Une correspondance (2)

Je poursuis la publication de cette correspondance qui comporte de longues citations de Stephen Jourdain :

La conscience : « Le mot conscience est le mot clef… La conscience n’est pas une lumière que nous subissons passivement. Elle est l’acte par lequel je communique avec moi-même et je suis partie prenante de cette lumière… La miracle de la conscience est en nous, en nous-mêmes dans le sein le plus profond de ce que nous appelons ‘nous-mêmes’. Il y a un ‘moi’ et ce ‘moi’ est sa propre transparence. Miracle, miracle absolu ! Ce miracle fait la différence entre une machine à penser… et un être humain. Quand un homme produit une pensée, il se sait lui-même produisant cette pensée. Il y a quelqu’un. Une machine ne le sait pas, c’est un néant. »

La source : « La source, qui est-ce ? C’est moi ! Le Soi, le Moi ? Non, moi : immédiatement-tout-de-suite ! Concrètement : moi. Au sein de moi-même, je n’ai pas d’apparence, pas de consistance, pas de forme, pas de couleur. C’est le mystère de l’esprit… Je me sais… Il y a cette intuition fondamentale qui est la connaissance de soi directe que l’on appelle conscience… Il n’y a aucune espèce de différence entre moi et le miracle de la conscience. Séparer ces deux principes est une espèce de suicide spirituel. »

Création, imagination : « Quand je regarde le cendrier, j’ai une évocation imaginaire de la partie du cendrier que je ne vois pas. En ce moment je ne vois strictement rien de moi-même. Pourtant j’ai une image de moi-même. Cette image, comment la qualifier ? Ce n’est pas une image réelle, ce n’est pas une image sensorielle ! Si ce n’est ni l’une ni l’autre, quelle est la seule source possible de cette image ? C’est mon esprit ! A ce moment-là, comment s’appelle cette image ? Imaginaire !

On voit bien qu’il y a un imaginaire qui est de source personnelle et qui est entaché d’irréalité et il y a un imaginaire qui, bien que jaillissant du tréfonds de la personne jaillit indépendamment de la personne. Cet imaginaire-là doit être traité comme réel. Ce qui est très audacieux ! Coûte que coûte, même si je me démontre à moi-même que tout ceci a jailli de mon esprit, je dois le traiter comme réel… Mon intériorité n’est pas réductible à ma subjectivité. »

L’ultime réalité : « J’ai découvert, contrairement à ce que l’on attendait, à l’encontre de toute évidence, que le ciel dans lequel se levait cette ultime réalité de soi n’est pas le ciel de la réalité ! C’est, d’une certaine façon, le ciel de l’irréalité ou le ciel de l’irréel pur ! Le royaume de l’irréel est celui de l’esprit, de « mon esprit », quand celui-ci est régénéré. Nous faisons tous parfaitement la différence entre objectivité, subjectivité, on sait qu’on ne peut pas toucher à l’esprit… mais en vérité on le traite comme s’insérant dans le tissu du réel, comme une réalité… Il est clair que le monde de l’esprit que l’on traite à peu près correctement intellectuellement, a une grande fluidité par rapport au monde dit matériel, ou dit extérieur, que ce monde en vérité possède pour nous une réalité, donc participe de la dimension de la réalité mais il faut ajouter cette précision : ceci est la perversion de l’esprit. Notre esprit capable de s’opposer à nous, en tant qu’annexe ou singularité du monde de la réalité : c’est une imposture. Notre esprit est dans sa nature radicalement différent.

J’ai découvert que le soleil de la conscience ne pouvait se lever que dans le ciel de l’irréalité. »

Vous comprenez maintenant POURQUOI ILS N’EN CROIENT RIEN ! Des fadaises ! C’est comme si l’assurance innée de notre égoïsme grossier nous interdisait l’accès à cette subtilité étrange et translucide qu’il faut bien appeler « vie de l’esprit » – réalité ‘imaginaire’, oui, mais la seule réalité prêtée, notre substance, le don pur d’un absolu en lui-même inconnaissable. Mais c’est déjà trop dire. Réaliser : accomplir, cela seul !

Une correspondance (1)

C’est une correspondance, fruit des échanges de quelques jours avec l’un de mes amis-lecteurs. C’est avec son autorision que j’en publie ici les passages les plus capables de résumer l’ensemble de ma ‘philosophie comparée’. Par discrétion, ce sont mes réponses que je rapporte et il apparaîtra une fois de plus que Stephen Jourdain en est la figure centrale.

De moi à moi

Je suis de plus en plus hanté par cette évidence, on pourrait dire aussi cette aperception, ajouter, souligner : interne ; parler d’intuition, mais pour dire que ça se passe de moi à moi, où se tient la vie et toutes ses potentialités, et nulle part ailleurs, qu’il n’y a pas la place d’une démonstration, pas même d’une pédagogie. « Plus près que la veine jugulaire… » Ce serait une auto-guérison, naturelle, une boiterie qui se corrige d’elle-même parce qu’elle a été ressentie profondément, en conscience, avec le sentiment immédiat que cela devait se réparer, radicalement, de soi-même. Les mots n’y serviraient à rien : un enregistrement tout au plus ; et la pensée, un auxiliaire de l’action, encore une fois je souligne, immédiate, naturelle, je dirais instinctive si le mot n’était à ce point connoté.

 Stephen Jourdain a fait (comme nous tous ?) l’expérience du constat tragique que le plus grand nombre, quasiment tous, se partageait uniquement en imbéciles et en salauds – ceux-ci plus intelligents, permettant finalement à cette monstruosité de se survivre, car l’indifférence, tellement abêtissante, et la paresse générales nous auraient encore plus sûrement conduits à l’extinction pure et simple de l’espèce. Et aussi il a redouté plus que tout l’interprétation de ses paroles et leur codification en vérité catégorique, pire encore, en système. La raison pour laquelle il s’est fâché avec C… P… qui a pourtant fait un excellent travail de résumé et de mise en perspective. La raison pour laquelle il s’est méfié aussi de moi qui pouvait me servir de ces philosophes dont il avait bien vu le péché originel dans toutes ses lectures, un péché qui est celui de l’objectivation, de la réduction du jaillissement d’esprit (même-et-di-férent-demeurant-le-même, comme le mouvement et le repos stipulés par Thomas) à un corps de phénomènes comme la science les décrit et les analyse, comme des choses, dans leur causalité, leur mécanicité. Il savait ma bonne foi mais il redoutait toujours ce glissement qu’il n’aurait pu, lui, empêcher faute de connaissances suffisamment averties. Eh quoi, les uns et les autres, on voit bien où ils mènent : un constant bavardage et la reproduction au final, sur le terrain, d’un désordre irréparable, une guerre d’égoïsmes, vous savez…

Mais je trouve quelques phrases dans ces Cahiers inédits qui disent tout ce qu’il fallait rappeler, préciser, répéter et disposer en une unique arche d’attestation, non logique, mais simplement comme un étoilement de mots capables d’éclairer le ciel de notre paradis possible. Et c’est bien peu à dire, vraiment, et pourtant une tâche immense à recommencer – ou ne serait-ce qu’une veille – tant la distorsion, la difformation dans laquelle nous nous prêtons identité – que nous aimons – nous est devenue familière et légitime, et même dans sa souffrance ressentie, et son angoisse ! Au moins voilà de quoi alimenter une littérature : le gain d’une célébrité et un enrichissement probable (j’ai appris hier soir que Foenkinos avait vendu en ‘poche’ La délicatesse à 500 000 exemplaires !)

Musique : « Nous avons tous la possibilité d’entendre notre propre vie, qu’elle soit douloureuse ou non, comme une musique. Ce qui permet de mettre le doigt sur une chose extraordinaire, c’est que nous n’entendons jamais la musique. Nous l’entendons auditivement, mais dans les autres registres de la sensibilité, nous ne l’entendons pas… Les notes visuelles sont des notes comme les notes auditives et donc nous devrions pouvoir synthétiser tout cela en une mélodie et entendre un chant et une musique. Or nous n’opérons jamais cette synthèse, et la défaillance de cette activité synthétique correspond à une utilisation tout à fait définie de l’attention qui est une manière imparfaite d’user de la faculté d’attention. Cette faculté d’attention doit se diriger dans toutes les directions, elle doit embrasser tout en une seule fois… »

Philosophie : « Se poser des questions est une façon d’être vivant. Sinon, cette paresse d’esprit débouche sur une philosophie obscure, mais très courante, à savoir, tout coule de source, tout est naturel, rien n’est étonnant dans le fond… L’esprit est un mystère colossal, la conscience que nous avons de nous-mêmes, qui est la texture même de ce que nous appelons notre esprit, est un mystère énorme, un miracle étincelant… et nous ne le voyons jamais ! »

Le corps ? « Il y a le corps vécu et le corps su, le corps ‘scolaire’… Ce qui est vrai de mon corps est vrai de toute autre perception. Il y a ce que je sais à propos du cendrier et puis il y a la perception directe, fondamentale, du cendrier. En fait, ce que je sais à propos du cendrier constitue une espèce de simulacre de cendrier qui masque le cendrier édénique et glorieux… Il y a ce que je sais à propos de mon corps, et ceci n’a rien à voir avec mon corps, c’est de la pensée : rien. Le vrai corps est l’expérience d’être, un être concret, qui circule au milieu d’un monde concret. Notre vrai corps n’est jamais immobile : il est fondamentalement dynamique. »

La création : « Au bout de très longtemps, j’ai interprété la force avec laquelle l’unité tend à se mettre sous cette forme duelle non pas comme une fatalité mais comme la mise en place de la création. Il y aurait donc l’unité. En langage chrétien, ce serait Dieu. Puis il y aurait le Fils (ça fait déjà deux) et la mise en place foudroyante de la création, l’apparition d’Eden. Le problème ne serait pas la dualité elle-même puisque le UN, tout à fait légitimement, engendrerait le DEUX, la dualité. Le problème est la façon dont nous allons traiter cette dualité, à titre personnel. »

Responsables : « Nous sommes civilement responsables. La question est de savoir si nous sommes pénalement responsables. Je ne conclurai pas sur ce point. A titre personnel, je me suis pris la main dans le sac, avec une paire de ciseaux satanique, en train de couper la relation qui m’unissait à toute chose. C’est bien moi qui le faisait à titre personnel et maintenant je suis très fier parce que j’ai inventé une sécotine et j’ai réparé.

