L’art qui nous fait signe(s) – 8 – Jean OILLET au PLA de Nancy

 

04.16.2011 : acrylique sur toile (50×70)

Jean OILLET expose au Petit Lieu Artistique de Nancy (1) des travaux récents, gouaches et acryliques, qui paraîtront les illustrations toujours fidèles de sa manière. Parlons d’un lyrisme abstrait, très lyrique grâce à ses mouvements de couleurs en liberté, mais pas très abstrait parce qu’on y voit toujours ces horizons de montagnes déchiquetées, crêtes et vallons où se coulent des lumières d’aurores poétiques ou des crépuscules fantastiques. J’ai parlé d’illustrations fidèles parce qu’on y reconnaît une manière qui n’est qu’à lui et une inspiration qui semble lui dicter ‘visiblement’ les formes ici perceptibles. Mais la liberté de conception s’est encore affranchie, la maîtrise a gagné en audace, en autorité et la voix, cette musicalité persistante dans toutes ses productions, s’est gonflée d’un sentiment de la nature renforcé, d’une puissance caractéristique d’un art devenu adulte.

04.22.2011 : acrylique sur toile (50×40)

Cette exposition dure tout le mois de juin. Il faut rappeler que les oeuvres présentées le sont parmi les céramiques, aquarelles et tissages de Marie-Pierre RINCK, visibles eux toute l’année (1), et associés pour ce mois-ci à des travaux d’artistes qui se joignent à l’évènement de juin : Kim Céramik (raku), Céline Laurent (céramiques en cuisson primitive), Cléofécélia Huaman (artisane péruvienne), Marlota (broches, perles tissées), Création mimosa (bijoux textiles), Floriane Lataille (bijoux de verre)…

(1) Le PLA ; 91, grande rue, Cour du fossé aux chevaux, est ouvert du mercredi au dimanche inclus, de 15h00 à 19h30.

Pour tout renseignement on peut appeler le 06 33 41 16 26 . Ou écrire à cette adresse : mprinck@gmail.com

L’impasse

L’impasse, c’est bien celle de la pensée contemporaine. Je lis dans le Monde daté du samedi 28 juin les notes d’un entretien qui a réuni Slavoj Zizek et Peter Sloterdijk, présentés comme « deux philosophes parmi les plus lus et les plus traduits en Europe »…  et je suis stupéfait. D’entrée de jeu, nous sommes avertis : l’un, néo-marxiste, exposera son idée sur les excès propres au ‘créditisme’ (‘un monde enfermé derrière ses murs de dette’) ; et l’autre, néo-lacanien, son idée sur la nécessité d’un ‘christianisme athée’ qui pourrait redonner vigueur à une société totalement délitée. Deux grandes pages de journal où il ne sera jamais vraiment question de spiritualité ou de moralité précisément, mais de désordres sociologiquement mesurables, les grands thèmes qui ont fait le succès de nos auteurs.

Peter Sloterdijk précise rapidement son idée : une irresponsabilité politique généralisée liée à un endettement massif. « Nous vivons dans un monde qui se ‘futurise’ de plus en plus … le sens profond de notre ‘être-dans-le-monde’ réside dans le futurisme… La primauté de l’avenir date de l’époque où l’Occident a inventé ce nouvel art de faire des promesses, à partir de la Renaissance, au moment où le crédit est entré dans la vie des Européens… » Et parce que, désormais, « on prend des crédits pour rembourser d’autres crédits, l’avenir n’est plus tenable… » On devine la suite : une jonglerie d’échanges bariolés entre nos deux compères sur le défunt communisme, ses si regrettables excès, et néanmoins, son sens collectif, perdu depuis, et qu’il faudra bien retrouver dans un nouveau paradigme, à base écologique cette fois. Je note bien une juste critique à l’encontre de la ‘tolérance multiculturelle qui dépolitise le débat public’ mais sur la lancée, on donne un petit coup de patte à la philosophie des Lumières, sa propension à l’idéalisme abstrait, en oubliant que c’est alors que s’est formé le concept de laïcité que chacun s’applique à oublier dans le fameux ‘débat public’. On n’a donc pas tout à fait oublié les impératifs léninistes mais on change carrément les ingrédients… Ne nous affolons pas : le communisme après lequel on soupire ici est celui d’Erik Satie, oui, oui, pas celui de Lénine ou Staline. On voit qu’on a atteint les sommets de la plaisanterie.

J’en viens maintenant à cette gourmandise qui figurera, je l’espère, au registre des meilleures recettes proposées par nos intellectuels pour changer le monde : un « christianisme athée ». On connaissait déjà le bouddhisme ‘athée’ qui évacue la notion (et le vécu) d’un dieu personnel. Mais puisqu’il s’agit d’une recette : « …regarder de plus près ce que font les religieux, à savoir des pratiques intérieures et extérieures, que l’on peut décrire comme des exercices qui forment une structure de personnalité… une série d’exercices qui composent la personnalité… » Propos de Sloterdijk : Zizek n’en croit rien. C’est que sans la foi ou une conviction spirituelle fondée philosophiquement, pourquoi pas, que vaut un ‘exercice’ ? Au moins, sur ce plan-là, mais celui de l’exercice physique, on ne conteste pas que la ‘religion’ du sport est la marque la plus consternante de notre déchéance. Le fidéisme a été remplacé par l’athlétisme et si Pierre de Coubertin a échoué comme ‘fondateur d’une religion’, il a triomphé comme ‘fondateur d’un nouveau système d’exercices’ ! Curieusement, le concept de ‘colère’ qui a fait le succès de Sloterdijk, ici brièvement évoqué, fait long feu. Zizek préfère le ‘ressentiment’ dont on peut espérer, à la longue, qu’il alimentera de nouvelles faims de révolution. On en voit quelques effets actellement dans les pays du Maghreb, ceux de l’Europe du Sud – mais pas un mot à ce sujet !

Alors, qui manquait-il à l’appel de ces considérations ébouriffantes ? Lady Gaga ? – j’aime toujours citer ce nom, ça m’éclate – Non ! DSK bien sûr, personne n’en aurait douté , mais dans une considération digne de nos deux penseurs mondiaux. Un excès de pouvoir politique, passant par l’argent, le pouvoir de l’argent et son influence économique, donc civilisationnelle : cela rappelle… Louis XIV, un autocrate brillant d’arrogance et de vanité, et dont la réputation (aussi) de séducteur n’a pas terni au fil des siècles ! Mais que DSK puisse acheter finalement le silence de sa ‘présumée’ victime, « c’est cela qui résumerait la véritable perversion morale de notre temps. » Madame Michu, qui n’était pas là aurait ajouté : « Je vous jure… »

PS : Saviez-vous que le bouddhisme zen, suivant ces messieurs, auraient facilité l’installation et la légitimation au Japon du militarisme expansionniste dans les années 1930/40 ? C’est écrit page 23 du journal en question.

Stephen Jourdain : réponse à des questions, ultima

Mon hommage à Stephen Jourdain, le 19 février 2009, avait été très court, percutant. C’était le rappel de ce qu’il a dit de plus important et, je crois, ce que nul autre n’a jamais dit avant lui. De nouvelles remarques et questions m’ayant été adressées par des lecteurs attentifs, j’ajouterai quelques réponses, quelques citations supplémentaires pour compléter mon travail. Je ne le poursuivrai pas parce que j’ai écrit plus de 220 articles, ce qui est vraiment beaucoup, tentant d’ouvrir une voie la plus large possible pour y inviter le plus grand nombre possible de curiosités. Sans grand succès, je le confesse. Plus grave, ce fait qui désolait Stephen Jourdain lui-même, si la plupart n’y ‘croient’ tout simplement pas – ce qui est de conséquence simple en effet – il arrive aussi que les lecteurs ou auditeurs parvenus à une découverte, aperception neuve et pour ainsi dire ‘réalisation’, oublient !!! C’est comme surgir, émerger d’un océan liquide où l’on est resté noyé en permanence, respirer un bon coup l’air tout neuf de la surface, puis replonger et rejoindre cet état d’immersion où se poursuit la noyade d’une vie personnelle authentique. Je rappellerai donc ici mes articles les plus importants, les plus centrés sur le sujet de la connaissance, soi-connaissance ou soi-ignorance – la référence principale en étant Stephen Jourdain – rappel également des voies d’un enseignement, et de l’insistance personnelle, de la persévérance que l’on doit porter à enrichir et sauvegarder cette compréhension.

http://marianus.blog.lemonde.fr/2009/02/19/la-creation-hommage-a-stephen-jourdain/

http://marianus.blog.lemonde.fr/2009/02/21/ce-que-stephen-jourdain-a-vraiment-dit/

http://marianus.blog.lemonde.fr/2009/02/24/commentaire/

http://marianus.blog.lemonde.fr/2009/02/25/ceci-dit-art-et-poesie/

http://marianus.blog.lemonde.fr/2009/03/17/stephen-jourdain-reponse-a-des-questions/

http://marianus.blog.lemonde.fr/2009/03/19/stephen-jourdain-reponse-a-des-questions-2/

http://marianus.blog.lemonde.fr/2009/04/11/mystique-de-paques-soyez-passant/

http://marianus.blog.lemonde.fr/2009/04/18/stephen-jourdain-et-la-question-du-seul/

http://marianus.blog.lemonde.fr/2009/07/27/imagination-et-creation-chez-stephen-jourdain-et-ibn-arabi-retour/

http://marianus.blog.lemonde.fr/2009/08/21/mes-deux-clefs/

http://marianus.blog.lemonde.fr/2009/09/04/contre-la-sideration/

http://marianus.blog.lemonde.fr/2009/10/24/leveil-de-quoi-parle-t-on/

http://marianus.blog.lemonde.fr/2009/10/29/jy-viens-contre-lobjectivisme/

http://marianus.blog.lemonde.fr/2009/10/30/la-creation-ma-responsabilite/

http://marianus.blog.lemonde.fr/2009/12/21/mystique-de-noel/

http://marianus.blog.lemonde.fr/2010/01/08/a-tale-told-by-an-idiot/

http://marianus.blog.lemonde.fr/2010/01/11/le-paradoxe-du-monotheisme/

http://marianus.blog.lemonde.fr/2010/01/14/au-dela-du-paradoxe/

http://marianus.blog.lemonde.fr/2010/02/19/avec-stephen-jourdain-1/

http://marianus.blog.lemonde.fr/2010/02/20/avec-stephen-jourdain-2/

http://marianus.blog.lemonde.fr/2010/02/21/avec-stephen-jourdain-3/

http://marianus.blog.lemonde.fr/2010/03/26/ultima-les-mots-de-la-fin/

http://marianus.blog.lemonde.fr/2010/05/31/siecles-et-gnose/

http://marianus.blog.lemonde.fr/2010/06/18/deus-sive-persona-1/

http://marianus.blog.lemonde.fr/2010/06/19/deus-sive-persona-2/

http://marianus.blog.lemonde.fr/2010/06/20/deus-sive-persona-3-ce-que-jai-voulu-dire/

http://marianus.blog.lemonde.fr/2010/08/15/mystique-de-la-presence-reelle/

http://marianus.blog.lemonde.fr/2010/09/09/sur-le-moi-la-question-versus-occidental/

http://marianus.blog.lemonde.fr/2010/09/10/sur-le-moi-la-question-versus-oriental/

http://marianus.blog.lemonde.fr/wp-admin/post.php?action=edit&post=521

http://marianus.blog.lemonde.fr/2010/10/26/la-conjonction-une-explication-supplementaire/

http://marianus.blog.lemonde.fr/2011/02/15/le-dit-de-limpensable-1/

http://marianus.blog.lemonde.fr/2011/02/16/le-dit-de-limpensable-2/

http://marianus.blog.lemonde.fr/2011/02/17/le-dit-de-limpensable-3/

http://marianus.blog.lemonde.fr/2011/02/19/le-dit-de-limpensable-5/

http://marianus.blog.lemonde.fr/2011/02/21/le-dit-de-limpensable-post-scriptum/

http://marianus.blog.lemonde.fr/2011/03/02/le-manifeste-complements-et-repetitions-1/

http://marianus.blog.lemonde.fr/2011/03/03/le-manifeste-complements-et-repetitions-2/

http://marianus.blog.lemonde.fr/2011/03/04/le-manifeste-complements-et-repetitions-3/

http://marianus.blog.lemonde.fr/2011/03/05/le-manifeste-complements-et-repetitions-4/

http://marianus.blog.lemonde.fr/2011/05/03/hommage-a-krishnamurti/

Je complèterai aussi, aujourd’hui, par ces dernières citations : un complément indispensable à mes derniers rappels sur la pensée ‘veillée’ (et comme je l’ai mentionné, un thème éminemment krishnamurtien) … 

