Deus sive persona (1)

Publié dans Connaissance du matin le 31.05.2008

Je ne trouve pas facilement des formules qui ne seraient qu’à moi, je les emprunte le plus souvent aux autres, créant des assemblages qui éclairent et fortifient un message plus neuf : c’est un peu corsaire, je suis bien d’accord, et on me le reproche avec des accents différents. On m’a écrit, les uns, que j’avais trop de références, pas assez d’inspiration personnelle ou pas assez d’audace pour exposer clairement mes convictions concernant un tel sujet ; les autres, que je me prenais pour qui, usant de mots que j’arrachais à leur contexte(s) et même, compte tenu des questions abordées, à leurs racines traditionnelles, cette sorte de sanctification religieuse ou philosophique opérée par les consensus. Syncrétisme interdit,vous voyez… Alors la formule m’est venue, pour partir cette fois du centre, et non y aller : Deus sive persona, paraphrasant (un peu) Spinoza pour affirmer non plus ce panenthéisme qu’on lui a tant reproché, mais affirmer que ‘Dieu’ même est à hauteur d’homme, d’une personne plus précisément, pas plus, pas plus loin, l’immense affleurant ici et nulle part ailleurs, ici où je me sais moi-même et me deviens moi-même suivant les possibles , quoique si contradictoires, que je porte en moi.

Je persisterai donc en me tenant à mes principales références, celles auxquelles je tiens le plus, estimant que là tout est dit. Et, principalement à ce sujet, le logion 83 de l’Evangile de Thomas : Les images se manifestent à l’homme et la lumière qui est en elles est cachée. Dans l’image de la lumière du Père, elle se dévoilera et son image sera cachée par sa lumière ; à compléter, pour recentrer la question de l’image à celle de la personne, du sujet, par le logion 55 : Celui qui connaît le Tout, s’il est privé de lui-même, est privé du Tout . Le détour par le 22 s’impose sans doute aussi : Quand vous ferez le deux Un… (et) une image à la place d’une image… (1) Je ne crains pas de citer encore l’un de ceux qui, bien avant moi, l’expose très clairement, Ibn’Arabi, dans la métaphore du miroir (la Sagesse des Prophètes : le Verbe de Seth) : le sujet recevant la révélation essentielle ne verra que sa propre ‘forme’ dans le miroir de Dieu ; il ne verra pas Dieu – il est impossible qu’il Le voie – tout en sachant qu’il ne voit sa propre ‘forme’ qu’en vertu de ce miroir divin… Il n’existe pas de symbole plus direct et plus conforme à la contemplation et à la révélation… Tâche de voir le corps du miroir tout en regardant la forme qui s’y reflète ; tu ne les verras jamais en même temps… La forme réfléchie ne cache pas essentiellement le miroir (et) c’est celui-ci qui la manifeste… Si tu savoures cela, tu savoures l’extrême limite que la créature comme telle puisse atteindre dans sa connaissance ; n’aspire donc pas au-delà et ne fatigue pas ton âme à dépasser ce degré… (2) En foi de cela je devrais moi-même renoncer à tout embrasser, tout arraisonner, tout avérer ; à réunir toutes les perspectives et retrouver leur possible légitimité. Il y aurait pourtant une visée, comment dire, ‘contemporaine’, plus ample de cette vérité-là.

Je propose deux interprétations. 1/ Vous n’avez pas, vous n’aurez jamais la connaissance de Dieu, par contre vous pourrez – non connaître, faut-il encore souligner – éprouver, la valeur, la valeur infinie qui s’exerce par vous, une personne, et particulièrement dans l’acte initial perpétuellement inaugurant d’un je (ou je-u) que j’appelle aussi un procès : co-naissance. 2/ Vous avez l’autorisation, la permission, l’autorité même – d’être un grand saint, un criminel, d’être tout cela parce que vous avez cela en vous et si cela vous inspire… Vous êtes cela, ou une personne, disposant de liberté, j’ose le préciser, de la liberté de devenir vous-même, d’y consentir, vaudrait-il mieux dire, de vous incarner parmi une multitude de modèles, parfois contradictoires. ‘Cela’ : qu’est-ce à dire ? Cette liberté en elle-même se double d’une fatalité, comme une prédisposition à se manifester dans telles circonstances, que l’on soit déterminé par elles, ou que l’on trouve la force et la chance de se déterminer contre elles. Comme dit Maître Eckhart dans une phrase si étrange : Le Père engendre le Fils comme son image… Et le Père engendre le Fils dans l’âme exactement comme dans l’éternité et pas autrement. Il faut qu’il le fasse, que cela lui plaise ou non J’ai souligné les derniers mots. Il y a de l’être, il y a de l’existence et le fiat du je-u, de la création ouvre tous les possibles de cette personne dont Maître Eckhart a précisé que, s’il ne s’agissait pas de moi, que m’importe ? Pour être équitable je devrais également citer Silesius, par exemple : Je dois être soleil, peindre de mes rayons la pâle mer de la totale Déïté… Citations disparates ? Peut-être, mais avec un sens si précis, si cohérent et si exceptionnel qu’on peut les réunir ainsi pour montrer quelle est leur racine, cette vérité unique de l’Un en deux. J’y tiens beaucoup, on s’en sera aperçu, et les dizaines d’articles précédents ne sont écrits que pour y conduire, démonstration, illustration, célébration si toutefois j’y suis parvenu. Mes notes sur l’art, lues et relues des centaines de fois, exposaient ces exemples que je choisissais pour affermir mon propos sur ‘la mission de l’art’, délivrer l’image, délivrer le sens, créer comme je suis autorisé à le faire (et non copier, imiter) ; j’ai même voulu lui donner force d’histoire en évoquant successivement l’invention préhistorique de la peinture et les peintre contemporains de l’excès.

Je l’avoue : hors cela, cette perspective métaphysique (suivant le mot de Vallin), je n’entends que bavardages et même j’ajoute, parvenu à ce seuil d’affirmation, puisqu’il faut bien le dire ainsi: “Néant de cette culture, ‘ivresse’ des hommes qui cultivent un tel champ de pavots”. Hors la question : Comment suis-je Moi l’Absolu et moi une personne ? pffuit ! du vent ! Comment cette grande richesse a habité cette pauvreté ? (log. 29 de l’Evangile selon Thomas) Bien sûr il faut éprouver comme telle cette richesse et cette pauvreté, sans préjugé, sans concept, directement. Les mots qui vous détournent de cette immédiate et paradoxale connaissance de soi sont à sacrifier sans exception : tous les ismes qu’on trouve prêts à servir, ce qui vaut aussi bien pour les idéologues de l’établissement que pour les chantres d’une culture marginale qui s’apparente plus aux perversions d’un consumérisme effréné qu’à une authentique recherche zététique. Autorité mitrée ou académisée ; sous-culture, spiritualité de Mac’Do – je ne crains pas de le dire de ces tenants actuels d’un prétendu non-dualisme de type oriental devenu la ‘tarte à la crème’ de tous les ignorants-réunis : jetez tout, mais je précise, au feu de votre inlassable curiosité philosophique, de votre passion d’être, juste être et être juste. (3)

(1) Je rappelle que mes citations de l’Evangile selon Thomas sont empruntées à Gillabert, Bourgeois, Haas, Métanoïa 1979, réédité depuis.

(2) La Sagesse des Prophètes d’Ibn’Arabi (traduction et notes de Titus Burckhardt) est toujours disponible chez Albin Michel, Collection Spiritualités vivantes.

(3) J’ai pêché encore par citations… Mes références sont données et répétées dans toutes mes notes précédentes. Mais faut-il que j’avertisse qu’une bonne lecture est un entretien spirituel, non une accumulation de savoir(s) ?

Trois peintres de l’excès (3) : Georg Baselitz

Georg Baselitz est né Hans-Georg Kern, en 1938, dans une ville de Saxe, Kamenz, qui portait alors le nom même qu’il lui a emprunté. Il est, avec Gerhard Richter, le peintre allemand vivant le plus célèbre et le plus prisé des collectionneurs. Mais, plus que Richter, il doit sa célébrité à des thèmes et des formes qui nous heurtent bien davantage, et qui, de toute évidence, en dépit de leur figuration et malgré leurs titres souvent bavards, ne racontent jamais une histoire. Comme dans le cas de Bacon récemment abordé, jamais, il ne s’agit d’une histoire, et toujours, d’un invisible qui hante une figure et nous hante nous-mêmes, ‘insensible’ disait Deleuze, inhumain dirions-nous pour avouer que cette excédence nous précède et nous déborde de partout. Une fois de plus l’allusion à l’excès ontique est si forte qu’elle devient philosophique en faisant éclater le discours qui était traditionnellement celui de l’art. L’oeuvre inaugurale de cette carrière et encore la plus connue : La grande nuit dans le seau, (1) semble évoquer une histoire, plus visiblement une accusation puisque c’est le mot qui vient immédiatement pour évoquer l’histoire allemande contemporaine. Mais Baselitz veut aller plus loin et je le vois, moi, rapidemment passer de ce qui peut être pris pour une anecdote, si choquante, à une allégorie dont la virulence n’échappera pas non plus, et finalement à ce renversement des figures qui l’a rendu célèbre. Mais ce serait bien vulgaire de le voir au premier degré : ‘renversement’ a bien d’autres sens, d’autres désignations possibles, et finalement peut-être la meilleure illustration de ce qui, allant ensemble, ne peut ni s’adjoindre, comme catégories logiques, ni s’accoupler, comme le représente volontiers Bacon, ni se dire ensemble, comme le tente la poésie ; je veux parler de l’amphibolie.

numeriser0009_1.1276353210.jpg La grande nuit dans le seau (1963)

Si Bacon n’a pas craint d’évoquer son homosexualité en peignant des accouplements d’hommes – ouvertement, lui-même et son ami George Dyer – Baselitz utilise une image sexuelle surprenante pour sa première leçon de peinture. C’est un enfant défiguré, un monstre plutôt avec cette grande oreille rouge et ses traits écrasés, qui brandit un sexe énorme comme une massue. Personne ne s’y est trompé : c’était en 1963, la jeune Allemagne qui s’enrichissait et cultivait désormais l’oubli des forfaits passés dut s’y reconnaître, et le seau était bien là pour la dissimulation et l’enfouissement de cette nouvelle nuit spirituelle. C’est une peinture qui rappelle évidemment Otto Dix et son expressionnisme si particulier qui visait à faire de l’art un ‘exorcisme’. Baselitz s’éloigne pourtant rapidement de ce parti-pris esthétique, mais son chemin n’est pas rectiligne ; il tâtonne, perpétuellement assailli de doutes, perpétuellement désireux de s’éloigner du déjà-dit qui s’est épuisé par l’usure du temps, par le mésusage des signes qu’un traitement vulgaire ne tarde jamais à vider de tout contenu. Il va donc être tenté de provoquer la vulgarité sur son propre terrain, révolté comme nombre de ses contemporains, praticien appliqué d’un anti-art, collectionnant objets et figures que la culture académique ignore. Mais comme cela se fait beaucoup, il devra inventer un langage encore plus neuf, un symbolisme qui n’est pas non plus étranger à son héritage artistique, un réalisme qui bouleverse les identités, visages, silhouettes, animaux et objets communs qui occuperont sa peinture. D’abord cette explosion, comme l’image même de la pire menace : B. pour Larry, de 1967, un homme dechiqueté avec à ses pieds des chiens qui sont la mise en abyme d’une menace extrême. Cette destruction de l’objet pictural n’est pas sans conséquences à la poursuite de son oeuvre. Dorénavant, Baselitz va rechercher une figuration capable de rompre tout concept de vie ordinaire, toute habitude de la vision commune, d’inscrire les objets dans un espace de plus en plus étranger, toujours plus déroutant, toujours plus engagé dans un imaginaire d’autant plus effrayant qu’il détruit toute référence connue et interdit toute identification. L’étape suivante sera le renversement des figures et beaucoup plus tard, dans les années 80/90, le choix catégorique de l’abstraction.

numeriser0010_1.1276353674.jpg B. pour Larry (1967)

