Juste un instant (20) : Nisargadatta, dernier mot

J’ai encore trouvé de l’incompréhension dans ce que j’écrivais dernièrement. Je reviens donc compléter mes citations de cet entretien 29 paru dans Je suis. C’est court et cela porte encore sur cette notion de rêve sur laquelle le Maître revient une dernière fois.

« Question : Le rêve est un produit de la pensée ?

 Réponse : Tout n’est que jeu de pensées… » (page 132)

C’est la thèse principale, très contestable, je l’ai bien assez dit, de l’éveil oriental… Par ailleurs, comme Nisargadatta l’a souvent précisé lui-même, si les mots contribuent à nous éclairer, ils provoquent aussi beaucoup d’incompréhension, entraînant même parfois aux pires confusions. Surtout les recours à la comparaison, à la métaphore. Le rêve ici, et c’est déjà ambigu, désigne à la fois la manifestation originelle, la création voulue du Seul afin de se co-naître, de s’éprouver lui-même au miroir de ses créatures – et il y a déjà tant à dire – et aussi ma propre imagination qui crée un monde irréel, pure représentation ajoutée, faite de jugements de réalité et de vérité totalement illusoires. Si bien que je suis toujours au contact d’un rêve, le monde comme rêve de Dieu même, ou bien mon rêve propre, l’ensemble de mes croyances, de mes convictions. 

Mais pourtant ce rêve, ces pensées n’en sont pas, du moins pas tels que nous voudrions le croire maintenant pour les effacer de notre esprit, les congédier hors du théâtre quotidien de notre existence. Ne nous fions plus à ce mot. Bonheur ou malheur s’éprouvent de telle façon qu’ils ne se dissipent pas si aisément : le premier tant désiré et si passionnément goûté, le second assez puissant pour nous hanter et nous affliger sans recours. C’est qu’il n’y a pas là que rêve et pensée. Il y a bien cette ‘réalité’ qui nous résiste, ces ‘choses’ qui procurent du plaisir ou de la peine. Il y a aussi une objectivité du monde, irrécusable. Et notre épreuve du monde, notre ‘ressenti’ comme on dit maintenant souvent à la légère.

C’est que s’il n’y a pas monde sans conscience qui l’accueille et le fait sien, il n’y a pas non plus de pure pensée capable de se détacher au point de répudier le monde, ou de se répudier elle-même comme elle s’efforce de s’en croire capable. Et il y a le désir qui est monde, mon monde ; et la potentialité de tout ce qui va s’apparaître dans une histoire autant personnelle que collective. En fait, puisqu’il y a bien quelque chose qui appartient à l’ordre des faits irrécusables, il y a bien un monde qui est peut-être le rêve d’un dieu – et il y a mon monde qui est à la fois tous mes rêves, ceux qui sont légitimes (comme chez l’enfant qui se raconte des histoires) et ceux qui ne le sont pas : la volonté de faire coïncider une représentation avec l’unique réalité et son unique vérité. C’est là que j’erre de mensonge en mensonge au royaume usurpé de ma représentation elle-même inspirée par mes désirs et ma volonté. Et ces deux mondes sont si proches, à ce point calqués l’un sur l’autre, qu’il est bien difficile d’empêcher l’un de cacher l’autre, de s’abriter sous ses traits ou ses faux semblants, de démêler une réalité de l’autre et finalement une vérité légitime, si telle est qu’elle puisse exister.

C’est une autre question encore, et c’est la grande question. Elle se rapporte à la création. Ce dont je parle sans cesse n’est-ce pas ? Faites passer ou repasser le disque. Que devrais-je ajouter maintenant, quel éclairage supplémentaire ? Dans l’entretien suivant (30) Nisargadatta avertit que « c’est le sérieux qui apporte la libération » (p. 133) : ni la théorie, ni les mots, ni aucune adhésion à eux. Le « sérieux total », dit-il, est « sincérité », « honnêteté », « intégrité »… Oui. J’ai souvent cité l’Apocryphe qui ajoute : « Sans ‘cela’ en vous… » qu’il faut bien entendre comme une intelligence spirituelle particulière capable de vous faire voir que tout arrive maintenant – oui, toute la création se conjugue au présent – et qu’il faut y voir à l’oeuvre un dieu caché, et moi-même, à la fois totalement libre et conditionné, déterminé même, incertain, défaillant. Voir tout cela à la fois, maintenant. C’est effectivement une autre question, la grande question, la « grande affaire » et tout simplement votre affaire.

Juste un instant (19) : Nisargadatta, encore

A la suite de l’instant précédent (18), on m’a écrit pour me demander à la fois d’ajouter un complément à cet extrait de l’entretien (29) avec Nisargadatta, et de préciser mon intention d’établir cette convergence entre une vision de non-dualité et celle qui, au contraire, veut préserver la personne désignée comme créature, mais aussi Fils – chacun de nous est un unique moi – et responsable de la création, à la fois de son authenticité et de son exhaussement. Nisargadatta, d’abord :

« Question : Tout cela n’est qu’une question d’imagination. L’un imagine et rêve, l’autre imagine qu’il ne rêve pas . N’est-ce pas pareil ?

Réponse : Pareil et pas pareil. Considérer de ne pas rêver comme un intervalle entre deux rêves fait partie, naturellement, du rêve. Ne pas rêver comme conséquence d’une saisie stable et ferme de la réalité et de la pérennité de ma présence au sein de cette même réalité n’a rien à voir avec le rêve. Dans ce sens-là, je ne rêve jamais et jamais je ne rêverai.

(…)

Q : Si je commence à rejeter toutes choses parce qu’elles ne seraient que rêve, où cela me mènera -t-il ?

R : Quel que soit le lieu où cela vous conduira, ce sera un rêve. L’idée même d’aller au-delà du rêve est illusoire. Pourquoi aller quelque part ? Contentez-vous de réaliser que vous rêvez un rêve que vous appelez le monde et cessez de chercher des portes de sortie. Votre problème, ce n’est pas le rêve, c’est que vous aimez une partie de votre rêve et que vous détestez l’autre. Aimez-le en totalité ou pas du tout et cessez de vous plaindre. Quand vous verrez le rêve comme tel, vous aurez accompli tout ce qui avait besoin d’être fait. »

Je voudrais maintenant souligner ceci : « Votre problème, ce n’est pas le rêve, c’est que vous aimez une partie de votre rêve et que vous détestez l’autre« . C’est ce qui rapproche tellement de Stephen Jourdain : le rêve, quelle que soit sa nature, son origine, semble bien une émanation de la puissance créatrice originelle : il dispose bien d’un certain coefficient d’êtreté. Nisargadatta dit même : « réalité prêtée… » La comparaison est bonne jusqu’au bout, ce rêve est ‘vrai’ tant que vous rêvez, tant que vous y croyez … en rêve. Et pourquoi pas ? Mais il se produit un évènement secondaire aux conséquences considérables : j’aime plus une partie de mon rêve, je la valorise plus, je m’y attache. C’est-à-dire que je lui confie une part supplémentaire de réalité, de vérité (parce que je justifie ma préférence) et de légitimité. Ce mouvement de logique pure, cette mentalisation qui va séparer un plus-être d’un moins-être, le qualifier au détriment de l’autre ; c’est ce que Stephen Jourdain appelle la ‘deuxième création’, rêve qui deviendra cauchemar à cause même de la fausseté de sa représentation, elle même résultant directement de l’usurpation de réalité qui lui donne naissance. Voilà bien ce qu’il faut ‘réaliser’ !

