Michel Henry, l’immanence à la limite (2)

J’ai quelques lecteurs authentiquement philosophes et je précise bien sûr : dûment initiés à cette culture universitaire, écriture et lecture qui ne sont permises, je veux dire réellement possibles et peut-être profitables, qu’à la condition d’un long apprentissage… Je l’ai souvent dit et écrit moi-même : « Si vous avez la question, vous devez y ajouter la culture… vous devez l’instruire… » Mais c’est la question qui importe et je m’aperçois à quel point elle est rare, voire exceptionnelle. Ces lecteurs me rappellent que les meilleurs éclaircissements qu’on puisse rechercher (et trouver) sont, soit dans les oeuvres mêmes des auteurs qui se répètent, forcément, ou s’expliquent ; soit, souvent dans des articles plus courts, des conférences, des entretiens, et que c’est bien le cas de Michel Henry… Mais qui plus est, une correspondante me rappelle que c’est dans les livres de Gabrielle Dufour-Kowalska (1) qu’on peut trouver des analyses détaillées, très approfondies, sur l’ensemble de l’oeuvre magistral de Michel Henry, bien avant les colloques organisés, soit quelque temps avant son décès, soit après, et sans compter l’important hommage réuni récemment par l’Âge d’Homme (2009).  N’oublions pas que cette universitaire a été elle-même adoubée, si l’on peut dire, par Michel Henry qui avait été, je crois, membre ou même directeur de son jury de thèse sur Spinoza. Elle serait en tout cas le meilleur guide pour arpenter le massif considérable de la pensée henryenne. Je le crois aussi. J’ajouterai, pour ma part cette fois, et avant d’en venir tout prochainement à la critique de Renaud Barbaras dans son livre sur « une phénoménologie de la vie », que c’est une remarque, au moins, de G. Dufour-Kowalska, en réponse à des observations de Roger Chambon qui m’avait convaincu de l’intelligence de sa compréhension du corpus henryen – dans son principe même, et relativement à cette question de l’immanence. Je cite, je crois que ça en vaut la peine, et je ne m’éloigne pas, j’anticipe même ce qui fera l’objet de l’article sur une phénoménologie de la vie.

« C’est comme fondement de soi en soi, comme expérience absolue de soi, que l’affectivité fonde nécessairement ce qui n’est pas elle ; en son immanence radicale elle peut être l’immanence de la transcendance. C’est là ce qu’il nous faut comprendre à présent, qu’il est, à vrai dire, urgent de comprendre si l’on veut éviter les malentendus auxquels a pu donner lieu sur ce point la pensée de M. Henry et sa doctrine de l’immanence… (Et c’est ainsi qu’intervient cette note, en bas de page, une vigoureuse remise en place : « Un exemple de cette inaptitude à concevoir le rapport de l’immanence absolue à la transcendance : les objections adressées par Roger Chambon (Le monde comme perception et réalité, Paris 1974…) à M. Henry et que résume cette proposition : « L’essence est si bien installée dans sa vie intérieure, dans cette ‘forteresse de vérité’ qu’elle est pour elle-même, que l’on ne comprend plus ce qui la pousse à aller chercher quelque chose dehors, ni comment peut bien s’opérer une telle sortie » (p.318). Il faut répondre – davantage pour éclairer notre propos actuel que pour entrer en discussion avec l’auteur qui, notons-le, questionne à partir d’un champ tout à fait étranger à celui de M. Henry et dans lequel par conséquent les concepts henryens ne ‘parlent’ plus – il faut répondre donc : cet auteur a raison mais sa critique est sans objet parce que l’essence en effet ne sort pas, parce que le rapport fondateur de l’immanence à la transcendance n’est pas le passage d’un ‘dedans’ à un ‘dehors’. 1° L’accomplissement du rapport fondateur signifie l’accomplissement de la vie intérieure du sujet comme présence effective ( et non ouverture béante et vide) à toute chose, comme réception effective de tout ce qui peut être reçu. 2° La nécessité – le pouvoir fondateur comme tel de l’essence – porte sur cette présence, sur cette puissance de recevoir tout ce qui n’est pas elle, c’est-à-dire sur la vie de l’esprit dans le monde, comme vie effective (et efficace) parce qu’inaliénable, parce que toujours et précisément immanente. L’incapacité de concevoir le rapport de l’immanence absolue à la transcendance trahit simplement ici l’impossibilité ou le refus de concevoir l’essence intérieure de l’homme, la vie irréductible de la subjectivité humaine. » (fin de la note)

Gabrielle Dufour-Kowalska poursuivait ainsi cet exposé : « La détermination de l’affectivité comme forme universelle de toute expérience possible en général est la détermination de la relation fondatrice de l’absolu à ce qu’il fonde ( et qui est le rapport même)….. La possibilité du fondement de toute expérience transcendante réside dans l’absoluité de ce fondement, qui elle-même repose sur la structure de l’immanence. L’affectivité fonde toute expérience de quelque chose parce qu’elle est expérience de soi en soi, une expérience radicalement immanente….. L’autonomie du fondement et son rapport à ce qu’il fonde sont corrélatifs, de sorte que la structure du fondement absolu de l’expérience doit être définie comme suit : l’absolu qui exclut de soi toute relation est intérieur à toute relation, il est l’absolu de la relation. Nous l’appellerons l’absolu en relation, notion qui définit bien, nous semble-t-il … le statut du sujet transcendantal chez M. Henry….. L’immanence qui exclut toute transcendance est intérieure à toute transcendance, elle est ‘son’ immanence. Ainsi se fonde dans l’origine absolue le rapport d’originarité comme rapport interne de deux termes hétérogènes. L’immanence est hétérogène à la transcendance, mais n’en est jamais séparée. La transcendance, c’est-à-dire le rapport, repose sur le rapport absolu à soi – sans distance – sur le Soi de l’absolu. L’essence et le fondement de la transcendance, c’est-à-dire du rapport, est son propre rapport à soi-même tel qu’il s’accomplit en abolissant tout rapport dans l’auto-affection parfaite constitutive de l’affectivité, forme originelle et universelle de toute expérience. » 

Ces précisions ajoutées, j’insisterai pour dire que j’ai cité in extenso dans son contexte la mise au point de Madame Dufour-Kowalska parce qu’elle constitue une réponse valable pour toutes les critiques adressées à M. Henry et particulièrement lorsque sera abordée la question d’une phénoménologie de la vie. Si le concept biologique, ‘galiléen’, n’est pas soigneusement écarté, c’est encore dans les limites du concept empiriquement (et/ou scientifiquement) constitué qu’une nouvelle critique de cette sorte surgira à l’encontre de la conception henryenne de la vie. Et c’est ce que nous allons voir prochainement. Déjà je me sens entraîné à penser que c’est le concept d’esprit, bien que métaphoriquement moins capable d’imager le mouvement et la corrélation dynamique, qui est le plus justement adapté pour désigner la réalité phénoménologique de ce qui se détermine irréductiblement de l’affection d’un Absolu au sein de lui-même « qui ne sort pas ».

(1) Gabrielle Dufour-KOwalska : Michel Henry, un philosophe de la vie et de la praxis (Paris, Vrin 1980) et Michel Henry, passion et magnificence de la vie (Paris, Beauchesne 2003)

PS : Qu’on m’excuse de ne plus utiliser d’italiques, bien utiles pour lire les citations. L’outil fonctionne à la rédaction de l’article, mais sans enregistrement possible à l’étape finale de la publication. J’en ai averti les administrateurs du Monde.  

Michel Henry, l’immanence à la limite

L’immanence à la limite, c’est-à-dire bien capable de faire naître une nouvelle transcendance. L’immanence, concept crucial de la philosophie henryenne, concept phare de la plus haute spiritualité concevable, dépassement véritable de tout concept et possible percée à l’orient des antécédences pures du concept… C’est ici le titre d’un livre (1), à l’origine une thèse de doctorat, où Sébastien Laoureux, jeune philosophe belge, se livre à un examen minutieux des thèses principales de la phénoménologie henryenne, celle de l’immanence qu’il estime la plus originale, la plus radicale et par conséquent la plus contestable du corpus. Le risque est évidemment, d’emblée, de confondre cette prise de position phénoménologique avec un idéalisme classique, un panthéisme ou un solipsisme bien connus dans les énoncés traditionnels de la métaphysique. Ce qui est fait, pas à pas dans ce livre, en commençant par une comparaison avec les plus connues des grandes thèses phénoménologiques contemporaines. Il faut à la fois expliciter, approfondir, comparer, éclairer, et rappeler toute la force incomparable de ce témoignage qui est en quelque sorte une révolution philosophique – un authentique retour à soi, au cogito fondateur, au-delà même de sa formulation cartésienne et de sa refondation husserlienne – et un bouleversement des visées de la théologie, une compréhension de la notion même de Dieu quand on parvient à la distinguer de la Déité, elle-même devenue synonyme d’ego, mais « dans un tout autre sens »… à la lumière aussi des thèses uniques de Maître Eckhart. Phénoménologie à la limite donc… Pour faciliter la lecture des paragraphes suivants, je citerai S. Laoureux entre guillemets, mais ses propres citations de M. Henry seront marquées en bleu.

S. Laoureux prend soin de commencer par une revue des positions les mieux connues de nos contemporains : Heidegger, Ricoeur, Derrida, mais je m’arrêterai, avec lui, d’abord sur les thèses initiales de Husserl, concernant l’intentionalité et l’intuition ; concernant l’ego qui devient le thème majeur chez Henry, je devrai aussi aborder sa comparaison avec Sartre ; puis la question du corps avec Merleau-Ponty, ce qui revient à évaluer cette notion du ‘contenu résistant’ déjà appréhendée par Maine de Biran et ultérieurement reprise par Rogozinski (cf mes mote du 9.09 et du 5.10.2010). La question du ‘principe des principes’ de la phénoménologie matérielle est abordée à travers une critique serrée des concepts d’intuition et d’intentionalité chez Husserl à qui M. Henry reprochera toujours de ne pas avoir nettement dégagé un transcendantal (2) comme tel hors de l’horizon extatique des conditions ; en d’autre termes, de ne pas avoir entièrement conjuré le péril de l’objectivisme et d’être resté « dans l’incapacité à pouvoir penser l’impression (originelle, autrement dit le fondement irréductible) dans sa spécificité. » « La matière n’est pas la matière de l’impression, l’impressionnel et l’impressionnalité comme tels, elle est la matière de l’acte qui l’informe, une matière pour cette forme. La donne de cette matière ne lui appartient pas non plus : ce n’est pas la matière elle-même qui donne, qui se donne, en vertu de ce qu’elle est, de par son propre caractère impressionnel »  …  C’est en définissant ce qu’il entend par phénoménologie matérielle qu’il ouvre une fenêtre sur l’inconnu jusqu’alors ignoré des philosophes. « La phénoménologie intentionnelle est la phénoménologie transcendantale, mais le transcendantal réduit à la noèse intentionnelle n’est pas véritablement un transcendantal, une condition a priori de toute expérience possible (…).  Le constitué est nécessairement et d’abord en soi non constitué. Tout est transcendant mais le transcendant est d’abord en soi non transcendant. Tout ce qui nous est donné nous est donné en quelque sorte deux fois. La première donation est mystérieuse, (…), c’est le mode de donation qui est lui-même le donné, (…) le transcendantal en un sens radical et autonome. Et puis ce premier donné, toujours déjà donné et présupposé, est donné une seconde fois, dans l’intentionnalité et par elle, comme une chose transcendante et irréelle, comme son ‘vis à vis’. La phénoménologie ‘transcendantale’, c’est-à-dire intentionnelle, s’épuise dans la description de cette seconde donation, dans l’analyse de ses modes essentiels… » C’est dans sa thèse, L’essence de la manifestation, publiée en 1963, que M. Henry, on le sait, a posé toutes les bases de sa recherche et c’est de là qu’il faut partir pour pénétrer dans la lecture des ouvrages où il traite du corps et de ce qu’il appelle ‘phénoménologie matérielle’ – plus tard encore quand il traite de la ‘chair’ dans une perspective chrétienne entièrement nouvelle qui dessine une tout autre image du Fils ou de l’Archi-Fils, notions qui ne sont pas abordées ici.