« – Ainsi donc, depuis X décennies, j’observe une fausse vie intérieure… En tant qu’observation, l’acte que j’accomplis est donc, lui aussi, une illusion… – Mais acte il y a non ? Et acte bien réel ?! Quel est cet acte ? – Immédiatement derrière le fond de teint et les faux cils de l’acte d’auto-observation, et prêtant à ce grimage tout ce qui le fait sonner comme un faire, est l’acte pur de la conscience de moi : moi. Lors de l’éveil, quand se dissipe le rêve du moi-observateur (ou moi-spectateur), et du moi observé (ou moi-spectacle), il y a perception brève, mais précise et limpide, d’une résolution du moi-observateur et de l’acte d’auto-observation en l’ineffable et primordial ébranlement de la conscience de moi. »

Enfin ce rappel supplémentaire, une citation déjà proposée, partiellement, sur l’imagination qui n’est plus simple néant de pensée, mais fable, onirie pure, ‘supposition’ ici, ‘fiction’, la définition cette fois claire de ce qu’il faut entendre par « imagination dans une imagination » (chez Ibn’Arabi) :

« … Qu’est-ce qu’imaginer ? Dans ‘imaginer’ il y a le mot ‘image’, il y a aussi l’idée d’invention, au sens le plus noble, le plus créatif du terme… L’oeuvre imaginaire possède cette double nature, imagée et inventive. Qui en est l’auteur ? La personne-source, le vrai moi – MAINTENANT. L’oeuvre imaginaire authentique que nous essayons de définir est l’oeuvre imaginaire originelle. Est-elle une même chose que la pensée naissante avant sa perversion, en cette courte période où elle fut Parole ? – Oui. Est-elle réelle ? Non, bien sûr. Elle est irréelle. – Mais attention ! Pas irréelle par rapport à ce faux réel en lequel se constitue, à l’instant de la ‘Chute’, en un éclair, la pensée naissante ; pas irréelle comme le sont le sujet mental et ses productions, comme l’est cette intériorité misérable, dénuée d’épaisseur d’être que, sur l’autre bord de la faille de néant pur qui me sépare de tout, une objectivité hallucinatoire thésaurise ! Pas irréelle en tant que participant d’une subjectivité frauduleuse, versant interne d’une objectivité frauduleuse – qui ne peut se passer d’un tel complément, d’une telle complicité ! Pas irréelle parce que ‘en manque’ de réalité, parce que subjective, au sens usuel et négatif du terme…

Irréelle comment, alors ? Irréelle en tant que le contraire de quoi ? Et bien justement, irréelle en tant que le contraire de rien. Irréelle toute seule, sans appui ; irréelle par ‘la grâce de Dieu’… Originellement, il y eut la pulsion d’imagination et la pulsion créatrice ; l’oeuvre imaginaire et l’oeuvre de réalité ; le royaume du Rêve et le royaume de la Réalité. En ce présent antique – d’une brûlante actualité ! – ces deux dimensions n’étaient pas antinomiques, elles étaient alliées, libres et souveraines. L’oeuvre imaginaire dont nous parlons est irréelle, et non mentale, non subjective.

Est-il possible de ‘serrer’ plus avant le phénomène d’une telle production imaginaire ? Par exemple, existe-t-il un mot permettant de définir la manière dont elle est irréelle ? – Oui : ‘fiction’. Le mot convient à merveille. L’oeuvre imaginaire originelle est oeuvre de fiction. Fiction pure, fiction libre, fiction légitime ; fiction plus fraîche que l’aube, déployée comme l’univers…

J’étais en quête d’un mot capable de rendre justice à la légèreté incommensurable de l’acte personnel licite, QUI NE COMPTE PAS, de son fruit… d’un mot capable de désigner sans équivoque cette génération et cet enfant, tout en évoquant cette radieuse et pure INEXISTENCE… Le voici, ce mot, ce verbe : SUPPOSER… MOI, SUPPOSANT, POUR M’AMUSER !!!  » 

Ma toute dernière obligation, la nécessité ultime, à mon avis, revient à un ultime rappel de ce qu’est la personne :  » – Je suis = accession à la p-e-r-s-o-n-n-e. Pourquoi ne puis-je me décider à vous suivre sur ce point crucial ? – Parce que, en vous, ce qui domine est la personne falsifiée… vous vivez cette personne comme une individualité fermée et séparée. Je me trompe ? – Non. – La vraie personne n’est ni fermée, ni séparée. Elle est ouverte, et non séparée : reliée… (Au royaume de l’Intégrité…) plus je serai moi, moins je serai séparé de l’Autre… Quand le bleu devient vraiment bleu, il porte, en sa bleuité même, le jaune, le rose, le vert – tout l’arc-en-ciel. Et l’arc-en-ciel est le fondement de sa bleuité. Et sa bleuité est le fondement de l’arc-en-ciel… C’est ainsi que ‘ça marche’… Le un est une personne. Le un, c’est vous, c’est moi… Chaque personne, considérée en son intégrité, doit être conçue comme l’unité de toutes les personnes… »

Lire, comprendre, réaliser enfin ce qui est enseigné dans ce seul livre, par exemple ici Première personne, c’est effacer toute incrédulité et toute frustration, ruiner définitivement l’empire de la ‘Puissance logique’ (Stephen Jourdain), du ‘connu’ (Krishnamurti) ; c’est vivre enfin. Cette voie est ouverte : il suffit d’aller, courageusement, d’avancer sans cesse d’un niveau de compréhension à l’autre, jusqu’à ce que tous les mots dits, tous les mots de la dicibilité possible du Secret, délivrent ce silence et cette intégrité où le Souverain oeuvre à sa propre création, un mouvement et un repos.

PS : Je dois aussi rappeler une nouvelle fois que Première personne a été éditée par les Deux Océans en 1990, avec une préface de Raymond Oillet.

Hommage à Krishnamurti

Il y a un effort éditorial assez conséquent, ces derniers temps, pour faire connaître les enseignements de Krishnamurti. A preuve les rééditions de ses ouvrages principaux, la parution d’inédits – tous en collection de poche – qui viennent les uns et les autres clarifier une pensée, un message et son cheminement, depuis la prise de parole si originale de 1929 (« La vérité est un pays sans chemin »), au moment de la dissolution de l’Ordre de l’Etoile, jusqu’à la rédaction de Carnets dont le dernier, dicté au magnétophone, est traduit en français depuis 2010 et publié par Points-Sagesses (1). Il faut rappeler que Khrishnamurti, jeune garçon issu d’une famille brahmane pauvre, avait été reconnu par Charles Leadbeater et Annie Besant, alors chefs du mouvement théosophique, comme le prophète des temps nouveaux, un nouvel ‘Instructeur du monde’ (le dernier Maitreya Buddha) qui devait modifier le cours de son histoire et de son évolution. Le jeune garçon avait reçu à cet effet une éducation religieuse, des ‘initiations’, mais aussi une formation générale qui devait le rendre tout pareil aux jeunes gens de son époque, notamment de la bonne société anglaise où recrutait le mouvement théosophique. Des biographies complètes et passionnantes existent à ce sujet (1). Aujourd’hui, en concluant, je crois, ce cycle Jeudemeure, je tiens à rendre hommage à Krishnamurti que je trouvai, le premier, sur ma voie ; montrant aussi, à l’occasion les traits d’union de tous les concepts que j’ai voulu associer dans mes blogs pour désigner la perspective d’une libération et d’un règne, ce mouvement d’amour où se par-fait la création comme exhaussement perpétuel d’un indicible Un.

Il y faut une délicatesse de conscience, un esprit authentiquement critique, une perspicacité, une vraie curiosité philosophique qui implique liberté d’esprit et courage moral, des ‘vertus’ qui ne sont pas si exceptionnelles, mais qu’il faut s’engager à cultiver en déracinant une à une nos convictions précédemments établies, conclusions péremptoires et choix le plus souvent inspirés par la passion qui est ignorance et désir de s’affirmer. Il y a des thèmes récurrents dans les enseignements de Krishnamurti, répertoriés par les exégètes les mieux avertis, parfaitement reconnaissables. L’ignorance, la peur et l’avidité comme les mécanismes inhérents à la formations de préjugés et de superstitions, noyau et substance de l’ego – je dirai plus volontiers de l’égoisme puisqu’il s’agit en fait d’une pensée, d’une imagination pervertie – l’accumulation des savoirs comme rempart de cet égoisme, la nécessaire remise en question de tous ces mécanismes, un travail personnel ou le fruit d’une éducation juste et adaptée ; la méditation, l’amour, la délivrance du pouvoir infini de la vie chez l’être libéré des entraves de la pensée mécanique. Pour moi, dès mes premières lectures, ce sont ces attaques incessantes contre les idéologies, toutes les croyances, en particulier les croyances religieuses, qui m’ont paru le trait constant de cet enseignement, fondamental et initial. Et je crois toujours que la lecture de Krishnamurti est l’étape obligée d’une connaissance de soi radicale, d’une remise en question de tous les fondements, jusque dans leur trame la plus inconsciente, de tous les mensonges nés d’une conception erronée de soi-même et du monde – et à commencer bien entendu par nos prétendus ‘idéaux’, tous sans exception jusqu’en leur racine ‘moi’ ! En ces temps de consensus mou qui favorise si puissamment le retour des vieilles lunes, il est plus que jamais salutaire de l’entendre. Le recul d’une modernité critique, libertaire, démocratique, favorable aux libertés et à l’émergence de vraies responsabilités philosophiques et politiques est dramatique. Je prendrai un seul exemple d’actualité. L’échec provoqué d’un récent débat sur la laïcité, un rappel devenu pourtant si urgent de tout ce qu’elle implique, m’a paru particulièrement dramatique. C’est à cette occasion qu’on a vu s’associer les représentants traditionnellement rivaux des vieilles religions : ensemble, cette fois, pour recommander le report sine die de ce débat si indispensable pour rappeler les règles du civisme le plus élémentaire en république – et précisément contre ce qu’on appelle si justement aujourd’hui les ‘replis communautaires’ qui sont autant de scandale à l’intelligence moderne. L’examen d’une faillite évidente de la modernité, le retour au devant de la scène médiatique (la scène ! comme on dit bien !) de croyances obscurantistes et criminelles est un désastre pour l’esprit. Et réparable pourtant… Nullement inévitable.