Le rêve est la création même. C’est pourquoi j’ai voulu m’arrêter ‘un instant’ sur cet entretien. La fatalité du malheur ne s’y inscrit pas automatiquement. Et si l’on en croit Stephen Jourdain, bien au contraire, c’est un jeu auquel on peut s’adonner en toute innocence – comme un jeu d’enfant, oui. Le malheur survient quand nous usurpons le pouvoir créateur pour ‘affirmer’ : vérité de l’empirie la plus grossière, vérité inspirée de magie ou confortée de vérification scientifique, c’est une expérience limitée aux pouvoirs de ma conscience humaine, non point tant limités que spécifiés à l’intérieur d’une sphère de phénoménalité que je peux explorer… sans au-delà concevable. Je transgresse, je me perds et je vais à la peine d’une déréliction infernale. C’est tout. Mais le rêve est la création même, l’oeuvre de l’imagination créatrice dont le Seul est la source et ‘moi’ l’agent, l’opérateur ou, plus noblement dit, le régent. C’est Ibn’Arabi qui l’a précisé, lui, avec une pertinence sans égale : il y a comme une imagination divine qui autorise la création (qui la désire même… fondant le monde ‘en réalité’…) et une imagination dans cette imagination, qui est l’imagination humaine, où se produit la faute et le dévoiement. C’est une autre question à voir.

(1) in Je suis, page 132

Juste un instant (18) : une parole de Nisargadatta

La question de la réalité reste toujours posée : sans fin, sans limite. Qu’elle renvoie à moi et à cette immanence incontestable – « je suis » – ou à la transcendance inviolable d’un Autre absolu, et néanmoins, dans une certaine mesure, participé. Ce que la raison en dit, et les mots pour le dire, se heurtant, se contrariant indéfiniment les uns les autres… Je reviendrai à Nisargadatta, le plus grand maître contemporain qui ait été capable de ‘le’ dire: la non-dualité, sans en dissimuler les contradictions et les apories. On sait aussi, tout ce que j’écris le prouve, que ma grande préoccupation est de révéler, au-delà des paradoxes de la duplicité des conditions, l’unité du verbe nisargadattéen et celle du verbe jordanien, autrement dit la vérité de l’Un sans second et la vérité de l’Un en Deux. Les deux versants d’un mont unique. Pari impossible.

Après une lecture (je suis en train de relire Nisargadatta pour la xème fois…) je cite ceci, emprunté à Je suis, série d’entretiens rapportés et traduits par Maurice Friedman en 1973 :

« Question : Vous ne  pouvez pas sauver le monde en prêchant la perfection. Les gens sont ce qu’ils sont. Faut-ils qu’ils souffrent ?

Réponse : Tant qu’ils seront ce qu’ils sont, ils ne pourront pas échapper à la souffrance. Supprimez la sensation d’être séparé et il n’y aura plus de souffrance.

Q : (…) En réduisant toutes choses au rêve, vous ne tenez pas compte de la différence qu’il y a entre le rêve de l’insecte et celui du poète. Tout n’est que rêve, d’accord, mais tout n’est pas équivalent.

R : Les rêves ne sont pas tous équivalents, mais le rêveur est unique. Je suis l’insecte et je suis le poète – en rêve. Mais en réalité je ne suis ni l’un ni l’autre. Je suis au-delà de tous les rêves. Je suis la lumière où apparaissent et disparaissent tous les rêves. Je suis à la fois dans et hors du rêve. Comme un homme qui a mal à la tête connaît son mal, mais sait aussi qu’il n’est pas le mal, je connais le rêve, je me connais rêvant et je me connais non-rêvant, tout cela à la fois. Je suis ce que je suis avant, pendant et après le rêve. Mais je ne suis pas ce que je rêve. »

in Je suis, Les Deux Océans, 1982, page 131  

Mystique de la Présence réelle

Publié dans Connaissance du matin le 31.10 2008

J’ai traité du thème de la naissance miraculeuse du Fils, puis du Passage, ou Résurrection, en fait le “Soyez passant…” de l’Evangile de Thomas, et voici le thème de la ‘Présence réelle’, cette fois : “Je suis le Tout…” de l’Evangile de Thomas (log.77) défiguré par les affirmations doctrinaires d’un christianisme tardif à dessein politique et syncrétique, contrairement à cette gnose dont l’inspiration énonce le secret sans codification dogmatique. Il y aurait de la lassitude à répéter les mêmes choses, à polémiquer sans fin, et je ne cherche pas à convaincre : celui qui porte ‘cela’ en lui y vient tout naturellement et il suffit de le lui dire. Cette fois je me suis trouvé poussé à le dire par une information parue dans la presse, concernant la prochaine tenue d’un synode sur le sujet, particulièrement le thème de l’Eucharistie cher au christianisme institutionnel. Je vais donc répéter une parole, en elle-même, je le reconnais, difficile à interpréter, mais une parole qui a une tout autre portée et une tout autre signification. “Jésus a dit : Je suis la lumière qui est sur eux tous. Je suis le Tout. Le Tout est sorti de moi, et le Tout est parvenu à moi. Fendez du bois, je suis là ; levez la pierre, vous me trouverez là.” (1)

Il y a déjà problème en ce qui concerne l’origine (rédaction, copies successives, transmission… et disparition !) de ce logion. Il a été porté à la connaissance du monde savant dès sa découverte il y a plus d’un siècle, à Oxyrhinque, petite ville de Moyenne-Egypte qui connut un certain rayonnement à la période hellénistique et dans le monde romain. Ce sont quelques fragments très mutilés de papyrus, rédigés en langue grecque, et ces fragments ne rapportent pas le logion en entier. Ces paroles sont pourtant si impressionnantes qu’elles frappèrent, je m’en souviens, l’imagination d’une Marguerite Yourcenar qui les a citées dans son discours de réception à l’Académie française, révélant ainsi leur incroyable portée philosophique et poétique. Ce ne fut pas suffisant pour ébranler les convictions des ’spécialistes’, pas plus que la découverte plus récente des rouleaux de Nag-Hammadi où le logion se trouve cette fois en entier. La thèse suivant laquelle les synoptiques sont d’une rédaction antérieure n’est pas infirmée – j’estime, moi, que les travaux de Puech, particulièrement, laissent planer une incertitude – et par conséquent ce logion est considéré comme un ajout tardif, étranger à la tradition fondée par le Maître et ses apôtres. C’est qu’il faut une autre veine de compréhension pour évaluer l’importance de ce logion. “Je suis le Tout…” est typiquement gnostique certes, mais renvoie à une tradition bien plus ancienne, bien au-delà de cette Asie Mineure, berceau du christianisme : une tradition qui remonde au moins aux Upanishad brahmaniques, à une problématique souvent renouvelée de contradiction ou d’assimilation à un panthéisme grossier (et je m’abstiens de dire ‘païen’) critiqué par tous. Si le Maître habite la pierre ou le bois, il n’est ni la pierre ni le bois et ceux-ci ne sont pas Lui. Cette problématique va se renouveler tout au cours de l’Histoire et, ne nous y trompons pas, jusqu’à la célèbre distinction énoncée par Heidegger, de l’être et de l’étant, voire maintenant l’hypothèse de Marion sur le ‘phénomène saturé’… J’en reviens à l’option du réalisme des essences, que j’ai souvent cité, pierre angulaire des platoniciens médiévaux autant chrétiens que musulmans, je pense également à la mystique soufie ; également au coeur de l’enseignement d’un Stephen Jourdain qui professe l’objectivité même, c’est à dire la pleine et irrévocable réalité des essences (ou idées, ou mères) – premièrement – comme elles sont révélées, manifestées, par les objets, ces phénomènes si tangibles qui s’imposent aux dimensions de la matérialité et de l’expérience sensible.