« De cette épreuve de soi, on ne peut en avoir l’intuition. Et par ailleurs, on ne peut en apporter aucune preuve. Il n’y a pas de preuve de « l’épreuve de soi dans la vie », la vie est sa propre preuve dans l’épreuve que j’en fais. » On voit donc que ce problème du rapport de l’empirique et du transcendantal, chez M. Henry, revêt la forme du rapport entre la phénoménologie (ou la philosophie) et la vie (telle que M. Henry la conçoit)… C’est pas à pas que S. Laoureux traduit la pensée de M. Henry, particulièrement dans son évolution profonde et en traçant ces chemins si difficiles à parcourir depuis la thèse initiale jusqu’à l’élaboration des concepts d’un nouveau christianisme. Et il le fait en citant continuellement son auteur… « Comprendre comment nous pouvons… tenir sur cette vie inobjectivable et mystérieuse un discours qui échappe à la compréhension de la science galiléenne tout en présentant une rigueur comparable, des vérités nécessaires, aprioriques au même titre que celles de la géométrie bien que d’un autre ordre… ce n’est plus l’affaire de cette science, c’est l’affaire de la philosophie ». C’est dans un de ses derniers ouvrages (Incarnation) que M. Henry apporte réponse à la question formulée en ces termes : « Qu’est-ce donc dans notre réflexion philosophique, sinon l’intuition de l’essence d’une Vie absolue qui s’apporte elle-même en soi, l’intuition de l’essence de l’immanence (…) ? Mais comment tout ce savoir, l’intuition de toutes ces ‘essences’, sont-ils possibles si aucune vision, aucune pensée ne voit jamais la vie ?… (c’est) cette pensée particulière bien qu’essentielle qui procède au renversement, qui se montre capable de penser la préséance de la vie sur la pensée et comme la condition intérieure de celle-ci ». Dans ces conditions il devient possible de s’apercevoir que le ‘principe des principes’ est purement le retour à soi, littéralement, la ‘conversion’ qui est épreuve et preuve de soi. La découverte des principes éminents de la connaissance s’effectue « en les rapportant aux phénomènes de sa propre vie tels qu’ils sont donnés dans cette vie et par elle – chacun sait très bien, d’un savoir absolu et ininterrompu, ce qu’est sa chair, même s’il n’est pas capable d’exprimer ce savoir conceptuellement ». En tentant de ‘dire’ quelque chose de cette épreuve nous risquons toujours une ‘contamination’ objectiviste parce que c’est dans l’immanence que tout se joue. 

Chez Maine de Biran, philosophe français de la fin du 18ème siècle, il se produit une mise à jour entièrement neuve de ce qu’on peut appeler approximativement un ‘sentiment du corps’ mais qu’il appelle lui-même, avec une grande pertinence, une « aperception (interne) immédiate. » On voit bien la fécondité d’une telle observation dans l’élaboration des thèses henryennes : « Par expérience interne transcendantale, nous entendons … la révélation du vécu originaire du vécu à soi-même, et telle qu’elle s’accomplit conformément au processus ontologique fondamental de l’auto-affection. » Le sentiment de l’effort, tel que le relève Maine de Biran dans des analyses magistrales, est pour M. Henry synonyme du sentiment du moi. Et S. Laoureux d’ajouter : « Le mouvement n’est pas constitué. Il est connu d’une façon immédiate, absolument certaine. Et c’est bien plutôt lui qui est un pouvoir de constitution… en d’autres termes, ce que Michel Henry… dégage comme auto-affection… » La découverte du corps subjectif, après Maine de Biran et en poursuivant ses réflexions, pousse M. Henry à une définition du corps qui est en tout point conjointe à celle de l’égo, une démarche qui va être aussi celle de Merleau-Ponty. Mais les deux penseurs contemporains évoluent dans des concepts phénoménologiques qui les éloignent finalement l’un de l’autre. Pour l’inventeur de la phénoménologie matérielle, l’égo agit directement sur le monde. Il n’agit pas par l’intermédiaire d’un corps. Il est lui-même ce corps, ce mouvement. Une audace que ne pouvait pas partager Merleau-Ponty.  « Si Michel Henry peut déclarer « je suis mon corps » – « à l’affirmation « j’ai un corps », il convient donc d’opposer cette affirmation plus originaire : « je suis mon corps. » (…) « Je suis mon corps », cela ne signifie pas « je suis mon corps tout en ne l’étant pas », « j’ai à l’être sur le mode du n’être pas » (…) « Je suis mon corps », cela signifie très exactement : l’être originaire de mon corps est une expérience interne transcendantale et, par suite, la vie de ce corps est un mode de la vie absolue de l’ego » -, il convient dès lors de marquer la spécificité d’une telle conception par rapport à Merleau-Ponty. Si l’on peut trouver chez ce dernier le même type d’affirmation, une telle conception en reste, selon Henry, à un niveau second… Dès lors, il est devenu légitime de poser ces questions : « Où peut bien résider le principe d’une distinction entre un tel mouvement, entre le mouvement de ma main qui trace ces caractères sur le papier, et celui de la pluie que je regarde tomber dehors ? (…) Pour y répondre, il faut affirmer que le mouvement – l’action – est « immédiatement connu et vécu comme une détermination de la vie concrète de l’ego lui-même ». Si l’on se passe de cette référence à une sphère de certitude absolue, le mouvement de ma main a exactement le même statut que n’importe quel autre mouvement objectif, et par exemple cette pluie que je regarde tomber dehors. »

Pour toucher à la question de l’ego et Dieu, M. Henry s’était livré à une réfutation de la thèse de Sartre et S. Laoureux ne manque pas de le rappeler, toujours dans cette perspective obvie de l’auteur de la Nausée, qui manque le véritable fondement, le sentiment lui-même qui dans le transcendantalisme sartrien est devenu un objet théorique, étranger même au sujet qui n’est irréductiblement lui-même, pour M. Henry, que dans son affectivité. « Ce que dénonce Henry, c’est que la problématique soit déplacée sur le plan de la représentation, de la conscience et du regard.  » Pour Michel Henry, cette problématique sartrienne n’est en fait qu’une théorie qui ne concerne que l’ego transcendant, c’est-à-dire constitué. Un tel ‘ego’ existe bel et bien, mais il laisse ‘intact’ l’ego originel dans sa propre épreuve. » Relatant la célèbre illustration de Sartre imaginant la honte d’un individu surpris à regarder par le trou d’une serrure et qui, ainsi, se trouve soudain privé de sa propre intimité qui aurait dû se garder inviolable, il cite Henry : « Il s’agit d’une manière de se représenter les choses – ici l’être d’autrui – qui laisse intacte leur essence réelle. Que je me représente autrui comme un objet – quand bien même il se représenterait lui-même de cette façon, se tenant pour vil et misérable – ne change rien à son statut métaphysique, ni aux déterminations effectives de la vie en lui. » La vie, il faudra toujours le souligner, n’est pas une dimension ontologique particulière, elle est la condition qui rend toute manifestation de réalité possible, vie lorsqu’elle se rapporte au sujet connaissant, Vie lorsqu’elle se rapporte à l’absolu de la Déité, nous allons y venir. Si bien que M. Henry a pu écrire : « La réalité réside dans la Vie non pas seulement parce que ce qu’éprouve celle-ci, étant éprouvé sans distance ni différence d’aucune sorte, ne s’est pas vidé de soi dans le ‘hors de soi’ d’un monde… parce que ce qu’elle éprouve, c’est encore elle. » Et cette critique définitive de Husserl : « C’est… le trait le plus remarquable de la phénoménologie husserlienne de désigner spontanément et partout le corrélat de l’intentionnalité, le noème, comme une irréalité – prise de position d’autant plus significative qu’elle s’affirme dans le temps même où le pouvoir de rendre manifeste tend à se confondre avec l’intentionnalité. Que l’être transcendant soit frappé d’une irréalité de principe quand l’apparaître est confié à la transcendance et quand le présupposé phénoménologique est de fonder l’être sur l’apparaître, voilà qui, en son inconséquence théorique, atteste la puissance invincible d’une intuition de la vie. »

C’est à une sortie pure et simple des limites du ‘transcendantal’ husserlien ou sartrien que nous convoque M. Henry, et plus encore, bien en-deça, à la découverte d’un antécédent du sujet, autant celui des Confessions d’Augustin que celui des Méditations de Descartes. Il le fait par un retour à Maître Eckhart, à la distinction que celui-ci opère entre notions de Dieu et de Déité. C’est dans le droit fil de la découverte de l’auto-affection où l’égo, immédiatement donné à lui-même, ne se distingue plus de l’absolu. « L’intention spécifique d’Eckhart était en fait de ménager une place particulière au moi de l’homme, en tant qu’il est moi, ou pour le formuler sans précaution aucune : le moi comme tel prend la place de la Déité. » Le moi qui connaît et le moi qui est connu sont bien différents : cependant, comme moi, en cette qualité irréductible, le moi qui connaît et le moi connu sont identiques, et le moi qui connaît et le moi connu sont deux noms différents pour le moi unique. Pour être plus précis, Michel Henry s’applique à définir un concept ‘fort’ d’auto-affection qui s’attache à Dieu même, ou plutôt l’Absolu, et un concept ‘faible’ qui est la propre manifestation du moi en prise avec lui-même. N’empêche : « Ce qui est chair et s’éprouve comme tel fait l’épreuve de soi – c’est-à-dire, tout vivant qui fait l’épreuve de soi à travers cette affection radicalement immanente qui n’est autre que notre chair – et fait en même temps et inéluctablement l’épreuve de la Vie, c’est-à-dire de Dieu. » Dans les Entretiens de 1992 que j’ai déjà abondamment cités, Michel Henry parvenait à cette mise au point des plus claires : « Ce qu’il convient d’entendre dans le ‘christianisme’ (tel que la phénoménologie matérielle l’interprète) sous le terme de transcendance se place alors sous notre regard. Non pas, à la manière de la phénoménologie contemporaine, la venue au-dehors du monde ou de ce qui se montre en lui, le corrélat objectif vers lequel ‘se dépasse’ l’intentionnalité. Pas davantage le Dieu de la tradition philosophique ou l’Architecte de l’univers. Pas même le Créateur qui aurait jeté hors de soi sa création et nous avec elle, pour autant que nous en ferions partie… En un sens radical et le seul acceptable s’il s’agit en effet de l’Absolu, Transcendance désigne l’immanence de la Vie en chaque vivant. Parce que cette immanence concerne l’auto-révélation de chaque vivant en tant qu’elle s’accomplit dans l’auto-révélation de la vie absolue, elle trouve sa possibilité phénoménologique et ainsi son effectuation concrète dans l’Archi-passibilité en laquelle la Vie absolue se révèle originairement à soi. » 

M. Henry se devait donc aussi de prendre toute distance avec les concepts  de panthéisme et de solipsisme. Philosophiquement, à ce niveau de profondeur, c’est éclairer tous les pièges du langage et particulièrement celui de la pensée grecque que nul, pas même Heidegger, n’a su exorciser à ce point-là. Concernant le panthéisme, S. Laoureux en examine plusieurs expressions propres au romantisme du 19ème siècle, ce qui conduit naturellement à cette réponse de M. Henry qui avait été très sensible à cette contestation radicale du vieux rationalisme : « Que signifie l’expérience du tout si elle doit se passer de l’individu ? Quelle instance est encore là pour en faire l’épreuve ? L’expérience de l’absolu n’est-elle donc celle de personne ? S’il s’agit en fin de compte de s’anéantir dans le Tout, quelle est la réalité phénoménologique de cet ‘anéantissement’ ? » C’est une belle réponse anticipée aux délires typiquement ‘spéculatifs’ de ceux qui prétendent aujourd’hui à cette dissolution sur le type d’éveil que j’ai qualifié d’oriental, disons tout au plus une ‘croyance’, mais très répandue dans les milieux pseudo-philosophiques d’un prétendu nouvel âge. A travers sa critique de Schopenhauer, de son concept de volonté en partie inspiré des spéculations bouddhistes dont ce dernier avait eu connaissance, M. Henry parvient très bien à détruire les prétentions, ou les fantasmes, d’une telle dissolution auto-proclamée d’une personne. Mais précisons : le Bouddhisme n’est ni un athéisme ni un nihilisme, question à revoir bientôt… Partant de là, on a parlé d’un ‘tournant théologique’ de la Phénoménologie (Dominique Janicaud), d’une ‘conversion’ de M. Henry, où l’on peut voir clairement, et seulement ceci comme aboutissement d’une philosophie critique capable de provoquer une tout autre ‘histoire de la philosophie’, une tout autre interprétation en termes de spiritualité du destin de pensée philosophique : « … le procès immanent de la vie absolue génère en soi l’Ipséité d’un Soi originaire comme la condition interne de son auto-révélation – comme la condition interne de sa propre vie concevable. De la sorte un Soi appartient à tout vivant, tout vivant s’édifie à la manière d’un « individu ». Qu’il ne soit rien par lui-même – ni un vivant ni un individu – et ne vive que dans ce procès d’auto-génération de la Vie, voilà qui, loin de lui retirer l’effectivité d’une réalité singulière, la lui confère au contraire. Donné à soi dans l’Ipséité de la Vie absolue, joint à soi et s’éprouvant soi-même en elle, dans l’épreuve de soi de cette vie absolue et dans l’Ipséité de son Soi originaire, il se trouve lui-même généré comme un Soi, comme ce Soi singulier qu’il est à jamais. «  Ceci ne peut être proclamé aussi solennellement qu’en répétant une nouvelle fois cette proposition qui nous éloigne définitivement des concepts de la philosophie ‘grecque’, si on veut le dire ainsi, scholastique ou universitaire, conceptualiste plutôt.  » L’hétérogénéité phénoménologique de l’affectivité et de la pensée est une détermination éidétique irréductible, détermination qui résulte du mode de révélation propre à l’affectivité et de son comment. » Et ceci qu’il faut entendre une bonne fois, qui va bouleverser notre expérience totale de la mondanéité, de cette manifestation qui nous porte à vivre : « Quand se tait le langage du monde, dans l’obscurité co-extensive à l’être de nos sentiments et consubstantielle à lui, où cet être grandit et se développe, parle l’autre langage, le langage de nos sentiments eux-mêmes. »  

Je signalerai pour finir, et Sébastien Laoureux ne manque pas de le noter, que cette langue du sentiment, propre au sentiment immédiat par lequel s’éprouve la vie elle-même, langue si difficile à forger, est le domaine d’invention, de création de l’art véritable, poésie, musique, peinture… Et c’est toute la thèse du fameux livre sur Kandinsky (3), qui donne sa véritable dimension de vérité phénoménologique à l’abstraction, à partir même des écrits théoriques et des premières ‘improvisations’ du peintre russe. Cela s’effectue évidemment au risque, à la fois de tous les périls d’un éloignement délibéré des clartés philosophiques, et du choix volontaire d’une liberté de l’excès qui semble caractériser la vie humaine dans cette dimension phénoménologique délivrée des fatalités de son exil extatique. Dans mon prochain article, j’aborderai l’important travail de Renaud Barbaras qui évalue de façon entièrement neuve une possible phénoménologie de la vie, et une autre ‘entrée’ du domaine henryen, qui fait la part, la plus noble puisqu’elle est le sceau même de notre condition, à l’immanence et à l’excès.  