Je cite ici le livre Cette lumière en nous, la vraie méditation, publié par Livre de poche en 2010 :  « La condition indispensable est la méditation… pour donner à cette méditation des bases solides, il faut comprendre ce que signifie l’existence – ce qu’il en est de la vie et de la mort. Comprendre la vie, et la portée extraordinaire de la mort : c’est cela la méditation, et non la quête de quelque expérience mystique intense. » Krishnamurti insistera toujours sur cet aspect holistique d’une compréhension de la vie entière, mais par une personne engagée à cette étude – soulignons : personnellement – pour une libération définitive de tous les conditionnements, et une percée radicale vers la plénitude de la vie. « Pour explorer la vérité, il faut mobiliser tout son capital d’énergie, être capable de faire preuve de suffisamment d’attention pour ne pas agir en fonction d’un schéma établi ; il faut observer ses propres pensées, ses sentiments, ses contradictions et ses peurs, et aller bien au-delà, de sorte que l’esprit soit absolument libre… Le conditionnement biologique est une chose naturelle, mais le conditionnement psychologique – les haines, les antagonismes, l’orgueil, tous les facteurs de confusion -, c’est cela qui constitue la nature même de l’ego, qui n’est autre que la pensée… Pour faire ces découvertes, il faut de l’attention – qui n’est pas la concentration. Il est extrêmement important de méditer, car un esprit purement mécanique, comme l’est la pensée, ne pourra jamais entrer en contact avec ce qui est l’ordre absolu, suprême, et donc la liberté totale… Un tel esprit est vraiment attentif. Il est complètement attentif à tout ce qu’il fait… » La méditation n’est donc pas une activité limitée, partielle, un fragment de vie voué à l’introspection : « la méditation, c’est la somme de toute énergie. Ce n’est pas l’énergie créée par la pensée à l’occasion des frictions qu’elle suscite, mais l’énergie qui se manifeste dès qu’il n’y a plus trace de conflit au sein de l’esprit… Un tel esprit sait être attentionné, c’est-à-dire qu’il fait preuve d’égards, d’attention, il sait regarder, observer. Et cette observation est pleine d’affection, de compassion… La méditation est cette faculté d’appréhension totale de la globalité de la vie : de là naît l’action juste. La méditation, c’est le silence absolu de l’esprit. Pas un silence relatif, ou un silence que la pensée structure, et où elle se projette, mais le silence de l’ordre, qui n’est autre que la liberté. Seul ce silence total, parfait, d’une pureté absolue, est la vérité suprême – éternelle et infinie. » Krishnamurti voulut maintes fois clarifier ce qu’on devait entendre par religion, et quelle éthique elle commandait, qu’il appelait précisément ‘méditation’ : « Une vie authentiquement religieuse est donc une vie de méditation, d’où est exclue toute activité de la part de l’ego. Et il est possible de mener quotidiennement ce genre d’existence, dans ce monde qui est le nôtre… L’esprit, ayant observé les agissements de l’ego et en voyant la fausseté, est ainsi devenu extraordinairement sensitif, et silencieux. Et c’est sur la base de ce silence qu’il agit. Dans la vie quotidienne… Nous sommes envahis par toutes ces notions que l’homme a conçues, inventées, envahis par nos propres désirs, nos quêtes, nos ambitions, nos peurs, etc… La méditation, pour peu qu’on aille au fond des choses, est la négation de tout cela, de sorte que dans cet état d’attention s’ouvre un vaste espace illimité. Alors l’esprit est silencieux … Il faut découvrir tout cela par ses propres moyens – personne ne peut vous donner la voie à suivre. Ce qui a été dit dans le passé peut être vrai, mais cette vérité, ce n’est pas votre vérité… Votre vérité, c’est une vérité vivante. Il vous faut – sans passer par un intermédiaire, ni par une pratique ou un système inventés par un autre, sans passer par la soumission à un gourou, à un maître ou à un sauveur -, voir vous même où est le vrai, où est le faux, et découvrir par vos seuls et uniques moyens comment vivre une vie d’où toute dissension est exclue… » Un effort cathartique et solitaire, qui vise néanmoins à la libération de tout effort ; individuel, mais qui vise à la dissolution des limitation personnelles ; une connaissance libératrice de tout savoir particulier, l’apprentissage d’une conscience universelle que son intelligence n’emprisonne pas dans ce regard, cette expérience-ci : « Voilà ce qu’est la vraie méditation. Elle consiste à repartir des tout premiers débuts sans rien savoir. Si vous croyez déjà tout savoir, vous finirez par être envahi par le doute. Mais si vous partez en ne sachant rien d’avance, vous trouverez la vérité absolue, c’est-à-dire la certitude… Nous avons d’abord dit qu’il fallait explorer ce que nous sommes, or nous ne sommes rien d’autre que le connu : ce connu doit donc être évacué. Et quand le vide est fait, tout le reste coule de source. Lorsqu’elle est là, cette chose plus sacrée que tout et qui est l’essence même du mouvement de la méditation, la vie prend un tout autre sens. L’existence cesse à tout jamais d’être superficielle… » (2) 

Je me souviens des moqueries d’Alan Watts qui affirmait dans un des ses livres avoir beaucoup appris à la fréquentation de ces groupes qui réunissaient maints « non-disciples auprès d’un non-gourou » – et je dois avouer moi-même n’avoir jamais rencontré d’auditeur absolument fidèle aux recommandations de Krishnamurti. Krishnamurti a beaucoup insisté sur l’indispensable rôle d’une éducation, mais existe-t-il une éducation sans éducateur, sans maître ? Mais pour moi, il s’est aussi produit d’autres découvertes. Après une longue lecture de Krishnamurti et, si je puis dire, une vérification qui m’ont pris des années, j’ai pu découvrir aussi la véritable portée de l’Evangile de Thomas, incontestable document-source du Christianisme, qui proférait des vérités analogues des siècles plus tôt. Mais qu’on rapproche un instant les paroles de Krishnamurti de celles de l’Apocryphe, à commencer par le tout début, le logion 2 : « Que celui qui cherche ne cesse de chercher jusqu’à ce qu’il trouve ; et quand il aura trouvé, il sera bouleversé, et, étant bouleversé, il sera émerveillé, et il règnera sur le Tout. » Et le sens et la promesse contenus en quelques mots : « … le Royaume, il est le dedans et il est le dehors de vous. Quand vous vous serez connus, alors vous serez connus et vous saurez que c’est vous les fils du Père le Vivant. Mais s’il vous arrive de ne pas vous connaître, alors vous êtes dans la pauvreté, et c’est vous la pauvreté. » (log. 3) Un avertissement certes, mais la promesse réitérée par ces mots : « Celui qui boit à ma bouche sera comme moi ; moi aussi je serai lui… » (log 108) Une éducation, oui, ou une guidée, sans coercition : « Venez à moi parce que mon joug est bon et douce mon autorité… » (log.90) Mais le plus surprenant de cette comparaison tient surtout à la répudiation des vieilles lois, des règles, des contraintes rituelles. Nombreux sont les logia contestataires des rites chez Thomas ! Au log.6, ces questions « Comment prierons-nous ? Comment donnerons-nous l’aumône ? Et qu’observerons-nous en matière de nourriture ? » appellent cette simple réponse : « Ne dites pas de mensonge, et ce que vous récusez, ne le faites pas… » Au log. 14, cette précision encore : « Si vous jeûnez, vous causerez une faute à vous-même, et si vous priez, vous serez condamnés, et si vous donnez l’aumône, vous ferez du mal à vos esprits. » Et au logia 53, 101, ces récusations de l’obligation de soumission à sa famille : « … celui qui ne récuse son père et sa mère comme moi ne pourra se faire mon disciple … ma mère m’a enfanté, mais ma Mère véritable m’a donné la Vie » ; au log. 104, cette injonction finale : « Ils lui dirent – Viens, prions aujourd’hui et jeûnons. Il leur répondit – Quelle faute ai-je donc commise ? Mais quand l’époux sort de la chambre nuptiale, alors qu’on jeûne et qu’on prie ! » Et je voudrais citer enfin cette admonestation formidable en réponse à une parole de dévotion : « Vingt-quatre prophètes ont parlé de toi en Israël et tous ont parlé par toi – Il leur dit : Vous avez délaissé Celui qui est vivant devant vous et vous avez parlé des morts. » (log. 52) Actualité du Seul, du Vivant ; caducité des enseignements passés, sclérosés, momifiés ! (3) 

Cet hommage, je l’associe tout naturellement au premier hommage que j’avais rendu à Stephen Jourdain en ouvrant ce nouveau blog. Et sur ce point précis de la méditation krishnamurtienne que je peux rapprocher de la pensée ‘veillée’ de Stephen Jourdain dans Première personne (4). Soit aussi l’impératif prioritaire de ‘se connaître’ et de rejeter tout ce qui est ‘faux’. Des accents exactement identiques. Les lecteurs attentifs m’objecteront sans doute que Krishnamurti s’appliquait, lui, à un procès radical de l’ego et de la personne, alors que Stephen Jourdain fait de la personne la pierre angulaire de la création et de l’exhaussement du Père. C’est bien qu’il faut lire, encore une fois, avec attention et sans préjugé ! L’ego dénoncé par Krishnamurti est bien ce ‘grand personnage’ à abattre, façonné de toutes nos croyances pour nous murer dans cette représentation de nous-même et du monde séparés de la réalité vivante survenue en ‘première création’ et donnée à… moi, première personne ! Bien entendu, qui d’autre ? Quelle absence, ou quel impersonnel pourrait le constater, et le dire, et le célébrer, sinon moi, moi vivant au règne du Vivant, libéré de toute fausseté et averti de toute visée qui oriente et renforce cette fausseté. C’est sur ce point que l’analyse jordanienne du procès de la pensée paraît bien plus fine que celle de Krishnamurti. En admettant que toute vérité et toute fausseté, de même, soit oeuvre de ‘pensée’ : je me ‘pense’ pour ‘être’, penser comme être, un écueil philosophique que les Anciens avaient déjà bien observé ! Mais Stephen Jourdain vient ajouter : « La pensée naissante est affirmation, affirmation pure… Cette proposition doit être tenue pour vraie, et le caractère affirmatif de la pensée naissante comme réel. Mais cette proposition est une affirmation et, tôt ou tard, dans la démarche de prise de conscience de la pensée naissante, elle deviendra la teneur de cette dernière ; et sera perçue comme une ‘pure pensée’, c’est-à-dire : comme un néant… Tout doit être récusé – T-O-U-T… À brûle-pourpoint, sans intention ni explication, d’en amont de toute intention, toute explication, un NON tueur… et cela depuis le centre du dedans jusqu’à la fin du dehors… La pensée naissante n’est connaissable que dans le cadre d’une quête de la connaissance de la pensée naissante… Tout serait simple si l’on pouvait dire : la pensée naissante est la pensée de la recherche de cette pensée. Hélas, les choses sont infiniment plus compliquées et fines que cela… le sens naissant en nous ne peut être n’importe quel sens ; il est nécessairement lié à la situation intérieure, constamment renaissante et constamment récusée, de plus en plus regroupée, ‘ramassée’ et, conceptuellement, déchiffrable, issue de la volonté de discerner consciemment… L’homme ne connaîtra jamais la pensée qu’il pense MAINTENANT que sous les traits conceptuels qu’il lui aura conférés en cherchant à la connaître… ce sens, exhumé cent mille fois au plus profond d’un esprit, sera cent mille fois différent… Et, à mon avis, le fait qu’en un instant défini, il possède telle personnalité et non une autre, échappe à tout déterminisme. Le renouvellement de l’identité de la pensée naissante est un phénomène aléatoire… » C’est ici que l’entretien, puisqu’il s’agit d’un entretien, prend toute sa force libératrice par la révélation inédite du phénomène d’aliénation initiale de cette pensée ‘aléatoire’ qui devient ‘obligatoire’…  » – Supposons que le sens de la pensée naissante soit ‘ceci’ (par exemple le concept d’éveil), ‘ceci est’… supposons cela : ‘ceci est’ (en me désidentifiant de cette pensée si j’ai bien compris)… Dans la même infime fraction de seconde, mon être intime s’endort ; je n’ai pas eu le temps de dire ouf, l’état de rêve s’est déjà refermé sur moi. L’acte de conscience s’est dégradé en observation ; mais très étrangement, ce que me révèle cet illusoire regard est toujours ‘ceci est…’ Une pensée VEILLEE. La même pensée OBSERVEE… L’écho de la pensée veillée ne se borne pas à reproduire celle-ci. Il crée le moi qui observe la reproduction ; et cet observateur fait partie de l’écho… Dans le millième de seconde de la défaillance vigilante, il se produit un phénomène fantastique… Le sens de la pensée naissante se DIVISE en un moi observateur faisant face à ce sens… »  Comprendre que la réalité vivante, ce mouvement, s’est figée en deux sites ‘objectifs’ : un moi, et sa production personnelle prétendue plus réelle, prétendue vraie ; une subversion mortelle dans l’ordre de la création.

Mais la méditation que recommande Krishnamurti n’est-elle pas la ‘veille’ que recommande à son tour Stephen Jourdain, avec ses mots à lui ? Et un avènement d’Esprit pur, comme il est appelé dans l’Evangile de Thomas : une percée de cet acteur libre et responsable qui mouvemente la création par son imagination même, mais en évitant tout figement définitif, toute réification ? L’attention est, chez l’un comme l’autre, la vertu majeure, celle qui sauve et préserve le vrai – personnel, ici et maintenant ! Je me souviens de ce livre méconnu d’Aldous Huxley : Island (L’île) qui est le seul roman ou cette vertu incomparable est décrite à sa vraie place de puissance libératrice, ‘vertu’ comme on disait des anciennes médecines ! La renommée littéraire a préféré The best new world qui est un roman à dormir debout, une plate science-fiction comme on les affectionne tant. Mais je m’égare… Ce qui me frappe aujourd’hui, c’est à la fois le maintien à niveau égal de l’ignorance ou de l’indifférence du plus grand nombre – je n’ai jamais préjugé de l’immensité de ce malheur de la conscience, ni du peu d’espoir qu’il autorise – et de l’autorité, du prestige toujours inentamés des institutions qui favorisent la pérennité de cette ignorance et de cette corruption mentale.  Mais il y a pire encore : les prétendues ‘spiritualités’ colportées par des écrits qui se chargent de vulgariser les enseignements traditionnels de toutes origines en les malaxant à des idées prétendues neuves nées du progrès scientifique ; une propension au syncrétisme et à l’éclectisme mous également incapables de discerner les vérités d’une philosophie comparée. Mais, après tout, me dira-t-on : comment savoir ? J’ai parlé d’une exigence infinie, d’une curiosité tenace, d’une prudence lucide, d’une sincérité sans compromis ; mais il reste évident, et malheureusement pour celui seul qui touche à ce discernement, que l’intellectuel et le spirituel se marient rarement, ainsi que la culture et la liberté, l’obstination à chercher sans cesse et la soumission aux leçons paradoxales de la vie. Je l’ai écrit souvent à mes amis : il y faut la ‘question’, et la ‘culture’, bien rarement associées, et cette persévérance citée dans l’Apocryphe. C’est dire aussi, finalement, que la spiritualité la plus authentique appelle aussi la plus haute vertu morale, et la plus rare : le courage.

