La haine de la ‘preuve’ ?

La haine de la preuve ! Je veux dire la haine viscérale qu’inspire aux non-philosophes ce concept de ‘preuve’ ! En un jour j’ai reçu une pluie de reproches et de moqueries comme jamais ! Et pourtant, en parlant de ‘preuve esthétique’,  j’avais voulu désigner la force d’une impression plutôt que l’éloquence ou la pertinence d’une démonstration ; une vérité ressentie dans l’immédiat, totalement englobant ; une réalité sans exclusion, où l’éloignement de la sensation n’inspire nul ressentiment de séparation ! Mais mes allusions littéraires et philosophiques – le tort que j’ai de ne pas les exclure à jamais – ont entraîné l’effet inverse. Mon astuce est pointée du doigt : j’ai voulu administrer une preuve ! J’ai tenté d’expliquer – une fois de plus n’est-ce pas ? – et tenté d’administrer une preuve, voilà toute ma faute !!!

Quand tout mon propos, et je viens de me relire, vise à l’inverse. Je décris l’évidence riche du bouton de rose (couleurs et formes) pour donner la mesure de la force de cette impression soudaine qui avait valeur de preuve – preuve que je répudiais dans son acception habituelle, mais par d’abusives et insistantes citations d’histoire de la pensée – et on vient me redire que la beauté de la rose se suffit d’elle-même, « sans pourquoi ». Oui, certes, « sans pourquoi », et je ne m’appuyais pourtant ni sur un savoir botanique, ni sur une croyance ou une affirmation théologique. « C’est là : fini » dis-je ! Ainsi  j’exprimais mon « sans pourquoi » comme je l’avais éprouvé à cet instant. Mais c’est encore « trop de mots » comme me l’avait reproché un jour un lecteur féru de lacanisme !!!

Mon amie lectrice de Thann me reproche même, comme un défaut rédhibitoire, de retomber dans la vieille ornière du dualisme ‘regardé-regardant’. Mais c’est que le monde est ainsi : une dualité manifeste, une existence qui s’exprime en pré(s)ence : être-dehors, être-devant ! C’est la réduction eïdétique qui est un acte d’héroïsme philosophique pur qui permet seul de distinguer l’irréductibe sentimus du nos videre – la grande découverte de Descartes sur laquelle Michel Henry insiste tant ! Et je lui réponds :  » Mais voilà, nous sommes sur le fil du rasoir : il peut sembler ici que je penche un peu trop du côté d’une dualité regardeur-regardé, mais sans ‘regardeur’ la rose n’existe tout simplement pas. En elle-même elle n’est rien du monde (rien de rien !) : elle existe dans le monde qui existe, oui, en moi et par moi, monde régi par la conscience, ‘ma’ conscience : c’est le mystère de la création ! Et cela, Silesius le savait bien : il suffit de relire les extraits que j’ai soigneusement choisis dans le Pèlerin Chérubique et que j’ai publiés dans le Dit de l’Impensable. Le ‘repos’ seul, et notamment appréhendé par l’intelligence discursive, est néant ! Mais maintenant, posons-nous la question : tous les mots pour ’le’ dire (le mystère, le secret !) sont-ils de trop ? Cela en vaut-il la peine ? Mais pourtant ce qu’exige le jeu (je-u), le propre de la création, quid ?  » rappelons-nous : Stepehen Jourdain le savait si bien : ne pas se prêter à une interprétation déformante, mais néanmoins, en utilisant nos mots, en cédant à l’inévitable ‘bétonnage’ prendre risque !

Mon ami canadien qui, lui aussi, a voulu appuyer là où il croit que ça va faire mal, m’écrit le même jour pour me déclarer d’abord : « le géranium avait un petit plus d’authenticité! » mais il en vient à cette interrogation-là, la remarque même que j’adresse en réponse à mon amie citée plus haut : « Mais qu’est-ce que la véritable philosophie sinon cette quête désespérée de transmettre cette preuve « esthétique » à des individus dont la sensibilité s’y refuse. Donc d’une certaine façon cette preuve est bien la fin. Si l’évidence se dévoile évidence, pourquoi continuer à la chercher? Lorsque l’image se révèle lumière, pourquoi se prétendre en quête de l’aube? » Nous y sommes ! Mais qui était en quête de l’aube quand la lumière se révèle dans l’image même et abolit l’histoire ? Apprendrons-nous jamais que l’éveil est une veille attentive et permanente : ce ‘mouvement’… ‘passant’ ! L’aube comme un enfantement permanent de moi-même ‘témoin’ (en ‘mouvement’ et ‘repos’) à chaque instant ! Alors cette fois je ferme boutique ? Ou je continue le jeu, l’exercice périlleux d’une éthique de parole poétique ? Ce qui veut dire d’une attestation de vérité au plus près de l’acte miraculeux de cette création perpétuée ? Le péril d’une parole ‘poétique’, d’un ‘dit’ de la création ?

PS : « Ceci n’est pas une explication ! » – Et je n’ai pas parlé de « haine de la philosophie » !!!

Faut-il parler d’une preuve ‘esthétique’ ?

Souvenez-vous. La rose : c’est un thème assez fréquent en littérature, au point même qu’il a trouvé sa place en philosophie. Image de beauté, mais éphémère, de perfection évidente : formes néanmoins toutes livrées par le temps à la flétrissure et au délitement. Je n’y insiste pas mais je rappelle cette rose qui fleurit « sans pourquoi » chez Silesius et qui a retenu toute l’attention de Heidegger : « sans pourquoi » ! Dans le temps – du matin au soir comme l’avait douloureusement noté l’aimable Ronsard – la rose présente aussi, maintenant, une évidence qui m’envahit et qui effectivement, je le ressens, déborde l’inscription des conditions dans les limites de la conscience personnelle. J’ai épaté un grand nombre de mes amis lecteurs avec le ‘pétale de géranium’ – je me demande bien pourquoi – mais je précise ici qu’il s’agissait bien d’une expérience de la couleur, pure ; non pas de la couleur pure car c’était un rouge qui en combinait plusieurs variétés et qui avait la substance du pétale, celle que présente sa surface ; non ! une expérience pure de la couleur éprouvée comme telle source de vie ! La rose est couleur bien sûr, et forme. Je suis actuellement dans la méditation de Henry et Kandinsky, et j’éprouve avec plus de force cette richesse ajoutée à la couleur par la forme : la rose est très ‘formée’, une vision d’autant plus pénétrante ! C’est à la fois une évidence de beauté – ces pétales ourlés qui développent une architecture rigoureuse autour du bouton central – et une évidence de vérité comme une preuve immédiate. Mais pas la « preuve de… » : ce qui a été si bien vu par Silesius, parce que la rose ne s’explique pas et ne se soumet non plus à aucune explication ; une évidence qui rayonne donc, et une vérité, une preuve sans démonstration. Tout est là, entièrement offert, donné, sans lacune exigeant quelque attente de ce qui devrait se complémenter au cours du temps. Tout est là : fini. Et cette finitude possède en elle-même un tel degré de silencieux achèvement qu’elle en devient, je veux bien dire les mots, les ajouter enfin, preuve de vie, preuve de création, au même titre que cette preuve de l’existence de Dieu recherchée par les Médiévaux jusqu’à la fameuse preuve cartésienne qui allait fonder une philosophie réflexive et ruiner une bonne fois la théologie ‘naturelle’. Mais voilà, ce n’est pas logique – ni de métaphysique classique, ni, surtout pas, de théologie – puisque c’est bien là en une immédiateté qui s’impose d’elle-même « sans les mots pour le dire ». Et la distance s’abolit : de la rose à moi, nulle di-stance mesurable, cette fameuse expérience de Malcolm de Chazal qui vit une azalée du jardin de Curepipe le regarder ! Ce n’était pas à proprement parler inversion de quelque regard mais unition, cette ‘égalité’ retrouvée par Maître Eckhart, passage de vie sans séparation imposée de la pensée (expérience et mémoire ; figement en termes logiques d’un discernement rigide, inflexible, éloignement définitif par définition ontologique. La création se produit plus vite que ce que le temps désigne ‘habituellement’ : un temps vertical cette fois porte l’élan, le jaillissement de vie, une présence indéclinable, finalement ce que je me sens bien obligé d’appeler une preuve ‘esthétique’. La fin de la philosophie ? Son commencement plutôt ? Ce qui n’aurait jamais été dit ? Je ne crois pas. Ce qui n’est pas ‘raisonnance’ mais ‘résonnance’, que la vie nous invite à réaliser en chaque instant où l’ob-jet cesse de s’éloigner pour demeurer au cœur du sujet même, habiter sa conscience, palpiter de manière tout à fait sensible au centre de l’expérience unique et sans répétition de la première personne du singulier. La ‘preuve’ non comme un concept, mais l’éprouver d’un verbe conjugué par cette ‘première’ personne.

Juste un instant (31) : une réflexion sur la conception henryenne de l’art

J’ai mes coups de coeur. Comptant revenir quelque temps cet été sur la question de l’art, soit la question de la création poétique, je passe en revue ma documentation, livres, catalogues, notes etc… et je tombe sur ce passage. C’est un article écrit par Simon Brunfaut dans Les Cahiers philosophiques de Strasbourg ( Second trimestre 2011) : des mots qui correspondent exactement aux questions que je me pose actuellement. Et comme mon dessein permanent, depuis le début, est de fournir une illustration de ‘bonne philosophie’ universitaire aux intuitions de Stephen Jourdain, voici un nouvel exemple. Je cite :

« L’art en général, la question de l’art est décisive dans la philosophie henryenne, qui peut encore le nier ? Pourtant le philosophe, sans doute conscient du problème, se demande conséquemment dans son Kandinsky : En quoi « l’art est-il nécessaire à une vie qui s’est déjà révélée ? » Sa réponse sera toujours la même : « l’art est accroissement de la vie. » Et soudain, une hésitation se décline en plusieurs temps à travers l’esprit du lecteur : soit la vie s’accroît d’elle-même, « tout devenir est accroissement » (mais, précisément  » l’art est le devenir de la vie » !), soit l’art en est une simple « représentation » – il nous montre cet accroissement qui se produit. Ou encore est-il l’activité suprême de cet accroissement ? A mon sens, le philosophe français envisage que l’art est la manière même de s’accroître de la vie, et fait alors du « vivre de la vie », un devenir « esthétique » au sens pathétique. La manière avec laquelle la force se libère, en ce cas, le principe « d’accroissement de soi », ne va pas alors sans certaines précisions. En effet, il n’est pas « esthétique » à la base mais entièrement « éthique ». C’est à titre confus, et bien qu’il use de ce langage, que Michel Henry joint l' »accroissement » au « raffinement », par exemple. Si s’accroître est le fait même du vivre en tant qu’il demeure en soi, alors la vie nécessite une création non par divertissement ou volonté ostentatoire. La création elle-même, pour elle-même doit être pensée hors des simples processus d’équivalence artistique, d’identification mystique ou de « décharge », mais bien, de manière beaucoup plus large, comme la prise de risque nécessité par le fait même d’être une pulsion, un désir, une force. Risque, car il s’agit bien de faire venir un cosmos, de rendre un monde sensible où la vie puisse se répéter ses conditions et accomplir son essence. En ce sens, la création n’est pas juste le « reste » ou l’identification théophanique, dans l’épuration de l’élément objectif à un absolu qui ne s’altère pas, mais un véritable « lieu » de conflit : un cadre de configuration du pâtir où ce dernier gagne un certain monde en s’éprouvant en son effort immanent comme créant. Il faut presque – si on peut dire – fonder ainsi une certaine gymnastique de l’affect avec son cosmos. Le « dernier » Kandinsky peut nous y aider… » (pages 228/229)

Faut-il recourir au dernier Kandinsky pour résoudre cette question, et exclusivement ; ce n’est pas là que je veux en venir aujourd’hui. Précédemment, j’ai déjà tenté de montrer que d’autres manières abstraites, d’autres styles de figuration même pouvaient nous aider à réponde à cette éminente question. Ici, c’est la question elle-même qui est abordée, et dans ces termes si rares, ceux de Michel Henry comme ceux de son commentateur. Je la reformule. Ou plutôt je rappelle une nouvelle fois les termes de Stephen Jourdain sur lesquels on m’a d’ailleurs souvent interrogé. Il y a un mouvement de création impersonnel, en ceci même qu’il ne m’appartient pas : monde et conscience, conscience et monde, mais je suis l’acteur obligé de ce passage à l’existence éprouvé comme tel (« miraculeux » disait Stephen Jourdain), de ce qu’on peut définir comme virtuel si l’on s’en tient d’abord au rang des idées, ou tout à fait brut si l’on conçoit déjà une matière vivante, une materia prima, du moins animée par ce mécanisme qui lui donne forme – et peut-être la forme elle-même, ce qui revient à dire la même chose ! Mais Stephen Jourdain mettait l’accent sur ce qu’il appelait « l’impersonnel personnel » soit le mouvement parvenu à cette production de soi-même, avec toutefois la touche personnelle de l’agent qui intervient par la nécessité de faire ‘deux’ avec un ‘seul’ : création, et connaissance. Ce que Stephen Jourdain contestait, c’est une certaine langue de la ‘représentation’ – quel mot difficile, ambigu, et quel travail de précision s’invite à le clarifier ! – langue ou grammaire purement logique, personnelle, détachée comme telle, affirmative, quelle que soit la modalité de cette affirmation. Et précisément, je me répète, dans une logique d’inclusion ou de conjonction (ni mélange ni confusion) que j’évoquais dernièrement à propos de l’Evangile selon Thomas, la di-férence est purement celle d’un déport ontologique, en fait un mécanisme si l’on veut l’appeler ainsi qui est celui de l’imagination. C’est un « monde » que le peintre donne à voir, qu’il « ouvre » pour nous (qu’on se souvienne de Rilke et plus récemment de Maldiney qui le précisaient chacun dans une langue très personnelle, de pure poésie pour l’un, en effort de clarification phénoménologique pour l’autre). Et précisément la poésie peut aussi le ‘dire’, le manifester – mais quelle poésie ? – et la musique – mais quelle musique ? Un cosmos dira Henry, ce mot ici rappelé par son commentateur qui va le répéter en conclusion de son article, rappelant une nouvelle fois ce mot évoqué à la fin de l’article dans une citation de Walt Whitman.