(1) Sébastien Laoureux : L’immanence à la limite, recherches sur la phénoménologie de Michel Henry, Cerf 2005

(2) « transcendantal » : il faut bien distinguer le sens que prend ce mot chez Kant lorsqu’il désigne les éléments a priori de la connaissance (aussi bien dans la sensibilité, l’entendement, la raison) et celui que lui donne Husserl qui situe le transcendantal dans l’intentionnalité même qui est une visée vers le monde et donc une démarche seconde, propre à l’homme, d’appréhension de ce monde qui s’offfre dans les ‘choses mêmes’. Et Husserl, après bien d’autres, avait reproché à Kant de concevoir un sujet intemporel, coupé du monde.

(3) Voir l’invisible. Sur Kandinsky, François Bourin 1988

Qu’entendre par ‘Phénoménologie matérielle’ ?

Publié dans Connaissance du matin le 15.09.2008

Quelques réactions après publication de ma note Sur le moi, la question versus occidental, m’obligent à croire que j’ai forcé cette fois un peu trop sur la technique d’exposition philosophique (conceptuelle) et surtout dans l’exposé de problématiques qui n’appartiennent qu’à la philosophie constituée comme corps de science transcendantale, malheureusement bien éloignée de la vie et de toute préoccupation partagée de tous. Un défaut que j’ai moi-même souvent dénoncé et dont j’ai toujours tenté de me tenir éloigné. Mais c’est bien difficile de se tenir à l’écart de ce champ philosophique où toutes les vraies questions se posent, et depuis longtemps, si bien que la formation de questionnements spécifiques, avec leurs traditions d’écoles, et d’un vocabulaire spécialisé, n’ont pu être empêchés. J’ai si souvent aussi, et j’y suis même toujours revenu, évoqué Michel Henry parce qu’il est le seul philosophe récent à s’être opposé de manière si frontale à l’idéologie scientiste, et à retrouver une vérité de l’esprit, de l’origine, qui permette enfin une authentique approche, approfondie, précise, de cette question du moi en Occident moderne. D’où la question se rapportant à la ‘phénoménologie matérielle’ qui, malheureusement, sans éclaircir tout à fait les notions abordées dans le précédent article, favorise un nouveau discernement dans la conception du réel, un glissement savant de l’acception du concept reçue par tous de ‘matériel’ à ce qu’il faut appeler spirituel, ou pneumatique : plus simplement la possibilté d’une aperception inédite du ‘commencement’.

Confondu par l’échec de ma publication précédente, j’utiliserai des citations de Madame Dufour-Kowalska qui, à ce jour, est la seule personne parvenue à écrire des livres pédagogiques, convaincants, sans concession aucune à la facilité et consacrés à l’exposé exhaustif de la philosophie de Michel Henry. Ici, son livre, précisément sur Michel Henry, passion et magnificence de la vie (Beauchesne 2003). Je suis persuadé que ces quelques mots suffiront : Phénoménologie dite ‘matérielle’ parce qu’elle découvre le moi originaire… en deçà de la forme … exigeant un retournement de la pensée peu confortable et pour certains choquant vers la matière sensible de la connaissance, recherchant le sujet originaire dans la réception du donné concret tel qu’il nous affecte dans l’immédiateté de sa donation primitive. Celle-ci s’impose ainsi universellement comme une affection et s’affirme dans son antériorité à toute conception, comme dans sa primauté ontologique par rapport à toute visée transcendantale… Elle se fonde sur l’auto-révélation première et absolue qui s’accomplit à l’intérieur du sujet connaissant et en son auto-affection constitutive, dans une sphère d’immanence ignorée par la presque totalité de la pensée traditionnelle … acte fondateur seul susceptible … de justifier ses prétentions à la vérité objective. Cette approche a un nom synonyme, phénoménologie ‘hylétique’ antérieurement forgé par Husserl, mot semblable pour dire que la conscience a une ‘matière’ propre, un contenu interne, primaire, réel… (comme) des data sensibles et affectifs… en eux-mêmes dépourvus de toute intentionnalité… Mais la phénoménologie de Husserl prétend faire valoir comme fondement originaire, principe et fins ultimes, l’horizon déployé par la conscience intentionnelle dans l’extase de son pur rapport à…, lequel n’est jamais montré dans son rapport (subjectif) à lui-même, seul susceptible pourtant de fonder tout rapport objectif et qui se trouve par conséquent sans cesse présupposé et sans cesse éludé…. ’Peu confortable’, ‘choquant’, ‘ignoré par la presque totalité de la pensée traditionnelle’ : voilà bien le défi lancé à la compréhension, non plus seulement au niveau de l’ignorance commune mais encore de toute tradition de pensée !

Je viens de terminer une recherche supplémentaire dans Phénoménogie matérielle (PUF 1990) et je me dis : pourquoi ne pas donner la parole à M. Henry lui-même. Il retrouve un concept devenu fort commun, lui accorde un tout nouveau sens, la dimension d’un sacre même : l’impression ! Dans la passivité de l’impression originaire, pour autant qu’elle diffère de cette production (des actes de conscience) rien de ce qui appartient à la production ne se pro-duit. Elle n’est pas l’Avènement foncièrement passif de l’Ek-stase, mais ce qui l’exclut de soi insurmontablement, de telle façon que passivité en tant que non-production veut dire ici l’irrémissible, insurpassable et infrangible étreinte de soi, étreinte en laquelle il n’y a nul Ecart parce que le comment de la donation de la vie à elle-même n’est ni l’Ek-stase ni sa pro-duction sans fin, mais cette passivité qui lui est foncièrement étrangère, le souffrir en tant que le se souffrir soi-même en chaque point de son être de la vie : l’Impression. Il y a même un petit plus que je ne me retiendrai pas d’ajouter : vous en serez surpris autant que moi. C’est pourquoi aussi le continuum qui appartient à celle-ci (l’impression) n’a rien à voir avec le continuum des modifications, le second n’étant que l’itération de la rupture extatique, le premier ce qui, placé sous elle ou plutôt en elle, la supporte et la rend accessible à chaque instant. Ce continuum est le continuum de la vie, son étreinte dans le pathos, il a la consistance d’une chair qu’aucune main n’arrachera jamais. Et voilà, exactement, le ‘restant’ de Jacob Rogozinsky n’est-ce pas ? J’espère que ce détour aura permis à mon propos de devenir un peu plus clair.

L’impression ! Souvenez-vous les paroles de Stephen Jourdain que j’ai tant cité : … se couper de la musique des choses, c’est s’arracher le coeur ; l’un des instruments les plus couramment utilisés dans ce type de suicide est l’approche de la matérialité de l’objet qui pose celle-ci comme une non-impression… la très sainte impression de matérialité ; la très sainte impression de réalité… tout est impression : ce qu’on appelle le monde, ce qu’on appelle la vie, est un tissu d’impressions ; le propre de l’enfance est d’apercevoir ceci… Stephen Jourdain ajoute ces mots que je n’ai jamais rapportés : à première vue, je ne discerne pas le jeu de la raison dans cette vie, ou ce vivant, qui procède s-p-o-n-t-a-n-é-m-e-n-t des abysses centrales de moi-même… oui, cette espèce de ruissellement spontané, sauvage, antérieur au phénomène psychologique, et qui doit se confondre avec cette énigme des énigmes : le ‘je suis’ naturel, non encore réitéré par l’acte de conscience d’un homme, me semble extérieur à la sphère rationnelle ! Voyage au centre soi, Editions Accarias, L’Originel 2000.

Je n’ajouterai rien, j’ai rejoint mon sujet en rappelant une nouvelle fois que le moi originel, la première personne, est celui qui supporte aussi l’impression qui le fonde, et qui fonde aussi le monde. Le jeu des masques, auquel il va spontanément participer d’ailleurs, vient plus tard ; masques auxquels il s’identifiera, le sien, c’est dire celui qu’on lui prête, celui des ‘autres’ qui ne sont pourtant que l’autre figure de soi-même – disons maintenant de moi-même – et ainsi de suite, ce carnaval auquel nous sommes si habitués, et depuis si longtemps, que nous sommes devenus incapables d’en discerner à l’oeuvre la monstruosité mensongère et criminelle, la puissance d’aliénation. La connaissance sera la discrimation de moi, sujet-agent, identité créatrice, en création du monde ; identité créée, créature, surgie inexplicablement d’un Absolu, d’un Repos inassignable et dont on peut dire néanmoins qu’il est la source, la Raison même de tout ce qui existe – ce fameux ‘quelque chose plutôt que rien’ qui fascinait les métaphysiciens du passé.

PS : C’est une question que je vais continuer d’approfondir dans ma prochaine note avec le livre de Sébastien Laoureux, spécialement consacré à la Phénoménologie matérielle : L’immanence à la limite

Michel Henry, retour

Publié dans Connaissance du matin le 11.02.2008

J’emprunte les citations qui vont suivre à un livre : auto-donation, paru en 2002 et publié par Prétentaine ; recueil de conférences et d’entretiens réalisés dans plusieurs villes de France et à l’étranger (1). Michel Henry y parvient à exposer plus directement, à un public moins spécialisé en philosophie, ses idées sur l’auto-donation, la subjectivité, l’affectivité et la chair, l’art enfin. Bien sûr les références aux grandes philosophies sont constantes, et cela va des Présocratiques à Heidegger, Merleau-Ponty, Lévinas ; le propos est toujours très clair et les questions ne sont jamais éludées, d’où la qualité de certaines réponses aussi éclairantes que brèves parfois. Les citations qui suivent sont longues, leur vocabulaire reste d’une compréhension difficile : il faudra lire et relire… Néanmoins, la spiritualité philosophique qui s’en dégage, totalement à contre-courant de l’athéisme et du scientisme aujourd’hui dominants peut être considérée comme exemplaire, à la fois d’une philosophia perennis qui place le sujet, moi, au centre de ses réflexions, et d’une authentique gnose chrétienne inspirée de Maître Eckhart et du platonisme, celui de Denys l’Aréopagite notamment, qui avait précédemment inspiré le Maître Rhénan.

“C’est alors … que se produit le bouleversement de notre conception du corps, lorsque l’apparaître auquel il est confié n’est plus celui du monde, mais précisément celui de la vie. Et ce bouleversement consiste précisément en ceci que ce corps qui est le nôtre diffère totalement des autres corps qui peuplent l’univers, ce n’est plus un corps visible mais une chair – une chair invisible . Pour autant que la chair trouve son fondement phénoménologique dans la vie, elle tient de celle-ci l’ensemble de ses propriétés phénoménologiques. Non seulement l’acosmisme et l’invisibilité – ce qui suffit à la différencier radicalement du ‘corps’ de la tradition – mais aussi ce fait, ce petit fait, que toute chair est la chair de quelqu’un. Non par l’effet d’une liaison contingente, mais d’essence qu’un Soi étant impliqué en toute auto-révélation de la vie, elle s’édifie en toute chair en même temps qu’elle, dans l’évènement même qui la donne à soi – dans sa naissance transcendantale… Notre vie, toutefois, est une vie finie. Elle n’est compréhensible qu’à partir de la vie infinie en laquelle elle est donnée en soi. De sorte que notre Soi, incapable de s’apporter soi-même en soi, renvoie au Premier Soi Vivant, au Verbe en lequel la Vie absolue se révèle à soi, de la même façon, l’auto-impressionnalité qui rend possible toute impression et toute chair présuppose l’Archi-passibilité de la Vie absolue, à savoir la capacité originaire de s’apporter soi-même en soi sur le mode d’une effectuation phénoménologique pathétique. C’est seulement dans cette Archi-passibilité que toute chair est passible, c’est-à-dire qu’elle est possible à son tour – cette chair qui n’est rien d’autre que cela : cette passibilité d’une vie finie puisant sa possibilité dans l’Archi-passibilité de la Vie infinie.