Cette fidélité gardée longtemps à la figuration rend la peinture de Baselitz d’autant plus passionnante qu’elle traduit avec plus de force son intention de donner à l’art sa totale autonomie, son indépendance non seulement à l’égard de tout objet réel mais de toute signification reconnue. Baselitz s’attache à sortir l’objet du cadre de sa réalité convenue, sans se préoccuper des aboutissements d’un tel langage métaphysique – il est moins ‘philosophe’ qu’un Magritte, c’est sûr – mais il parie que c’est bien la destinée de l’art de proposer cette métamorphose par le parti-pris systématique des ‘choses’, nous pouvons nous rappeler Ponge… Ce qui est important pour lui ce n’est pas de déchirer le plan du tableau, l’image ; de subvertir des symboles abusifs (l’aigle allemand) ; de créer une atmosphère inquiétante d’outre-monde par des jeux de couleurs froides, c’est de tracer la voie d’une autre conception capable de libérer l’inconnu, bien au-delà des catégories d’expériences préalablement explorées, pour libérer de l’être sans doute, briser tout barrage, au-delà de la mort ? La mort, c’est déjà, assurément, le connu et l’habitude et c’est l’image qu’il s’applique à transgresser, à détruire par de nouvelles images. Mais cela  me rappelle aussi la thèse de Derrida que j’ai récemment retrouvée à la lecture de son livre L’invention de la peinture, (2) en vue précisément de parler de mes peintre de l’excès. Cet ouvrage fameux, on le sait, est d’abord une reprise de thèmes kantiens, et surtout leur subtile modification, finalement leur subversion totale. Kant avait inscrit l’épreuve du beau dans une logique du désintéressement, une mise entre parenthèses de la réalité objective : Derrida va plus loin en fondant le plaisir esthétique sur ‘rien’, un ‘rien’ qui est à mon sens, la sortie de tout connu, de toute mémoire. Derrida : ni la chose, ni son existence, ni la mienne, ni le pur objet, ni le pur sujet, aucun intérêt de rien qui soit à rien qui soit. Et pourtant j’aime : non, c’est encore trop, c’est encore prendre intérêt à l’existence, sans doute. Je n’aime pas mais je prends plaisir à ce qui ne m’intéresse pas, à ce du moins qu’il est indifférent que j’aime ou n’aime pas. Ce plaisir que je prends, je ne le prends pas… Je crois fermement que nous sommes bien au-delà d’un athéisme ou d’un nihilisme comme nous avons cru les mesurer antérieurement ; non, nous sommes dans une perspective nietzschéenne qui veut nous entraîner au-delà, au-delà de l’humanité jusqu’alors éprouvée, épuisée dans les limites qu’elle avait cru pouvoir fixer pour se définir une fois pour toutes. En fait – et il ne s’agit plus du tout d’un ‘fait’ – en réalité, nous atteignons une dimension tellement extraordinaire de présence de l’objet, et par conséquent de nous-mêmes, sujets, que les mots comme ‘j’aime’, ‘je n’aime pas’ se sont totalement vidés de tout sens, expérience brute, innommable, comme une hantise. D’où ce mot hantologique que Derrida se plaît à introduire pour faire sauter ontologique !

numeriser0011_1.1276353692.jpg L’homme à l’arbre (1969)

Dans son chapitre Restitutions (d’une vérité en peinture) Derrida s’amuse – je l’interprète ainsi – à une confrontation entre Heidegger et Shapiro autour d’une interrogation presque frivole : « à qui donc appartenaient les chaussures peintes par Van Gogh – tableau n° 225 de la classification Faille ? » Jeu très cohérent en réalité, très proche du rappel de Kant esquissé plus haut et des questions que nous pose Baselitz. À une nuance près toutefois  : si Shapiro, contre Heidegger, parvient à prouver qu’il s’agit de chaussures de ‘citadin’ et non de ‘paysanne’ comme l’avait prétendu Heidegger, Derrida semble encore prisonnier du piège ‘à qui ?’ d’où ces chaussures devraient pourtant s’échapper pour être exclusivement elles-mêmes.point ! N’empêche, faute de savoir ‘à qui’ elles appartiennent, ces chaussures détachées de toute manière, elle nous regardent, bouche-bée, c’est-à-dire muettes, laissant causer, interloquées devant ceux qui les font parler… et qu’elles font parler en vérité. Elles deviennent comme sensibles, jusqu’au fou-rire imperturbablement retenu, au comique de la chose, devant une démarche aussi sûre d’elle-même, indémontrablement, la chose, paire ou pas, rit… C’est une blague ? Que non pas ! Cela veut dire que nous sommes incapables de laisser cette chose à elle-même, que nous ne nous retenons pas de la référencer, de la penser en son mutisme, au point d’imaginer qu’elle puisse rire de nous ! La ‘présence’ imaginaire ici, c’est encore celle qui renvoie à l’expérience, à la mémoire, au jugement de réalité que Kant avait décrypté dans ses célèbres critiques… sans en venir à bout. Chez Derrida, l’invention du concept de dissémination tente de nous imposer cette réalité plus ample et inaccessible, en déplacement d’un concept éprouvé à l’autre, échappant à toute saisie, telle un spectre ! Mais on ne sait pas s’il s’agit du spectre de ma propre intelligence désireuse de ‘savoir’ ou de celui de la ‘chose en soi’ que Kant croyait avoir expulsée de l’investigation philosophique. Si j’ai fait allusion dans mon premier paragraphe à l’amphibolie, cette tentation récurrente d’expliquer, de trouver ‘raison’, et vivace même dans les gnoses, c’est qu’il y a  comme une conjonction (à moins qu’il s’agisse d’une explosion comme il arrive à Larry, ou d’un renversement de perspective capable de tout culbuter, à l’envers, c’est-à-dire sans tenue ni assise possible, sans fiabilité physique), une conjonction entre de l’être, comme je l’éprouve, soit de l’existence, et du non-être, infini, non-catégorisable, non-assignable et probablement non-connaissable en aucune façon. Je suis cette conjonction des deux, et ‘Dieu’ ‘serait’ le pur inconnaissable auquel je puis prêter tous les noms, ou les interdire tous comme on le sait depuis Denys. Mais il semble qu’une interprétation aussi subtile que celle de Derrida donne accès plus magistralement au sans-nom, d’autant plus assuré qu’il s’agit d’un athéisme systématique.

numeriser0012_1.1276353729.jpg Elke VI (1976)

Quoi maintenant du Baselitz des images renversées ? F. Hergott le cite : Après les tableaux fractures, mes motifs ont commencé en quelque sorte à changer de place, du bord vers le haut, ou du haut en bas. C’est là que j’ai compris que la représentation – à l’endroit – n’était qu’une convention et qu’en tant que telle, ne me concernait pas. J’ai donc décidé d’aborder les choses différemment. Fabrice Hergott peut facilement trouver la voie de ce renversement dans l’observation des arbres dont les racines se perçoivent aisément en remplacement des ramures, et d’autant plus facilement que Baselitz conserve un fond de couleur unie, le ciel généralement, je ne crois pas bonne l’explication. Renverser un portrait est une démarche authentiquement ‘révolutionnaire’, agressive même au regard du spectateur, et renverser l’aigle, un aigle impérial, une véritable démarche iconoclastique. Lorsque l’aigle vole, il met au défi les lois de la pesanteur, ou les utilise mieux que nous ne saurions le faire ou même l’imaginer. Mais l’aigle posé tête en bas comme on le voit à Strasbourg ? Fabrice Hergott propose aussi cette réponse : On considère parfois que l’on commence à « voir » les tableaux de Baselitz quand on oublie qu’ils sont à l’envers, mais ce n’est qu’à moitié vrai. Cet oubli n’est jamais total et ce renversement reste comme un obstacle qui crée une distance infranchissable entre l’image et le spectateur au profit de la matérialité du tableau, son espace et la couleur. Si on les regarde en oubliant jusqu’à la force gravitationnelle de la terre, mais sans jamais pouvoir la nier, c’est sans doute que le tableau a pris le dessus par son pouvoir de fascination. C’est ce que dit Baselitz lui-même, toujours cité par F. Hergott : Le retournement est le meilleur moyen de vider ce que l’on peint de son contenu. Si on peint un portrait sur la tête, il est possible de dire : « Ce portrait représente une femme et je lui ai donné une expression particulière ». Il n’existe aucune dimension littéraire possible dans cette méthode. Le fait de renverser le motif me prouva que la réalité est l’image. Ainsi j’ai pu me tourner vers la peinture en soi. Oui, j’accepte de l’entendre cette fois : l’art comme fascination qui nous délivre du pouvoir de sidération des ‘choses’, mais un art en soi ? Voilà donc le moment de poser la question de l’abstraction des dernières oeuvres, peut-être pas tout à fait abstraction d’ailleurs… Il y a toujours des titres qui annoncent histoire ou présence d’objets, et plus encore ces traces qui persistent dans l’étalement des couleurs, de visages, de mains, de pieds. J’en veux pour preuve ce tableau : Druses, qui évoquent ces malformations rétiniennes provoquant de graves troubles de la vision, l’inversement des figures comme c’est le cas dans ce tableau. Ce sont des pieds, des jambes d’un individu qui saute, mais au-dessus de nos têtes comme sur la paroi vitrée d’un étage supérieur. Un autre renversement cette fois, et j’ai l’impression qu’il est  encore bien plus possible de cette manière de désigner un autre réel, un autre espace, une autre dimension, un autre monde, que par la prétendue abstraction. Excédant tout pouvoir de représentation : ce qu’il fallait démontrer, sans le moindre espoir d’y parvenir, et cet aveu, ici…

numeriser0013_1.1276353750.jpg Aigle, 1980                

Voilà tout ce que j’avais à dire de quelques peintres de l’excès. Mon propos, on l’aura compris, et il faut éventuellement me le pardonner, est bien de toucher, intellectuellement mais de très près aussi, cette culture contemporaine au comble du désarroi, entraînée par ses angoisses et ses terreurs, même si elles sont souvent affectées, et entraînée à  poser avec force les questions philosophiques ultimes : « qui suis-je, et que faire, et comment faire », quitte à s’abandonner à un aveu d’impuissance, à cultiver un nihilisme total, un cynisme, finalement choisir une esthétique de l’horreur manifeste, de l’abjection. Cette culture, comme telle, est une impasse. Nous pénétrons progressivement un cauchemar qui résulte de l’ambition de toucher à l’impossible, à l’infigurable que nous souhaitons encore invoquer par les formes ou les couleurs d’une intention plasticienne. La théologie négative était déjà parvenue à un silence logique plus éloquent, et à une quiétude qui n’était pas la mort, on le sait bien. Néanmoins l’empire du mensonge et de toute falsification était rompu, par le renoncement, il est vrai, à toute parole et à tout art. Mais cette voie de la démonstration par excès d’images me paraît dangereuse parce que son anarchie volontaire et destructrice ouvre la voie à l’aventurisme du « n’importe quoi » tant reproché à l’art contemporain, et pire à des dérives politiques, j’emploie le mot au sens le plus large, des voyous qui chantent « ni maître ni dieu » pour mieux s’ériger eux-mêmes maîtres et dieux. Des manières qui n’entravent ni le culte du veau d’or ni le charlatanisme des religions de masse. Mais c’est un cri qu’on ne peut s’empêcher d’entendre. J’avais écrit, je persiste et signe, que le Cri de Munch ouvrait les portes de la mélancholie, et pas seulement, de la folie furieuse, d’un vertige d’anéantissement de soi-même et du monde. Ce n’est plus une parole. Mais si je l’évalue comme parole, et même comme manifestation de l’excédence ontique, la preuve irréfutable que « je suis » – et « libre » de surcroît – je vois que ces figures d’humanité vidées de tout espoir m’ôtent cette part essentielle de moi-même, excédence de valeur, inhumaine peut-être, mais qui m’infinitise dans ma condition au point de m’autoriser à être soleil, galaxie, en cette seconde création qui exhausse le souhait originel de l’être ( le contraire de ‘rien’, je persiste à le croire), une splendeur qui ne peut s’illustrer uniquement d’images de misère et de déchéance.

numeriser0016_1.1276353796.jpg Druses, 1995

(1) J’ai emprunté toutes mes illustrations au Baselitz de Fabrice Hergott, publié au Cercle d’Art en 1996. Depuis il y a eu les catalogues publiés en Allemagne à l’occasion d’une grande rétrospective organisée à Baden-Baden. En ce moment, on peut admirer des sculptures monumentales (en bois) de Baselitz à Paris, Galerie Thaddaeus Ropac.

(2) Jacques Derrida : La vérité en peinture, Champs Flammarion 1978. La récente réédition, de 1995, est à son tour épuisée. Quand retrouverons-nous ce livre en librairie ?

Trois peintres de l’excès (2) : Francis Bacon

Comme Miquel Barceló, Francis Bacon n’offre pas de rencontre avec la peinture à proprement parler, mais avec l’excès même : manifestation comme telle de l’excédence, en peinture, soit ! Le Mallorquin est ‘à moitié de sa vie’ comme on a pu l’écrire (52 ans) ; l’Anglais nous a déjà quittés, en 1992, il avait 82 ans, et il est devenu une légende. Mais qu’importe , voyons plutôt ce qu’enseigne cette peinture. Je prends mes précautions : si j’ai abordé à plusieurs reprises les thèmes d’une philosophie de l’excédence, chez Paul Audi par exemple, associée au thème de la création, ici, les figures de l’excès paraissent vraiment des figures de l’égarement et de la perte, ou si l’on préfère, du cri, de la protestation, de la révolte liés à un désespoir exaspéré et indicible. Et de la démesure : ainsi Arthur Cravan qui venait figurer un autre exemple, en littérature, cette fois puisque j’évite, pour l’instant, d’égratigner le mythe Rimbaud. Je travaille sans relâche depuis quelque temps sur Bacon : notamment, je m’attache à un catalogue que j’ai pu retrouver de la Tate Britain publié à l’occasion de l’exposition de 1985 (1) et force m’est de constater que c’est un art massivement, brutalement, impitoyablement tragique, avec son poids de viande sanguinolente pour preuve – le plus visible, le plus connu. Visions insupportables de visages torturés, mais visages tout de même, et même portraits et aussi auto-portraits, un genre bien délicat pourtant. Ce qui signifie qu’il y a une autre lecture possible de Bacon, pas seulement ce déchiffrement d’une horreur exposée et qui nous inflige souffrance par sa seule vue. La peinture contemporaine signifie d’autant plus qu’elle a une grande richesse picturale – ce qui semble aller de soi – mais plus encore, quand elle anime un sens qui est leçon de vie, et morale, et peut-être promesse, engagement de juguler les fatalités, de surmonter l’horreur à première vue si écrasante.

francis-bacon.1276276879.JPG Portrait de Michel Leiris -1978 – (photo RO)