Sur le même sujet, un deuxième article signé cette fois de Yannick Courtel ajoute de précieux éclairages supplémentaires. « La détermination philosophique de l’essence ou de la nature de l’art constitue un horizon qui, s’il ne les fixe, oriente toutefois les directions d’accomplissement de l’art. Le jaillissement de l’essence éternellement vivante de la vie fournit à la peinture son « contenu » et à l’artiste, son projet qui est d’exprimer la profusion de la vie… Adhérant à elle-même, la vie est participée par le vivant qu’elle transit. Jamais elle ne se présente en position d’objet pour un sujet. Lieu de cette expérience, la peinture est donc connaissance ou plus exactement, reconnaissance, par un spectateur, de sa réalité véritable ou du fond invisible qui le constitue… Cependant cette expression ne constitue pas une représentation. Cette impossibilité de fait et de droit découle de la nature de la vie qui n’est ni un objet, ni une idée… La vie ne se représente pas dans l’art parce qu’en tant que mode privilégié de celle-ci, l’art est le lieu où la vie « se présente selon son essence propre. » La représentation, avec sa préoccupation mimétique, son aveu implicite que le seul réel est celui me fait face, indépendant de mon regard, fondé en lui-même, soumis aux lois physiques de son apparition intrinsèque ; la représentation n’est pas ‘poétique’, elle m’exclut plutôt et se fonde elle-même dans l’ignorance de mon rôle d’agent actif, non seulement celui qui ‘opère’ la création comme la mise en scène d’un monde et de son unique spectateur légitime, mais celui qui a charge et responsabilité d’exhausser le Très-Haut, trop parfait dira Ibn’Arabi pour s’accorder Lui-Même les parures souvent trompeuses d’une existence.

C’est avec de nouveaux exemples que je poursuivrai ma propre réflexion sur l’art, mais en gardant soigneusement cette fois ma référence aux articles que je viens de citer et aux écrits de Michel Henry lui-même comme j’aurai l’occasion de le préciser. Mais toujours, comme je l’ai déjà abordée : quid de cette « vérité » en peinture promise par les Modernes ( le mot est de Cézanne), et à quels aboutissements parvient, par exemple, un peintre contemporain comme Gerhard Richter qui a exploré toute les voies de la ‘réprésentation’ pour parvenir à une nouvelle manière d’abstraction ou, aussi bien, à un nouveau concept géométrique qui évoque mieux la déclinaison des formes qui ‘organisent’ un cosmos. De grandes expositions de cet été m’en fourniront les éléments, j’y viens tout bientôt.  

La ‘Parole de Dieu’: et j’ajouterai…

La Parole De Dieu ? On m’a écrit aussitôt pour me faire remarquer que c’était (« en réalité ») une parole d’autant plus audible qu’elle était prononcée par un homme à destination d’autres hommes, une parole pour cet échange d’humanité que constitue tout langage. La portée de l’objection se voit aisément. Mais je réponds : oui, néanmoins Parole de Dieu comme l’a écrit Michel Henry parce que parole irrecevable par les hommes qui délimitent leur destin au milieu mondain, exclusivement, et qui obéissent à une intelligence assujettie aux ‘choses’ du monde, qu’on les prenne en mode d’appréhension commune, vulgaire, ou scientifique. Cette parole, inhumaine ou surhumaine, je veux bien qu’on l’appelle ainsi, est destinée à des hommes qui pratiquent d’autres modes de connaissance, de soi-même et du monde, à l’aide d’une autre logique, d’inclusion cette fois, et comme je l’ai souvent répété, de conjonction. On a souvent évoqué une complémentarité des contraires – contre précisément l’attitude d’exclusion – et moi j’insiste sur la conjonction, l’incroyable évidence qu’il y a « un mouvement et un repos » – ni mélange ni confusion -c’est-à-dire de l’essence (des modèles qui n’ont jamais connu « l’odeur de l’existence » comme le dit Ibn’Arabi, qui « ne meurent ni ne se manifestent » dit l’Evangile) et de l’existence, toutes ces conditions qui trament nos existences particulières et s’éprouvent, ô combien, avant (croit-on du moins) que la Valeur et sa propre vérité se rendent elles-mêmes visibles à l’horizon de nous-mêmes ; mais non point de l’existence d’abord mais bien du secret, appelons-le ainsi, de cette conscience inexplicable où se cachent toutes les clefs de la connaissance et de la réalisation : je souligne toujours ce mot que je ne manque jamais d’ajouter. Michel Henry disait que, partout où se porte le regard mondain, l’intentionnalité, la Vie n’est pas. Et l’Evangile dit « au commencement » en un précédent absolu de tout ce qui viendra à existence. ‘Parole de Dieu’, oui.

Ces mêmes lecteurs n’ont pas manqué de me rappeler ceci : il y a dans l’Evangile selon Thomas, comme dans les évangiles canoniques, une intensité polémique qui revient souvent, et qui peut sembler exprimer une vraie violence. Refus, et même condamnation : arrachement dans certains cas ( « le cep de vigne… » du logion 40) et destruction, anéntissement. Aussi je viens insister un peu en posant ou reposant la question : y a-t-il des ‘objets’ si mauvais, physiques ou mentaux, qu’il faille souhaiter détruire ? C’est l’interprétation psychique, physicaliste comme je me plais à le répéter en croyant être compris, celle qui fait exclusivement référence à une objectivité en soi jetée devant nous, qui nous pousse à le croire. Or l’Evangile de Thomas ajoute un ensemble de précisions assez éclairantes à ce sujet. J’ai cité le logion de l’ivraie et de la moisson qui est à lui tout seul une leçon : l’ivraie, aussi néfaste ou nuisible soit-elle, un vrai poison, et qui étouffe le bon grain, n’est arrachée qu’à l’heure de la moisson ; c’est quand elle est parvenue à la fin de son évolution ou de son développement, que sa nuisance s’est prouvée elle-même, qu’elle paraît devoir être éliminée. J’ai même dit que c’était le programme le plus courageux d’une vraie tolérance, sinon d’une non-violence qui irait jusqu’à s’abandonner à l’intention meurtrière de son adversaire. Il faut comprendre que la surgie de la Valeur, cette source de la spiritualité, est comme un élément radicalement nouveau, ‘alchimique’ si je peux me permettre cette expression, qui provoque une véritable métamorphose, ou une transmutation de la réalité de l’ensemble des ‘objets’ de l’expérience. Il y a arrachement en réalité, puisque c’est d’une réalité qu’il s’agit, nouvelle, neuve, mais entièrement réelle comme telle ; arrachement de l’image qui travestit la réalité fécondée cette fois de la valeur, arrachement sans doute de tout objet qui incarne totalement cette fausseté – en existe-t-il ? Malheureusement si !!! – Mais pourtant ce n’est pas l’acte essentiel, initiatique, de révolution qui nous retourne vers cet orient où s’éclaire l’Absolu. Il est dit et répété plusieurs fois dans l’Evangile de Thomas : « devant », ce qui est « devant » nous, devant nos yeux – on trouve aussi cette désignation dans le bouddhisme zen – mais quand le regard s’est ordonné à la « vue juste » par la métanoïa, la conversion des valeurs.

D’une part il y a le ‘partage’ et la ‘guerre’, que le Maître dit lui-même avoir apportés au monde (« jusqu’à ce qu’il embrase » – mais qui « il » ?) ; autrement dit l’expérience déchirante d’un dualisme absolu, d’exclusion, et pourtant cette promesse : « Si deux font la paix entre eux… », ils seront capables de repousser l’obstacle des montagnes. La nature des choses les oppose en une lutte sans fin : « trois contre deux et deux contre trois » et néanmoins, « debout, ils seront monakhos », unifiés, associés dans cette dialectique de vie où l’existence se réconcilie avec elle-même dans tous les gestes des hommes, y compris, et je peux le souligner à nouveau, celui qui consistera à brûler l’ivraie à l’heure venue de la moisson. « Heureux celui qui a connu l’épreuve, il a trouvé la Vie » (logion 58) : cette parole dit tout, divine promesse. Quand nous aurons traversé les épreuves de la vie, surmonté les pièges des fausses représentations, des jugements erronnés et de toutes les fabrications , fussent-elles en béton armé, de nos préjugés et de nos passions, la lumière, délivrée dans la présence même de l’image redimée, délivrera l’expérience poétique (humainement ‘créatrice’) du Royaune ici maintenant sans aucune césure du monde et de l’Esprit pur. La ‘coupure’ pour utiliser un concept contemporain, ne serait qu’épistémologique, ou mieux axiologique, mais elle serait dépourvue de ce statut ontologique que lui confère le réalisme objectiviste. Voilà ce qui nous est dit et qui n’est évidemment pas une parole d’inspiration réaliste : pire, une vérité que jamais l’histoire, jusqu’à ce jour, n’a confirmée. Je sais : il y a ces communautés, un couple parfois, isolé ; une collectivité d’hommes et de femmes (rappelons-nous alors ce que signifie ‘monastère’ dérivé de ‘monakhos’) et je veux dire surtout : toutes ces communautés gnostiques que les institutions diaboliques (qui figent le deux stricto sensu) – je n’en nommerai aucune, mais on sait qu’elles existent et qu’elles sont toujours menaçantes avec leurs abominables traditions, voyez ce que dit le Maître des ‘scribes’ et des ‘pharisiens’ – ces communautés qui ont été de tous temps persécutées, et même le plus souvent anéanties. C’est par prudence, je l’avoue, que je m’abstiens de donner des exemples, et je n’y dérogerai pas. Il y a une actualité de cette tragédie !

Concernant cet Evangile de Thomas, j’ai effleuré de quelques mots, du bout des lèvres avec mes amis, un conflit personnel, une dispute gnoséologique, mais vive, jusqu’à l’inimitié déclarée et ces formes honteuses d’excommunication qui jalonnent l’histoire des dictatures cléricales. J’y viens plus explicitement, mais encore sans citer personne. L’Evangile selon Thomas est-il non-dualiste ? Non. Les logia relatifs aux images et à la lumière, à cette dialectique tantôt d’occultation tantôt de révélation sont pour moi assez clairs et tout à fait révélateurs. Il y en a un au moins qui dit mieux que tous les autres, ce fameux logion 50 que je place au cœur de la révélation, du Dit de l’Impensable : « Nous sommes venus de la lumière, là où la lumière est née d’elle-même. Elle s’est levée et manifestée dans leur image. » Le gnostique manifeste la lumière dans sa condition même d’homme vivant, un acteur social si l’on veut le voir ainsi, un être de chair et de sang et qui porte nom. On sait que ce nom générique est « Moi », la ‘première personne’. Faut-il l’écrire avec ou sans majuscule ? Nous nous connaissons assez, les uns et les autres, pour savoir que nous ne méritons pas cette majuscule et l’humilité des grands sages ou saints connus de l’Histoire répugnait à proférer ainsi la « seconde naissance », repoussaient ce qu’ils ressentaient comme une vanité. Mais la Gnose pourtant, et depuis la plus haute antiquité védique, et jusqu’aux mots inouïs du divin Plotin, s’applique à nommer le Seul. C’est qu’Il est à l’œuvre de Lui-Même dans une opération qui déborde tous les cadres imaginables d’une histoire, et à fin unique de se co-naître, comme les deux plus grands gnostiques l’ont éloquemment proclamé : Maître Eckhart et Ibn’Arabi. Ce que j’ai dit moi : l’Un en Deux, majusculant volontairement les deux termes. Il n’y a donc pas de rivalité qui oppose l’image et la lumière : il y a bien un regard obnubilé par l’image, cette incontestable réalité produite par la ‘première création’ – Stephen Jourdain par exemple, y insistait beaucoup, et Michel Henry avec ses mots à lui, je les ai cités – et un regard libéré, délivré, que je qualifie de ‘poétique’ parce qu’il joue mélodiquement des différences (on peut les écrire et les signifier di(f)férences, soit déports ontologiques) et parce qu’il ne creuse pas de séparation irréparable qui serait sanctionnée par une loi prétendue inviolable de la consistance de « ce qui est » en mode unique de réalité quantifiable ou mesurable. Il y a une réalité de cette création, une réalité de cette matérialité irrécusable, ce n’est pas un faux-semblant, mais bien deux régimes de conscience, diamétralement opposés : l’un, borgne, qui ne voit et n’expérimente qu’elle, et l’autre qui s’est aperçu que le Royaume de Dieu s’étend devant nous, entièrement animé de la vie des modèles. C’est le regard qui change, et l’épreuve, puisqu’il s’agit de réalisation intérieure !

Je me résume encore une fois – je sais aussi que ces précisions peuvent appeler de très longues explications, des commentaires approfondis, ce serait d’ailleurs la première fois,  je ne me leurre pas ! – c’est la question de l’être et de l’identité qui se trouve ici résolue, en une toute nouvelle perspective : comme disait Heidegger, la question de « l’être de l’étant et de l’étant de l’être ». La difficulté n’est ni logique ni philosophique au sens le plus large. Elle est existentielle, ou je préciserais, moi : spirituelle, au sens, à la fois, qui a été exploré par les ‘existentialistes’ qui ont suivi Heidegger, et les essentialistes, platoniciens et spiritualistes qui ont diversement proclamé la suprématie de l’Esprit. L’Evangile de Thomas met à jour une dialectique de révélation – d’occultation et révélation, ce qui autorise une histoire, et ses ‘périls’ comme j’ai dit – Quand Plotin conclut ses Ennéades en rappelant que toute cette histoire est l’odysée du Seul vers le Seul, il désigne finalement tout ce qu’il est important de connaître, et de réaliser, je souligne une nouvelle fois. Personne, mieux qu’Ibn’Arabi, n’a dit cette dialectique de la lumière et de l’image, notre condition même, et la parousie fulgurante de son accomplissement en un acte de co-naissance et de vie : « Cela est si vrai que certains, observant cette loi des formes réfléchies dans des miroirs (corporels ou spirituels), ont prétendu que la forme réfléchie s’interpose entre la vue du contemplant et le miroir même ; c’est là ce qu’ils ont saisi de plus haut dans le domaine de la connaissance spirituelle ; mais en réalité la chose est telle … à savoir que la forme réfléchie ne cache pas essentiellement le miroir, mais que celui-ci la manifeste… Si tu savoures cela, tu savoures l’extrême limite que la créature comme telle puisse atteindre dans sa ‘connaissance’ philosophique. » (Traduction de Titus Burckhardt, chez Albin-Michel)

La ‘Parole de Dieu’ (Henry) : les grands thèmes selon l’Evangile de Thomas (3)

On me l’a redemandé à plusieurs reprises et je vais le repréciser une nouvelle fois. Un travail très important sur l’Evangile de Thomas a été entrepris par Emile Gillabert dans les années 70, puis poursuivi par une communauté de chercheurs qui se réunissaient chez lui à Marsanne (Drôme) : pendant des années ont été publiés des Cahiers où une exégèse précise et approfondie (commentaires et comparaisons) des logia s’est détaillée au fil de  publications trimestrielles. Je recommande une nouvelle fois leur consultation. Concernant l’ouvrage principal d’Emile Gillabert, sa première publication, enrichie des travaux de l’helléniste Pierre Bourgeois et du coptologue Yves Haas, remonte à 1979. Des rééditions successives permettent toujours de la consulter : je renvoie par exemple au site d’Amazon, un des plus riches pour la consultation et l’achat de livres par correspondance. Concernant d’autres ouvrages, le plus recommandable, et qui mérite encore d’être lu, est celui de Henri-Charles Puech : En quête de la Gnose (deux volumes) publié par Gallimard, NRF, en 1978. On pourra également consulter avec profit la récente publication exhaustive des Ecrits gnostiques à la Pléiade (Gallimard 2007) Je mentionnerai aussi, je crois que ça en vaut la peine, la Concordance de la Bible (Nouveau Testament) aux éditions du Cerf, un livre rare mais qui a fait l’objet de plusieurs éditions. Des concordances intéressantes y sont établies entre évangiles canoniques et Thomas, ainsi que quelques autres écrits retrouvés à Nag-Hammadi. Il y a enfin, pour les plus curieux, les traductions des évangiles en langue copte, dont celui de Philippe, proposées par Jean-Yves Leloup et publiées en collection de poche ; on y sent le désir de rapprocher ces enseignements cachés de la doxologie officielle et c’est un parti-pris qui n’est pas le mien. Aujourd’hui, plus personne ne conteste l’importance historique de ce texte mais ses enseignements, c’est tout le problème, sont à ce point éloignés des canoniques et des théologies historiques qu’il demeure toujours très délicat et très anticonventionnel de les mentionner.