(1) On aura avantage à consulter ce site, très complet, ou à se rendre directement sur Wikipedia en français : http://www.krishnamurti-france.org/Biographie-detaillee-de-Jiddu – Les livres de Mary Lutyens et de Pupul Jayakar, je dois dire, se lisent comme des romans !

(2) Vimala Thakar s’est grandement inspirée de cet enseignement pour son petit livre : La méditation, une manière de vivre, régulièrement réédité.

(3) Je renvoie comme toujours à l’édition Gillabert de l’Evangile de Thomas – qui vient de paraître en livre de poche chez Dervy.

(4) Première personne, Les Deux-Océans, Paris 1990

De la représentation, retour : avec Patrick Charpentier, à Créhange

De la représentation : j’étais bien déterminé à n’en plus reparler, ni même de l’art, ou de façon plus générale, de l’esthétique, ce chapitre si vivant de la philosophie ouvert au 18ème siècle. Mais je suis bien obligé d’y revenir parce que j’ai vu il y a quelques jours, des arbres, des horizons forestiers peints par Patrick Charpentier (1). Une surprise renouvelée : parce que l’art de Patrick Charpentier évolue, se perfectionne, gagne en éloquence, c’est-à-dire en visibilité et pouvoir de révélation. Mais de quoi ? Il le dit lui-même : il n’a pas le souci de la mimésis, de la représentation, qui serait de copier un réel offert là, construit de nature, à reproduire fidèlement. Il avoue ne réaliser ni esquisses ni photos : tout au plus quelques notes dans un carnet, oui… Mais pour quoi ? C’est que la question de la représentation, c’est l’envers, précisément, d’une autre question bien plus simple mais toujours ignorée, celle de la présentation comme telle, initiale. Et ceci parce qu’il y a d’abord donation ; mais de quoi, et à destination de qui ; éventuellement je me demanderai même, à partir de quelle origine – et si cette origine est situable, caractérisable…

2011_04132007_08032007_0803200011.1303540952.JPG Les arbres de Patrick Charpentier (1)

La réalité n’est pas discutable : les objets exercent à notre égard un pouvoir de sidération invincible, et je ne tenterai pas ici de me faire le héros d’un idéalisme conceptuel ou d’un solipsisme, autant de problèmes que l’on peut aussi évoquer. Mais j’ai voulu ici parler d’un donné, d’une indéclinable présence d’objet que je vois, je touche, j’éprouve, et que je pense aussi. Car c’est bien là que tout se complique. ‘Que je pense’ signifie que je trouve cela agréable ou pas, douloureux parfois, blessant ou bénéfique, jouissif. Je porte alors un jugement : je vois en portant un jugement. En même temps que j’interprète, compare etc… Travail éminemment intellectuel, fort éloigné de la sensaion, de la couleur et de l’émotion initiales. Il serait bien difficile de situer ce moment ou la sensation s’organise en perception accompagnée de pensée. Finalement j’en viens à la formulation : »C’est beau » qui veut dire que cela n’est pas seulement agréable ou gratifiant, mais que cela me procure plus que plaisir : bonheur, et que je veux sauvegarder ce sentiment nouveau, l’augmenter bientôt, mêlant toujours sensation et conception, ne les distinguant même plus ! C’est la dernière question du beau, éminemment philosophique, qu’on écrira : »Beau » ! Si les arbres sont beaux, je vais peindre de beaux arbres, exécuter de beaux tableaux de beaux arbres ! Beaucoup de peintres l’ont rêvé, ont poursuivi cet idéal, y sont parvenus, parfois, ou plutôt, ils ont entraîné l’adhésion de ceux qui conçoivent l’art comme plaisir, prolongement de ce plaisir et satisfaction du désir d’accroître indéfiniment ce plaisir. « Vous m’en resservirez bien un peu… » Ce constat pourrait fournir une excellente orientation à une ‘leçon de peinture’, d’histoire de la peinture. Mais le peintre a mieux à dire ou à montrer et Patrick Charpentier y porte tous ses efforts : à montrer ‘plus’ que nous n’avons jamais vu, ou à mieux voir ce que nous n’avons pas su voir, et peut-être oublié…

2011_04132007_08032007_0803200010.1303540930.JPG Les arbres de Patrick Charpentier (2)

J’ai pris la précaution de reconnaître sans détour la réalité plénière du ‘donné’. Dernièrement j’empruntais le raccourci inverse en rappelant la puissante intuition des maîtres du « réalisme des essences » : qu’il y a de l’être préexistant aux êtres, sur un tout autre plan, des modèles dont toute image se génére et qu’il faut toucher de ses sens intérieurs pour appréhender la richesse secrète et plénière des existants. Mais si le réalisme grossier est lui-même une vue de l’esprit, le « réalisme des essences » n’en est pas moins visionnaire, quasiment un état extatique auquel nous, modernes, estimons n’avoir plus d’accès. Pourtant l’expérience, là où je veux en venir, n’est ni banale, jamais, ni de simple enregistrement. A fortiori le peintre n’exécute jamais d’enregistrement destiné à paraître plus original, plus frappant, plus flatteur aux sens, provoquant l’imagination mais comme une amplification de la pure sensibilité. Si la perception est déjà reconnaissance, interprétation construite de données sensibles – et finalement d’un jugement – l’art aura pour mission d’augmenter, non le pouvoir de la sensation elle-même, en la rendant plus ‘belle’, mais de restituer et d’accomplir une intention plus primitive jusqu’alors ignorée, de restaurer un dynamisme de la naissance et de la rencontre du réel dans l’acte d’une apparition comme oeuvre subjective et non plus ‘copie’ objective. Patrick Charpentier ne ‘copie’ pas, c’est ce qu’il dit : il enregistre donc, à la fois, une impression, un sentiment, un souvenir dira-t-on simplement, mais qui n’est pas seulement une image, le rapport (et le report) d’une sensation oculaire. Ni pointillisme, ni pixelisme : ce n’est pas une opération de pure physique. Mais devant sa toile, il va se donner les moyens – des gestes inventés d’un savoir-faire bien difficile à acquérir, des outils diversifiés d’une apprentissage laborieux, longtemps tâtonnant – de créer une seconde fois le paysage donné. A l’origine, oui, qui n’a ni âge ni heure, je peux croire qu’il y a création surgie ex nihilo, ou d’un absolu, d’un fond mystérieux – Deus sive natura – peu importe le nom. Mais ma lecture, mon déchiffrement ? Importe ma création, ici et maintenant comme le précise une tradition, apparition ou manifestation en corrélation de sujet et d’objet ; dynamique, donation et présentation – et cette vision qui n’est pas un simple enregistrement.

2011_04132007_08032007_0803200013.1303540997.JPG Les arbres de Patrick Charpentier (3) 

La création s’opère réellement (ou s’effectue) à mon niveau d’appréhension, deuxième création, qui peut bien être distorsion, perversion – encore une autre leçon de philosophie ! – mais qui peut être l’authentique, véridique parachèvement de la première création jaillie d’un secret inviolable. Je ne re-présente pas : je prolonge, parachève, l’opération ‘miraculeuse’ de la venue d’un monde, depuis le fond obscur, ici, à dimension d’humanité. Il y a à voir – tout le monde le sait – à concevoir et à tracer. Ce n’est pas métaphorique : parole ou geste de la main, celui qu’on appelle artiste trace le dessin de cette création qui répète le monde et le réalise enfin, je répète, à dimension d’humanité, de partage de l’intelligence et des regards d’homme. Il célèbre le monde, ce monde une nouvelle fois présenté si le geste répond à la juste intention d’une correspondance qui a cherché à s’accomplir. Je peux l’appeler alors ‘vérité’. C’est beau parce que c’est vrai. La norme scientifique sera exacte, traduction parfaite du réel moléculaire. L’oeuvre d’art, poétique littéralement, sera vraie parce qu’elle est fidèle au plus caché, néanmoins vivant quoiqu’à présent, désormais dis-paru à mes yeux, et maintenant re-né, ap-paru grâce au geste qui lui rend mouvement et équilibre, manifeste réalité. Cette image ne cache pas le monde, elle ne le déforme pas : elle lui donne plutôt toutes ses formes, enfin. Les arbres de Patrick Charpentier, maintenant, s’estompent un peu, mais pas dans une brume ou une poussière. Ni excès d’ombre ou excès de lumière. Le travail sur le vert, plus foncé lorsqu’il tire sur le noir d’encre, plus clair lorsqu’il vague à un gris vaporeux, bouleverse nos habitudes. Les traits restés précis du dessin, parce qu’on reconnaît toujours… un arbre, une tige même d’herbe, ces traits pourtant se déréalisent par l’usage de couleurs insolites, tantôt proches du visible avéré, et tantôt éloignées, oniriques, fondant l’image en un unique masque ‘impressionniste’ plus convaincant. Mais ce n’est pas l’intelligence seule qui a été convoquée à cette nouvelle révélation – on ne démontre rien – c’est la sensibilité profonde, émotion et mémoire, pour une neuve découverte infiniment plus émouvante.

2011_04132007_08032007_0803200012.1303540983.JPG Les arbres de Patrick Charpentier (4)  

Chez Charpentier, on tend vers l’abstraction, pour s’approcher peut-être d’une émotion encore plus forte, plus intérieure, mais sans la vouloir comme telle. Le peintre-poète ne veut pas se renier artisan, ouvrier, et il propose ouvertement son tableau comme « cette surface plane… » Mais parce qu’il a convoqué réalité et vérité, sans trahir l’une par l’autre, ou l’une pour le triomphe de l’autre, il parvient à montrer, après tant d’autres peut-être, l’image univers qui me parle du monde et de moi, à la fois, réunis, univers – le sens du mot univers ! Après d’autres, je veux bien, mais l’art cultive le singulier. L’art véritable est d’un seul événement, d’une première fois, toujours, et c’est ainsi que les maîtres vous impressionnent. On guette les ressemblances qui confortent une continuité de croyance(s) – nos préjugés, je veux dire nos projections très privées… de la véracité offerte de l’oeuvre d’art ! Je salue l’auteur de cette image qui me propose, en un seul instant, d’un seul geste ouvert, mystérieux et néanmoins compréhensible, ce qui est ; et ce qui est plus, ce que chacun de nous doit interpréter dans l’ouvrage ultime si délicat de sa création personnelle.

(1) C’est à Créhange, en Moselle, à l’occasion du cinquième anniversaire de la Médiathèque Créanto – http://www.netvibes.com/creanto#Bienvenue . Je renvoie également à mon premier article paru dans ce blog : http://marianus.blog.lemonde.fr/2009/05/15/les-arbres-de-patrick-charpentier/

de même : http://marianus.blog.lemonde.fr/2009/11/03/latelier-de-patrick-charpentier-a-moineville-54/

sans oublier : http://patrickcharpentier.blogspot.com/

1, 2, 3, 4… Les photos publiées ici ont été saisies par moi-même, à Créhange, et avec l’autorisation de l’artiste. Les ‘techniques mixtes’ utilisées ne sont pas du tout identifiables, encore moins en photo, mais on reconnaîtra bien de quelle ‘image’ je parle… 

Confier le secret ?

