Juste un instant (24) : Houellebecq, je lis aussi…

Détestant les modes, autant leurs engouements que leurs répulsions, j’ignorais Houellebecq. Je l’avais bien vu aussi passer à la télévision : nul, bafouillant et parfaitement inexpressif, aussi excitant que Modiano dans un autre registre. Et puis on m’a donné un jour son livre : La possibilté d’une île, que j’ai lu rapidement et avec un intérêt passionné. La manière Houellebecq, cette description minutieuse, désespérée, froide et pour ainsi dire clinique convenait parfaitement au sujet. Décrire l’emprise d’un guru moderne sur une poignée de paumés, et à travers cette description, porter ce regard désenchanté sur le monde contemporain. Et il y avait plus : des nuances fantastiques, une projection dans l’avenir, qui accentuaient le caractère si étrange, si dérangeant du récit tout en ajoutant à la critique sociale un relief presque terrifiant, infernal ou cauchemardesque, capable de provoquer cette fascination morbide que l’auteur semble vouloir susciter de la part de son lecteur. L’adaptation cinématographique du roman, en proposant un récit profondément modifié – le fantastique y trouve un tout autre relief, avec une autre portée suggestive – révélait par contraste les qualités exceptionnelles du roman, l’impossibilité de reproduire cette empreinte si particulière de désenchantement et d’effroi, de course à l’abîme. Le seul roman à mette en scène avec autant d’à propos la crapulerie des gurus modernes et l’ineffable, la criminelle niaiserie de leur disciples !

Dans La carte et le territoire (1), la recette semble la même – celle qui est éprouvée d’ailleurs depuis le premier roman, Extension du domaine de la lutte – mais avec une particularité qui la rend encore plus efficace. Beaucoup de personnages sont réels : ils appartiennent à la société du spectacle (télévision en l’occurence : Pernaud, Le Lay, Lepers apparaissent sous des traits proprement incroyables, de vrais ‘guignols’), du monde économique (une société comme Michelin, férocement caricaturée ), du monde de l’art (Jeff Koons et Damien Hirst évoqués clairement comme des productivistes de l’art devenu simple marchandise, mais l’écrivain Beigbeder plutôt traité amicalement…) et surtout Houellebecq lui-même, son portrait le plus fidèle penserait-on volontiers. Le drame, la tragédie soudain, c’est que le personnage Houellebecq est assassiné dans des conditions atroces : pourquoi imaginer cela ? Le vrai drame pourtant, c’est l’existence entière du personnage central, Jed Martin, personnalité totalement marginale que sa réussite d’artiste – mondialement connu, il va devenir très riche – ne préservera pas de vicissitudes toutes navrantes et qui le conduiront à abandonner peu à peu ses ‘intuitions’ et à vivre dans un isolement total. Mais les personnages sont partie d’un monde, d’une société que Houellebecq parvient à évoquer avec une maîtrise constante, une aridité de propos, de description, jusqu’aux dialogues qui parviennent à traduire cette indigence affective, cette misère spirituelle : maestria d’auteur qu’il parvient génialement à utiliser pour l’expression de ce désastre général. Il ne le dit jamais et le sous-entend toujours : Houellebecq décrit un univers d’humanité totalement désenchantée, dé-spiritualisée, dé-valorisée, ou si l’on préfère : dénuée de tout ‘romantisme’, c’est-à-dire de tout sentiment, parce qu’entièrement soumise à l’économique, à l’égoïque (on n’ose même plus parler d’égoisme tant la valeur morale semble s’en être absentée !) qui se dévoie complètement par soumission systématique à tous les faux-semblants du ‘poliquement correct’ – à comprendre étymologiquement : dans la définition acceptée par toute une société de ce qu’il est convenu de ‘paraître’ en toutes circonstances, en régime d’activité psychologique ou sociologique. Si tout est faux, si tout ‘esprit’ est absent – ce qui est hautement revendiqué par la ‘culture’ contemporaine – alors un dessèchement se produit, une désertification que le récit de notre auteur rend manifestement visible, sensible, au point qu’on en éprouve un malaise diffus, qui devient peu à peu douloureux, insupportable. D’où des réactions de rejet de la part de critiques, de lecteurs littéralement indisposés : normal, mais il faudrait porter à notre tour un regard plus distancié, ne pas être gagné par cette angoisse sourde et omniprésente qui habite ce monde crépusculaire. Dans le roman de Houellebecq c’est presque toujours l’hiver et la nuit sur Paris…

Alors oui, la carte et le territoire ; et lorsque la représentation domine, aveuglante et aliénante, la carte est le territoire, bien plus belle, bien plus intéressante. Ce constat, Houellebecq va l’écrire en grandes lettres majuscules (page 82). La fortune artistique de Jed Martin viendra de là : il va reproduire des cartes Michelin, photographier, puis peindre les objets et les situations les plus prosaïques, les hommes et les femmes des métiers les plus humbles ou carrément ‘modernes’ – entendre par là, entièrement dénués de panache, de poésie… Suivez mon regard : je prends une pelle et je décrète que « ceci est une oeuvre d’art » ; je prends aussi « le parti-pris des choses » ; et bien entendu je me passionne pour mon corps (« je ne suis que mon corps » n’est-ce pas ?) que je reproduis indéfiniment sous le masque de toutes les flétrissures imaginables, résultante fatale, finale, de cette insignifiance et de cette fatigue de vivre invincible qui présage des naufrages de la vieillesse et de la mort. Dans son article du Monde des Livres (daté du 03.09.2010) Raphaëlle Rérolle compare fort justement la manière de Houellebec à celle du peintre américain Edward Hopper : « outils du réalisme au service non pas de la réalité proprement dite (ce qu’il finissait par peindre n’était jamais ce qu’il avait eu sous les yeux), mais un état d’esprit, une idée de la réalité… » La carte plutôt que le territoire, quand l’esprit s’est absenté. J’ai souvent cité Balthus pour signaler son message précisément écrit à l’inverse : figurant au loin ou en filigrane un mystère, un secret d’exhaussement. Comparons le ‘fantastique’, voire même le ‘pervers’ d’un Houellebecq ou d’un Balthus, ce sera toujours d’un côté le monde enchanté que nous pouvons imaginer, et de l’autre, ce monde décoloré et sinistre que nous pouvons aussi constater. Question de lecture, d’interprétation, de choix éthique autant qu’esthétique.

Il y a pourtant de beaux moments d’humanité, je pourrais dire par opposition à mon propos précédent, d’humanisme, dans cette sombre histoire. La rencontre avec Olga, la femme aimée à laquelle il ne sait pas ‘se déclarer’ et qu’il laissera partir très loin de lui quand une promotion la rappelera dans son pays d’origine. Elle est russe, elle a du tempréament et elle a encore le goût des saveurs et des plaisirs, même si c’est au travers du prisme des préjugés que nourrissent tant d’étrangers sur la ‘qualité de vie’ française, celle qu’elle décrit dans les guides (Michelin, entre autres…) dont elle a la responsabilité éditoriale. Et lorsque Jed lui avoue ses souffrances, elle le console : « pauvre petit Français… » eh, oui. Mais il y a plus beau : la mère de Jed Martin s’était suicidée lorsqu’il était tout jeune, et son père s’en était fort peu occupé. Pourtant celui-ci, quelque temps avant sa mort, s’épanche et se confie à son fils avec des mots d’une poignante sincérité. Il raconte la rencontre et les premières années avec la mère si belle, l’amour, puis la dépression incompréhensible, le suicide : il raconte aussi ses espérances de jeune architecte, ses ambitions mêmes de jeune homme idéaliste peu à peu usées et déchues, nées, précise-t-il, d’une lecture contagieuse de William Morris (vous connaissez ? ruez-vous sur Wikipedia…) et c’est très émouvant un père et un fils qui se parlent ainsi dans un tel roman. Le père pourtant choisira à son tour le suicide, l’euthanasie à Zurich, ses cendres dispersées dans les eaux du lac où elles serviront de nourriture aux carpes brésiliennes, au grand dam des association écologiques. Chez Houellebecq , ce genre de remarque vous en fiche un coup : ça ne tarde jamais à grincer et, sûr, ça fait mal aux dents !

Je suis ressorti de cette lecture quasiment malade mais c’est parce que l’image ici fonctionne comme telle : portrait d’un homme, d’une société. Il m’est même venu en mémoire quelque chose comme le sentiment éprouvé il y a fort lontemps à la lecture de L’étranger de Camus. Un bref roman qui devait provoquer aussi un malaise tenace, mais dont on connaît bien le sous-entendu philosophique. Une telle intention, je crois, est absente de l’oeuvre littéraire de Houellebecq. Le roman de Camus était fort court ; celui de Houellebecq s’étend sur plus de 400 pages et les annotations de manquent pas, je l’ai dit, autant descriptives que psychologiques, qui doivent nous dépeindre avec une extrême minutie le délabrement d’une société, au dedans comme au dehors, même par la description d’un village à l’urbanisme entièrement rénové pour complaire aux critères touristiques modernes, eux-mêmes codifiés par les règlements des Monuments Historiques. Houellebecq moraliste ? Non plus, ou du moins pas comme par le passé où le mot prenait tout son sens : sociologue donc, ou ethnologue, dans un espace littéraire toutefois où la liberté de choisir telle ou telle couleur, de s’apesantir sur telle ou telle circonstance – Houellebecq décrit beaucoup, c’est vrai, un rapport aux objets qui deviennent presque plus humains que nous : son chauffe-eau crachotant, ses appareils photographiques d’une technicité qu’il détaille avec volupté , son Audi impeccable de bourgeois arriviste – zoologue, puisque des chiens passent aussi par là, aux destins aussi malheureux que celui de leurs maîtres.  Alors il faut ne pas conclure : aimer ce bel objet littéraire suivant le ‘plaisir’ comme on dit encore, même bien particulier, qu’on aura pris à le lire, ou bien faire comme cette amie qui m’avait refilé son exemplaire de La possibilté d’une île avant d’en avoir fini la lecture. Au moins, Houellebecq, à ce titre est un auteur qui compte et qu’on n’oubliera pas. De qui d’autre aujourd’hui pourrait-on en dire autant ?