Telle est la ‘Présence réelle’, nullement le moment exceptionnel d’une grâce permise par le recours d’un rituel, non, la vision ici et maintenant, de l’Un en Deux comme la création en est l’opération même à fin de co-naissance du Seul par Lui-Même. Notons aussi, parce que c’est très important, que ce logion 77 renvoie au 83, logion de l’image et de la lumière, que je vais citer in extenso et dont l’interprétation est une clef de la réalisation, plus précisément ce que j’ai appelé l’éveil occidental. “Jésus a dit : les images se manifestent à l’homme et la lumière qui est en elles est cachée. Dans l’image de la lumière du Père, elle se dévoilera et son image sera cachée par sa lumière.” L’image, qui peut cacher la lumière, ce qui va se produire pour ainsi dire mécaniquement, a pour raison d’être de la révéler et, j’ajoute, de la magnifier. Si l’on veut aujourd’hui approfondir la métaphore, on dirait que la lumière est ce courant unique d’énergie qui se transforme à la traversée de la personne, pas seulement du cerveau humain. Et j’ai ajouté, quant à moi, que c’était la mission de l’art de porter cette célébration à son plus haut niveau de perfection : rendre visible l’invu, par évocation ou désignation, non point seulement par allégorie ou symbole mais bien par une nouvelle présentation, confection d’image. Qu’on se souvienne ce que j’avais écrit de Cótan et Nicolas de Staël. Il y a, doublement 1/ une réalité du monde qui n’est ni un mirage ni une chimère, et là je m’éloigne de la version du non-dualisme indien, notamment de Shankara et ses suivants, et 2/ une sacralité du monde ; thèmes parfaitement et clairement exposés chez Thomas, Philippe, ou le Ch’an souvent mésinterprété, et aujourd’hui Stephen Jourdain. Mais encore faut-il que cette vision, cette ‘vue correcte’ (c’est à dire ‘corrigée’) ne voie pas des objets enfermés par et dans leurs définitions, notamment la logique, mais des objets organiquement liés comme le sont les essences elles-mêmes, la réalité de chacune dépendant de la réalité de toutes, l’ensemble s’égalant à la globalité d’une Vie elle-même sans mesure. Ibn’Arabi va jusqu’à dire que la création se produit d’instant en instant, un éclair après l’autre, “sans séparation logique”… Nous pouvons survoler cette véritable révélation de Plotin à Michel Henry, rendant justice au passage à Spinoza et Marx en dénonçant le totalitarisme philosophique hegelien, au risque du reproche d’un syncrétisme grossier ou d’un dilettantisme trop alerte ! Je me garde pourtant d’alléguer aux théories modernes des quantistes qui prennent trop la précaution de ne pas s’éloigner d’une expérience, même très affinée, de la réalité physique, fût-elle atomique : on peut même dire que ça va de Lucrèce à d’Espagnat ! Pour la précision philosophique qu’on peut exiger aujourd’hui, je renvoie à Christian Jambet : Le caché et l’apparent, un livre capital que j’ai déjà cité, et bien entendu aux audaces de la philosophie comparée de Corbin.

On peut y voir clair, directement, par soi-même, sans s’engluer dans une conceptualisation excessive, ce qui est bien essentiel, mais voilà… La di(f)férence – concept contemporain – est l’occasion – concept médiéval – qui entraîne le penchant – concept spécifiquement eckhartien – vers les ‘créatures’ – un mot piégé cette fois : telle est l’opération (de la création) et son péril éminent, réification et défiguration du monde. Je dirais encore ; cette opération comme notre secret, notre possible salut ou notre perte probable. Et j’admets ceci : il n’y a pas de vérité, parce qu’il n’y a pas de dicibilité de la ‘Présence réelle’ qui est pourtant la seule et unique Objectivité, que je majuscule cette fois comme Stephen Jourdain. Il n’y en a pas parce que le langage est impuissant. (2) Je le rappelle aussi : c’est tout le débat opposant les écoles brahmaniques aux écoles bouddhiques, notamment sur la question du Soi que j’ai dernièrement évoquée, que les tentatives d’un Nimbarka (3), par exemple, ne sont pas parvenues à résorber. Le dire poétique ignore, exorcise plutôt ces périls, et l’énumération serait trop longue de tous ces poètes, à commencer par Baudelaire et ses correspondances, qui sont parvenus à ‘le’ dire, à leur façon. Ils ont eu recours, parfois, à une langue si impénétrable qu’ils se sont attirés les plus sévères reproches – je pense à Char évidemment. Je crois que la non-figuration, l’abstraction comme on dit aussi, est une belle tentative de sortir du dilemne, et pas seulement dans des oeuvres plastiques. Mais comment se tenir sauf de la confusion, comment ’savoir’ ? Je suis moi-même très embarrassé parce que je ne vois pas chez le dernier Kandinsky ce que voit Michel Henry, alors que je le vois très bien chez Hartung et Zao Wou Ki, chez certains figuratifs contemporains, Balthus sans doute, et modernes même : ai-je parlé de Monticelli (actuellement à Marseille avec Van Gogh), d’Hammershøi (à Orsay, bientôt visible à Lille) ? Un jour, plus tard… Le Maître nous avertissait jadis : “Je dis mes mystères à ceux qui en sont dignes…” Faut-il tenter de les dire à voix plus haute aujourd’hui ? Ces mystères ne sont-ils pas toujours inaccessibles aux esprits vulgaires qui restent attachés aux conditions de l’empirie quotidienne, aux dialectiques si aliénantes du plaisir et de la peine ? Y a-t-il urgence plus vitale de nos jours ? J’avais prévu un article : Quel désastre ? choisissant l’interrogation parce que l’exclamation retentit vraiment trop fort en ce temps de crise. N’avons-nous pas l’embarras du choix entre tant de crises qui nous menacent ? Elles me paraissent désormais inéluctables et je crois que nous les subirons toutes en même temps pour finir : en particulier ce ‘choc des civilisations’, mélange explosif d’inégalités économiques et culturelles, d’intolérances et de fanatismes. Elles nous ravageront si nous ne (re)découvrons pas cette gnose universelle où prendraient racine une nouvelle connaissance, une nouvelle éthique, une écologie, une politique etc… Oui, mais finalement je n’en dirai pas plus.

(1) Je rappelle une fois encore mes références souvent citées aux travaux d’Emile Gillabert, à la fois ’savants’ et inspirés, mais trop exclusivement limités aux concepts guénoniens d’une métaphysique prétendue ‘traditionnelle’.