La question m’est revenue, de façon aussi abrupte, à la lecture d’un chapitre du récent livre de Pauline Koetschet qui traite de la philosophie arabe (1). J’avais en chantier un article ambitieux sur la ‘gnoséologie au plus près’, un retour sur Ibn’Arabi grâce à un fort livre de Philippe Moulinet (2) et grâce à une nouvelle publication de Christian Jambet, également sur la philosophie islamique (3). J’allais me répéter, comme je l’ai tant fait déjà, saisissant une fois de plus l’occasion présentée par la rencontre de ces ouvrages. Qu’entendre, d’une manière générale, par philosophie islamique et, dans le contexte d’une culture plus spécifiquement arabe, particulièrement rayonnante entre les 9ème et 14ème siècle, finalement centrer toute la question sur la révélation akbarienne, pour moi tout entière dans le Livre des chatons des sagesses comme l’appelle Philippe Moulinet ? Toute la thématique de l’identité, qui est aussi celle de l’imagination et de la création, se trouve admirablement exposée dans ce livre d’Ibn’Arabi – publié à Damas en 1229 de notre ère – et à tel point comparable à celle qui animait l’enseignement de notre contemporain Stephen Jourdain, que je pouvais à nouveau parler de gnoséologie comme telle, et rappeler, une fois de plus que l’épicentre de cette révélation universelle se trouve dans l’Evangile selon Thomas encore trop ignoré ou rangé dans la catégorie un peu méprisable des nombreux ‘apocryphes’. C’est une thématique immense, qui a été rarement ou très peu abordée à ce jour, même par nos contemporains. Je me limiterai donc à une réflexion sur la ‘recevabilité’ de cette gnose antique, et le ‘retrait’ qu’elle oblige, qu’elle conditionne en tout cas pour se préserver elle-même et ainsi continuer à nourrir ce ‘grain de moutarde’ appelé à devenir un jour cette ‘grande tige’ où s’abriteront les ‘oiseaux du ciel’ (log.20).

Mais voilà ce que j’ai trouvé chez Pauline Koetschet qui se rapporte à une observation également très ancienne, celle d’un soufi andalou qui fut médecin et philosophe, érudit réputé, Ibn Tufayl – dont on dit qu’il forma le jeune Averroès, rendu célèbre par ses commentaires d’Aristote – auteur d’un livre sybillin : Le philosohe autodidacte, titre connu depuis la traduction de Léon Gauthier, en réalité  l’histoire de Hayy ibn Yaqzan qui signifie « vivant fils de l’éveillé » ou « vigilant », ce qui est d’une tout autre portée ! Il y expose l’essence de la gnose soufie telle qu’elle peut se découvrir d’elle-même à un esprit vierge et néanmoins inspiré, curieux jusqu’à provoquer cette initiation par voie naturelle puis extatique, aux plus hauts mystères. L’intérêt exceptionnel de cette gnose est bien son partage, ou sa bipolarisation, entre une métaphysique hardie inspirée du dernier platonisme et une puissance visionnaire prodigieusement poétique, un enchantement au sens propre !  En même temps, et c’est ce qui m’a frappé cette fois, nous sommes avertis dans ce chapitre des obstacles rencontrés par le ‘sage’ confronté à la vie de la ‘cité’ (‘politique’) et de la quasi-impossibilité de toute transmission de cette sagesse à des hommes aveuglés par leur ignorance et passionnément attachés à leurs préjugés. D’où ma simple question d’aujourd’hui : confier le secret ? Soit : le secret peut-il se confier, c’est-à-dire peut-il être ‘entendu’ et peut-il modifier la destinée des hommes dont on voit bien aujourd’hui quel(s) chaos la menacent, quels périls mortels auxquels elle semble incapable d’échapper. Bien curieuse histoire que celle racontée par Ibn Tufayl, un conte plutôt, prototype du ‘roman’ à naître, mais d’un riche enseignement. Hayy est né de génération spontanée, élevé par une gazelle, sauvage solitaire mais inspiré, qui fait la connaissance d’un homme débarqué par hasard sur son île, Asal, qui le conduit à son tour vers ses semblables… Mais je vais citer simplement Pauline Koetschet : « Hayy est parvenu à retrouver par les seules ressources de sa raison, toutes les vérités philosophiques, physiques et métaphysiques. Mais lorsqu’il entend les révéler aux autres hommes, qu’il rencontre grâce à son ami Asal (habitant d’une île voisine), il a tôt fait de découvrir que cette ambition est vaine et que leur obéissance aux coutumes établies leur est moins néfaste que ses révélations… » Et citant l’Andalou lui-même : « Hayy entreprit de les instruire (les hommes ordinaires) et de leur révéler les secrets de la sagesse. Mais à peine s’était-il élevé quelque peu au-dessus du sens exotérique pour aborder certaines vérités contraires à leurs préjugés qu’ils commencèrent à se retirer de lui : leurs âmes répugnaient aux doctrines qu’il apportait, et ils s’irritaient dans leur coeur contre lui… Lorsqu’il eut compris les diverses conditions des gens, et que la plupart d’entre eux sont au rang des animaux, dépourvus de raison, il reconnut que toute sagesse, toute direction, toute assistance réside dans les paroles des envoyés (de Dieu), dans les enseignements apportés par la loi religieuse, que rien d’autre n’est possible… Il leur recommanda de continuer à observer rigoureusement les démarcations de la loi divine et les pratiques extérieures, d’approfondir le moins possible les choses qui ne les regardaient pas, de croire sans résistance aux passages ambigus des textes sacrés, de se détourner des hérésies et des opinions personnelles, de se régler sur les vertueux ancêtres et de refuser les nouveautés… Ils avaient reconnu, lui et son ami Asal, que pour cette catégorie d’hommes, moutonnière et impuissante, il n’y a pas d’autre voie de salut… »

On voit bien la portée de ce programme, de quelle déception il est conçu, quelle résignation il engendre, mais quel espoir aussi, en s’écartant du dangereux aveuglement de ses contemporains, de cultiver en paix la jardin de la connaissance. Mais quels sont ces secrets qui peuvent bien se traduire en mots, faire l’objet d’un exposé logique, en partie du moins, et qui restent pourtant inaccessibles à l’entendement du plus grand nombre ? Il faut retourner au texte lui-même, dans sa traduction de Léon Gauthier revue par Séverine Auffret et Ghassan Ferzli (4). J’en extrais ces deux passages qui témoignent de ce qu’on a appelé « le réalisme des essences », à savoir que la réalité la plus constante et la plus indéfectible n’est ni matérielle ni objectivement saisissable, même si l’objet et la matière dont il est lui-même composé et perçu ne doit son existence qu’à ces ‘idées’ qui lui confèrent seules réalité. De plus, et c’est ma seconde citation, ces ‘idées’ échappent totalement aux catégories de l’un et du multiple ; elles sont comme les organes vivants d’un Seul, différentes et associées dans cet unique mouvement d’existenciation qui est le fiat créateur auquel participent conjointement le ‘puissant’ et son ‘régent’, l’homme simplement doué de conscience mais encore illuminé d’intuition visionnaire. La raison naturelle entraîne une connaissance explicative du monde ; la puissance visionnaire unifie les termes de la réalité et c’est à cet accomplissement que Hayy était parvenu sans pouvoir le transmettre à personne, sinon à son ami Asal. D’abord : « Il compris … que s’il avait fait cette erreur (d’imaginer le monde spirituel comme un foisonnement ou une multiplicité d’entités), il le devait à un reste de l’obscurité des corps, à une confusion venant des choses sensibles. Car beaucoup et peu, un, unité et pluralité, réunion et séparation sont autant de déterminations des corps. Ces essences séparées qui connaissent l’essence du véritable, puissant et grand, étant exemptes de matière, on ne doit dire ni qu’elles sont plusieurs ni qu’elles sont un, parce que la pluralité ne vient que de la séparation numérique des essences l’une d’avec l’autre, et parce que l’unité, de même, n’existe que par la réunion, et rien de tout cela ne se comprend que dans les idées composées, mêlées de matière…. » Et encore cet impensable : « … le soleil, sa lumière, son image, sa figure, et les miroirs et les images qui viennent s’y refléter, sont autant de choses inséparables des corps, qui ne subsistent que par eux et en eux, et qui par conséquent ont besoin d’eux pour exister et disparaissent avec eux. Tandis que toutes les essences divines … sont libres de tout corps et de ce qui dépend des corps…. Elles n’ont de lien et de dépendance que par rapport à l’essence de l’Un, du véritable, de l’être nécessaire qui est la première d’entre elles, leur principe et leur cause, qui les fait exister, durer, qui leur communique permanence et perpétuité… Tout de même que s’il se pouvait que l’essence du véritable n’existe pas – essence bien au-delà d’une telle supposition – aucune de ces essences n’existerait, les corps n’existeraient pas, ni le monde sensible tout entier, et aucun être ne subsisterait, car tout est en connexion… » Cette dernière proposition a un corollaire encore plus immense, parce qu’il se rapporte au sujet, à moi, et nous parvenons là au plus incroyable, cette vérité même irrecevable par tous ceux qui demeurent obsédés par l’objectivité et la séparation. « C’est alors qu’il lui vint à l’esprit qu’il n’avait pas d’essence par laquelle il pût se distinguer de l’essence du véritable ; que sa véritable essence était l’essence du véritable… qu’il en était d’elle comme de la lumière du soleil qui tombe sur les corps opaques et qui semble être en eux – car bien qu’on attribue cette lumière au corps dans lequel elle paraît, elle n’est en réalité rien d’autre que la lumière du soleil… Il se confirma dans cette pensée en considérant cette idée dont il avait établi l’évidence, à savoir que l’essence du véritable, puissant et grand, n’admet aucune espèce de multiplicité et que la connaissance qu’il a de son essence est son essence même… Mais puisque cette essence ne peut être présente qu’à elle-même, et que sa présence est elle-même l’essence, il était donc, lui, cette essence elle-même. »

Aujourd’hui il est des chemins multiples qui peuvent conduirent à l’établissement et à la réalisation de telles vérités. Autres bien entendu, tout autres que ceux qui restent prisonniers des dogmes ou des conventions étroitement logiques. Christian Jambet en montre une nouvelle fois le cheminement dans la gnose islamique (3) qu’il dépeint à nouveau au carrefour de cette ontologie du dernier platonisme répandu d’abord aux heures glorieuses de l’épopée alexandrine, puis après l’exil de ses représentants à l’heure du triomphe chrétien dans l’Empire de Justinien ; au carrefour d’influences orientales multiples, toutes bouleversées finalement par la révélation muhamadienne qui entraîne la naissance et le développement d’une toute nouvelle civilisation. Arabe ou islamique, deux définitions, ou deux perspectives savamment examinées par Pauline Koetschet et Christian Jambet. Mais au centre, il y a bien mention par nos deux auteurs de cette gnose à portée universaliste qui resplendit comme une lumière impérissable et pourtant toujours maintenue sous le boisseau. C’est elle que Philippe Moulinet s’applique à illustrer dans son livre sur Ibn’Arabi (2) qui propose une glose exhaustive du livre-testament d’Ibn’Arabi où toute la métaphysique de l’amphibolie, de la création et de l’imagination se trouvent magistralement exposée. Titus Burckhart nous en avait donné, le premier, l’interprétation des principaux chapitres dans un livre qu’on trouve à nouveau dans toutes les librairies (Poche Laffont). Plus tard nous avons eu la traduction intégrale de Charles-André Gilis publiée par Al-bouraq en 1999. Indispensable aussi de rappeler le maître-livre d’Henry Corbin sur l’imagination créatrice chez Ibn’Arabi, régulièrement publié (dernièrement, Entrelacs 2006). Je rappelle ce que j’ai reconnu plus haut : venir à cette découverte, cette compréhension, cette illumination, comment ? à quel moment ? par quelle voie de science, d’étude, de réflexion ? Aujourd’hui, je ne sais plus. Mais les textes existent, et les commentaires : c’est une lumière qui ne se cache plus et qui peut éveiller ‘cela’ en chacun à condition d’en ressentir la ‘nécessité intérieure’, d’y être porté, au moins, par une curiosité philosophique exigeante et sans préjugé. Le livre de Philippe Moulinet est exhaustif lui aussi, et je le dis comme mon plus sincère compliment. C’est un commentaire de l’ensemble des chapitres du Livre des Chatons des sagesses, à la lumière des commentateurs arabes ou iraniens qui en ont pris connaissance les premiers, mais à la lumière aussi des grands défricheurs contemporains de cette métaphysique que je préfère appeler ‘gnose’ : Swami Prajnanpad et Heidegger par exemple, auxquels Philippe Moulinet a consacré plusieurs ouvrages.  Mais on y trouve également les noms de bien d’autres spirituels chrétiens, bouddhistes, brahmanistes, philosophes, trop nombreux pour être tous nommés, tous néanmoins précieux pour augmenter les lumières de cette interprétation inédite. Parce que le noyau gnostique est cette fois clairement désigné, tous les commentaires et toutes les illustrations s’en trouvent eux-mêmes éclairés et la voix jusqu’alors imperçue de cette gnose devient symphonique, immense, et totalement accessible à l’intelligence ouverte. On ne vous demande pas de ‘croire’ mais de comprendre, et par des voies qui honorent l’intellectualité la plus exigeante en même temps qu’elles éveillent la plus pure spiritualité. Il y manque celle de Stephen Jourdain que précisément j’avais appelé le ‘pôle occidental’, par un terme emprunté à la culture islamique. Mais aucun éclaireur n’est plus grand que l’autre, plus indispensable ; et la voie s’en trouve également ouverte, et la compréhension, de ce qu’annonce l’auteur de L’illumination sauvage dans un livre qui est le plus neuf et le plus explicite d’un enseignement du réalisme des essences. Ce qui me paraît encore plus indispensable aujourd’hui, c’est la découverte du document-source, l’Evangile selon Thomas qui est le catalogue des plus hautes vérités spirituelles, également ‘au carrefour’ des plus hautes vérités de la philosophie occidentale de l’Antiquité, et des révélations plus anciennes de l’Egypte et de l’Asie. C’est une parole que nos contemporains refusent toujours de recevoir, le drame indéfiniment répété du Prologue de Jean. Mais ce flambeau est brandi désormais : ce ‘temps de détresse’ n’est pas inexorable et la ‘mondialisation’ tant redoutée, qui peut être celle d’une barbarie définitive, pourrait bien se révéler le médium efficace de cette connaissance libératrice.