Gilles Deleuze a publié une étude qui porte sur la peinture de Bacon, certes, mais qui est aussi une réflexion sur l’histoire de la peinture comme art en recherche d’une illustration de ce que nous éprouvons au plan élémentaire de la sensation.(2) La place de la sensation dans la philosophie de Deleuze est centrale et elle découle d’une conception de l’être qu’on peut qualifier de parménidienne parce qu’elle sacre l’immanence même, non seulement à la pensée de l’être qui le pense, mais, pour Deleuze, dans l’immédiateté, la réalité brute, élémentaire ou primordiale de la sensation. D’où son intérêt pour cette violence d’expression chez Bacon qui semble traduire un élan d’être qui ne se dissimule pas, qui se traduit dans des ‘cadres’ favorables à son illustration, nous allons voir, qui explose finalement dans des scènes qui ne racontent pas une histoire mais l’irruption de forces insensibles, l’excédence, comme je le crois. Deux points de départ sont à signaler, dans un livre trop riche pour être complètement analysé en quelques lignes. D’abord, suivant les travaux de l’historien d’art Riegel, la distinction entre un ‘espace optique’ et un ‘espace haptique’, le premier impliquant distance et profondeur, à l’origine de la perspective et tout ce qu’il faut bien appeler ses artifices ; le second, au contraire, impliquant une proximité telle qu’elle favorise une impression de contact, ‘tactile’ a écrit Deleuze, dans un horizon où les lignes s’entrecroisent sans créer d’éloignement, de distance, un donné à la sensation sans l’écart d’une figuration organisée. Un deuxième point très important dans ce livre, en correspondance avec le premier, c’est le concept d’une peinture hystérique, comme l’écrit magistralement Deleuze. Ce n’est pas une hystérie (3) du peintre, c’est une hystérie de la peinture… Aussi faut-il dire du peintre qu’il n’est pas hystérique, au sens d’une négation… La peinture est hystérie, ou convertit l’hystérie, parce qu’elle donne à voir la présence directement. Par les couleurs et par les lignes, elle investit l’oeil. Mais l’oeil, elle ne le traite pas comme un organe fixe. Libérant les lignes et les couleurs de la représentation, elle libère en même temps l’oeil de son appartenance à l’organisme… Voilà Bacon, sa caractéristique exceptionnelle.

numeriser0005.1276276787.jpg Trois études pour un portrait de Lucian Freud (1965)

En examinant de façon très précise cette peinture, Deleuze en arrive à signaler l’importance majeure de ce qu’il appelle Figure, circonvenue par un contour (cercle, ovale ou cube) mais qui elle-même se distingue des manières de la simple narration par un usage singulier de l’Aplat et de la Structure. La couleur, dans ces conditions, se pose dans une étendue plane, sans écart, ni creusement, ni profondeur, qui expose cette proximité sans relief dont les contrastes visibles cette fois peuvent ‘toucher’ le regard et provoquer notre propre sensation. L’ontologie deleuzienne a trouvé son esthétique : du plein, du plus proche, de l’immédiat, force, et mouvement. Et voici l’essentiel du propos : … il y a une communauté des arts, un problème commun. En art, et en peinture comme en musique, il ne s’agit pas de reproduire ou d’inventer des formes, mais de capter des forces. C’est même par là qu’aucun art n’est figuratif… La force est en rapport étroit avec la sensation : il faut qu’une force s’exerce sur un corps, c’est-à-dire sur un endroit de l’onde, pour qu’il y ait sensation. Mais si la force est la condition de la sensation, ce n’est pourtant pas elle qui est, puisque la sensation « donne » tout autre chose à partir des forces qui la conditionnent… Il semble que, dans l’histoire de la peinture, les Figures de Bacon soient une des réponses les plus merveilleuses à la question : comment rendre visibles des forces invisibles ? C’est même la fonction primordiale des Figures… l’extraordinaire agitation de ces têtes ne vient pas d’un mouvement… mais bien plutôt de forces de pression, de dilatation, de contraction, d’aplatissement, d’étirement, qui s’exercent sur la tête immobile… C’est comme si des forces invisibles giflaient la tête sous des angles les plus différents… La transformation de la forme peut être abstraite ou dynamique. Mais la déformation est toujours celle du corps, et elle est statique, elle se fait sur place ; elle subordonne le mouvement à la force, mais aussi l’abstrait à la Figure…

numeriser0007.1276277020.jpg Figure en mouvement (1976) 

C’est ainsi, j’en suis persuadé, qu’il faut comprendre cette leçon si difficile de peinture. Je prendrai un autre exemple parmi les plus forts et les plus exemplaires chez Bacon : le cri, cette image qui ne peut manquer de nous bouleverser et qu’il a reproduite tant de fois, notamment dans ces figures du Pape Innocent X d’après Velasquez. Deleuze : Il faut considérer le cas spécial du cri… « Peindre le cri ». Il ne s’agit pas du tout de donner des couleurs à un son particulièrement intense… les forces qui font le cri, et qui convulsent le corps pour arriver jusqu’à la bouche… ne se confondent pas du tout avec le spectacle visible dans lequel on crie, ni même avec les objets sensibles assignables dont l’action décompose et recompose notre douleur. Si l’on crie, c’est toujours en proie à des forces invisibles et insensibles qui brouillent tout spectacle, et qui débordent même la douleur et la sensation. Ce que Bacon exprime en disant : « peindre le cri plutôt que l’horreur »… Bacon fait la peinture du cri, parce qu’il met la visibilité du cri, la bouche ouverte comme gouffre d’ombre, en rapport avec des forces invisibles qui ne sont plus que celles de l’avenir… Chaque cri les contient en puissance. Innocent X crie, mais justement il crie derrière le rideau, non seulement comme quelqu’un qui ne peut plus être vu, mais comme quelqu’un qui ne voit pas, qui n’a plus rien à voir, qui n’a plus pour fonction que de rendre visibles ces forces de l’invisible qui le font crier, ces puissances de l’avenir. On l’exprime dans la formule « crier à… ». Non pas crier devant…, ni de…, mais crier à la mort, etc., pour suggérer cet accouplement de forces…

numeriser0003.1276276600.jpg Le Pape Innocent X (1953)

Et pour en revenir aux forces qui sont à la fois de nature, invisibles, et d’humanité, dans ces gestes de douleur ou de fuite, contorsions, tantôt pour s’éloigner, tantôt pour se rapprocher, et jamais dans l’assiette d’un repos… Les premières forces invisibles, c’est celles d’isolation : elles ont pour supports les aplats, et deviennent visibles quand elles s’enroulent autour du contour et enroulent l’aplat autour de la Figure. Les secondes sont les forces de déformation, qui s’emparent du corps et de la tête de la Figure, et qui deviennent visibles chaque fois que la tête secoue son visage, ou le corps son organisme… Les troisièmes sont des forces de dissipation, quand la Figure s’estompe et rejoint l’aplat : c’est alors un étrange sourire qui rend ces forces visibles… Et que dire de cette force invisible d’accouplement qui vient prendre deux corps avec une énergie extraordinaire, mais que ceux-ci rendent visible en en dégageant une sorte de polygone ou de diagramme ? (……….) Rendre visible le temps, la force du temps, la force du temps changeant par la variation allotropique des corps, « au dixième de seconde », qui fait partie de la déformation ; puis la force du temps éternel, l’éternité du temps, par cette réunion-séparation qui règne dans les triptyques, pure lumière. Une illustration des tryptiques, au demeurant fort nombreux, se trouve chez presque tous les auteurs (4), qui cette fois associe figure et histoire, bien qu’on ne sache pas au juste laquelle, je veux parler des Trois études de figures au pied d’une Crucifixion, de 1944, travail inaugural en quelque sorte, éloigné de toute figuration ‘sensée’ et refusant l’abstraction, définitivement. On y trouve évidemment le jeu tragique de la figure dans ses contours, de la structure renforcée par la couleur, et le cri, ce cri silencieux plus effrayant qui nous précipite au-delà de toute fiction.

 numeriser0002.1276276388.jpg numeriser0001.1276276257.jpg  Trois études de figures pour une Crucifixion (1944)

Cette souffrance mentale exprimée par de telles images, désespoir ou noir pessimisme, épouvante même, Bacon lui-même s’en est expliqué (cité par Deleuze à partir d’un entretien avec le journaliste David Sylvester) (5) : « cérébralement pessimiste »… c’est-à-dire qu’il (Bacon) ne voit guère à peindre que des horreurs, les horreurs du monde… mais « nerveusement optimiste », parce que la figuration visible est secondaire en peinture, et qu’elle aura de moins en moins d’importance. Deleuze précise même ce qui me paraît le plus indispensable à retenir de cette peinture : Bacon se reprochera de trop peindre l’horreur comme si elle suffisait à nous sortir du figuratif… Mais en quoi choisir « le cri plutôt que l’horreur », la violence de la sensation plutôt que celle du spectacle : est-il un acte de foi vital ? Les forces invisibles, les puissances de l’avenir, ne sont-elles pas déjà là, et beaucoup plus insurmontables que le pire spectacle et même la pire douleur ? Oui, d’une certaine manière… non, quand le corps visible affronte tel un lutteur les puissances de l’invisible, (quand) il ne leur donne pas d’autre visibilité que la sienne… C’est comme si un combat devenait possible maintenant… Lorsque la sensation visuelle affronte la force invisible qui la conditionne, alors elle dégage une force qui peut vaincre celle-ci, ou bien s’en faire une amie… Leçon d’optimisme ? Qui l’aurait cru, qui s’en était aperçu ? La conclusion de Deleuze, à la dernière page, donne finalement la clef de lecture de cette peinture qui nous ouvre une voie entièrement nouvelle, l’accès à ces forces que nous pouvons maîtriser. Maintenant tout est tiré au clair, clarté supérieure à celle du contour et même de la lumière… La main, la touche, la saisie, la prise, évoquent cette activité manuelle directe qui trace la possibilité du fait : on prendra sur le fait, comme on « saisira sur le vif ». Mais le fait lui-même, ce fait pictural venu de la main, c’est la constitution du troisième oeil, un oeil haptique, une vision haptique de l’oeil, cette nouvelle clarté… Je n’aurais pas évoqué Bacon si je n’avais compris, a contrario de l’émotion douloureuse imprimée d’abord par ses images, mais dans le sens d’un ressenti esthétique puissant et révélateur – il suffit de regarder longtemps un tableau de Bacon, n’importe lequel, une ‘viande’ même – que ce peintre me donne, de sa main de vivant à mon regard de vivant, les moyens de croire, lutter, vaincre peut-être. C’est que nous sommes tous confrontés au pire, désormais inéluctable.

(1) Catalogue publié par la Tate Gallery, entièrement en anglais, à l’occasion de la rétrospective Francis Bacon de 1985 : je lui emprunte mes illustrations, à l’exception du portrait de Michel Leiris que j’ai photographié récemment à Pompidou-Metz, l’évidence de la très grande peinture.

(2) Gilles Deleuze : Francis Bacon, Logique de la sensation, enrichi de très belles photos, Seuil 2002

(3) Hystérie : je suppose que Deleuze pense à l’hystérie dissociative qui est capable d’isoler l’élément déclencheur de la névrose (la thèse de Charcot). Ici la névrose est le sens commun, son récit obnubilé par le malheur universel, quand le peintre rend visible, directement, la souffrance comme telle mais aussi une résistance, et un possible remède.

(4) Je ne citerai pas tous les auteurs qui ont abordé Bacon : n’oublions pas Michel Leiris (Bacon, face et profil, Albin Michel 2004), mais plus simplement dans la collection Taschen, le Bacon de Luigi Ficacci, très intelligent et parfaitement illustré. Eventuellement, pour comprendre Bacon par Deleuze, on consultera avec profit l’excellent manuel pour les étudiants édité par de Boeck en Belgique : Esthétique et Philosophie de l’art

(5) David Sylvester : Entretiens avec Francis Bacon, réédité par Skira en 2005, peut-être le plus indispensable… On peut aussi consulter son Francis Bacon à nouveau… chez André Dimanche édit. 2006

Juste un instant (17) : Arthur Cravan

La poésie propose une autre réalisation de soi et du monde. Elle répond à l’excédence qui nous fonde et nous entraîne, lieu de naissance et d’anéantissement, sans mots pour le dire, mais cette imagination créatrice pour la vivre. Elle s’applique à détruire l’hyperréalité névrotique où nous enferme la sidération des choses ; elle s’applique à la subversion des valeurs convenues des scribes et des pharisiens, de tous les hommes affamés de pouvoir, de richesse, de renommée. Des ‘bourgeois’ dit-on, depuis qu’il est devenu si facile de viser cette cible plutôt qu’une autre, invisible, comme le Malin du mythe judéo-chrétien, auquel il serait pourtant plus simple et plus efficace de prêter ‘mon’ visage. Et cette voie ‘furieuse’ de colère et de révolte sans merci, c’est précisément celle qu’emprunte Arthur Cravan. De son vrai nom Fabian Avenarius Lloyd, il est né le 22 mai 1887 à Lausanne – hasard du voyage, déjà – disparu au large du Mexique en 1918. Comme l’autre Arthur qui quitta son Charleville-Mézières  pour les plus folles aventures, il emprunta les routes du monde et du scandale jusqu’à cette disparition tragique dans les eaux du Pacifique. « Arthur », qui sait les raisons de son choix, peut-être un hommage au poète français, peut-être un souvenir du roi légendaire et de ses chevaliers de la Table Ronde. Et « Cravan », un nom choisi pour flatter une jeune maîtresse parisienne originaire de Cravans en Charente-Inférieure (devenue Maritime) ! On aimera aussi cette carte de visite bien peu banale, où presque tout est vrai : « chevalier d’industrie, marin dans le Pacifique, muletier, cueilleur d’oranges en Californie, charmeur de serpents, rat d’hôtel, neveu d’Oscar Wilde, bûcheron dans les forêts géantes, ex-champion de France de boxe, petit-fils du chancelier de la reine, chauffeur d’automobile à Berlin, cambrioleur, etc, etc, etc… » Une âme multiple en effet.