(2) Toute la philosophie contemporaine se tiendrait dans le partage dramatique de ces deux styles confirmés : celui de la philosophie analytique qui se réduit volontairement aux limitations de logiques restées attentives, d’abord, aux leçons de l’expérience et à la sémiologie – cela va de Frege, Russell, à Quine, Goodman et consorts – et de la phénoménologie qui, elle, a opéré un ‘tournant théologique’ – ce qui est manifeste chez Henry, Marion et quelques autres. Je renvoie au récent livre de Roger Pouivet : Philosophie contemporaine, PUF 2008

(3) Nimbarka : ’sage’ indien du 12ème siècle qui tenta la conjonction du ‘distinct’-‘non distinct’, sans opposition de rejet ou d’exclusivité, pour tenter de surmonter une difficulté qui engendra finalement le dualisme avoué de l’école de Madhva. J’ai moi-même pris le même pari, mais il n’est pas d’équilibre pensable entre un monisme conceptuel purement imaginaire et un dualisme mondain aussi préoccupé de ‘raison’ que de ’satis-faction’.

Les routes de l’été (3) : Jean-Charles Taillandier à Lunéville

Le Château de Lunéville en Meurthe-et-Moselle (1) abrite une exposition de J-C Taillandier : Regards croisés, figures anonymes inspirées des collections du Musée. Dans ces nouvelles réalisations, l’artiste, comme ce titre l’indique clairement, reste fidèle à son inspiration, à la fois un programme de composition et une technique portée à l’ouvrage, à partir de gravures. C’est ce qui rend ce travail incomparable et mérite une fois de plus d’être signalé. On pourra bien entendu, et pour être tout à fait éclairé, se rendre sur son site : http://www.taillandier-art.com et y trouver les explications qu’il fournit lui-même ; de même mon texte Entre vérité d’histoire et pure vérité, ou se reporter à ma note publiée dans Jeudemeure sur l’exposition de Pont-à-Mousson. Mais je ne me répète pas aujourd’hui pour signaler l’originalité de cette création une nouvelle fois illustrée par les ‘regards’ proposés à Lunéville, je veux souligner l’intérêt particulier d’une exposition qui, suivant la volonté même des conservateurs du Château, permet le rapprochement de quelques originaux (gravures ou peintures) avec les ‘regards’ qu’ils ont inspirés. Par exemple…

2010_08062007_08032007_0803200007.1281123278.JPG                2010_08062007_08032007_0803200008.1281123705.JPG Lucien Doucet…

d’abord au musée du Château, une peinture de Bouchor…

Il n’y a pas de véritable comparaison à proposer. Il y a plutôt, d’une part, la banalité évidente des originaux, quelle que soit la qualité de l’ouvrage, souvent très provinciale ; et la poésie exceptionnelle d’une création nouvelle, si je puis me permettre ce pléonasme. Les admirateurs et amis de J-C Taillandier le savent aujourd’hui : son choix des portraits anciens, autant d’images fanées et le plus souvent anonymes, célébrités oubliées ou éteintes à jamais, se précise d’abord par des clichés photographiques dont chaque détail fait l’objet d’un examen minutieux. L’oeuvre d’art proprement dite commence ici : ces détails, soit un visage entier, ou une partie de la figure ; la chevelure, un détail vestimentaire voire même un détail de l’environnement (vêtement, bâtiment, animal…), tous ces détails choisis sont reproduits dans des gravures de conception d’abord tout à fait traditionnelle. Mais ces ‘images’ à leur tour, sont transformées, remodelées, ouvrage qui implique l’utilisation de feuilles de papier de facture artisanale très délicate ; de couleurs, peinture, encre ou crayon, qui métamorphosent entièrement la donnée primitive. C’est à peine si l’on reconnaît l’original et la proximité des oeuvres comme on le voit à Lunéville révèle la distance réellement parcourue, et la révolution, partant d’un sujet si facilement devenu objet d’une perception indifférente, délivrant un autre regard d’humanité. Et c’est une vraie surprise.

2010_08062007_08032007_0803200010.1281123300.JPG  un prince de Bauvau-Craon…

Métamorphose, ou transfiguration pourrait-on préciser : ce personnage alors définitivement inconnu, au miroir de cette représentation inédite, nous devient intimement familier : c’est tout le mystère du portrait – qui n’est jamais fidèle, sinon c’est photomaton. Comme dans un très beau poème à la première personne, une musique, une confession, genres bien connus et qui renouvellent le mystère de la relation, nous sommes interrogés, provoqués même, poussés à ouvrir une porte à double sens, vers l’inconnu. D’un côté, ce serait une histoire à imaginer, ce profil parfois à peine esquissé, et de l’autre, une histoire, la nôtre, en création perpétuelle. Soit, c’est mon expérience personnelle, je l’avoue, et celle qui me fait priser les oeuvres d’art comme autant de chemins d’initiation, largement ouverts et à la fois si difficiles d’accès. À peine quelques pas, l’oubli survenant si vite et par mégarde, et le franchissement des limites dites ‘naturelles’ vers cet imaginaire n’est plus permis, quand ce serait le lieu même de notre dépassement et de notre accomplissement… Les ‘portraits’ recréés par J-C Taillandier, et ici ces ‘regards’, délivrent une autre expérience de l’altérité à la fois si reconnaissable et à ce point impénétrable. C’est là leur force d’expression. C’est aussi la surprenante révélation de leur triple appartenance ; à un passé inéluctablement voué aux poussières, à un présent palpitant, et à une sorte d’intemporalité ici parfaitement, inexplicablement, et pourtant bien ressentie comme telle. (2)

2010_08062007_08032007_0803200013.1281123323.JPG Madame Cosson…

…épouse d’un maire de Lunéville… (19??)

(1) Château de Lunéville (54) Exposition visible tous les jours, sauf mardi, de 10h à 12h et de 14h à 18h. Jusqu’au 31 août.

(2) Je reviendrai dans quelques jours sur cette note-même pour donner l’adresse exacte du blog que J-C Taillandier vient d’ouvrir récemment dans le Journal Le Monde : Chair du papier, et qui ne semble pas encore accessible.

Les routes de l’été (2) : Barceló à Avignon

Miquel Barceló est un peintre de l’excès. Comme Bacon peint l’excès d’un sentiment, d’une émotion à nulle autre comparable, Barceló peint à la fois l’excès de la vie et l’excès de la vérité. Ce n’est pas rien. L’excès de la vie, parce qu’on éprouve à regarder ses oeuvres la même impression de présence qu’à regarder les paisibles images de Chardin ou, paradoxalement, les dessins torturés de Picasso. On a dit aussi que Barceló était peintre du temps, de tout ce qui passe, que le temps défait par simple usure, délitement, destruction physique brutale ou dévoration animale. C’est une façon de le voir et de le comprendre. Je prétends moi qu’il est peintre de la réalité, comme ces peintres de l’excès, d’une réalité surgissant dans l’excédence de l’être avec une force, une férocité inhumaine. Et je dis ‘la même impression’ qu’à regarder les plus grands, parce qu’il y est d’abord question de vérité pure, donnée à l’image, et conformément – on retiendra bien qu’il s’agit de fidélité à une forme, à ‘la’ forme – au jaillissement originel de la création. Il y a plusieurs images, plusieurs ‘maisons’ habitables de l’invisible, plusieurs tra-ductions de son excédence immensurable. D’où l’impression de monstruosité, de cruauté, d’inhumanité. C’est le choix de Barceló. Mais la vérité, j’y viens, est remède, guérison des blessures. Accéder au délire de Barceló, c’est accéder aussi à une sérénité, mais qui s’accorde en puissance : une plénitude devrais-je dire, vibrante, vivante, tous les cuivres de l’orchestre à la fois ! Excès de vie et excès de vérité, cette forme et cette couleur qui sont de Barceló seul, ensemble, pour l’exhaussement le plus haut de la manifestation : mon regard à la rencontre de ce travail-là, de cette oeuvre-là, réunis au dire de l’impensable, de l’indicible, en un seul cri ici, torrent de peinture et de sens pur.