(1) Pauline Koetschet : La philosophie arabe, du 9ème au 14ème siècle, textes choisis et présentés, Points-Essais, 2011

(2) Philippe Moulinet : Les clefs d’Ibn Arabî, commentaire intégral du Livre des chatons des sagesses d’Ibn Arabî, Al-bouraq 2010 

(3) Christian Jambet : Qu’est-ce que la philosophie islamique, folio-essais, inédit 2011

(4) Ibn Tufayl : Le philosophe autodidacte, Editions Mille et une nuits 1999  

Avec Blaise Cendrars : imaginer

Il arrive des choses curieuses en France. Bien qu’on ait exclu des commémorations de l’année en cours celle de Céline jugé trop mauvais Français mais excellent écrivain, c’est de lui qu’on ne cesse de parler. Pour l’accuser toujours, bien sûr, et il y a de quoi – un anti-sémitisme virulent, pousse-au-crime – et pour louer ses talents d’écrivain – il est jugé par ses admirateurs « le plus grand » du 20ème siècle ! Et Cendrars dont c’est le cinquantenaire de la disparition ? Je n’en ai pas encore entendu parler. Je me suis procuré il y a quelques jours un Quarto de Gallimard (1) entièrement dévolu au thème du voyage chez Cendrars, publiant ici ses poèmes, des récits autobiographiques et des romans inspirés de ses pérégrinations. L’imagination s’y mêle au souvenir, le vécu authentique au fabuleux et au fantastique dont il possédait l’art inégalé de les vivre et de les raconter d’un seul ton, comme les reflets flamboyants d’une unique expérience de l’extrême, une image éblouissante de cette excédence qui définit notre condition. Cas unique d’une écriture entièrement inspirée d’un tempérament indomptable, animé par un formidable amour de la liberté, de la fantaisie : un art exceptionnel, une personnalité exceptionnelle, réellement affranchis l’un et l’autre de toutes les convenances, sans l’obsession toutefois du scandale à tout prix comme c’est si souvent le cas de nos jours. Un fascinant paroxysme d’humanité associant nature et culture.

Blaise, comme braises ; Cendrars, comme cendres, homme et écrivain renaissant perpétuellement du dépassement de soi (grièvement blessé à la guerre, mutilé, échappant de peu à la mort une nouvelle fois à la seconde guerre), de l’anéantissement par l’oubli tant l’aventure, par l’accumulation des expériences qu’elle provoque, peut dissoudre finalement le souvenir de tant d’émerveillements répétés – alors le récit… sous toutes ses formes… On peut commencer l’aventure par le vaste poème des Pâques à New York ou du Transsibérien et de la petite Jeanne de France. J’ai lu d’abord, très jeune, Bourlinguer et Moravagine ( à 17 ans ?) et je me souviens du ravissement éprouvé, puissant, jusquà provoquer l’imagination au point de faire naître le sentiment de partager le voyage : exotisme, dangers, camaraderie, brûlants, toujours en excès, magnifiquement illustrés par une langue à la fois splendide et directe, l’expression constante d’une liberté où l’imaginaire pur le dispute au simple reportage, c’est à souligner, toujours. Au début de ma carrière d’enseignant, en Suisse romande notamment où j’ai enseigné le Français, je lisais à mes élèves cette première longue phrase de Cendrars, dans Bourlinguer, qui évoque la vie d’un aventurier vénitien, Nicolao Manuci ; et ça marchait très bien. C’est un bon exemple et je vous en propose ici l’entière citation, tout commentaire restant inutile .

« …vers 1703, un vieil aventurier vénitien, qui était arrivé aux Indes via la Perse, et qui durant un demi-siècle avait tiré ses grolles à l’intérieur du pays, tour à tour comme simple artilleur dans l’armée d’Aurangzeb, l’empereur-conquérant, et dans celles des princes du sang et des rajahs révoltés ou entrés en dissidence à la suite de l’eunuque Bassant pour s’attacher finalement à la fortune du prince héritier en qualité de chef de son artillerie à 80 roupies par mois ; déserter ; bourlinguer sur les côtes orientales et occidentales dans les établissements des Européens auxquels il sert de négociateur, d’interprète, de correspondant, d’intermédiaire plus ou moins avoué dans leurs différends avec les petits et grands chefs mahométans et les principicules et roitelets hindous ; retourner à la cour, à Agra ou à Delhi, suivre les armées, s’improviser médecin à Lahore, guérir la sultane d’un abcès dans l’oreille, être attaché en qualité de chirurgien au harem du prince héritier qui s’éprend d’une singulière amitié pour lui, trahir cette amitié en passant dans l’armée de Jai Sing, le célèbre sabreur ; retourner chez son maître pour accompagner Shah Alam dans son expédition contre Jodhpur et, fatigué de la vie des camps, déserter encore, passer à l’ennemi, et du royaume de Golconde se réfugier à Goa, chez les Portugais ; négocier pour le vice-roi, le comte de Alvor, être décoré par le roi du Portugal de l’ordre de San Jago le 29 janvier 1684, perdre ses économies dans une mauvaise spéculation, se bagarrer avec les jésuites et prendre passionnément parti dans leur démêlés avec les capucins au sujet du « rite de Malabar », les fameux « Accommodements », concessions supposées des jésuites aux cérémonies des païens dans la célébration de la messe, échapper de justesse à l’Inquisition et, déguisé en carmélite, aller derechef chercher fortune à la cour de Lahore, chez son ancien maître qui le fait arrêter, cette fois, et menace de le faire décapiter comme déserteur, avoir la vie sauve, rentrer en grâce et dans ses prérogatives de médecin personnel du prince aux appointements de 300 roupies par mois, titre et rang à la cour du Roi des Rois qui lui donne droit à un cheval et à une suite montée ou escorte ; s’enfuir encore de guerre lasse ; aller s’établir à Fort-Saint-Georges, au nord de Madras, chez les Anglais, comme médecin, marchand d’orviétan et faire fortune avec la pierre de Goa ou pierre de Lune, un caustique contre le choléra, dont il a surpris le secret aux jésuites, et un cordial de son invention, dont il est immensément fier, probablement un aphrodisiaque qu’il vendait aux indigènes, le plus clair de son revenu ; se marier avec la veuve portugaise d’un colon anglais ; reprendre ses vagabondages dans les royaumes et les principautés en qualité d’émissaire occulte de William Pitt, alors gouverneur de la Compagnie royale des Indes, puis, prétextant de ses infirmités et d’un commencement de cécité, quitter ce harassant service où l’on est toujours sur le qui-vive de négociateur, de porteur de firman, d’ambassadeur blackboulé, d’agent secret à la merci d’un coup de poignard sous le manteau pour aller s’établir à Pondichéry, auprès de son vieil ami François Martin, le délégué de Colbert à la tête de la Compagnie française des Indes, et du gendre de ce dernier, Deslandes-Boureau, le fondateur de la ville de Chandernagor, à l’instigation de qui notre Vénitien, qui a échappé à tous les dangers du climat, de la guerre, des aventures, des rivalités, de la politique, des intrigues, des jalousies, du favoritisme, dont les moindres embûches n’étaient pas toujours celles tendues à la cour du Grand Mongol, où les empoisonnements et les distributions d’eau d’opium, les disparitions mystérieuses étaient quotidiens, le vieux roublard, qui en a vu de toutes les couleurs et qui est revenu de tout, s’assoit pour écrire les Mémoires de sa vie, convaincu qu’il est que l’heure est enfin venue pour lui de se retirer des affaires actives, d’autant plus que Louis XIV vient de lui faire remettre un lot de médailles pour le remercier de ses services dans l’établissement des Français ; et notre vieux fourbe sourit en pensant à l’escapade d’un gamin embarqué en douce à bord d’une tartane en partance, il y a de cela une cinquantaine d’années ; et le vieux médecin, habillé à l’orientale, portant robes et babouches et, chaque fois, une drôle de casquette sise bien en arrière sur la tête comme on peut le voir au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale à Paris dans un volume de miniatures musulmanes (O.D.n° 45 – Réserve), où son ami, à qui il avait commandé au temps de sa splendeur à la cour des Indes cette suite de portraits, le peintre Mir Muhammad, l’a fait figurer deux fois au milieu des rois et des empereurs trônants ou en parties de chasse, donnant audience dans leurs jardins secrets ou sur leurs terrasses, caressant distraitement leurs animaux favoris en conseils avec leurs grands vizirs ou montant d’admirables chevaux sur les chemins de la guerre, suivis des princes du sang, des plus fameux généraux et guerriers, des concubines, danseuses, musiciennes et autres dames du harem, dont la matrone, des éléphants de guerre les plus chevronnés, accompagnés des derviches et astrologues les plus célèbres, s’arrêtant et interviewant les yogis les plus saints, visitant les idoles païennes les plus monstrueuses, les plus sanguinaires, les plus folles, une première fois, probablement à ses débuts, la barbe hérissée, l’oeil inquiet, efflanqué comme un chat maigre, cueillant des plantes, des simples dans la solitude, la deuxième fois, rasé de près, ventripotent, l’air satisfait, prenant le pouls d’un indigène avec autorité, chacune de ces deux actions faisant allusion à sa profession, le vieux médecin, volontiers prolixe, bavard, goguenard quand il parle des avatars de sa carrière ou conte en riant des anecdotes du sérail, un tantinet radoteur et furieusement dévot quand il se vante de ses interminables disputes avec les jésuites, le vieux médecin écrit avec bonhomie : Quand j’étais gosse, j’avais envie d’aller faire le tour du monde

La plus longue phrase donc, de toute la littérature, je ne sais, mais d’une lecture où l’on ne s’ennuie pas un instant, où l’on se sent constamment soi-même au départ avec l’aventurier, ici sur un quai, là dans une gare, loin de tout pays civilisé surtout,  où la vie prend une saveur enivrante. L’aventurier vénitien, Moravagine, Dan Yack, chacun devenu vous-même au cours de cette lecture, comme l’auteur, né à La Chaux de Fonds, s’était confondu avec eux par la magie de l’écriture. L’imagination y trouve sa plus parfaite illustration, art et vie devenus si proches, et par son excès même, cet éblouissement partagé, en nous conviant à cette vie poétique qui est notre destination naturelle, croyons-le, conquête sempiternellement à réaliser, et toujours contre l’empire de la banalité et de son cortège d’incitations à nous soumettre ‘en esprit’.  