Le livre (1) que consacre Bertrand Lacarelle au célèbre poète-boxeur est un beau livre dont je recommande la lecture. C’est une biographie, la plus exacte possible et surtout un beau morceau de littérature, digne de celui qui l’inspire, sinon dans l’esprit de Cravan, modèle unique, mais dans son style vivant, emporté, subjectif et donc partial, tranchant, partisan. C’est-à-dire qu’on y retrouve la même condamnation sans merci, sans nuance, de tout ce qui fait ‘bourgeois’ : conformisme, facilité de pensée, soumission, cupidité. Ce mot, ‘précipité’ est emprunté au vocabulaire de la chimie ou, si l’on préfère, de l’alchimie ; ce n’est pas seulement une dissolution au beau milieu de l’océan, c’est un concours turbulent de toutes les influences qui vont traverser cette vie tempétueuse. Après une série de confrontations avec les figures rencontrées, c’est dans le chapitre : Le syndrome de Cravan, que l’auteur expose cette surprenante idée, et d’abord cette dualité cruellement contradictoire. Cravan vacille entre les deux pôles de son existence, souffrance et satisfaction. Son cri de guerre : « Hélas et Hourra ! »… Chez lui l’écriture poétique tend à maîtriser – si elle ne l’excite pas davantage – un syndrome unique… (il) s’identifie à toutes choses – minérales, animales ou végétales -, finit aussi par se perdre en lui-même. L’enthousiasme et l’empathie le courbent de leurs chimères. Le monde devient trop petit, et la poésie trop étriquée pour le contenir, lui l’exilé, pour qu’il s’exprime, c’est-à-dire qu’il fasse sortir ses âmes précipitées en corps… L’esprit panique dont Cravan souhaite la déhiscence, c’est l’esprit qui embrasse, absorbe et digère le monde, c’est l’enthousiasmos (dieu Pan en lui) libérateur qui permet à celui qui en est possédé d’être lui-même partout dans le monde, car il a fini par devenir le monde. Syndrome aussi, l’impossibilité d’écrire tant on ressent le monde. Sensation de l’impuissance fondamentale du langage, de son inefficacité, de son incapacité. La poésie tente l’impossible avec le langage. Prise de risque mentale, inconfort absolu. Torture de mots insuffisants. Que la vie est ineffable, la poésie n’a pour d’autre sacerdoce que de l’éprouver. La vérité est une totalité et surtout une ‘excédence’ et par conséquent son patior, comme il est vécu par l’individu humain ne peut être que souffrance et déchirement – énormes ; le mot prend ici tout son sens- et Bertrand Lacarelle rejoint ici Artaud évoquant van Gogh, le « suicidé de la société » : « La réalité est terriblement supérieure à toute histoire, à toute fable, à toute divinité, à toute surréalité. Il suffit d’avoir le génie de l’interpréter. »

Mais on trouve un intérêt encore plus grand dans les comparaisons avec les grands ‘témoins’ qui ont croisé la route de Cravan ; Apollinaire, Marinetti, Cendrars, Duchamp ; ou qui l’ont inspiré (Rimbaud) ; ou qui s’en sont inspirés plus tard (Debord). Mais je citerai les quelques lignes rapportant la rencontre avec André Gide, tout Cravan en quelques mots, et la manifestation de ses manques ou de ses défauts, autant avertir. Je cite Lacarelle : Pour commencer, « M. Gide n’a pas l’air d’un enfant d’amour » (comme Cravan, géant au visage d’ange), ni « d’un éléphant » (comme Cravan et l’oncle Wilde), ni ne ressemble à « plusieurs hommes » (comme Cravan le multiple) : « il a l’air d’un artiste ». Dans sa bouche, c’est l’insulte suprême. Cravan privilégie toujours l’homme qui fait de sa vie une oeuvre et non des oeuvres pour donner un sens à sa vie… En 1914, Cravan nous prévient que « dans la rue on ne verra(it) bientôt plus que des artistes », lui qui veut à tout prix voir des hommes, avec une nature, un tempérament et une âme… Pour Cravan, le physique est inséparable de la création. Face au colosse, André Gide ne fait pas le poids, qui ne « doit peser que 55 kg », c’est-à-dire à peine la moitié de son visiteur. Mais, plus important, Cravan ne diagnostique chez Gide qu’une « petite pluralité », signe de médiocrité chez un homme qui pourrait ainsi « très aisément être pris pour un cabotin ». Après avoir critiqué, en l’opposant à celle de Verlaine, l’hygiène de vie méticuleuse de Gide, il conclut en forme de couperet – ou d’uppercut : « J’ai montré l’homme, et maintenant j’eusse volontiers montré l’oeuvre si, sur un seul point, je n’eusse pas eu besoin de me redire ». L’esprit, le style, tout y est, et je pourrais même arrêter là mes citations.

m_49c798408d96dc56c4541cabf1e4ffd2.1275551861.jpg Photo ’empruntée’ au site arthur-cravan.blogspot.com (2)

L’attaque portée contre Apollinaire est d’une rare causticité. Nous sommes en 1914 : à l’exposition des Indépendants,  Apollinaire avait vanté le peintre Archipenko : Archipenko, t’es rien toc. Bien que le sérieux et juif Apollinaire ait écrit dans une de ses dernières critiques que « ceux qui rient d’Archipenko soient à plaindre », je trouve que ceux qui rient devant une fumisterie ou un chef-d’oeuvre sont des gens heureux… Celui qui écrit sérieusement une ligne sur la peinture est ce que je pense ». Un propos du genre à réjouir certains de nos contemporains ! Apollinaire lui envoya ses témoins pour un duel et Cravan préféra finalement s’excuser en reconnaissant (implicitement) ses origines polonaise et aristocratique, surtout, le fait qu’il était ‘catholique romain’ !  Mais l’attaque portée contre des femmes, Sonia Delaunay, Marie Laurencin, pour être plus violente, adopte le ton de la pire vulgarité. Marie Laurencin :  « En voilà une qui aurait besoin qu’on lui mette une grosse… quelque part » qu’il corrige dans sa lettre d’excuses adressée à Apollinaire :  » En voilà une qui aurait besoin qu’on lui relève les jupes et qu’on lui mette une grosse paléontologie au Théâtre des Variétés. » On comprend, dans ces conditions, que la rencontre avec Marinetti, prophète italien du ‘furisme’, Cendrars, Duchamp, se fera d’homme à homme, des hommes qui n’ont pas peur des mots lestes et des actions d’éclat, qui se moquent d’une révolution récupérée par les ‘bourgeois’ et pratiquent systématiquement la subversion, (ou) le soulèvement, à coups de poing s’il le faut ! Je note toutefois que ces rencontres qui favorisent d’incontestables amitiés, s’achèvent aussi par des éloignements respectifs, probablement inspirés par la volonté de poursuivre des ambitions si personnelles qu’elles ne souffrent ni partage ni véritable amitié, fuyant sans doute la rivalité et la querelle. Cendrars montera dans d’autres trains qui lui apporteront célébrité ; Marinetti, d’un excès à l’autre, investira sa vanité dans le fascisme naissant… Etonnant, par contre, que Duchamp signe en 1918, pour la veuve de Cravan, un certificat attestant sa mort certaine, sa disparition ne pouvant être attribuée à une quelconque fuite ou autre désertion, dans ce cas : une lâcheté… Preuve d’amitié ou soulagement ?

images.1275734556.jpg K. Van Dongen : le peintre préféré de Cravan ! (photo RO)

A l’opposé extrême de ce champ d’exploration, le même territoire de révolte toutefois, j’aimerais citer Lacarelle dans son Cravan vs Debord. Parce qu’avec Debord, c’est différent. Quelques décennies les sépare mais tout les rapproche : les révolutions du siècle ayant fait long feu, reste le goût de l’insurrection, maintenant ! Dans une lettre du 11 février 1951, Debord dit tout son programme, et on va voir que c’était celui de Cravan, toujours aussi impérieux, urgent : « Le tout est de passer le temps ce n’est déjà pas très facile. Tous les moyens envisagés (poésie, action, amour) laissent un drôle de goût dans la bouche. C’est pourtant ce que nous avons de mieux. Il faut donc s’opposer à tout ce qui limite leur utilisation. C’est pourquoi l’action et l’écriture n’ont de valeur que libératrices. C’est pour cela que j’ai dit que le poète doit être un incendiaire, et je le maintiens. D’ailleurs tout cela est assez dérisoire, on pourrait aussi bien se taire ; ou se branler ; ou se suicider si on en avait le courage. » Et c’est bien ainsi que cela finira, on le sait. Mais voilà en peu de mots toute l’imprécation, l’extrêmisme, la profession de violence jusqu’auboutiste. On se souvient ; Debord milite « pour une action directe (un mot devenu tellement célèbre) dans la vie quotidienne » et déclare tout haut : « la beauté nouvelle sera DE SITUATION (autre formule célèbre) c’est-à-dire provisoire et vécue. » Cravan encore. Je peux donc me déplacer maintenant vers le grand modèle disparu, entrer dans le chapitre Cravan vs RimbaudCravan et Rimbaud ont des parcours assez proches : un père absent, un frère aîné qu’ils méprisent. Tous deux sont des poètes de grand chemin et des hors-la-loi. A quelques décennies près, ils ont, fugueurs, fréquenté les mêmes villes : Paris, Londres… Rimbaud et Cravan placent l’âme au centre de tout, cette âme qui existait encore chez l’homme occidental il n’y a pas si longtemps… Lacarelle rappelle cette formule de Rimbaud : « La Poésie ne rythmera plus l’action ; elle sera en avant. » Ajoutant et précisant : Chez Cravan, le poème est affaire d’incarnation. Le physique détermine le poème, et inversement. La pensée et le corps sont réconciliés. Il cite aussi André Breton qui voit pourtant une différence entre les deux poètes : « Ce que Rimbaud objecte en pleurant : « Je ne comprends pas les lois ; je n’ai pas le sens moral, je suis une brute… Je suis une bête, un nègre », Cravan le fait passer sur le plan de l’apologie, de la revendication totale… » Cravan un peu plus ‘en avant’ ? D’aucuns diront que la poésie de Rimbaud est de l’ordre du sublime et que l’on peut rire de Cravan. On doit rire surtout avec lui, si l’on n’est pas un visage pâle. C’est bien là le fond du sujet : Arthur Cravan reste toujours du côté de la vie…

« Je est un autre… » On connaît la formule, on ignore toujours ce qu’elle veut dire. Réfléchissons : soit « je » est réellement une autre figure qui m’est étrangère et qui, tel le Horla de Maupassant, dévore tout mon espace personnel ; soit « je » suis moi-même un autre que ce masque social qu’on me prête ou que l’éducation et la raison sociale m’imposent. Je suis en vérité ‘un autre’ d’une autre dimension spirituelle que je dois m’efforcer de conquérir ou de simplement découvrir pour devenir moi-même. Ce qui m’embarrasse chez tous ceux qui viennent d’être cités, c’est la perpétuité de la révolte et du cri, jusqu’à cette nausée qui accule au suicide, une interminable litanie d’affirmations et de gestes scandaleux qui empêchent toute signification spirituelle ou sociale. Une contorsion, une grimace indéfiniment répétées, une pose finalement et peut-être même une complaisance qui sont à l’opposé de toute réalisation, de cet accomplissement d’humanité auquel tous aspirent ! Je n’irais pas jusqu’à dire des ‘petits-bourgeois’, ce serait rejoindre Aragon et ses amis des ‘Temps modernes’, mais des figures de modernité, oui, ne parvenant jamais à rejoindre le modèle souhaitable d’une réalisation – parce que l’ignorant sans doute, mais à ce point ? – et dans le déploiement de névroses et de perversions cultivées à force de narcissisme, ne parvenant qu’à cette déchéance qui pousse au suicide. Un nihilisme parvenu à destination dans l’anéantissement de soi-même. Mais je ne parle pas du suicide de Maïakovsky, brisé par les persécutions staliniennes, ou plus tard Nicolas de Staël, vaincu par la couleur rebelle. Non, j’avoue  préfèrer Cendrars, homme et volcan comme les aime Onfray, qui perd un bras à Verdun, par amour du pays qui l’a accueilli, dans sa lutte contre les dernières monarchies ‘de droit divin’.