J’ai parlé de cuivres, de fanfare, et j’ai lu dernièrement dans le Monde (20.07.10) l’article d’Emmanuelle Lequeux : Le retour sans fanfare de Miquel Barceló, qui marque bien, au contraire, une déception. C’est manifestement une journaliste qui prise avant tout le cabotinage, la provocation, chez Barceló, et qui reste hantée du souvenir de la performance de Barceló associé à Josef Nadj : Paso Doble, visible également dans une petite salle où un film est projeté, expression d’autant plus manifeste de cette violence qui brise et délivre, une expérience que j’avais déjà reconnue inédite et indépassable (12.05.10). Mais l’exposition que j’ai vue, la seule des trois à Avignon, à la Fondation Lambert (Hôtel de Caumont), me paraît à moi très complète et nullement décevante. Toutes les ‘manières’ et les thèmes de Barceló y sont déclinés : peintures, sculptures, céramiques, toutes utilisant des matériaux divers et souvent des plus inattendus, dans une rétrospective qui va de la Bibliothèque et de la barque de Ahab (1984) aux récentes ‘natures mortes’, ces tomates ‘non-comestibles’, ces oignons, ces poivrons, ces grenades, sans oublier les poissons, les mers étales d’une épaisse couche de peinture blanchâtre, une tête de crocodile peinte sur une toile pliée et soulevée à la forme du crâne, et ces étonnants paysages maritimes où tourbillonnent des nuages de pluie qui rappellent … Turner (?) Ce n’est pas toujours le cas dans les ‘rétrospectives’, on y voit l’unité de ton qui marque toute l’évolution de Barceló : un art de révéler, une fidélité aux réalités invisibles ou imperçues, et cette vérité qui proclame que la vie est surabondance et débordement, même dans les figures de mort qui interrogent encore, défient toujours, proclament indéfiniment l’empreinte d’un sens qui ne s’efface pas même dans la silhouette d’un squelette. Les urnes et les vases fissurés, brisés, éclatés, le disent aussi à leur manière : la forme du récipient comme telle anéantie, il reste une forme encore plus élémentaire, ce qu’on appelle même à tort l’informe, qui expose encore le jaillissement explosif de l’être et de la nature. Quant aux papiers ou aux toiles exposées, certains en partie dévorés des termites, c’est encore une idée de Barceló, bien à lui, et d’une telle portée dans ce contexte ! En opposant plâtre et bronze dans les mêmes sculptures, Barceló montre à l’évidence que ce n’est pas la noblesse du bronze, traditionnellement admirée, qui donne sa vérité à la sculpture mais la forme même, délivrée, agressivement ou scandaleusement adonnée aux volumes les plus inattendus, disons bien, les moins esthétiques.

Voilà Barceló comme on peut le voir à Avignon. Malgré la chaleur accablante de cette troisième semaine de juillet, cela méritait le détour. Comblé, j’ai pu m’éviter la presse des touristes au pied des murailles du célèbre Palais des Papes !!! Barceló suffit, sans équivalent !

Les illustrations suivantes sont toutes empruntées au très beau catalogue de l’exposition : TERRA MARE, publié par Actes Sud

numeriser0002.1280231505.jpg En pays Dogon

 

numeriser0005.1280231565.jpg Le coin du tableau…

numeriser0007.1280231609.jpg              numeriser0006.1280231586.jpg Poissons…

 numeriser0001.1280231487.jpg Aubergines

numeriser0003.1280231525.jpg Tomates             numeriser0004.1280231547.jpg Grenades

 

numeriser0009.1280309997.jpg Paysage maritime

 

Les routes de l’été (1) : trois étapes romanes

Quelques photos prises au long de ma route d’été… Pour pouvoir en parler un peu savamment j’ai extrait quelques livres de ma ‘librairie’. Littérature savante en effet, avec une richesse d’illustration photographique (1) qui démontre plus que les théories l’immense profusion d’illustration et d’exégèse de la doctrine chétienne que propose l’art roman. Mais là est la surprise, il n’y a pas un seul art roman, ni une seule histoire ni un seul territoire ni une seule évolution, et l’iconographie établie aujourd’hui (2) prouve que les ‘séries’ imagées obéissent bien plus à des inspirations personnelles, purement artistiques, elles-mêmes aussi conditionnées par des cultures régionales très variées. En fait cette création artistique qui devait illustrer le mythe chrétien de la Création, ne l’oublions pas, lié à celui de la Chute et de la Rédemption, aux rôles des intercesseurs, parents, compagnons, martyrs ou témoins plus tardifs du Sauveur, a engendré une multitude d’images finalement assez éloignées de la rigidité d’un prototype précis. C’est bien le problème métaphysique de la création qui est ici illustré de façon exemplaire et même magistrale ! Un art roman donc qui n’est ni primitif ni naïf, mais qui est plutôt l’immense champ d’investigation où des hommes, ‘poètes’ comme j’ai appelé les authentiques créateurs, s’inventent une histoire merveilleuse aux figures aussi innombrables qu’incomparables pour le récit de leur condition, splendeur et péril, où « je suis » se décline dramatiquement dans tous les plis d’un destin en réalité imprévisible.

Le Christ en majesté de Tavant (Indre et Loire, à quelques kilomètres au sud de Tours) est un des plus impressionnants que j’ai jamais vus. Malgré des couleurs qui tendent à perdre leur éclat, et de plus en plus à cause de la lumière trop vive à l’intérieur de l’édifice, il rayonne autant par l’apparat des ses atours que par l’humanité de son expression et de ses gestes mêmes. Il est manifestement l’oeuvre d’un artiste qui a ici donné le meilleur de lui-même, à sa façon, pour dire, rendre visible la légende de l’Incarnation dans toutes ses vicissitudes. D’un côté, l’hommage des anges et archanges, de l’autre la simple histoire de cet homme : l’annonciation, la visitation, la naissance déjà en partie effacée… La visitation est aussi touchante que celle de Saint-Lizier (Ariège) que j’ai souvent citée : un embrassement qui rapproche et unit les deux femmes sans les confondre, promesse d’éclosion et de commencement. Tout ce qu’il fallait dire, illustrer…

Tavant : 

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Les particularités de l’architecture romane sont mieux connues, en comparaison surtout avec les évolutions ultérieures du gothique qui façonne progressivement une figure plus ‘moderne’ de l’homme, je veux dire par là moins ancrée dans le mythe ou une hiéro-histoire, plus psychologique et plus inquiète de sa dimension sociale et historique. Je ne connaissais pas l’église de l’Abbaye aux Dames, à Saintes (Charente Maritime), et je m’y suis arrêté pour admirer le portail occidental et son exubérante guirlande de voussures.  J’ai voulu aussi photographier une nouvelle fois l’église Saint-Pierre de Moissac (Tarn-et-Garonne) et son célèbre portail méridional aux trumeaux magniquement sculptés : on en trouve un d’identique à Sainte-Marie de Souillac (Lot), dû à la même main sans doute, une inspiration fantastique dirait-on aujourd’hui. Mais je ne m’étendrai pas. Ces photos sont souvenirs d’émotions, la preuve ressentie que l’art vivant, même en racontant une histoire parfaitement codifiée, est la mise en oeuvre d’un pouvoir de création qui jaillit très en-deçà de toute condition historiée et s’élève bien au-delà de toute croyance catégorisée. C’est ainsi, la marque d’un infini inscrite dans l’image, d’un invisible rendu visible et signifiant plus que les énoncés du dogme.