 (1) Blaise Cendrars : Partir (poèmes, romans, nouvelles, mémoires) Quarto Gallimard 2011

Le Manifeste, compléments et répétitions (4)

Je m’interroge encore : vérité délibérément cachée, ou méconnue parce que moins immédiate que l’objet de l’expérience commune, primaire, celle que l’enfant va interpréter pour accéder à son âge adulte – l’âge du souci ? Qui est responsable de la perversion ? Et s’agit-il de cela ? Une simple bévue aurait-elle de telles conséquences – l’ignorance de soi, à jamais – et comment ne se corrigerait-elle que si rarement, et en suscitant tant d’incompréhension ou de haine ? Accident, jeu, il ne semble pas qu’une explication satisfaisante pour l’intelligence désireuse de tout calculer et de tout formaliser puisse être retenue. « C’est ainsi ! » peut sembler une conclusion trop inhumaine. En réalité, le poète (on aura compris que ce mot signifie également : prophète) se détourne de questions devenues si insistantes qu’il s’est rendu compte qu’elles ne traduisaient qu’une volonté totalitaire de la pensée organisée. C’est ainsi qu’il suffit et que je me suffis. C’est d’ailleurs une définition convenable de l’autorité. Dans l’émotion du millénaire débutant, on invoquera beaucoup l’idole de l’avenir. Or je crois qu’il n’est d’avenir que par la régénération du présent, la découverte par chacun d’un sens du moi radicalement différent du moi objectivé et aliéné omniprésent partout ; un nouveau chant de conscience, une autre modulation de l’expérience. Demain ne devra pas espérer la naissance d’une nouvelle religion mondiale, mais la religion (religare) de l’individu à lui-même, son ‘infiniment plus’ oublié. Ce qui est caché se traduirait ainsi, et peu importent les mots issus de telle culture où s’enracine l’histoire particulière de cet homme l’attestant, seul… L’anecdotique, du moins ce qui s’appelait ainsi auparavant, va imprimer son visage, perceptible, à l’Absolu. Se tenir libre, ou délivré de toute appréhension de non-sens, d’absurdité, se dira : rien n’existe, c’est à dire, pas d’histoire, pas de situation. Et néanmoins le monde vécu comme une liturgie, la célébration du caché -et- manifesté… Une unique valeur innée (ignée), l’Esprit pur, et ce qui s’imagine, en volutes d’imagination(s) magnifiante(s) et/ou obscurcissante(s)… L’acquiescement de la réciprocité du Seigneur, (par ces derniers mots je tente d’inclure la création de l’un ; le juste éploiement de l’autre) est une libération de l’in-dividu par son Seigneur, libération elle-même libérante du Seigneur en tant que créateur révélé. Je pourrais finalement confesser la plus brève vérité, vérité toujours récusable ou réalité, dans ce cas, toujours en déchiffrement : il n’y a que de l’Esprit pur se déclinant à la première personne en mode réfléchi du présent… La perplexité jugulant heureusement toute éventuelle falsification mentale : il y a du sens partout, il n’y a même que cela. Mais peut-être cela ne se comprend-il pas, ne se démontre-t-il surtout pas…

Comment donc délivrer l’intuition originelle du sens, la certitude non-pensée que cela est accessible à tous, évidence ? Libérer cette évidence-ci ? Comment une opération de, et dans la conscience, en elle-même totalement immatérielle, en se liant à cette matérialité qu’elle éprouve et qu’elle mesure, peut-elle s’arroger une existence plus réelle et plus légitime, et s’opposer à la pure antécédence qui l’engendre ? Je parle de cette concrétion mentale : un moi objectivé, matérialisé, qui n’est pas moi, première personne et pur antécédent de tout. Car je me suis plongé moi-même dans un profond coma. La réponse découle de la formulation même de la question. L’expérience de la matérialité du monde, dans le domaine sensible de l’expérience physique, et dans le domaine logique de l’appréhension de l’objectivité, occulte le fait radical et antérieur de la non-objectivité de la création. Celle-ci, en tant qu’acte de création et de perpétuation, lui-même hors des conditions permettant aux phénomènes de se poser et de s’imposer comme tels dans leurs limites visibles, s’est trouvée soudain éclipsée par son objet. La mission de l’art est de nous le rappeler. Elle consiste d’abord à s’insurger contre l’usurpateur, la représentation conventionnelle du monde parée du masque de la vérité officielle ou, ce qui est devenu si pernicieux, de la révolte d’appellation contrôlée. Aujourd‘hui, elle consistera surtout à se préserver des vaticinations d’une parole libertaire inspirée d’un subjectivisme narcissique. Le scandale cultivé à cet effet, le ‘coup de poing’ calculé finissent vite au Musée de nos jours. C’est qu’il faut à la fois s’insurger contre le grand inquisiteur, l’hydre institutionnelle, et permettre la délivrance de la subjectivité (visage authentique de l’objectivité), l’ici inassignable où prend source la présentation. C’est qu’il ne faut surtout pas prétendre à la propriété d’une unique vérité de parole ou de son expression par l’image de beauté. Dans la détermination volontaire d’une autre expérience, le geste de création artistique (et non un déroulement explicatif, par l’intermédiaire d’une rationalité comme le tente la philosophie) libère une autre vérité et un autre destin. On nous l’a déjà asséné : une œuvre d’art est plus vraie en elle-même que tout ce que je pourrais en dire, après.

L’art est donateur d’images : le monde est une imagination et une image, et pas une représentation. L’art est une traduction, ou une interprétation de la visibilité du monde, de sa réalité physique (« arts plastiques » : le mot méritait de s’imposer) et une régénération de la langue, du vocabulaire, constitués pour le récit de la création et de la présentation. Représentation et reproduction par contre, sont devenues synonymes : spectre et folie. Parce qu’il n’est pas contempteur de l’image, l’art n’est pas idéaliste : toute idéologie l’est, et le techno-scientisme aujourd’hui triomphant, plus que toute autre. En regard d’un monde offert à l’expérience, l’art veut produire une autre perception de ce monde, et du même coup une autre aperception de soi-même. Il a pour mission de rappeler que l’acte d’être s’effectue dans une subjectivité irréductible, et que la meilleure façon de définir cette irréductibilité, c’est d’instituer une parole de la première personne. Dans la conscience ordinaire, dans l’ordre commun de l’expérience qui répète frauduleusement le geste de subordination mentale à une prétendue objectivité ‘en soi’, la falsification de l’expérience moi-monde est une aliénation tragique. Elle s’accompagne d’une léthargie, d’habitudes, d’un appauvrissement du sentiment et de l’émotion, finalement d’un véritable oubli de ma condition de sujet. L’art a pour mission de dénouer les liens qui trament cet état d’aliénation mentale dans lequel je suis continuellement plongé, de dénoncer le discours, totalement inconscient ou sciemment proféré, qui sanctionne cet état en lui donnant la monstrueuse légitimité qui fortifie les convictions du sens commun. L’art a pour mission de dénoncer et déjouer la ruse de ce qui s’est imposé à mon insu comme la norme irréfutable, « naturelle » et saine, de ma vie intérieure et de ma conception du monde. L’art exerce en premier la responsabilité qui nous oblige envers la vérité, la beauté du monde – ou dans le monde si l’on veut le voir ainsi – étant entendu que c’est parce que nous sommes qu’il y a un monde. L’attestation de sa réalité, au premier Royaume qu’évoquait Maître Eckhart, est l’attestation d’un ‘mouvement d’amour’ ; soit la formation d’un sens et, à l’inverse, ce qui est malheureusement tout aussi possible, la confection d’un contresens et par suite la multiplication de contresens. Parodies et simulacres comme autant de figures de ma misère. Et celle-ci inversement égale à ma destination de prolonger la Création espérée par Celui qui engendre son Fils pour ‘une même œuvre’ (Maître Eckhart). Je devrais dire : le poète, dire : « je », si je ne suis ce contresens. Je suis responsable de la lumière où s’expose l’amour désirant le monde, c’est-à-dire responsable de moi-même œuvrant, constituant, signifiant aux horizons de l’existence où je me co(n)nais. Cette responsabilité est celle d’une ‘régence adamique’ (Ibn’Arabi): que je le sache ou l’ignore, c’est ainsi que cela (s’)opère.

Ces propositions se défendent de toute réduction au solipsisme si justement décrié ; c’est la présentation du monde, et de moi-même comme spectateur, médiateur ou auteur, dans une réalité totalement existenciée et non point un simple rêve ou une fantaisie. C’est formidable parce qu’il y a quelqu’un pour (l’)attester et (l’)interpréter au moment même de la saisie qu’il (en) fait de son regard, de ses mains, ou de son jugement . Cela se produit par une infinité de libres lectures, d’innombrables goûts d’être, d’incommensurables et irréductibles mesures… Le fini ou si l’on préfère, l’indéfini situé entre les (  ) que j’ouvre à ma guise. Moi je suis l’Égal et le multiple, l’innombrable envisagement d’un Seul (s)’apparaissant (à Lui-Même). La voix de l’art choisit d’illustrer notre condition d’une manière qui s’impose, ou se propose plus authentiquement « réaliste », plus sincère, recherchant l’expression d’une véracité perdue ou inconnue, insoupçonnée : parce qu’il n’y a pas de présentation du monde hormis la mienne. Le ‘réalisme des essences’ que j’évoque ici n’est pas un nouvel objectivisme. Antique et surtout fragile postulat métaphysique, c’est au contraire le regard attestant qu’il n’y a pas de spectacle réel de lui-même, objectivement posé par son en-soi naturel, sans la visée du spectateur et sa présentation personnelle. L’homme ordinaire ne sait pas ce qu’il voit. Il croit qu’il voit, et croit qu’il agit et croit qu’il croit bien, et légitimement. C’est ainsi parce que la réponse du monde qu’il provoque est elle aussi emprisonnée dans la représentation d’une ignorance, à nouveau interprétée et classée dans les catégorisations d’une ignorance ignorante d’elle-même. La présentation, l’aperception au premier Royaume d’un sujet-objet comme première donation des modèles, ces non-objets, l’irisation de leur secrète présence, la surgie authentiquement première du possible, n’est peut-être pas perdue. Je préciserai : l’aprésentation, en tant que geste d’assimilation de l’objet par le sujet, non plus cette fois dans le retrait de sa subjectivité absolue, mais dans l’élan de sa subjectivité mondaine d’intention et de parole. Aurore noyée de brouillard, elle est cachée par la représentation qui se passe comme une mise en « plis » objectivement pratiquée. C’est la mission de l’art de nous le rappeler par le dess(e)in d’une tout autre figuration, ouvertement subjective, l’inclusion de l’objectif à l’intérieur du subjectif, du fini réinstallé à demeure d’infini. La création artistique est la traduction d’une perception neuve, non plus la représentation qui n’est que l’interprétation de données sensibles par une imagerie pauvre, une conceptualisation pauvre, ou savante quand elle est augmentée des objectivations de la dissection scientifique. La langue que s’invente le créateur est totalement neuve ; elle n’appartient qu’à lui et peut rester longtemps, toujours peut-être, incomprise et ignorée. Devenue langue d’école à son tour, elle peut être à nouveau institutionnalisée, confortée par la valeur marchande, la mode ou un mécénat, investie par l’idéologie dominante, instrumentée par un totalitarisme. Comment la création artistique peut-elle se donner plus d’éclat que n’importe quelle autre perception qui « organise » la venue au monde des impressions tramées par la rencontre d’un sujet et d’objets ? Simplement, en assumant son destin si singulier, le désirant comme tel, de manière que la matérialité du monde ne l’égare plus. Par contre, c’est un geste périlleux qui expose ouvertement sa subjectivité radicale d’inspiration par la confection d’une image inédite gravée dans la « matière » réappropriée. Sa subjectivité revendiquée, à ce point là, est aussi la reconnaissance de son caractère convenu, et je prends soin de ne pas dire cette fois : conventionnelle, en tant qu’interprétation des faits du monde en une parole inconnue, une image enracinée au commencement d’une surgie imprévue. Non point convenance mondaine, plutôt, convention de jeu…

La formation d’une autre langue, et pour d’autres images, a pour dessein de nous rappeler notre pouvoir créateur et peut-être notre responsabilité envers une réalité primordiale, antérieure. Cette présentation est plus vraie, plus authentique, plus fidèle, et l’on n’a jamais rien voulu dire d’autre en prétendant qu’elle était plus belle, tant est que le beau ne l’est qu’à proportion du vrai caché, de l’en-soi indicible qu’il délivre et manifeste. Elle s’est déclarée ouvertement contre celle qui se prétend copie conforme d’une perception pareille à un enregistrement mécanique, une fois pour toutes réglée par une loi intangible de la « nature ». La vérité de l’art est contenue dans l’aveu même de cette subjectivité qui opère la présentation de ce qui « n’a pas connu le goût de l’existence » (Ibn’Arabi), présentation qui se forme exclusivement de manière imaginante, non point en donation d’un étant déterminé une fois pour toutes. La mission de l’art est de réaffirmer le mystère du « il y a » : tout au plus « comme » un « quelque chose » qui se pose au devant du sujet, dont la régence personnelle éprouve le monde dans les images de son récit. Régence et responsabilité : le réel n’est pas ce qui se mesure à l’aune du mesurable, mais ce qui se déclare comme tel au centre du sujet qui l’éprouve, par l’entremise d’une proposition qui aura pouvoir de libération ou d’asservissement. Je délivre le monde, l’inconnu, l’enfermé et c’est parce que je vois ‘mon’ arbre qu’il y a un arbre devant moi, et non l’inverse. Mais je suis responsable de la réalisation, l‘autre nom de la création, de l’aprésentation de mon arbre. La beauté devient ici la preuve signalée de l‘innocence et de la puissance accordées.