Mais l’histoire a parlé aussi, et l’on connaît les détournements opérés par d’habiles politiciens qui surent récupérer la révolte de jeunes bourgeois en proie à d’inextricables ‘problèmes de père et/ou mère’. Je pense au personnage, une affreuse caricature bien sûr, dont Sartre trace le portait dans l’enfance d’un chef (une nouvelle qui se lit dans Le mur). Le temps des voyous et des assassins est passé, je ne les nommerai pas : assurément dictateurs, dont l’histoire nous apprend qu’il n’est pas facile de s’en débarrasser. Mi- truands, mi-prédicateurs, terroristes aujourd’hui comme hier, féroces dans leurs basses oeuvres au nom des lendemains qui chantent, nous les avons assez vus. Et j’étais heureux qu’un Vaneigem, l’âge venu, reconnaisse lui-même que c’est la réforme de l’individu par lui-même, d’abord, et l’exorcisme courageux de tous ses démons, qui peut enfanter, peut-être, une autre socité de liberté, de solidarité, d’unanimité. Et cela dit contre le vieux mimétisme de la prophétie d’une ‘insurrection qui vient’ ! Cravan n’a jamais cédé aux sirènes de l’engagement politique – trop individualiste pour cela – ou aux espérances et aux promesses d’une société sans classes délivrée du monstre capitaliste – il voulait vivre ‘maintenant’ ! Il a préférer brûler sa vie, ses amours, ses talents aussi – il nous reste si peu de lui – et à sa légende de casseur iconoclaste ‘furieux’, je préfère ses leçons d’une vie réellement dédiée au courage, à la sincérité, à la fidélité envers soi-même, ce que j’estime bien plus finalement que cette récurrente incitation à la rébellion anarchiste qui menace plus la valeur comme telle, nous ne le savons que trop aujourd’hui, que l’incorrigible mensonge des hommes, leur indécrassable ignorance.

(1) Bertrand Lacarelle : Arthur Cravan, précipité, Grasset 2010

(2) Je ne comprends pas : sur ce blog, on nous promet la publication intégrale des 5 numéros de la Revue Maintenant, de 1912 à 1915, mais impossible d’obtenir les textes !

Réalité et art chez Jean Baudrillard

Publié dans Connaissance du matin le 15.06.2007

Je n’ai abordé qu’un seul chapitre du célèbre livre de Vaneigem, laissant de côté la plupart de ses thèses iconoclastes ; je n’ai pas éclairé non plus sa virulence si contestée, ses appels à la violence révolutionnaire. Baudrillard a produit des opus plus brefs, mais souvent plus opaques, très polémiques aussi, véritables défis à l’intelligence. Puisqu’il est impossible également d’en faire le tour, je m’attacherai aux réflexions les plus originales d’un seul livre où se résume le plus fort de sa pensée : Le Pacte de lucidité (1). C’est ainsi que je pourrai à nouveau traiter de deux questions capitales : d’une part, ce qui est relatif au concept de réalité, d’autre part, ce qui se rapporte à la querelle de l’art contemporain. Mon parcours étant ainsi très simplifié, je recommanderai le petit livre-somme récemment paru, de Ludovic Leonelli (2) qui fait une exploration cursive mais approfondie et très documentée de cette pensée rare.

Baudrillard est parmi les plus originaux, les plus atypiques des maîtres de la pensée contemporaine ; et un des plus célèbres… En une phrase je tenterai de résumer mon interprétation, puisqu’il n’y a que des interprétations concernant Baudrillard, différentes et contradictoires (comme lui !), et que toutes ses citations, presque toujours incisives, ont déjà beaucoup servi à illustrer tel ou tel aperçu destiné à consolider une appropriation, une réduction de cette pensée paradoxale. Mais je le citerai moi aussi : j’émets simplement cette réserve parce qu’elle est également valable pour moi. Baudrillard me paraît comme le contestateur suprême du règne de la représentation, ce concept s’opposant à celui de réalité ; le jeu ou la dialectique des deux opposés conduisant forcément à des discours ambigus, ambivalents. Voici simplement pourquoi : la réalité, quoiqu’en pensent les réalistes du sens commun ou les scientistes, est toujours une représentation, un concept, un schème d’interprétation et de manipulation. La réalité s’expose non point en elle-même mais dans les réseaux complexes d’un regard d’observateur. Réalité et représentation sont deux concepts jumeaux, à la fois accolés et disjoints, qui peuvent se faire passer l’un pour l’autre, et sous couvert du nom prêté à l’autre, quelle que soit la perspective choisie, relativiste ou empiriste. Je rappelle le grand reproche adressé à la pensée théologique : la confusion pure et simple des deux, en raison pure ou doctrinale.

Je cite en bleu : L’évanouissement de Dieu nous a laissés face à la réalité et à la perspective idéale de transformer ce monde réel. Et nous nous sommes trouvés confrontés à l’entreprise de réaliser le monde, de faire qu’il devienne techniquement, intégralement réel. En admettant donc qu’il existe un réel ‘objectif’, nous assistons à la montée en puissance de la Réalité Intégrale – celle dont nous serions techniquement maîtres – d’une Réalité Virtuelle qui repose sur la dérégulation du principe même de réalité. Les phrases suivantes deviennent parfaitement claires : quand on dit que la réalité a disparu, ce n’est pas qu’elle a disparu physiquement, c’est qu’elle a disparu métaphysiquement. La réalité continue d’exister – c’est son principe qui est mort… La réalité objective – relative au sens et à la représentation – laisse place à la ‘Réalité Intégrale’, réalité sans borne, où tout est réalisé, techniquement matérialisé, sans référence à quelque principe ou destination finale que ce soit.

La ‘Réalité Intégrale’ passe donc par le meurtre du réel, par la perte de toute imagination du réel… L’imaginaire, qu’on associait volontiers au réel comme son ombre complice, s’évanouit du même coup. La ‘Réalité Intégrale’ est sans imagination. On est passé de la réalité comme principe et comme concept à la réalisation technique du réel et à sa performance… Saturation du monde, saturation technique de la vie, (…) le réel est asphyxié par sa propre accumulation… finalement une déprivation du rêve, déprivation du désir… et le désordre mental qui s’ensuit. Je ne puis pousser au-delà l’analyse d’une pensée qui se poursuit vers plus de complexité encore. En éclairer le fond, sur ce point, me paraît suffisant, du moins pour le développement de mon propre discours. En effet la réalité ‘objective’ dont il est ici question est celle d’un récit sans prétention impérialiste de domination totale, un récit poétique postulant l’improbabilité d’une connaissance totale, achevée, l’impossibilité d’une possession intégrale. Ce que Baudrillard dénonce, c’est la déréalisation du monde réel, et du sujet qui se le représente, par un transfert de toute réalité vers un certain type de représentation totalisante, et pas seulement scientifique ; idéologique au sens pur, névrotique, parce qu’incontestable en son fondement et son projet d’être. Ni vérité ni apparence désormais, une ‘Réalité Intégrale’ vérifiée comme telle ! Décision qui a évidemment une énorme implication dans le domaine de la création artistique.

Il est très difficile de suivre Baudrillard dans sa démonstration parce que son concept de réalité est constamment entaché d’ambiguité – pas celui de Réalité Intégrale, ou d’hyperréalité. Mais c’est parce que nous restons toujours dans la représentation : l’une s’acceptant parcellaire ou convenue, l’autre se proclamant exhaustive et irrécusable. Et dans ce cas précisément la possiblité de tout art s’est anéantie, condamnée à l’impuissance ou à la nullité. La ‘fontaine’ de Duchamp est l’emblème de notre hyperréalité moderne, résultat d’un contre-transfert violent de toute illusion poétique sur la réalité pure, l’objet transféré sur lui-même coupant court à toute métaphore possible… Le monde est tel qu’il est… les choses ne sont plus que ce qu’elles sont… totalement réelles, sans ombre, sans commentaire. Cette situation insupportable engendre le ‘cri’ – l’art contemporain est ce cri – et la dénégation de (la représentation de) toute réalité. Baudrillard interprète ainsi le “ceci n’est pas une pipe” de Magritte. Survient alors l’avènement, sorte de coup d’état métaphysique, du Virtuel, usurpateur de toute réalité, illusion légitimée en vérité, dont les caractéristiques sont : immersion, immanence, immédiateté… dans la stricte définition de lois objectives. D’une destruction l’autre, se déploie un malheur de conscience par anéantissement d’humanité, effacement du jeu, de la croyance, de toute transcendance possible. Le thème est traité par Baudrillard avec une virtuosité éblouissante : difficile à lire mais enivrant, ce qui semblerait tout autant démontrer que nous sommes toujours vivants et pas encore tout à fait robotisés. L’art dans tout ça ?

L’art contemporain n’est contemporain que de lui-même… sa seule réalité est celle de son opération en temps réel, et de sa confusion avec cette réalité… En dehors de cette complicité honteuse où créateurs et consommateurs communient sans mot dire dans la considération d’objets étranges, inexplicables, qui ne renvoient qu’à eux-mêmes et à l’idée de l’art, le véritable complot est dans cette complicité que l’art noue avec lui-même, sa collusion avec le réel, par où il devient complice de cette Réalité Intégrale, dont il n’est plus que le retour-image. Dois-je poursuivre ? Oui, pour préciser ceci : depuis le 19ème siècle, l’art se veut inutile (pas de vue empirique, pas de visée pragmatique) il s’en fait un titre de gloire… Par extension de ce principe, il suffit de porter n’importe quel objet à l’inutilité pour en faire une oeuvre (Duchamp une fois de plus visé) cette logique de l’inutilité ne pouvant que mener l’art contemporain à une prédilection pour le déchet, lui-même inutile par définition. L’art moderne se révoltait contre l’utilitarisme, le matérialisme, et finalement tout réalisme de figuration. L’art contemporain, par contre, en portant si loin son ambition de transgresser toute formulation artistique, en s’exprimant comme un anti-art, n’a fait, petit à petit, que renforcer son caractère esthétique d’anti-art… Contrairement à l’art moderne (de l’impressionnisme aux premiers engagements de l’abstraction) il s’immerge dans la réalité au lieu d’être l’agent du meurtre symbolique de cette même réalité, au lieu d’être l’opérateur magique de sa disparition.

Je ne me suis guère éloigné de mon propos initial : que l’idéologie pure, pensée pure ne référant qu’à elle-même, à sa propre modalité d’abstraction, à son exclusif concept de réalité, nous égare, nous rends fous, coupés de tout ‘réel’ qui est avant tout rapport d’échange imaginaire. Le cloisonnement idéologique est un ennemi mortel de la vie et de la vérité, ce que me semble démontrer Baudrillard, et plus même : qu’une telle faute d’intelligence, en fabriquant de l’illusion, détruit toute réalité, et nous-mêmes, êtres humains. Mais je persiste à envisager l’art contemporain comme la possible subversion de cette subversion, peut-être la plus efficace, et pour cela je crois toujours possible la lecture d’une création d’art contemporain comme un unique, réciproque engagement de sauvetage du réel. Malheureusement, il y a la répétition et l’imitation, mêmes recettes, mêmes trucs, ad nauseam ! Les expositions, les foires en débordent, sans vergogne. Je dis ‘bravo’ à Duchamp, pas à ses épigones : je pourrais multiplier les exemples. Et si je dis ‘bravo’ à Barceló, c’est parce que je le vois unique, même dans son maniérisme, son médiatisme, détestables chez la plupart, comme l’a dénoncé Onfray. Mais l’art n’est pas seulement un instrument de critique sociale. Il n’est pas non plus essentiellement nihiliste, négateur d’une pensée de réel et par conséquent de toute image. Il a pour mission de créer d’autres images, de désigner un autre réel, impensé, inconnu, une autre épreuve du monde, une signification jusqu’alors inatteignable et ignorée ; exactement, d’oeuvrer à notre libération totale.

(1) Jean Baudrillard : Le Pacte de lucidité ou lintelligence du Mal, Galilée 2004

(2) Ludovic Leonelli : La Séduction Baudrillard, Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts, Paris 2007

Juste un instant (16) : Jean Baudrillard

Publié dans Connaissance du matin le 08.03.2007

Belle page du Monde aujourd’hui consacrée à Jean Baudrillard qui vient de disparaître. Quelques jours après Jean Duvignaud… Faut-il dire, souligner, que ces incomparables savants ont été l’honneur, des décennies durant, de la sociologie et des sciences humaines de façon générale. Mais surtout, surtout, qu’ils ont été les derniers, irremplaçables moralistes de ce temps. J’ai préparé une note sur Duvignaud, que je livrerai plus tard. Mais je ne puis m’empêcher aujourd’hui, de rapporter cette belle citation qu’on trouve dans Le Monde (page 31), elle-même extraite d’un article paru dans Le Monde 2 du 28 mai 2005 :

Nous ne sommes plus des téléspectateurs critiques, ce qui supposerait encore un espace d’intelligence et une distance. Nous ne sommes plus dans la société du spectacle, dans la mise en scène, dans l’aliénation par les écrans, etc. Nous ne sommes plus devant une scène, nous sommes en réseau, nous sommes le réseau. L’hégémonie actuelle de la puissance médiatique est telle qu’il n’y a plus de domination par le spectacle, mais une espèce d’homogénéité tentaculaire, même pas impérialiste. Et nous sommes immergés dedans. Nous sommes dans l’écran mondial. Notre présent se confond avec le flux des images et des signes, notre esprit se dissout dans la surinformation et l’accumulation d’une actualité permanente qui digère le présent lui-même.