 – Pourquoi sommes-nous en état de délire ?

 Il y a deux manières de répondre à cette question. La première est de répondre à la question sur le plan intellectuel. Je ne crois pas que ceci soit très fécond… En vérité, celui qui pose la question, la question et tout ce que désigne la question, tout ceci vraiment n’est rien… En d’autres termes : peut-être existe-t-il une réponse intellectuelle ou philosophique à ce pourquoi, peut-être existe-t-il une réponse, mais peut-être pas. De toute façon, la vraie réponse est dans la récusation de la question, dans la non-existence de la question, du questionneur et de ce qui était impliqué dans la question. La vraie réponse est donc de type existentielle, non intellectuelle. »

 

Un chef d’oeuvre de Grau-Garriga à Nancy

C’est à la Galerie 379 (379 avenue de la Libération à Nancy) qu’on pourra voir 4 expositions collectives sur le thème des Arts textiles (Textures et Variations) : elles se tiendront du 7 au 28 septembre, puis du 1er au 29 octobre ; du 8 au 20 novembre et du 23 novembre au 19 décembre. La Galerie sera ouverte 7 jours sur 7, habituellement de 15 heures à 18 heures – le mercredi jusqu’à 21 heures. On pourra prendre ses renseignements au 06 87 60 82 94 ou au 03 83 97 31 96, et en écrivant également à cette adresse :

 association379@wanadoo.fr

Josep Grau-Garriga qui sera présent les deux premiers mois, est artiste peintre et licier, né en Catalogne en 1929 et récemment décédé en France le 29 août 2011. Des informations sur sa vie et son oeuvre peuvent être trouvées sur Internet. On y trouvera aussi son site personnel – il y répond lui-même à de nombreuses questions sur l’art :

 http://grau-garriga.blogspot.com/

Le tableau  qui se  trouve exposé à Nancy : Sueño y muerte de Emiliano Zapata de 1980 est un magnifique exemple de l’art de cet artiste original. Le tableau a été acquis par le FRAC Lorraine et peut être exposé à Nancy grâce au concours de la Ville de Nancy. On le dirait à la frontière de ces deux  régions difficilement définissables de l’art moderne et de l’art contemporain : art moderne par son esthétique déjà affranchie de toutes règles mais toujours désireuse d’organiser, de structurer une image par la puissance des couleurs et l’extrême plasticité des formes directement suggérées, entre figuration et abstraction ; art contemporain par sa liberté, l’emploi de matériaux très disparates, pas seulement empruntés aux métiers du textile, et donc la recherche d’un éclat plus neuf, d’un invu soudain révélé et capable de nous bouleverser, physiquement d’abord… On pourra également consulter :

http://www.angersmag.info/Grau-Garriga-la-Loire-est-en-deuil_a3220.html

Mais je préfère citer Gilbert Lascault qui est l’auteur d’un beau livre, abondamment illustré : Grau-Garriga, Editions du Cercle d’Art, Paris 2002. Je lui emprunte également mes deux illustrations de bas de page, espérant que mes lecteurs, du moins ceux qui le pourront, se rendront aux expositions que j’ai mentionnées.

« Grau-Garriga choisit sa palette de différences, d’antinomies, d’oppositions, de paradoxes. Il tisse l’intime et l’éclatant, le sensible et le réfléchi, la tendresse et l’intensité, le grave et l’humour, l’histoire du monde (celle, en particulier, de la Catalogne) et les souvenirs de son enfance, la rigueur et les passions, la jubilation et l’inquiétude, l’amour de la vie et le tragique, le monumental et le poétique.

Intutif, imaginatif, subtil, il avance par associations arborescentes. Sa pensée trouve des tours et des détours, des méandres, des zigzags. Il explore toujours de nouvelles voies. Il refuse le ‘déjà-vu’, le ‘déjà-fait’, les stéréotypes, le figé, le conventionnel, le répétitif, le redondant. Il préfère la surprise, l’inattendu, l’imprévu. Dans le monde des formes et des techniques, il devient un chercheur décidé, un aventurier vigilant, un explorateur appliqué, un découvreur diligent.

Les jeux graves de son art, une stratégie joyeuse, le ludique entrecroisent des élans mystiques, l’éros, une liberté désirée, le refus de toute entrave, la haine de toute oppression. Ces jeux sont contestataires et inventifs… » (page 31)

« Il crée des sculptures molles, des tapisserie égarées, des architectures textiles, des évocations de collines, de grottes, d’abîmes, de concaves et de convexes, de bulbes, de turgescences, d’excroissances, de fentes, de failles, de coupures. Il propose des plans, des zones denses de haut relief, des éminences, des creux, des évidés, des expansions, des dilatations, des points privilégiés. Il imagine des cartes géographiques agitées, torrentueuses, déchaînées, tourbillonnantes, tournoyantes, moirées.

Dans ses oeuvres, il suggère des érections, des phallus, des seins, des bourgeons, des greffes, des pousses, des boutonnières, des hiatus, des coupures, des lézardes, des frissons, des orifices, des brèches, des blessures, des ouvertures. Des oeuvres … qui désirent et qui sont désirées. » (page 43)

On ne pourrait mieux évoquer cet art qui est prolongement des richesses de la vie et une célébration de ses prodigalités, de son bonheur jaillissant, communicatif. Et c’est bien ce qui pourra se vérifier à Nancy à la Galerie 379.

 

‘L’ultima dia’, peinture, 1997, 200x200cm 

 

 

 

 

 

 

 

‘Com flors’, tapisserie, 2001, 163x125cm

Au cinéma : ‘La grotte des rêves perdus’

C’est un film que l’on peut voir sur tous les écrans du pays depuis une semaine déjà. Voici la petite annonde de Télérama : « C’est une grotte immense, protégée du monde depuis 20 000 ans parce que le plafond de son entrée s’est effondré. C’est un sanctuaire incrusté de cristaux et rempli de restes pétrifiés de mammifères géants de la période glaciaire. En 1994, au sud de la France, les scientifiques qui ont découvert la grotte sont tombés, ébahis, face à des centaines de peintures rupestres, des oeuvres d’art spectaculaires réalisées il y a plus de 30 000 ans – presque deux fois plus vieilles que les peintures rupestres les plus anciennes découvertes jusqu’alors. Depuis, seules quelques très rares personnes ont été autorisées à pénétrer dans la grotte, et ses chefs-d’oeuvre sont restés à l’abri des regards – jusqu’à ce que Werner Herzog obtienne l’autorisation d’y réaliser un documentaire d’exception. Avec ses caméras 3D, Herzog a capté toute la beauté de ces merveilles dans l’un des sites les plus grandioses qui soit. » J’ai voulu aller voir et je n’ai pas été déçu : j’ai toutefois préféré la version 2D, celle en 3D ne m’inspirant pas confiance – une technique que j’estime encore insuffisamment au point – mais sans doute capable, dans ce cas précis de mieux illustrer ces reliefs pariétaux que nos tout premiers artistes ont su si bien utiliser pour accentuer l’illusion du mouvement dans leurs ‘représentations’. Ce que le film révèle de façon frappante, c’est l’extraordinaire expressivité qui se dégage de ces peintures animales. On les ‘entend’ même nous confie la conservatrice de la grotte, Dominique Baffier. Quelques réflexions, habituelles, prennent aussi un accent d’autant plus fort : « on croirait ces peintures réalisées d’hier… tant elles paraissent modernes, tant le savoir-faire plasticien de ces premiers peintres rejoint notre science contemporaine de l’image la plus élaborée, jusqu’à ces tentatives de créer le mouvement en dupliquant les pattes des aurochs ou les cornes des rhinocéros… »  Un ‘proto-cinéma’ confie Werner Herzog ! C’est également intéressant d’entendre Jean Clottes confier qu’il préfére l’expression ‘spiritualis‘ à celle de ‘sapiens‘ qu’on a coutume d’associer à ‘homo‘… Mais le cinéaste lui-même enchaîne en confondant ‘spiritualité’ et ‘religion’, parle d’un culte sauvage qui aurait probablement été pratiqué dans ces grottes. Menus défauts – il y en a d’autres : une musique envahissante, des bavardages qui s’étirent – mais les images sont bien là, très fidèles pour un récit bouleversant de ce que j’ai appelé l’invention de la peinture… il y a plus de trente mille ans !