(1) Michel Houellebecq : La carte et le territoire, Flammarion 2010

Sur le moi, la question, versus oriental

Publié dans Connaissance du matin le 26.09 2008

Un des tout derniers livres parus traitant de la question avait pour titre annoncé : le Soi et la querelle opposant Brahmanistes et Bouddhistes, et il est paru, je ne sais pourquoi, sous le titre général : Comment la philosophie indienne s’est-elle développée ? (1) Après un rappel très appronfondi des thèses opposées, et des critiques réciproques, qui constituent effectivement le fond de cette pensée indienne, Michel Hulin offre un résumé du débat : Les uns et les autres butent sur une réalité dont ils ne parviennent pas vraiment à rendre compte sur le plan conceptuel : celle du sujet individuel ou du moi fini. Celui-ci, d’un côté, “pense” ou, en tout cas, s’efforce de penser selon la vérité… Mais en même temps, il se sait limité, conditionné et périssable… Il est donc une sorte de contradiction vivante, quelque chose qui, au fond, ne devrait pas exister… Cette déchirure dans l’unité du sujet, bouddhistes et brahmanes s’accordent pour l’appeler “souffrance”. L’individu est “souffrance”. Lui qui porte “le fardeau de la souffrance” ne peut le déposer qu’en se débarrassant, pour ainsi dire, de lui-même…

Reste qu’au départ c’est bien cet ego qui porte le projet de dépasser toute souffrance. On conçoit alors que deux voies distinctes puissent s’ouvrir devant lui… il peut chercher à se concentrer sur ce qu’il éprouve comme déjà éminemment positif en lui (la pure connaissance de soi…) en éliminant tout le reste par l’ascèse et la méditation – et c’est la voie brahmanique. Ou bien il peut considérer ces îlots de positivité à l’intérieur de lui-même (l’impression d’être une personne qui maintient son identité…) comme des caricatures de la plénitude à laquelle il aspire. Il cherchera alors à les réduire afin que l’in-forme de la Réalité ultime (le nirvana) advienne à leur place – et c’est la voie bouddhique.

Toutes deux partent d’une même intuition : celle d’être une pure lumière de conscience mais ressentie, d’un côté, comme offusquée par la relative opacité d’obstacles matériels (corps, organes) et, de l’autre, comme diluée, défigurée… par les multiples reflets dans lesquels elle se disperse (structures et formations mentales). Deux logiques antagonistes… les brahmanes sont portés à voir dans les pratiques spirituelles du bouddhisme une entreprise d’anéantissement systématique de soi… de leur côté, les bouddhistes sont toujours enclins à interpréter la méditation brahmanique sur le ‘moi’ (atman) comme un culte narcissique de soi débouchant sur une véritable autodéification.

La question, on le voit, est bien celle de l’identité, même celle de l’irrécusable ‘restant’, s’il en est un, comme on le conçoit versus occidental : une identité stable, permanente, irréductibe ; le Soi upanishadique qui se décline en autant d’identités personnelles liées aux conditions et destiné à Se re-connaître ; une Réalité transcendante qui englobe tout au point de paraître ‘rien’ (à la définition des conditions), “trahie” par le désir qui engendre, toujours et inéluctablement, la souffrance. D’un côté, une “parfaite plénitude” ; de l’autre une “pure vacuité”. M. Hulin imagine que ces deux catégories d’hommes, marchant en directions opposées, vont finalement se retrouver puisque la terre est ronde – puisqu’une seule entité est envisageable ”sans second” ! – ou parce que le silence de la paix et de la cessation de la douleur qui les convoque tous, va les réunir dans une seule unanimité. Dans son livre sur La Mystique sauvage (2) qui traite des différents cas d’éveils hors traditions, de leurs étonnantes similitudes, jusqu’à ce jour (le cas Jourdain est évoqué), Michel Hulin avait déjà esquissé une définition de cet obstacle philosophique : l’illumination sauvage (le mot est de S. Jourdain), si convaincante en elle-même, ne révèle rien du ‘miracle’ de sa manifestation et garde tout son mystère.

Ce débat n’a pas de fin et il retentit toujours à l’intérieur des écoles fidèles aux écritures traditionnelles. Notons aussi qu’il oppose, à mon avis sous la même figure de contradiction, les sectes et sous-sectes qui s’affrontent dans chacune de ces deux orientations. Au passage, je tiens aussi à faire savoir que l’occidentalisation de la philosophie indienne, universitaire, par exemple l’introduction de la Phénoménologie, n’a guère contribué à clarifier la question. Par contre, chez les maîtres contemporains, plus atypiques, on trouve un traitement plus original et plus neuf, tenant compte à la fois de l’aporie, et tentant de la dépasser existentiellement, au coeur de l’expérience vivante et personnelle de connaissance, de purification et de libération de soi. Je redonnerai vie, et vigueur, à ce débat en citant deux représentants de cette actualité : des maîtres également nourris de tradition brahmanique et bouddhique, qui me semblent parvenir à exposer sans déguisement l’aporie indéfectible à jamais présente au coeur du débat et à la dépasser par leurs propositions de vie. Nisargadatta Maharaj d’abord (1897-1981), qui a été traduit en français et se trouve essentiellemnt publié par les Deux-Océans (3). Ce petit résumé, limité à quelques mots-clefs en dira long :

Discours : Faites très attention. Dès que vous commencez à parler, vous créez un univers verbal, un univers de mots, d’idées, d’abstractions et de concepts qui s’entrecroisent et sont interdépendants et qui, de la plus étonnante des manières, s’engendrent, se soutiennent et s’expliquent réciproquement mais qui, malgré tout, sont dépourvus d’essence comme de substance, ne sont que de simples créations mentales. Les mots créent des mots, la vérité est silencieuse.Ecritures : Ceux qui ne connaissent que les écritures ne connaissent rien. Connaître, c’est être.Les religions transcrites ne sont qu’entassement de verbiage.

Eveil : Je suis éveillé parce que je n’imagine pas.

Existence (séparée) : C’est la réflection dans un corps séparé de l’unique réalité. Dans cette réflexion le non-limité et le limité sont confondus et pris pour la même chose. La suppression de la confusion est le but du yoga.

Comme vous êtes fasciné par les noms et par les formes qui sont, par nature, distincts et divers, vous faites des distinctions, ce qui est naturel, et vous séparez ce qui est un. Le monde est riche dans sa diversité, mais que vous vous sentiez dépaysé et effrayé est dû à un malentendu…

Imagination : Toute existence est imaginaire…Rien, sauf votre propre imagination, ne peut vous troubler… Tout est imaginaire, même l’espace et le temps.

Mémoire : La perception suppose la mémoire… Perception, imagination, espoir, anticipation… tous sont des réponses de la mémoire.

Il n’y a rien de mauvais dans la mémoire en tant que telle, ce qui est faux, c’est la préférence basée sur le jugement. Souvenez-vous des faits, oubliez les opinions.

Témoin : Les sensations, les pensées et les actes défilent devant l’observateur dans une succession sans fin qui laisse des traces dans le mental et donne une illusion de continuité. Un reflet de l’observateur dans le mental crée la sensation du ‘je’ et la personne acquiert une existence apparemment indépendante. En réalité, il n’y a personne, seulement l’observateur qui s’identifie au ‘je’ et au ‘mien’. Le témoin est le dernier vestige de l’illusion, le premier aperçu du réel. Dire : “Je ne suis que le témoin” est à la fois vrai et faux ; faux à cause du ‘je suis’, juste à cause du témoin. Il est préférable de dire : “Il y a le regard-témoin.” L’instant où vous dites “je suis”, l’univers entier naît, en même temps que son créateur… Il ne peut y avoir d’univers sans témoin, il ne peut y avoir de témoin sans univers.

En réalité, il n’y a qu’un seul état ; quand il est dénaturé par l’auto-identification, il est appelé une personne ; quand il est coloré par la sensation d’existence, c’est le témoin ; quand il est incolore et illimité, nous l’appelons le Suprême.

Et UG, maître indien récemment disparu, ‘éveillé’ atypique, marginal, chez qui la même difficulté, si l’on préfère, la même ambivalence, se trouve énoncée dans une langue dont la force et la pertinence du témoignage sont à retenir (4) Le mental est un mythe, c’est même le titre de son premier livre traduit en Français ; autrement dit : La pensée n’a aucune réalité, et pourtant elle est bien là, elle fait partie de la vie, et c’est dans la nature du mental de créer une dualité là où il n’y en a pas ; même : il n’y a personne ici en train de parler. Du coup, la contradiction, littéralement, se trouve affirmée. D’une part : il n’y a rien à comprendre, et d’autre part : dès qu’on a compris, on en a fini une fois pour toutes… Comment se servir du mental, de la pensée, pour flouer le mental ? Pas de logique, pas d’affirmation, pas d’interprétation littérale de ce qui est dit là, rien de ce qui conforte une pensée : une contradiction systématique par contre, l’imprévisible, parce la vérité est un mouvement… une acte pur… une réponse de l’organisme. Et qui se délivre au juste, qui est délivré, sans personne à libérer – on est bien dans la probématique orientale : La libération ne consiste pas à trouver des réponses mais à rendre possible la dissolution des questions… Si la totale connaissance collective et l’expérience de l’homme sont rejetées, reste un état primordial, vierge, sans être primitif… Il n’y a pas de transformation, radicale ou non, d’une entité qui n’existe pas… Vous êtes le monde : c’est votre état naturel irréductible à toute formulation… Dans ces conditions, si les pouvoirs aliénants de la pensée ont été neutralisés, en partie, par cette seule pensée à valeur fonctionnelle qui fait partie aussi du monde, une mutation peut se produire, de nature biologique, on ne sait au juste, qui engendre un état de non-connaissance, non-expérience même, favorisant néanmoins le déclenchement de la bonne réponse, y compris mentale, mémorielle, pour répondre à la situation, avant de se résoudre dans le silence.

En réalité, se comprendre soi-même n’exige pas la simple accumulation des données, mais un saut quantique… UG est au plus près de la résolution bouddhiste mais il sait en même temps qu’un certain usage de la pensée, et pas seulement pragmatique, est nécessaire. Seulement, il ne faut pas qu’une continuité s’établisse comme les réseaux de la pensée et de la mémoire poussent toujours à la reproduire. A mon avis, le problème reste entier : s’il m’est reproché d’utiliser la logique pour assurer la continuité de la structure séparative… je ne vois pas comment une logique peut finalement m’en défaire – à partir de quel constat ? et quelle logique ‘naturelle’ quand la logique est si éminemment humaine (et culturelle) de conception ? Mais voilà son point d’orgue : Le point de référence, le “je” ne peut être éliminé par un acte volontaire. C’est là votre programme génétiquement prémédité – votre ’script’. Se libérer de cette misérable destinée génétique, rejeter le script, exige un formidable courage. Vous devez tout balayer. Votre problème n’est pas d’obtenir quelque chose… mais de rejeter tout…Cela exige une valeur qui prime le courage car elle implique le surgissement du grandiose, de l’impossible !