… il faut reconnaître entre le Verbe et la chair beaucoup plus qu’une affinité : une identité d’essence qui n’est autre que la Vie absolue. Dès que la chair est rendue à la vie, elle a cessé d’être ce corps objectif avec ses formes étranges, sa détermination sexuelle incompréhensible, propre à susciter notre angoisse, livré au monde, indéfiniment soumis à la question “pourquoi ?”. Mais, comme l’a vue Maître Eckhart, la vie est sans pourquoi. La chair qui porte en elle le principe de sa propre révélation ne demande à aucune autre instance de l’éclairer sur elle-même. Quand en son innocence chaque modalité de notre chair s’éprouve elle-même, quand la souffrance dit la souffrance et la joie, la joie, c’est la Vie qui parle en elle, et rien n’a pouvoir contre sa parole… Au Fond de sa Nuit, notre chair est Dieu.

Nous venons dans la vie dans notre naissance. Naître ne veut pas dire venir au monde. Naître veut dire venir dans la vie. Nous ne pouvons venir au monde que parce que nous sommes déjà venus dans la vie.. Nous venons au monde dans la conscience, dans l’intentionnalité… Nous venons dans la vie sans conscience, sans intentionnalité. A vrai dire, nous ne venons pas dans la vie, c’est la vie qui vient en nous. C’est la vie qui vient, elle vient en soi, de telle façon que, venant en soi, elle vient aussi en nous et nous engendre… La vie vient en soi dans le procès de son auto-affection éternelle… c’est-à-dire qu’elle s’éprouve soi-même et qu’elle jouit de soi, de telle façon qu’un Soi résulte chaque fois de cette épreuve comme identique à son pur s’éprouver soi-même. En d’autres termes, en s’accomplissant comme auto-affection, la vie génère en soi sa propre Ipséité, elle s’éprouve comme un soi originaire, lequel habitera tout Soi concevable, ce Soi qui n’a donc d’origine que dans la vie et qui n’est possible qu’en elle. Mais l’épreuve que la vie fait d’elle-même dans son Ipséité originaire en est une phénoménologiquement effective, comme telle, elle est nécessairement une épreuve singulière – car il n’y a point d’épreuve qui ne soit telle. Ainsi la vie s’engendre, c’est-à-dire en vient à s’éprouver soi-même en tant qu’un Soi singulier… et notamment en tant que ce Soi singulier que je suis moi-même. La vie s’affecte comme moi-même… alors on dira avec Eckhart : “Dieu s’engendre comme moi-même”…

Etre auto-affecté, c’est être en possession de soi et donc de tous les pouvoirs que le Soi et ainsi le moi portent en eux-mêmes. Dès lors, par le fait même qu’il se trouve en possession de lui-même et de tous les pouvoirs qu’il trouve en lui, le moi, étant en possession de ces pouvoirs, est en mesure de les exercer. Coïncidant avec ces pouvoirs dans son auto-donation, qui est aussi bien l’auto-donation de chacun de ces pouvoirs, il coïncide avec eux. Parmi tous ces pouvoirs, il y a notamment tous les pouvoirs du corps… Ainsi cet ego est-il identique au corps vivant que nous cherchons, que nous avions trouvé en partant de l’expérience courante du corps, et que nous trouvons maintenant dans sa génération à partir de la Vie absolue. Dans la mesure où le moi est maintenant en possession de tous ces pouvoirs dont il dispose… ce moi se déclare en effet un Je. “Je” veut dire : “Je peux”. “Je peux” n’est pas une proposition synthétique, c’est-à-dire que, dans cette proposition, aucun pouvoir ne se surajoute à l’essence de Je, mais celui-ci est, en tant que tel, “pouvoir”… Cet ego, en tant que corps vivant, est libre. Toute liberté repose sur un pouvoir et la liberté dont nous pouvons parler est la capacité de mettre en oeuvre les pouvoirs que nous trouvons phénoménologiquement en nous et cela , parce que nous sommes en possession, sur le fond de l’auto-donation de la vie, de l’ego lui-même et de chacun de ses pouvoirs en lui… Libre, l’ego ne l’est donc, en fin de compte, que sur le fond en lui d’un moi qui le précède nécessairement, c’est-à-dire sur le fond de ce Soi généré dans l’auto-engendrement de la vie, c’est-à-dire donné à lui-même dans l’auto-donation de la Vie.

Le corps est l’illustration saisissante de l’idée que j’ai poursuivie dans toute ma démarche philosophique sur la dualité de l’apparaître, ce que j’appelle la “duplicité de l’apparaître” : visible et invisible. Le corps se présente d’abord à nous dans le monde et il est interprété immédiatement comme un objet du monde, quelque chose qui est visible, que je peux voir, toucher, sentir. Mais ce n’est que le corps apparent. Le corps réel, c’est le corps vivant, le corps dans lequel je suis placé, que je ne vois jamais et qui est un faisceau de pouvoirs – je peux, je prends avec ma main – et ce pouvoir, je le développe de l’intérieur, hors monde. C’est une réalité métaphysiquement fascinante puisque j’ai deux corps : visible et invisible. Le corps intérieur que je suis et qui est mon véritable corps, c’est le corps vivant, c’est avec ce corps-là qu’en vérité je marche, je prends, j’étreins, je suis avec les autres.

… que se passe-t-il dans l’oeuvre d’art ? En elle, il y a comme une mise en éveil de ma subjectivité, parce que les formes, les couleurs, les graphismes éveillent en moi ces forces dont ils sont l’expression. Parce que ses couleurs – beaucoup plus que les couleurs ternes et indifférentes du monde qui ne provoquent plus en moi que des tonalités affaiblies – vont forcément actualiser ces tonalités et leur donner une intensité dynamique et émotionnelle beaucoup plus grande. Il y a donc, par la médiation de l’oeuvre d’art, comme une intensification de la vie, aussi bien chez le spectateur que chez le créateur. C’est une sorte d’advenue à la vie la plus essentielle qui fuse en chacun de nous. Le créateur est alors quelqu’un qui accomplit une oeuvre éthique, s’il est vrai que l’éthique consiste à vivre notre lien à la vie de façon de plus en plus intense… L’éthique vise … à nous mettre dans des conditions où, au lieu de vivre d’une vie perdue dans le souci du monde, nous revivons intérieurement ce lien radical (à la vie). Il existe également une sphère qui permet cela dans son principe, c’est l’art. L’art est par nature éthique… Il est aussi une forme de vie religieuse. C’est la raison pour laquelle l’expérience esthétique est fondamentalement sacrée et toutes les grandes oeuvres d’art sont des oeuvres sacrées qui ont un très grand pouvoir sur nous.

(1) Je rappelle le site d’Anne Henry, facilement consultable sur Internet :

www.michelhenry.com/

Georges Bastide : une philosophie de l’esprit

Georges Bastide (1901-1969), le plus souvent désigné comme ‘philosophe de la valeur’, est le représentant d’une tradition de la philosophie française universitaire du siècle passé, écartelée entre l’idéalisme de Léon Brunschvicg et le vitalisme de Henri Bergson. Quand Heidegger envahit la scène philosophique française – inexplicablement, après guerre… – et la philosophie américaine, et l’anthropologie (marxiste ou non…), cette tradition s’éteignit entièrement. J’exagère à peine. J’ai connu Georges Bastide dans les dernières années de son enseignement à Toulouse ; il était déjà marginalisé, et je me souviens du passage de Pierre Aubenque à Toulouse, venu présenter ses thèses sur Aristote, en contradiction formelle avec celles de Brunschvicg et de Bastide, sans que celui-ci ne souffle mot. L’histoire de la pensée avait pris une autre voie, pour longtemps, que nous n’avons pas encore quittée. Néanmoins je citerai ici Georges Bastide, à la fois parce qu’il a été mon initiateur à la philosophie universitaire, et parce qu’il a été le dernier à illustrer une philosophie de l’esprit indéfiniment appelée à renaître en dépit des vicissitudes de l’histoire, à retrouver son légitime rayonnement quand les modes et leurs agitations mondaines auront vieilli à leur tour et se seront fanées. La phénoménologie de la vie, telle qu’elle est illustrée par Michel Henry – qui aboutit à un ‘christianisme’ sans qu’on sache bien lequel – est à son tour critiquée, soit pour la place qu’elle accorde à l’immanence, soit parce qu’elle est insuffisamment définie comme philosophie de la vie, dans la perspective d’une révision phénoménologique du vitalisme traditionnel. J’y viens dans de prochains articles. Mais quel serait ce concept de vie, chez M. Henry même, si on l’examinait à la lumière du spiritualisme bastidien ; quelle serait la portée des accusations de M. Henry contre la barbarie si on les croisait avec celles de G. Bastide contre la ‘mauvaise foi’ des philosophies réalistes ?

Autant délivrer quelques lumières de cette pensée. D’abord une citation de sa thèse :  De la condition humaine, essai sur les conditions d’accès à la vie de l’esprit, publiée en 1939. Jean-Marie Gabaude, dans l’Encyclopédie Philosophique Universelle,  relève dans cette oeuvre couvrant trente années, une évolution vers une conception plus ‘ontologique’ de l’esprit, un passage où il désigne plus explicitement l’être véritablement originaire qui se manifeste en esprit et qu’on peut substantiellement appeler Dieu… (Chapitre : Pensée contemporaine, page 3009). Je souhaite apporter cette autre précision, capitale à mes yeux aujourd’hui. La philosophie de Georges Bastide est une philosophie de l’acte, de l’engagement moral, et de la conversion spirituelle. Ceci à travers une lecture de Montaigne, de Descartes, Pascal, Spinoza, Kant évidemment, mais dans une perspective, et avec des concepts qui ont perdu toute validité dans la philosophie actuelle. Son exposé serait sans doute trop ‘technique’, et vain, assurément, puisque les concepts et les problématiques de Georges Bastide semblent tombés en désuétude. Voici donc ma première citation, la simple perspective historique où se déplace cette réflexion.

« … deux pôles d’attraction subsistent… Entre l’intellectualisme dynamique de M. Brunschvicg et la conception bergsonienne de l’esprit, …, la distance est minime et il semble que nous cernions la réalité spirituelle d’assez près. Malgré cela, et bien que les deux voies se rapprochent jusqu’à presque se toucher, il reste que le spiritualisme se trouve, avec une constante digne de remarque, porté à mettre l’accent sur l’un ou l’autre des deux aspects de l’esprit que nous avons rencontrés : tantôt l’esprit est saisi comme source de clarté logique répandant discursivement sa lumière ; tantôt, au contraire, l’esprit est comme un souffle vivifiant saisi dans la chaleur intime qui rayonne d’un coeur aux pulsations innombrables indéfiniment créatrices de dynamisme qualitatif… »

Voici maintenant résumés les thèmes essentiels de cette philosophie oubliée, thèmes essentiels, je veux dire, sans lesquels il n’est point de philosophie. Je les trouve dans le dernier ouvrage publié, avec une préface de Robert Blanché : Essai d’éthique fondamentale (PUF 1971)

« … lorsque je dis de l’esprit qu’il est une sorte de lumière intérieure, j’exprime, ou plus exactement je tente de suggérer, l’expérience noétique, par le recours à des termes manifestement empruntés à l’expérience sensible non réfléchissante. Si l’on ajoute à cette considération que dans l’histoire des personnes comme dans celle de l’humanité, l’expérience noétique apparaît toujours comme tard venue, on comprendra pourquoi l’on n’a pas manqué de conclure que c’est l’expérience noétique qui en est dérivée, et que, par suite, l’esprit ne saurait être principe… C’est là-dessus que se construisent les anthropologies… »

« L’esprit seul connaît parce que, d’abord, il se connaît lui-même. C’est parce qu’il se sait éclairant de tout verbe et de toute pensée, qu’il parle… de l’oeil et du cerveau qui, eux, ne parlent pas de lui. Et il ne faut pas craindre  de braver ici l’opinion commune et de faire violence à notre propension à la partager, en affirmant que s’il n’y avait pas cette lumière d’esprit au principe de toute connaissance, nul n’aurait jamais ni connu ni nommé la lumière des sens. De telle sorte que, bien loin que ce soit de la connaissance de celle-ci que nous tirions, par des analogies sublimantes, la connaissance de celle-là, c’est bien l’inverse qu’il faut dire : l’esprit est la lumière de la pensée, et ce n’est que parce que nous pensons, que nous pouvons connaître et nommer les modes empiriques de la lumière du monde… Et, dans l’ordre de la connaissance, ces modes sont nécessairement mineurs par rapport à la lumière d’esprit qui est première ; l’ordre de l’esprit est prééminent par rapport à tout autre ordre de connaissance… »