Saintes :

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 Moissac : l’église et le cloître,

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(1) C’est ainsi que j’ai retrouvé un livre vraiment indispensable, qui m’avait beaucoup aidé dans mes recherches et pour le choix de mes itinéraires : L’art roman en France, d’Éliane Vergnolle (Flammarion 1994). De même l’admirable livre de photos de Frank Horvat et Michel Pastoureau : Figures romanes (Seuil 2001), un inventaire très riche et l’illustration de tout mon propos. On consultera aussi avec profit le site internet Art-Roman.net et celui de Lucien Martinot qui s’y trouve proposé : un photographe à qui l’on doit de superbes images des récentes restaurations de fresques des quatre églises romanes de la vallée du Loir. Les couleurs y sont reproduites à perfection.

((2) Je pense ici au livre de Jérôme Baschet : L’iconographie médiévale, (folio histoire inédit, 2008). L’auteur y ose la contestation de ses grands prédécesseurs, Mâle, Wirth, Panofsky, pour démontrer dans la mise à jour de fresques qu’il parvient à inventorier en ‘séries’, l’inventivité de peintres qui, tout en obéissant au dogme dont étaient gardiens leurs commenditaires, modulaient leur message propre suivant leur tempérament et celui du lieu, région, culture, en l’occurence le savoir-peindre d’un moment donné. Une variable humaine beaucoup plus importante qu’on ne l’avait jamais cru.  

Alpes de feu et noirs glaciers

Les gouaches de Jean OILLET (07/15 juillet 2010)

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Deus sive persona (3) : Ce que j’ai voulu dire…

Publié dans Connaissance du matin le 13.06.2008

Il n’y a pas de recette. L’attention, une qualité de bienveillance, la simplicité du regard ; ni précipitation, ni partialité. Mais un de mes lecteurs m’a écrit : “… comment pouvez-vous négliger à ce point la part de volonté, qui peut être faible ou forte, débile ou énergique ; comment pouvez-vous négliger certains facteurs qui interviennent dans la décision qui emporte le choix, qui ne relèvent pas seulement de la discrimination, de l’intention avisée d’agir au mieux pour soi-même ou autrui ?” Bien sûr… je n’ai pas évoqué cela, parce que je veux rester en amont, où la conscience sourd d’elle-même, riche de toute sa lumière native et de tous ses possibles, dans un ici pur, originaire, inviolé, intact, avant l’envasement et l’encrassement de dépôts que les suborneurs entasseront pour en dévier le cours. C’est ici où j’ai accès à moi, et pour toujours, ici que je suis, constitué comme une personne, ici aussi que surviendra l’aliénation, si vite, et dont je peux aussi vite me délivrer si je me retrouve, si je me connais, si je veux bien un instant faire attention. Et voilà que je me répète : l’attention libère… force qui étonne en tout premier lieu celui qui se rend attentif, et qui s’aperçoit – ô ce mot si pauvre devenu – de tout cela…

Bien sûr il y a un travail à faire, de nettoyage : une catharsis ! mais il y a d’abord la simple aperception de celui qui suis, et de ce qui est, et de ma naturelle autorité à dire oui (ou non), et de tout ce qui m’entrave. Ceci, on l’a trop dit, parce que c’est une évidence massive sans doute, mais qu’on a érigée en fatalité, naturelle ou surnaturelle, aliénation ou péché originel, sans oublier cette déficience qui hantait certains gnostiques et alimentaient leur pessimisme radical. Je veux moi pointer vers le pouvoir originel de se découvrir soi-même : origine certes, source, et donc force, pureté et dynamisme, élan, comme une détermination première, car ce n’est pas ce qui nous empêche qui est irrésistible mais notre désir, jaillissement plus précoce à concevoir ; notre vouloir-vivre dont on a donné tant d’interprétations douteuses. Cet élan n’est ni élan de mort ni force aveugle, bien au contraire, il est la naissance, la co-naissance d’un être humain manifestant le pur antécédent de tout ce qui arrive, en soi inconnaissable mais donateur de vie. Bien sûr je suis autorisé à la critique, à la subversion, à la désobéissance, à la révolte – cette découverte commande tout – et l’exercice de la liberté sera toujours acte de délivrance : parler toujours de libération, jamais de liberté. Il fallait le dire, je l’ai dit, et j’y reviendrai. Bien sûr je rejoins la métaphysique spinoziste de la construction de soi, bien sûr je désigne de hauts sommets qui vont du platonisme à la philosophie de Michel Henry, mais je ne peux plus m’attacher à ce boulot de philosophie comparée. Je l’ai fait, un peu, suffisamment j’estime pour donner à celui ou celle qui sont prêts l’envie de faire le geste sûr de se connaître, pas à pas, de s’engager sur la voie. Bonne foi et bon espoir : en s’aimant soi-même, car toute espérance, tout engagement capable de lui répondre commence par l’amour de soi, tendre, affectueux, bienveillant, dévotion à se connaître sans narcissisme…

Bien sûr je tiens à rappeler mon attachement à cette notion de surabondance qui autorise tout, en même temps, c’est le cas de le dire : l’avilissement par ignorance, l’anoblissement par connaissance, et le règne ! Cette surabondance est magnifiquement illustrée par la geste plotinienne (procession, conversion) et le règne, c’est dans l’Evangile de Thomas que j’en trouve l’exemplaire proclamation, précisément par la définition du procès de la création, car il ne se passe jamais rien d’autre, maintenant et toujours. Les images se manifestent à l’homme et la lumière qui est en elles est cachée. Dans l’image de la lumière du Père, elle se dévoilera et son image sera cachée par sa lumière. Il y a ce renversement de courant, cette modification de polarité et d’intensité : d’un côté l’image occultant la lumière, de l’autre la lumière se révélant par l’image, occultant son évidence sensible contre toute expérience naturelle et tout jugement qui en dépend exclusivement. La surabondance é-meut un être en perpétuel débordement, débordant-débordé, et la création se produit en ce flux de conscience illimité. C’est moi qui suis responsable du renversement, de la conversion, de la métanoïa : on dira comme on veut, mais cela veut dire que c’est moi qui me déterminerai à y voir clair (et jouer juste), ou qui m’abandonnerai aux apparences, à la confusion, à l’aliénation. Eveil ou mutation philosophique, éveil soudain ou graduel, qu’importe, c’est le renversement, le retournement du rapport lumière/image qui autorise le règne, et son contraire : l’aveuglement, la folie.