J’ai écrit dans mon premier blog un article sur la naissance de l’art, repris dans celui-ci, et que je vais reproduire en partie, profitant de l’occasion qui m’est offerte. C’est dire que le sujet me passionne ; essentiel à mes yeux, la naissance de l’art, ou la naissance de l’humanité, en un unique moment et non comme le fruit d’une évolution. La preuve qu’il n’existe nul écart entre conscience vivante et pur esprit, et que c’est plus tard que la pensée, avec ses catégories tranchées, vient perturber cet ordre naturel. En deux mots : un ‘miracle vrai’, bien avant le miracle grec, et avant les tentatives contemporaines de ruiner tout art de sa substance. Mais c’est là un autre sujet.

« Il n’y a pas d’enfance de l’art : la gloire ou la chute s’opère en un instant. Au commencement, maintenant. Mais on peut s’essayer à relater un vrai commencement d’histoire. Le premier dess(e)in du monde, la conquête même de la peinture … trouve son illustration mythique dans l’art pariétal des hommes qui vécurent aux premières heures de l’Histoire. Pourquoi écrire Préhistoire ou Protohistoire quand il est si évident qu’il y a de l’humanité dès le premier dessin ! Il y a trente mille ans, et certaines datations de peintures remontent bien plus haut, des hommes ont remarquablement illustré leur spécificité humaine en créant des oeuvres d’art, c’est-à-dire en imageant des animaux, des hommes et des femmes occupés à leurs activités (chasse, agriculture, travaux domestiques ou scènes de caractère plus magique, rituels de naissance et de mort etc…). Leur façon ne fut pas la simple illustration par copie, re-production d’une observation réaliste de ces activités, mais un geste traduisant une autre préoccupation : celle de la compréhension, de l’interprétation, même dans un but apparemment pragmatique, de ces scènes.

… Création, en art, parce que les auteurs de ces dessins se rendent capables de restituer une impression particulière de vie, et je le reconnais, peut-être avec l’intention de modifier magiquement le cours de la vie, mais création et art parce que c’est une vie complètement intériorisée dans la sphère de l’affectivité, de la pensée humaine. Il faut remonter au plus loin possible. Les mains soufflées ou en négatif, cernées de rouge ou de noir, avec leurs empreintes de doigts repliés ou peut-être mutilés, ne sont ni les premiers essais d’hommes primitifs ni les coloriages ludiques d’hommes contraints à l’oisiveté par les rigueurs du climat. Ce sont paroles de poètes en création du monde, qui s’essaient au traçage d’une dimension de réalité qui leur appartienne, dont ils deviennent ainsi les acteurs centraux, les seuls maîtres. Ces hommes veulent trouver ce que dire signifie quand la seule soumission aux lois naturelles se déborde d’un balbutiement de culture. Cette intention n’est manifestée ni par une écriture, ni par l’ébauche d’une pensée systématique, pas encore, mais l’on est bien obligé de constater qu’il n’y a pas, qu’il n’y a jamais eu d’hommes primitifs et pas davantage de culture balbutiante. Dès les premiers gestes, l’intention s’expose, les codes se créent, l’écriture se perfectionne et les thèmes qui se construisent le sont rapidement au travers de métaphores. De l’art, et un travail, et une intelligence active spécialisée pour cela, comme dans les ateliers connus des dizaines de milliers d’années plus tard ; voilà ce que font ces hommes à l’abri de leurs cavernes, et avant l’invention de l’agriculture, avant la construction des premiers villages, peut-être même avant l’élaboration d’outils ou d’armes perfectionnées. De l’art comme geste, non point primitif, qui reste un terme péjoratif, mais premier, créateur d’humanité.

De l’art, comme ce que l’on pourrait appeler une artialisation de la nature, ce concept forgé par Alain Roger, c’est-à-dire son humanisation, sortie du champ nu d’une nature aveugle et encore obéissante à la tectonique du chaos. Prolongement d’un fiat divin ? Historicisation enfin, oui. Je regarde une photo du panneau des Lions, dans la grotte Chauvet où de rares spécialistes ont le privilège de pénétrer, et je vois une véritable grande ’scène de genre’ comme cela s’écrira plus tard. Je veux dire par là que, non seulement c’est une grande scène à la fois unitaire et complexe, où l’on voit des lions sur le point d’attaquer un troupeau d’aurochs paissant dans un champ, mais plusieurs sections de l’ensemble ont une autonomie expressive particulière, enrichissant à l’extrême le caractère dramatique de la situation. Le groupe des lions, sur la droite, avec ces gueules profilées par la tension de la chasse, serrées les unes contre les autres pour mieux souligner cette tension de guetteurs, et ce que nous appelons, nous aujourd’hui, la cruauté, cette manière féline d’approcher les proies sans se faire entendre… Ce n’est pas précis ou fort par l’exactitude du détail : certes les traits sont justes, le juste est celui de quelqu’un qui a appris, qui s’est entraîné à faire, mais surtout, la charge émotionnelle est énorme, capable de se transmettre à l’instant vécu du spectateur trente mille ans plus tard, à fleur de rocher, sous la lumière vacillante de la torche. Près de l’entrée, une silhouette de bison est évoquée par les empreintes de paumes de main, ponctuations rouges qui évoquent l’animal sans que l’ouvrage ne se soit appliqué à reproduire un réel sensible par un soin particulier à ‘rendre’ le volume, la forme, la couleur. Néanmoins l’animal se reconnaît parce que l’image révèle le sentiment, réveille notre propre souvenir. Nous éprouvons sa présence nous-mêmes et à notre tour, dans l’espace imaginaire, grâce à l’esquisse maladroite tracée par ce lointain ancêtre. »

On pourra également se reporter  à l’article et à ses illustrations en cliquant sur la ligne suivante :

http://marianus.blog.lemonde.fr/2009/12/05/linvention-de-la-peinture/

J’invite à aller voir ce film qui apporte une nouvelle preuve manifeste de ce que j’ai voulu dire tant de fois, et concernant même notre accès à des ‘modèles’ vivants que la ‘fluidité’ et la ‘perméabilité’ ( les mots choisis de Jean Clottes) des conceptions d’une culture disparue rend palpable à ce point. Je rappelle que la grotte, trop fragile, est définitivement fermée aux visiteurs et ce film est  l’occasion unique de découvrir ses splendeurs en une unique leçon inoubliable.

Hommage à Uppalari Gopala Krishnamurti

C’est l’autre Krishnamurti ! J’en ai fait connaissance à la fin des années 80, quand il venait passer ses étés à Gstaadt, à proximité du premier Krishnamurti célèbre avant lui, dont il avait quelque temps suivi l’enseignement – Jiddu Krishnamurti ! Leur prétendue rivalité agitait les commères, et il est bien vrai qu’UG ne ménageait pas son aîné – des propos violents même que je ne citerai pas, mais qu’on retrouve aussi bien dans ses livres ! J’ai rendu hommage au premier Krishnamurti et il me semble juste de rendre hommage à cet homonyme, si différent, devenu non moins célèbre, jusqu’à la date de sa mort en 2007. Un enseignement très proche, mais qui veut être plus radical encore : on pourra consulter une adresse que je cite en fin d’article, le témoignage d’une personne qui avait explicitement posé à Krishnamurti la question de leur parenté et de leur désaccord… (1)

UG, sa personne comme sa parole, ses entretiens qui ont été assez fidèlement rapportés dans des livres, est à mes yeux l’incarnation de ce que j’ai appelé l’éveil ‘oriental’. En deux mots ici, avant que je lui laisse la parole, la mise en cause la plus radicale du sujet, non de la pensée dont il est une émanation aberrante, mais du sujet, moi, sempiternellement préoccupé de lui-même, de sa protection et de sa conservation, de son développement illimité, mais dans dans la confection d’un chaos personnel, social, universel, de plus en plus grand, destructeur, porteur de souffrances infinies et apparemment sans remède. C’est dans son premier livre d’entretiens traduits par Paule Salvan et publié en 1986 (2) qu’il expose son incroyable témoignage ; le bouleversement dont sa vie a été témoin, son changement radical de mentalité et finalement la perception foudroyante que seule une transformation ‘physiologique’, non programmée, peut nous délivrer de l’esclavage d’une vie personnelle, de ses polarités passionnelles, de ses égarements effrénés. Je me souviens avoir fait remarquer à UG qu’il restait forcément un témoin de cette malheureuse aventure : d’une part, incontestablement, ce fautif qui souffre et appelle un soulagement, quelle qu’en soit la forme ; d’autre part, l’éveillé, le délivré qui atteste de la présence du procès indéclinable de la manifestation et de … son absence personnelle ! Mais toujours un témoin, une parole, un cri, protestation ou attestation, notre lien au moment privilégié de cet échange ! Mes objections avaient été balayées, simple ruses de logique pure à ses yeux, assemblage conceptuel digne d’un ‘philosophe français’ : je n’en suis toujours pas revenu ! Mais l’homme était séduisant, avec un charisme évident (comme l’autre Krishnamurti), un aspect très jeune, une grande souplesse, une aisance aristocratique : inoubliable. Mais c’est toujours étonnant d’entendre un homme pareil protester auprès de ses innombrables visiteurs « qu’il n’a rien à dire » – et que personne ne peut rien faire pour se sauver du chaos généré de sa seule existence personnelle !