Peut-on imaginer aliénation plus tragique et plus irrémédiable ? Mais quelqu’un le dit : il y a protestation et par conséquent la liberté ne s’est pas tout à fait éteinte, l’intelligence n’a pas été mutilée, muselée au point de singer une idiotie définitive et arrogante. La foire aux vanités n’est pas d’aujourd’hui, le complexe de Caïn qui pousse chacun à détruire son prochain s’il ne parvient à le dominer, est aussi vieux que le monde. Nous pouvons aujourd’hui nous instruire et nous affranchir, nous sauver d’un anéantissement en apparence si inéluctable. C’est naturellement que la valeur nous habite et nous invite. La connaissance et l’amour constituent à la fois notre bien et notre destin, naturels. Encore faut-il y consentir par la recherche sans compromis de ce qui est bon et vrai, richesses qui s’augmentent par le partage disait Spinoza…

Siècles et gnose

Publié dans Connaissance du matin le 07.03.2008

J’aurais pu écrire : Histoire et Gnose, titre plus accessible et plus compréhensible tant est connue l’opposition radicale entre ces deux concepts d’humanité. Opposition trop connue même, et trompeuse, d’une conception qui inscrit notre destin tout entier dans l’Histoire, vicissitudes et salut, en admettant que cela soit possible, tandis que l’autre imagine notre vie véritable hors de l’Histoire, hors ce piège où nos âmes sont prisonnières, cauchemar plutôt, la réalité se situant dans un incomparable ‘ailleurs’ d’éternité et de repos. Je prétends que cette différence est moins radicale, de nature plutôt symbolique comme je l’ai déjà dit, et qu’il s’agit moins de territoires ontologiques exclusifs que d’expériences éthiques, une perception globale, capable de concevoir l’ici-même de nos jours comme un enfer ou comme le Royaume du Père. Mais je jetterais volontiers, une fois encore, mon regard sur la conception moderne de l’Histoire, son historicisme de principe, à savoir que tout se déterminerait dans et par la dimension du temps, dans la limite exacte de cette réduction.(1) Nous n’en finirons pas, ni de l’avalanche des bilans du siècle qui vient de s’écouler, ni des diagnostics alarmants concernant celui qui vient, une angoisse très médiatisée… N’oublions pas que précédemment, on avait déjà rangé le 19ème sous l’étiquette réactionnaire de ’stupide 19ème siècle’ (Maurras). Mais notre 20ème a tant amplifié les drames du précédent qu’il paraît aujourd’hui celui de toutes les défaites et tous les désespoirs : dictatures criminelles, révolutions et guerres à répétition, génocides, et, semble-t-il, cette panne de l’Occident, cet affadissement qu’on appelle crise de la modernité, avec corrélativement la réapparition de fanatismes qu’on croyait périmés, d’ethnicismes non moins féroces que par le passé le plus lointain. J’en ai lu des livres : retenez Badiou (2), si vous n’en voulez qu’un seul. Ne négligez pas Morin (3) et sa formule si bien trouvée de ‘politique de civilisation’ qui fait fortune chez certains politiciens de l’actualité. Chez Fukuyama (4), théoricien catastrophiste mais surtout néo-conservateur, cela m’a paru plus évident en seconde lecture, un optimisme relatif est lié à l’espoir d’une renaissance de la morale traditionnelle – vous pensez : à travers des enquêtes sociologiques sur le mariage, l’avortement, le suicide… – et de la religion traditionnelle. Mais aujourd’hui nous voyons pire concernant ces ‘renaissances’ : retour du dogmatisme, du fanatisme, de l’obscurantisme, surtout dans les pays les plus menacés par la modernité, en fait, les laissés-pour-compte du progrès, du développement et de la prospérité. Ces jours-ci, j’ai lu un texte publié dans Le Monde (28.02.08) : L’ONU contre les droits de l’homme, diffusé par licra@licra.org qui stigmatise l’état de confusion et de subversion où nous perdons pied aujourd’hui : La confusion des esprits est à son comble quand est dénoncée comme une attitude raciste toute critique de la religion… C’est d’une gravité inouï. Mais, à l’échelle franco-française, on assiste au même gâchis et je vous parie que tout sera fait une fois encore pour déformer la véritable nature des élans qui avaient porté les révoltes de Mai 68. Je renvoie également au Monde des Livres du 29.02.08, un texte de Pierre Bergounioux, Nous les sexagénaires aux 40 printemps : En mai 68, nous avons pensé autrement, voulu autre chose. La preuve, ce sont les voix dénigrantes qui voudraient clore ce chapitre de notre aventure où résonnèrent ces thèmes majeurs, la justice sociale, les Lumières, le souci de l’universel…

Rien n’est jamais aussi noir ni aussi blanc, l’Histoire est réellement parcourue d’élans d’espoir, de perpétuels recommencements visant le bonheur des hommes. Il y a des lumières qui se sont allumées qu’on voit peu, qui ne semblent ni correspondre ni communiquer entre elles et qui sont les signes avant-coureurs d’un autre monde possible. Je veux en citer trois qui me tiennent à coeur : la non-violence, idéal et même rêve à peine palpable ; néanmoins l’obstination haineuse à en combattre les représentants est révélatrice des craintes qu’elle inspire toujours aux sectateurs de Caïn. J’ai déjà raconté cette anecdote : dire à des élèves en classe de philo, et devant un ‘inspecteur’ de passage : et si l’on avait pris Gandhi pour modèle au lieu de Mao… et voir l’effet produit ! Est-ce que ce qui est caché le restera longtemps encore ?  Et maintenant,  pour revenir à un présent brûlant, ces assauts portés contre la laïcité, une des plus hautes conquêtes de l’humanisme des Lumières, non seulement parce qu’elle prône une véritable tolérance et un respect sans faille de toutes les croyances, mais parce que c’est un idéal qui se situe déjà dans une sphère de spiritualité pure, ouvrant un espace d’universalité, de vérité égale pour tous indépendamment de tout dogme et idéologie strictement définis. Parce qu’au-delà… Quel mensonge de dire que l’instituteur laïque n’irait pas aussi loin ni plus haut que le prêtre professionnel ! Et finalement, comme je l’ai déjà fait remarquer, quel mensonge, quelle tromperie de confondre systématiquement religion et spiritualité, de ne pas voir qu’aujourd’hui le renouveau des religions est un renouveau d’obscurantisme, de fanatisme, d’ethnicisme, et que le renouveau spirituel passe uniquement par la démarche aventureuse de libres-penseurs, dans les circonstances actuelles, poussés à se mêler à des mouvements prétendus sectaires, pour simplement apprendre, découvrir ‘ce qui est caché’ ! (5) J’ai utilisé le concept de ‘gnose’ à cette intention : découverte, connaissance (comparée) au-delà des coupures historiques institutionnelles, ces blessures qui saignent si fort… Mais la gnose n’est pas une religion, surtout pas une secte comme on l’entend aujourd’hui, espace fermé de pensée ou de croyance ; elle est cette spiritualité vivante au coeur d’une personne, la découverte intime, par soi-même, de l’essence une et unie, et de l’existence multiple et contradictoire – que je suis.

Il n’y a pas d’édifice théorique stable dans la gnose, sinon le rejet primordial, intuitif, de la gratuité, voire, comme on l’a dit, de l’absurdité de l’existence. De ce point de vue-là, je dois dire que l’état de décomposition de notre civilisation – ce qu’en voient surtout les réactionnaires du prétendu renouveau des religions – doit plus à l’athéisme libertaire qu’au matérialisme grossier et au réalisme primaire qui semblent inspirer ceux qui s’adonnent au culte du veau d’or, la si vieille assurance contre la peur. Je suis même persuadé que cette réaction de personnes étroitement religieuses et nostalgiques des morales passéistes est d’abord née de l’indignation provoquée des excès du laxisme et de l’immoralité systématiquement cultivés à contre-sens de tout scrupule et de toute éthique. Les ‘gens du blâme’ par le passé, certaines sectes gnostiques, avaient cultivé ce type de provocation, mais pour affirmer en contrepartie la supériorité d’une autorité purement spirituelle et surtout individuelle. Au Moyen-Age, on avait jugé ainsi, et persécuté, le ‘libre-esprit’ (5). N’empêche, comme je viens de l’écrire, la gnose n’est aucunement une religion et ne propose pas de vérité systématique : seulement le discernement, une absolue sincérité, un engagement total vis à vis de l’unique vérité dévoreuse de concepts, d’égoisme et de peur. Ni hiérarchie ecclésiastique, ni morale commandée, bien au contraire : une veille alerte, critique, à tous périls exposée… Il y a bien des malentendus encore concernant ce mouvement de pensée et d’expérience dépourvue d’étiquette véritable comme de noyau conceptuel dur. Le plus grave, parce que le plus fréquemment répété, est dans l’accusation de dualisme, dualisme absolu qui situerait le monde entier au royaume du mal, de la matière et de ses aveuglements, tandis que le salut serait dans l’échappée, la fuite voire la disparition et la mort dans un au-delà d’esprit pur non contaminé d’existence, de désir, exempt de toute aliénation ou perversion. Rien n’est plus faux. La gnose , que je choisis d’écrire sans majuscule, n’a pas de pensée unique et se trouve même partagée en courants, écoles, traditions parfois même bien différents, dont le dualisme des séthiens. Pour ma part je me réfère principalement à l’Evangile selon Thomas, gnose qu’on peut qualifier de chrétienne, qui fait l’objet d’une nouvelle édition, avec tous les textes contenus dans ce qu’on a appelé la Bibliothèque de Nag-Hammadi (7). Je m’abstiens faute de place, et parce que je ne veux pas non plus en faire mon propos, de me lancer dans l’examen historique et crytographique de ce corpus de textes. Je vais à l’essentiel.

La gnose, et toute gnose, est une voie de connaissance. La connaissance dont il est ici question se rapporte premièrement au sujet, au nominatif personnel de cet engagement de conscience, la conscience étant l’organe unique de la création, auteur, acteur, scène et théâtre. ‘Pas de dualisme absolu’ signifie que toute critique préliminaire et dans ce cas, fondamentale, portera sur la conception d’une seconde création, une représentation, rien de plus, mais qui confisque toute réalité à son profit, un ‘objectivisme’ d’autant plus affirmé que c’est l’unique conviction qui l’emporte qui lui confère légitimité et preuve. Le salut consistera dans ces conditions à retrouver chemin d’une autre connaissance, d’une autre épreuve du monde et de moi-même, ce que le Jésus de Thomas (8) appelle faire ‘une main d’une main’, ‘de deux yeux, un oeil’, ‘faire le deux Un’, (log.22) substituer un vrai monde au faux que l’ivresse d’une première venue a suscité, on ne sait pourquoi. Ceci, je suis peut-être le seul à le dire : on peut accuser un malin génie, et Descartes se souvenait là d’une antique tradition désignant ainsi l’agent de notre loucherie originelle, ou plus simplement, comme Maître Eckhart un ‘inclination pour les créatures’, dernièrement, une simple ‘bourde’ pour Stephen Jourdain… Ce n’est sûrement pas simple, et contrairement aux apparences – la puissance d’obnubilation du faux – c’est sûrement tout à fait naturel, le simple produit de la différence sans laquelle il n’est ni monde ni connaissance, interprétée comme une séparation, dramatique. Déficience ? Oui, quand la pensée, la mémoire, souvenir de plaisirs et de peines si douloureusement contrastés, surajoute les concepts issus de jugements, puis d’interprétations qui vont se figer progressivement jusqu’à provoquer cette ivresse également dénoncée dans Thomas. Je dois rappeler que j’ai déjà dit, aussi, que nous étions responsables: l’aveuglement qui nous pousse à l’abîme n’est pas une fatalité. J’ai relevé dernièrement un mot de Lester Brown, le célèbre écologiste américain, et sa conviction éminemment ‘gnostique’ que je partage : “Je propose tous moyens de sauver le monde, la seule faille de mon plan, c’est que le monde ne veut pas être sauvé !”

 Avant d’aller plus loin, avec un peu plus de précision – l’Evangile de Thomas souffle en rafales ces précisions inouïes – je veux avertir chacun de ceci : ce qui distingue d’abord cette démarche, c’est une question, obstinée, récurrente, qui n’est pas seulement philosophique puisqu’elle est ‘qui suis-je ?‘ avant ‘que puis-je savoir ou apprendre’, une question qui nécessite autant de patience et de persévérance que de discernement et, il faut bien le dire, d’éducation, en un mot, de culture. J’y insiste parce que, si la ‘question’ n’est pas posée, la culture n’est pas convoquée, instruite, et même elle ne prend pas racine parce qu’elle ne sert à rien, parce qu’elle ne sert, avant tout, qu’à répondre à cette question. Tout le reste est littérature, ou peut-être bien mensonge, propre à augmenter cette ivresse, prolonger indéfiniment la cécité. Pendant quarante ans, j’ai cru moi-même que l’instruction comme on l’a dit si longtemps, la formation intellectuelle, et donc l’école dont j’ai été un partisan farouche, favoriseraient l’émergence, la percée d’une conscience plus délicate, plus curieuse de son secret, plus opiniâtre dans sa recherche, mieux armée, et il n’en a rien été… La question qui porte en elle-même sa réponse, au creux d’elle-même, et sa preuve… Que celui qui cherche ne cesse de chercher jusqu’à ce qu’il trouve, et quand il aura trouvé, il sera bouleversé, et étant bouleversé, il sera émerveillé, et il règnera sur le Tout… (log.2) Avec cette nuance, un avertissement même, puisque nous sollicitons une ‘évidence’ excédant largement les limites reconnues de l’objectivité-subjectivité : Celui qui connaît le Tout, s’il est privé de lui-même est privé du Tout… (log.67) Un avertissement qui s’augmente de ces mots : Quand vous engendrerez cela en vous, ceci qui est vôtre vous sauvera ; si vous n’avez pas cela en vous, ceci qui n’est pas vôtre vous tuera. (log.70) C’est dire la sincérité, l’authenticité requise à poser la question, à prétendre, ou espérer, en obtenir réponse, sachant déjà qu’il n’y aura aucun profit de l’avoir et du paraître… Je me rassure aussi : cela n’inquiètera pas grand monde parce que cela n’est pas le moteur de la plupart des vies, cela tout à fait absent même, ou en sommeil encore pour longtemps. N’est-ce pas ? 