J’ai dit : il n’y a pas de recette… Et si Magritte pouvait dire : “ceci n’est pas une pipe” moi je dirais : “ceci n’est pas philosophie…” Parce que c’est la sagesse qui importe (je n’ose pas dire le salut) comme c’est la pipe avec laquelle on peut fumer, et non son image, qui importe. Un maître tibétain, Ghögyam Trungpa Rinpoche, disait : “vous sautez, à un moment donné, vous devez sauter…” Moi, je propose de faire attention, une disposition, un regard ; l’impossible pour beaucoup, trop aliénés, trop aveuglés par l’ivresse de leurs passions, empêchés par les conditions dont j’ai dit, reconnu, qu’elles pouvaient, dans la limite de notre finitude, de telle situation sociale ou famililiale, culturelle, constituer un obstacle insurmontable. Il faut bien voir où se trouve le véritable obstacle, dans quel roc, ou quel sable, quelle culture du mensonge et de la fausseté. Aussi monstrueux soient-ils, ces rouages sont si facilement décelables qu’il suffit d’un peu de bon sens et de bonne foi pour les dénoncer et, quelle que soit l’étendue et la violence de leur dictature, les identifier comme tels et les subvertir. Si l’on veut bien ! au lieu de tenter d’en profiter à son tour. Je glisse au degré du sens commun ? Non, j’ai voulu dire qu’il suffit d’un peu de fausseté seulement pour façonner l’enfer, et d’un peu d’acuité de ce regard critique, à peine un peu, pour ruiner l’imposture. Si l’on veut bien… sans intention de profit, s’honorant soi-même en honorant le vrai, avec le seul avantage de s’étonner soi-même et de se délivrer, même un peu, déjà, comme de se rendre propre en se lavant les mains, pour commencer ! Les bonnes questions s’orientent d’elles-mêmes vers la culture appropriée et chaque pas les confortant, elles s’augmentent en force, pertinence et vigueur critique : une insolence qui n’épargne finalement rien, sapant tout abri mensonger, même la funeste illusion d’en avoir fini avec ce travail… de le croire pour affirmer à nouveau, (re)donner vigueur au spectre d’une idéologie.

Le règne, de la lumière du Père, restaurée dans ma vision ; on a l’habitude de dire le Royaume… Le règne renvoie plus précisément à quelqu’un qui l’exerce et non une situation, un éta(n)t donné ; le règne est un acte, personnel, et maintenant j’ajoute : bien plus que l’aperception de soi, le discerment de lumière au monde proliférant des images. Et j’ai voulu dire, je le répète simplement une dernière fois : c’est votre affaire, cela ne concerne que vous, plutôt, tout cela passe par vous… Le règne, j’ai dit aussi, en citant Ibn’Arabi, la régence ; et je peux dire la création, en citant S. Jourdain, en prenant soin une fois de plus de désigner par là non une imagination dévoyée par la logique des choses mais l’imagination créatrice qui s’est réglée (comme on règle un poste radiorécepteur) au flux miraculeux des réalités essentielles. Cachées ? Voilées ? Ce que je dis, c’est que je ne les crois vraiment ni voilées, ni cachées. Elles le sont, oui, en comparaison des réalités sensibles si évidentes, presque brutalement, alimentant ce réalisme qui infeste les esprits paresseux. Les vérités scientifiques ne sont pourtant pas non plus des évidences données, ni même des évidences d’aucune sorte. Elles s’offrent néanmoins avec une autorité incontestable à l’intelligence qui les mérite en les soumettant à vérification, les pliant aux applications mêmes auxquelles elles se prêtent. Elles apparaissent aussi éphémères, modulables, mutables, à ceux qui savent plus finement mesurer l’infinie plasticité du monde, et son devenir. J’ai dit réalités essentielles parce qu’elles sont immuablement présentes, offrant l’expérience d’un monde que nous pouvons pervertir mais que nous ne pouvons pas repousser, pas même nier, ce réel indéclinable caricaturé par les réalismes chosistes. “Ce monde est bien réel” me disait Stephen Jourdain contre les sectateurs d’un idéalisme absolu. Tout ce qui m’est accordé en réalité m’est en réalité prêté : ni possession abusive ni jouissance effrénée ne peuvent inaltérablement se conserver à la satisfaction de quelques uns. Le geste poétique ne s’empare pas, n’emprisonne pas, ne cède à aucune hégémonie, à aucune voracité, fût-elle mentale ou sentimentale ; il se nourrit, s’enrichit, trouve sa plénitude, sans anéantir ! Passant lui-même, il laisse passer, favorisant la métamorphose du temps en éternité d’instants, la donation des richesses qui s’augmentent par le partage, la célébration du mouvement d’amour qui commande la création où ‘je suis’, mouvement et repos, se pare d’humanité, personne ou infini dansant aux périls de sa liberté.

Deus sive persona (2)

Publié dans Connaissance du matin le 06.06.2008

Il y a une clarté spirituelle qui est plus que conviction intellectuelle. Comment en juger ? Moi, puisque je me situe ici à un plan subjectif, ultimement. Cette clarté peut avoir la qualité d’une intuition définitive, survenue si vivement, si abruptement qu’on la nomme éveil, et le mot veut bien dire ce qu’il veut dire dans la tradition où il a cours. Egalement, ce peut être une floraison, et donc une maturité, non pas le fruit du temps, le temps n’étant jamais que le milieu d’apparition des ‘choses’ – le fameux ‘transcendantal’ kantien, avec l’espace – mais un accomplissement, ici, durable j’ajoute pour rejoindre cette dimension temporelle. Ici, moi, Dieu, n’est à chercher nulle part ailleurs car il n’est ni objet ni moment mesurable, assignable ; il est le présent et la vie, la source profonde d’où découle, sourd et jaillit, le meilleur ou le pire de moi-même. Je me suis un peu avancé sur ce propos et les réactions n’ont pas manqué, ce souci-là : “Faut-il comprendre qu’une intention ouvertement mauvaise, volontairement nuisible, criminelle même, prend sa source en Dieu, au foyer de vie et de conscience où s’opère la création ?” Oui. C’est à peine si je peux parler de détournement, de dénaturation, sans doute… Il s’agit du même cours, du même flux…

D’où l’intérêt, l’urgence, le devoir même, impérieux, d’apprendre et de comprendre en vue de déceler ce qui est faux, pervers, et de le corriger, voire l’expugner. Je ne dirai pas comment : on peut m’apprendre ce comment, me le dicter même, me l’imposer. Je peux le découvrir seul, opérer cette catharsis, libérer cette lucidité ; je peux même choisir de ne pas obéir à ces neuves injonctions, désobéir, trahir. Ce n’est pas exactement là que je veux porter mes lumières, mais à dire qu’il n’y a qu’une source et que je suis responsable, à la mesure de ma connaissance, de ma disposition à connaître. Il y a une surabondance de vie – la pâle mer de la totale Déïté – et ce je-u qui survient, procès qui est exactement conscience, conjugaison d’un moi et d’un monde à l’horizon des conditions. C’est contradictoire ? On a pu dire que tout est imaginé, même l’espace et le temps (Nisargadatta) et que ce monde est néanmoins bien réel (S. Jourdain) : on manquerait tout sans s’apercevoir plus précisément que ce je-u, agent et même régent de cette création (Ibn’Arabi) porte un nom, moi – comme toi tout pareil à moi, mon frère, mon semblable… Cette compréhension précise, éprouvée, s’impose par là-même comme morale, éthique fraternelle de solidarité, partage, non-violence, sans condamnation d’aucun comportement finalement puisqu’il s’agit toujours de moi-vivant aux périls des conditions. Je dirai : la seule morale, oui, mais la floraison de la compréhension, ce qu’on peut appeler éveil si l’on veut lier tout en cette unique et pourtant multiple expérience personnelle. L’unité du Seul y est attestée dans la plupart des traditions, mais toujours dans un discours, un horizon de conditions, parfois l’expérience apparemment sans comparaison d’une unique existence, d’une unique prophétie. Je peux mesurer aujourd’hui qu’elle les transcende toutes, commande l’amour qui est bien alors connaissance mais, je le répète inlassablement, co-naissance, désentravée des concepts fallacieux d’une interprétation louche du réel vivant. ‘Deus est monos monadem ex se gignens in se unum reflectens ardorem : Dieu est unique, faisant jaillir l’unité à partir de Lui-Même, renvoyant vers Lui-Même un unique réel flamboyant’ (1). A l’instant-là, dans ce geste où je me révèle conjoint à l’ici intemporel d’Un Seul, Le Vivant.