« … c’est la présence du principe qui est l’esprit, dans le monde dérivé de lui que je suis moi-même, qui permet de comprendre cette conjonction, qui me fait être en tant que personne, du fait indéniable qui me concerne et du mystère inexplicable qui me constitue. Et c’est à partir de là que l’expérience noétique pourra s’enrichir de la compréhension de trois grandes équivoques, à savoir, que bien que l’esprit soit irrécusable, il peut toujours être contesté ; que bien qu’il soit ingénérable, il est toujours expérimenté comme une naissance ; que bien qu’il soit inexprimable, il est toujours présent à tout discours. »

« … quand j’affirme que l’esprit est indéniable… j’entends par là qu’il est la positivité inconditionnelle, le « oui » au-delà duquel ou en face duquel il ne peut y avoir aucune négation, aucune restriction, aucune réticence valables. Mais je comprends aussi comment il se fait qu’il puisse être humainement imperçu ou même contesté ; c’est lorsque l’homme, dans son comportement modal dont il dispose, tourne le dos à la lumière et ne voit devant lui que les ombres que projette sur toutes choses l’opacité de ses manières d’être empiriques ; c’est alors qu’il prend ces ombres pour la seule et authentique réalité, et c’est alors qu’en ne croyant qu’à ce qu’il voit sans s’interroger sur ce qui rend toutes choses visibles, l’homme conteste l’esprit. »

« … il faut dire aussi que l’esprit est ingénérable. Et j’entends par là qu’on ne peut ni concevoir théoriquement, ni réaliser pratiquement un certain ordre empirique de successions ou de coexistences, dans lequel on verrait tout à coup apparaître, par le jeu des causalités, une réalité spirituelle qui n’aurait pas été auparavant… on ne saurait l’engendrer comme lumière de connaissance : toute pensée ou toute action qui serait entreprise à cet effet le supposent… »

« … l’affirmation que ce terme d’esprit ne saurait avoir aucun sens, est à la fois impensable et absurde. Elle est impensable, car elle reviendrait à dire que lorsque nous pensons et lorsque nous parlons, nous ne le savons pas. Elle est absurde, car elle consisterait, par la négation du principe de tout sens, à vider de sens toutes choses. Or, l’affirmation d’un non-sens généralisé, d’une insignifiance absolue, ne peut pas croire qu’elle est elle-même insignifiante. Reste donc que l’esprit soit le principe dans lequel et par lequel la pensée s’exprime et prend sens. Et que l’expression humaine puisse verser dans le faux-sens ou même dans le contre-sens, il restera que cette expression humaine possèdera toujours une intention de communication… une certaine clarté de conscience et de présence à soi… une certaine unité de structure par laquelle un énoncé est un énoncé ; toutes choses à l’expérience desquelles nous renvoyons par ce mot esprit… »

C’est toute la culture contemporaine qui est explicitement visée dans ce paragraphe mais l’attitude esthétisante (la ‘pose’ dirait-on dans une langue familière) dans laquelle se complaît son nihilisme d’affectation semble pour le moment inébranlable. Le néant et l’ordure restent valeurs-refuges de la nullité proclamée. Et il s’agit d’une quasi-unanimité : ce qui ne s’est jamais vu dans l’histoire !

« … l’intuition étant la connaissance, non de l’objet éclairé, mais de la lumière éclairante, non de la chose signifiée mais de l’esprit signifiant, je dois me garder comme d’une trahison irrémédiable d’exprimer l’intuition d’être comme la connaissance d’un objet qui serait devant mon regard et que j’appellerais objet de l’intuition. On a dit avec juste raison que l’oeil ne pouvait pas se voir lui-même, et il faut dire de l’esprit qu’il n’est jamais donné en représentation. Il est le refus indéfini d’être quoi que ce soit de représenté, et il n’y a pas, il ne peut y avoir d’objet de l’intuition : l’intuition est à l’intérieur de la réflexion. »

Enfin, concernant le thème de la conversion qui est la marque de cette philosophie explicitement réflexive : Lorsqu’on ne se conçoit soi-même que sous l’aspect d’une empiricité matérielle, même sublimée ou exténuée en des images sans pesanteur, la dislocation de l’être ainsi conçu ne peut être perçue que comme un vide qui se crée au milieu de la conscience déchirée… Et pourtant, c’est par là que passe la lumière … le long du puits de néant qui traverse notre être dans l’axe même de sa propagation. Car cette lumière a un sens, c’est-à-dire un mouvement et une direction… Le philosophe qui veut traduire l’irruption dans la conscience de la lumière selon l’esprit doit se méfier des explications mécanistes ou causales… L’esprit a son sens en lui-même : il est ‘index sui’… L’esprit répond donc de son sens par la seule éloquence de sa présence d’abord aveuglante par la soudaineté même de son invasion… Il faut parler d’une conversion pour traduire cette initiative d’une liberté qui situe le vide intérieur d’une conscience désespérée dans l’axe et dans le sens de l’irradiation de la lumière… Il s’agit de cette forme de conversion par laquelle la conscience, s’étant détournée de l’empiricité pragmatique et utilitaire banale où elle a dilapidé sa foi dans la vie, se ressaisit comme intériorité spirituelle en accueillant en elle une certaine lumière que nous nommons esprit… C’est par cette première forme de conversion à l’intériorité spirituelle ( et non pas à la subjectivité empirique) dans l’accès à la conscience personnelle de soi, que ce qui était rupture devient ouverture… à l’activité spirituelle constituante d’unité voulue dans la transparence de soi…

Les origines de l’esprit sont empiriquement inassignables et quand il fait irruption dans notre néant pour nous constituer et nous accomplir comme personnes, c’est en nous qui sommes désormais par lui, que tout commence, et non en lui ; car il est de l’essence de la lumière du Principe d’offrir aux multitudes infinies des hommes la vibration d’amour et la clarté d’intelligence d’un rayonnement éternel… Dans notre vie en ce monde, la conversion est un commencement au sens axiologique du terme, c’est-à-dire que chaque fois que nous y avons recours, elle marque le début d’une entreprise de mise en valeur selon l’esprit… Et l’oeuvre de rectification ainsi entreprise se manifeste par une transfiguration axiologique de toutes choses. Elle est un renversement radical de perspective par lequel change totalement du pour au contre l’ordre des choses en valeur… C’est cette activité transfiguratrice qui constitue l’essentiel de la vie de l’esprit telle qu’elle est expérimentée dans notre condition humaine en tant que foi conquise et témoignée par ses oeuvres… Lorsque cette conversion a eu lieu, lorsque la nouvelle foi, conquise de haute lutte, substitue la sérénité de sa certitude aux fluctuations du désir, alors apparaît la pensée désintéressée, dont le sujet de référence est l’Esprit lui-même… Là, le jugement est expression d’idée, et l’idée est le trait de lumière qui inonde la conscience qui s’est ouverte au rayon fécondant. C’est pourquoi il y a cette expérience noétique intuitive … où l’Esprit est connu par lui-même comme idée de toutes les idées, c’est-à-dire comme idée de Dieu. Et c’est ce Dieu qui est le sujet de référence de tous les témoignages de la conscience convertie.

Un style philosophique impérissable, et une leçon ineffaçable.

Raccourci

Tout ce qu’il fallait dire, qui méritait d’être dit, l’a été, et répété, et précisé : mais nous aimons plus nos querelles, nos rivalités, nos mots, nos mensonges, nos illusions.

Il y a fort longtemps, je lisais Carlo Suarès, les surprenantes analyses et les constats de sa Critique de la raison impure (Stock 1953). À sa voix s’étaient jointes celles de Joë Bousquet et René Daumal. J’avais été frappé par ceci, dans les dernières pages : Si le pire vient à se produire, nous ferons une septicémie généralisée. Nous aurons d’innombrables foyers d’infection, de guerre civile, dans le monde entier. Pour rien… Mais c’est alors que le moindre geste vrai, du moindre petit homme, acquérera toute sa valeur. Là où il se produira, il arrêtera le conflit. Il mettra une limite au crime. Il montrera, très simplement, que s’entretuer n’est pas la bonne façon de trouver la sécurité. Autour de lui – autour de chacun de nous – se fera le débrayage ; et la guerre, en panne, là, n’aura pas lieu. C’est une lucidité : vision du pire engendré du mensonge, et de notre salut, inspiré du simple bon sens. Or il se trouve que nous en sommes là, exactement, que personne ne s’en aperçoit, personne ne s’en soucie.

La 31ème sonate de Piotr Anderszewsky

J’avais avoué récemment ma découverte, après tout le monde, de Rafal Blechacz : son Chopin inouï, comme la première fois, l’absolue première fois de la découverte, cette chose insensée, inavouable, que ce pianiste, dans le premier concerto de Chopin, quand il se met à jouer, rend tous les musiciens de l’orchestre plus musiciens encore – musicaux, que dire, lyriques ! Et voilà que, nouveau drame en moins d’un an, je découvre à mon tour Piotr Anderszewsky qui me fait entendre pour la première fois la 31ème sonate, cette sensation vraiment terrible, l’opus 110 de Beethoven !!! (1)

Je l’écrivais dernièrement à un ami : cette génération de jeunes pianistes me tue d’émotion. Mais à quoi parviennent-ils donc de si exceptionnel ? D’accroître la lisibilité de l’oeuvre, par un surcroît d’intelligence et de sensibilité, d’émotion, oui – accordées. C’est le mot magique en musique. Mais a-t-on assez dit qu’il fallait accorder intelligence (du texte – ces notes alignées comme des lettres sur une page) et sensibilité, ce qui va se détacher d’un toucher particulier de la main, du doigt sur le clavier ? Science, oui et cette science existe depuis les maîtres mêmes de Mozart, depuis Bach ! Mais bien plus que science : pouvoir d’ajouter vérité à une expression de pure beauté. Avec Piotr Anderszewsky, nouveau miracle : il fait parler le silence, si important dans ces dernières oeuvres du Maître de Bonn. Beethoven est sourd, il entend sa musique dans le silence de son être intérieur – c’est de là qu’elle surgit de l’inouï, de l’absolu qui l’engendre ‘sans pourquoi’ – et tantôt il la crie, tantôt il la confie à un pianissimo à peine audible qui suffira bien à dire l’indicible advenu dans l’instant. Piotr Anderszewsky dit toutes les notes, pianissimo et fortissimo – et les silences – avec la même intelligence, la même rigueur, c’est-à-dire en musique, la même justesse d’expression dans le rapport (l’accord !) de tous les tons, de toutes les couleurs, de toutes les intensités. Cette précision et cette délicatesse qui vous font entendre les notes les plus ténues – juste – c’est inouï, et pour moi-même aujourd’hui, qui ai tant écouté depuis quarante ans, tant écouté et ré-écouté, tant aimé tous les musiciens qui sont aussi parvenus à traduire ce miracle de création. Faire entendre ce qu’entendait Beethoven, et que par grâce pure, d’une providence ou d’un innommable génie, il parvenait à nous restituer, du silence, et du coeur comme il l’a écrit, cette musique qui est un chant de pure beauté, le seul sans forme visible, le seul sans parole, et le seul qui se ressente avec autant de force – quand on l’entend !

Je sais : le miracle se produit à chaque fois, et c’est à Beethoven qu’on le doit, d’abord. Je sais bien : le vieil homme malade, aigri parce qu’il s’estime mal aimé, sous-estimé par ses contemporains, ses amis mêmes, et qui se relève du désespoir, qui rend grâces à la Divinité. Que peut-on dire des derniers ‘mouvements’ de cet opus 110, le troisième mouvement noté comme tel : à partir de l’arioso, la fuga, le tempo del arioso, le tempo della fuga, la coda, tous en rupture de continuité, déchirant le temps, sans la pensée possible d’une suite ou d’une fin ? Que dire qui n’ait déjà été dit ? Et que dire si on l’entend ? Que dire si on l’entend une nouvelle fois ? Que dire si on l’entend tel que cela se prononce, authentique souffrance et peur de la mort et abandon au néant, puis sentiment de rescipiscence, puis de force retrouvée, reconnaissance, plénitude et exaltation ? C’est comme je l’ai dit : avec un accord juste des silences, pianissimo, fortissimo – chaque note sonnée juste avec son intensité unique, au moment juste – que Piotr Anderszewsky parvient à le répeter pour nous en nous donnant ce que la musique seule donne, une nouvelle création aussi miraculeuse que la première, celle de son auteur, de … Mais non, il ne faut pas compter : la création se produit dans un tel équilibre de l’accord, de la lumière et de son image, qu’il n’y a plus -effectivement – que de l’être figuré en majesté, une totalité pleine qui fait sens à tel point qu’il suffit ! Ces mots, tous les mots qu’on en dira ne sont pas même un écho ; après, oui, une reconnaissance, un souvenir, une photographie. Mais la musique vivante, cette interprétation maintenant incomparable comme je l’entends ici, je dirais dans ce cas, ne dessine pas, ne forme pas. C’est l’écho unique, le halo de lumière, la chair vive de ce qui est la valeur incommensurable du vivant-conscient en personne. Oserais-je insister et répéter qu’il y a ce miracle supplémentaire : deux et trois ; je, et tu, et il, (qui) en musique, ne se dissocient absolument pas : ils se rejoigent absolument et non pas pour fusionner, se dissoudre, non, non, ce n’est pas ça, pour consonner – c’est une création, il y a de l’autre, une insécable altérité et cela prend feu, glorieusement, pour la perfection de tout ce qui existe à ce moment-là.