Assis là, les yeux ouverts, la totalité de mon être est dans les yeux. C’est une formidable vista-vision en présence de tout ce qui se passe… Le regard est si intense, si libéré des distractions que les yeux ne cillent pas et il n’y a pas de place pour un “je” en train de regarder. Tout me regarde, pas de vice-versa. Ce qui est vrai de la vue, se vérifie pour les autres sens, chacun ayant un cours indépendant qui lui est propre. La réponse sensorielle qui affecte tout l’environnement n’est ni modifiée, ni censurée, ni coordonnée ; elle a tout loisir de vibrer dans le corps. Il y a une sorte de coordination qui survient quand l’organisme doit fonctionner au profit de l’effort nécessaire en présence d’une situation donnée. Les choses retrouvent ensuite leur rythme indépendant et déconnecté… Quand on voit cela clairement, il n’y a ni rejet, ni renoncement… C’est la recherche qui vous trouble… Quand on supprime le désir des désirs, ils sont tous sans importance.

On peut dire que la tradition orientale épuise, littéralement, le sujet (de la question). C’est surtout l’illustration de l’impossibilité d’une non-dualité, et particulièrement de son discours. C’est pourtant celui-ci, interchangeable, qu’on trouve sous la photo de tous les pseudo-gourous qui se disputent la Toile. Le miracle permanent de ‘ce qui est’ se traduit par la double visée de l’Un pur et/ou de l’Un en Deux ; c’est à dire le miracle de la conjonction (un mouvement et un repos) ou miracle du secret (indicible, irréductible, inexplicable comme tel). Je puis ajouter autant de détails que je veux, conceptuels et relevant tous de spécifications logiques, je ne fais que décrire ‘cela’. Simplement je n’élude rien, je fais tourner mon bien : être-vivant-conscient. Je le dis librement, oui, tandis que la Vérité et la Vie se trouvent lovées au coeur de l’instant, à peine voilées… Il ya une évidence, je dirai cartésienne tant le philosophe français a su dire mieux que personne cette irrécusable impression, de l’ego présent en réalité et unicité. C’est cette impression-là qui est au coeur du débat oriental, cernée ou nommée avec plus ou moins de bonheur, de précision ; impression qui n’est pas non plus dissoute par l’illumination sauvage, notons-le bien. Il me faudra reposer la question de la ‘dualité’, y insister encore, et répéter. (5) (6)

(1) Mais c’est pour dire que la question du Soi est bien centrale, et qu’elle commande toute l’évolution de la pensée indienne. Je renvoie donc au livre de Michel Hulin bien évidemment sous-titré : La querelle brahmanes-bouddhistes et, pour une étude récente centrée sur le Bouddhisme, à Bernard Faure : Bouddhismes, Philosophies et Religions, Champs/ Flammarion 2000.

(2) La mystique sauvage ; Michel Hulin, PUF, Perspectives critiques 1993

(3) Je fais toujours référence à Je Suis, livre traduit et adapté par Maurice Friedmann, le plus fidèle à mon avis. Je pense même qu’on doit à Friedmann, ex-disciple de J. Krishnamurti, toute la pertinence de ces entretiens, qu’on ne retrouve nulle part ailleurs. Tous les livres de Nisargadatta sont aux Deux-Océans. Sois, publié un peu plus tard, montre l’évolution de la ‘pensée’ de Nisargadatta concernant la notion cruciale de témoin. PS : Et je citerai d’autres lectures encore prochainement, concernant aussi le fait que la perspective ‘occidentale’ a évolué, curieuse maintenant des réponses ‘orientales’… C’est très nouveau.

(4) Le mental est un mythe, traduit par Paule Salvan en 1988 et publié aux Deux-Océans, fit beaucoup de bruit… Nous avons tous couru à Gstaad interroger le maître, c’était piquant, mais quelle leçon de vie… et de dialectique. Je ne suis pas arrivé à le ‘coincer’ dans ses contradictions et je me suis fait traiter de ‘philosophe français’ ! Mais enfin comment concevoir un être de pur instinct déjouer la pensée dont il est par ailleurs seul responsable ?

(5) Ce qui fait le contenu de ce blog Jeudemeure ouvert à la mort de Stephen Jourdain…

(6) Quant aux nouveaux venus de la bonne nouvelle orientaliste (comme on a pu appeler des peintres … ‘orientalistes’ simple question de mode !) le dernier en date qui nous vient d’Amérique, Robert Spira actuellement à Paris, répète l’antienne : L’expérience n’est pas divisée entre un sujet qui perçoit, c’est-a-dire une entité “je”, et un objet perçu, un autre, ou le monde. L’entité qui semble séparée, et l’objet qui semble être séparée, autre ou le monde, se révèlent être de simples concepts que la pensée superpose sur la réalité de l’expérience. Et si nous cherchons la réalité de toute expérience, nous ne trouvons que la Conscience. Ou plutôt, la Conscience ne ‘trouve’ qu’elle-même. Lorsque la pensée qui divise surgit, La Conscience-Toujours-presente semble être logée dans le corps ou être le corps.

Avec cette croyance initiale de limitation et de localisation, la Conscience ou la Présence semble être voilée et ainsi, sa nature qui est bonheur et paix semble être perdue. Cette perte apparente est connue comme la ‘souffrance’. Son synonyme est la quête du bonheur et de la paix.

La quête du bonheur et de la paix n’est pas l’activité d’une entité imaginaire séparée. Cette quête est cette entité même. Lors de nos rencontres, nous observons lucidement et simplement la nature de notre expérience. En d’autre termes, nous allons directement à la vérité de notre expérience, à la vérité de ‘ce qui est’, et ‘à partir de là’ si l’on peut dire, nous explorons toutes les croyances et, de façon plus importante, tous les ressentis concernant l’apparence des choses.

Nous observons toutes les croyances et les ressentis que nous tenons comme étant la nature de notre expérience. C’est tout. Nous n’avons aucun dessein concernant le mental, le corps ou le monde. Dans cette contemplation aimante et désintéressée, nous voyons au delà des concepts avec lesquels le mental semblait fragmenter l’expérience en entités séparées, objets, personnes, monde.

La réalité de l’expérience est rendue à elle-même, nue. En fait, la réalité est toujours et seulement telle qu’elle est, quoique la pensée puisse imaginer. Néanmoins, à présent cela est ressenti et vécu comme tel.

Sur le moi, la question, versus occidental

Publié dans Connaissance du matin le 11.09 2008

En dépit des efforts méritoires de nos ‘anthropologues’, la question du moi n’a pas été évacuée de la philosophie occidentale et les publications fleurissent, les plus fréquentes dans les registres classiques de la philosophie chrétienne, de la phénoménologie ou des philosophies de l’esprit, celles-ci bien mal nommées puisqu’il s’agit d’athéismes déclarés. Cela va même jusqu’à l’inscription de cette question au programme du concours d’entrée aux grandes écoles scientifiques, une blague de potache sans doute, puisque l’étude porte sur St Augustin, Musset (Lorenzaccio !) et Leiris – bien sûr, c’était à la rentrée 2008. C’est assez prouver qu’il s’agit moins d’initier des apprentis-chercheurs aux arcanes de cette question que d’entraîner nos futurs athlètes intellectuels à la dissertation. C’est aussi se limiter à l’exploration d’une dimension psychologique, où la littérature a beaucoup dit… Mais St Augustin !? J’y viendrai puisque j’ai retenu pour cette note deux points de vue, deux ouvrages récents qui proposent recherches et réflexions passionnantes, et qui renverront une fois de plus à Michel Henry ; qu’il me soit permis d’insister sur la lecture des entretiens et conférences publiés dans Auto-donation, réédités par Beauchesne en 2004, les livres choisis étant : Le moi et la chair, introduction à l’ego-analyse, (1) de Jacob Rogozinsky (Cerf 2006) et Archéologie du sujet : naissance du sujet (premier volume, le second étant paru depuis) d’Alain de Libera (Vrin 2007). Et on attend des volumes 3 et 4 annoncés…

L’intérêt premier du livre de Rogozinsky se trouve dans la critique radicale des thèses de Heidegger et de Lacan qui ont pris une place si prépondérante dans la culture actuelle. D’abord Heidegger, qui évolue d’une égologie de la singularité à ce que Rogozinsky appelle une thanatologie, parce que la passivité analysée par l’auteur de Sein und Zeit débouche sur la découverte, et de l’aliénation originelle du Dasein, hors de l’Etre qui le fonde, et de la certitude de mourir. C’est une copie perverse de Descartes : ‘qu’il me trompe autant qu’il voudra, il ne saurait faire que je ne sois pas’ devenu ‘que je meurs prouve irrécusablement que je vis, maintenant…’ Mais toutes les critiques de Heidegger ont déjà été écrites et l’on sait trop aujourd’hui que c’est la dérive de cette notion de passivité (ou de facticité) qui a peut-être favorisé son adhésion au nazisme. A. de Libera fait aussi le procès de cette théologie dévoyée, et Henry (repris d’ailleurs par Rogozinsky) a fort bien montré que ma mort, en s’inscrivant à l’horizon du monde (et donc dans des concepts du réalisme objectiviste) loupe ma vérité première de vie en auto-donation. ‘Moi’ comme précédant de tout ce qui existe – me suis-je permis d’écrire dans ce même blog. Le cas de Lacan est d’un abord plus facile puisqu’on sait depuis longtemps déjà que la psychanalyse n’est ni une science ni une philosophie. Chassé l’effet de mode, il ne reste rien, que des bavardages de salon, un commerce lucratif et l’entêtement des ignorants. Rogozinky localise cette défaite (qui conduit aussi à une thanatologie) à la ruse du signifiant incapable de signifier le sujet lui-même sans référer à un autre signifiant qui est l’Autre irréductible, soit le Désir. On ne dira donc plus “je est un autre” mais plutôt que l’Autre est celui qui dit ‘je’… Je ne sors pas du procès indéfiniment récurrent de l’aliénation. C’est encore une incompréhension de Descartes, mais aggravée cette fois d’une théorie du langage aussi complexe que séduisante, car le langage y rend le plus bel hommage qu’il pouvait se rendre à lui-même par la bouche de Lacan associant Freud à Saussure. A la recherche du ’sujet vrai’ dans un premier temps, de sa parole trop près de la vive voix d’un sujet singulier… d’un moi capable de prendre la parole… Lacan arrive à ceci : … l’ex-sistence qu’il attribue à la chaîne signifiante et la ‘relation extatique à l’Autre’ qu’elle implique vont lui permettre d’accorder au signifiant une priorité absolue sur le sujet, d’aliéner le sujet au signifiant, d’éliminer du sujet la moindre trace de subjectivité vivante pour le réduire à un ‘sujet sans ego’. (pp 77 et 78, je précise cette fois tant cette audacieuse démonstration mérite d’être lue en entier.)