Pour qui veut un enseignement comme recettes de succès ou de … consolation – et notez que c’est souvent le sens familier qu’a pris le mot philosophie de nos jours – il n’y a rien de tel dans ce que j’appelle gnose. Uniquement des injonctions radicales qui portent toujours exclusivement sur le fond, et la promesse pourtant de régner sur le Tout. Nous sommes bien d’accord : le Tout, c’est-à-dire moi, désentravé de toutes ses fausses identifications, moi désaliéné, moi égal à moi, et à l’intime du mystère indicible, moi plus que moi-même, infiniment ! Le secret d’abord, que j’ai souvent cité : c’est les paroles cachées, précaution souvent alléguée, en même temps que l’insistante recommandation de chercher jusqu’à trouver, pour régner sur un monde qui ne s’étend pas à l’espace mesurable, ou plutôt qui le déborde. Le Royaume, il est le dedans et il est le dehors de vous… (log.3) Le Royaume du Père s’étend sur la terre et les hommes ne le voient pas. (log.113) La connaissance et l’ignorance sont catégoriquement définies, et toutes leurs contradictions, et toutes leurs apories qui trouvent résolution au prix de choix clairement tranchés, d’un discernement sans compromis. J’ai souvent cité le paradoxe illustré par l’emploi de la conjonction qui le souligne et l’annule en même temps – un mouvement et un repos (log.50). C’est tout ce qui peut en être dit, et l’évocation de ce qui ne peut être dit. La réponse se trouve à éprouver réellement ce que vous êtes – Heureux l’homme qui a connu l’épreuve, il a trouvé la Vie (log.58) – à dissiper toute illusion, vous laissant libre de faire ou de ne pas faire, maintenant, à l’instant où brille la valeur je, moi-vivant-conscient, si simplement que les mots ne pèsent plus rien en regard de la promesse : Celui qui boit à ma bouche sera comme moi : moi aussi je serai lui, et ce qui est caché lui sera révélé. (log.108) Réaliser l’Un, voir les modèles qui brillent au commencement, au début, ou avant de concevoir tout ce qui sépare et éloigne, ce n’est pas seulement vaincre l’Histoire, c’est conquérir le présent en vérité poétique, invincible à la course du temps et de la perte.

 (1) Ma note suivante : Soyez passant, exposera en une dernière mise au point la conception purement gnostique du temps : création et épreuve, occasion de la co-naissance. Je renvoie les esprits curieux de vérification à l’essai d’André Comte-Sponville (l’être-temps, PUF 1999) examinant les points de vue d’Aristote et de St-Augustin, fixant les limites de l’enquête philosophique bien avant Husserl et Heidegger.

(2) Alain Badiou : Le siècle (Seuil 2005) et un article : Le 21ème siècle n’a pas commencé (Art Press n°310, Mars 2005)

(3) Edgar Morin : La Méthode est une somme de philosophie prospective qu’il faut au moins avoir approchée, sinon parcourue toute entière. Sinon, l’auteur se résume lui-même dans son récent opuscule : Vers l’abîme ? (L’Herne-Carnets 2007) 

(4) Francis Fukuyama : Le Grand Bouleversement ; la nature humaine et la reconstruction de l’ordre social (La Table Ronde 2003)

(5) La question des sectes a rejailli à la suite d’une déclaration intempestive d’une haute personnalité politique : se reporter à un article récent paru dans le Monde ( 04.03.08) Révolution culturelle dans la lutte antisectes de Raphaël Liogier.

(6) Je renvoie à ma note : Des christianismes (06.02.07) ; à Michel Onfray maintes fois cité, notamment sa formidable Contre-histoire de la Philosophie qui paraît progressivement en Livre de Poche ; à Raoul Vaneigem, Les hérésies (QSJ) et un petit livre moins connu sur Le mouvement du libre-esprit (L’or des fous 2005). Bien entendu, on n’oubliera pas les travaux (op. cit.) de H-Ch Puech et le petit livre, déjà ancien et peut-être introuvable de Jacques Lacarrière sur les gnostiques.

(7) Tout récemment (et enfin !) sous la direction de J-P Mahé et de P-H Poirier, une traduction intégrale des Ecrits gnostiques retrouvés à Nag Hammadi est proposée à la Pléïade. Dans ce cas, le tri des lectures est rendu d’autant plus difficile par l’exhaustivité de la publication et la richesse de l’appareil critique. Robert Redeker en a fait une recension remarquable dans le Monde du 21.01.08.

(8) Jésus ou Thomas, j’appelle l’un ou l’autre, l’unique référent de cet évangile, récit d’une réalisation jumelle (Didyme Thomas), collection de ‘paroles’ ; au singulier, logions ; au pluriel, logia, que je cite par log. Je renvoie une nouvelle fois aux travaux d’Emile Gillabert et aux Cahiers Metanoïa de Marsanne qui ont contribué de manière décisive à faire connaître cet enseignement incomparable, source véritable du Christianisme.

Joli mois de mai (3)

Publié dans Connaissance du matin le 31.08.2007 sous le titre : La société du spectacle

Dans le plan de la publication de ces notes, j’avais prévu de développer une réflexion sur la société du spectacle et, dès ce moment, j’avais préparé plusieurs entrées pour ce sujet si vaste. Au fil des semaines, il m’a paru même si complexe et d’une telle gravité que des hésitations, des scrupules m’ont retardé. Cela se verra sans doute dans ce qui suit. Pour éviter un manquement impardonnable, je rendrai d’abord justice à Guy Debord qui est l’auteur d’un livre qui porte ce titre (1), publié pour la première fois en 1967. D’où aussi mes premières difficultés, car la relecture de cet ouvrage m’a imposé l’évidence qu’il s’agissait bien d’une analyse marxiste, qui parut hérétique à cette époque et comme telle contestée par les tenants de l’orthodoxie, mais de filiation si manifeste qu’elle peut paraître aujourd’hui aussi puérile que cette idéologie tombée en désuétude. Pas si simple pourtant. Je tiens Michel Henry pour le meilleur critique et aussi le meilleur exégète des textes fondamentaux de Marx, ce qui veut dire aussi, le révélateur d’une vérité fondamentale découverte par Marx et qui se trouve également éclairée grâce aux analyses de Debord. En effet tous deux s’élèvent contre la dogmatisation fabriquée par Engels – la réduction de cette philosophie première à une science économique – et la politisation léniniste – la libération promise par la dictature du prolétariat. Ces deux détournements étaient légitimés dans les années soixante par Althusser (la ‘coupure épistémologique’) et la majorité des intellectuels marxisants. Le capitalisme, la marchandisation de toutes les productions humaines, étaient devenus les facteurs déterminants, les seuls, de cette aliénation de l’homme dépossédé de lui-même, de sa liberté critique, de sa créativité, de ses richesses naturelles au profit des seules richesses d’accumulation.

guy-debord.1275156728.JPG Debord peintre, exposé à Pompidou-Metz !

C’est un débat qui m’éloigne par trop du fond de pensée qui alimente mon propos général. J’emprunterai ce raccourci, une phrase de Debord que je n’avais pas précédemment notée, et qui me ramène au sujet de la vie, qui est au centre, également, de la phénoménologie henryenne : Le spectacle en général, comme inversion concrète de la vie, est le mouvement autonome du non-vivant… Le concept de spectacle unifie et explique une grande diversité de phénomènes apparents. Leurs diversités et contrastes sont les apparences de cette apparence organisée socialement, qui doit être elle-même reconnue dans sa vérité générale. Considéré selon ses propres termes, le spectacle est l’affirmation de l’apparence et l’affirmation de toute vie humaine, c’est-à-dire sociale, comme simple apparence. Mais la critique qui atteint la vérité du spectacle le découvre comme la négation visible de la vie ; comme une négation de la vie qui est devenue visible… La réduction marxiste est bien là : toute vie humaine, c’est-à-dire sociale … Mais aussi la répétition des concepts de vie, vivant, qui résonnent si étonnamment. Quel commentaire tirer de ce rapprochement entre un marxisme, philosophie première du Marx de 1842, et un christianisme, celui de M. Henry, inspiré d’une nouvelle et récente interprétation de l’Évangile de Jean ? Tout ce que j’écris a pour but de revivifier une gnose méconnue, tantôt refoulée, tantôt censurée, morcelée par les emprunts de traditions étrangères les unes aux autres, et pourtant si clairement lisible dans l’Évangile de Thomas déjà cité, que M. Henry cite lui-même en référence (2) ? L’aliénation, ce concept si remarquablement illustré par les marxistes, s’y trouve dénoncée à un tout autre niveau, bien plus originel, celui d’une ivresse, d’une déficience (les mots mêmes des gnostiques) provoquée par notre naturelle inclination pour les ‘choses’ (Maître Eckhart dira les créatures…) mais confortée par le mensonge organisé des scribes et des pharisiens, exploiteurs désignés avant la dénonciation de l’exploitation capitaliste. Personnellement je retiendrai l’hypothèse que celle-ci prolonge celle-là, sans en être pour autant sa plus efficace perversion.

Quel rapport avec la société du spectacle ? C’est que le ’spectacle’ est l’administration perverse, la parade, au double sens du mot, du mensonge institué ; sa tenue de camouflage. Le mensonge, mais aussi l’imposture… La diffusion permanente du spectacle, l’augmentation indéfinie de sa puissance hypnotique, est à la fois l’empêchement majeur de tout avènement de connaissance, et le sacre d’une usurpation fatale du réel par l’apparent, de l’authentique par le simulacre, non seulement une contrefaçon mais, bien pire , un substitut émotionnel totalement étranger à la valeur qu’il occulte. Le spectacle a pour fonction de confisquer toute vérité, toute voie d’accès à la vérité, de flatter l’ignorance, l’indifférentisme, d’encourager la vulgarité, la duplicité. Jamais autant qu’aujourd’hui, nous n’avons eu les moyens d’apprendre, de comparer, de comprendre, et jamais, nous ne l’avons si peu fait, au point même de sembler y avoir renoncé… Jeux du cirque antique ou reality show, on me fera remarquer que le constat est ancien et que l’indignation qu’il provoque a inspiré maintes littératures aussi violentes que vaines. Mais mesure-t-on l’ampleur de la tragédie, autrement dit, la vérité de la vérité occultée, et les effroyables conséquences de ce détournement capable de nous priver de nous-mêmes ? Mais je peux m’en tenir à peu près à une interprétation marxisante … ou néo-freudienne, histoire de rester dans l’air du temps. La société du spectacle est une société de la richesse, une société de riches. N’importe quel ‘pauvre’ aujourd’hui, à moins d’être à la rue dans le plus complet dénuement, vit mieux que n’importe quel nobliau du 17ème siècle. Richesse rime maintenant avec consumérisme : aucun frein à l’appétit des masses enflammé de désir(s), surexcitées par les tapages publicitaires, désormais envoûtées par l’exclusive faim de satisfaction(s). Mais vous pouvez croire aussi que c’est le désir même, notre force d’être la plus originelle, la marque vivante de notre humanité, qui est détourné, subverti, perverti par l’idéologie du profit associée à quelque inavouable pharisaïsme. Mais abrutis, aliénés, oui, dans tous les cas… Censeur ou imprécateur n’ont pas un beau rôle, et les moralistes qui n’ont pas la causticité indispensable au genre ne passent pas, et les prêcheurs… “Nous qui désirons sans fin” dit Vaneigem, à quoi j’ajouterai, c’est le sujet constant de mes écritures : “vivre comme des dieux”… C’est bien différent : à noter toutefois que Vaneigem s’était inspiré des gnoses et des hérésies qui enseignent non la haine du monde mais de ceux qui nous privent d’en jouir.

g-debord.1275156704.JPG Debord peintre, exposé à Pompidou-Metz !

Mais voilà que je surmonte mon hésitation. Il y a quelque temps, j’ai réagi à chaud sur un sujet d’actualité. Comme tout le monde je crois, je me suis demandé ce qui avait pu tant bouleverser les Français à la mort du Cardinal Lustiger. J’ai mieux compris à la retransmission télévisée du spectacle de ses obsèques, tout à fait compris à la lecture du ‘point de vue’ de Jean-Luc Marion paru dans le Monde du 12.08, L’intelligence de la foi. Citant d’entrée l’exhortation d’Isaïe : “Si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez pas” (Isaïe 7,9) – thème repris par Augustin – il développe un propos auquel je me suis permis de répondre le même jour par cette interrogation : Et si vous croyez, que vous reste-t-il à comprendre ? Car c’est bien le drame, que si vous estimez impossible de comprendre et légitimement possible de croire, de croire en une révélation que vous supposez vraie parce que d’origine divine et de transmission prophétique ; que vous reste-t-il à comprendre ? De plus cette croyance-là vous fera ‘croire que…’ tout ce qui s’ensuit, tout ce qui s’en déduit logiquement, et que vous croirez conforme à la source révélée. J’ajoutai : L’augustinisme, comme le paulinisme, sont l’essence même du christianisme, haine déclarée non de la raison – car elle peut servir – mais du souhait de comprendre, à tout prix, et s’il le faut, par l’immolation de toutes les ‘vaches sacrées’. C’est une autre, longue histoire que je rappelle par bribes au cours de mes notes… Si notre ignorance paraît une indigence naturelle, une fatalité, à quelle fin des maîtres ès-savoirs veulent-ils affirmer que la foi peut seule atténuer cette déficience et nous ouvrir l’esprit ?