(1) Ce double CD « At Carnegie Hall » avec des oeuvres de Bach, Schumann, Janácek, Beethoven et Bartók, se vend actuellement à la Fnac pour le prix de 9 euros. On peut aller sur la toile découvrir également tout plein d’informations sur Piotr Anderszewsky – allez, j’ajoute que le DVD que lui consacre Bruno Monsaingeon est … époustouflant… mais allez-y donc !

Post-Sciptum au 16.10 : Je viens de reécouter la 31ème sonate de Nelson Freire… C’est une autre intelligence du texte, une autre interprépation. Pianistiquement, c’est parfait. Mais on a jusqu’à la fin de l’audition l’impression que Nelson Freire traduit un Beethoven vraiment mourant – et il l’était -, un héros même qui est ‘passé’ et qui se rêve ‘vivant’ quand la fuga finale se met à galoper – trop vite même… C’est étonnant, c’est fort, mais ce n’est pas juste. Même sur son lit de mort, avant de retomber définitivement, le héros tendait, brandissait son poing et menaçait le Destin. C’est Piotr qui voit juste. L’art de Piotr Anderszewsky ; non seulement une liturgie, une célébration, mais une résurrection, et comme c’est de vérité pure qu’il s’agit, on peut parler d’un ‘miracle vrai’. 

« La Compagnie des philosophes »

C’est le titre d’un livre de Roger-Pol Droit, philosophe AOC et chroniqueur au Monde. Je vais dire tout le bien que je pense de ce livre (1), mais qui n’est pas une édition originale – il semble que la première édition date de 2002, ce qui n’est pas précisé, et il en sera de même pour la Compagnie des contemporains, livre qui sera à nouveau publié après l’avoir déjà été en 2002. Je rappellerai surtout que je m’étais carrément fâché il y a quelques années quand Roger-Pol Droit avait assassiné André Comte-Sponville dans les colonnes du Monde. Il emboîtait le pas à Dominique Lecourt qui fustigeait dans un ouvrage intitulé Les piètres penseurs (Flammarion 1999), tous ceux qui s’engageaient dans des chemins de traverse éloignant trop d’une orthodoxie universitaire bien-pensante. Le reproche portait sur la périlleuse tentative opérée par Comte-Sponville de ‘penser’ autrement, par le récit de sa rencontre philosophique avec un swami indien : Prajnanpad, bien connu en Occident pour avoir été le maître d’Arnaud Desjardins. Or, dans ce nouveau livre de R-P. Droit, Prajnanpad est nommément cité, en gage d’ouverture aux pensées orientales de cet Occident depuis si longtemps enfermé dans ses traditions. Certes, le maillon est ici Daniel Roumanoff, je suppose, plus fréquentable qu’Arnaud Desjardins qu’on ne cite pas. Il y a encore de la prudence, mais ce livre se parcourt néanmoins comme un grand moment de libération, d’ouverture, d’émancipation des dogmes étroits qui commandent les pratiques universitaires, et je dis dogmes pour ne pas parler aussi modes, souvent, errements, parfois, et criminels de temps en temps, ce dont traite ouvertement ce livre. (2)

Il reste une certaine définition de l’éthique intellectuelle des philosophes,  apparemment celle de R-P. Droit, et que je dois citer sans retard au risque de décevoir, rebuter peut-être, bon nombre de mes lecteurs. Une déclaration, je vais le souligner, peut-être en contradiction avec la liberté de ton et de parcours, bien réelle, de ce livre… « Les philosophes ne sont… ni des artistes ni des mages. Des aventuriers de la raison, non des poètes ou des chamanes. Définir, délimiter, clarifier, démontrer, argumenter, douter, soupçonner, établir, réfuter…, voilà leurs tâches de toujours. Pas d’accessoires, aucun dispositif expérimental. Rien que du langage, et l’exigence sans fin de dialoguer avec soi-même comme avec les autres. Ils ont en commun l’obstination à ne reconnaître d’autre souveraineté que celle de la logique, d’autre autorité que celle de la raison, d’autres lois que celles de l’entendement… Toujours, des aventures de parole raisonnante les rassemblent… et aussitôt les opposent ! » C’est ajouter une nuance, et un éclairage d’importance ! Un langage qui ne s’impose jamais, une raison qui reçoit mille définitions, une logique qui se décline en multiples versions, un entendement qui obéit souvent aux séductions (aux sirènes ?) de la poésie, d’une certaine magie parfois, sans compter cette opposition entre les rationalismes qui se veulent les plus stricts dans leurs principes, et les ‘philosophies’ qui obéissent ouvertement à un type de révélation religieuse (comment appeler ça en bonne langue philosophique ?) : révélation chrétienne, par exemple, elle-même très fragmentée, révélations ‘orientales’ qui inspirent discours et écrits de milliers de ‘penseurs’ incontestables depuis des millénaires. Et comment parler d’une règle unique pour engager un tour d’horizon qui commence avec les présocratiques et qui s’étend jusqu’à Deleuze ?

Et pourtant ce livre, dès qu’on en parcourt la table, propose un choix d’une immense variété de figures philosophiques, dans l’espace et le temps, mais surtout espace de pensée qui ne se limite pas aux critères du ‘philosophiquement correct’ occidental moderne ! Cette liberté, cette indépendance, les deux revendiquées, cette curiosité, cette lucidité, les deux comme vertu philosophique, toutes vont ensemble pour un voyage initiatique sans limite(s). Cette liberté et ces coups de coeur, ce n’est pas seulement un choix d’auteurs qui ne correspond à aucun critère académique, ce sont aussi de très nombreuses annotations philosophiques, au sens plus ‘technique’, mais qui éclairent mieux, révèlent davantage, suscitent un intérêt nouveau. Et ça, c’est capital : associer une liberté de curiosité authentique et une culture de grand lecteur qui s’est donné les moyens d’approfondir. Mes propres choix, nécessairement plus hâtifs, paraîtront très ‘capricieux’ comme dirait Dantzig. Impossible d’éviter les ‘Grecs’ ; on commence toujours forcément par eux, les présocratiques dont on nous rappelle heureusement qu’ils sont des maîtres toujours un peu négligés – notamment Démocrite – et les ‘grands’ Socrate et Platon qui sont vraiment les ‘maîtres à penser’ de notre culture, indéfiniment soumis aux critiques, indéfiniment commentés, indéfiniment continués, ce qui est bien le plus extraordinaire. Car c’est moins dans la lecture de ces deux-là qu’on trouve notre pensée vivante, aujourd’hui comme par le passé, mais dans les exégèses immenses qu’ils ont provoquées, et les passions enflammées de la fameuse querelle opposant un idéalisme de ‘colombe’ (la formule est de Kant qui avait reproché à Platon l’excessive abstraction de son discours) à un empirisme capable, à la fois, de proposer à la science moderne ses formulations basiques, d’instruire une question de l’être qui encouragera les théologies rationnelles engendrées du thomisme, jusqu’à Suarez qui aurait inspiré Descartes, jusqu’à Heidegger et Aubenque de nos jours : on a beau le savoir, il faut le redire, retracer l’arche de cette architecture. Ceci, soulignons-le bien, dans un espace de plus de mille deux cents ans qui « séparent les aurores présocratiques des derniers néoplatoniciens ». R-P. Droit ne manque pas non plus de rappeler que les Grecs inventent ‘le’ politique, et mieux, la démocratie, celle qu’il faut toujours défendre et refonder, une conquête sans fin… L’ignorer, c’est non seulement manquer toute pensée possible, mais tout début valable de réflexion critique, d’approfondissement et d’éclaircissement des questions qui sont ici définies.

C’est en deux chapitres séparés que l’auteur répare un oubli coupable des ‘philosophies d’ailleurs’ (3), non seulement de l’Inde mais de l’Orient, ce qui donne, à mon avis, son plus haut intérêt à ce recueil de réflexions. À ce propos, nommer Vallin, quand ses étudiants mêmes, à Nancy, le croyaient fou, quel évènement ! S’inspirant des travaux de René Guénon, lui-même bien peu prisé en France, Georges Vallin (4) conjugua tous ses efforts à révéler la force authentiquement philosophique du védantisme indien. Je suis heureux de pouvoir citer ces lignes :  » Son Orient (celui de Vallin) n’est pas un lieu de fuite ou d’esquive… C’est au contraire un lieu d’englobement et d’intégration. Dans les commentaires de Sankara sur les Vedânta-Sûtra, le philosophe découvre l’approche intellectuelle la plus rigoureuse de l’Absolu en tant que réalité. Par définition, une telle réalité ne peut être limitée par rien. Toute forme de dualité, d’opposition ou de dichotomie s’y résorbe. Le divin n’y est plus séparé de la chair, l’esprit de la matière, Dieu créateur de sa création…. »  Bareau est également nommé qui fait oeuvre égale pour mieux faire connaître le Bouddhisme. Ces deux maîtres ont porté au grand jour cet enseignement oriental fondamental dont l’intention, R-P. Droit le rappelle justement, n’est pas « de connaître mais d’éteindre« . Et il cite Nâgârjuna : … « l’apaisement de tout geste de prise, l’apaisement béni de la prolifération des mots et des choses ». R-P. Droit leur associe un autre grand méconnu : Henry Corbin – qui fait également l’objet d’un autre chapitre – à qui l’on doit des études très approfondies sur l’Islam, le Soufisme en particulier (Ibn’Arabi) et la révélation des splendeurs du néo-platonisme persan à travers l’oeuvre puissante de Sohravardî (2). J’en profite pour rappeler que Corbin a été un des premiers traducteurs en France de Heidegger (avec Munier) et qu’il a choisi plus tard une autre ‘orientation’ et d’autres voies d’exploration de la Connaissance. Mais peut-être n’est-il pas suffisamment précisé que c’est une expérience mystique, non-philosophique au sens où R-P. Droit entend la philosophie, qui est la source, la clef de ces enseignements qui ne se séparent jamais d’une exégèse approfondie de la Révélation (védique dans un cas, mohamadienne dans l’autre), qui ne s’éloigne pas non plus d’une inspiration purement poétique tout aussi capable de s’épancher dans un verbe libéré d’entraves dogmatiques.

Il était beaucoup plus difficile encore d’aborder les philosophies qui ont précédé le moment cartésien : des ‘étoiles filantes’ sont nommées, dont une figure à ne jamais oublier non plus : Giordano Bruno, né en 1548, brûlé vif à Rome, sur ordre de l’Inquistion, en 1600. Fort tempérament, critique et surtout caustique, il est le précurseur d’une modernité scientifique – R-P. Droit le voit précurseur de Fontenelle – et mystique – précurseur de Spinoza et au-delà peut-être, d’un nouvel âge qui peine toujours à se définir entre scientisme et nouvelle religion. Une contestation virulente de l’autorité, et cette mise à mort cruelle à laquelle il se rend, seul. Plus loin, on appprend maints détails de la vie de Descartes, de Spinoza, qui rapprochent de nous cette ‘philosophie’ classique, devenue trop classique même aux yeux de nombreux professeurs. Quant à la philosophie des Lumières, c’est peu dire qu’elle est tout entière dominée par la révolution kantienne évoquée ici comme une ‘opération de la cataracte’, le mot est de Schopenhauer. C’est qu’il ne serait plus possible de philosopher, après Kant, comme auparavant : le maître de Königsberg, dans sa célèbre Critique de la raison pure, pose la « question de la possibilité d’une connaissance a priori, indépendante de l’expérience, et capable malgré tout de s’accroître par synthèse… » C’est Kant lui-même, néanmoins, qui suggère cette métaphore de la colombe s’imaginant capable de voler bien plus aisément dans un espace vide d’air ; c’est Kant qui parvient justement à critiquer ce délire de la raison pure dans des analyses fameuses et, croyons-nous, indépassées. Cependant « l’illusion de Kant, si elle existe, concernerait la pratique. Une confiance excessive dans les pouvoirs de l’explication rationnelle le porte à croire qu’il peut suffire d’analyser un malentendu pour y mettre un terme, que l’appel du vide cesse une fois que ce vide est clairement décrit comme tel, que les combats s’arrêtent si on a montré qu’ils sont vains… » Vain combat de la philosophie ? Tous les grands noms qui suivent, et pas seulement en Allemagne, devront prendre position à partir du criticisme kantien. Y compris, on l’ignore souvent, les penseurs qu’on classe souvent dans la génération romantique : Fichte et Schelling notamment, un peu plus tard, Hegel… Et quand arrivent Schopenhauer, Nietszche, c’est presque l’espace de notre pensée contemporaine qui se trouve délimitée – y compris un certain type de relation avec l’Orient, déjà chez Hegel, et surtout chez Schopenhauer, célèbre pour avoir fait connaître une certaine figure, radicalement pessimiste, du Bouddhisme. Ce qui me frappe au long de ces pages et qui en rend la lecture toujours passionnante, c’est l’association d’une grande scientificité d’analyse, d’exposé, et une liberté toute personnelle d’exploration, d’examen, de comparaison. Il serait bien long pour moi de poursuivre cet examen, d’en montrer toutes les subtilités et la richesse quasi-encyclopédique. ‘Les‘ Marx, par exemple, dans un chapitre à part, sont les différentes ‘lectures’ de Marx proposées par les intellectuels, celle d’Althusser et celle de Michel Henry, une seule fois nommé dans ce livre… Par contre, si j’en viens à l’invention de la Phénoménologie par Husserl, inexplicablement, les pages sont plus rares, sans doute parce que ce courant si novateur devra attendre ses exégètes contemporains pour prendre ses vraies dimensions. Surprenant décalage.