Jacob Rogozinsky, au terme d’un patiente enquête, va jusqu’à toucher le secret, en partie du moins, ce qu’il appelle le ‘restant’ : le restant est l’intouchable de mon toucher, mais aussi l’invisible de ma vision, l’inaudible de mon écoute : jamais je ne pourrai le saisir dans une intuition, jamais je ne le rencontrerai dans le monde comme un élément parmi d’autres de mon expérience quotidienne. En cela il rejoint même les critiques de M. Henry qui reprochait à la Phénoménologie d’aboutir à la restauration d’un ‘objectivisme’, objectif manqué par Husserl lui-même qui se l’était pourtant assigné au départ des Recherches logiques. C’est que la langue nous y entraîne malgré nous, entraînée elle-même par l’expérience naturelle de l’empirie quotidienne et de ses interprétations abusivement affirmatives. Après avoir rendu justice à Descartes – relecture, toujours, de la Deuxième méditation et dépassement du stade de la lecture husserlienne pour une lecture henryenne – il s’applique à redonner sens à la découverte cruciale de ce qui différencie un videre d’un videor : videre… soit la vision d’une chose qui se présente comme une réalité existant en dehors de moi… videor… dans l’expérience de se sentir voir, entendre ou toucher. Cette fois nous avons rejoint l’antécédent absolu, et la passivité définie est bien celle d’une auto-affection de la vie absolue. Mais s’il est possible de trouver ma véritable identité dans la part intouchable du restant (du videor), il est encore plus salutaire de lui conserver sa part de mystère, d’inaccessibilité, d’indicibilité. Rappellant les expériences unitives d’un Maître Eckhart et d’un Shankara – qui ne sont ni monisme ni solipsisme mais relevant d’une synthèse supérieure – il propose une nouvelle définition de l’enstase (on se souvient que c’est Mircea Eliade qui avait introduit ce concept dans notre culture) en précisant qu’il désigne ainsi un retour à l’immanence, l’exact opposé de cette transcendance extatique qui nous jette au dehors de nous-mêmes. Ici le mot ‘in-’ doit s’entendre dans un sens actif : l’in-stase est une mouvance qui réinsère le restant dans mon champ d’immanence, tout en marquant un irréductible écart entre lui et moi. Il précise le plus essentiel en soulignant : … l’instase est plus difficile à décrire que le jeu de la défiguration et de la transfiguration : parce qu’elle impose une limite au décèlement et préserve toujours sa part d’énigme, et aussi parce qu’elle est absolument singulière, elle met en jeu ce qu’il y a de plus singulier en chaque ego – son rapport au restant – et modifie ce rapport d’une manière chaque fois différente. Rogozinsky parvient tout à fait clairement à exposer le jeu de l’identité et de la différence – et rappelez-vous Silesius : “Tout est un jeu que la Déité se donne” – et à ouvrir le champ possible, illimité, d’une parole qui est poésie, certainement ; qui peut être philosophie, encore, quand on choisit de désigner plutôt que prouver ou taire. Respect de l’aporie et de l’amphibolie, sans quoi on manque tout.

A. de Libera fait l’inventaire savant, fascinant, et gourmand aussi ’des’ philosophies du Moyen-Age – en s’adressant à des lecteurs qui semblent doués d’une érudition phénoménale, qui lisent grec et latin, connaissent leur Heidegger sur le bout des doigts comme les thèses de philosophie de l’esprit ou les grammaires de logique contemporaine – sans parvenir à nous faire oublier que telles philosophies se développaient toujours comme ancillae theologiae, servantes de la théologie ; naguère un J-F Revel les exécutait en une demi-page dans le cours de son Histoire de la Philosophie ! C’est que ce sont des philosophies ‘grecques’, au sens péjoratif de ce mot même, c’est-à dire conceptuelles, ces arcatures gothiques (je renvoie au célèbre livre d’Erwin Panofsky) destinées à soutenir la révélation chrétienne traditionnellement réputée pour être scandale à l’intelligence. Je suis dans les clichés ? Pas tant que ça : telle philosophie ne sera répudiée qu’aux temps de Pascal ou de Madame Guyon qui reviennent, et avec quelle éloquence, et quelle notoriété en dépit des condamnations, à une mystique de l’affect originaire, pas encore, loin de là, l’auto-affection d’un M. Henry, mais épreuve de l’Autre plus typiquement augustinienne, lui-même d’ailleurs ni philosophe ni scholarque, en révélation personnelle, une auto-révélation. C’est Kant qui remettra les pendules à l’heure avec sa critique systématique d’une raison ‘pure’ et sa relégation de toute croyance à la catégorie, au mieux, d’un postulat de la raison ‘pratique’, parce que dans ce domaine on ne ‘prouve’ pas. Je me suis risqué moi-même à des considération sur ‘désigner-prouver’, et encore, dans le domaine de l’art où la démarche est plus évidente, espérant montrer qu’on était toujours loin d’en avoir fini avec cette question – à moins d’adopter le point de vue d’un athéisme déclaré, évidemment. Mais c’est bien de concepts qu’ils s’agit si l’on s’introduit dans la démonstration libérienne. Ne fuyez pas, je vous prie !

Je vais m’en tenir à l’examen de ces deux concepts-clefs, attributivisme et périchorèse, qui résument tout l’effort et toute la science d’Alain de Libera dans ce livre. Le querelle de l’attributivisme, avec ses mille rebondissements, reflète la difficulté d’attribuer à l’homme des qualités qui ne sont qu’à Dieu, ou inversement : querelle de concepts plus que querelle d’idées, en réalité un unique problème sous-tendu, celui de la christianisation des concepts grecs, plutôt même de leur réinvestissement (c’est Augustin qui y parviendra) dans une autre dimension (trinitaire) de la définition de l’homme en regard de l’indéfinition de Dieu comme pure essence. Ici nous jonglons avec les concepts, et pour donner plus de sel à cette comédie intellectuelle, on court de la langue grecque à la latine, des auteurs grecs aux auteurs latins, des Païens aux Chrétiens et, ce qui est un comble, des antiques aux contemporains, Heidegger bien sûr, mais aussi les maîtres-penseurs bien de chez nous : Deleuze, Foucault et alii… On en arrive là : L’archéologie du sujet peut répondre à la question d’Augustin… comprendre une vérité fondamentale de la théologie trinitaire, à savoir précisément que les perfections divines… ne sont pas en Dieu comme dans un sujet ; que, parce qu’il n’est pas un corps, Dieu n’est pas le sujet de sa grandeur et de sa beauté, car celles-ci ne sont rien d’autre que lui-même ; que l’attributivisme est fondamentalement inadéquat pour penser et dire “l’être admirablement simple et immuable” qu’est Dieu, et qu’il est aussi inadéquat pour penser et dire ce qu’est l’âme humaine. Belle découverte : l’attributivisme, que ce soit relativement à l’être de Dieu comme à celui de l’homme, incarcère l’un et l’autre dans des catégories, des genres qui sont bien plutôt ceux des objets connus, incapables donc de désigner une pure singularité comme telle ! Le modèle périchorétique, nouveau subterfuge de la raison pure – mais elle sait si bien se mettre au service d’une (pseudo ?)-révélation ! – va échouer mais pas totalement, car il signifie enfin la relation (chrétienne) de Dieu à l’homme, qui aura le succès que l’on sait dans le christianisme oriental, notamment chez Jean Damascène. Pour ceux qui l’entendent, je me risque à un peu de Latin : Que signifie l’affirmation (augustinienne) que les actes mentaux existent dans l’âme (in anima) comme l’âme elle-même existe (sicut ipsa mens). L’équivalent latin de la périchorèse grecque est la circumincessio, qui traduit mieux la volonté des premiers intellectuels chrétiens de désigner une dynamique de relations – plus tard les chrétiens orientaux choisiront de parler d’énergies – qui associent les Trois Personnes et la créature dans le plan de la création conçu tout autrement, croient-ils, que sur le modèle de l’attibutivisme aristotélicien. J’en viens enfin à cette dernière citation de Libera : On ne peut pas comprendre toutes les harmoniques de la mens augustienne si l’on n’accepte pas de voir au moment où on les pose sujet et objet se parenthiser… A mon avis, on comprendrait mieux en se reportant à la symbolique si explicite du miroir chez Ibn’Arabi, et de la limite qu’elle fixe à l’entendement. Je vous donne une toute petite clef pour en finir avec ces citations : tout repose sur la foi Curieuse idée malgré tout que cette recherche historique de la construction d’un concept ‘moi’, une aventure qui se poursuit avec Thomas, puis avec ses contradicteurs etc… jusqu’aux thèses modernes de Descartes (et ses héritiers), et de Locke (et ses héritiers)… Enorme disputatio qui aboutit à la critique heidegerrienne, quand le moi est éprouvé par tous, pourtant, non comme addition de mémoires et de savoirs mais comme moi, irréductiblement singulier et irrécusable, indéclinable, quand le moi est ce qui s’éprouve avant la formation des concepts, quand les concepts se forment où un moi se trouve capable de les générer, de leur donner forme et force ! C’est Descartes (à très juste titre rappelé par Rogozinsky) qui a révélé cette indéfectible réalité, plutôt que Locke (soigneusement évoqué par Libera, mais dans la perspective d’une formation progressive de la philosophie anglo-saxonne, notamment la philosophie dite de l’esprit), sans parvenir toutefois à conjurer définitivement le péril objectiviste comme le définit de nos jours Michel Henry.

