai consacré maints articles comparant les deux auteurs, l’un ajoutant le regard scientifique au regard phénoménologique). Il m’a paru indispensable de le rappeler. C’est à ce palier de connaissance vraiment révélatrice, parce que permettant de dépasser enfin légitimement les limites de la métaphysique ( et plus loin encore que nous l’ont permis Kant et plus tard Heidegger ) que nous sommes parvenus aujourd’hui. Dans l’article suivant je reviendrai précisément sur les limites de la notion de transcendantalité et sur l’ouverture possible de son dépassement. Par la philosophie, d’abord. Par l’art, également, cet autre ‘chemin’…