Au moins, la philosophie française n’est-elle pas oubliée et l’on découvre avec intérêt des grands noms jadis très célèbres et que la concurrence avec la philosophie allemande a bien marginalisés. Je me rappelle le mépris dans lequel on tenait Bergson dans les années soixante. Cette véritable faute semble réparée : l’intérêt d’une philosophie qui se « retourne vers le vécu, vers la fluidité de l’expérience intime » semble renaître. Et il y a eu la publication des cours, avec « leur extraordinaire qualité pédagogique » qui nous fait souvenir de la force de cet enseignement qui influença profondément la vie intellectuelle française avant-guerre. Puis on évoque successivement les noms de Lavelle, Gilson, Maritain, Gouhier, heureusement, mais pas un mot de Brunschvicg ! Et Maurice Blondel : sa philosophie de l’action est en rupture avec les traditions les mieux établies. Aussi « les rationalistes… virent dans sa philosophie une limitation de la raison par la foi… et les théologiens lui reprochèrent de faire du surnaturel une exigence de la nature ou un prolongement des aspirations humaines« . Problèmes qui semblent toujours d’actualité, mais qui, dans cet énoncé-là, sont passés aux oubliettes ! Enfin il y a nos contemporains les plus célèbres : Sartre, Merleau-Ponty, Foucault, Deleuze, devenus quasiment des stars de leur vivant et qui démontrent ainsi la passion, et pas seulement intellectuelle, que peut susciter l’exercice philosophique le plus savant lorsqu’il s’applique à l’analyse de faits de société vraiment cruciaux, pas seulement la lutte des classes ; l’emprisonnement des criminels, la réclusion des malades mentaux, l’homophobie, voire des engagements politiques qui poussent le philosophe à la rue – on n’oublie pas Sartre vendant la Cause du peuple à la criée ! « Foucault n’est pas lui-même » nous est-il dit : c’est que Foucault, moins que tout autre, n’érige aucun sytème, et dépayse ses lecteurs de livre en livre, déclarant lui-même évoluer si bien qu’il ne « souscrit pas sans restriction » à tout ce qu’il a écrit précédemment. R-P. Droit se permet donc d’écrire, interprétant Foucault : « La vérité n’est pas… – il n’y a que des discours historiquement repérables qui ne produisent que des ‘effets de vérité’…  » Alors, ‘philosophe littéraire’ puisqu’on n’osera pas dire ‘dilettante’ ? C’est que la pensée s’exerce aussi en littérature (on pense à Blanchot, Bataille, Artaud) comme la littérature parvient à imposer son style, plus libre, moins scholastique, en philosophie, et de façon très inédite, sans programme pré-établi. Cette liberté est encore plus évidente lorsqu’on parcourt l’oeuvre de Deleuze, lui aussi « rebelle aux classifications, mobile, multiple« . Pour moi aussi, ses maîtres-livres, Différence et Répétition, Logique du sens, et sa Logique de la sensation consacrée à Bacon sont des livres incontournables qui donnent un relief inimitable, à la fois aux questions que l’auteur choisit de traiter, mais encore à un style d’interrogation, de questionnement qui révèle en lui-même l’essence de la philosophie, le désir insatiable de connaître, de découvrir, de dépasser, toujours, la tradition. D’après Deleuze, « la philosophie n’est ni contemplation, ni réflexion, ni communication. Elle est création de concepts… Le philosophe fabrique, agence, ajuste des concepts… Un concept tente de donner consistance à un mouvement infini, sans pour autant le perdre« . Depuis Socrate, la compagnie des philosophes est dangereuse, mais hautement recommandable à qui veut prendre soin de son humanité, de son perfectionnement.

J’espère qu’on m’excusera de limiter et de raccourcir à ce point mon propos, je viens de me relire et je m’en aperçois au fil des lignes. Car tout ce qui s’y dit de tous se lit aussi aisément au fil des pages. J’ai dû m’abstenir d’en recopier un trop grand nombre et je suis évidemment moins bon pour en signaler l’intérêt d’une lecture intégrale. J’aurais peut-être dû fractionner en deux parties cette longue recension, susciter de neuves curiosités, autant pour des philosophes qu’on croit bien connaître, ou d’autres, trop méconnus. C’était une vraie surprise pour moi, et un enseignement, de découvrir Carlo Michelstaedter qui, anticipant des thèmes contemporains parmi les plus audacieux, voulait « saigner à blanc les mots« , il l’a écrit lui-même, et ceci à la veille de sa mort : « L’absolu, je ne l’ai jamais rencontré, mais je le connais comme celui qui souffre d’insomnie connaît le sommeil, comme celui qui regarde l’obscurité connaît la lumière« . C’est un homme qui voulut, à lui seul, détruire les prestiges de la rhétorique pour libérer un homme ‘flambeau’ capable de s’éclairer lui-même, et son prochain, au-delà de tous les mots. Je reconnais que, dans la démarche de R-P. Droit, ce qui attire le plus mon attention aujourd’hui, c’est non seulement cette liberté d’examen capable de faire rimer la révélation de minces détails d’existence et l’approfondissement de telle ou telle caractéristique de pensée essentielle, c’est surtout cette curiosité universelle capable d’appréhender non plus un monde divisé en cultures inconciliables, où les non-européens sont ouvertement traités de ‘barbares’, mais bien l’exploration d’un immense effort de connaissance dont il reste nécessaire de nous instruire pour progresser, augmenter peut-être les pouvoirs toujours vacillants de la science, de la sagesse, et finalement de cette paix universelle rêvée par Kant. (5)

(1) Roger-Pol Droit : La Compagnie des philosophes, Odile Jacob 2010. A la fin du livre, les sources et les références sont exactement précisées, ainsi que l’index, très complet. Par ailleurs, comme s’en explique lui-même l’auteur, La Compagnie des contemporains rapporte de nombreux entretiens parus dans différents journaux et revues, avec des philosophes, chercheurs scientifiques vivants et qui influencent le plus directement la pensée aujourd’hui.

(2) Il n’y a pas que Heidegger, comme c’est ici rappelé, qui s’extasiait auprès de Jaspers sur les ‘belles mains’ du Chancelier Hitler, la preuve que cet homme ne pouvait que manifester une haute tenue intellectuelle et morale ; il y a aussi les errements de ces intellectuels français successivement dévots du stalinisme, puis du maoisme – sans oublier le voyage à Cuba… intellectuels toujours bien vivants et … dis-traits (je pense à Sollers par exemple…) – et j’en passe…

(3) Je fauterais beaucoup en manquant de citer l’ouvrage collectif dirigé par R-P Droit : Philosophies d’ailleurs en deux volumes chez Hermann (2009)

(4) On peut se passer de lire Guénon mais on devra lire, de Georges Vallin : La perspective métaphysique, de même : Voie de gnose, voie d’amour. On aura ici une véritable initiation à la possibilité du concept ‘métaphysique’ de non-dualité. Je n’ajoute volontairement que cette petite note pour une découverte à mes yeux essentielle. Je n’avais pas caché non plus dans des rubriques précédentes que le non-dualisme exposé par Vallin est en contradiction avec la critique du monothéisme développée par Corbin (également cité dans ce livre) à partir de son étude si approfondie des mystiques musulmans, dont Ibn’Arabi surtout. 

(5) J’ajouterai seulement, et prouvant ainsi que la vitalité de la philosophie reste des plus extraordinaires, la publication de nouveaux petits manuels d’Alain Renaut : Découvrir la philosophie, en 5 ouvrages séparés (le sujet, la culture, la raison et le réel, la politique, la morale) tout juste publiés par Odile Jacob (2010)

Les routes de l’été (6) : Alechinsky à Aix

Oui, les routes de l’été, un dernier souvenir, alors que l’automne a déjà commencé. C’est une carte que je reçois d’un ami allé au Musée Granet d’Aix voir la belle rétrospective de peintures inspirées du grand Sud à Alechinsky. J’ai tant dit que je regrettais de l’avoir manquée cet été, et cet ami très proche l’a un peu vue « avec mes yeux » aussi, avec les siens d’abord pour en retirer un enseignement très personnel.

Et je le cite : Émouvant témoignage de l’incendie qui a ravagé une grande partie des Alpilles. Le peintre, amoureux des arbres, raconte ce supplice, et nous montre cette désolation. Mais de plus, tout ici est doublement mort à cause de la neige et du froid qui pétrifient toute vie ! Quel titre ! Bel hommage à la nature ravagée par les délires humains.

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L’incendie du froid, 1991-1992, photo Michel Nguyen

Est-ce bien l’intention poétique d’Alechinsky ? De la part d’Alechinsky, ancien du groupe Cobra, cela m’étonnerait. Mais c’est le propre de l’oeuvre d’art d’être reçue par chacun suivant son tempérament, son idiosyncrasie comme on dit savamment. Pourtant, en regardant attentivement cette image, un peu glacé moi-même par le témoignage de cet ami, j’éprouvai un autre sentiment, une autre interprétation naissait. L’incendie n’est pas toujours ce ravage du feu qui détruit. La littérature en fait une métaphore bien connue qui désigne non plus un anéantissement igné ou une mort douloureuse, mais une métamorphose, un complet renouveau, une renaissance. Ce que la neige et la glace, épousant de leurs blancheurs immaculées les formes de la nature, peuvent transfigurer au-delà de tout spectacle habituel, mémorié ou simplement concevable. Le noir serait ce monde ancien, primordial peut-être, matriciel, et d’avant la naissance de toute couleur : le blanc, par contre, celui d’une éclosion triomphale au monde du paraître le plus éclatant, magnifique, surhumain.

Les bordures à l’acrylique, printanières, semblent aussi prouver l’inéluctabilité de cette renaissance, de cet avenir irrépressible qui est la promesse de la vie et, heureusement, l’effacement de nos détresses. C’est tout ce que je me borne à dire au fil de toutes mes pages : contre l’évidence de ce qui nous navre et nous détruit, nous emporte et nous efface, la sensation d’une radiante présence, d’une écho minuscule mais tout puissant, je veux dire audible à qui veille, d’une aurore sempiternelle, vie et mouvement de vie, foyer d’espérance, preuve irréfutable d’amour.

Nota bene: Il y a une autre ‘route’ encore que je n’ai pa empruntée. Et c’est une amie aussi qui l’a fait pour moi. Je parle de trésors de la collection Planque (peinture moderne et contemporaine) exposés à Saint-Louis (68) par la Fondation Fernet-Branca. Un beau détour… pour qui pourra. C’est jusqu’au 24 octobre !

Juste un instant (25) : Charles Dantzig, encyclopédiste

Je ne suis plus dans la rentrée littéraire… Je l’avoue, j’attends souvent la publication d’un livre en collection de poche pour l’acheter : trois fois moins cher au moins, et dans ce domaine, malheureusement, il y a rarement urgence. Cette année par exemple, je n’ai pas acheté (je disais auparavant ‘l’encre à peine séchée’…) le nouveau Jim Harrison. C’est un auteur qui creuse beaucoup dans la même veine, c’était passionnant, et puis maintenant on se lasse. Ce n’est certes pas la sensation éprouvée à la lecture des encyclopédies de Charles Dantzig. J’avais trouvé un immense plaisir à parcourir son Dictionnaire égoïste de la littérature française (1), une galerie d’auteurs à parcourir dans tous les sens, en toute liberté, pour partager les coups de coeur de Charles Dantzig ou se scandaliser de ses jugements d’une partialité scandaleusement provocante. Cette fois-ci, il porte son regard sur le monde entier. C’est une Encyclopédie capricieuse du tout et du rien (2) et par conséquent un concert d’éclats multiples de curiosité gourmande, goulue même, qui va partout et s’attarde partout au gré des étonnements ou des surprises, avec un regard, un coup d’oeil qui bouscule l’information et l’évènement. Recette : je prends une giffle – j’en rends deux, et aux coups de poing de la découverte mortifiante multipliée d’autant d’occasions rencontrées, « par les temps qui courent », je réponds avec la fougue d’un boxeur enragé, ajoutant les cris aux coups !