Je citerai d’autres ouvrages, d’autres recherches, plus tard, dans une nouvelle note sur la ‘philosophie comparée’ mais j’en reviens à ce que dit Michel Henry dans une conférence : Je doute qu’il y ait un anonymat de l’être. Un être anonyme au sens de la philosophie classique… j’ignore ce que c’est. S’il y a un être, il est vivant, et la vie est le contraire de l’anonymat. Elle est l’extrême singularité, l’extrême individualité, l’intensité, le sentiment. Et rien n’est moins anonyme qu’un sentiment… je pense qu’il s’agit d’une subjectivité qui n’est ni universelle, ni impersonnelle, ni générale, et que sa structure est telle qu’elle est nécessairement individuelle… moi-même. Certes tout ce que j’éprouve est moi-même et cependant ma passivité à l’égard de moi-même implique nécessairement la présence d’un Fond qui me porte. L’idée de Déité chez Maître Eckhart pourrait l’éclairer. Une sorte de présence me fait être moi et ne peut s’accomplir sans que je sois – Eckhart disait que, si je n’étais pas, Dieu ne serait pas… Corrigé quelques phrases plus loin : Le moi n’est pas un naturant mais un naturé. Ou plutôt il est sur le trajet d’un naturant à un naturé, c’est pourquoi il s’éprouve soi-même. Je retrouve ici, à la fois, l’intuition géniale de Jean Scot Erigène (de l’homme créateur créé) ; le thème de la conjonction tel qu’il se trouve exactement exposé dans l’Evangile selon Thomas (un mouvement et un repos) et finalement la thématique de Stephen Jourdain (’exhaussement’ du Père par le Fils, essentialisme déclaré par références aux couleurs, ce ‘plotinisme’ qu’ignoraient les médiévaux) qui n’est pas celle d’un monisme de type oriental mais d’un dualisme de la Vie comme manifestation de l’Un en Deux… La vie n’est pas donation, mais, précisément donation de la donation, auto-donation. Auto-donation de la vie veut dire : ce que la vie donne, c’est elle-même, ce qu’elle éprouve, c’est elle-même. Elle n’éprouve pas d’abord le monde… pas davantage ce qui se donne en lui dans tous les étants… elle n’est pas affectée par quelque chose d’autre qu’elle-même, par une altérité quelconque, mais par elle-même : la vie est auto-affection. Je crois qu’il me faudra y revenir encore.

(1) Rogozinsky y crée le concept d’égicide, évident, que mon ordinateur corrige toujours automatiquement par régicide : et on dira que la machine n’est pas intelligente ? 

Les routes de l’été (5) : Cuzco (Pérou)

Cette fois-ci la route n’est pas la mienne mais celle d’une amie qui a séjourné deux mois au Pérou… M’accordant le rare privilège de voir ‘avec mes yeux’, elle  m’a aussi rapporté quelques ouvrages exemplairement représentatifs des antiques civilisations de ce lointain pays. Chacun sait de quelles tragédies les Amériques ont été le théâtre : destruction de nations entières, peuples réduits en servitude, anéantissement programmé de civilisations multi-séculaires, autant de tragédies méconnues parce qu’elles stigmatisent toujours ces nations d’Occident qui s’en sont montrées coupables. Parlant des Indiens nord-américains, Jim Harrison le rappelait récemment avec ses mots bouleversants…  J’évoquerai aujourd’hui la région de Cuzco, au Pérou, cette fameuse ‘vallée sacrée’ qui abrite un si grand nombre de vestiges de la civilisation Inca, et particulièrement un art du tissage encore prospère parce qu’il habille des populations de paysans. Et quel étonnement de les voir ainsi vêtus comme des princes, d’étoffes chamarrées aux couleurs luxuriantes qui proclament encore une éclatante joie de vivre quand la misère et la précarité sont partout, écrasantes, étouffantes. Que dire de ce langage des couleurs, qui sont celles aussi figurant sur la bannière inca, de leurs dessins tantôt rigoureusement géométriques, tantôt avec d’éloquentes irrégularités ; tantôt figuratifs (plantes, animaux) tantôt purement abstraits ? Les couleurs sont toutes naturelles, obtenues de plantes locales répertoriées par leurs noms indiens, teintures obtenues avec des fixateurs eux-mêmes produits à partir de minéraux arrachés à la montagne, eux aussi traditionnellement connus… Autant de manifestations d’une culture  restée fidèle à ses anciennes croyances philosophiques et religieuses, c’est-à dire restée entièrement reliée aux énergies naturelles, aux forces et à la pérennité de leurs cycles… Aux chanceux qui pourraient le trouver, je recommande ce livre ; Tejidos del Perú antigo, par R. Gheller et M. Y. Medina Castro (Gheller Doig edit. 2005)

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…larges bandes pour ceindre la taille (photos RO)

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Il est une autre culture, authentiquement chamanique cette fois, mieux connue elle aussi maintenant grâce aux études ethnographiques qui lui sont consacrées et aux récits de voyageurs : celle du peuple shipibo-konibo, une population d’environ trente à trente-cinq mille personnes vivant sur les rives de l’Ayucali, un fleuve qui est aussi un affluent de l’Amazone. Mais je veux parler précisément ici d’étoffes qui ont ceci de particulier qu’elles sont d’abord décorées de dessins méticuleusement tracés, avant le brodage : un réseau de lignes qui semblent elles aussi géométriques mais plutôt comme des veinules, celle de la main par exemple, ou les nervures qu’on peut voir à la surface des plantes, des feuilles d’arbre… On peut aussi penser aux sinuosités du fleuve, ou celles du grand anaconda vénéré comme origine et mère de vie. Pendant toute la durée d’exécution de cette tache si particulière, le dessin n’est pas interrompu et la main poursuit lentement et sûrement son ouvrage, obéissant à une inspiration provenant d’états modifiés de conscience par la prise de substances hallucinogènes – le piri piri (cyperus sp.) est administré par des gouttes dans les yeux – par des chants, et aussi une préparation poursuivie tout au long d’une éducation dans ce cas réservée aux filles et transmise de génération en génération. On trouve ces dessins sur toutes sortes de matériaux : étoffes bien sûr, mais aussi céramiques, métaux, bois, et même sur la peau humaine ainsi que des tatouages mais dans ce cas, simplement peints. Cela s’appelle Kené (prononcer : quené) et j’ai sous les yeux un livre remarquable qui vient d’être consacré à cet art incomparable, publié en 2009 par l’Instituto National de Cultura (Pérou) : de Luisa Elvira Belaunde, Kené, arte, ciencia y tradición en diseño. On peut également consulter You Tube qui propose de petits reportages très éloquents : on tapera dans son moteur de recherche ‘shipibo konibo kené’…

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2010_09072007_08032007_0803200013.1283843076.JPG  (dessins) Kené : ‘chemins d’énergie’ (photos RO)

Bien qu’expatriés si loin de la terre où ils sont nés, ces ouvrages conservent le fabuleux pouvoir d’exprimer une vérité de nature et de culture si forte qu’on en éprouve ravissement et vertige : un bien-être profondément ressenti, celui d’une émotion esthétique des plus authentiques,  mais encore un mieux-être, comme par guérison, premièrement et inexplicablement du corps ; et soulagement, en étant débarrassé de l’étreinte quotidienne des multiples pollutions de notre mentalité moderne – ceci ressenti même comme une ivresse ! C’est extrêment étonnant, jusqu’à provoquer ces sentiments et cette réflexion inédits au sujet de notre histoire, de nos destinées, de la finalité même de notre présence ici-bas. On a dit ‘monde primitif’ corrigé en ‘pensée sauvage’ : on peut aujourd’hui s’apercevoir que ces civilisations pré-scientifiques ou pré-modernes sont des floraisons éblouissantes de l’évolution de notre humanité, sans doute vers une destination inconnue et toujours impénétrable. J’y reviendrai sûrement. 

Juste un instant (23) : Marsile Ficin

En date du 4 septembre, sur le site « actu philosophia », Thibaut Gress mentionne la récente publication chez Vrin de lettres de Marcile Ficin, traduites par Julie Raynaud et Sébastien Galland. Marsile Ficin vécut à Florence de 1433 à 1499 et contribua pour beaucoup à enrichir la culture de son temps d’une nouvelle sensibilité au platonisme. Bien sûr nous restons entièrement en territoire chrétien (avec un fort accent dualiste : forme/matière ; lumière /ténêbres) mais l’expression de cette pensée éloigne considérablement des théologies du Moyen-Âge, rapprochant étonnamment d’une part des gnoses hellénistiques et peut-être déjà, d’autre part, de ce néo-paganisme contemporain qui effraie tant les ‘chiens de garde’ de l’idéologie moderne.

Dans ce passage, Marsile Ficin s’adresse à son ami Michele Mercati « Regarde la lumière, (écrit Ficin), dans le monde matériel, pleine de toutes les formes de toutes les choses, soustrais la matière, laisse le reste : tu obtiens l’âme, lumière incorporelle, omniforme, mobile. Ôte-lui, derechef, le mouvement, déjà tu atteins l’intellect angélique, lumière incorporelle, omniforme, immuable. Enlève-lui aussi cette diversité, par laquelle une forme se différencie selon sa luminosité, et qui est emplie d’une lumière venue d’ailleurs, afin que l’essence de la lumière et de chaque fortune soit identique et que la lumière se forme elle-même et, au-travers de ses formes, forme toutes choses. Cette lumière brille infiniment parce qu’elle brille de sa propre nature et elle n’est point souillée, ou comprimée, quand elle se mélange à autre chose, elle est là à travers toutes choses, parce qu’elle n’appartient à aucune, à aucune en propre, de sorte qu’elle fulgure à travers toutes choses équitablement. Elle vit à partir de soi et elle procure la vie aux choses tout entières, puisque son ombre est telle la lumière du Soleil, donnant seule la vie aux réalités corporelles. (…). Ainsi, qu’est-ce que la lumière du Soleil ? L’ombre de Dieu. Ainsi, qu’est-ce que Dieu ? Dieu est le Soleil du Soleil ; la lumière du Soleil est Dieu dans le corps du monde ; Dieu est la lumière du Soleil au-dessus des intellects angéliques. »

POST-SCRIPTUM :