Voici donc mon florilège de citations : chacun y verra les contradictions évidentes de cet enseignement, et sa force aussi, cette puissante surgie d’une sincérité et d’une conviction sans défaut.

« Le changement qui m’est arrivé, si c’est là le mot qui vous convient, est un événement purement ‘physiologique’, dépourvu d’harmoniques mystiques ou spirituelles… Ce qui m’est, semble-t-il, arrivé ce n’est pas que ma faim ait été rassasiée mais que, n’ayant trouvé aucune issue satisfaisante, elle s’est consumée…

En réalité, se comprendre soi-même n’exige pas la simple accumulation de données, mais un saut quantique… Si la totale connaissance collective et l’expérience de l’homme sont rejetées, ce qui reste est un état primordial et vierge sans être ‘primitif’… c’est une calamité où l’expérience et l’expérimentateur disparaissent… Quand la cuirasse dont vous êtes revêtu est arrachée, vous découvrez une extraordinaire sensibilité de vos sens qui correspond aux mouvements des autres planètes. Tout simplement nous ne disposons pas d’une existence séparée… seulement la pulsation de la vie comme peut la ressentir une méduse.

Le point de référence, le ‘je’ ne peut être éliminé par un acte volontaire… Cela exige une valeur qui dépasse le courage car elle implique le surgissement du grandiose – de l’impossible !

Assis là, les yeux ouverts, la totalité de mon être est dans les yeux. C’est une formidable vista-vision en présence de tout ce qui se passe à travers vous. Votre regard est si intense, si libéré de distractions que les yeux ne cillent jamais et il n’y a pas de place pour un ‘je’ en train de regarder. Tout me regarde. Pas de vice-versa. Ce qui vrai de la vue se vérifie pour les autres sens, chacun ayant un cours indépendant qui lui est propre. La réponse sensorielle qui affecte tout l’environnement n’est ni modifiée, ni censurée, ni coordonnée ; elle a tout loisir de vibrer dans le corps. Il y a une sorte de coordination qui survient quand l’organisme doit fonctionner au profit de la mesure de l’effort nécessaire en présence d’une situation donnée. Les choses retrouvent ensuite leur rythme indépendant et déconnecté… Je ne décris rien de plus qu’un simple fonctionnement physiologique de l’organisme humain.

Votre ordinateur corporel naturel est déjà programmé, en service, branché ! « 

Mais le corps qui connaît ses limites comme disait Nisargadatta est malade de cette pensée personnelle qui ne connaît pas les siennes : une production qu’on peut estimer un pur néant, et une peste encore qui ravage notre vie ! UG : « Dans notre état naturel, la pensée cesse de contrôler quoi que ce soit. Elle intervient à titre de fonction naturelle temporaire quand se présente un défi extérieur, passant à l’arrière-plan quand elle n’est plus indispensable… contentez-vous de voir comment vous fonctionnez ! Toutes nos notions sur l’amour, la paix, l’infinie félicité… ne font que bloquer l’énergie naturelle de l’existence… Ces cogitations disparues, ce qui demeure est le simple, l’harmonieux fonctionnement physique de votre organisme.

Les pensées elles-mêmes ne peuvent faire aucun mal. La pensée a une valeur fonctionnelle. C’est lorsque vous tentez d’utiliser, de censurer, de contrôler ces pensées pour en tirer quelque profit que votre problème commence. Penser, c’est vivre, et la vie est énergie.

Prenez par exemple le désir. Il est naturel. Le mental est intervenu pour le supprimer, le maîtriser, le moraliser… C’est la pensée qui a créé le problème…

Les idées que vous vous faites sur l’état naturel sont dénuées de toute réalité ! Je peux vous assurer que lorsque vous n’aurez plus aucun désir, vous serez un cadavre bon pour la sépulture.

Vous intervenez continuellement dans le fonctionnement naturel du système nerveux. Quand une sensation le frappe, ce que vous faites c’est de la nommer et de l’intégrer dans la catégorie des plaisirs et des peines. L’étape suivante consiste à prolonger les sensations agréables et de mettre fin aux sensations pénibles. Or la reconnaissance d’une sensation en tant que plaisir ou peine est en soi pénible. En second lieu, l’effort pour prolonger la durée d’une sorte de sensation (‘plaisir’) et pour mettre fin à une sensation pénible (‘souffrance’) est aussi pénible. Ces deux activités sont un dommage pour le corps. Dans l’authentique nature des choses, chaque sensation a sa propre intensité et sa propre durée… Si vous ne faites rien de vos sensations, vous découvrirez qu’elles doivent se dissoudre d’elles-mêmes… Ne me comprenez pas de travers ! Je n’ai rien contre le fait d’utiliser la pensée en cas de besoin. Vous n’avez aucun autre instrument à votre disposition.

Le corps n’a d’autre intérêt que sa survie. Tout ce qui est nécessaire à la vie, ce sont les systèmes de survie et de reproduction. Et le seul moyen pour l’organisme de survivre et d’assurer sa reproduction, c’est la pensée ! Elles est donc importante et essentielle pour l’organisme. La pensée décide de l’action ou de l’inaction. Tous les animaux ont des pensées de survie, mais dans le cas de l’homme, la reconnaissance de ce fait a énormément compliqué la chose. Nous avons surimposé sur le fonctionnement sensoriel naturel une verbalisation sans fin. »

Et ce bastion imprenable sur lequel j’avais buté en l’interrogeant : « Il n’est pas de vérité. La seule chose qui réponde à ce terme c’est en fait un principe ‘logiquement’ admis que vous qualifiez de ‘vérité’. »

Dans l’expérience, qui n’a pas honte de s’avouer comme telle, en dualité, expérience de l’éveil ‘occidental’ la présence du Même et de son différent fait question – et c’est une épreuve – c’est la question « qui suis-je » qui suscite double réponse et qui consacre cette fracture de l’être provoquée par la dif-férence à fin de co-naissance. Tout le poids des mots et de leur signification à éprouver, jusqu’à complète résolution du problème, comme tel, et de la réalisation, comme telle, amphibolique. C’est aussi la question, traditionnelle, de la liberté, qui est posée – et qui le reste peut-être indéfiniment ; en même temps, simultanément la question de la responsabilité !  Au fond je ne serais responsable que de « me savoir me sachant » en toute clarté et foin de toute question relative à un « que faire » inextricablement en travers de nos destins. Ceux-ci seraient tout tracés, c’est la réponse orientale, égale chez UG mais chez un Nisargadatta aussi. La réponse occidentale est plus nuancée : la connaissance est libération de l’emprise des désirs, du désir de les satisfaire. Les nuances sont multiples et varient suivant les personnes porteuses de telles attestations : il semble, par exemple, qu’un Stephen Jourdain se soit parfaitement résigné à « ne rien faire » pour modifier le cours de sa destinée, obéissant même, comme par jeu, à toutes ses idiosyncrasies. La connaissance libèrerait uniquement du souci ? Je précise : du souci de soi-même ? Ce n’est pas peu.

Il est une dernière recommandation, un dernier avertissement plutôt que je trouve chez UG – un avertissement de portée hautement gnoséologique et qui se retrouve identiquement chez  Nisargadatta ou Stephen Jourdain : « Ce que vous ressentez à travers votre conscience séparative est une illusion. Vous ne pouvez pas dire que la chute des bombes est une illusion. C’est la réalité du monde telle que vous l’expérimentez maintenant qui est une illusion. » Creusez là. Votre quête sera fructueuse ;  parce que là vous trouvez la source de toute compréhension.