Les logia de recommandation éthique, ces choix de comportement, que j’ai déjà mentionnés sont aussi de ceux qu’on retrouve dans les canoniques, ce qui prouve non seulement les parentés mais peut-être aussi l’origine commune de ces enseignements. Mais, dans l’Evangile selon Thomas, leur dimension ‘pneumatique’ leur est propre et les distingue entièrement. Ainsi par exemple : Quant à vous, veillez à la face du monde… Le logion 21 parle d’un ennemi mystérieux qui nous menace sournoisement ; il recommande dans ces conditions une veille de tous les instants, un travail personnel que j’opère seul, une veille ou des précautions que personne ne prendra à ma place. C’est toujours de moi qu’il s’agit et la visée est toujours la même, d’où ce rappel dès le logion suivant (22) : Quand vous ferez le deux Un… (log. 22) Mais si je veux citer une injonction plus ‘morale’ et qui se retrouve dans tous les canoniques, ce sera par exemple : Aime ton frère comme ton âme ; veille sur lui comme sur la prunelle de ton oeil. (log. 25) complété par ces mots : Le brin de paille qui est dans l’oeil de ton frère, tu le vois, mais la poutre qui est dans ton oeil, tu ne la vois pas. Quand tu auras rejeté la poutre de ton oeil, alors tu verras clair pour rejeter le brin de paille de l’oeil de ton frère. (log. 26) Notre inconscient collectif s’est chargé de ces ‘commandements’ mais rien n’est évident ici et l’expérience prouve à l’envie que nos contemporains préfèrent encore critiquer semblables et voisins qu’eux-mêmes… Par contre, une autre formule un peu plus loin relève au niveau de pure gnose : Si vous ne jeûnez pas au monde, vous ne trouverez pas le Royaume ; si vous ne faites pas du sabbat le sabbat, vous ne verrez pas le Père. (log. 27) Ce n’est pas l’obéissance aux règles imposées qui nous sauvera mais seulement la connaissance intérieure et les conduites qu’elle commande seule ! Et on peut retrouver un peu plus loin une injonction plus répandue : Ne vous souciez pas, du matin au soir, de ce que vous revêtirez. (log. 36) Mais, à la lumière de ma citation précédente, on s’aperçevra que ce n’est pas seulement un impératif moral. La connaissance projette une tout autre lumière et son enseignement a parfois une crudité qu’on peut difficilement ignorer. Directement cette fois, cet avertissement : Les pharisiens et les scribes ont pris les clefs de la gnose et ils les ont cachées. Ils ne sont pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, ils ne les ont pas laissés faire. Mais vous, soyez prudents comme les serpents et purs comme les colombes. (log. 39) On comprendra… Mais c’est un logion rejoint par cet autre : Je dis mes mystères à ceux qui sont dignes de mes mystères. Ce que ta main droite fera, que ta main gauche ne sache pas ce qu’elle fait. (log. 62) La rareté, exceptionnelle faudrait-il souligner, d’une telle compréhension, n’est pas niée : valeurs du monde et valeurs de l’Esprit pur ne se conjuguent pas ; ni mélange ni même cohabitation si le monde impose pourtant ou commande leur proximité aux horizons de l’existence commune. Il y a cette extrême prudence, et qui n’interdit pas non plus l’enseignement dans les rares situations où il peut s’exprimer – des recommandations contradictoires sont répétées à ce sujet – mais tout cela incite évidemment à la plus grande circonspection.

J’ai souvent cité le logion 42 comme l’un des plus expressifs, radicalement, de cet enseignement, et qui ne peut prêter, au fond, à aucune mésinterprétation : Soyez passants. Une parole lapidaire mais capitale, une des plus fortes de l’ensemble. Il faut bien entendre et c’est pourquoi j’y reviens : non point passer au sens de traverser le monde et ses événements, sans installation, sans se confier à nul abri mensonger ; mais encore passer, traverser ses propres pensées, ses propres sentiments, ne s’attarder à rien, ne s’attacher nulle part. Un programme de liberté : mais quelle austérité, quel courage aussi ! Sans la compréhension la plus profonde, le discernement le plus aigu, c’est impossible. Et c’est ainsi, à cette lumière-là, qu’il faut interpréter le ‘petit’ du logion 46, qui n’est pas non plus une injonction morale à l’humilité : Celui qui parmi vous sera petit connaîtra le Royaume… (log. 46) J’ai dit austérité, rigueur, et par exemple encore cette parole connue et répétée : … il n’est pas possible qu’un serviteur serve deux maîtres, sinon il honorera l’un et il outragera l’autre… (log. 47) Sur le plan intellectuel peut-être : une évidence, mais sociologiquement, un exemple rarement observable tant la duplicité reste maîtresse de la plupart de nos comportements, faute de discernement, d’examen courageux. Par contre, il est possible de surmonter ces conflits qui semblent inhérents à la manifestation même, au ‘mouvement’ ; c’est encore la compréhension seule qui le permet, le dépassement au coeur ou au sommet de cette unité secrète de la Vie : Si deux font la paix entre eux dans cette même maison, ils diront à la montagne : éloigne-toi et elle s’éloignera. (log. 48) Conflit, en apparence irrémédiable ; et apaisement, fusion possible quand nos confusions et nos passions sont déjouées : intelligence ‘pneumatique’ et réalisation, pas seulement cet amour, comme un élan affectif, geste et exhibition de soi pour se donner bonne conscience et mieux étouffer son prochain. En effet, comment comprendre le logion 57, de la moisson et de l’ivraie ? La violence, celle même d’une légitime prévention, y est condamnée : l’ivraie sera ‘arrachée’ et ‘brûlée’ au ‘jour de la moisson’ – pas avant ; quand elle aura manifesté ses effets et ses conséquences, la réalité éprouvée de sa nuisance. C’est ici que se démontre une autre qualité d’amour qui est la confiance absolue à la puissance de l’Esprit pur, germe de toute vie et de tout avenir. C’est une tolérance, notons-le, qui ne se traduit pas non plus totalement et finalement en non-violence : que l’ivraie grandisse et il sera bien temps de l’arracher ! Cette austérité, cette rigueur, je le répète, ne souffrent aucun compromis, ni mélange au présent des antagonismes spirituels, ni espérance d’un salut futur : la connaissance seule de ce qui se dérobe aux expériences de la duplicité ou de l’ambiguité, de tout ce qui se préserve en confusion et passion : Regardez vers Celui qui est vivant tant que vous vivez, de peur que vous ne mouriez et ne cherchiez à le voir ; et vous ne pourrez pas voir. (log. 59) C’est ici que ça se passe, maintenant, et vous êtes convoqué sans délai à cette expérience cruciale : c’est sans nuance à ce niveau-là : Quand vous engendrerez cela en vous, ceci qui est vôtre vous sauvera ; si vous n’avez pas cela en vous, ceci qui n’est pas vôtre en vous vous tuera. (log. 70) La connaissance relève entièrement de ma responsabilité – personnelle – et il n’y a pas de demi-mesure : une simple curiosité intellectuelle, des gestes en contradiction avec une croyance superficielle, me tueraient ! Les Gnostiques de Nag-Hammadi avaient prévu les traîtrises de l’Histoire et préféré, de leur temps, enterrer leur trésor de connaissance : Il y en a beaucoup qui se tiennent près de la porte, mais ce sont les monakhos qui entreront dans le lieu du mariage. (log. 75) Apparemment cela n’a guère changé de nos jours.

Je citerai finalement trois logia qui doivent figurer parmi les plus instructifs, spécialement en regard d’une gnose inédite et sans aucun rapport avec les superstitions orientales qui agitaient les sociétés de cette époque, qui sait peut-être, un phénomène constant ! Les cieux s’enrouleront ainsi que la terre deavant vous, et le Vivant issu du Vivant ne verra ni mort ni peur, parce que Jésus dit : Celui qui se trouve lui-même, le monde n’est pas digne de lui. (log.111, en entier cette fois !) Récapitualtion de ce que j’ai tenté moi-même d’expliquer. Comme cette lapidaire condamnation du dualisme ‘psychique’, de concepts radicalement erronnés : Misérable est la chair qui dépend de l’âme ! Misérable est l’âme qui dépend de la chair ! (log. 112) La dualité d’opposition et de rejet est repoussée une fois de plus : c’est l’unité dans l’opération de l’Esprit pur, associant ‘chair’ et ‘âme’ , bien au-delà des pseudo-réalités désignées par ce vocabulaire, qui doit être recherchée. C’est aussi ce qui est remarquablement proposé, je le signale une nouvelle fois, par la phénoménologie matérielle de Michel Henry. Enfin ce qui capital, en réponse à la question : Le Royaume, quel jour viendra-t-il ?  – Ce n’est pas en guettant qu’on le verra arriver. On ne dira pas : voici, il est ici ! ou : voici, c’est le moment ! Mais le Royaume s’étend sur la terre et les hommes ne le voient pas. (log. 113) Vérité déjà énoncée au log. 59 ; un enseignement qui se trouve également répété chez Philippe, preuve que ces paroles ne sont pas totalement marginales et qu’elles ont irrigué plusieurs sources. Ici, bien entendu, nous sommes très proches du traitement de la question du temps par la philosophie védantique qui proclame dans ses termes propres une totalité « ici-maintenant » sub specie aeternitatis. Aucune conclusion logique n’est possible  : ces paroles comprises doivent faire l’objet d’une méditation permanente. Ni concentration volontaire ni obnubilation cultivée en permanence, c’est une méditation de la vie capable de provoquer ce bouleversement promis, et le règne, qui correspondent à la délivrance, à l’éveil de la tradition orientale.

J’en avais fini avec la rédaction présente quand un lecteur attentif m’a écrit pour me prier de rappeler les logia de la lumière qui, à ses yeux, constituent le foyer vivant, unique et incomparable, de cet enseignement. J’en suis bien d’accord moi-même et je les ai souvent cités, notamment rappelé le logion 50 dans mon Dit de l’Impensable. Le voici in extenso : Si les gens vous disent : d’où êtes-vous ? dites-leur : Nous sommes venus de la lumière, là où la lumière est née d’elle-même. Elle s’est levée et manifestée dans leur image. S’ils disent : qui êtes-vous ? dites : Nous sommes ses fils et nous sommes les Elus du Père le Vivant. S’ils vous demandent : quel est le signe de votre Père qui est en vous ? dites-leur : C’est un mouvement et un repos. On notera ici comment sont spécifiés les rôles de la lumière et de l’image, de la filiation, et à quel point la conjonction sur laquelle j’ai si souvent insisté – un terme repris par Maître Eckhart – n’autorise ni partage ni confusion. Je dois donc ajouter ces dernières paroles, très rarement commentées, un enseignement resté inouï à ce jour : Il y a de la lumière au dedans d’un être lumineux, et il illumine le monde entier. S’il n’illumine pas, il est ténèbres. (log. 24) Ce mot ‘ténèbres’ revient au log. 61 comme le rappel que l’éclat du monde n’est qu’illusion et sidération : Quand le disciple est désert, il sera rempli de lumière ; mais quand il est partagé, il sera rempli de ténèbres. Je n’en dirai pas plus.  

La ‘Parole de Dieu’ (Henry) : les grands thèmes selon l’Evangile de Thomas (2)

J’ai dit précédemment que tous les logia de l’Evangile selon Thomas se complètent, « au fur et à mesure », avec des redites, des soulignements, même parfois quelques explications plus approfondies – et une longue histoire racontée en illustration, une facilité qu’on retrouve toujours plus fréquemment dans les ‘canoniques’ – qui viennent toujours en quelques mots précis mais aptes à provoquer l’imagination créatrice ; découverte et retournement, bouleversement, métanoïa. Après les avoir relus tant de fois, et pris la précaution de fouiller partout, je l’avoue, pour trouver des clefs d’interprétation, des correspondances, je m’étonne de découvrir à quel point ils parlent d’eux-mêmes, simplement et clairement pour énoncer une vérité intemporelle, c’est-à-dire tout aussi actuelle quand elle fut prononcée il y a vingt siècles, et aujourd’hui. Actuelle, contemporaine, un enseignement brûlant et tout aussi bouleversant, dérangeant et dangereux ! Il suffit de parcourir ces thèmes que j’ai dit bien à tort ‘secondaires’ mais qui sont assez éloquents. Qu’il s’agisse de la question du choix ( qui implique liberté et responsabilité), de l’orientation éthique (choix de vie donc et ‘engagement’ comme on dit aujourd’hui ; comme un pari, une visée et une détermination, mais alerte, vigilante, critique), ce sont autant de percées vers des accomplissements qui demeurent encore à ce jour dans l’attente d’un achèvement, non seulement personnel, mais de culture, de civilisation ; un Royaume terrestre pourtant qui est ‘déjà’ et qu’on ne ‘voit’ pas. Mais je dois les citer ici et laisser apparaître leur parenté.