Occupé à la relecture de l’Essai d’éthique fondamentale de Georges Bastide (j’y reviendrai…) je trouve dans les première pages une petite note assez intéressante sur la lumière. C’est dans la suite de remarques sur la naissance d’une authentique démarche réfléchissante de l’esprit chez St Augustin : Le thème de la lumière qui lui parvenait par le canal biblique, prend sans doute sa source dans les âges les plus lointains de l’humanité. L’histoire linguistique permet de saisir dans les Vedas, en réponse à l’inquiétude de l’ombre et à la terreur des ténèbres, le passage au vocatif d’imploration (Dyâus, avec un accent circonflexe) du mot qui signifie la lumière du jour (Dy’aus avec un accent aigu.) Il s’y ajoutera le nom de Père : Dyâus Pitar (Zeus Pater, Jupiter) ; et l’invocation religieuse traduira l’émoi de la conscience encore fruste dans l’intuition rudimentaire d’une sorte d’infinitude tutélaire de la clarté des cieux…

« conscience encore fruste », c’est à voir, puisque la lumière de l’esprit s’y éprouve bien autrement que celle du jour naturel ! Comme promis, j’y reviendrai…

La question de la représentation, retour

Publié dans Connaissance du matin le 14.08 2008

Retour, répétition, je me sers de ces petits mots pour revenir à des ‘questions ouvertes’, sans fin… J’entends par là des questions qui fondent une continuité intellectuelle d’interrogation et d’investigation, auxquelles on ne cesse d’apporter des réponses, sans en trouver jamais de définitive, si bien que ces réponses appellent de constants approfondissements et un éclairement sans fin. La ritournelle des concepts (et des convictions changeantes) peut finalement lasser, frustrer, jusqu’à provoquer le désir de répudier la question, d’adopter une attitude ouvertement ‘agnostique’ et récusatrice. Professeur de philosophie il y a des années, j’ai révolté des élèves quand, après deux mois de cours passé au chapitre de la conscience, je concluais en disant que cela restait une ‘question ouverte’ ! Néanmoins je tiens beaucoup à présenter ainsi une problématique sans âge et à prétendre que, sans la curiosité philosophique qui les aborde – pour une issue, peut-être, exclusivement personnelle finalement – on reste à jamais coulé dans la nuit de l’ignorance.

En matière d’art, chapitre central de l’esthétique, et avant même la définition de cette discipline, la question de la représentation est essentielle, qui est celle de l’imitation qui nous renvoie à Platon et à la critique d’Aristote. Cette fois encore, je ne me risquerai pas au rappel de tous les aspects de cette question si richement informée mais, comme je l’ai déjà dit, reprenant un mot du peintre Balthus, la question de la représentation renvoie à celle de la présentation, qui est procès de la création même et pour préciser : la mienne, en qualité de ‘créateur créé’. La présentation s’instaure dès ma perception, dès cette capture perceptive dont on sait bien qu’elle est aussi un jugement perceptif, bien éloigné de la pure sensation. Mais la présentation passe inaperçue, parce que devenue si habituelle, si commune au courant quotidien ; qui pourtant se produit à chaque fois, à chaque instant lorsque nous venons à la rencontre d’un monde et que nous nous éprouvons nous-mêmes alors vivants-conscients. Ma réponse était simple, formulée dans ma note sur la mission de l’art du (20.02.07) : l’art rappelle qu’il y a création quand il y a perception et que l’image qu’il ‘représente’ cette fois si différente de l’habituelle, est une autre, nouvelle présentation destinée à forcer notre attention, à l’éveiller, à lui rendre ses forces et son dynamisme formateur, à proposer une image du monde rédemptrice de l’objet et de nous mêmes, sujet, ‘le’ sujet.

J’ai retrouvé prise dans une relecture de Malraux (La Création artistique I, in Les Voix du silence ) : S’il advient que l’artiste fixe un instant privilégié, il ne le fixe pas parce qu’il le reproduit mais parce qu’il le métamorphose. Un coucher de soleil admirable, en peinture, n’est pas un beau coucher de soleil, mais le coucher de soleil d’un grand peintre – comme un beau portrait n’est pas d’abord le portrait d’un beau visage ; et il y a plus de nuit pascalienne dans telle face de Rembrandt que dans tous les nocturnes…. Le sens de ces paroles était enrichi d’une autre réflexion, plus lapidaire, un peu plus loin dans le Création artistique II : Ce qui fait l’artiste, c’est d’avoir été dans l’adolescence plus profondément atteint par la découverte des oeuvres d’art que par celle des choses qu’elles représentent, et peut-être celle des choses tout court… Malraux, parlant de représentation, reste prisonnier du vocabulaire habituel mais il a réglé son compte au vieux préjugé attaché au concept de mimésis qui occupe une bonne partie de la littérature. Si les choses elles-mêmes comptent si peu, deviennent réellement secondaires, c’est que l’art se préoccupe d’abord d’établir un rapport de connaissance, de suggérer une vérité que la sensation pure n’accorde pas seule et que la sensiblité éprouve en un tout autre registre, un autre plan d’humanité, de vie. Cela m’a rappelé la célèbre distinction établie par Kant entre beauté libre et beauté adhérente, dont l’importance m’avait échappé jadis : La beauté libre ne présuppose aucun concept de ce que l’objet doit être : la beauté adhérente suppose un tel concept et la perfection de l’objet d’après lui. Les beautés de la première espèce s’appellent les beautés (existant par elles-mêmes) de telle ou telle chose ; l’autre beauté, en tant que dépendant d’un concept (beauté conditionnée), est attribuée à des objets compris sous le concept d’une fin particulière… Dans l’appréciation d’une libre beauté (simplement suivant la forme) le jugement de goût est pur… (Critique du jugement) Nous sortons du vieux débat opposant art et technique, autrement dit idéalisme pur et réalisme. C’est une fois de plus remonter à la querelle opposant disciples de Platon et d’Aristote, querelle d’école, puis rivalité d’influences jusqu’à nos jours, jusqu’aux découvertes de Kandinsky, aux premiers essais de la ‘déconstruction’ cubiste.

Il y a des précisions utiles à dire, que l’on doit aux travaux récents. Je me souviens par exemple du séisme provoqué par la publication de la thèse d’Aubenque, en 1962, qui ruinait l’anti-aristotélisme de Brunschvicg ! Aristote a corrigé Platon en le complétant, et ceci pour éviter les excès d’un dualisme idéaliste portant trop vite au mépris du monde et de soi-même. Cet excès-même, contrairement à certaines légendes entretenues sur le dualisme gnostique, était dénoncé dans les écrits de Thomas ou Philippe que j’ai cités, notamment ceci : certains voulurent entrer dans le royaume des cieux en se moquant du monde, ils en ressortient, ils n’en étaient pas dignes. Ou encore : Certains plongèrent dans l’eau (de l’esprit, de la résurrection) Quand ils en remontèrent ils reconnurent la Présence en tout. C’est pourquoi il n’y a rien à mépriser…(Evangile de Philippe, trad. de J-Y Leloup ). Aujourd’hui les travaux de la phénoménologie contemporaine, depuis Heidegger, et ceux précisément de Merleau-Ponty – je renvoie autant à Signes qu’à ses dernières publications – Loreaux (La Création), Maldiney (Ouvrir le rien, l’art nu ), qui visent toujours à anéantir les prétentions d’un platonisme d’école, tendent à montrer que l’idée, non seulement habite le réel sensible, mais qu’elle en est pour ainsi dire l’esprit vivant, qu’elle le féconde, qu’elle lui confère la réalité par l’unité invisible d’un Absolu (appelé être ou non-être, il importe peu finalement) ; sa visibilité propre en une certaine cohérence de perception que la science contemporaine a su enfin mesurer, science physique et sciences humaines concordantes. Nous sommes loin aussi de l’eidos grec, bien sûr, et même du transcendantal kantien, mais le concept positiviste de la chose nue, en soi, a été abandonnée et selon moi, nous nous retrouvons plus près des croyances de Jean Scot Erigène que de celles de Renan ! On peut dire à la limite qu’une conception entièrement neuve de la beauté rejoint celle, neuve également, d’une spiritualité, mais dégagée des formulations qui commandaient la pensée et l’oeuvre des plasticiens jusqu’aux découvertes de l’abstraction. Mais quelle peut être la commune émotion, si toutefois commune parce que justement esthétique, que j’éprouve, ici, en regardant la Pietà d’Avignon, là, un auto-portrait d’Eugène Leroy ? Exemples que je choisis précisément ’sans commune mesure’ possible ?

Avant de lire cette page plus contemporaine de l’histoire de ma question, je reviens aussi sur la notion d’empathie que l’on doit à Worringer, toujours cité dans les manuels sans qu’on sache bien pourquoi, ni dans quelle perspective. Dans son livre publié en 1908, Abstraction et Einfülung, la thèse défendue conduit à traduire ce mot par empathie pour désigner un sentiment qui nous unit, voilà le plus important, à une nature qui ne se définit plus par la ’surface visible des choses’ ; un sentiment, panthéiste dit-on alors, que l’oeuvre éveille parce qu’elle n’est pas la représentation d’un objet ou d’une scène mais la révélation d’une réalité plus riche, cachée ou sous-jacente, et plus substantielle. C’est à la même époque que Kandinsky va révolutionner la peinture par ses premières compositions abstraites, par ses écrits également, qui vont anéantir le préjugé réaliste. Mais pour en révéler le sens profond, il faudra attendre le livre de Michel Henry qui leur est consacré et dont le titre est tout un programme : Voir l’invisible (Ed F. Bourin 1988). Je vais me limiter ici à la thèse de Michel Henry sur l’essence de l’art. (…) d’être représentée la vie perd ce qu’elle est, l’immédiation pathétique où elle trouve son bonheur… l’art n’est pas plus une mimésis de la vie qu’il n’est celle de la nature… il n’y a art que pour autant que la vie ne s’y propose jamais à titre d’objet… c’est parce que la vie n’est jamais pour elle-même un objet qu’elle peut et doit former l’unique contenu de l’art et de la peinture – pour autant que ce contenu est abstrait, est invisible. Nous y revoilà : à partir d’une critique de la représentation qu’il identifie à une objectivation, une chosification, Michel Henry conteste toute image qui serait celle d’un objet, mais plus encore, comme si la perception d’un objet n’était plus évocable dans une langue de l’art, comme s’il n’y avait de perception juste de l’objet qu’en conscience spirituellement éveillée, toujours en intériorité, jamais sur le ‘devant’ d’une pré(s)entation, a fortiori d’une re-présentation. Toute peinture d’un objet, fût-elle impressionniste ou cubiste (qui contestait le réalisme des écoles précédentes, Courbet ou même Corot), aussi éloignée fût-elle de la perception ordinaire, dans son souhait de pré(s)enter l’objet, manquait la vie de l’objet, toujours, et ce qui lui donne à être en vue. Il n’est d’art possible qu’en langage abstrait !