(1) http://www.dialogus2.org/KRI/ug.html

(2) UG : Rencontres avec un éveillé contestataire, Deux-Océans (1986, réédit. 2000) On pourra également consulter son second livre d’entretiens traduits en français par Paule Salvan : Le mental est un mythe, Deux-Océans (1988)

L’art qui nous fait signe(s) – 9 – La chute d’Icare

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C’est un tableau de Bruegel l’Ancien qu’on peut voir au Musée des Beaux-Arts de Bruxelles. Comme tous les grands tableaux, c’est une leçon de peinture, d’écriture et de composition, une proposition énigmatique. D’abord, à l’origine, cette étonnante histoire rapportée par Ovide : cela se passe en des temps très lointains, légendaires, de la Grèce archaïque. Dédale a té exilé par Minos en Crète pour avoir prêté concours de son ingéniosité à Ariane qui avait elle-même aidé Thésée à tuer le Minautore. Pour s’échapper de son île, Dédale a l’idée de se donner les moyens de voler comme un oiseau, d’emprunter la voie des airs pour échapper à ses gardiens. Il se fabrique des ailes, avec de vraies ailes d’oiseau assez grandes et assez nombreuses pour le porter, qu’il attache entre elles et colle avec de la cire à ses bras. Il en affuble aussi son fils, Icare, qui va l’accompagner dans sa fuite, en l’avertissant de rester à bonne distance du soleil dont les rayons pourraient faire fondre la cire et provoquer la perte des ailes et la chute inéluctable. Et c’est ce qui va arriver à Icare, enivré de ce pouvoir surnaturel, s’élevant de plus en plus haut, jusqu’à perdre ses ailes quand la cire se met à fondre, et tomber au fond de la mer et s’y noyer… Les témoins du malheur, un pêcheur, un laboureur, un berger restent, soit indifférents, soit incrédules. L’histoire, qui semble irrémédiablement celle de la folie ou de la sottise des hommes, peut continuer.

La leçon de peinture consiste bien évidemment à nous résumer le drame en un seul tableau de dimensions assez modestes (73,5×112 cm). Un grande diagonale divise le tableau en deux parties, à droite s’élevant sur deux tiers de la surface du tableau, une scène maritime ; et un tiers, à gauche, une scène de paysans comme Bruegel avait su si bien leur donner vie. Les couleurs contribuent à créer une dimension théâtrale très particulière, mais sans accent tragique insistant, au contraire. D’un côté, les ocres qui composent la symphonie terrestre, avec une certaine douceur ; de l’autre, des bleus et verts fondus qui évoquent une atmosphère maritime paisible  ; et ce grand ciel rempli de la présence solaire, un disque solaire à peine visible sur l’horizon, mais un immense éclat qui manifeste puissamment une ardeur indispensable à la vie, dangereuse aussi… Le plus important est bien cette chute d’Icare qu’on distingue à peine : on ne voit que l’écume jaillissant, quelques plumes perdues, deux jambes renversées qui battent l’air, tragédie résumée de cette seule saisissante image. Il y a la mer immense d’un côté, un port au loin, des navires, dont un, très grand, majestueux, dont on distingue des détails finement représentés, et des matelots dans les cordages. De l’autre côté, la terre reste le théâtre de la banalité habituelle de nos besognes : celle d’un laboureur appliqué à son sillon, très présent bien que vu de dos, tête penchée, un pêcheur à la ligne absorbé par son loisir, et ce berger entouré de ses moutons, apparemment idiot comme l’exige la tradition, le regard tourné vers le ciel de ses fantasmes, mais ignorant de la tragédie qui se produit à proximité. Toute une leçon en vérité. Deux détails vont donner un relief plus mystérieux à la scène : l’absence de Dédale lui-même, et la présence de cette perdrix dont l’oeil rond nous regarde. Une autre légende rapportée par Ovide nous instruit qu’il s’agit d’un neveu de Dédale, dont il aurait été jaloux, qu’il aurait voulu tuer en le précipitant du haut d’une tour ; celui-ci aurait été sauvé par Pallas qui le métamorphosa en perdrix. Leçon de morale alors ? Je ne crois pas et je vais tenter de dégager une autre signification.

Un rappel d’abord. Si l’on se reporte à mon livre La création (cf Jeudemeure du 08 juin 2011) c’est dans le chapitre Mission de l’art que j’ai exposé plus en détails les termes de mon esthétique ; de même dans les nombreux exemples empruntés à l’histoire de l’art, jusqu’à mes développements ultérieurs sur les peintres de l’excès. Alors, Bruegel ici, quelle place a-t-il ? Qu’offre-t-il de si exceptionnellement génial ? Hé bien tout simplement que la légende rapportée est une histoire à dormir debout, mais que le tableau est un portrait du monde, une allégorie de notre histoire et de notre destinée, de ses périls. Je vois dans ce tableau une immense leçon de philosophie première, et morale bien évidemment, somptueusement illustrée par la leçon de peinture : une vaste fresque où sont réunis nature, hommes et travaux, ceux de la terre et de la mer, et cette anecdote aussi peu visible puisque son héros, Icare y occupe une toute petite place. Quand notre vie s’efface, l’événement ne prend pas plus de place que notre existence déroulée dans l’immensité de l’indifférence générale. Mais un oeil de perdrix, si petit, si rond, est bien là qui voit tout et dont l’intensité d’expression, peut-être, nous enseigne une vérité inconnue. Le monde a un poids écrasant, étranger aux drames qui affectent nos destinées individuelles. Mais, en y réfléchissant bien : écrasant jusqu’à quel point ? Et à quel titre ? N’est-ce pas plutôt notre représentation du monde qui nous écrase, le crédit que nous lui accordons, au point de nous engager dans des aventures dont l’inspiration puise sa force dans un orgueil qui nous entraîne presque toujours à notre perte : échec, dépit, amertume et parfois la mort comme c’est le cas dans cette légende. Ce n’est ni le défi lancé à la face des dieux, ni le défi aux lois de la nature qui causent la chute d’Icare. C’est sa désobéissance aux conseils paternels, son imprudence et son inconséquence : averti du risque, il n’en tient pas compte et le paye de sa vie. Cette situation désolante expose l’essence même du drame de nos vies : ignorance, prévention, orgueil, entêtement. Comment ce que nous savons faux à l’évidence, ou dont nous pouvons éprouver la fausseté à l’expérience, en nous instruisant, comment pouvons-nous à ce point nous y piper ? Cette énigme peut s’illustrer de mille récits différents, elle n’en est pas moins l’énigme la plus centrale de notre vie d’être conscient.

Je citerai maintenant une de mes correspondances récentes. Avec un de mes lecteurs, nous nous interrogions sur le poids réel du monde, découvrant à quel point c’était le poids d’une représentation erronnée, comme nous l’apprend Stephen Jourdain. La réalité du monde, sa ‘matière’  nous semble indéclinable, mais combien plus sidérante est cette impression du monde produite par l’ignorance, la peur et l’avidité. C’est ainsi que nous défaillons d’une condition glorieuse à celle d’êtres déchus, en perpétuel danger de se perdre. « Dans le procès de la création, vous avez cet événement en quelque sorte surnaturel – totalité apparaissant dans le jeu de ses conjonctions d‘agents – et ce péril existenciel, cette flexion menaçant rupture où se positionne la liberté humaine, du choix, et pourquoi ne pas le dire aussi : de l‘ignorance et du parti-pris de l‘ignorance !!! ‘Un miracle vrai !’, formule de Renan pour qualifier la naissance de la philosophie en Grèce, je la reprends non pour désigner un avènement culturel ou intellectuel, mais bien la création tout entière qui s’opère à chaque instant. D’un côté le ‘fiat’ du Père, mais qu’en dire au juste ? De l’autre, la conscience vigile du Fils, notre grande affaire, qui anime de sa vision personnelle (comme on manipulerait une marionnette inerte) le monde du mouvement. D’une part la ‘materia prima’ et le souffle existenciateur : cette poignée de terre insufflée de vie suivant l’image biblique ; et d’autre part le jeu et son apparente liberté, le mouvement, l’ensemble de ses dis-positions qui surviennent dès la naissance des conditions d‘une histoire, conscience et ‘intention ‘personnelles’ ; la terre et l’eau d‘une part, d’autre part, la main de celui qui va ‘façonner’… Mais les mots nous trompent gravement en nous renvoyant toujours à l’expérience ‘naturelle’ puis ‘logique’ des choses, celle-ci comme le décalque de celle-là, menace permanente de l’objectisme (que j’ai appelé aussi ‘logicisme’) qui pèse sur l’esprit humain.

 Et je reprends à mon compte une autre formule, de Luther cette fois, qui disait qu’on n’allait pas prouver à Dieu son existence « sous son nez » ! L’économie du Seul opère, déjà, complètement, et par moi : création ‘à deux coups’. Le petit problème, peut-être n’est-il pas tout à fait clarifié chez Stephen Jourdain qui en a tant parlé, c’est que la deuxième création, la prise en charge ‘gestionnaire’ (préférons la notion akbarienne de ‘régence’) du monde, est partie intégrante du procès global de l’avènement monde. Les choses se gâtent seulement si je revendique l’exclusive paternité de toute l’opération – non, je ne crois pas, je sais bien même que je ne suis pas Dieu le Père ! – mais si je décrète autoritairement la hiérarchie des valeurs : le Bon, le Vrai, le Beau ! « C’est comme ça, pas autrement ! » disait Stephen Jourdain. Or ceci est faux. La diversité culturelle (rien à voir avec un slogan politique en vogue !) le prouve, et Pascal avait eu sur ce point une surprenante intuition : « Vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà… » Je cite de mémoire.