Le travail, la recherche, l’interprétation à laquelle nous sommes invités, vont entraîner discernement et forcément, choix, c’est très important. J’avais dit qu’il n’y aurait pas de rejet mais néanmoins ce qui est perçu inutile ou faux est écarté, définitivement et sans ambiguité : L’homme est comparable à un pêcheur avisé qui avait jeté son filet à la mer ; il le retira de la mer plein de petits poissons. Parmi eux, le pêcheur avisa un bon et gros poisson. Il rejeta tous les petits poissons au fond de la mer, il choisit le gros poisson sans peine. (log. 8) Mais il est un logion beaucoup plus précis, beaucoup plus impératif, qui nous confronte aussi à notre propre liberté de choix : Au temps où vous étiez Un, vous avez fait le deux ; mais alors étant deux ; que ferez-vous ? (log. 11) Non qu’il soit interdit de faire le deux qui est création et mouvement, mais quelle suprématie accorder, et à quelle valeur ? Celle de la multiplicité qui s’appuie sur la manifestation matérielle des ‘choses’ et sur la ‘valeur’ qu’elles peuvent représenter comme telles, ou celle de l’Un seul qui est la Valeur absolue, la plus substantielle quoique invisible, celle qui ne ‘flétrit’ pas ? Du monde et de sa réalité indéclinable, on aurait tort de le nier, il n’existe qu’un seul exorcisme, qui se dit en deux mots ! Soyez passants (log.42), concluant un rapport très particulier au monde, et qui se spécifie un peu mieux avec la proposition suivante : Les renards ont leurs tanières et les oiseaux ont leurs nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où incliner sa tête et se reposer (log.86) Le choix de la valeur indéfectible se trouve également illustré de cette façon : Le royaume du Père est comparable à un marchand qui avait un ballot au moment où il trouva une perle. Ce marchand-là, c’était un sage : il vendit le ballot, il s’acheta la perle unique. Vous aussi, cherchez le trésor qui ne périt pas, qui demeure là où la mite ne s’approche pas pour manger et où le ver ne détruit pas. (log. 76) Ce qui peut se dire plus radicalement encore : Celui qui s’est fait riche, qu’il se fasse roi ; et celui qui a le pouvoir, qu’il renonce ! (log. 81) Qu’une ambition mondaine trouve des attraits de plus en plus grands, soit, mais au terme de cette poursuite qui trouve un jour sa limite naturelle, le renoncement s’impose, la métanoïa qui détourne de ces valeurs-là ! Il y a parfois de ces insistances, tant le choix paraît ici difficile : Celui qui a trouvé le monde et s’est fait riche, qu’il renonce au monde ! (log. 110) On notera que ces logia du choix sont autant de paroles qui se retrouvent plus facilement dans les canoniques : ils ont un sens plus accessible même si le choix effectif qu’ils commandent contrarie à ce point nos appêtits et nos passions. On sait aussi que le ‘pouvoir’ peut prendre des visages différents. Par contre le Règne proposé ici, même évoqué souvent comme une puissance qui s’exercerait sur la nature ou les éléments, correspond toujours à un retrait du monde : une maîtrise alors naturelle de soi-même qui s’exprime plutôt par le refus de se livrer aux jouissances du pouvoir, d’en devenir tributaire, comme un esclave à la fin. Que chacun comprenne ! Il est dit au log. 11, et c’est une exclamation, pas une question : Quand vous serez dans la lumière, que ferez-vous ! Et cette Parole, c’est son mystère et sa vérité secrète, ne dit rien directement ou positivement, seulement par image, de l’indicible joie de l’égalité du Père et du Fils conjoints en une seule création qui rehausse uniquement les qualités de l’être sans rien concéder aux prestiges de la possession et de la domination matérielles.   

Il s’ensuit des anti-prescriptions en quelque sorte, une dénonciation sans équivoque de tous les rituels qui consacrent l’autorité d’une religion organisée, ‘mondaine’. On en déduira plus facilement qu’une telle parole s’exposait aux plus sévères condamnations ! : Ses disciples l’interrogèrent et lui dirent : Veux-tu que nous jeûnions ? Comment prierons-nous ? Comment donnerons-nous l’aumône ? Et qu’observerons-nous en matière de nourriture ? Jésus leur dit : Ne dites pas de mensonge, et, ce que vous récusez, ne le faites pas, parce que tout est dévoilé à la face du ciel… (log. 6) C’est une sorte de morale naturelle, immédiate, qui semble proposée, comme une évidence qui s’impose à la conscience dans un infini ou une universalité de compréhension et d’intelligence primordiale. Plus loin il y a ces précisions : Si vous jeûnez, vous causerez une faute à vous-mêmes, et si vous priez, vous serez condamnés, et si vous donnez l’aumône, vous ferez du mal à vos esprits…. (log. 14) Et encore un peu plus loin, le plus scandaleux sans doute au regard de cette histoire religieuse qui continue de s’écrire jusqu’à nos jours : La circoncision est-elle utile ou non ? Si elle était utile, leur père les engendrerait circoncis de leur mère. Mais la circoncision véritable, en esprit, a trouvé un profit total. (log. 53) Ce qui se passe de tout commentaire. La morale établie est également repoussée… Quand l’autorité de la famille naturelle est invoquée, voici la réponse : Ceux qui en ces lieux font le vouloir de mon Père, ce sont eux, mes frères et ma mère. Ce sont eux qui entreront dans le royaume de mon Père… (log. 99) Et : Celui qui ne récuse son père et sa mère comme moi ne pourra se faire mon disciple ; et celui qui n’aime son Père et sa Mère comme moi ne pourra se faire mon disciple ; Car ma mère m’a enfanté, mais ma Mère véritable m’a donné la Vie. (log. 101) Suprématie proclamée de l’Absolu, de la Valeur, qui sont nénamoins ‘devant moi’, qui me font face dans la conjonction éternelle d’un ‘mouvement’ (ma condition d’existant) et d’un ‘repos’ (mon appartenance à la Vie). Tous les ‘objets’ sacrés sont récusés, révoqués ; prêtres, prophètes, traditions – qui sont morts ou lettre morte… (log. 52) Mais dans le rassemblement des circonstances qui font monde, un partage et un discernement – avec leurs conséquence éthiques – sont autorisés : Donnez à César ce qui est à César, donnez à Dieu ce qui est à Dieu, et ce qui est à moi, donnez-le moi. (log. 100)  Ce qui veut dire en clair qu’on peut fort bien observer les obligations imposées par la société à condition de ne pas trahir la Vérité, de ne pas s’éloigner de la Valeur qui unit les ‘jumeaux’ – Thomas est le ‘jumeau’ de Jésus – en Un Seul au Royaume de Vie. Et on voit bien alors où sont les homonymies et les antinomies ! Au logion 104, relativement au thème de la connaissance que j’ai évoqué précédemment, il est déclaré sur le même sujet : Viens, prions aujourd’hui et jeûnons… (Mais) quelle faute ai-je donc commise, ou en quoi m’a-t-on soumis ? Mais quand l’époux sort de la chambre nuptiale, alors, qu’on jeûne et qu’on prie ! (log. 104) J’ai parlé de conscience immédiate, de dualité synonyme de ‘divin’ et de réciprocité dans ce mouvement qui signale la vie même du repos qui n’est pas inertie. Or voilà : Là où il y a trois dieux, ce sont des dieux ; là où il y a deux ou un, moi, je suis avec lui. (log. 30) Peu de mots en somme pour résumer l’essentiel : encore faut-il comprendre et réaliser. 

Je suis étonné de trouver cette question du choix – nous verrons un peu plus loin son corollaire : le partage – liée à celle de la création qui est plus rarement évoquée dans les logia. Et encore plus curieusement, d’une création qui se rapporte autant au ‘dedans’ qu’au ‘dehors’, il est bon de la préciser, comme au log. 22 déjà rappelé, et ici au log. 3 : … le Royaume, il est le dedans et il est le dehors. Il est même précisé, une belle image : le dedans de la coupe… le dehors de la coupe… sans qu’il soit permis de confondre un partage des valeurs avec un partage objectif, une interprétation spirituelle avec un jugement de réalité physicaliste. C’est une totalité, et c’est la perception (comme l’aperception, ce geste intérieur de saisie de soi-même- au monde : le Dasein heideggerien !) qui importe, la lisibilité d’un monde, l’interprétation du phénomène global de l’apparaissance qui importe. Ce qui renvoie à cette notion de partage qui n’est pas division suivie d’exclusion mais bien choix qui accompagne une compréhension, celle-ci opérant à la lumière manifeste d’une ‘première création’. Il y a bien des valeurs mondaines, nous l’avons vu (‘ce qui appartient à César’… ) et cette trichotomie propre à la vision gnostique ; un règne hylique, un règne psychique et un règne pneumatique, d’Esprit pur, qui sont comme les effets de la ‘mondanéisation’ du Tout évoqué par ailleurs. Cela peut aller loin : Les disciples dirent à Jésus : Nous savons que tu nous quitteras ; qui se fera grand sur nous ? Jéus leur dit : Au point où vous en serez, vous irez vers Jacques le juste : ce qui est du ciel et de la terre lui revient. (log. 12) De qui s’agit-il ici, je ne sais, mais il ne s’agit pas de Thomas qui est bien le seul éveillé en l’Un Vivant. Jésus refuse également un certain type d’arbitrage et l’on voit bien ici la ligne de partage des valeurs : Un homme lui dit : Parle à mes frères afin qu’ils partagent les biens de mon père avec moi. Il lui dit : O homme, qui a fait de moi un partageur ? (log. 72) Il faut donc une nouvelle fois rappeler ce qu’il faut entendre par Un dans cet évangile, l’unité du monachos qui ‘debout’ se réconcilie avec tous les hommes, ses semblables, et la nature entière, sa Mère véritable, gardienne et matrice des ‘modèles’ : Au temps où vous étiez Un, vous avez fait le deux ; mais alors, étant deux, que ferez-vous ? (log. 11) La création est autorisée, et ses différences, et même ses conflits, mais le Un qu’on pourrait appelez le secret de toute l’opération est le garant de l’accomplissement ultime des existences : … je suis venu jeter des divisions sur la terre… il y en aura cinq dans une maison, trois seront contre deux et deux contre trois… et debout, ils seront monakhos. (log. 16) Je voudrai pour finir citer un autre logion, une autre clef, dans cet esprit de lutte qui a pu aisément tromper les exégètes – mais l’on verra bien qu’il s’agit ici d’un combat intérieur : Le Royaume du Père est comparable à un homme qui voulait tuer un grand personnage. Il dégaina l’épée dans sa maison et transperça le mur afin de savoir si sa main était sûre. Alors il tua le grand personnage. (log.98) C’est bien de moi qu’il s’agit, n’est-ce pas, et du nécessaire apprentissage d’un discernement indispensable à la conquête de soi. 

J’en viendrai dans une prochaine publication aux nombreuses recommandations spécifiquement éthiques. Ce ne sont ni obligations ni commandements mais incitations à mieux comprendre, approfondir et réaliser. On verra bien aussi celles qui peuvent s’interpréter dans une perspective purement morale, ‘psychique’ comme il est dit en gnose, et celles qui relèvent uniquement de la réalisation pneumatique, et qui ont été le plus souvent ignorées dans les ‘canoniques’. Je le répète : parvenu à accumuler 274 articles, partant d’un hommage à Stephen Jourdain, et qui portait précisément sur cette notion de création, je peux me référer sans risque d’erreur aux paroles de ce Témoignage vieux de tant de siècles et qui néanmoins n’a pas d’âge.

La ‘Parole de Dieu’ (Henry) : les grands thèmes de l’Evangile selon Thomas (1)

C’est dans son dernier livre publié : Paroles du Christ (Seuil 2002) que Michel Henry évoque ce qu’il appelle lui-même la ‘parole de Dieu’ et qu’il déclare trouver dans l’Evangile de Jean, le Prologue, mais pas seulement ; et c’est une lecture originale qu’il en propose à la lumière de cette phénoménologie matérielle dont il est l’initiateur (1).  Mais voilà ce qui m’intéresse ici. Dans les premières pages de son livre, il laisse échapper ces confidences (page 10) : « Les paroles du Christ, nombre d’entre elles en tout cas, sont parvenues jusqu’à nous. Elles sont contenues dans les ‘Logia’, qui sont des recueils dont l’origine est indubitable. L’Evangile apocryphe dit de Thomas, retrouvé en Egypte dans une bibliothèque gnostique, consiste dans une simple énumération des paroles de Jésus. Des recueils de ce genre ont circulé dès les premiers temps. Rien n’empêche de penser que certaines des propositions qu’ils relatent ont été prises en note du vivant du Christ, par des auditeurs, des disciples, voire un secrétaire attitré. L’Evangile dit de Thomas a beau avoir été rédigé au milieu du IIème siècle, il n’en apporte pas moins la preuve de l’ancienneté des Logia, nombre de leurs énoncés se retrouvent dans les Evangiles de Mathieu, de Marc et de Luc ! «  Reconnaître l’ancienneté, l’authenticité, le caractère de ‘source’ des Logia de Thomas, c’est beaucoup ! Mais on sent ici l’influence de Puech (lecture recommandée par Henry) qui fait de cet évangile retrouvé en 1945 à Nag-Hammadi, parmi beaucoup d’autres rouleaux gnostiques, une collection de paroles comme « il en a circulé dès les premiers temps » – sans plus, sans reconnaître ici le précieux document Q (de Quelle en allemand = source) reconnu par d’autres universitaires. Mais le débat est-il d’ordre historiographique ? Le classement des thèmes de l’Evangile de Thomas, dans sa seule lecture même, n’éclaire-t-il pas une tout autre vérité ? On peut toutefois être tenté d’admettre une autre forme de légitimation, radicale, et plus ‘canonique’. C’est ce que fait Origène, théologien du 3ème siècle, de la période dite ‘patristique’  (in PUF, volume IV, Le discours philosophique) : « Toute la sainte Ecriture est un Evangile : si évangéliser c’est annoncer des biens et si tous ceux qui précèdent l’avènement corporel du Christ annoncent le Christ qui est tous les biens (…) les paroles de tous font, d’une certaine manière, partie de l’Evangile… La Parole totale de Dieu, parole qui est dans le principe auprès de Dieu, n’est pas prolixité. Elle n’est pas « des paroles » ; en effet c’est une parole unique constituée de multiples idées et chacune de ces idées est une partie de la parole complète… » (PUF page 1637) C’est donc de ‘la parole complète’ qu’il faut nous inquiéter et non des ‘idées’, qui sont toujours multiples et contradictoires. Et voir si cette parole est bien l’enseignement du Christ, comme veut le prouver Michel Henry, parole qui s’adresse aux hommes, depuis toujours à portée de leur compréhension, et néanmoins parole de Dieu à dimension d’infini, révélation, et révélatrice de cette condition christique qui est la première à manifester ce statut amphibolique qui est le nôtre à tous : divin et humain, en croix, la réalité de ce symbole testamentaire. Quelle parole enfin, « récapitulée en un seul tout » précise Origène, faut-il entendre qui mérite d’être appelée parole du Christ ?