L’art ne représente rien : ni monde, ni force, ni affect, ni vie… Parce que la vie n’est pas un état, mais devient selon le procès de son inlassable venue à soi, il est besoin de l’art… La peinture fait voir… en tant quelle rend la vision à elle-même, accroît sa capacité de voir… L’art est un fait de culture et la culture est le procès par lequel la vie réalise son essence éternelle… de s’accroître de soi… de pousser à son terme chacun des pouvoirs qui la constituent. Ce sont ceux de la sensibilité que l’art prend en charge… Et l’abstraction seule en est capable, l’élimination de l’objet et des significations objectives et pratiques qui le constituent, tandis que la figuration cède toujours à représenter le ‘monde des choses en soi’ transposant ainsi dans le domaine de l’art les présupposés du scientisme. Michel Henry est néanmoins prêt à reconnaître dans la représentation d’un évènement purement mythique, irréel en vertu des normes réalistes, grâce à des procédés de mise en scène illustrés notamment par le choix de couleurs, une allégorie de cette Force en mouvement ; ainsi dans la Résurrection du rétable d’Issenheim peint par Grünewald (au Musée Interlinden de Colmar). Qui ne serait emporté par l’émotion à la vue de cette auréole de pure lumière, jaune, puis rouge, puis verte ? Mais pourquoi admettre cette exception, comment reconnaître une unité d’élan et de révélation rapprochant la peinture du Maître allemand et celle, purement abstraite, de Kandinsky ? J’ai partiellement abordé cet aspect de la question dans ma note : Désigner ou prouver ? (Jeudemeure du 08.12.09) Il faudrait donc étudier le rôle spécifique de la couleur dans la picturalité même, repartir des thèses de Goethe par exemple, aller jusqu’à l’anthroposophie de Rudolf Steiner. J’irai jusque là peut-être dans une note spécialement dédiée à la couleur. J’en reste à dire que c’est le seul concept de représentation qui nous perd, et sa définition étroite d’une copie de l’étantité d’objet posé devant nous. Si l’objet n’existe vraiment que dans la vision que j’en ai, ici et maintenant – je reviens là aux thèses de Stephen Jourdain – que je construis moi-même, avec mes savoirs sans doute, avec ma sensibilité, d’abord, c’est tout différent. Le peintre capable de délivrer une présentation neuve et originale délivre au même instant une autre lumière du monde, manifeste cette puissance de la vie qui sourd en moi et illustre la création d’un monde !

Je vais donc répéter mes citations : Chardin, Cotàn, Morandi, de Staël dont je suis sûr, mais d’autres encore que j’hésite à énumérer, tous capables de bouleverser ma subjectivité, ma vie. Je cite chez Morandi et de Staël, plus libres, plus hardis, ce passage de la figuration réaliste à l’abstraction : aquarelles de l’un, cette cafetière, ces flacons, ces bols ; les bouteilles de 1954 de l’autre. Expliciter la différence, sans séparation : l’absolu en art. Mais les premiers impressionnistes savaient aussi : l’humble Eugène Boudin lui-même savait, qui espaçait ses touches de pinceau au point de ne plus ‘représenter’ personnes ou animaux, taches de couleur révélant un monde en vie, bien présent, à tout jamais sous nos yeux. (Musée A. Malraux au Havre) Finalement, quand Cézanne ‘inachève’ – j’écris ce mot barbare pour souligner son intention, volontaire – ses dernières aquarelles, les ponctuant de larges ‘trous’ blancs, il accomplit ce miracle de faire voir une image plus intensément évocatrice, une totalité débordant son apparente objectivité, paradoxalement par l’effacement d’une partie de ses constituants naturels, visibles. Ni l‘objet, ni son image, ne peuvent être entièrement exclus. Ils doivent être refondés ontologiquement, réintroduits dans la sphère du sujet, au centre de cette circonférence qui englobe tout parce qu’elle est d’esprit pur (et de vie) conjugué à la première personne. Je veux dire et répéter le plus incroyable : la matérialité elle-même est idée vivante et toute concrétude est luminescente, et j’ai écrit une fois lumen-naissance comme genèse de toute création, et humaine naissance. Ne pas effacer l’objet : simplement le désobjectiver, l’extraire de la perception qui en fait une chose et le rendre au règne le la Vie. Mais la rivalité des concepts comme réel, abstrait, des antithèses logiques, doit être déjouée, et une autre vision du monde engendrée.

Finalement le Beau nous instruit de la réalité du monde, et de sa vérité en tant que présentation, indissolublement liées aux modes, à la praxis d’une subjectivité ‘agente’, toutes irrécusables. Il ne s’ajoute pas : c’est nous qui modifions notre vision, et le peintre nous en donne de nouveaux indices, les siens, qui deviennent les nôtres… Il ne vise pas à nous exclure du monde ‘naturel’. Nous savions déjà qu’il peut nous le faire admirer, aimer ; apprenons aussi qu’il puisse nous initier au regard de l’être qui l’informe ; dans le langage de la tradition, à la sublimité de la lumière qui l’éclaire et le révèle pour notre bonheur. En ajoutant un concept qui m’est cher, je dirai que le Beau réalise une certaine conjonction de réalité et de vérité, c’est à dire de fidélité à l’idée, dans le procès éternel de la co(n) naissance.

Juste un instant (22) : le visage chez Michel Henry

Avant de publier mes ‘retours’ sur Maître Eckhart et Michel Henry, avant d’examiner de manière plus approfondie la question de l’immanence chez ce dernier, je voudrais m’arrêter un ‘instant’ sur la question du visage, quelques précisions apportées par Michel Henry dans une conférence de 1996 (1) où il avait abordé cette question en relation avec la philosophie de Lévinas (2). J’y trouve un intérêt renouvelé aujourd’hui après la publication de quelques observations suivant ma visite à la dernière exposition de Jean-Charles Taillandier à Lunéville (3). Le sujet est étroitement lié aussi à la question de la représentation sur laquelle je reviens dans la prochaine note. Mais tout se tient, avec mes observations sur le vitrail, les regards du Fayoun etc… Quelle est la duplication, ou réitération, d’Un Seul dans le procès de la création, et quels sont les degrés de légitimité, de ‘vérité’ dans le procès proprement dit de l’imagination ? Comment manifester la présence de la vie sans distorsion d’image, par quelle étincelle (dans quel oeil ?) par une présentation qui révèle sans cacher, manifeste en exhaussant ?

… quel est le statut phénoménologique du visage ? Pour moi la vie est sans visage. Je crois qu’il y a une altérité fondamentale dans la vie. L’egologie est dépassée, dans la mesure où il y a une naissance transcendantale de l’ego. Je ne pars donc plus de l’ego cogito, comme Descartes, mais je soutiens que l’ego a été apporté en lui-même. C’est la théorie de l’ipséité : l’ipséité n’est pas du tout une egologie, on ne peut pas confondre ipséité et ego, parce que l’ego n’est un ego que sur le fond d’une ipséité à lui-même et dans lequel il n’est pour rien. Autrement dit, il n’y a d’ego et de moi que par une ipséité fondamentale qui est le Soi, et qui est le Soi de la vie.

La vie – la Vie absolue, la vie qui s’auto-génère, qui est la vie dont parle Maître Eckhart, la vie qui s’auto-affecte en un sens radical -, en s’éprouvant soi-même, génère en elle une ipséité. Dans cette ipséité, et par elle, sont possibles de multiples moi et de multiples ego… Si l’on dit que l’homme est un animal « rationnel » on se heurte au fait que la raison est impersonnelle et en plus elle est sujette à caution car on peut concevoir d’autres raisons que la nôtre… Il y a d’autres mondes possibles. Il y a d’autres structures d’appréhension des choses. Mais ce n’est pas le cas pour le Soi, parce que le Soi est quelque chose qui se rapporte à soi absolument et selon une relation infrangible qui ne peut être autre que ce qu’elle est…

Il y a bien une transcendance au sens traditionnel, mais cette transcendance n’est pas du tout ek-statique, elle est la relation, impensée jusqu’à présent, du vivant à la vie, qu’on peut lire comme l’épreuve que le vivant fait de la vie, qui est, au fond, l’épreuve que font tous les mystiques et que les gens vivent sans le savoir. Ils vivent cette épreuve parce qu’ils ne sont rien d’autre que cela, mais ils la vivent sans le savoir parce qu’ils vivent dans l’hébétude, dans une espèce de fascination à l’égard du monde de l’aliénation radicale, dans un état que le monde moderne accroît vertigineusement avec les médias, ces images qui sont l’anti-art. Car l’image de l’art, c’est la résurrection de la vie en nous.

(1) Je cite à nouveau Auto-donation, (Art et phénoménologie de la vie, page 163) dans l’édition Prétentaine de 2002.

(2) Emmanuel Lévinas (1906-1995), dont la famille avait été entièrement anéantie par la persécution nazie, pose le problème du mal comme le plus irrécusable, une tache indélébile de la nature humaine. C’est le visage de l’autre par contre, son regard, qui, en m’interrogeant, me dévisageant moi-même, peut me rappeler à ma propre responsabilité, à la transcendance et m’engager à un possible salut.