L’affirmation de l’incurabilité de cette carence va conforter nos passions, augmenter même leur saveur – ô la belle génération d’une littérature augustinienne – et finalement cimenter l’empêchement de toute libération. C’est là que le spectacle vient tout aggraver. Sommes-nous si stupides qu’on puisse impunément nous dissimuler le fait que deux religions fondamentalement antagonistes collaboraient ce jour-là : et à quoi donc ? Et comment leur démarche si évidemment suspecte pouvait-elle bénéficier de l’approbation médiatique d’un philosophe universitaire renommé ? Je ne m’associe pas aux partisans irrationnels d’un prétendu complot, mais je vois dans ce cas la perversion de la raison (celle qui ’sert’ malheureusement contre l’intelligence) rejoindre la perversion de la scène : ce vieillard chamarré proclamant théâtralement ‘un Cardinal juif’, ces prêtres professionnels réunis de partout, ces politiciens de tous bords, coude à coude… La ’société du spectacle’, ses ‘pompes’ (belle expression d’un grand usage ecclésiastique aussi), est un empoisonnement prémédité, délibéré et appliqué de l’intelligence. C’est le mépris des hommes sussuré par une démagogie sûre d’elle-même : parce que vous le valez bien, disent-ils… Je ne ferai pas une énumération de tant d’affronts faits à l’intelligence. Si. Dans cette société qui rêve de porter à 80% de sa population le nombre de ses jeunes bacheliers (études secondaires achevées et réussies, à 18 ans !) l’organisation d’un défilé militaire ‘européen’ (la noble idée, un 14 juillet !) qui mélange uniformes-souvenirs de l’empire austro-hongrois et, cent pas plus loin, de l’empire soviétique, relève du pur et simple crétinisme, tant l’intention de crétiniser en arrive à se retourner contre ses propres instigateurs… L’intelligence de la foi ! Mais l’intelligence est discernement, élucidation et choix, au service de la liberté !!

Et voilà donc aussi mon scrupule : le procès du spectacle ne s’instruit pas très loin de celui de l’image, de l’imaginaire, de l’imagination, et je devrai sans doute y revenir. Le spectacle peut s’apparenter à un rituel, une célébration ; à un hommage rendu à la mémoire d’actes méritants et nobles, à l’illustration de valeurs. D’un côté le spectacle, figure d’imposture et de parodie, abêtissement ; de l’autre, révélateur de beauté et dispensateur de lumière, éducation ? Cette élucidation revient précisément à l’intelligence, à sa générosité et à sa bonne foi : cela seul qu’il faut croire et honorer pour l’embellissement et l’ennoblissement de nos vies. Non, je ne ‘conclus’ pas de manière scolaire, avec cette pointe de solennité naïve qu’on me reproche souvent. Je veux dire au contraire que la discrimination est difficile, mal servie par ceux-là mêmes qui devraient favoriser ses percées, que la discrimination n’est pas manichéenne – le discours de l’imprécateur l’est toujours – et que la conquête de la vérité, l’instauration même de sa simple possiblité, avec ses requis de tendresse et de patience, d’humilité et de courage, est déjà révélation de lumière, d’espérance et d’amour.

(1) Guy Debord : La société du spectacle Gallimard Folio 1996. A noter aussi un complément du même auteur dans la même collection : Commentaires sur la société du spectacle.

(2) Michel Henry : Marx, tomes 1 et 2, Gallimard 1976, rééd en 1991. Et ce livre ultime de sa recherche, en attendant les publications posthumes : Paroles du Christ, Seuil 2002

Joli mois de mai (2)

Publié dans Connaissance du matin le 15.06.2007 sous le titre : Qualitatif et poésie chez Raoul Vaneigem

Je prévoyais de rassembler quelques auteurs dans une prochaine note, Géomètres corsaires ; géomètres d’une terre qui est toute notre humanité, riche de toutes ses contradictions ; corsaires, oui, mais de l’esprit, mieux, esprits corsaires. Je nomme ainsi Vaneigem, Baudrillard, Fukuyama, penseurs de la fin de ce temps, s’il en est une de concevable ! Ils ne sont pas les seuls dans ce genre mais comptent parmi les plus profonds et les plus convaincants que je connaisse. Ils comptent parmi les plus proches de mes convictions, du moins ceux qui nourrissent des inquiétudes, et des espérances égales aux miennes. Mais j’ai trouvé un lien intéressant entre eux et la poésie, que je viens d’aborder ; et l’art, réflexion entamée plus haut ; et la question du réel, individu et société, ce fil qui soutend chacune de mes notes. J’apporterai ici quelques commentaires à un seul chapitre du Traité du savoir-vivre de Vaneigem (1) : Créativité, spontanéité, poésie.

Il n’est personne, si aliéné soit-il, qui ne possède et ne se reconnaisse une part irréductible de créativité, une camera obscura protégée contre toute intrusion du mensonge et des contraintes. Je trouve aussi un peu plus loin une allusion à la materia prima, concept emprunté à l’alchimie. Outre la magie de la langue, il y a cette allusion au trésor enfoui que j’ai moi-même évoqué parfois, emprunt aux gnoses antiques, dont on ne sait, nous, s’il est dissimulé par la malice d’un ange rebelle, ou enterré par ceux qui s’obstinent à l’empêcher de croître et d’abonder. C’est ce que croit Vaneigem dont la critique du capitalisme, du système des ‘valeurs’ qu’il impose, visant uniquement à notre aliénation et à notre exploitation, est d’une violence radicale et sans concession. Mais comment un tel trésor, l’existence même de ce trésor ? Nous voilà encore bien près de cette croyance gnostique en une perle rare, enfouie ou perdue, mais toujours intacte, dont la découverte au fond de soi, après une longue recherche, aurait pouvoir d’opérer notre salut. Comment un tel trésor égal en tous et pour tous, et à ce point inconnu, impuissant par lui-même à nous libérer du cauchemar de la déficience ? En fait, l’origine de toute création réside dans la créativité individuelle ; c’est de là que tout s’ordonne, les êtres et les choses, dans la grande liberté poétique. Il y aurait une efficacité propre de cette créativité perdue, mais moins puissante que le concours de tous les facteurs déterminant notre aveuglement et notre aliénation ? La spontanéité est le mode d’être de la créativité individuelle (mais) si la créativité est la chose du monde la mieux partagée, la spontanéité, au contraire, semble relever d’un privilège. Ainsi cette richesse oubliée, inexplorée, peut-elle ressurgir : propriété de tous, elle n’éclairerait qu’un petit nombre ? Pourquoi ? Au prix de quelle(s) responsabilité(s) et par la libération de quelle(s) énergie(s) ? Certains êtres à peine et si peu nombreux, avec une si lourde responsabilité pour contrarier le mal pur et sa fatalité ?

Je serais presque complètement convaincu par tant de conviction sincère, de démonstrativité historique et philosophique… Je reste néanmoins dubitatif, gêné par cette constante référence à une santé primordiale, sauvage ou primitive, qu’il suffirait de délier au fond de l’inconscient par quelque dramatique évènement : révolution ou cataclysme, tout ce qui pourrait briser d’un coup très fort l’antique condition d’esclave. Mais cet asservissement ne bénéficie-t-il pas souvent de mon consentement, du jeu obscur de ma duplicité ? Hélas, c’est ce que je n’ai cessé d’apprendre toute ma vie : Mozart assassiné, peut-être, drogué à mort par ses oeuvres, avec constance, sa vie durant ; sans doute ! Le consentement à l’être, j’en ai parlé, a pour contre-poids une fantastique complicité avec toutes les forces du néant et de l’avilissement servile. C’est ainsi : je crois que Vaneigem le sait. Moi suis Dieu et Diable, moi seul suis maître de connaissance ou d’aveuglement. Ce n’est pas pédagogique, trop contadictoire ? C’est ainsi !

Pédagogie ? Ai-je dit déjà ce que je crois du pouvoir d’une éducation libre de préjugé et d’idéologie ? Vaneigem est partisan ardent de la subjectivité radicale, défenseur aussi de la nécessaire intersubjectivité, mais c’est d’abord l’éducation qui impose cette condition première de correction, éventuellement de redressement. L’homme zoon politikon, certes, mais je me permettrais d’ajouter : zoon academikon, instruit de ce qui est. La pensée, je m’efforce de le faire admettre, tantôt drogue ou carcan imposé par les ‘maîtres’, tantôt instrument, pour éclairer et délivrer, à condition d’accorder (ou raccorder) l’instrument. Cela arrive dans l’espace non dimensionnel du qualitatif, sentiment et émotion issus d’une pureté originelle non encore contaminée par les perversions de la société partagée en maîtres et esclaves.

Alors si le qualitatif est un raccourci, un condensé, une communication directe de l’essentiel (…) hors du qualitatif, l’intelligence n’est qu’une marotte d’imbéciles… Rendre chacun conscient de son potentiel de créativité est une tentative vouée à l’échec si elle ne recourt pas à l’éveil par le choc qualitatif. La bombe est jetée – un livre paru juste quelques mois avant les évènements de 68 – Il n’y a plus rien à attendre des partis de masse et des groupes fondés sur le recrutement quantitatif. Créativité, spontanéité, qualitatif : La poésie est l’organisation de la spontanéité créative, l’exploitation du qualitatif selon ses lois intrinsèques de cohérence. Ce que les Grecs nommaient POIEN, qui est le ‘faire’ ici rendu à la pureté de son jaillissement originel et, pour tout dire, à la totalité. ‘Faire’ et non ‘fabriquer’, encore moins reproduire : autrement dit, créer !!! La société de consommation réduit l’art à une variété de produit consommable (et) l’artiste se reconnaît rarement comme créateur : la plupart du temps, il pose devant un public, il donne à voir…

La ’société du spectacle’, Debord l’a dénoncée avec fougue, son livre est archi connu, mais il semble qu’on doive inlassablement répéter certaines choses, empêcher la ‘récupération’ dont ces deux amis parlent si éloquemment. Chacun sait que la plupart des productions artistiques actuelles (et pour ne pas dire intellectuelles, certains conférenciers télévisuels… sans citer le train de la politique !) sont de pures et simples exhibitions de foire (2). Mais voilà l’inattendu ! La vraie poésie se moque de la poésie… Vient-elle à déserter les arts, on voit mieux qu’elle réside avant tout dans les gestes, dans un style de vie, dans une recherche de ce style. Rimbaud l’avait déjà dit et illustré de sa vie même, soit, mais qui d’autre ? Vaneigem ne manque pas de citer Mallarmé, pour lui reprocher son isolement dans une pureté fantasmatique, coupé de la vie au point de conduire à une mort misérable. La poésie vécue a su prouver … qu’elle protégeait par-dessus ce qu’il y a d’irréfuté dans l’homme : la spontanéité créatrice. La poésie est un acte, un acte de vie, sociale, politique, révolutionnaire pour Vaneigem, libératrice d’humanité, reliant des sujets uniques aux figures contrastées. Dans ce cas, l’individu poète peut même se livrer à la destruction des beaux objets tant prisés des bourgeois, fusiller sans pitié ces derniers. Demandons-nous toutefois si la poésie autorise une telle violence, le terrorisme ? Pour moi, la violence, même celle qu’on croit légitime, ne légitime que la violence et toujours, encore, la violence, si bien que ce sont finalement les hommes de main, les voyous qui s’établissent en justiciers, d’abord, puis en nouveaux conservateurs, mais des gangs qu’ils ont imposés ! Je tenterai plus tard d’aborder l’essence même du politique, ses perversions contemporaines…

Mais Vaneigem a éclairé ce point-là : il n’est de libération que d’un individu, par un individu: subjectivité radicale, autre nom de la poésie, autre nom de la liberté et de son nécessaire choix de vie. Malheureusement nulle mention de l’intériorité inassignable, de la lucidité tueuse (avez-vous lu Cioran ?), de la nécessaire éducation, premier acte ’politique’ et première obligation du sujet vis à vis de soi-même comme de son autre. Je suis heureux de trouver aujourd’hui chez Onfray une égale ambition philosophique et politique, un même ton magnifique et sans complaisance aucune pour l’établissement, un même engagement contre les puissances d’aliénation, la religion notamment, les ivresses idéologiques, une dénonciation de l’art spectacle, de l’empire du commerce. Au fond, au principe, je trouve le même athéisme proclamé, le même épicurisme dont je ne crois pas qu’ils favorisent l’émergence d’une subjectivité radicale. Au contraire. Je ne la vois en germe que dans une spiritualité du paradoxe et du secret, qui échappe beaucoup au discours sinon à la parole poétique. Je ne la vois éclore que dans l’unique violence que nous serions capables d’exercer contre nous-mêmes, notre duplicité, ici, et là dans notre démarche, contre les fantasmes de l’historicisme, toutes les hégémonies conceptuelles. L’histoire reste indéfiniment à commencer.

(1) Raoul Vaneigem : Traité du savoir-vivre à l’usage des jeunes générations : 3 éditions, je rappelle : Gallimard 1967, Folio-actuel 1992 et 2005. Je recommande au passage, d’aller chercher sur la Toile les informations sur les auteurs : je n’ai pas la place de les fournir sur ce blog. Citations en bleu.

(2) Il y a des exceptions, Dieu merci ! Si l’on veut assister à une manifestation d’art contemporain vivant, du neuf, du renversant, il faut courir au spectacle des Bouffes du Nord à Paris, unissant le peintre Barceló et le chorégraphe Nadj dans … Paso Doble !

PS : Aujourd’hui, en 2010, c’est l’exposition Barceló qui doit se tenir en Avignon à partir de juin qui attirera l’attention des amateurs d’art vivant, renversant : son ‘éléphant debout’, trompe plantée dans le sol, est déjà dans la chapelle des Papes !!!