L’ensemble des logia de l’Evangile selon Thomas présentent de nombreux caractères qui en font un texte très différent des autres évangiles qu’on dit canoniques quand ils sont de fait tous apocryphes, rédigés bien longtemps après la mort du Maître et surtout corrigés au fils des générations de copistes qui se sont succédées. Mais mon propos ne se tient pas là, de même que j’éviterai ici de dénombrer toutes les traces qu’on peut qualifier d’évangéliques ou gnostiques dans cet évangile. La question de la gnose y est bien posée, et de façon particulièrement démonstrative ; ici par exemple une parole jetée à la face de l’avenir : Les pharisiens et les scribes ont pris les clefs de la gnose et ils les ont cachées. Ils ne sont pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, ils ne les ont pas laissés faire… (log 39) Un fait est certain, éclatant : il s’agit d’un évangile de ‘connaissance’ – les thèmes de l’amour, de la mort, de la résurrection y sont très rares ou absents, mais également la ‘déficience’ chère au gnosticisme – ‘connaissance’ donc, comme une forme de réalisation supérieure à celle de la conscience primaire qui se limite habituellement par son identification au corps physique, psychologique, social. Dans les termes d’une philosophie contemporaine, et il me faut déjà de l’audace pour m’engager à telle comparaison, une conscience et une identité qui ne se réduisent en aucun cas à des phénomènes de langage ou à toute autre détermination mondaine. Mais les logia sont assez explicites par eux-mêmes. Celui qui trouvera l’interprétation de ces paroles ne goûtera pas de la mort (log. 1) C’est parce que la compréhension de telles paroles délivre de l’identification à la personne sociale et de l’esclavage des déterminismes, qu’il peut être dit aussi qu’elle délivre de la mort : c’est un autre soi-même qui prend naissance en co(n)naissance avec un principe caché qui n’est pas seulement contenu d’histoire ou d’appartenance à un groupe humain particulier. Ainsi : Quand vous vous serez connus, alors vous serez connus et vous saurez que c’est vous les fils du Père le Vivant. Mais s’il vous arrive de ne pas vous connaître, alors vous êtes dans la pauvreté, et c’est vous la pauvreté. (log 3) Nous retrouvons souvent ces termes d’une différenciation absolue : d’un côté, connaissance, soit richesse, vie infinie, puissance même, ‘règne’ ; et de l’autre côté, ignorance, aliénation, misère et mort. Mais le concept de ‘monde’ ou de ‘personne’ délimité par l’expérience exclusive de la matérialité et de la sidération qu’elle provoque est ici totalement exorcisé. C’est aussi une quête, plus précisément une ‘interprétation’ qui est proposée comme si l’aliénation qui nous tient dans ses rêts s’était manifestée plus vite, avant une authentique éducation spirituelle, ou par une éducation plus perverse, celle des autorités et des institutions qui prétendent dès notre notre naissance gouverner nos destinées. Cette ‘pauvreté’ ici dénoncée semble de notre fait, notre responsabilité ! Comme le dit si bien Origène, si évangéliser c’est annoncer des biens, c’est de biens spirituels qu’ils s’agit, mais d’une réalité non moins substantielle ! C’est ainsi que la conjugaison même du verbe ‘connaître’ vient éclairer cette nouvelle dimension d’existence.

Heureux celui qui se tiendra dans le commencement, et il connaîtra la fin, et il ne goûtera pas de la mort. (log 18) Cette notion de ‘commencement’ est capitale dans l’évangile et elle se répète au logion suivant : Heureux celui qui était déjà avant d’exister. (log 19) Elle s’éclaire à mon avis des remarques émises plus tard par un Eckhart et un Jourdain signifiant une « première création » où le Père et le Fils oeuvrent ensemble à la conception et l’existenciation, la matérialisation même d’un monde qui ne contredit pas les formes secrètes qui appartiennent exclusivement à la Déité inconcevable, indicible et surtout invisible. Or ces formes ont le désir d’exister : leur surabondance d’être, semble-t-il, commande un désir d’exister auquel Père et Fils répondent conjointement, par le premier fiat existenciateur et par le témoignage, vision et parole qui font monde – mais monde originaire, orée de lumière et d’images qui ne sont pas encore en compétition, en conflit, en affirmation d’autorité exclusive. Ce qui implique cette parole, comme une nouvelle recommandation, une condition pour être soi-même ce Fils qui est aussi régent de ce monde qui semble lui appartenir : Celui qui parmi vous se fera petit connaîtra le Royaume… (log 46) Ce n’est pas le déploiement d’une rationalité et d’une tekné comme la modernité – qui n’a pas d’âge de ce fait ! – nous y entraîne, c’est la simple visibilité, l’innocente participation à un monde de lumière et d’images qui jouent ensemble la musique d’une célébration des réalités possibles – et toujours divines – du Royaume. Divin, oui, parce qu’il y a bien deux : un miroir ou une réciprocité, une réciprocité des regards comme dans le Soufisme. Celui qui est ‘petit’ ici c’est celui qui a récusé le prestige mondain des vérités fabriquées et des pouvoirs ajoutés dans la visée d’une propriété du monde afin d’exaltation et de jouissance personnelles. C’est d’une innocence sauvegardée comme telle qu’il s’agit, qui est une intelligence des formes circonscrite à l’intériorité spirituelle du vivant-imaginant, créateur d’un monde qui ne s’émancipe pas tout à fait des modèles mais qui les illustre et autorise leur jeu, lié au sien, à seule fin d’exhausser l’Esprit pur. Tout est offert dès le ‘commencement’ et cette ‘première création’ favorise la composition d’un bel arc-en-ciel de possibilités – c’est là que l’artiste véritable travaille, là qu’il ouvre son atelier de ‘lecture’ des modèles cachés, et pour une ‘présentation’ inédite :  Ce que vous attendez est venu, mais vous, vous ne le connaissez pas. (log 51) Propos qui se répète tout aussi clairement un peu plus loin : Vous sondez le visage du ciel et de la terre, et Celui qui est devant vous, vous ne le connaissez pas… (log 91) En me limitant à une connaissance prétendument objective du monde, à cette mesure et à cette interprétation des signes étroitement physicalistes, je trouve un ‘cadavre’ c’est-à-dire une figure amputée de son mystère d’origine, privée de son élan d’épanouissement, de sa fraîcheur et de son rayonnement propres. Celui qui a connu le monde a connu un cadavre ; et celui qui a trouvé un cadavre, le monde n’est pas digne de lui. (log 56) Autrement dit : Celui qui a connu le monde a trouvé le corps ; mais celui qui a trouvé le corps, le monde n’est pas digne de lui. (log 80) Le monde ne s’anéantit pas aux ‘connaissants’, il prend – ou garde – figure de lumière et de création en esprit même dans ce qu’on peut encore appeler l’épreuve des choses et des circonstances. Un autre logion le dit tout aussi clairement, signifiant aussi qu’il y a, sinon un travail ou une catharsis à opérer, une veille à sauvegarder activement et sans cesse : Heureux l’homme qui a connu l’épreuve : il a trouvé la Vie. (log 58) Tout est donné du monde sans effort de mesure ou de définition, de déterminanation prétendue ‘scientifique’ : Vous sondez le visage du ciel et de la terre, et Celui qui est devant vous, vous ne le connaissez pas… (log 91) Le règne n’est pas matériel : il s’origine et s’oriente en cette unique manifestation de la Valeur qui palpite dans les formes offertes à l’expérience du ‘commencement’. Et c’est ainsi que le fidèle peut être encore désigné, allusivement : Celui qui connaîtra le Père et la Mère, l’appellera-t-on fils de prostituée ? (log 105)

Je le répète finalement pour le souligner, ou comme cette majucule de Vie le précise (et Michel Henry, à son tour, a ajouté cette précision) : Heureux l’homme qui a connu l’épreuve ; il a trouvé la Vie (log 58) L’épreuve, ce serait bien la vie qui nous confronte aux pouvoirs de la perte et de l’aliénation, de l’oubli et de la confusion quand l’interprétation du message nous initie à la Vie éternelle. Il est même une clef d’interprétation qui me paraît des plus importantes, qui écarte en tout cas une des pires méprises, et de celles qui défigurent le plus gravement le message de cette gnose : Celui qui connaît le Tout, s’il est privé de lui-même, est privé du Tout. (log 67) Le corps qui ne serait qu’un corps éprouvé comme tel, est cadavre ; au règne de l’Esprit et de son épreuve il devient lieu de révélation, comme la plus parfaite image de moi-même. En effet, cette connaissance qui porte sur la totalité de la vie, mais comme naissance, maintenant, d’un monde qui est tout entier et à la fois le mien et celui du Créateur, passe par la pleine possession de moi-même, de mon ‘être humain’. Nous sommes conviés là à nous étreindre nous-mêmes dans toutes nos facultés : intelligence et sensibilité, mais je pense ici à cette sexualité qui a tant effarouché les ‘spiritualistes’ de tous temps et qui reste un si grand problème pour nos contemporains. Je ne crois pas qu’il soit proposé ici de ‘déréglement de tous les sens’ mais bien au contraire un ‘réglement’ c’est-à-dire un épanouissement de toutes les facultés qui passent par l’usage des sens, dût-on les qualifier de ‘sensuelles’. J’ai choisi de ne pas être exhaustif dans le dénombrement de ces thèmes, de choisir les principaux, et qui nous éloignent fort d’un ‘christianisme’ autoritaire et dogmatique, d’une rigidité idéologique imposée par plus d’interdictions que d’encouragements à vivre tous les moments présents d’une humanité épanouie. Je reviendrai prochainement sur quelques thèmes connexes, mais nullement secondaires, et que je veux déjà citer : le rejet des rituels et pratiques religieuses ; le choix, comme condition première d’une spiritualité vivante ; la création (au ‘commencement’), l’éthique cette fois comme un ensemble de recommandations qui ne sont ni ‘obligations’ ni ‘commandements’ mais dispositions d’esprit qui s’imposent naturellement en régime de ‘connaissance’. Mais il y a surtout quelques ‘clefs’ essentielles que je préfère finalement toutes citer et dès aujourd’hui ( en plus du log 67) : Quand vous ferez le deux Un, et le dedans comme le dehors, et le dehors comme le dedans, et le haut comme le bas (…), quand vous ferez des yeux à la place d’un oeil, et une main à la place d’une main, et un pied à la place d’un pied, une image à la place d’une image, alors vous irez dans le Royaume. (log 22) Pas de hiérarchie dans la réalité éprouvée en vérité de sa ‘première’ création – fendez du bois, je suis là ; levez la pierre, vous me trouverez là (log 77) – ; ici l’image elle-même n’est pas anéantie quand une autre vision (ou visibilité) s’impose. Le Royaume s’étend sur la terre et les hommes ne le voient pas. (log 113) J’insisterai une nouvelle fois sur le thème à mon avis majeur de l’image, cette gnose n’étant pas du parti iconoclaste, loin de là, il faut le préciser : Si les gens vous disent : d’où venez-vous ? dites-leur : Nous sommes venus de la lumière, là où la lumière est née d’elle-même. Elle s’est levée et manifestée dans leur image… nous sommes les élus du Père le Vivant… le signe de notre Père en nous (est…) un mouvement et un repos. (log 50) Image signifie dualité et jeu, jeu vivant, mouvement donc, qui semble la plus belle expression de la vie, sa traduction exacte comme illustration et passage (2), hors et dans l’éternel repos des modèles qui ne meurent ni ne se manifestent. (log 84)

Je conclus provisoirement par cette dernière citation : Les images se manifestent à l’homme et la lumière qui est en elles est cachée. Dans l’image de la lumière du Père, elle se dévoilera et son image sera cachée par sa lumière. (log 83) Dans un régime d’aliénation, les images cachent la lumière et dans un régime de connaissance, elles la révèlent. Pas de hiérarchie mais une perspective, inversée : c’est une métanoïa très marquée, très forte, radicale. Mais je le souligne, une conversion plutôt qu’une condamnation et une exclusion ; un redressement et non un rejet ; un changement de perspective. C’est ici le noeud de la révélation et de l’enseignement : toute parole depuis en est une glose, aujourd’hui nécessaire comme pour le passé, un rappel de la splendeur de notre condition et de ses périls (3). Je proposerai également aujourd’hui, puisque mon investigation n’aborde pas la totalité des logia qui se complètent tous au fur et à mesure, le Cahier de Méditation sur l’Evangile de Thomas de mon ami Philippe Dubois, du moins ici son Aperçu, premier document que chacun pourra consulter. Cet examen des logia de l’Evangile de Thomas rejoint tout à fait ma propre exégèse. Je l’adresserai en version complète aux personnes qui m’en feront la demande. Il suffira de me contacter par ‘commentaire’ comme c’est toujours possible en cliquant ci-dessous – l’adresse de la personne m’étant automatiquement fournie par Le Monde.

 Phil. DUBOIS : Avant-Propos Cahier de Méditation de l’Ev selon Thomas,

Philippe Dubois fait également un point très intéressant sur cette question de la ‘gnose’ dans son blog personnel : http://tumtumblog.20minutes-blogs.fr/

(1) CF mon article : « Qu’est-ce que la phénoménologie matérielle ?  » Jeudemeure du 05.10.2010

(2) Le thème du passage que je cite à peine est pourtant essentiel : je l’ai traité dans Mystique de Pâques (11/04/2009)

(3) Je commettrais une grave méprise si j’oubliais de rappeler que ma constante référence est celle de l’ouvrage publié conjointement par Emile Gillabert, Pierre Bourgeois et Yves Haas – ouvrage qui a fait l’objet de plusieurs éditions, et qu’il faudra toujours consulter pour son appareil critique.

Un pétale de géranium

Un pétale de géranium. Rouge.

D’abord c’est une heure sombre, dramatique même : l’événement sans doute, que je tairai. Mais nos existences sont parsemées bien plus souvent de cauchemars que de songes exquis. Ceux-ci sont de petits poissons qui sont très rares et passent très vite. Mais ce qui était éprouvé à cet instant-là, si sombrement, c’était un sentiment de défaite et d’humiliation comme si les pouvoirs de la vie s’étaient conjurés à m’infliger cette souffrance ressentie comme une asphyxie. Pire, je me sentais prêt de l’infarctus mental : pour moi c’est toujours là que ça se tient et toujours là que la souffrance se ressent plus vivement, exclusivement. Un ‘caillot’ mental donc qui étouffait, révolte et impuissance, désespoir qui allait planter sa bannière de nuit au coeur de l’âme, au plus profond de l’être individu.

Le pétale de géranium rouge apparut, à terre, petit dessin, envolé et déposé sur le bitume gris, sale. Un pétale rouge. Et c’est ce rouge là qui contredit le sentiment de défaite planté ici. Un souffle de vie – rouge : cette couleur rouge perçue – qui balaya le vent d’amertume et de mort. Sans plus et somme ‘tout’. Une évidence soudaine qui dissout la précédente. Curieusement, aucune pensée ni impression de réconfort, pas tout de suite ; une transformation instantanée, même ce qu’on appelle solennellement une métamorphose. La perception du rouge – ce rouge d’un pétale de géranium tombé à terre et gisant dans le gris unanime – s’est substituée à tout sentiment devenu étranger et a rendu souffle à la vie, vie à la vie. Les mots sont venus après et curieusement, l’autre certitude qu’ils étaient seulement les auxiliaires de cette perception et du bouleversement qu’elle avait entraînée seule, d’elle-même. Tout cela de façon minuscule, mais l’effet d’une lumière qui s’allume dans le noir.

Peut-être ne suis-je que celui qui éprouve – et s’éprouve aussi – mais premièrement celui qui éprouve la vie sans définition, humble et magnifique, minuscule et infinie. Peut-être ne suis-je que le miroir de ‘cela’.