Mais c’est bien vrai, c’est de connaissance qu’il s’agit, exhaustive, en accumulation de tout ce qui peut se voir et s’apprendre par la lecture, l’étude, les rencontres, les voyages, la démultiplication à l’infini de tout ce qui peut se découvrir, mesurer, aimer ou haïr, thésauriser en connaissances. Exhaustive mais surtout anarchique parce que capricieuse et s’inspirant de tout et de rien à la fois, au rythme de vagues quotidiennes. Et cette accumulation-là s’établit précisément par l’accumulation de listes touchant à tout sur tout, les dates étant même parfois notées ! La première lecture serait donc celle de la liste des listes, presque interminable, puis au choix : celles qui se rapportent aux lieux, aux pays, aux gens, aux choses, aux coutumes, aux arts, à la littérature bien sûr, aux personnages donc, aux mots, à l’histoire, aux voyages, au passé, présent, futur, et finalement, à la vie, à la mort. Informations prises partout, expériences d’innombrables voyages et rencontres, et réflexions en toute liberté après entretiens, discussions, réflexions débridées mais toujours animées par une égale passion de curiosité, je suppose, un amour de la vie et du monde entier, et de tous les hommes. Je le prends ainsi : un engagement d’amour véritable, une déclaration adressée à tous et pas seulement à soi-même puisque le caprice guide et l’individualisme le plus effréné est reconnu maître. Comme la fantaisie, et la gravité aussi, on va aimer, et tourner les pages au gré de ses propres caprices, des curiosités de chacun attisées par ce manège tournoyant de photographies amoncelées en clichés de mots – d’esprit, presque toujours, avec de la profondeur même, parfois. Il n’y a pas d’unité, je ne crois pas, rien de tel n’est voulu, mais c’est un amour de la création, donc une générosité, une immense cordialité (avec ses tendresses et ses colères, ses indignations et ses admirations) qui s’exprime au fil de ces centaines de pages. On est donc entraîné, oui, à courir, à se passionner à son tour, à prendre parti, très fort, pour, contre et c’est très vivant, enthousiasmant quand on s’aperçoit qu’on court soi-même aussi vite que l’auteur, avec lui dans ses souvenirs à lui, ou dans les nôtres, tout aussi riches finalement, et qui reviennent se mêler à cette sarabande.

Que pourrais-je citer ? Ce sera au gré de mes humeurs, suivant mes goûts et mes préférences : mes agacements ou mes approbations ? J’ai joué au critique littéraire avec mon « Houellebecq » dernièrement. Alors voici pour les critiques littéraires, un bon échantillon : Les critiques littéraires ont la déplorable habitude de penser qu’on leur demande leur avis sur les livres. On leur demande d’en dire du bien… Si j’établissais la liste de toutes les ignorances de critiques que j’ai constatées, ce livre ne suffirait pas. Critique littéraire est le seul métier que l’on puisse exercer sans savoir qui est Jules Laforgue ou Guillaume de Machaut… Tout ce que veulent savoir les critiques parisiens d’un roman, c’est « si c’est vous »… Alors, dans ces conditions : – Quelle est la meilleure critique que vous ayez eue ? – Qu’un vendeur de chez Paul Smith me dise, le 30 novembre 1999 : « C’est la première fois que je vends un pantalons sans retouches. » On devine que la liste des snobs ou des dandy sera longue, le seul à trouver grâce étant Fitzgerald pour son Gatsby le Magnique (The Great Gatsby) ! Et Cioran par contre, dans la Liste d’écrivains arrosés par leur amertume, en prend pour son grade, cité pour n’avoir trouvé « qu’un intérêt littéraire » aux grands romans de Fitzgerald. Là je suis embarrassé parce que, grand lecteur moi-même de Cioran, je sais bien pourquoi, dans cette circonstance, il en arrive à prendre le mot « littéraire » dans un sens dépréciatif. Et je partage l’avis de Cioran… Debord est également ‘arrosé’ des sarcasmes de Dantzig : il lui reproche de parler beaucoup de son suicide sans passer aux actes. Il n’est pas au courant ? Ou s’agit-il d’une note un peu trop ancienne. Mais il y a aussi de bonnes pages sur la littérature, personnages ou auteurs, et des pages encore plus cruelles sur le journalisme, cette forme moderne de prostitution. Je dis ça en passant. Vous attendez les peintres ? C’était mon espoir aussi : mais comment juger une note sur Sam Francis, à peine : C’est joli… et une page plus loin en forme de panégyrique sur les cochonneries d’un Lucian Freud ? En ai-je jamais parlé moi-même ? Cela gâte tout.

Des formules courtes mais assez fortes pour vous ébranler – dans la Liste des Français : Les Français suivent l’état comme un convoi d’infirmes en criant qu’ils sont des individualistes… Les Français ont parfois de l’esprit et aucun humour… Il y a en France une passion de la servilité dont on se rembourse par le ricanement… Les Français ont l’imagination sexuelle. Souvent ils se trompent. Comme aucun peuple n’ose les imiter, cela leur donne quand même une réputation de malins… Il faudrait préciser ceci, concernant cette passion de la servilité, et en un peu plus long : Les Français n’aiment pas la liberté, ils aiment la contestation. Et même ils la haïssent, la liberté. C’est à se demander s’ils l’ont aimée en 89, qui n’a peut-être été qu’un vent de snobisme plus fort qu’un autre. Ah, nous avons été mal éduqués par des tyrans et des élus méprisants, à quoi il faut ajouter l’admiration de la servilité injectée à tout le pays par Louis XIV. Cela, Cioran aurait très bien pu l’écrire – et Debors, si vivement critiqué, savait bien que la sédition du spectacle comme éducation de la servilité datait de Louis XIV !!! Au chapitre de l’histoire des Français, Dantzig rappelle aussi, avec le nom d’un autre tyran fameux, que l’Ogre corse a sacrifié à sa gloriole 1 400 000 Français quand le pays ne comptait que 30 millions d’habitants tandis que la Grande Guerre en a sacrifié autant, précisons : dans un pays qui comptait déjà 41 millions d’habitants. Tout cela vaut le détour – la plupart des gens ne savent simplement pas… 

Alors qu’il y est tant question de voyages, ces réserves aigres-douces, ou sages – dans la Liste des voyages : Un voyageur est souvent un collectionneur, et les collectionneurs sont souvent des gens qui se protègent pour ne pas découvrir… On part en espérant aller voir autre chose, et c’est toujours soi qu’on trouve, hélas… Et pourtant un jour il avait observé : des petits garçons qui comptent leurs centimes à voix haute en marchant vers le marchand de glaces (Venise, juin 2007). Amériques, Asie, Afrique, Europe occidentale ou orientale, il y a toujours des images somptueuses, horribles, et ces petits garçons qui vont s’acheter des glaces, résumant une humanité innocente. Moi aussi je vais soigner mes contrastes. Dans la Liste des personnes, très longue évidemment, je vous choisis des personnes… ‘effrayantes’ : les veuves de square… ‘méprisables’ : les prêtres mondains, les prudents de vingt ans… ‘légèrement répugnantes’ : une femme de soixante ans, teinte en blonde, cigarette au milieu de la bouche, qui s’accroupit sur le trottoir et ramasse dans un sac en plastique la crotte de son chien… personnes ‘réjouissantes’ parfois : un imbécile condescendant, un imposteur puni… voire ‘enthousiasmantes’ : les hommes chaleureux, les femmes rieuses, les enfants affectueux, un ami qui a du succès… et pourquoi pas, ‘exaltantes’ : les jeunes, les insolents, les gens qui seront… À propos des jeunes, curieusement, parmi les personnes ‘dégoûtantes’ : les adolescents quand, ayant passé la période brillante de l’enfance, ils déchoient. Et le génial enfant de douze ans qui avait dix-neuf de moyenne devient un niais qui en a quinze, puis quatorze, puis neuf. On ne félicite pas assez les adultes qui restent géniaux. Cela se passe de deux manières : à l’élevage intensif par les grandes écoles, où on leur apprend des tours qu’ils répètent toute leur vie à l’ébahissement des foules, ou de façon individuelle, comme ils peuvent, à coups de machette dans l’inconnu. Les premiers sont les polytechniciens, les seconds les artistes. Des incongruités ahurissantes comme dans la courte Liste de ceux qui ont bien fait de ne pas naître : le fils de George Sand et d’Alfred de Musset, le fils de Hitler et d’Eva Braun, le fils de Marguerite Gautier, la « dame aux camélias »… Rien ne manque donc : le bon goût et le (plus) mauvais !

Sans commentaire, je recopierai cette belle page qui m’a laissé méditatif. Il m’a paru que c’était mieux, bien mieux, que tout et rien mélangés : Je regarde une carotte. Ou plutôt un melon. Oui, voilà, un melon. Que cette chose est bizarre ! Sphérique, aplatie en haut et en bas (si l’on peut appeler haut ce qui dans un objet sphérique porte une tige). Et pourtant il tourne. Il tourne, et il est vert, quel vert, vert melon ? Le vert melon n’existe pas, et pourquoi ? parce que les hommes préfèrent les clichés, ces images définies par d’autres. « Bleu ciel. » Mais quel ciel ? « Rose bonbon. » Mais quel bonbon ? Le vert melon n’existe pas pour la raison supplémentaire qu’il y a trop de melons à verts différents. On pourrait qualifier le vert du melon que je regarde de vert salle de bains de l’hôtel Terminus en 1928….. Outre qu’il est de plusieurs verts, et parfois jaune, cet objet à mutiples aspects et nom unique porte sur les hanches des coutures jaunes formant des losanges. Enfin quoi, ça pourrait être des triangles, et lui, plat comme une boîte à chaussures. Alors, j’imagine, il ne se nommerait plus melon, mais birlarue ou farteuil. Tel il se nomme, tel il est, tel il reste, et l’homme croit qu’il a nommé cette chose de façon appropriée. Se nommerait-il farteuil, il resterait pourtant le même. Le mot ne fige pas la chose. Le mot désigne parfois d’autres choses, puisque ce que nous appelons du nom générique de salade est pour les anglophones « endive ».

D’un certain point de vue, plus étroitement réaliste ou utilitariste, ce travail peut paraître vain et inutile. C’est pourtant, on devrait se le rappeler, le premier travail du romancier : creuser la mine à ciel ouvert des faits de société, tous, sans choix, sans préjugé. Cela veut-il dire vraiment que tout est intéressant, mérite cet éclairage, ce passage à la loupe de l’observateur, du moraliste ? Cela mérite-t-il un tel étalage, ce grand marché de la fantaisie et du caprice, cette gesticulation qui ne serait qu’individualisme , à tel point curieux de tout et de rien qu’il n’en resterait finalement rien du tout – aucun enseignement ! Chacun s’en fera son idée. J’ai voulu en parler ici parce qu’il m’a semblé que, aux yeux de l’auteur de ces listes, tout pouvait faire sens – ces listes pourraient se multiplier à l’infini, et pour un égal résultat – et que le choix qui est fait, car il y en a bien un, fait sens à son tour, et pas uniquement pour l’auteur. Mon jugement, mon appréciation me dévisagent à leur tour, et un enseignement, qui n’était pas programmé comme tel, se détache malgré moi, contre moi peut-être, révélant les préjugés des uns ou des autres, sans doute ; et les miens, assurément. Je vais plus loin : je crois que nous dressons ces listes nous-mêmes, intérieurement bien sûr, de façon souvent contrebandière, à la fois pour nous conforter, nous diriger, nous déterminer dans cette conviction maligne qui nous intime de nous croire meilleurs, plus intéressants, plus méritants, autant de l’intérêt que nous nous portons, que de cet intérêt qu’on devrait nous porter. Nous regardons ce monde innombrable, aux diversités infinies pour qu’il nous regarde. Il ne le fait pas et nous en crevons de dépit. À sa grande vexation, le moi se rend compte que sa « petite musique » rend le même son que le moi du voisin. Il n’y a pas tant de combinaisons possibles dans la création des « personnalités », heureusement. Tous les moi se ressemblent par un point ou par un autre. C’est par ces points de contact que nous formons une espèce d’humanité. Ces listes sont probablement le cri de détresse d’un grand égoïste déçu, image se soi malmenée, inversée, culbutée, déchirée peut-être : mesurant si fiévreusement l’indifférence du monde, on ne s’en remet pas. On part en espérant aller voir autre chose, et c’est toujours soi qu’on trouve, hélas… Mais n’est-ce pas aussi une égale déchéance qui guette tous ceux qui énumèrent nos ‘points de contact’ comme autant de perditions, sans s’apercevoir que notre destin commun réside en un unique secret, bien caché et néanmoins désireux d’être connu, un secret et un salut… Mais l’esprit ne vient jamais à l’enquêteur policier ou sociologique, et rarement au romancier. Et finalement, oui, que voudrait dire ‘moraliste’ ? Ce monde est sans morale et il n’est plus pardonnable de l’ignorer. Je me reproche de l’avouer.

(1) Première publication : 2005, et au Livre de poche : 2009

(2) Première publication en 2009 et déjà en Livre de poche (2010)