Mais qu’est-ce qui est ‘faux’, et qui a réellement pouvoir de le corriger et, surtout, pourquoi l’empire du faux qui semble régner presque sans partage ? Pour y voir plus clair il faut revenir : 1/à la critique des concepts qui façonnent nos mentalités – ici, celui de ‘perfection’ (liée à une révélation de la ‘loi de Dieu’ et de toute promesse messianique ou de ‘fin de l’histoire’, promesse de paradis etc…). Concurrence, conflit, rivalité appartiennent à une dialectique naturelle et la violence qu’ils génèrent est naturelle. Pas de programme de pacification du monde ! /2 revenir à soi : dans la conscience humaine, c’est la connaissance générant l’amour qui atténuera, effacera parfois complètement cette propension au conflit. Revenir à soi c’est s’apercevoir, à la fois, de l’immense que je suis en tant qu’être se conjuguant pronominalement ‘je’ et (donc) simultanément, de cette coloration existencielle : moi-à-l’horizon-des-conditions. Le ‘juste’ (ou le ‘vrai’) perle juste ici, perlement minuscule où s’enroulent l’infinie noblesse d’être (et j’ajoute, je crois qu’on ne peut faire autrement, conscient-vivant) et cette humilité d’appartenir à une condition, sinon d’en dépendre, sinon surtout d’être constitutivement et génériquement conditionné. La conscience particulière qui naît, se développe de cette co-naissance, délivre un pouvoir d’attention, de veille extraordinaire. De ce paradoxe des deux dimensions de mon être, et de leur claire et immédiate connaissance, naît une acuité de regard, une pertinence de jugement, une santé de sentiment, une propreté d’affect inaltérables. C’est dans ce foyer de lumière que s’é-nerve (littéralement, le contraire de l’acception commune du mot, le nerf en est ôté !) toute passion : que s’éteint le courant impulsif de son ivresse propre. Je ne prêche pas une morale de l’abstension (suspension), ni de la tiédeur ou de la médiocrité ; pas davantage une morale des ‘mains sales’ qui admet (et autorise) un mal qu’on veut croire ‘relatif’. Non, mais ‘les parties restent en conflit’ comme dit Nisargadatta ; simplement l’antitode au poison existe, qui lui ôte toute sa venimosité. C’est la libération, et si on veut bien le dire ainsi, l’illumination, ce qui se voit lucidement et s’éprouve en pleine conscience, c’est une autre identité majorée d’infini – fût-il d’un ordre inconnu ! sans rupture, sans cloisonnement, ’je suis’ débordant les frontières indélébiles de mes attributs. Je l’ai énoncé ainsi, porté à son extrême (ex)tension : Je suis Dieu en personne bien que personne ne soit Dieu ni Dieu (une) personne. Je ne suis pas empêché – je crois même impossible de s’empêcher soi-même de quoi que ce soit – à moins de se mentir, de se censurer, de se refouler, les pires torts qu’on puissent se causer à soi-même par cette contrariété aveugle qui scelle l’ignorance définitive de soi.

A plusieurs reprises je me suis déclaré partisan d’une morale de scrupule. J’avertis de suite : scrupule n’est pas hésitation, encore moins indécision. Ce n’est ni faiblesse ni confusion, bien au contraire, parce que ce n’est ni une morale de la soumission, ni de l’obéissance. C’est une morale qui apprend que le mal que je fais à autrui, je le fais d’abord à moi-même, ne serait-ce qu’en m’abaissant aux calculs d’un ego affamé de satisfaction. Ignorer son prochain, c’est s’ignorer soi-même. Le scrupule est veille, attention, réflexion, puisque la dualité d’expérience est transpercée, toute énergie concentrée pour cela, pour qu’il soit possible de déjouer le pouvoir hypnotique de l’auto-tromperie, du pouvoir de se duper soi-même. La discrimination, le discernement de l’égoïsme et de sa perversité camouflée, c’est la voix personnelle qui peut s’élever avant de prononcer le ‘oui’ ou le ‘non’ d’un choix. Dans cette vision si neuve encore une fois, puisque j’y suis totalement impliqué, moi plus que moi-même et avant moi-même, je délivre une force imprévue, inconnue, inimaginable même d’intelligence et de subtilité, de volonté et de patience, d’autorité et d’amour, qui ne me prive pas, ne m’inhibe pas. C’est la délivrance, comme on le dit d’un accouchement, d’une noblesse de choix et d’action qui n’a pas vaincu l’égoïsme par le refoulement ou la condamnation mais par la diffusion d’une lumière à la fois naturelle et spirituelle, divine et humaine, cosmique et personnelle. Je retiens ‘personnelle’ parce que c’est la floraison la plus haute de moi-même en création de moi-même par ce mouvement d’amour dont parle Ibn’Arabi, floraison miraculeuse de l’Esprit pur au chant de la Vie. Mais les mots ne doivent pas tromper non plus : cet avènement se cache, c’est un don secret et sa seule finalité est la métamorphose de tout ce qui était précédemment perçu en mode ordinaire. Aucune frustration n’est permise, aucun bonheur n’est brimé : le ‘oui’ prononcé porte simplement sur le vrai qu’on peut bien appeler aussi bien ou beau. Mais la vérité de ‘je suis’ exigeant découverte et conquête, est devenue la cible et la flèche, triomphe et récompense, que le silence de son propre acquiescement atteste plus que toute démonstration, tout spectacle, tout retentissement de surface.

Faut-il croire cela ? Hé bien non, évidemment pas. Tout au contraire : il s’agit même de sortir de la malédiction véritable qui oppose un ‘croire’ à l’expérience malheureuse, pauvre, des objets, des choses, vécus, ressentis comme les réalités seules tangibles, vérifiables, indiscutables. Parce qu’on ne s’avoue pas ce réalisme inconscient, refoulé, on croit ’à’, on croit ‘en’, des pseudo-valeurs, des pseudo-réalités qui pourraient compenser notre misère. L’attention, un peu de curiosité et de patience autorisent d’autres découvertes, les unes les autres se fortifiant jusqu’à un salut possible. Il ne faut pas croire cela ; il suffit de s’en apercevoir, de l’éprouver et de ne pas négliger l’enseignement si simple qui s’en dégage. Par la simple aperception de conscience-que-je-suis, je suis plus que tous mes attributs ajoutés, plus que ma définition, plus que le masque imposé, plus que l’image que j’ai formée de moi-même. On parle beaucoup ces temps-ci de désenchantement, de réenchantement du monde. Il s’agit plutôt de moi, essentiellement. En tout cas le mot est juste, exact. Car la connaissance dont je fais toujours état ne modifie rien de ce qui nous paraît extérieur, mais le réenchante en retrouvant sa lumière, son sens, la légitimité de son existence et de la mienne, mais de la mienne d’abord ! J’aurai simplement trouvé qu’elle ne se réduit pas à un regard inutile et absurde posé ‘pour rien’ sur un monde qui n’est rien non plus en sa prétendue objectivité.

(1) Livre des XXIV Philosophes ; Millon édit. 1989