Le Manifeste, compléments et répétitions (3)

Identité, conjonction, gémellité ou lieutenance chez certains Maîtres du soufisme sont des thèmes constants de cette révélation dont l’archétype conceptuel se trouve exposé dans l’Évangile selon Thomas, et même certains Évangiles canoniques : « Moi et le Père sommes Un… » Ce qui ne veut pas dire que l’Un et l’autre sont con-fondus : mais le Fils, en subordonnant l’exister à l’être, parachève l’œuvre de création où le Père se donne à co(n)-naître. De toute façon, c’est un rapport interne, sinon un processus, d’identité qu’il faut préciser. Il faut préciser par conséquent, puisqu’elle est ici évoquée, la nature de la création lorsqu’il ne demeure qu’Un seul capable de s’éprouver, de s’évoquer lui-même au travers de l’apparence d’un autre. Projeté par devers soi, égal et différent, différent quoique non séparé… Parler d’une création, évoquer seulement le commencement d’un cycle des temps, que ce soit avec l’intention de l’explication scientifique, ou pour déployer l’essor d’une création mythique, c’est de toutes façons se rendre à la définition objective, tels que nos sens nous la dictent, et donc à l’expérience commune d’un monde réel soumis à l’écoulement d’une durée mesurable. Ce qui signifie surtout qu’il me précède, qu’il me survit, et que sa réalité en quelque sorte engendre la mienne, quand bien même je dispose exclusivement, moi, du pouvoir de mesurer ce monde, et peut-être de le dominer entièrement pour ma satisfaction. La vérité cachée ici est plus surprenante encore. Elle s’exprime par les mêmes notions déjà rencontrées d’unité et de différence, sans une rupture, sans une frontière insécable tendue depuis toujours entre moi et (le) non-moi. De plus, la création comme évènement de et dans l’espace-temps se trouve purement niée. Cet événement antérieur à la désignation que j’en fais, affectant des réalités élémentaires existant par elles-mêmes et indépendantes de ma prise intellectuelle, est pur néant.

La création est un acte de la conscience, ma conscience, à travers un jugement, qui m’engage, qui détermine ma perception, et non l’inverse. C’est parce que je suis que le monde est. Mais il ne faut surtout pas tricher au commencement, en tant que moment inaugurant, ou dans la compréhension même de cette notion de commencement. Ce commencement est un instant fugace, littéralement imperceptible, ceci dit pour préciser qu’il engendre le temps, ou qu’il se trouve à la charnière de l’être et de l’exister. Curieusement on trouve à la fois chez Maître Eckhart et Ibn’Arabi cet avertissement que c’est maintenant que cela arrive, et que c’est ici que se tient le premier Royaume, celui du fidèle qui s’est purifié de toute conception capable de pervertir dans son esprit la saisie imaginative du monde. « L’existence tout entière est une imagination dans une imagination  » dit Ibn’Arabi. C’est un instant colossal, comme ce moi appelé à se décliner aux périls de lui-même dans la saisie intuitive de soi, et dans ses représentations, pour obéir enfin à une éthique digne de lui. Se tenir au commencement, se tenir fidèle à la vérité du commencement, garder cette intégrité : il y faut de la délicatesse, de la force, une intelligence dédiée à une pure conception ; le courage, l’audace, dont peut disposer un homme spirituellement vivant, intensément. Dire non à ce qui est faux, dût-on aussi peut-être (s)’en jouer, dire oui, dût-on peut-être se garder de le confesser ostensiblement, à la vérité si proche, si lointaine… C’est une responsabilité du jugement mais qui se situe au présent le plus absolument antérieur, quand sourd le premier geste, la première parole de ma conscience intentionnelle. C’est une responsabilité métaphysique qui précède, je le souligne encore, l’éventualité de toute praxis désireuse de changer ce monde pour un autre. L’impuissance des mots à le dire a été magnifiquement exposée, en une seule phrase, par le Maître indien qui introduisit le Bouddhisme en Chine, Bodhidharma : « L’homme du commun tient pour ultime la vérité conventionnelle, tandis que le sage tient pour conventionnelle la vérité ultime. » La dictature du discours s’abolit lorsque l’autorité de la proposition perd à son tour l’irrécusable objectivité d’un monde totalement situé hors de moi, et reconnu seul réel, ou plus réel que moi. L’interprétation du monde est convenue, toujours. L’effort de rigueur philosophique est d’autant plus méritoire si celui qui s’y attache sait combien les concepts ont été gâtés par l’ivresse objectiviste, d’autant plus redoutable pour la compréhension de ce que je suis : absolument non-réductible et non- objectivable.

J’y reviens : la perplexité découle par là-même de cette certitude. Elle désigne à la fois la certitude ferme et profonde d’une conscience éprouvée en sa réalité première de source, et en deçà encore comme lumière pure, matrice de tout ‘je’ et du monde ; et une impossibilité à se rendre à toute définition rigide, forcément, qui serait prison pour celui-là même qui lui confère l’autorité ultime, geôle bientôt pour celui qui n’aurait pas voulu s’incliner devant cette idole dogmatique. Identité, création : nous voyons à quel point les ambivalences qui ont été présentées contredisent, non seulement le sens commun, mais ce que nous estimons habituellement le plus sûrement établi, scientifiquement. L’Un en deux, c’est l’identité ; la création sourd dans l’instant et semble, soleil invisible, fécondée d’une éternité inassignable. L’image de l’éclair « qui me dure » se prolonge d’une oeuvre accomplie au premier Royaume, « qui ne se répète pas… » (René Char) Enfin, c’est la logique elle-même, pourtant sollicitée (et pourrais-je m’exprimer sans une grammaire, une logique ?) qui est soudain subvertie, sommée de supporter une contradiction équivalant à la pure négation d’elle-même, et nous irons jusqu’à la négation de la négation etc… C’est peu dire que les principes fondateurs de toute pensée, qui semblent façonnés de l’expérience des choses, ont été ruinés dans l’opération… Dans les Poèmes Métaphysiques d’Abd el Kader je trouve ceci : « L’Aimé m’est apparu où Il ne se peut voir. Merveille! Par Lui je Le contemple là où je ne puis voir… ». Ainsi peut-être évoquée la relation du Seigneur et du serviteur pour garder sa terminologie. L’Un n’a pas aboli l’autre, ils semblent liés en un rapport de réciproque co(n)-naissance où se réalisent la réflexion et la célébration de l’un par l’autre. L’impossible, l’impensable dans le procès éternel d’un sur-être !

À l’aube de la modernité, en Europe même, Angélus Silésius précisait : « Dieu ne peut rien désirer dans l’éternité qu’Il ne le contemple en moi comme en son image… » et « Dieu est mon sauveur et je le suis , moi, des choses qui s’érigent en moi, comme moi-même en Lui. » Inexplicables coïncidences ? Quelle éthique oriente la vie de l’homme libéré ? Les contradictions encore une fois vont s’accumuler : la leçon du courage sera contrebalancée par celle du scrupule et l’on verra que l’énergie infinie libérée, et donc toute liberté, se contient par la prudence tempérée, adoucie par une sorte de vulnérabilité. Je dirai ‘oui’ et je dirai ‘non’ et mon choix, jamais, ne me liera sans retour. Ceci, parce que tel choix ne se sera pas rendu dépendant d’une conception fixiste de la réalité. Au fond, l’expérience de chacun lui a appris que l’existence volontaire d’un homme ordinaire, aliéné par cette conception tellement fausse de lui-même, qu’il l’ait apprise, ou cru se la créer de lui-même pour lui-même, est incohérente. Dans l’Histoire, les gens du blâme ont choisi la voie du scandale, offense préméditée de la morale sociale, pour mieux signifier le refus de tout conformisme et de toute compromission. Dans les écoles bouddhistes les plus radicales, on a parfois prôné l’abstention, et même l’abstention de l’abstention : agir-non-agir. Mais a-t-on le droit ainsi de refuser les contradictions de la vie ? Se laisser couler avec la vie est encore une autre réponse bouddhique qui nous rappelle que l’équanimité aussi peut (se) jouer de toute contradiction. Simplement un rêve de puissance, de domination du monde, ou de soi-même, personnellement, s’est éteint. La vérité est le geste, la danse de vie, qui me rend conforme à moi-même, cette personne que plus aucun espace physique ou mental ne sépare de son Seigneur.

La méditation de la vie, qui n’est pas, dans ces conditions, une fixation mentale ou un ressassement, est un état de conscience qui s’éprouve en soi – être vivant, conscient, pleinement – et qui éprouve son sens, quelle que soit la nature de l’épreuve. Cela peut être bonheur, ou souffrance, et dépendre beaucoup des idiosyncrasies ou de l’éducation, mais cela se sent riche de sens, universel, total, débordant infiniment les limites de la condition mondaine où cela se ressent. Ce n’est pas une croyance, une idéologie, avec les conséquences connues : scepticisme ou au contraire fanatisme. Cette richesse, comme une chaleur intérieure, inexplicable, n’est pas soumise aux aléas d’une croyance qui est, toujours, forcément écartelée. Ici, les propositions ‘je sais’ égalant ‘je ne sais pas’ ; ‘ceci est’ égalant ‘ceci n’est pas’ – contradictions normalement mortelles – consacrent l’initiation perpétuelle à un flux de métamorphoses incessantes, n’épuisant pas l’être immense et calme, le repos qui est le fond de tout. Si le centre est bien ici, la circonférence est devenue un infini inconnaissable, oui, mais qui justifie ce centre, moi, non séparé. La méditation que j’évoque ici est un sentiment nouveau de la grande dramaturgie de l’être-au-monde déployé à la première personne de ma conscience. La poésie dont je tenterai de proposer une définition inédite, correspond à l’intention de création infinie que chacun de nos actes, particulièrement les plus modestes, pourrait illustrer. Souverain d’un Royaume exempt d’assujettissements, où tout me rappelle que je suis – l’oublier consisterait à répandre sempiternellement les cendres du mensonge qui m’aveugle – je me dois d’exalter une vie libre, conduite par moi-même tel qu’en mes conditions, aussi, je suis, et une vie libre de moi-même, qui ne laisse pas de traces. Est ‘poétique’ l’action de l’homme libre qui n’est pas commandée par une intention égoïste, un calcul provenant de représentations erronées. Parce qu’elle prolonge la Création, et que ce nœud ici -moi – n’est ni déformation, ni distorsion, ni simple relais non plus. La liberté infinie qui s’exprime dans ces conditions opère directement comme le sculpteur sur le marbre. L’intention de la main obéit au marbre dur et résistant, qui va néanmoins favoriser cette création, la tra-duire et lui donner son aspect limité d’œuvre. Le geste, l’élan n’ont pas été entravés, ils ont épousé une autre densité capable de s’opposer à leur désir et néanmoins désireuse à son tour d’épanouir l’impression qui la trans-forme. Ce n’est pas une dualité d’objets qui est en jeu mais un jeu de différences désireux d’illustrer le même, vivant. Cette poésie qui s’exprime comme le verbe multiple et imprévisible de la liberté n’est pas soumise à une logique compartimentée. Ni conformiste, ni anti-conformiste, elle traduit la veille alerte d’un esprit respectueux du rythme de la vie. Le premier Royaume s’étend ici et là, à l’intérieur et à l’extérieur. Réalité pleine, la création qui se poursuit à travers l’imagination poétique, cette fantaisie qui est aussi un acte d’existenciation prenant support d’une matière, est devenue la floraison de la Création.