Ce n’est pas de façonner ‘mon’ monde qui est criminel : je suis bien là pour jouer ce rôle comme un enfant poussé à faire son numéro pour amuser les parents. Ce qui est criminel, c’est de ‘légiférer’ comme disait Stephen Jourdain et de décréter vrai, que dis-je, réel et uniquement réel, le fruit de mon imagination. Ce chapitre esthétique que j’ai cru bon d’ajouter à mon exégèse du maître de Vizzavone, c’est qu’il y a une ‘deuxième création’ parfaitement légitime (ou si vous préférez qui fait partie de la première, du premier jet de l’intention divine de se co-naître) : l’oeuvre d’art, qui propose un monde, une apparition de formes dont il est si évident qu’ils n’ont ni réalité ni vérité. Ou plutôt si, alléguant cette vérité de n’être pas réel, de renvoyer néanmoins à la part intime de nous-mêmes où nous nous éprouvons vivants-conscients, de nous renvoyer à nos émotions primitives, aux sentiments strictement individuels qui ‘animent’ chacun de nous, personnellement. L’art ne copie, ni n’imite rien du tout. D’où les faux problèmes du passé !!! Depuis Platon, Aristote et leurs successeurs !!! L’art propose un ‘vrai faux’ réel – faux parce qu’il ne représente rien d’existant, vrai parce qu’il correspond à une émotion authentique, ce ‘sentiment de la nature’ qui est si peu naturel. Et quand les artistes modernes se sont préoccupés de dé-construire l’art classique, académique, ils ont révélé une vérité oubliée de l’art : je prends l’exemple du cubisme. Mieux, dans le cas particulier d’un Heidegger admirant Braque, il y a bien cet étonnement et cet émerveillement du philosophe devant une ‘formation’ du monde complètement neuve et imprévisble, avec une élégance de forme jamais conçue auparavant, une invention plastique capable d’opérer comme un charme en nous introduisant dans un autre monde. D’ailleurs, de mon point de vue, ça marche très bien avec Braque, pas avec Picasso qui force la note, fabriquant ainsi du monstrueux, du laid, pour le plaisir d’épater le bourgeois. De même que les ready made proclament que tout est sacré au même titre – paraître, simplement apparaître ! -, dans l’humaine présentation du monde qui parachève la création divine, à condition de ne pas multiplier les gestes séditieux : une manœuvre trop facile, ennuyeuse finalement !

La régence de l’être humain, c’est-à-dire ‘moi’, n’est pas seulement lecture spirituelle, un geste qui serait simple et uniement tout un, c’est aussi la mise en scène, au monde, de l’in-formation des Idées qui n’ont jamais connu «le goût de l’existence». C’est à ce stade, cette strate de la confection d’un monde comme disait notre ami, que le péril est encouru d’un exercice de la liberté humaine maladroite (inattention ou hâte, inadvertance) et fautive : un loupé de la (‘deuxième’) création. Le champ tout entier de l’image s’en trouve corrompu : de la sensation au jugement. Tout une conception du monde à revoir, à corriger !!! »

Faut-il ajouter maintenant un commentaire supplémentaire ? Tout est leçon à qui veut apprendre, légende venue du passée ou simple vie quotidienne. C’est là que nous sommes, là que notre attention est requise, et la passion, puisque nous en sommes capables, la passion d’accéder à nous-mêmes en vérité, à notre liberté, à la conquête de notre bonheur.

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Une collection d’art ‘lobi’ à Nancy

Je viens d’ajouter une onzième statuette ‘lobi’ à ma collection ; encore une fois, suivant ma passion qui renaît à chaque visite chez mon antiquaire de Bruxelles, et à la contemplation de cet art exceptionnel, art de la représentation (c’est l’orignine portugaise du mot ‘fétiche’) ; esthétique imprégnée de pensée magique, contenu global d’un concept religieux qui ne distingue pas immanence et transcendance – cette présence tutélaire des morts, ancêtres ou génies qui veillent sur nous. La statuaire lobi appartient à cet art religieux si particulier : elle en est même un exemple des plus frappants. Si bien qu’une fois même la statuette extraite de son contexte propre, éloignée de l’autel d’où elle devait veiller à la préservation de ses vénérateurs, elle conserve encore, à la fois, et indissociablement mêlés, un aspect d’humanité élémentaire, d’une rare simplicité, et tout le mystère de l’objet capable de désigner l’inconnu, l’invisible, l’indicible aussi. Voici ce qu’on peut lire sous la plume d’Ibrahim Baba KAKE qui est cité dans une des adresses que je rappelle plus bas :
 
« En fait, on commence à peine à percer le secret de l’art Lobi. Et d’aucuns n’hésitent pas à situer les Lobi au plus haut de la statuaire africaine, à reconnaître en eux l’équivalent des sculpteurs romans, les créateurs singuliers d’oeuvres qui vont droit à l’essentiel et ne libèrent un rythme, une force qu’avec la certitute de frapper au point d’impact le plus sûr. Avec les Lobi, il semble qu’on remonte aux sources de la sculpture nègre, celle qui dédaigne les effets ou l’anecdote. S’il fallait définir l’art africain, un mot d’abord devrait le résumer : la dignité. Jamais on n’observe ici une forme, un geste ou une expression qu’on puisse qualifier de vulgaire, d’outré, ni même qui soit dominé par l’expression du seul sentiment. Cette dignité, cette réserve dense et puissante, les Lobi les portent au maximum de tension et de concentration à travers les sculptures d’ancêtres. Farouchement repliés sur eux mêmes, « vivant presque toujours à une distance de flèche » de tout voisin, les Lobi sont réputés pour n’avoir jamais été soumis. Cette insoumission a trouvé ses lois plastiques. Observons une statue lobi, de préférence une tête sculptée: volume, taille, incision et crâne nu souligné d’une arête large, c’est l’Egypte qui semble se réincarner… »
 
J’ajouterai ces autres précisions concernant les sculptures elles-mêmes : « Les statuettes lobi sont généralement en bois. La station debout est prépondérante avec une disproportion de la tête de 1/5ème par rapport à l’ensemble du corps. Elles sont majoritairement frontales, hiératiques et rigides. On y décèle une volonté de stylisation et un géométrisme visible. Ces œuvres traduisent une expression symbolique de la réalité.
 
 1 – Les yeux sont matérialisés par une simple incision, un disque, un rectangle ou un bouton ovoïde. Ils sont sans regard, traduisant en cela l’aversion des Lobi pour la curiosité, considérée comme une marque d’impudeur.
 
2 – La bouche est marquée par deux disques ou deux rectangles en relief. Elle rappelle la déformation provoquée chez les femmes par le port du double labret. Le nez est court, droit, pointu ou triangulaire. Les oreilles, toujours stylisées, sont formées d’un arc de cercle ou d’un disque en relief.
 
3 – La coiffure : les statuettes féminines ont le crâne lisse et nu ou une coiffure en « casque ». Chez les Lobi, on rase toujours le tour de la tête des femmes pour former ainsi une calotte. Sur les statuettes hermaphrodites à double tête, la femme porte toujours une coiffure tressée ou un casque de bois taillé pour la différencier de l’homme.
 
 4 – Les bras et les mains sont généralement collés au corps. Ils peuvent être très courts, stylisés, sans coude ou longs et filiformes. Les mains ont la forme de trapèze aplatis. Les jambes sont légèrement fléchies, les pieds reposent sur un socle. Le bas de la statue est en général négligé. Si le geste est globalement expressif, le mouvement du corps traduit des intentions dont la signification échappe au profane. Chez les Lobi, les techniques du corps sont codées et seuls les initiés sont instruits du sens de telle attitude, de tel geste ou de la fonction de telle œuvre. La richesse de la statuaire lobi se caractérise par l’extrême variété des attitudes. Aucune scène de la vie quotidienne n’a échappé au regard des sculpteurs. »

Je souhaiterais que chacun puisse se reporter à un article de François Warin, publié dans une brochure qui a été diffusée à l’occasion d’une exposition tout à fait remarquable de cette statuaire lobi, au Centre Culturel du Château du Grand Jardin de Joinville (52) – de septembre à décembre 2007 – Il y fait un point très complet de la question et je crois en avoir parlé dans mon précédent blog « Connaissance du matin » : notamment référence à cette réflexion d’André Malraux qui voulait croire que la complète manifestation, en termes cette fois d’une religion universelle, et universellement ressentie, s’accomplissait beaucoup mieux depuis que ces ‘oeuvres d’art’, du moins devenues telles, s’exposaient dans les Musées. Mais qu’est-ce que l’art, son inspiration véritable et sa mission ? J’en ai déjà beaucoup dit à ce sujet, et depuis plus de quatre ans ! Mais je veux bien rappeler deux expériences particulières que j’ai faites, deux témoignages qui sont bien entendu les miens et qui reflètent mes engagements philosophiques. Deux exemples qui pourront paraître disparates mais qui ne le sont pas du tout dans ce contexte. A Moulins (Allier) on peut voir dans une salle à l’écart un triptyque attribué à Jean Hey (le Maître de Moulins ?), qui est une oeuvre de piété pure et toujours conservée, révérée comme telle, et constater que sa puissance de révélation ‘poétique’ (comme j’entends ce mot) se révèle avec plus de force, comme telle, que sa préservation comme ‘objet du culte’, liée à un culte toujours actif et des croyances, on le sait bien maintenant, auxquelles plus personne n’est attaché. On peut toujours y aller et vérifier : c’est en France ! Et autre expérience, la présentation, dans une exposition muséale cette fois, d’une surprenante (pour nous) représentation du Bouddha Kwanon, japonais, Bouddha féminin dont on a dit à l’époque quelle était toujours ‘active’, des prêtres venant matin et soir lui ouvrir et lui fermer les yeux, et qui était en pleine majesté de présentation, complètement efficace, « ici et maintenant » au Palais de Chaillot à Paris ! Mais c’est là mon sentiment, je l’avoue bien.