Faire scandale : la philosophie ‘inutile et incertaine’ ?

J’étais tout jeune et au début de mes études quand je trouvai dans Platon (Théétète 174 – 175) cette anecdote qui en dit long déjà. « Il (parlant de Thalès) observait les astres et, comme il avait les yeux au ciel, il tomba dans un puits. Une servante de Thrace, fine et spirituelle, le railla, dit-on, en disant qu’il s’évertuait à savoir ce qui se passait dans le ciel, et qu’il ne prenait pas garde à ce qui était devant lui et à ses pieds. La même plaisanterie s’applique à tous ceux qui passent leur temps à philosopher. Il est certain, en effet, qu’un tel homme ne connaît ni proche, ni voisin ; il ne sait pas ce qu’ils font, sait à peine si ce sont des hommes ou des créatures d’une autre espèce… »  J’en avais été frappé parce qu’il y a là deux critiques qui sont adressées au philosophe : il ne sait pas ‘où il met les pieds’, égaré dans sa quête d’une connaissance qui lui fait manquer les plus évidentes réalités, notamment matérielles ; et plus grave, il s’éloigne du commerce de ses semblables au point de parvenir à les ignorer en vivant à part dans ses rêves et ses illusions. C’est un reproche que j’ai entendu tout le temps et qui se répète de nos jours. Mais on dit également que la philosophie suscite des curiosités et un engouement qui marquent un réel progrès de la réflexion, un désir d’indépendance à l’égard des opinions et des passions communes, voire un authentique appêtit de vérité. Peut-être curiosité et répulsion à la fois : comportement ambigu qu’il conviendrait d’analyser… Il faudrait rappeler comment la philosophie acquit son statut, en Grèce d’abord, comment il fut déjà diversement critiqué et controversé, rappeler par exemple la condamnation de Socrate ; comment ces querelles purent rebondir tout au long de l’histoire et quels reproches on peut adresser encore à la philosophie, dans un contexte actuel, ou quelle légitimation on lui accorde, voire quelle nécessité de conduire la pensée et d’accompagner l’action. En fait les mêmes questions indéfiniment reposées, avec quasiment les mêmes réponses pour la même justification d’une pensée capable de s’exercer en toute indépendance des contraintes de nécessité naturelle, culturelle, politique.

Ce n’est pas un hasard si je trouve cette problématique exposée dans un livre tout récent d’André Guigot (1), une réflexion, étonnamment, qui reprend les accusations portées plus haut, en les actualisant, et dans ce procès répété mais ici plus inédit de la philosophie, qui reprend tous les arguments de sa défense dans un plaidoyer assez nouveau. Je m’y arrête. « Par penser, dans ce livre, j’entends : produire par concepts et intuitions une représentation du monde. Ni plus, ni moins. Produire, et non répéter ou hériter… » Quoique… sans cet héritage, nous ne serions rien et l’auteur le reconnaît aussitôt : pas de philosophie sans histoire de la philosophie, postulat immanquable aujourd’hui. Le mot ‘intuition’ néanmoins me frappe ; j’ai toujours envie de questionner le philosopohe exactement là : « Quelle est votre intuition centrale, la vôtre ? » Notre auteur précise bien : « Produire, c’est ici créer… » Quand partout, dans les milieux spécialisés, reconnus, de la pensée, « les débats sont devenus des rivalités de constats, pas de conceptions du monde. » Ambition que l’auteur précise une nouvelle fois par ces mots : « Il n’y a pas de pensée sans représentation du monde, sans le risque prescriptif d’un engagement… sans effet de résistance… » C’était une tentation des plus fortes de la philosophie d’après-guerre : s’engager comme ils disaient… Mais l’engagement n’est plus ce qu’il était : « L’inventaire subjectif est un point de vue photographique. L’objectivité est ici un moyen, puisque le choix des auteurs suppose le choix de ce que penser veut dire. Se représenter le monde, oser la critique et la projection, prendre acte également du caractère destructeur de notre civilisation. En maîtrisant la nature comme objet de savoir puis d’exploration énergétique, l’homme moderne a ouvert la voie à une ère de domination qui, sous le couvert de science, a découpé la réalité en rondelles pour à chaque fois répéter les mêmes gestes : objectivation, maîtrise scientifique, exploitation. L’homme à son tour y est passé, son corps en rondelles… » Quelques lignes plus bas, cette répétition insistante : « Derrière l’immense gâchis, la nature qui n’a rien demandé paye le prix fort de la folie humaine. Il n’y a pas, pour moi, et donc dans l’inventaire que je propose comme un chemin inachevé, de pensée véritable qui ne parte ou ne conduise à ce constat des effets catastrophiques, profondément déshumanisants de tout ce qui s’auto-proclame, selon l’humeur, ‘modernité’, ‘progrès’, réforme’, ‘humanisme’… » C’est ouvertement que le penseur contemporain peut révoquer la métaphysique des ‘fondements’ – c’est ainsi que Guigot désigne la recherche philosophique traditionnelle (universitaire) – et tous ses prolongements en philosophie germanique – jusqu’à Heidegger donc ! – pour accepter la nouvelle donne de libre pensée, la ‘philosophie du sujet’ par exemple, et contre l’anthropologie athée des années 70 (Althusser, Foucault, Deleuze), un culot rare ! Cela peut se dire ainsi : « Tout ce qui divise et hiérarchise… » Dit autrement : « le défaut majeur de la spécialisation contemporaine est d’aboutir à des expertises qui débordent rarement du constat, sauf en s’excusant… » Et même en peu de mots : « La sérénité n’est pas plus une complaisance, que le retour à la nature n’est une fuite. » Dans ces conditions, sont reconnus ‘penseurs’ des hommes et des femmes d’horizons divers, voire des ‘ennemis théoriques’ mais qui trouvent leur place dans cette nouvelle philo-sophie (revenons-en au sens propre du mot !) parce qu’ils s’insurgent tous contre le prestige de la ‘performance’, du ‘sérieux’ qui caractérisent la suprématie proclamée des ‘spécialistes’. « Penser n’est donc pas seulement classifier, représenter, redéfinir, c’est aussi rendre heureux par des décalages… Il faut un certain culot pour opposer au cynisme la poésie banale d’un soleil levant. » Mais la classification proposée ici brouille toutes les cartes, avec des genres nouveaux : « résistants », « recycleurs », « convertis », « fidèles », « sages ». Ils sont assez nombreux à être cités dans ce livre : trop nombreux peut-être, je veux dire trop exposés à leurs contradictions pourtant reconnues ; mais alors sont-elles significatives, et à quel titre ? Rien n’est démontré. Je ne ferai aucune énumération ici, trop longue… Mais je pose la question : peut-on associer les travaux et les noms, même dans cette nouvelle perspective, même en s’excusant d’une subjectivité revendiquée, les noms de Michel Onfray et Peter Sloterdijk, de Jean-Pierre Changeux et Emmanuel Jaffelin, d’Alain Badiou et Satish Kumar. Trop d’écart entre eux ? Pire, des perspectives qui ne peuvent aucunement se croiser ni augmenter leurs lumières par comparaison ou simple rapprochement. Et pourquoi citer Sloterdijk et oublier Zizeck ? Pourquoi rappeler Heidegger et ne pas citer Henry  ? Pourquoi conjoindre les noms d’Elisabeth de Fontenay qui défend la cause animale, et de Judith Butler, féministe acharnée ? Pourquoi citer Satish Kumar et négliger Nisargadatta qui dit mieux que personne, dans une langue et un témoignage tout à fait contemporains, la vérité de la tradition védantique et comme il serait précieux de l’entendre à nouveau. Le livre qu’on trouve partout de Satish Kumar s’intitule « Tu es, donc je suis » – or rien n’est plus faux, à commencer par ce ‘donc’ calamiteux qui nous a déjà gâté tout Descartes, et un seul pas au coeur des ‘enseignements’ nous le révèle sans conteste ; un titre imposé par l’éditeur ? – Alors oui « à chacun sa route » et l’homo viator, thème précieux de Rimbaud à Marcel, s’impose avec l’autorité de sa seule évidence spirituelle. Spirituelle parce que « progresser, ce n’est pas être meilleur que les autres, c’est être meilleur que soi-même. » Un chemin intérieur.

Comment être plus précis, parvenir de manière convaincante à justifier cet effort si peu naturel de ‘philosopher’ ? Maintenant, je peux bien ajouter un petit tour d’histoire de la philosophie ; voir comment, je le répète, elle a acquis son statut en Grèce antique, il y a plus de 2500 ans, aux périls de circonstances qui, toutes, sont des illustrations d’une unique histoire qui s’est constamment répétée – en Occident du moins, précision à souligner… et nuancer.  Néanmoins, l’émergence d’une autonomie de pensée philosophique, partout où elle s’est produite, possède des caractères assez identiques. C’est un type de réflexion qui se dégage progressivement, puis d’une matière définitivement tranchée, des mythes fondateurs – je veux dire d’une culture, certes, mais d’une constitution d’humanité véritable, de ‘représentation’ – Si nous nous tenons en Grèce, ce sont les Présocratiques les premiers qui élaborent des concepts authentiquement ‘métaphysiques’, éloignés des images le plus souvent anthropomorphes du mythe, ce sont eux qui préparent la venue d’un Socrate, d’un Platon, eux authentiques philosophes. Mais les contradictions qui jalonnent l’histoire de la métaphysique apparaissent déjà flagrantes. Héraclite célèbre le flux de la nature et Parménide, l’immobilité de l’être. Le mythe est encore présent dans les Dialogues de Platon mais Socrate, l’homme Socrate qui en est le véritable héros, s’efforce de ‘penser’ une philosophie qui réponde à de vraies curiosités intellectuelles, et pas seulement pré-scientifiques, mais surtout personnelles, de celles qui poussent à un engagement éthique qui est en même temps une contestation politique, la sollicitation d’une remise en question radicale de toutes les valeurs précédemment admises. Socrate le paiera de sa vie, devenant ainsi le modèle de toute philosophie. Mais ne l’oublions jamais : modèle comme personne vivante qui parle à d’autres personnes vivantes prêtes à ‘changer’ de vie en même temps qu’elles se prêtent à ces bouleversements de pensée. Aristote, élève lui-même de Platon, précepteur aussi du jeune Alexandre, penchera vers une abstraction plus forte, elle-même authentiquement pré-scientifique sans vouloir rien ajouter par là de péjoratif au contraire. Aristote est philosophe et ‘politique’ : il organise une pensée, au sommet, une ontologie, et ces fameuses classifications qui sont à l’origine de la pensée moderne. L’histoire qui suit le prouve assez, même si elle entraîne à des débats d’école qui sont sans fin, jusqu’à la critique contemporaine de la ’métaphysique’ par Heidegger et de nouvelles visées en direction de l’être qui ne serait plus envisagé comme une valeur abstraite mais bien la matrice de tout ce qui se donne à paraître et à voir, une matrice vivante dont je suis moi le ‘berger’ – ce qui reste éternellement sujet à polémique. Ce que j’énonce ici est sans doute très contestable ; c’est un survol trop rapide de cette histoire qui va enfanter les premières écoles (opposées entre elles de surcroît !) du Christianisme d’état – je l’appelle ainsi après Constantin, Justinien… et les autres ! – mais aussi la science moderne qui imposera progressivement ses normes de pensées avec leur prétention particulière à l’universalité. Peut-être, je dirais volontiers, et paradoxalement, voyons-nous une histoire et des développements assez semblables en Orient. Je précise un peu : comment le mythe et la religion sont progressivement parasités par des logiques de plus en plus ambitieuses, des systématisations se refermant sur elles-mêmes en de vastes systèmes conceptuels ; et en Orient, bien plus fermés, dogmatiques qu’en Occident contrairement à ce que certains peuvent prétendre. Cette histoire, je l’évoque ici, prouve que la philosophie relève d’un choix autant intellectuel que spirituel, commandant une éthique, des comportements qui tous nous éloignent de ce qui est croyance aveugle, soumission, démission même de cette vocation d’humanité à se connaître et se réaliser au-delà d’un état de nature sauvage et au-delà d’un état, d’une constitution ’politique’ figés par des concepts autoritaires et traditionnels. Pensons-y aussi : les transformations de la civilisation occidentale n’ont-elles pas été engendrées par de grandes percées philosophiques : le cogito de Descartes et la modernité, le transcendantalisme kantien et la révolution française, Hegel-Marx et la révolution russe, sans parler des métamorphoses produites par la dispersion littéraire de l’existentialisme en France et dans le monde. Mais c’est incontestable, et je termine sur ce point : il y a comme un ’programme’ philosophique, figé, celui même de nos manuels, qui est celui qu’a fixé Aristote et malgré de tumultueuses et répétées remises en questions, qui semble immuable et  jamais ne devoir être renversé. Un immobilisme de ce côté et la perspective de transformations infinies de l’autre.