(3) Le travail de Jean-Charles Taillandier, gravure et peinture associées, présente l’intérêt exceptionnel de rendre vie à des visages anonymes qu’un art baroque bien dépassé avait condamnés à l’oubli. On trouvera toutes explications et illustrations à l’adresse suivante :

http://dessins.blog.lemonde.fr

Les routes de l’été (4) : à Sarrebourg, Chagall, les Coptes

A Sarrebourg (Moselle), c’est pour Chagall qu’il faut s’arrêter, son immense vitrail en célébration de la Paix – et, de plus en ce moment, pour une exposition temporaire des trésors d’art copte prêtés par le Louvre, dont deux portraits du Fayoun… Impossible d’associer ces deux émotions esthétiques : si, en vérité, mais je ne veux pas m’exposer à des critiques trop faciles puisque les images données ici en exemple semblent si éloignées les unes des autres. Dans le cas du vitrail, un immense vitrail de 12 m de haut qui occupe toute une façade de la Chapelle des Cordeliers, Chagall lui-même nous avertit dès l’entrée qu’on devra le juger sur les « formes et les couleurs… et non sur le langage symbolique utilisé… » Le vitrail dépeint un Arbre de Vie, mais en effet, c’est bien le mot, c’est l’accord de la couleur et de la lumière qui opère ici, et bien plus que la multiplicité des silhouettes profilées qui sont empruntées aux fables de la Bible et du Nouveau Testament. Compte tenu de la surface totale du vitrail, c’est un rythme, un élan qui s’imposent au regard, comme le jaillissement et l’éclosion de ce bouquet en grappes roses et bleues abritant le couple primitif, nu et enlacé, très émouvant de jeunesse et de pudeur réunies.

Le vitrail de Chagall 2010_08232007_08032007_0803200001.1282660584.JPG Arbre de Vie

J’avais publié des notes précédemment sur les vitraux de Chartres, Rouen, Reims, et les vitraux de G. Braque et R. Ubac à Varengeville sur Mer (Seine-Maritime). Ici la féérie s’accroît en s’offrant exclusivement dans cette chapelle vide de toute autre présence que celle de ses vitraux -quelques autres plus petits, avec encore la signature de Chagall ornant les murs latéraux. Je veux le redire : en dépassant l’acception courante de l’art par cette émotion esthétique si spécifique, le vitrail fait voir une image à seule fin de révéler de la lumière, la puissance créatrice de la lumière. Bien étrange objet le vitrail : de l’extérieur, avant que la lumière ne traverse, sur ce plan qui apparemment lui fait obstacle, qui ne réfléchit rien en tout cas, il expose un gris informe et même moins remarquable que la pierre qui l’encadre – pierre de grès rose à Sarrebourg, élément et couleur robustes ! De l’autre côté, à l’intérieur, la lumière qui traverse l’image et lui donne vie semble en même temps s’y cacher. Mais c’est au premier degré, à première vue, car il est une autre évidence qui s’impose très vite : que c’est une pure lumière qui anime le vitrail et que la scène colorée qu’il offre à la vue est légende, ostensoir de lumière et n’est que cela. Après l’évidence sensible, une sorte de miracle déjà, l’évidence intellectuelle : que l’essence habite l’existence et que c’est bien d’inhabitation qu’il s’agit. S’il y a distance, elle est dans ce cas métaphysique mais pas réelle. Il n’y a de connaissable, mais au sens de ce qui s’éprouve, d’émotion et d’intuition, que d’essence existenciée, et que tout ce qui ‘est’ ne paraît que par cette inhabitation secrète, substantielle, cachée à première vue mais nullement inaccessible, manifestée de fait par cette opération, cette présentation.

Tissages coptes : aigle, grenadier, poissons (6ème, 7ème siècle ap JC)

2010_08232007_08032007_0803200018.1282660675.JPG       2010_08232007_08032007_0803200006.1282660656.JPG        2010_08232007_08032007_0803200026.1282660703.JPG

Occultation, révélation comme par jeu, et j’en viens à ‘je’, finalement l’opération, lorsque je fais le saut sémantique, l’opération la plus secrète et la plus visible de toute la création, puisque c’est de cela qu’il s’agit. La réalisation personnelle, celle qui donne à être et à voir en connaissance du matin, c’est celle qui fait de moi, de mon existence dois-je préciser, un vitrail de l’Absolu infigurable dont je sais uniquement, j’imagine, qu’il veut se co-naître. L’art illustre cette vérité si haute qu’on peut formuler ainsi après Paul Klee : il ‘rend visible’, en ajoutant cette précision qu’il s’agit à la fois d’essences pures, et d’existences manifestes que la beauté rend aimables en conférant à cette visibilité un éclat que l’habitude a éteint dans l’expérience courante. La beauté irradie le ‘plus’ que nous avons désappris à voir, à la suite des fatigues, des répétitions, de l’inadvertance. Elle donne à voir d’un ton nouveau une figure qui peut être à peine ressemblante au connu, favorisant la perception d’un objet qui paraît alors radicalement autre, dépourvu de banalité ou de vulgarité, jamais repoussant. L’allégorie ou le symbole sont devenus bien secondaires, comme les mots auxquels ils se destinaient à donner un nouvel éclat. C’est le jeu des ‘formes et des couleurs’ qui parle seul ici, au gré des heures du jour et dans la variation d’un ciel perpétuellement changeant. J’entendais une fois une artiste contemporaine se moquer des peintres encore appliqués à ‘faire’ des bouquets : celui de Chagall, sous mes yeux, s’éclaboussait lui-même de toutes les figures qui l’entouraient, mais toujours par la seule force des couleurs animées de lumière.

2010_08232007_08032007_0803200034.1282661479.JPG        2010_08232007_08032007_0803200032.1282661460.JPG fresques murales

Alors, j’y viens quand même, quelle association possible avec cet art copte exposé au Musée de Sarrebourg ? Il n’y a pas de ‘commencement’ de l’art, je l’ai écrit aussi. L’art commence avec l’homme, il y a 15 000 ans et sans doute plus. Il y a cependant des mutations, des inventions, des régressions parfois – toute l’histoire des hommes, partout – qui le rendent passionnant à observer en vie, en évolution et souvent, ne l’oublions jamais, associé à un artisanat, à la fabrication des objets du quotidien. L’art copte est un art provincial, hellénistique, mi-grec, mi-romain, mais surtout pétri d’influences égyptiennes pré-alexandrines : un art chrétien enfin. Il propose des objets qui appartiennent au culte (les dieux, les ancêtres, puis les personnes du Nouveau Testament, saints, martyrs…), des objets utilitaires (artisanat, agriculture, vie domestique) et, plus raffinés, des bijoux, des tissus, des toilettes même, révélant tous une grande maîtrise de l’outil et des matières. Pierre, métaux, étoffes sont ouvragés avec un savoir-faire moindre qu’aux grandes époques de l’antiquité égyptienne ou gréco-latine, mais ici, dans cette région de la Basse-Egypte, avec des raffinements propres, une élégance et une intelligence de la composition, un esprit même tout à fait incomparables. Un esprit – et voilà cette comparaison avec toute inspiration d’un art qui dépasse la visée utilitaire ou platement imitative – c’est ici un ensemble de traits, de figures, ‘formes et couleurs’ qui façonnent une image complexe et vivante, profondément animée, d’humanité et de culture. L’art du tissage (lin et laine), de la peinture (fresques murales et les célèbres ‘portraits’ peints sur bois qui sont les ancêtres de l’icône) atteint des sommets. Certains y verront des traces de maladresse, une inspiration trop rustique : ce sont pourtant des images d’une éloquence immédiate, et qui nous parlent directement par-delà les siècles. Le regard des portraits du Fayoun, c’est le regard de l’impérissable, non point ce qui échapperait à un destin mortel, mais ce qui le dépasse, franchit la limite natuelle et nous défie des siècles plus tard par l’illustration d’un « je suis » admirablement modulé par la seule lumière d’un regard qui ne s’éteindra jamais.

2010_08232007_08032007_0803200029.1282660761.JPG         2010_08232007_08032007_0803200004.1282660634.JPG Portraits, 2ème, 3ème siècle ap JC

(1) J’ai pris moi-même les photos proposées ici en illustration, rendues un peu floues parfois par les vitrages de l’exposition au musée. Dans la chapelle il était interdit de photographier Chagall et cette fois-ci… je n’en ai pas tenu compte !

Juste un instant (21) : « comme » un devoir de vacances

Mes précieux amis lecteurs m’ont tous écrit !!! Cette histoire de ‘rêve’ les a  éveillés. Alors je poursuis maintenant sur ma lancée, proposant d’autres mots, mais pour écarter un peu plus des mots et de leur tyrannie – tyrannie logique – et pour entraîner vers cette expérience unique du précédent. Ce sont mes mots cette fois : « le précédent absolu de tout ce qui existe », où moi-source et/ou l’Absolu premier moteur semblent ne faire qu’un dans la manifestation même de leur différence initiale. Je cite cette fois Michel Henry :

« … ma conception de la subjectivité (ne peut être) assimilée à la notion traditionnelle de ‘personne’. Dans la perspective classique en effet celle-ci apparaît comme une réalité autonome. Alors qu’à mes yeux, désormais, si la subjectivité est certes une ipséité, ce moi m’apparaît en réalité comme fondé dans la vie ; et c’est parce que cette subjectivité s’auto-éprouve elle-même qu’un moi peut à chaque fois prendre naissance en elle, se fonder dans un événement qui le dépasse. Je ne suis pas une sorte de monade qui serait sa propre origine, mais je suis plutôt comme un nageur dans la mer. Je suis porté par la vie. Ce point est difficile à concevoir. Certes, tout ce que j’éprouve est moi-même et cependant ma passivité à l’égard de moi-même implique nécessairement la présence d’un Fond qui me porte. L’idée de Déité chez Maître Eckhart pourrait l’éclairer. Une sorte de présence me fait être moi et ne peut s’accomplir sans que je sois – Eckhart disait que, si je n’étais pas, Dieu ne serait pas. Sa structure même fait que je suis engendré et porté par elle. Le moi n’est pas un naturant mais un naturé. Ou plutôt il est sur le trajet d’un naturant à un naturé, et c’est pourquoi il s’éprouve soi-même… »

Auto-Donation, page 72

Il y a un point litigieux : cette apparente confusion entre la vie, comme la biologie l’étudie, et la Vie, Absolu que les gnostiques appellent eux-mêmes le Vivant : « Le Père le Vivant… » Mais on retrouve ici la notion de double dimension, d’amphibolie qui caractérise notre condition : créateur-créé. C’est essentiel à comprendre, à réaliser. Ici, Michel Henry emprunte son vocabulaire à Spinoza (‘naturant’, ‘naturé’)… Je n’hésite pas, quant à moi, à remonter à une plus ancienne tradition, révélation encore méconnue, celle de Jean Scot Érigène : « créateur-créé » pour dire l’homme. Mais ici, on ne s’arrête plus aux mots, ici, l’Esprit souffle.

PS : Je reviendrai très prochainement sur Michel Henry et Maître Eckhart…