J’en reviens aux Lobi : on pourra donc prendre des informations complètes aux deux adresses suivantes : http://www.statuaire.gov.bf et sur cet autre site officiel : http://www.lobi.gov.bf . On pourra aussi consulter l’Encyclopédia Universalis, pour tous ceux qui vivent avec… Puisque j’évoque une authentique magie ‘active’, et ‘blanche’, je tiens à ajouter, je répèterai qu’il faut ‘voir’ sans esprit partisan, sans aucune censure de notre intellect moderne momifié dans ses catégories. Ce sera un plaisir des yeux, au moins celui de la surprise, et de l’âme, j’ose le dire, un tressaillement intime qui se produit chaque fois que vous vous tournez respectueusement vers une image de l’autre monde, image dont les traits sont empruntés à ce monde : ce qui s’appelle bien une icône.

PS : J’ai laissé sur mon étagère une photo du ‘grand ancêtre’ visible à Tervuren (Belgique) qui est ma référence absolue dans ce domaine.   

 

PS du 12 août 2011 : Je me permets d’ajouter les lignes suivantes, une correspondance échangée avec un de mes lecteurs qui m’a accordé la confiance de m’adresser ces quelques remarques critiques, que j’estime tout à fait fondées, mais auxquelles j’ai cru devoir répondre en rappelant mes orientations esthétiques et mes choix philosophiques.

 » La lecture de votre dernière note de « jeudemeure » a provoqué en moi un sentiment de gène ; j’ai hésité à vous en parler mais puisque vous m’avez déjà encouragé à ne pas reculer devant la critique, je me confie. Ce trouble qui m’émeut et que je ne parviens pas à résoudre touche au sens moral qui semble remettre en cause la notion d’esthétique que vous défendez.

Je m’explique (tout en n’excluant pas l’hypothèse d’une influence proche, contribuant à mon désarroi): L’un de mes amis, le cinéaste-journaliste Philippe Baqué, m’avait offert et dédicacé son livre « Un nouvel or noir en Afrique » paru en 1999 chez un petit éditeur (Paris-Méditerranée). Cet ouvrage dénonce précisément le marché des objets d’arts africains qui, selon l’auteur, reproduit les inégalités dominantes de la planète : les richesses du Sud inexorablement drainées vers le Nord. Mon ami s’insurge: « Que reste-t-il dès lors à la culture, à la connaissance et au respect de l’autre ? Suffit-il de concevoir un Musée des arts et des civilisations pour en finir avec le néo-colonialisme et mettre fin au pillage généralisé ? Il est temps d’ôter le masque dont se pare le marché des objets d’arts africains ».

 
Voyageur, étant allé sur place, dans plusieurs pays d’Afrique et notamment au Burkina Faso où il a découvert l’exploitation des femmes en rapport avec le marché cosmétique du beurre de karité, il nous racontait aussi, pour l’avoir observé de près, de quelle manière ces objets d’art sont « négociés », entraînant chez les autochtones la constitution de réseaux de trafics intermédiaires avilissants. Son livre retrace l’histoire de l’intérêt pour les objets « exotiques », à travers les conquêtes coloniales du XIXème siècle. On y trouve les noms de Leo Frobenius, Marcel Griaule, Michel Leiris, le « mélanomanie » d’Apollinaire dont les préoccupations, affirme l’auteur, « rejoignaient celles des marchands ». En 1917, ce-dernier publia un ouvrage sur « l’art nègre ». André Breton est montré comme cautionnant, « avec la vertu de l’innocence », le pillage des objets d’arts « primitifs » sur l’ensemble de la planète. Un chapitre est consacré aux Lobi, qui mentionne le témoignage de François Warin (dont vous citez le nom aussi), professeur de philosophie à l’université de Marseille qui a vécu sur place : sinistre travail de sape accompli par les « maniaques et les trafiquants » dans cette région : « Quand dans les années 60-70 la première vague de statuettes lobi est arrivée à Abidjan, ceux qui connaissent et qui aiment le pays Lobi ont pris conscience que cette fois, les Lobi, eux aussi, étaient « touchés à mort ». » (F.Warin, « la statuaire lobi : question de style », Arts d’Afrique noire; printemps 1994).

Pour continuer à vous résumer cet ouvrage, il y est question aussi du « bien peu scrupuleux »Arman qui « rejoint la chorale des marchands-experts », et Philippe se demande: « pourquoi l’amateur désirant jouir d’objets d’arts africains devrait-il les posséder à tout prix, les enfermer dans sa propriété privée en les soustrayant au patrimoine? La noblesse de l’amateur réside-t’elle dans la taille de ses coffre-forts ? » (…) « Les parole d’Arman, de Baselitz ou d’autres artistes, diffusées par les musées, les revues, les journaux, les ouvrages spécialisés et les télévisions sont un grand facteur d’encouragement pour la vaste entreprise de pillage des cultures du monde qu’est le marché des arts « primitifs ». Les dernières pages font état du concept d' »ethno-esthétisme » qui accompagna le projet du « Musée des arts premiers » de Jacques Chirac, qui lui fut soufflé par son ami Jacques Kerchache, et du conflit entre « ethnographes » et « esthètes », pour se terminer sur un panégyrique du « terrassement du monde » occasionné par la logique capitaliste.

Je vous cite les dernières lignes: « Ils laissent derrière eux leur culture et dans cette nouvelle vie, les masques et les statuettes, intermédiaires avec l’invisible et l’absolu, n’ont évidemment plus aucune place. Leurs exploiteurs, serviteurs zélés ou passifs du marché, ont droit, pour se ressourcer, à une planète transformée en parc d’attraction pour touristes, avec des autochtones courtois et des ruines aseptisées. Les statuettes et les masques peuvent encore les faire rêver, quand ils ne constituent pas un placement.

Le marché des objets d’arts africains est révélateur des contradictions d’un modèle de société hégémonique, modelant la planète à l’image de Janus. Sourire pour les riches, grimace pour les pauvres. Art pour les uns, pacotilles pour les autres. » Voilà pourquoi j’ai du mal à accepter votre article, ce qui me chagrine beaucoup. En 68, je me souviens avoir traité Malraux de « fossoyeur de la Culture », sur une affiche de mon cru. Je ne peux m’empêcher de penser que l’extorsion d’objets sacrés de leur contexte puisse autoriser un plaisir esthétique innocent. A cette époque, notre ministre de la culture passait pour un pilleur de la statuaire indienne. J’ai toujours eu le sentiment qu’il y a une éthique fondamentale à respecter qui précède toute prétention esthétique, qui fait partie intégrante de l’éducation, de l’approche de l’art. »

Et ma réponse donc…

« Je vous entends bien, et je vous comprends, ô combien ! Mais mon propos, si vous me lisez bien n’est pas celui d’un amateur d’art comme on le voit habituellement, encore moins d’un spéculateur vous pensez bien… J’ai voulu dire, et je l’écris dans cet article, qu’un objet de culte qui a perdu toute signification, qui est mort, revit sous le regard du poète capable d’y déchiffrer la leçon des archétypes. Vue par le poète – comme j’entends la poésie – la Vierge de Moulins est plus vivante que quand elle est vue par l’évêque adorant une image ‘sainte’ de la mère de Dieu ! Les statuettes lobi que je me suis procurées, très peu chères d’ailleurs parce ce qu’elles n’ont pas la cote des collectionneurs les plus riches, étaient destinées au feu !!! Des villages entiers, convertis à l’islam, en faisaient des autodafés … et les marchands qui passaient par là, bien sûr, en ont fait leur affaire.

Tout, presque tout ce qui se voit dans les musées, provient de pillages. A commencer par celui de nos églises. Je n’explique ni n’excuse rien : je montre la perspective historique et je dis bien comme Malraux (rassurez-vous, j’ai peu d’estime pour ce pseudo-aventurier !) que ces objets vus enfin comme des oeuvres d’art prennent vie aujourd’hui, une vie authentique porteuse de valeur et de révélation, aux yeux de ceux qui savent les voir comme telles. Mais, vous savez, je me tiens assez loin des écrits de ces messieurs de la littérature contemporaine qui ont amassé des fortunes et gagné la renommée en amassant les objets laissés pour compte des civilisations que nous avons détruites – mais pensez un peu aux problèmes redevenus actuels, avec la Chine, l’Egypte, la Grèce même qui réclame avec insistance aux Anglais la restitution des frises du Parthénon !