La philosophie ‘inutile’, c’est sans doute, nécessaire et banal aveu, parce que vous ne ‘pensez’ – et on a vu plus haut que c’était un ‘engagement’ indépendant de toute réponse imposée par les contraintes de la vie – qu’avec tout ce que vous autorise votre expérience personnelle, soit votre intelligence à vous, votre sensibilité à vous, et toute votre culture, ce que vous avez appris et assimilé, ce que vous éprouvez en un ‘for intérieur’ qui vous semble plus réel et plus authentique que les leçons abstraites d’une philosophie définie, comprimée en concepts parfois incompréhensibles, bien étrangers à vos préoccupations intimes. Vous êtes celui qui s’estime en bonne santé, qui s’éprouve ainsi, libre par soi-même et autonome, sans explication ni recommandation attendue de qui que ce soit. Comme un homme qui ne voudrait rien entendre des sciences médicales parce que ‘tout va vient’ et que le coeur vivant qui bat se passe bien des savoirs d’un cardiologue ! On peut voir les choses d’un peu plus haut, sans trop insister sur cette notion de ‘philosophie inutile’. C’était le mot de Pascal, que lui avait dicté sa foi janséniste, et qui n’appelle au fond que le mépris. Même si beaucoup partagent encore cette opinion, et pas seulement inspirés par une foi religieuse , mais aussi une foi de caractère purement idéologique – ceux-là sont devenus moins nombreux de nos jours – ou par cet indifférentisme qui semble marquer toute une génération. « A quoi bon se prendre la tête : on est bien, là, et c’est tout ce qui compte ! » Et voilà bien plutôt le reproche adressé à une philosophie ‘incertaine’, c’est-à-dire qui ne fonde jamais une certitude inébranlable et bien au contraire, lucidement avertie de toutes ces inspirations qui nous entraînent (je n’ose préciser ‘passions’, préjugés en tout cas), qui engage plutôt à la tolérance compréhensive, active (pas celle qui tolère les ‘maisons closes’ suivant le mot prêté à Claudel) et ouverte à la concertation, au partage. Parce que c’est le lieu où souffle l’esprit, où éclôt peut-être la découverte, le vrai progrès – c’est la conclusion même de Guigot ! – où s’épanouissent la liberté et la paix. Mais nous avons glissé là, subrepticement, sur le terrain de la morale. Quid de la connaissance ? Et n’en est-il pas d’affirmative, de vérité comme telle qui s’impose et s’oppose à son contraire, erreur ou imposture, mensonge, subversion, aux fins occultes du pouvoir et de la domination ? Hé bien non !  Et d’ailleurs la non-violence, ce degré ultime de tolérance, qui est de nature purement philosophique (incertaine ici, c’est-à-dire hautement contestable) est cette affirmation que la vérité est plus forte, plus rayonnante, plus convaincante (index sui disait Spinoza) et qu’elle ne peut compter que sur elle-même pour triompher sans dommage pour personne. Sinon, bien entendu l’abandon de nos préjugés – de nos privilèges, comme si ces deux mots avaient au fond une égale signification. Quelle intuition, quelle pensée gratuite, je veux dire sans l’attente d’un profit immédiat, pourrait m’exposer à tel péril, à quelle ‘incertitude’ de présent et d’avenir ? Or voilà où nous en sommes : parvenus au faîte du progrès moderne, quand jamais autant de possibilités ne se sont offertes, de développement, d’accroissement d’humanité dans tous les sens du terme – il s’agit du progrès de la connaissance, des techniques, de la démocratie etc… MAIS, concomitamment, jamais (et il faut souligner jamais) autant de contradictions, de dénis, de confrontations ! D’une part, cette connaissance qui s’est peu à peu découverte (en philosophie comme en gnoséologie) et d’autre part cette dévastation qui semble marquer la conscience de nos contemporains partagés entre doute et volonté de jouir, toujours. C’est une entreprise de sédition parvenue à terme, de démoralisation et de dévalorisation stricto sensu générale, sytématique, un nihilisme intégral – jusqu’à provoquer le retour des obscurantismes les plus rances, les plus outrageants pour l’esprit !  

Si une philosophie peut effectivement se réduire à un discours toujours contestable, et cela indéfiniment – c’est ce qui se voit dans tous les manuels et décourage nos élèves – chacune n’en est pas moins mue par une ‘intuition’ qui l’anime de bout en bout et vivifie tous ses concepts, et c’est elle qu’il faut discerner et rapprocher de notre propre sentiment. Encore une fois on aurait bien tort de parler de ‘représentation’, voire même de ‘pensée’ car cette lumière intellectuelle (ou ’naturelle’ si l’on préfère, mais ici ‘personnelle’, ‘individuelle’) brille la toute première et c’est elle qui éclaire le monde que j’éprouve, c’est elle même qui me constitue moi-même comme sujet. L’intuition philosophique que je soumets une fois de plus à mes lecteurs, que j’ai appelée ‘intuition d’éveil’ tant elle est bouleversante, révolutionnaire littéralement puisqu’elle nous renvoie à l’origine de notre constitution de pensée, porte sur le ‘commencement’, l’aurore de toute conscience qui s’éprouve ‘je’ et monde dans l’entrelacement d’un chiasme dont il faut bien discerner les éléments constitutifs. Cette ‘présentation’, cette ‘initiale’ comme je l’ai appelée aussi, nous en avons perdu conscience claire parce que nous nous sommes littéralement crevés les yeux de l’esprit à force de nous rendre et nous soumettre à l’évidence sensible et à tous ses jugements afférents. C’est la force du rationalisme et c’est sa faiblesse, du moins lorsqu’il s’exprime radicalement et dans l’exclusive de toute autre appréciation. J’ai parlé aussi (après Maître Eckhart) de cette sidération par les ‘choses’ qui apparaît finalement et définitivement constitutive de toute vie psychique : un aveuglement logique. J’avais écrit dans un de mes premiers commentaires à des textes de Stephen Jourdain : « Je pense que le drame qui est ici décrit est de nature plus intellectuelle que ce qui peut se comprendre comme une inflation purement perceptive, une contamination par la sensibilité perceptive de l’intuition eïdétique. Il y a dans tout le champ perceptif, et donc, forcément, interprétatif, une invasion de l’intelligence particulière que la perception habituelle, commune, fait naître et une généralisation du traitement rationnel (ou logique) de l’information initiale, d’ordre purement sensible. Ce que j’ai appelé sidération. Le monde né d’un ‘mouvement d’amour’ devient un monde lointain, étranger, menaçant, dont il faut s’assurer conquête, maîtrise, domination. Mais comment qualifier cette perversion si puissante, inconsciente au départ, qui semble irrépressible dès le moment de son apparition et jusque dans toutes ses conséquences ? Cette perversion si apparemment ‘naturelle’ !? »  J‘en avais déduit quant à moi: « Nous sommes l’Esprit pur adonné (par excès de richesse sans doute…) au je-u de la co-naissance… MAIS nous n’en savons rien, aliénés par cette sidération provoquée par l’épreuve des ‘choses’. Mesurer cette adversité, la vaincre ? » On peut voir ici une interprétation – c’est bien à tort que j’ai écrit ‘déduit’ – qui est de philosophie, mais de philosophie comme ses critiques savent habilement la dénigrer, qui nous éloigne du plus loin de cette ‘création’ du monde qui est l’assujettissement définitif au mode d’expérience de sa matérialité et des désirs (ou répulsions) – maintenant, et avec quelle puissance d’inspiration. Je sais aussi : tout se complique du fait que la ‘création’ est mélange, d’éléments purs de ‘première création’ (Eckhart/Jourdain) et de ‘constituants’ parfois nécessaires et souvent pervers, de ‘deuxième création’ – tout cela se répercutant aussi au niveau du sujet-moi, régent obligé, medium de connaissance, d’exhaussement, et/ou l’occasion du malheur, de la tragédie de l’aliénation. C’est pourquoi il y a philosophie : choix d’un discernement, d’un scrupule, d’un engagement – courage et loyauté tout le temps – qui distingue l’éthique véritable de l’abandon aux opinions, véritable laisser-aller de nos jours à n’importe quoi comme on dit !

Dans mes publications suivantes, je me propose, toujours à la lumière de l’exigence philosophique que je viens de définir, d’explorer cette intuition-là. Mais librement – j’avais sous-intitulé ce blog « libres pensées » – c’est-à-dire que je vais transgresser deux fois, violer deux fois les conventions, en associant l’intuition d’éveil orientale (tradition védique jusqu’à son représentant contemporain le plus illustre : Nisargadatta) et l’intuition d’éveil occidentale (Spephen Jourdain que je reconnais comme le ‘pôle’ de cette révélation), eux-mêmes éclairés et renforcés par la phénoménologie contemporaine (et si étroitement ‘universitaire’ !) de Michel Henry. Avec ce dernier, la philosophie devient nécessité : elle est lecture critique de l’histoire des idées, dans son ensemble, et propédeutique indispensable d’une vie de l’esprit. Pour moi, il y a une consigne, ou une enseigne si l’on préfère ; des mots à porter au fronton de ce palais : la conjonction ‘et’ qui associe ‘mouvement’ et ‘repos’ que je trouve dans l’Evangile selon Thomas, véritable document-source d’un ‘christianisme’ dont l’histoire reste encore à écrire, aussi incroyable que cela paraisse. Tous ces mots entre guillemets, hors-sujet n’est-ce pas, pour qui n’a pas une seule fois emprunté ce chemin, il faudra bien que j’établisse leur neuve authenticité et bien sûr par des aperçus et des analyses également inédits. Je n’ai fait que commencer mon travail. Mais puisqu’il y a un commencement à tout, je m’appliquerai dans mon prochain article à présenter les grands thèmes de cet Evangile de Thomas souvent cité, qui sont les germes vivants d’une philosophie vivante, d’une gnoséologie et, si l’on déteste encore les mots savants, de cet épanouissement de vie qui est notre destination naturelle et sacrée.

(1) André Guigot : Qui pense quoi ? Inventaire subjectif des grands penseurs contemporains – Bayard 2012. On peut aller aussi se frotter aux innombrables manuels et livres de vulgarisation qui encombrent les rayons des librairies : ils se valent tous (et vous pouvez penser ‘bons’ ou ‘mauvais’) mais je crois surtout qu’ils peuvent tous également servir d’illustration à mon propos. Une philosophie radicalement neuve, ‘étonnante’, reste à ‘créer’ !

Pérennité de l’ésotérisme : deux figures

Etrange télescopage, l’année même de l’éveil – j’emprunte cette expression à Charles Juliet, sans rapport avec l’éveil au sens d’un mysticisme oriental ! – entre philosophie et ésotérisme. C’était en 1962, ma rencontre avec François Brousse, philosophe de métier, professeur, et ésotériste, ô combien, féru d’astrologie et d’occultisme, nourri des enseignements des plus grands maîtres d’Orient et d’Occident. Mais philosophe… Je ne sais plus pourquoi, je l’avais interrogé sur Brunschvicg, Husserl, et il m’avait paru embarrassé : c’est que la philosophie savante en dit moins que la profusion ésotérique, à condition toutefois de lire plus loin que ces mots qui n’ont jamais prétention à dire ce que les mots ne sauraient dire – profusion de symboles et d’images pour pointer vers l’infigurable de l’être et du destin, de l’absolu, et de cette singularité où je m’inscris tout entier vers la résolution de toute contradiction. Mais une contrainte assumée, du point de vue conceptuel, une exigence portant sur l’exactitude des raisons, lui paraissaient devoir m’aider, m’entraîner, sans m’étouffer, sans freiner mes élans. Je me destinais à des études d’Histoire et François Brousse me détourna vers la Philosophie, forçant presque ma conviction et mon engagement, avec même une promesse que je ne pourrais répéter ici. Cette nouvelle orientation lui paraissait une quasi-obligation pour moi, la voie royale, la seule qui m’accompagnerait jusqu’aux vraies questions et à leurs possibles réponses, à condition d’affronter le sans-limite, sans frontière. Philosophie et ésotérisme donc, aux périls de ce syncrétisme dénoncé par tous les beaux esprits. La Philosophie, ce serait bientôt la rencontre d’authentiques maîtres à Toulouse : Blanché, Bastide, Granel et en contraste, presque déchirant, comme un un écartèlement, la rencontre aussi avec Mikhaël Aïvanhov, une autre parole, une autre profusion… Quelque temps plus tard la rencontre avec Krishnamurti, cette fois-ci, la contradiction totale !!! Quelques mots donc à ce sujet.

Deux auteurs et aujourd’hui, deux livres récents pour pointer cette actualité de l’ésotérisme (1). Une actualité parce que l’audience de tels enseignements n’a jamais fléchi ; elle s’est même accrue tout naturellement à la naissance de ce mouvement qu’on appelle new age, sans doute d’une façon désormais péjorative mais pas seulement, puisqu’il s’agit bien de l’émergence d’une nouvelle culture au sens le plus large. « Nouvel Âge » dit bien ce qu’il veut dire : conception, projet, engagement spirituel, moral, politique aussi lorsque certaines communautés se sont réunies pour l’édification d’un modèle social radicalement nouveau, en Amérique notamment, communautés encore existantes à ce jour. On peut dater, c’est ainsi que je le fais, le commencement de cette époque à l’année 1962, à des évènements personnels – j’en conviens ici et j’en tiens compte – mais il faut citer la publication en Amérique du Printemps silencieux de Rachel Carson, le premier grand livre d’écologie devenu un best-seller ; le début des conférences de Krishnamurti à Saanen, la mort de Teilhard de Chardin à New-York et la diffusion de son oeuvre auprès du grand public, la publication du Matin des magiciens (Berger/Pauwells) en France et la naissance de la revue Planète qui eut un succès phénoménal. J’en passe aussi. Mais pourquoi n’ajouterai-je pas la thèse de Michel Henry qui date de cette année : L’essence de la manifestation, qui renouvelle totalement le paysage philosophique, même dans l’espace pourtant confiné de l’Université. Je ne l’ai pas su à l’époque, mais tout cela s’ajoutant, il y eut là incontestablement un tournant de l’Histoire, même si l’on peut estimer aujourd’hui qu’il a été sans lendemain. La ‘réaction conservatrice’ veillait au grain : on peut estimer à ce jour qu’elle est parvenue à empêcher le développement et l’épanouissement de ce mouvement. Malheureusement aussi, l’émiettement des ‘sectes’ comme on les appelle maintenant, l’incohérence souvent, la rivalité toujours, des ‘gurus’ et la pauvreté intellectuelle, philosophique, de la plupart de leurs discours ont conduit à cette impuissance ; échec à se faire connaître comme une ‘pensée’ nouvelle, une vraie alternative au modèle ‘moderne’ qui s’épuisait, à faire lever une puissance de conviction capable d’engendrer des croyances ordonnées et une éthique authentique, toutes radicalement neuves. Mais par ailleurs j’aimerais dire que cet ‘ésotérisme’ n’est pas né d’un seul homme ou d’une seule pensée, voire d’une seule tradition orientale ou occidentale. C’est un syncrétisme, et je n’y vois rien de péjoratif, dont le premier discours, inaugural du moins pour cette ‘saison’ de l’ésotérisme à notre époque, remonte à  Helena Petrovna Blavatsky qui bâtit une oeuvre assez colossale : sa Doctrine secrète fut publiée à Londres en 1888. Je crois d’ailleurs que tout l’ésotérisme contemporain, le ton si particulier qu’il a adopté pour la divulgation de ses enseignements vient en grande partie de Blavatsky et de la Société de Théosophie qu’elle avait fondée et qui existe toujours. Mais je dois noter par contre l’hostilité de René Guénon, initiateur d’un tout autre courant, qui dénonça rapidement la Théosophie comme une ‘pseudo-religion’ !