Merci encore, merci toujours de me faire part avec autant de franchise, de vos sentiments et de vos réactions. C’est ainsi que j’avance, et que je peux aussi me corriger, rectifier mes assertions. Mais vous devez comprendre que j’ai définitivement pris parti dans la querelle immémoriale des images, pris le parti des iconodules contre les iconoclastes. Une icône est une icône : c’est une question de regard, qu’elle soit restée dans son emplacement original ou venue dans un musée. Avant de faire de toute notre vie (quotidienne) une célébration icônique !!! « 

Et finalement cette réponse à ma réponse, qui me comble :

« Votre réponse m’a ramené aussitôt à un autre thème de réflexion, ou de « réflection » comme vous dites si bien, celui de l’image. De tous temps, l’iconoclasme peut être vu comme un aveuglement, une phobie de l’idolâtrie qui est elle-même syndrome d’idolâtrie, privation à caractère totalitaire. Le thème de l’image est relié à l’art, à la vision épiphanique, à l’imagination créatrice, tout cela dans une proximité d’être et de vie bien plus immédiate que ce qui peut s’éprouver en rapport avec de l’information, la « seconde main », et les théories qu’elle entraîne, les raisonnements, etc… éventuellement sur le pillage des cultures.

J’ai imprimé la traduction de l’Evangile de Thomas de Jean-Marie Sevrin que l’on peut trouver sur le site de Nag-Hammadi, qui privilégie « image » à « icône »… j’éprouve une gêne à l’idée d’une possible utilisation du terme dans un contexte objectiviste, ritualiste, je veux dire : confessionnel, ainsi je me sens plus proche de votre gnoséologie. »

 

La création

Le texte que je propose en document joint ci-dessous date de décembre 2002. Je dois sa publication et sa diffusion, en juin 2003, aux bons soins de l’Association 379 de Nancy et de sa présidente Myriam Librach,  qui a présenté cet ouvrage trois années durant au Livre sur la Place, manifestation qui se tient annuellement en septembre à Nancy. Depuis, il est introuvable. Grâce à une transcription pdf qui allège de beaucoup les documents, je peux le proposer ici in extenso, mais sans aucune illustration. Ce sont les thèmes de ce livre que j’ai exposés durant les quatre années passées, dans mes deux blogs. Je continue dans cette formule, en proposant cette fois de Nouveaux Essais sur l’expérience libératrice, à la fois recours à la philosophie ‘officielle’ et propositions d’une gnose contemporaine que je souhaite contribuer à porter au grand jour. Je dois préciser que je m’éloignerai désormais, sans l’écarter tout à fait, du chapitre esthétique que je concevais comme un appel à d’autres lectures, mais qui a aussi contribué à brouiller la visibilité du propos principal.

La création pdf

‘le’ dire en poésie ? – 2 –

Ces réflexions sur la poésie sont extraites d’un Cahier d’André du Bouchet datant de 1951 : ces pages avaient été transcrites par l’auteur mais pas encore publiées à ce jour. Cette publication entièrement nouvelle, avec un ensemble de textes inédits sur la création littéraire datant des années 1949 à 1955, est due aux éditions Le Bruit du Temps –  A signaler tout spécialement la collaboration de François Tison et de Clément Layet à qui nous devons une belle préface (1).

Les épines déchirantes, les glaçons transparents de la connaissance dans la lumière fade du jour et du rêve.

Ecrire lorsqu’on ne trouve devant soi que cette paroi muette qui ne répond pas. Ecrire parce qu’on n’a plus rien à dire ; c’est à ce moment, de tous les plus mauvais, qu’il faut le dire.

Je me trouve encore devant moi : il faut passer.

C’est l’immensité qui m’arrête. Indicible sensation d’étouffement devant la réalité qui me fait repartir. Je recommence, je crie derrière cette muraille de mots qui s’écarte lentement et va se refermer derrière moi ; on voulait sortir : on est simplement passé dans une autre pièce.

………..

Voici les quelques phrases qui survivent au poème que j’ai oublié et qui a disparu avec le soleil.

Tout a été dit, mais il faut sans cesse le répéter.

Horreur de voir ces choses se composer en mots.

Deux poésies : celle qui s’élabore pendant que l’homme reste muet ; les mots faits de beaucoup de silence ; et celle qui emboîte la parole du héros.

La terre somnambule. L’air imprimé que la nuit remue.

………..

Payer de mots. Le silence ne donne que le silence.

Chaque poème est une écorce arrachée qui met les sens à vif. Le poème a rompu cette taie, ce mur, qui atrophie les sens. On peut alors saisir un instant la terre, la réalité. Puis la plaie vive se cicatrise. Tout redevient sourd, aveugle, muet.

Saisir l’homme, aussi réel que la nature. La conscience qui flambe sans mots.

Au lieu de commencer par former des mots, des phrases, j’imagine d’abord des rapports muets avec le monde……….. Rien d’étonnant à ce que les poèmes tendent à être plus concis.

Si l’on pouvait forcer la nature à parler : toutes les hyperboles viennent de là. Forcer la nature comme on force un coffre – la nature muette.

………..

L’homme est la partie consciente de la réalité, il est la tête de la réalité. 

du recueil : Aveuglante ou banale (mai 2011)

(1) J’en profite pour rappeller ici le livre écrit par Clément Layet : André du Bouchet, présentation et anthologie, paru en 2002 chez Seghers (Poètes d’aujourd’hui)

‘le’ dire en poésie ? -1-

Quelques courts extraits des carnets d’André du Bouchet qui viennent d’être publiés, ceux-ci couvrant la période qui va de 1949 à 1955…

« la poésie tire son obscurité de cet effort de transvaser les qualités des choses dans le langage – refusant de les évoquer directement – comme si elles pouvaient exister en dehors de celui qui parle

le plus difficile : ramener l’infini à l’échelle de l’homme sans qu’il ne soit diminué

rêvant d’une langue dont les images seraient tellement éblouissantes, profondes et fortes qu’elles tiendraient lieu de toute logique, et du cheminement ordinaire imposée à la pensée

Poésie : seul ce qui ne peut pas être dit autrement.

Et comme cela est peu dit, quoique courant, il se produit une certaine raréfaction qui peut passer pour de l’obscurité. Rien n’est plus clair…

Poésie : il faut toujours, quels que soient les aléas et les accidents de détails, qu’elle fasse, dans son ensemble, ce bruit grondant qui vient de loin : comme un torrent.

Rimbaud, c’est la poésie dans sa pureté chimique – brièvement résumée – anticipant sur la vie, la résumant, d’un seul coup, – puis se taisant.

Hugo, c’est la vie tout entière, rentrant dans la poésie – la poésie menée tout au long d’une vie – de front – avec tous ses vides, ses incohérences, ses contradictions sans cesse <combattues>, ses complaisances et ses règnes infinis.

Après ces deux noms-là, les autres poètes du même temps font  figure mineure.

Hugo et Rimbaud n’interprètent jamais  ! Cela est. (Et presque toujours sans art apparent.)

Poésie : délégué des hommes auprès du ciel, de l’Absolu – ce n’est qu’après sa mort, et parfois longtemps après, que l’on décide s’il faut le faire mourir, s’il doit être puni de mort – pour avoir occupé ou non cette place

« La beauté est l’exaltation de la vérité » – plus tard la vérité devient banalité, et il ne reste plus que cette lueur devenue incompréhensible qu’on s’efforce vainement de retrouver dans les oeuvres contemporaines : « cette bravoure sera un jour de la beauté ».

je racle le fond de ma folie

C’est plus tard que ces fragments dépourvus de sens, notés au jour le jour, ces jours dépourvus de sens, se révèlent.

Le langage réel a cela de merveilleux qu’il laisse pressentir que ce qui dans chaque circonstance lui échappe dépasse de beaucoup en ampleur ce qu’il est capable de retenir.

Je vois tout ce qui est plus que moi. Et que toi, qui n’est pas Dieu. Mais une autre matière – qui téchappe à toi, matière.            voilà où ton esprit s’allume

poussée, dissémination vers l’élémentaire en violente contradiction avec l’idée morale

Banalité – ou la révélation de l’insipide

il n’y a pas de critique de la matière

la poésie, c’est cette exaspération des facultés critiques, de cette faculté critique qui ne mord pas sur la matière

il y a cette révélation de l’insipide – de cette clarté

qui court en avant d’elle-même

ce qu’il y a de plus éclatant, de plus exotique, est comme la préfiguration de sa banalité

qui n’est suscité que pour être incinéré

l’image n’est que l’indication de sa course, de sa rapidité.

Nous sommes – heureusement – en retard sur cette banalité.

Notre vie, notre poids, notre étonnement, notre lenteur – notre admiration

on a touché à l’essence de la poésie, quand on sent passer ce souffle incolore, ce souffle

le vent dont nous sommes affublés

le feu, c’est cet immense retard sur la banalité –

l’image n’est suscitée que pour être incinérée

Mais à cette banalité-là, on ne peut accéder que par les voies de la banalité. »

André du Bouchet,

in Une lampe dans la lumière aride, édit. Le Bruit du Temps 2011