Je veux maintenant me limiter à mes deux auteurs, deux ‘enseignements’ qui illustrent au mieux cette pérennité de l’ésotérisme, le fond essentiel de son message. En citant Mikhaël Aïvanov le premier, je choisis une formule qui offre la marque la plus distinctive à mes yeux des règles de parole et d’enseignement de l’ésotérisme, le résumé de toute sa métaphysique. « Tout ce qui existe dans l’univers depuis le ciel jusqu’aux entrailles de la terre, tout ce qui existe dans les différents règnes de la nature, existe aussi en nous, les êtres humains… » « C’est la grande loi de l’analogie (…) suivant Hermès Trismégiste : « Tout ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, et tout ce qui est en haut est comme ce qui est en bas pour faire les miracles d’une seule chose. » On peut être embarrassé par ces notions de ‘haut’ et ‘bas’ : c’est ce qui est continuellement proposé au fil de ces pages, d’une part ce qui est plus directement accessible à l’observation commune, et ce qui est dissimulé au coeur des phénomènes, accessible uniquement à un examen approfondi, et pas seulement celui du regard scientifique, celui de l’étonnement poétique aussi, de l’émerveillement, de l’amour… « Je sais, certaines personnes me l’ont fait remarquer, le raisonnement analogique ne peut pas être considéré comme scientifique… Eh bien, justement, c’est ce qui en fait aussi la valeur. Pour notre âme et pour notre esprit la poésie est de la plus grande importance… » Ces liens multiples qui rassemblent tous les phénomènes de l’univers, toutes les réalités humaines et non-humaines constituent un monisme onto-théologique très particulier, qui n’est ni celui des sciences à leurs premiers balbutiements – je pense à ces premiers auteurs scientifiques encore influencés par l’ésotérisme : Pic de la Mirandole est un bon exemple – ni celui de la philosophie, si l’on n’oublie pas que celle-ci se constitue longtemps, avant la révolution cartésienne du cogito, entre concepts platoniciens et concepts aristotéliciens, voire de subtiles combinaisons des deux comme dans les théologies médiévales. Non, ici, la grande loi dominante est celle d’une universalité de correspondances qui autorise par conséquent tous les syncrétismes, le recours systématique au symbolisme, la révélation visionnaire au moyen de sciences secrètes des grandes lois de l’Histoire, supposant à la fois un déterminisme universel et la liberté que tous les ésotéristes, curieusement, revendiquent et j’y viens… Ces liens d’universalité se déchiffrent dans les lois du karma, de la réincarnation (voire de la métempsychose) dont la synchronie cachée est celle d’une évolution provoquée par le combat de tous temps opposant Bien et Mal, puissance divine et ambition luciférienne de désobéissance, de destruction ou d’obstruction à la réalisation du plan divin de la création – dessein qui n’est d’ailleurs pas toujours très clairement défini, hors les gnoses tardives mettant l’accent sur la connaissance. Cette totalité riche de tant de liens de parenté et de correspondances, c’est intéressant à noter ici, commande le plus souvent la non-violence et par voie de conséquence le végétarisme. Je le dis en passant pour prouver que l’ésotérisme se situe bien au-delà de ces disputes engagées aujourd’hui à propos de l’abattage animal – dit ‘rituel’ – qui est une survivance des obscurantismes hérités des religions primitives préoccupées du caractère sacrificiel des grands gestes de la vie : la donner, et la prendre aussi, une mystique barbare du ‘sang versé’ qui n’a plus sa place en civilisation.

Chez Mikhaël Aïvanhov par exemple le végétarisme est une règle strictement observée bien que la consommation de poisson soit tolérée : une précision est d’ailleurs apportée concernant cette ‘tolérance’ puisque les animaux vivant sous la mer n’évoluent plus comme nous… On voit à ce genre de détails dans quelle sphère de pensée et de jugement se situe l’ésotérisme. Mais je voudrais plutôt insister sur cette loi des concordances, ce qu’en dit Mikhaël Aïvanhov lui-même : « Toute la science ésotérique est fondée sur cette loi des correspondances qui a de multiples applications. Ainsi l’être humain représente un microcosme construit à l’image du macrocosme (l’univers). L’homme est infiniment petit, le cosmos est infiniment grand, mais entre l’infiniment petit et l’infiniment grand, il n’existe aucune séparation, aucune rupture ; chaque organe de son corps est en relation avec une région du cosmos. Hermès Trismégiste ne dit pas que le monde d’en haut est absolument identique à celui d’en bas, mais qu’il est ‘comme’. Entre le haut et le bas, le grand et le petit, il y a des différences (densité de la matière, proportions, formes, couleurs etc…) mais il existe une analogie dans la structure et l’organisation. » Tous les mots de ce Dictionnaire qui compte pas moins de 600 pages sont des illustrations de cette loi : une réalité ordinaire, commune, en apparence sans très grande importante est reliée à une autre réalité plus complexe et plus riche et l’une authentifie l’autre. Sur le thème du mariage, autre exemple : « … comme beaucoup de nos comportements, de nos habitudes, le mariage a son modèle en haut, dans le monde divin. Evidemment, ce qu’est Dieu, l’Absolu, personne ne le sait. Il n’a ni corps ni apparence, mais pour se manifester, il a dû se polariser, et c’est grâce à cette polarité de l’esprit (l’époux) et de la matière (l’épouse) qu’Il a pu créer ; les deux pôles ont agi l’un sur l’autre, et toutes ces ‘actions’ ont donné naissance à l’univers. L’esprit et la matière semblent être absolument distincts, mais ils ne sont qu’une seule et même réalité ; s’ils apparaissent différents et même opposés, c’est qu’ils sont polarisés. » Cette spéculation se trouve illustrée par un exemple fourni de l’auteur lui-même : on le jugera abusif, ou on y verra la meilleure démonstration d’une logique globale confirmant la philosophie énoncée plus haut : « Le mariage est une question très vaste que l’on peut étudier partout dans la nature. Ainsi, la chimie, la physique, l’astronomie, la botanique, l’anatomie, la physiologie, etc… nous parlent sans arrêt de mariage. Prenons seulement l’exemple de l’eau qui est un élément tellement indispensable à la vie sur terre. Qu’est-ce que l’eau ? Un enfant né de l’union d’un père, l’oxygène, et d’une mère, l’hydrogène : H2O. Oui, et pourquoi l’union du 1 (O) et du 2 (H2) ? Parce que, symboliquement, le 1 est le nombre du principe masculin, et le 2 le nombre du principe féminin. » Et tout ce Dictionnaire d’égréner ces correspondances fabuleuses qui associent l’ordinaire à l’extraordinaire pour favoriser l’expérience d’un vécu du monde entièrement différent. 

C’est bien entendu ce qui se retrouve chez François Brousse, bien qu’énoncé de manière différente et d’un autre point de vue, plus spécifiquement ‘philosophique’. L’histoire de la philosophie y est souvent évoquée mais toujours englobée dans une histoire ‘fabuleuse’ et j’emploie à dessein ce mot une nouvelle fois. Les thèmes philosophiques abordés, qui sont ceux des manuels d’école, sont en même temps associés à des thèmes empruntés à d’autres cultures, d’autres traditons, orientales notamment. Par exemple le problème de Dieu, de l’âme, de la liberté, de la connaissance ou de la responsabilité, qui sont abordés de manière presque scolaire mais rapidement traités à la lumière de cet ésotérisme, parfois même un occultisme, tantôt le rappel d’expériences personnelles de l’auteur, des voyances notamment, qui nous situent bien loin d’une philosophie d’école. C’est une histoire secrète de l’homme et de l’univers qui se trouve constamment évoquée par des emprunts à toutes les traditions, à la littérature aussi – Hugo était un des grands inspirateurs de Brousse – et bien entendu à la philosophie puisque Platon, Descartes, Kant, Nietszche sont aussi appelés à la rescousse. Suivant la grande idée du Brahmanisme, l’univers est enfanté de la pensée d’un Dieu inconnaissable mais dont l’homme doit parcourir toutes les étapes de connaissance, de purification et de libération, une traversées d’innombrables épreuves, d’innombrables vies orientées par la loi universelle du karma (rétribution de tous les actes en bien ou mal) et l’aspiration de l’âme individuelle à s’unifier au Dieu créateur, principiel, infini. Il m’est difficile de citer tel ou tel passage qui révèlerait avec plus de force le caractère et la portée d’un tel enseignement – aujourd’hui. Mais je veux le faire, comme d’habitude, pour que la langue même des auteurs manifeste leur tempérament et traduise leur pensée. Ici je choisis ce passage sur l’acquisition des pouvoirs, liés à la ‘connaissance’ bien entendu, thème éminemment original et spécifique d’un ésotérisme : « Je pense que la découverte de l’univers doit se faire à travers une série de facultés ‘magiques’, pour aboutir en fin de compte à la conscience cosmique, parce que ces facultés magiques nous permettent de saisir dans son ampleur et dans sa profondeur le corps de Dieu, si j’ose dire. Dieu a un corps qui est le cosmos tout entier. Et à travers nos cinq sens nous commençons à en saisir une pâle lueur et une pâle splendeur. Mais avec les sens nouveaux, nous le connaîtrons plus encore dans sa puissance, dans son génie et dans son infinité. Je crois que cela va développer en nous un sentiment d’admiration et, en même temps, une connaissance infiniment plus grande des secrets et des mystères de l’éternité. Je ne sais pas si je me fais comprendre, d’autant plus que ces pouvoirs magiques sont en réalité des étapes. Ce qui nous importe… c’est la conscience de notre être personnel et de notre être divin. Il y a, comme disent les Hindous : Atma = Brahma, autrement dit, en nous, il y a une âme et cette âme immortelle est en fin de compte semblable à l’âme divine éternelle et parfaite. Nous devons prendre conscience de cela… » C’est une brève citation mais qui résume toute une pensée tout en signalant clairement sa particularité. François Brousse était poète aussi et il parvenait à exposer ses convictions avec plus de force encore dans des vers par ailleurs très semblables à ceux de son maître Hugo :

« Je vais vous révéler quelques sombres mystères / Un feu d’amour emplit les cieux / Une espérance fabuleuse emplit la Terre / L’oiseau de l’infini passe devant nos yeux.

La nudité de l’âme émerveille Cythère / Dieu plane sur le front des dieux / Notre esprit éternel gronde dans les cratères / Des volcans passagers et des soins anxieux.

Jamais ne périronts nos célestes egos. / Il suffit d’aimer et de croire / Le sourire de l’invisible est un ciboire.

Ceux qui prêchent l’enfer aux tigres sont égaux / Ils renaîtront parmi les bêtes / Mais la joie insondable enivre les prophètes.

Ciboire, in Le Graal d’Or aux mille Soleils 

J’ai dit que René Guénon avait été le premier à condamner ce type d’ésotérisme, privilégiant quant à lui une ‘métaphysique’ assez prudente pour se tenir à l’écart de toutes les magies, mais d’une ambition spirituelle également immense, elle aussi inspirée du Brahmanisme indien et du Soufisme musulman. Je note aussi que le dernier rejeton de la Société de Théosophie, celui qu’elle avait présenté comme le Bouddha Maïtreya de la fin de l’Histoire, je veux nommer Krishnamurti, avait lui aussi entièrement révoqué cette philosophie et ses croyances. D’autres maîtres contemporains ont tenu à observer la même ligne de conduite et Stephen Jourdain, récemment, s’amusait à dire : « J’ai autant de pouvoir qu’une poule », indiquant par là que la réalisation à laquelle un homme peut prétendre est d’une tout autre nature que les promesses grandioses d’un ésotérisme spectaculaire. L’imagination ici ne serait plus la grande faculté créatrice mais bien la ‘folle du logis’ qui entraîne notre perte. Dans son dernier livre, Paroles du Christ, Michel Henry, qui pourtant offre une interprétation également extraordinaire de ces paroles, écrit plus simplement : « Il existe une clé pour comprendre l’enseignement énigmatique du Christ. Cette clé ne provient pas de quelque savoir ésotérique, de mythologies archaïques ou de cosmogonies absurdes, elle se tient cachée en nous… » (page 34) L’enseignement de Michel Henry rejoint celui de Maître Eckhart : c’est un engendrement divin qui engendre l’âme à la connaissance d’elle-même, immédiatement, c’est là toute le ‘secret’, et à cette célébration Dieu lui-même ne saurait se soustraire car l’âme est sa demeure et l’oeuvre même de la Vie. Survient alors une précision inattendue, qui nous rappelle aussi Stephen Jourdain : « Où parle la vie ? Dans le coeur. Comment ? Dans son auto-révélation pathétique immédiate. Dans le coeur se tient tout ce qui se trouve édifié en soi-même selon cette structure de l’auto-révélation qui définit la réalité humaine : impressions, désirs, émotions, vouloirs, sentimensts, actions, pensées. Le ‘coeur’ est la seule définition adéquate de l’homme… » (page 234) C’est ainsi qu’une philosophie authentique, allant au fond de ses plus brillantes intuitions, peut révéler une vérité ultime infiniment grandiose et modeste à la fois. Cette vérité avait été déjà proférée dans l’Evangile selon Thomas qui promettait le Royaume à qui saurait provoquer en lui les métamorphoses de la conscience interne du monde et de soi-même :  » Quand vous ferez des yeux à la place d’un oeil, et une main à la place d’une main, et un pied à la place d’un pied, une image à la place d’une image… » (logion 22) Rien de grandiose, non, mais un renversement, un retournement, une metanoïa suivant la parole libératrice du grand Platon. Evoquant même ces disputes qui opposeront sectes contres sectes, entraînant toutes les grandes religions en d’interminables guerres fratricides, l’Evangile proclamait la libération par la seule vérité pure : « Et debout, ils seront monakhos… «  (logion 16) Il faudra bien que j’en termine par là.

(1) Ces deux livres sont les suivants : Dictionnaire du livre de la nature, analogies, images, symboles de Mikaël Aïvanhof – Editions Prosveta 2012 – et de François Brousse : Philosophies – Editions de La Licorne Ailée 2012. Les ouvrages sur l’ésotérismes et ses différentes écoles sont innombrables. Je recommande toutefois la somme produite par Pierre Riffard : L’ésotérisme et L’ésotérisme d’ailleurs dont il existe plusieurs publications chez des éditeurs différents.

PS : Des remarques m’ont été adressées par quelques lecteurs attentifs, intéressantes parce qu’elles relèvent dans cet article, à la fois, un intérêt plutôt admiratif pour l’ésotérisme – rené d’une remarque de Richir rapportée dans mon article sur le langage, là une intransigeante philosophie… – et une critique de fond, radicale même de ce type de pensée, de ‘représentation’ vaudrait-il mieux dire. Je sais bien ! J’avais même l’intention de rappeler un mot de Chogyam Trungpa, partisan d’un lâcher-prise sans concession, de la voie abrupte, qui reprochait à cette prétendue spiritualité son ‘matérialisme spirituel’ : c’est grave. Et je rejoins effectivement ce propos : il y a dans ces fables d’une histoire ‘fabuleuse’ du monde et des correspondances ‘magiques’ qui réunissent le tout du réel connu et inconnu, un anthropomorphisme assez primaire, voire infantile, qui le rend irrecevable, du moins aux yeux d’une spéculation philosophique ‘de métier’, c’est-à-dire très conceptuelle et irréductiblement rationaliste. Mais c’est aussi, d’après moi, une langue assez comparable à la poésie (je parle ici d’inspiration et de liberté), plus capable de traduire les ‘voyances’ d’une intelligence libérée des contraintes de la rationalité, du concept moderne de monde ou de personne. C’est une langue qui maintient ouverts d’atres horizons, compréhensibles par tous, qui pourront cheminer plus aisément tout en étant également avertis des périls de la Voie. L’ésotérisme comme un autre élan de connaissance et de liberté, mais une exigence pas moindre, une attention non moins aiguë portée à notre pouvoir personnel d’obnubilation, d’erreur et même de tromperie – une exigence encore plus grande peut-être. Je tenais à apporter cette précision.